OTHELLO, le More de Venise.
BRABANTIO, sénateur, père
de Desdémona.
CASSIO, lieutenant d'Othello.
IAGO, enseigne d'othello.
RODERIGO, gentilhomme vénitien.
LE DOGE DE VENISE.
SÉNATEURS.
MONTANO, gouverneur de Chypre.
GENTILSHOMMES DE CHYPRE.
LODOVICO et GRATIANO, nobles
vénitiens.
MATELOTS.
LE CLOWN.
UN HÉRAUT.
DESDÉMONA, fille de Brabantio,
femme d'othello.
ÉMILIA, femme d'lago.
BIANCA, maîtresse de Cassio.
MESSAGERS, OFFICIERS, MUSICIENS
ET SERVITEURS.
RODERIGO. - Fi ! ne m'en parle
pas. Je suis fort contrarié que toi, Iago, qui as usé
de ma bourse, comme si les cordons t'appartenaient, tu aies eu
connaissance de cela.
IAGO. - Tudieu! mais vous ne
voulez pas m'entendre. Si jamais j'ai songé à pareille
chose, exécrez-moi.
RODERIGO. - Tu m'as dit que tu
le haïssais.
IAGO. - Méprisez-moi, si ce n'est pas vrai. Trois grands de la Cité vont en personne, pour qu'il me fasse son lieutenant, le solliciter, chapeau bas ; et, foi d'homme ! je sais mon prix, je ne mérite pas un grade moindre. Mais lui, entiché de son orgueil et de ses idées, répond évasivement, et, dans un jargon ridicule, bourré de termes de guerre, il éconduit mes protecteurs. En vérité, dit-il, j'ai déjà choisi mon officier. Et quel est cet officier ?
Morbleu ! c'est un grand calculateur, un Michel Cassio, un Florentin, un garçon presque condamné à la vie d'une jolie femme, qui n'a jamais rangé en bataille un escadron, et qui ne connaît pas mieux la manoeuvre qu'une donzelle ! Ne possédant que la théorie des bouquins, sur laquelle des robins bavards peuvent disserter aussi magistralement que lui. Un babil sans pratique est tout ce qu'il a de militaire. N'importe ! à lui la préférence !
Et moi, qui, sous les yeux de
l'autre, ai fait mes preuves à Rhodes,à Chypre et
dans maints pays chrétiens et païens, il faut que
je reste en panne et que je sois dépassé par un
teneur de livres, un faiseur d'additions ! C'est lui, au moment
venu, qu'on doit faire lieutenant ; et moi, je reste l'enseigne
(titre que Dieu bénisse !) de Sa Seigneurie more.
RODERIGO. - Par le ciel ! j'eusse
préféré être son bourreau.
IAGO. - Pas de remède
à cela ! c'est la plaie du service. L'avancement se fait
par apostille et par faveur, et non d'après la vieille
gradation, qui fait du second l'héritier du premier. Maintenant,
monsieur, jugez vous-même si je suis engagé par de
justes raisons à aimer le More.
RODERIGO. - Moi, je ne resterais
pas sous ses ordres.
IAGO. - Oh ! rassurez-vous, monsieur. Je n'y reste que pour servir mes projets sur lui. Nous ne pouvons pas tous être les maîtres, et les maîtres ne peuvent pas tous être fidèlement servis.
vous remarquerez beaucoup de
ces marauds humbles et agenouillés qui, raffolant de leur
obséquieux servage, s'échinent, leur vie durant,
comme l'âme de leur maître, rien que pour avoir la
pitance. Se font-ils vieux, on les chasse : fouettez-moi ces honnêtes
drôles !... Il en est d'autres qui, tout en affectant les
formes et les visages du dévouement, gardent dans leur
coeur la préoccupation d'eux-mêmes, et qui, ne jetant
à leur seigneur que des semblants de dévouement,
prospèrent à ses dépens, puis, une fois leurs
habits bien garnis, se font hommage à eux-mêmes.
Ces gaillards-là ont quelque coeur, et je suis de leur
nombre, je le confesse. En effet, seigneur, aussi vrai que vous
êtes Roderigo, si j'étais le More, je ne voudrais
pas être Iago. En le servant, je ne sers que moi-même.
Ce n'est, le ciel m'est témoin, ni l'amour ni le devoir
qui me font agir, mais, sous leurs dehors, mon intérêt
personnel. Si jamais mon action visible révèle l'acte
et l'idée intimes de mon coeur par une démonstration
extérieure, le jour ne sera pas loin où je porterai
mon coeur sur ma manche, pour le faire becqueter aux corneilles...
Je ne suis pas ce que je suis.
RODERIGO. - Quel bonheur a l'homme
aux grosses lèvres, pour réussir ainsi !
IAGO. - Appelez le père,
réveillez-le, et mettez-vous aux trousses de l'autre !
Empoisonnez sa joie ! Criez son nom dans les rues ! Mettez en
feu les parents, et, quoiqu'il habite sous un climat favorisé,
criblez-le de moustiques. Si son bonheur est encore du bonheur,
altérez-le du moins par tant de tourments qu'il perde de
son éclat !
RODERIGO. - Voici la maison du
père ; je vais l'appeler tout haut.
IAGO. - Oui ! avec un accent
d'effroi, avec un hurlement terrible, comme quand, par une nuit
de négligence, l'incendie est signalé dans une cité
populaire.
RODERIGO, sous les fenêtres de la maison de Brabantio. - Holà !
Brabantio !, signor Brabantio
! Holà !
IAGO. - Eveillez-vous ! Holà
! Brabantio ! Au voleur ! au voleur ! Ayez l'oeil sur votre maison,
sur votre fille et sur vos sacs ! Au voleur ! au voleur !
BRABANTIO, paraissant à
une fenêtre. - Quelle est la raison de cette terrible alerte
? De quoi s'agit-il ?
RODERIGO. - Signor, toute votre
famille est-elle chez vous ?
IAGO. - Vos portes sont-elles
fermées ?
BRABANTIO. - Pourquoi ? Dans
quel but me demandez-vous cela ?
IAGO. - Sang-dieu ! monsieur,
vous êtes Volé. Au nom de la pudeur, passez votre
robe ! votre coeur est déchiré : vous avez perdu
la moitié de votre âme ! Juste en ce moment, en ce
moment, en ce moment même, un vieux bélier noir est
en,train de couvrir votre blanche brebis. Levez-vous ! levez-vous
! Eveillez à son de cloche les citoyens en train de ronfler,
ou autrement le diable va faire de vous un grand-papa. Levez-vous,
vous dis-je.
BRABANTIO. - Quoi donc ? Avez-vous
perdu l'esprit ?
RODERIGO. - Très révérend
signor, est-ce que vous ne reconnaissez pas ma voix ?
BRABANTIO. - Non ! Qui êtes-vous
?
RODERIGO. - Mon nom est Roderigo.
BRABANTIO. - Tu n'en es que plus
mal Venu. Je t'ai défendu de rôder autour de ma porte
; tu m'as entendu dire en toute franchise que ma fille n'est pas
pour toi ; et voici qu'en pleine folie, rempli du souper et des
boissons qui te dérangent, tu viens, par une méchante
bravade, alarmer mon repos !
RODERIGO. - Monsieur ! monsieur
! monsieur !
BRABANTIO. - Mais tu peux être
sûr que ma colère et mon pouvoir sont assez forts
pour te faire repentir de ceci.
RODERIGO. - Patience, mon bon
monsieur !
BRABANTIO. - Que me parlais-tu
de Vol ? Nous sommes ici à Venise : ma maison n'est point
une grange abandonnée.
RODERIGO. - Très grave
Brabantio, je viens à vous, dans toute la simplicité
d'une âme pure.
IAGO. - Pardieu ! monsieur, vous
êtes de ces gens qui refuseraient de servir Dieu, si le
diable le leur disait. Parce que nous venons vous rendre un service,
vous nous prenez pour des chenapans et vous laissez couvrir votre
fille par un cheval de Barbarie ! vous voulez avoir des petits-fils
qui vous hennissent au nez ! vous voulez avoir des étalons
pour cousins et des genets pour alliés !
BRABANTIO. - Quel misérable
païen es-tu donc, toi ?
IAGO. - Je suis, monsieur, quelqu'un
qui vient vous dire que votre fille et le More sont en train de
faire la bête à deux dos.
BRABANTIO. - Tu es un manant.
IAGO. - vous êtes... un
sénateur.
BRABANTIO, à Roderigo.
- Tu me répondras de ceci ! Je te connais, toi, Roderigo
!
RODERIGO. - Monsieur, je vous
répondrai de tout. Mais, de grâce, une question !
Est-ce d'après votre désir et votre consentement
réfléchi, comme je commence à le croire,
que votre charmante fille, à cette heure indue, par une
nuit si épaisse, est allée, sous la garde pure et
simple d'un maraud de louage, d'un gondolier, se livrer aux étreintes
grossières d'un More lascif ? Si cela est connu et permis
par vous, alors nous avons eu envers vous le tort d'une impudente
indiscrétion. Mais, si cela se passe à votre insu,
mon savoir-vivre me dit que nous recevons à tort vos reproches.
Ne croyez pas que, m'écartant de toute civilité,
j'aie voulu jouer et plaisanter avec votre Honneur ! votre fille,
si vous ne l'avez pas autorisée, je le répète,
a fait une grosse révolte, en attachant ses devoirs, sa
beauté, son esprit, sa fortune, à un vagabond, à
un étranger qui à roulé ici et partout. Édifiez-vous
par vous-même tout de suite. Si elle est dans sa chambre
et dans votre maison, faites tomber sur moi la justice de l'Etat
pour vous avoir ainsi abusé.
BRABANTIO, à l'intérieur.
- Battez le briquet ! Holà ! donnez moi un flambeau ! Appelez
tous mes gens !... Cette aventure n'est pas en désaccord
avec mon rêve; la croyance à sa réalité
m'oppresse déjà. De la lumière, dis-je, de
la lumière ! (Il se retire de la fenêtre. )
IAGO, à Roderigo. - Adieu
! Il faut que je vous quitte. Il ne me paraît ni opportun
ni sain, dans mon emploi, d'être assigné, comme je
le serais en restant, pour déposer contre le More ; car,
je le sais bien, quoique ceci puisse lui attirer quelque cuisante
mercuriale, l'État ne peut pas se défaire de lui
sans danger. Il est engagé, par des raisons si impérieuses,
dans la guerre de Chypre qui se poursuit maintenant, que, s'agît-il
du salut de leurs âmes, nos hommes d'État n'en trouveraient
pas un autre à sa taille pour mener leurs affaires. En
conséquence, bien que je le haïsse à l'égal
des peines de l'enfer, je dois, pour les nécessités
du moment, arborer les couleurs, l'enseigne de l'affection, pure
enseigne, en effet !... Afin de le découvrir sûrement,
dirigez les recherches vers le Sagittaire. Je serai là
avec lui. Adieu donc !
(Il s'en va. )
Brabantio arrive, suivi de gens
portant des torches.
BRABANTIO. - Le mal n'est que trop vrai : elle est partie ! Et ce qui me reste d'une vie méprisable n'est plus qu'amertume...
Maintenant, Roderigo, où l'as-tu vue ?... Oh ! malheureuse fille !
Avec le More, dis-tu ?... Qui
voudrait être père à présent ? Comment
l'as-tu reconnue?... Oh ! elle m'a trompé incroyablement
!... Que t'a-t-elle dit, à toi ?... D'autres flambeaux
! Qu'on réveille tous mes parents !... Sont-ils mariés,
crois-tu ?
RODERIGO. - Oui, sans doute,
je le crois. ô BRABANTIO. - Ciel ! comment a-t-elle échappé
? ô trahison du sang ! Pères, à l'avenir,
ne vous rassurez pas sur l'esprit de vos filles, d'après
ce que vous leur verrez faire... N'y a-t-il pas des sortilèges
au moyen desquels les facultés de la jeunesse et de la
virginité peuvent être déçues ? N'as-tu
pas lu, Roderigo, quelque chose comme cela ?
RODERIGO. - Oui, monsieur, certainement.
BRABANTIO. - Éveillez mon frère !... Que ne te l'ai-je donnée !
Que ceux-ci prennent une route,
ceux-là, une autre ! (A Roderigo.) Savez-vous où
nous pourrions les surprendre, elle et le More ?
RODERIGO. - Je crois que je puis
le découvrir, si vous voulez prendre une bonne escorte
et venir avec moi.
BRABANTIO. - De grâce,
conduisez-nous ! Je vais frapper à toutes les maisons ;
je puis faire sommation au besoin. (A ses gens.) Armez-vous, holà
! et appelez des officiers de nuit spéciaux ! En avant,
mon bon Roderigo ! je vous dédommagerai de vos peines.
(Tous s'en vont.)
IAGO. - Bien que j'aie tué
des hommes au métier de la guerre, je regarde comme l'étoffe
même de la conscience de ne pas commettre de meurtre prémédité
; je ne sais pas être inique parfois pour me rendre service
: neuf ou dix fois, j'ai été tenté de le
trouer ici, sous les côtes.
OTHELLO. - Les choses sont mieux
ainsi.
IAGO. - Non ! Mais il bavardait
tant ; il parlait en termes si ignobles et si provocants contre
votre Honneur, qu'avec le peu de sainteté que vous me connaissez,
j'ai eu grand-peine à le ménager. Mais, de grâce!
monsieur, êtes-vous solidement marié ? Soyez sûr
que ce Magnifique est très aimé : il a, par l'influence,
une voix aussi puissante que celle du doge. Il vous fera divorcer.
Il vous opposera toutes les entraves, toutes les rigueurs pour
lesquelles la loi, renforcée de tout son pouvoir, lui donnera
de la corde.
OTHELLO. - Laissons-le faire selon son dépit. Les services que j'ai rendus à la Seigneurie parleront plus fort que ses plaintes.
On ne sait pas tout encore : quand je verrai qu'il y a honneur à s'en vanter, je révélerai que je tiens la vie et l'être d'hommes assis sur un trône ; et mes mérites sauront, à défaut d'autres titres, répondre à la fortune hautaine que j'ai conquise. Sache-le bien, Iago, si je n'aimais pas la gentille Desdémona, je ne voudrais pas restreindre mon existence, libre sous le ciel, au cercle d'un intérieur, non ! pour tous les trésors de la mer. Mais vois donc ! quelles sont ces lumières là-bas ?
Cassio et plusieurs officiers
portant des torches apparaissent à distance.
IAGO. - C'est le père
et ses amis qu'on a mis sur pied. vous feriez bien de rentrer.
OTHELLO. - Non pas ! il faut
que l'on me trouve. Mon caractère, mon titre, ma conscience
intègre, me montreront tel que je suis. Sont-ce bien eux?
IAGO. - Par Janus ! je crois
que non.
OTHELLO, s'approchant des nouveaux
venus. - Les gens du doge et mon lieutenant ! Que la nuit vous
soit bonne, mes amis ! Quoi de nouveau ?
CASSIO. - Le doge vous salue,
général, et réclame votre comparution immédiate.
OTHELLO. - De quoi s'agit-il,
à votre idée ?
CASSIO. - Quelque nouvelle de
Chypre, je suppose. C'est une affaire qui presse. Les galères
ont expédié une douzaine de messagers qui ont couru
toute la nuit, les uns après les autres. Déjà
beaucoup de nos consuls se sont levés et réunis
chez le doge. On vous a demandé ardemment ; et, comme on
ne vous a pas trouvé à votre logis, le Sénat
a envoyé trois escouades différentes à votre
recherche.
OTHELLO. - Il est heureux que
j'aie été trouvé par vous. Je n'ai qu'un
mot à dire ici, dans la maison. (Il montre le Sagittaire.
) Et je pars avec vous. (Il s'éloigne et disparaît.)
CASSIO. - Enseigne, que fait-il
donc là ?
IAGO. - Sur ma foi ! il a pris
à l'abordage un galion de terre ferme. Si la prise est
déclarée légale, sa fortune est faite à
jamais.
CASSIO. - Je ne comprends pas.
IAGO. - Il est marié.
CASSIO. - A qui donc ?
IAGO. - Marié à...
(Othello revient.) Allons ! général, voulezvous
venir ?
OTHELLO. - Je suis à vous.
CASSIO. - Voici une autre troupe qui vient vous chercher.
Entrent Brabantio, Roderigo et
des officiers de nuit, armés et portant des torches.
IAGO. - C'est Brabantio ! Général,
prenez garde. Il vient avec de mauvaises intentions.
OTHELLO. - Holà ! arrêtez.
RODERIGO, à Brabantio.
- Seigneur, voici le More.
BRABANTIO, désignant Othello.
- Sus au voleur ! (Ils dégainent des deux côtés.
)
IAGO. - C'est vous, Roderigo
? Allons, monsieur, à nous deux !
OTHELLO. - Rentrez ces épées
qui brillent : la rosée pourrait les rouiller. (A Brabantio.)
Bon signor, vous aurez plus de pouvoir avec vos années
qu'avec vos armes.
BRABANTIO. - O toi ! hideux voleur, où as-tu recelé ma fille ?
Damné que tu es, tu l'as enchantée !... En effet, je m'en rapporte à tout être de sens : si elle n'était pas tenue à la chaîne de la magie, est-ce qu'une fille si tendre, si belle, si heureuse, si opposée au mariage qu'elle repoussait les galants les plus somptueux et les mieux frisés du pays, aurait jamais, au risque de la risée générale, couru de la tutelle de son père au sein noir de suie d'un être comme toi, fait pour effrayer et non pour plaire ? Je prends tout le monde pour juge. Ne tombe-t-il pas sous le sens que tu as pratiqué sur elle tes charmes hideux et abusé sa tendre jeunesse avec des drogues ou des minéraux qui éveillent le désir ?
Je ferai examiner ça.
La chose est probable et palpable à la réflexion.
En conséquence, je t'appréhende et je t'empoigne
comme un suborneur du monde, comme un adepte des arts prohibés
et hors la loi. (A ses gardes.) Emparez-vous de lui ; s'il résiste,
maîtrisez-le à ses risques et périls.
OTHELLO. - Retenez vos bras,
vous, mes partisans, et vous, les autres ! Si ma réplique
devait être à coups d'épée, je me la
serais rappelée sans souffleur. (A Brabantio.) Où
voulez-vous que j'aille pour répondre à votre accusation
?
BRABANTIO. - En prison ! jusqu'à
l'heure rigoureuse où la loi, dans le cours de sa session
régulière, t'appellera à répondre.
OTHELLO. - Et, si je vous obéis,
comment pourrai-je satisfaire le doge, dont les messagers, ici
rangés à mes côtés, doivent, pour quelque
affaire d'État pressante, me conduire jusqu'à lui
?
UN OFFICIER, à Brabantio.
- C'est vrai, très digne signor, le doge est en conseil
; et votre Excellence elle-même a été convoquée,
j'en suis sûr.
BRABANTIO. - Comment ! le doge
en conseil ! à cette heure de la nuit !... Emmenez-le.
Ma cause n'est point frivole : le doge lui-même et tous
mes frères du Sénat ne peuvent prendre ceci que
comme un affront personnel. Car, si de telles actions peuvent
avoir un libre cours, des serfs et des païens seront bientôt
nos gouvernants ! (Ils s'en vont.)
LE DOGE. - Il n'y a pas dans
ces nouvelles assez d'harmonie pour y croire.
PREMIER SÉNATEUR. - En
effet, elles sont en contradiction. Mes lettres disent cent sept
galères.
LE DOGE. - Et les miennes, cent
quarante.
DEUXIEME SÉNATEUR. - Et
les miennes, deux cents. Bien qu'elles ne s'accordent pas sur
le chiffre exact (vous savez que les rapports fondés sur
des conjectures ont souvent des variantes), elles confirment toutes
le fait d'une flotte turque se portant sur Chypre.
LE DOGE. - Oui ! Cela suffit
pour former notre jugement. Je ne me laisse pas rassurer par les
contradictions, et je vois le fait principal prouvé d'une
terrible manière.
UN MATELOT, au-dehors. - Holà ! holà ! holà !
Entre un officier suivi d'un
matelot.
L'OFFICIER. - Un messager des
galères !
LE DOGE. - Eh bien ! qu'y a-t-il
?
LE MATELOT. - L'expédition turque appareille pour Rhodes.
C'est ce que je suis chargé
d'annoncer au gouvernement par le seigneur Angelo.
LE DOGE, aux sénateurs.
- Que dites-vous de ce changement ?
PREMIER SÉNATEUR. - Il
n'a pas de motif raisonnable. C'est une feinte pour détourner
notre attention. Considérons la valeur de Chypre pour le
Turc ; comprenons seulement que cette île est pour le Turc
plus importante que Rhodes, et qu'elle lui est en même temps
plus facile à emporter, puisqu'elle n'a ni l'enceinte militaire
ni aucun des moyens de défense dont Rhodes est investie
; songeons à cela, et nous ne pourrons pas croire que le
Turc fasse la faute de renoncer à la conquête qui
l'intéresse le plus et de négliger une attaque d'un
succès facile, pour provoquer et risquer un danger sans
profit.
LE DOGE. - Non, à coup
sûr, ce n'est pas à Rhodes qu'il en veut.
UN OFFICIER. - Voici d'autres nouvelles.
Entre un messager.
LE MESSAGER. - Révérends
et gracieux seigneurs, les Ottomans, après avoir gouverné
tout droit sur l'île de Rhodes, ont été ralliés
là par une flotte de réserve.
PREMIER SÉNATEUR. - C'est
ce que je pensais... Combien de bâtiments, à votre
calcul ?
LE MESSAGER. - Trente voiles. Maintenant ils reviennent sur leur route et dirigent franchement leur expédition sur Chypre...
Le seigneur Montano, votre fidèle
et très vaillant serviteur, prend la respectueuse liberté
de vous en donner avis, et vous prie de le croire.
LE DOGE. - Il est donc certain
que c'est contre Chypre ! Est-ce que Marcus Luccicos n'est pas
à la ville ?
PREMIER SÉNATEUR. - Il
est maintenant à Florence.
LE DOGE. - Écrivez-lui
de notre part de revenir au train de posté.
PREMIER SÉNATEUR. - Voici venir Brabantio et le vaillant More.
Entrent Brabantio, Othello, Iago,
Roderigo et des officiers.
LE DOGE. - Vaillant Othello, nous avons à vous employer sur-le-champ contre l'ennemi commun, l'Ottoman. (A Brabantio.) Je ne vous voyais pas:
soyez le bienvenu, noble seigneur
! Vos conseils et votre aide nous ont manqué cette nuit.
BRABANTIO. - Et à moi
les vôtres. Que votre Grâce me pardonne ! Ce ne sont
ni mes fonctions ni les nouvelles publiques qui m'ont tiré
de mon lit. L'intérêt général n'a pas
de prise sur moi en ce moment : car la douleur privée ouvre
en moi ses écluses avec tant de violence qu'elle engloutit
et submerge les autres soucis dans son invariable plénitude.
LE DOGE. - De quoi s'agit-il
donc ?
BRABANTIO. - Ma fille ! ô
ma fille !
LE DOGE ET LES SÉNATEURS.
- Morte ?
BRABANTIO. - Oui, morte pour
moi. On l'a abusée ! on me l'a volée ! on l'a corrompue
à l'aide de talismans et d'élixirs achetés
à des charlatans. Car, qu'une nature s'égare si
absurdement, n'étant ni défectueuse, ni aveugle,
ni boiteuse d'intelligence, ce n'est pas possible sans sorcellerie.
LE DOGE. - Quel que soit celui
qui, par d'odieux procédés, a ainsi ravi votre fille
à elle-même et à vous, voici le livre sanglant
de la loi. vous en lirez vous-même la lettre rigoureuse,
et vous l'interpréterez à votre guise : oui, quand
mon propre fils serait accusé par vous !
BRABANTIO. - Je remercie humblement
votre Grâce. Voici l'homme ; c'est ce flore que, paraît-il,
votre mandat spécial a, pour des affaires d'Etat, appelé
ici.
LE DOGE ET LES SÉNATEURS.
- Lui !... Nous en sommes désolés.
LE DOGE, à Othello. -
Qu'avez-vous, de votre côté, à répondre
à cela ?
BRABANTIO. - Rien, sinon que
cela est.
OTHELLO. - Très puissants,
très graves et très révérends seigneurs,
mes nobles et bien-aimés maîtres, j'ai enlevé
la fille de ce vieillard, c'est vrai, comme il est vrai que je
l'ai épousée. Voilà le chef de mon crime
; vous le voyez de front, dans toute sa grandeur. Je suis rude
en mon langage, et peu doué de l'éloquence apprêtée
de la paix. Car, depuis que ces bras ont leur moelle de sept ans,
ils n'ont cessé, excepté depuis ces neuf mois d'inaction,
d'employer dans le camp leur plus précieuse activité
; et je sais peu de chose de ce vaste monde qui n'ait rapport
aux faits de guerre et de bataille. Aussi embellirai-je peu ma
cause en la plaidant moi-même. Pourtant, avec votre gracieuse
autorisation, je vous dirai sans façon et sans fard l'histoire
entière de mon amour, et par quels philtres, par quels
charmes, par quelles conjurations, par quelle puissante magie
(car ce sont les moyens dont on m'accuse) j'ai séduit sa
fille.
BRABANTIO. - Une enfant toujours
si modeste ! d'une nature si douce et si paisible qu'au moindre
mouvement elle rougissait d'elle-même ! devenir, en dépit
de la nature, de son âge, de son pays, de sa réputation,
de tout, amoureuse de ce qu'elle avait peur de regarder ! Il n'y
a qu'un jugement difforme et très imparfait pour déclarer
que la perfection peut faillir ainsi contre toutes les lois de
la nature ; il faut forcément conclure à l'emploi
des maléfices infernaux pour expliquer cela. J'affirme
donc, encore une fois, que c'est à l'aide de mixtures toutes-puissantes
sur le sang ou de quelque philtre enchanté à cet
effet qu'il a agi sur elle.
LE DOGE. - Affirmer cela n'est
pas le prouver. Des témoignages plus certains et plus évidents
que ces maigres apparences et que ces pauvres vraisemblances d'une
probabilité médiocre doivent être produits
contre lui.
PREMIER SÉNATEUR. - Mais
parlez, Othello. Est-ce par des moyens équivoques et violents
que vous avez dominé et empoisonné les affections
de cette jeune fille ? ou bien n'avez-vous réussi que par
la persuasion et par ces loyales requêtes qu'une âme
soumet à une âme ?
OTHELLO. - Je vous en conjure,
envoyez chercher la dame au Sagittaire, et faites-la parler de
moi devant son père. Si vous me trouvez coupable dans son
récit, que non seulement votre confiance et la charge que
je tiens de vous me soient retirées, mais que votre sentence
retombe sur ma vie même !
LE DOGE. - Qu'on envoie chercher
Desdémona !
OTHELLO, à Iago. - Enseigne,
conduisez-les : vous connaissez le mieux l'endroit. (Iago et quelques
officiers sortent.) En attendant qu'elle vienne, je vais, aussi
franchement que je confesse au ciel les faiblesses de mon sang,
expliquer nettement à votre grave auditoire comment j'ai
obtenu l'amour de cette belle personne, et comment elle, le mien.
LE DOGE. - Parlez, Othello.
OTHELLO. - Son père m'aimait, il m'invitait souvent, il me demandait l'histoire de ma vie, année par année, les batailles, les sièges, les hasards que j'avais traversés. Je parcourus tout, depuis les jours de mon enfance jusqu'au moment même où il m'avait prié de raconter. Alors je parlai de chances désastreuses, d'aventures émouvantes sur terre et sur mer, de morts esquivées d'un cheveu sur la brèche menaçante, de ma capture par l'insolent ennemi, de ma vente comme esclave, de mon rachat et de ce qui suivit. Dans l'histoire de mes voyages, des antres profonds, des déserts arides, d'âpres fondrières, des rocs et des montagnes dont la cime touche le ciel s'offraient à mon récit : je les y plaçai.
Je parlai des cannibales qui s'entre dévorent, des anthropophages et des hommes qui ont la tête au-dessous des épaules. Pour écouter ces choses, Desdémona montrait une curiosité sérieuse ; quand les affaires de la maison l'appelaient ailleurs, elle les dépêchait toujours au plus vite, et revenait, et de son oreille affamée elle dévorait mes paroles. Ayant remarqué cela, je saisis une heure favorable, et je trouvai moyen d'arracher du fond de son coeur le souhait que je lui fisse la narration entière de mes explorations, qu'elle ne connaissait que par des fragments sans suite.
J'y consentis, et souvent je lui dérobai des larmes, quand je parlai de quelque catastrophe qui avait frappé ma jeunesse. Mon histoire terminée, elle me donna pour ma peine un monde de soupirs ; elle jura qu'en vérité cela était étrange, plus qu'étrange, attendrissant, prodigieusement attendrissant ; elle eût voulu ne pas l'avoir entendu, mais elle eût voulu aussi que le ciel eût fait pour elle un pareil homme ! Elle me remercia, et me dit que, si j'avais un ami qui l'aimait, je lui apprisse seulement à répéter mon histoire, et que cela suffirait à la charmer. Sur cette insinuation, je parlai : elle m'aimait pour les dangers que j'avais traversés, et je l'aimais pour la sympathie qu'elle y avait prise.
Telle est la sorcellerie dont j'ai usé... Mais voici ma dame qui vient; qu'elle-même en dépose !
Entrent Desdémona, Iago
et les officiers de l'escorte.
LE DOGE. - Il me semble qu'une
telle histoire séduirait ma fille même. Bon Brabantio,
réparez aussi bien que possible cet éclat. Il vaut
encore mieux se servir d'une arme brisée que de rester
les mains nues.
BRABANTIO. - De grâce,
écoutez-la ! Si elle confesse qu'elle a fait la moitié
des avances, que la ruine soit sur ma tête si mon injuste
blâme tombe sur cet homme !... Approchez, gentille donzelle!
Distinguez-vous dans cette noble compagnie celui à qui
vous devez le plus d'obéissance ?
DESDÉMONA. - Mon noble
père, je vois ici un double devoir pour moi. A vous je
dois la vie et l'éducation, et ma vie et mon éducation
m'apprennent également à vous respecter. vous êtes
mon seigneur selon le devoir... Jusque-là je suis votre
fille. (Montrant Othello.) Mais voici mon mari ! Et autant ma
mère montra de dévouement pour vous, en vous préférant
à son père même, autant je prétends
en témoigner légitimement au More, mon seigneur.
BRABANTIO. - Dieu soit avec vous ! J'ai fini. (Au doge.) Plaise à votre Grâce de passer aux affaires d'État !... Que n'ai-je adopté un enfant plutôt que d'en faire un ! (A Othello.) Approche, More.
Je te donne de tout mon coeur
ce que je t'aurais, si tu ne le possédais déjà,
refusé de tout mon coeur. (A Desdémona.) Grâce
à toi, mon bijou, je suis heureux dans l'âme de n'avoir
pas d'autres enfants ; car ton escapade m'eût appris à
les tyranniser et à les tenir à l'attache... J'ai
fini, monseigneur.
LE DOGE. - Laissez-moi parler à votre place, et placer une maxime qui serve à ces amants de degré, de marchepied pour remonter à votre faveur. Une fois irrémédiables, les maux sont terminés par la vue du pire qui put nous inquiéter naguère.
Gémir sur un malheur passé
et disparu est le plus sûr moyen d'attirer un nouveau malheur.
Lorsque la fortune nous prend ce que nous ne pouvons garder, la
patience rend son injure dérisoire. Le volé qui
sourit dérobe quelque chose au voleur. C'est se voler soi-même
que dépenser une douleur inutile.
BRABANTIO. - Ainsi, que le Turc
nous vole Chypre ! nous n'aurons rien perdu, tant que nous pourrons
sourire ! Il reçoit bien les conseils, celui qui ne reçoit
en les écoutant qu'un soulagement superflu. Mais celui-là
reçoit une peine en même temps qu'un conseil, qui
n'est quitte avec le chagrin qu'en empruntant à la pauvre
patience. Ces sentences, tout sucre ou tout fiel, ont une puissance
fort équivoque. Les mots ne sont que des mots, et je n'ai
jamais ouï dire que dans un coeur meurtri on pénétrât
par l'oreille... Je vous en prie humblement, procédons
aux affaires de l'État.
LE DOGE. - Le Turc se porte sur
Chypre avec un armement considérable. Othello, les ressources
de cette place sont connues de vous mieux que de personne. Aussi,
quoique nous ayons là un lieutenant d'une capacité
bien prouvée, l'opinion, cette arbitre souveraine des décisions,
vous adresse son appel de suprême confiance. Il faut donc
que vous vous résigniez à assombrir l'éclat
de votre nouvelle fortune par les orages de cette rude expédition.
OTHELLO. - Très graves
sénateurs, ce tyran, l'habitude, a fait de la couche de
la guerre, couche de pierre et d'acier, le lit de plume le plus
doux pour moi. Je le déclare, je ne trouve mon activité,
mon énergie naturelle, que dans une vie dure. Je me charge
de cette guerre contre les Ottomans. En conséquence, humblement
incliné devant votre gouvernement, je demande pour ma femme
une situation convenable, les priviléges et le traitement
dus à son rang, avec une résidence et un train en
rapport avec sa naissance.
LE DOGE. - Si cela vous plaît,
elle peut aller chez son père.
BRABANTIO. - Je n'y consens pas.
OTHELLO. - Ni moi.
DESDÉMONA. - Ni moi. Je n'y voudrais pas résider, de peur de provoquer l'impatience de mon père en restant sous ses yeux.
Très gracieux doge, prêtez
à mes explications une oreille indulgente, et laissez-moi
trouver dans votre suffrage une charte qui protège ma faiblesse.
LE DOGE. - Que désirez-vous,
Desdémona ?
DESDÉMONA. - Si j'ai aimé
le More assez pour vivre avec lui, ma révolte éclatante
et mes violences à la destinée peuvent le trompeter
au monde. Mon coeur est soumis au caractère même
de mon mari. C'est dans le génie d'othello que j'ai vu
son visage ; et c'est à sa gloire et à ses vaillantes
qualités que j'ai consacré mon âme et ma fortune.
Aussi, chers seigneurs, si l'on me laissait ici, chrysalide de
la paix, tandis qu'il part pour la guerre, on m'enlèverait
les épreuves pour lesquelles je l'aime, et je subirais
un trop lourd intérim par sa chère absence. Laissez-moi
partir avec lui !
OTHELLO. - Vos Voix, Seigneurs
! je vous en conjure, laissez à sa volonté le champ
libre. Si je vous le demande, ce n'est pas pour flatter le goût
de ma passion ni pour assouvir l'ardeur de nos jeunes amours dans
ma satisfaction personnelle, mais bien pour déférer
généreusement à son voeu. Que le ciel défende
vos bonnes âmes de cette pensée que je négligerai
vos sérieuses et grandes affaires quand elle sera près
de moi! Si jamais, dans ses jeux volages, Cupidon ailé
émoussait par une voluptueuse langueur mes facultés
spéculatives et actives, si jamais les plaisirs corrompaient
et altéraient mes devoirs, que les ménagères
fassent un chaudron de mon casque, et que tous les outrages et
tous les affronts conjurés s'attaquent à mon renom
!
LE DOGE. - Décidez entre vous si elle doit partir ou rester.
L'affaire crie : hâtez-vous ! votre promptitude doit y répondre.
Il faut que vous soyez en route
cette nuit.
DESDÉMONA. - Cette nuit,
monseigneur ?
LE DOGE. - Cette nuit même.
OTHELLO. - De tout mon coeur.
LE DOGE, aux sénateurs.
- A neuf heures du matin, nous nous retrouverons ici. Othello,
laissez derrière vous un officier : il vous portera notre
brevet et toutes les concessions de titres et d'honneurs qui vous
importent.
OTHELLO. - S'il plaît à
votre Grâce, ce sera mon enseigne, un homme de probité
et de confiance. C'est lui que je charge d'escorter ma femme et
de me remettre tout ce que votre gracieuse Seigneurie jugera nécessaire
de m'envoyer.
LE DOGE. - Soit !... Bonne nuit
à tous ! (A Brabantio.) Eh ! noble signor, s'il est vrai
que la vertu a tout l'éclat de la beauté, vous avez
un gendre plus brillant qu'il n'est noir.
PREMIER SÉNATEUR. - Adieu,
brave More ! Rendez heureuse Desdémona.
BRABANTIO. - Veille sur elle,
More. Aie l'oeil prompt à tout voir. Elle a trompé
son père ; elle pourrait bien te tromper. (Le doge, les
sénateurs et les officiers sortent.)
OTHELLO. - Ma vie, sur sa foi
!... Honnête Iago, il fa.ut que je te laisse ma Desdémona
; mets, je te prie, ta femme à son service, et amène-les
au premier moment favorable... Viens, Desdémona, je n'ai
qu'une heure d'amour, de loisirs et de soins intérieurs
à passer avec toi. Nous devons obéir au temps. (Othello
et Desdémona sortent. )
RODERIGO. - Iago !
IAGO. - Que dis-tu, noble coeur
?
RODERIGO. - Que crois-tu que
je vais faire ?
IAGO. - Pardieu ! te coucher
et dormir.
RODERIGO. - Je vais incontinent
me noyer.
IAGO. - Si tu le fais, je ne
t'aimerai plus après. Niais que tu es !
RODERIGO. - La niaiserie est
de vivre quand la vie est un tourment. Nous avons pour prescription
de mourir quand la mort est notre médecin.
IAGO. - Oh ! le lâche !... Voilà quatre fois sept ans que je considère le monde ; et, depuis que je peux distinguer un bienfait d'une injure, je n'ai jamais trouvé un homme qui sût s'aimer.
Avant de pouvoir dire que je
vais me noyer pour l'amour de quelque guenon, je consens à
être changé en babouin.
RODERIGO. - Que faire ? J'avoue
ma honte d'être ainsi épris ; mais il ne dépend
pas de ma vertu d'y remédier.
IAGO. - Ta vertu pour une figue
! Il dépend de nous-mêmes d'être d'une façon
ou d'une autre. Notre corps est notre jardin, et notre volonté
en est le jardinier. Voulons-nous y cultiver des orties ou y semer
la laitue, y planter l'hysope et en sarcler le thym, le garnir
d'une seule espèce d'herbe ou d'un choix varié,
le stériliser par la paresse ou l'engraisser par l'industrie
? eh bien ! le pouvoir de tout modifier souverainement est dans
notre volonté. Si la balance de la vie n'avait pas le plateau
de la raison pour contrepoids à celui de la sensualité,
notre tempérament et la bassesse de nos instincts nous
conduiraient aux plus fâcheuses conséquences. Mais
nous avons la raison pour refroidir nos passions furieuses, nos
élans charnels, nos désirs effrénés.
D'où je conclus que ce que vous appelez l'amour n'est qu'une
végétation greffée ou parasite.
RODERIGO. - Impossible !
IAGO. - L'amour n'est qu'une débauche du sang et une concession de la volonté... Allons ! sois un homme. Te noyer, toi !
On noie les chats et leur portée aveugle. J'ai fait profession d'être ton ami et je m'avoue attaché à ton service par des câbles d'une ténacité durable. Or, je ne pourrai jamais t'assister plus utilement qu'à présent...
Mets de l'argent dans ta bourse, suis l'expédition, altère ta physionomie par une barbe usurpée... Je le répète, mets de l'argent dans ta bourse... Il est impossible que Desdémona conserve longtemps son amour pour le More... Mets de l'argent dans ta bourse... et le More son amour pour elle. Le début a été violent, la séparation sera à l'avenant, tu verras !...
Surtout mets de l'argent dans ta bourse... Ces Mores ont la volonté changeante... Remplis bien ta bourse... La nourriture, qui maintenant est pour lui aussi savoureuse qu'une grappe d'acacia, lui sera bientôt aussi amère que la coloquinte. Quant à elle, si jeune, il faut bien qu'elle change. Dès qu'elle se sera rassasiée de ce corps-là, elle reconnaîtra l'erreur de son choix.
Il faut bien qu'elle change,
il le faut !... Par conséquent, mets de l'argent dans ta
bourse. Si tu dois absolument te damner, trouve un moyen plus
délicat que de te noyer... Réunis tout l'argent
que tu pourras... Si la sainteté d'un serment fragile échangé
entre un aventurier barbare et une rusée Vénitienne
n'est pas chose trop dure pour mon génie et pour toute
la tribu de l'enfer, tu jouiras de cette femme. Aussi, trouve
de l'argent!... Peste soit de la noyade ! Elle est bien loin de
ton chemin. Cherche plutôt à te faire pendre après
ta jouissance obtenue qu'à aller te noyer avant.
RODERIGO. - Te dévoueras-tu
à mes espérances, si je me rattache à cette
solution ?
IAGO. - Tu es sûr de moi.
Va ! trouve de l'argent. Je te l'ai dit souvent et je te le redis
: je hais le More. Mes griefs m'emplissent le coeur ; tes raisons
ne sont pas moindres. Liguons-nous pour nous venger de lui. Si
tu peux le faire cocu, tu te donneras un plaisir, et à
moi une récréation. Il y a dans la matrice du temps
bien des événements dont il va accoucher. En campagne
! Va ! munis-toi d'argent. Demain nous reparlerons de ceci. Adieu
!
RODERIGO. - Où nous reverrons-nous
dans la matinée ?
IAGO. - A mon logis.
RODERIGO. - Je serai chez toi
de bonne heure.
IAGO. - Bon ! Adieu ! M'entendez-vous
bien, Roderigo ?
RODERIGO. - Que dites-vous ?
IAGO. - Plus de noyade ! Entendez-vous
?
RODERIGO. - Je suis changé.
Je vais vendre toutes mes terres.
IAGO. - Bon ! Adieu ! Remplissez bien votre bourse. (Roderigo sort. ) Voilà comment je fais toujours ma bourse de ma dupe. Car ce serait profaner le trésor de mon expérience que de dépenser mon temps avec une pareille bécasse sans en retirer plaisir et profit. Je hais le More. On croit de par le monde qu'il a, entre mes draps, rempli mon office d'époux. J'ignore si c'est vrai ; mais, moi, sur un simple soupçon de ce genre, j'agirai comme sur la certitude. Il fait cas de moi. Je n'en agirai que mieux sur lui pour ce que je veux... Cassio est un homme convenable...
Voyons maintenant... Obtenir sa place et donner pleine envergure à ma vengeance : coup double ! Comment? comment?
Voyons... Au bout de quelque temps, faire croire à Othello que Cassio est trop familier avec sa femme. Cassio a une personne, des manières caressantes, qui prêtent au soupçon ; il est bâti pour rendre les femmes infidèles. Le More est une nature franche et ouverte qui croit honnêtes les gens, pour peu qu'ils le paraissent : il se laissera mener par le nez aussi docilement qu'un âne.
Je tiens le plan : il est conçu.
Il faut que l'enfer et la nuit produisent à la lumière
du monde ce monstrueux embryon ! (Il sort. )
MONTANO. - Que pouvons-nous distinguer
en mer du haut du cap ?
PREMIER GENTILHOMME. - Rien du
tout, tant les vagues sont élevées ! Entre le ciel
et la pleine mer, je ne puis découvrir une voile.
MONTANO. - Il me semble que le vent a parlé bien haut à terre ; jamais plus rudes rafales n'ont ébranlé nos créneaux. S'il a fait autant de vacarme sur mer, quelles sont les côtes de chêne qui, sous ces montagnes en fusion, auront pu garder la mortaise ?
Qu'allons-nous apprendre à
la suite de ceci ?
DEUXIEME GENTILHOMME. - La dispersion de la flotte turque.
Pour peu qu'on se tienne sur
la plage écumante, les flots irrités semblent lapider
les nuages ; la lame, secouant au vent sa haute et monstrueuse
crinière, semble lancer l'eau sur l'ourse flamboyante et
inonder les satellites du pôle immuable. Je n'ai jamais
vu pareille agitation sur la vague enragée.
MONTANO. - Si la flotte turque n'était pas réfugiée dans quelque baie, elle a sombré. Il lui est impossible d'y tenir.
Arrive un troisième gentilhomme.
TROISIEME GENTILHOMME. - Des
nouvelles, mes enfants ! Nos guerres sont finies ! Cette désespérée
tempête a si bien étrillé les Turcs que leurs
projets sont éclopés. Un noble navire, venu de Venise,
a vu le sinistre naufrage et la détresse de presque toute
leur flotte.
MONTANO. - Quoi ! vraiment ?
TROISIEME GENTILHOMME. - Le navire
est ici mouillé, un bâtiment véronais. Michel
Cassio, lieutenant du belliqueux More Othello, a débarqué
; le More lui-même est en mer et vient à Chypre avec
des pleins pouvoirs.
MONTANO. - J'en suis content
: c'est un digne gouverneur.
TROISIEME GENTILHOMME. - Mais
ce même Cassio, tout en parlant avec satisfaction du désastre
des Turcs, paraît fort triste, et prie pour le salut du
More : car ils ont été séparés au
plus fort de cette sombre tempête.
MONTANO. - Fasse le ciel qu'il
soit sauvé ! J'ai servi sous lui, et l'homme commande en
parfait soldat... Eh bien ! allons sur le rivage. Nous verrons
le vaisseau qui vient d'atterrir, et nous chercherons des yeux
le brave Othello jusqu'au point où la mer et l'azur aérien
sont indistincts à nos regards.
TROISIEME GENTILHOMME. - Oui, allons ! Car chaque minute peut nous amener un nouvel arrivage.
Arrive Cassio.
CASSIO, à Montano. - Merci
à vous, vaillant de cette île guerrière, qui
appréciez si bien le More ! Oh ! puissent les cieux le
défendre contre les éléments, car je l'ai
perdu sur une dangereuse mer !
MONTANO. - Est-il sur un bon
navire ?
CASSIO. - Son bâtiment
est fortement charpenté, et le pilote a la réputation
d'une expérience consommée. Aussi mon espoir, loin
d'être ivre mort, est-il raffermi par une saine confiance.
VOIX AU-DEHORS. - Une Voile ! une Voile ! une Voile !
Arrive un autre gentilhomme.
CASSIO. - Quel est ce bruit ?
QUATRIEME GENTILHOMME. - La Ville
est déserte. Sur le front de la mer se pressent un tas
de gens qui crient : une voile !
CASSIO. - Mes pressentiments me désignent là le gouverneur.
(on entend le canon.)
DEUXIEME GENTILHOMME. - Ils tirent la salve de courtoisie :
ce sont des amis, en tout cas.
CASSIO, au deuxième gentilhomme.
- Je vous en prie, monsieur, partez et revenez nous dire au juste
qui vient d'arriver.
DEUXIEME GENTILHOMME. - J'y vais.
(Il sort.) MONTANO, à Cassio. - Ah çà ! bon
lieutenant, votre général est-il marié ?
CASSIO. - Oui, et très heureusement : il a conquis une fille qui égale les descriptions de la renommée en délire ; une fille qui échappe au trait des plumes pittoresques, et qui, dans l'étoffe essentielle de sa nature, porte toutes les perfections...
Le deuxième gentilhomme rentre.
Eh bien ! qui vient d'atterrir
?
DEUXIEME GENTILHOMME. - C'est
un certain Iago, enseigne du général.
CASSIO. - Il a eu la plus favorable
et la plus heureuse traversée. Les tempêtes elles-mêmes,
les hautes lames, les vents hurleurs, les rocs hérissés,
les bancs de sable, ces traîtres embusqués pour arrêter
la quille inoffensive, ont, comme s'ils avaient le sentiment de
la beauté, oublié leurs instincts destructeurs et
laissé passer saine et sauve la divine Desdémona.
MONTANO. - Quelle est cette femme
?
CASSIO. - C'est celle dont je parlais, le capitaine de notre grand capitaine ! celle qui, confiée aux soins du hardi Iago, vient, en mettant pied à terre, de devancer notre pensée par une traversée de sept jours... Grand Jupiter ! protège Othello, et enfle sa voile de ton souffle puissant:
puisse-t-il vite réjouir cette baie de son beau navire, revenir tout palpitant d'amour dans les bras de Desdémona, et, rallumant la flamme dans nos esprits éteints, rassurer Chypre tout entière !... Oh ! regardez !
Entrent Desdémona, Émilia, Iago, Roderigo et leur suite.
Le trésor du navire est
arrivé au rivage ! vous, hommes de Chypre, à genoux
devant elle ! Salut à toi, notre dame ! Que la grâce
du ciel soit devant et derrière toi et à tes côtés,
et rayonne autour de toi !
DESDÉMONA. - Merci, vaillant
Cassio! Quelles nouvelles pouvez-vous me donner de monseigneur
?
CASSIO. - Il n'est pas encore
arrivé. Tout ce que je sais, c'est qu'il va bien et sera
bientôt ici.
DESDÉMONA. - Oh ! j'ai
peur pourtant... Comment vous êtes-vous perdus de vue ?
CASSIO. - Les efforts violents de la mer et du ciel nous ont séparés... Mais écoutez ! (Cris, au loin.) Une voile ! une voile !
(on entend le canon.)
DEUXIEME GENTILHOMME. - Ils font leur salut à la citadelle :
c'est encore un navire ami.
CASSIO, au deuxième gentilhomme. - Allez aux nouvelles. (Le gentilhomme sort. A Iago.) Brave enseigne, vous êtes le bienvenu !
(A Émilia.) La bienvenue,
dame !... Que votre patience, bon Iago, ne se blesse pas de la
liberté de mes manières ! c'est mon éducation
qui me donne cette familiarité de courtoisie. (Il embrasse
Émilia.)
IAGO. - Monsieur, si elle était
pour vous aussi généreuse de ses lèvres qu'elle
est pour moi prodigue de sa langue, vous en auriez bien vite assez.
DESDÉMONA. - Hélas
! elle ne parle pas !
IAGO. - Beaucoup trop, ma foi
! Je m'en aperçois toujours quand j'ai envie de dormir.
Dame, j'avoue que devant votre Grâce elle renfonce un peu
sa langue dans son coeur et ne grogne qu'en pensée.
ÉMILIA. - vous n'avez
guère motif de parler ainsi.
IAGO. - Allez ! allez ! vous
autres femmes, vous êtes des peintures hors de chez vous,
des sonnettes dans vos boudoirs, des chats sauvages dans vos cuisines,
des saintes quand vous injuriez, des démons quand on vous
offense, des flâneuses dans vos ménages, des femmes
de ménage dans vos lits.
DESDÉMONA. - Oh, fi !
calomniateur !
IAGO. - Je suis Turc, si cela
n'est pas vrai ! vous vous levez pour flâner, et vous vous
mettez au lit pour travailler.
ÉMILIA. - Je ne vous chargerai
pas d'écrire mon éloge.
IAGO. - Certes, vous ferez bien.
DESDÉMONA. - Qu'écrirais-tu
de moi si tu avais à me louer ?
IAGO. - Ah ! noble dame, ne m'en
chargez pas. Je ne suis qu'un critique.
DESDÉMONA. - Allons !
essaye... On est allé au port, n'est-ce pas ?
IAGO. - Oui, madame.
DESDÉMONA. - Je suis loin
d'être gaie j mais je trompe ce que je suis, en affectant
d'être le contraire. Voyons ! que dirais-tu à mon
éloge ?
IAGO. - Je cherche ; mais, en vérité, mon idée tient à ma caboche, comme la glu à la frisure ; elle arrache la cervelle et le reste.
Enfin, ma muse est en travail, et voici ce dont elle accouche :
Si une femme a le teint et l'esprit
clairs, Elle montre son esprit en faisant montre de son teint.
DESDÉMONA. - Bien loué
! Et si elle est noire et spirituelle ?
IAGO. Si elle est noire et qu'elle
ait de l'esprit, Elle trouvera certain blanc qui ira bien à
sa noirceur.
DESDÉMONA. - De pire en
pire !
ÉMILIA. - Et si la belle
est bête ?
IAGO. Celle qui est belle n'est jamais bête :
Car elle a toujours assez d'esprit
pour avoir un héritier.
DESDÉMONA - Ce sont de
vieux paradoxes absurdes pour faire rire les sots dans un cabaret.
Quel misérable éloge as-tu pour celle qui est laide
et bête ?
IAGO. Il n'est de laide si bête
Qui ne fasse d'aussi vilaines farces qu'une belle d'esprit.
DESDÉMONA. - Oh ! la lourde
bévue ! La pire est celle que tu vantes le mieux! Mais
quel éloge accorderas-tu donc à une femme réellement
méritante, à une femme qui, en attestation de sa
vertu, peut à juste titre invoquer le témoignage
de la malveillance elle-même ?
IAGO. Celle qui, toujours jolie,
ne fut jamais coquette, Qui, ayant la parole libre, n'a jamais
eu le verbe haut, Qui, ayant toujours de l'or, ne s'est jamais
montrée fastueuse, Celle qui s'est détournée
d'un désir en disant: " Je pourrais bien ! "
Qui, étant en colère et tenant sa vengeance, A gardé
son offense et chassé son déplaisir, Celle qui ne
fut jamais assez frêle en sagesse Pour échanger une
tête de morue contre une queue de saumon, Celle qui a pu
penser et n'a pas révélé son idée,
Qui s'est vu suivre par des galants et n'a pas tourné la
tête, Cette créature-là est bonne, s'il y
eut jamais créature pareille...
DESDÉMONA. - A quoi?
IAGO. A faire téter des
niais et à tenir un compte de petite bière.
DESDÉMONA. - Oh ! quelle
conclusion boiteuse et impotente !... Ne prends pas leçon
de lui, Emilia, tout ton mari qu'il est... Que dites-vous, Cassio?
Voilà, n'est-ce pas, un conseiller bien profane et bien
licencieux ?
CASSIO. - Il parle sans façon,
madame : vous trouverez en lui le soldat de meilleur goût
que l'érudit. (Cassio parle à voix basse à
Desdémona et soutient avec elle une conversation animée.)
IAGO, à part, les observant. - Il la prend par le creux de la main... Oui, bien dit ! Chuchote, va ! Une toile d'araignée aussi mince me suffira pour attraper cette grosse mouche de Cassio.
Oui, souris-lui, va ! Je te garrotterai dans ta propre courtoisie...
vous dites vrai, c'est bien ça. Si ces grimaces-là vous enlèvent votre grade, lieutenant, vous auriez mieux fait de ne pas baiser si souvent vos trois doigts, comme sans doute vous allez le faire encore pour jouer au beau sire ! (Cassio envoie du bout des doigts un baiser à Desdémona.) Très bien ! bien baisé ! excellente courtoisie ! c'est cela, ma foi ! Oui, encore vos doigts à vos lèvres !
Puissent-ils être pour
vous autant de canules de clystère ! (Fanfares.) Le More
! Je reconnais sa trompette.
CASSIO. - C'est vrai.
DESDÉMONA. - Allons au-devant
de lui pour le recevoir.
CASSIO. - Ah ! le voici qui vient.
Entrent Othello avec sa suite.
La foule se presse derrière lui.
OTHELLO. - ô ma belle guerrière
!
DESDÉMONA. - Mon cher Othello !
OTHELLO. - C'est pour moi une
surprise égale à mon ravissement de vous voir ici
avant moi. ô joie de mon âme ! Si après chaque
tempête viennent de pareils calmes, puissent les vents souffler
jusqu'à réveiller la mort ! Puisse ma barque s'évertuer
à gravir sur les mers des sommets hauts comme l'Olympe,
et à replonger ensuite aussi loin que l'enfer l'est du
ciel ! Si le moment était venu de mourir, ce serait maintenant
le bonheur suprême ; car j'ai peur, tant le contentement
de mon âme est absolu, qu'il n'y ait pas un ravissement
pareil à celui-ci dans l'avenir inconnu de ma destinée
!
DESDÉMONA. - Fasse le
ciel, au contraire, que nos amours et nos joies augmentent avec
nos années !
OTHELLO. - Dites amen à
cela, adorables puissances ! Je ne puis pas expliquer ce ravissement.
Il m'étouffe... C'est trop de joie. Tiens ! tiens encore
! (Il l'embrasse.) Que ce soient là les plus grands désaccords
que fassent nos coeurs ! .
IAGO, à part. - Oh ! vous
êtes en harmonie à présent ! Mais je broierai
les clefs qui règlent ce concert, foi d'honnête homme
!
OTHELLO. - Allons au château!... vous savez la nouvelle, amis ? nos guerres sont terminées, les Turcs sont noyés. (Aux gens de Chypre.) Comment vont nos vieilles connaissances de cette île ? (A Desdémona.) Rayon de miel, on va bien vous désirer à Chypre ! J'ai rencontré ici une grande sympathie. ô ma charmante, je bavarde sans ruse, et je raffole de mon bonheur... Je t'en prie, bon Iago, va dans la baie, et fais débarquer mes coffres !
Ensuite amène le patron
à la citadelle ; c'est un brave, et son mérite réclame
maints égards... Allons, Desdémona !... Encore une
fois, quel bonheur de nous retrouver à Chypre ! (Othello,
Desdémona, Cassio, Émilia et leur suite sortent.)
IAGO, à Roderigo. - Viens me rejoindre immédiatement au havre... Approche... Si tu es un vaillant, s'il est vrai, comme on le dit, que les hommes timides, une fois amoureux, ont dans le caractère une noblesse au-dessus de leur nature, écoute-moi. Le lieutenant est de service cette nuit dans la Cour des gardes...
Mais d'abord il faut que je te
dise ceci... Desdémona est éperdument amoureuse
de lui.
RODERIGO. - De lui ? Bah ! Ce
n'est pas possible.
IAGO, mettant son index sur sa bouche. - Mets ton doigt comme ceci, et que ton âme s'instruise ! Remarque-moi avec quelle violence elle s'est d'abord éprise du More, simplement pour les fanfaronnades et les mensonges fantastiques qu'il lui disait.
Continuera-t-elle de l'aimer pour son bavardage ? Que ton coeur discret n'en croie rien ! Il faut que ses yeux soient assouvis ; et quel plaisir trouvera-t-elle à regarder le diable ? Quand le sang est amorti par l'action de la jouissance, pour l'enflammer de nouveau et pour donner à la satiété un nouvel appétit, il faut une séduction dans les dehors, une sympathie d'années, de manières et de beauté, qui manquent au More. Eh bien ! à défaut de ces agréments nécessaires, sa délicate tendresse se trouvera déçue ; le coeur lui lèvera, et elle prendra le More en dégoût, en horreur ; sa nature même la décidera et la forcera à faire un second choix.
Maintenant, mon cher, ceci accordé (et ce sont des prémisses très concluantes et très raisonnables), qui est placé plus haut que Cassio sur les degrés de cette bonne fortune ? Un drôle si souple, qui a tout juste assez de conscience pour affecter les formes d'une civile et généreuse bienséance, afin de mieux satisfaire la passion libertine et lubrique qu'il cache ! Non, personne n'est mieux placé que lui, personne ! Un drôle intrigant et subtil, un trouveur d'occasions ! Un faussaire qui peut extérieurement contrefaire toutes les qualités, sans jamais présenter une qualité de bon aloi !
Un drôle diabolique !...
Et puis, le drôle est beau, il est jeune, il a en lui tous
les avantages que peut souhaiter la folie d'une verte imagination
! C'est une vraie peste que ce drôle ! et la femme l'a déjà
attrapé !
RODERIGO. - Je ne puis croire
cela d'elle. Elle est pleine des plus angéliques inclinations.
IAGO. - Angélique queue
de figue ! Le vin qu'elle boit est fait de grappes. Si elle était
angélique à ce point, elle n'aurait jamais aimé
le More. Angélique crème fouettée !... N'as-tu
pas vu son manège avec la main de Cassio ? N'as-tu pas
remarqué ?
RODERIGO. - Oui, certes : c'était
de la pure courtoisie.
IAGO. - Pure paillardise, j'en
jure par cette main! C'est l'index, l'obscure préface à
l'histoire de la luxure et des impures pensées. Leurs lèvres
étaient si rapprochées que leurs haleines se baisaient.
Pensées fort vilaines, Roderigo ! Quand de pareilles réciprocités
ont frayé la route, arrive bien vite le maître exercice,
la conclusion faite chair. Pish !... Mais laissez-vous diriger
par moi, monsieur, par moi qui vous ai amené de Venise.
Soyez de garde cette nuit. Pour la consigne, je vais vous la donner.
Cassio ne vous connaît pas... Je ne serai pas loin de vous...
Trouvez quelque prétexte pour irriter Cassio soit en parlant
trop haut, soit en contrevenant à sa discipline, soit par
tout autre moyen à votre convenance que l'occasion vous
indiquera mieux encore.
RODERIGO. - Bon !
IAGO. - Il est vif, monsieur,
et très prompt à la colère et peut-être
vous frappera-t-il de son bâton. Provoquez-le à le
faire, car de cet incident je veux faire naître parmi les
gens de Chypre une émeute qui ne pourra se calmer sérieusement
que par la destitution de Cassio. Alors vous abrégerez
la route à vos désirs par les moyens que je mettrai
à leur disposition, dès qu'aura été
très utilement écarté l'obstacle qui s'oppose
à tout espoir de succès.
RODERIGO. - Je ferai cela si
vous pouvez m'en fournir l'occasion.
IAGO. - Compte sur moi. Viens
tout à l'heure me rejoindre à la citadelle. Il faut
que je débarque ses bagages. Au revoir !
RODERIGO. - Adieu ! (Il sort.)
IAGO, seul. - Que Cassio l'aime, je le crois Volontiers ; qu'elle
l'aime, lui, c'est logique et très vraisemblable. Le More,
quoique je ne puisse pas le souffrir, est une fidèle, aimante
et noble nature, et j'ose croire qu'il sera pour Desdémona
le plus tendre mari. Et moi aussi, je l'aime ! non pas absolument
par convoitise (quoique par aventure je puisse être coupable
d'un si gros péché), mais plutôt par besoin
de nourrir ma vengeance ; car je soupçonne fort le More
lascif d'avoir sailli à ma place. Cette pensée,
comme un poison minéral, me ronge intérieurement
; et mon âme ne peut pas être et ne sera pas satisfaite
avant que nous soyons manche à manche, femme pour femme,
ou tout au moins avant que j'aie inspiré au More une jalousie
si forte que la raison ne puisse plus la guérir. Pour en
venir là, si ce pauvre limier vénitien, dont je
tiens en laisse l'impatience, reste bien en arrêt, je mettrai
notre Michel Cassio sur le flanc. J'abuserai le More sur son compte
de la façon la plus grossière (car je crains Cassio
aussi pour mon bonnet de nuit), et je me ferai remercier, aimer
et récompenser par le More, pour avoir fait de lui un âne
insigne et avoir altéré son repos et sa confiance
jusqu'à la folie. (Se frappant le front.) L'idée
est là, mais confuse encore. La fourberie ne se voit jamais
de face qu'à l'oeuvre. (Il sort.)
LE HÉRAUT. - C'est le bon plaisir d'othello, notre noble et vaillant général, que tous célèbrent comme un triomphe l'arrivée des nouvelles certaines annonçant l'entière destruction de la flotte turque, les uns en dansant, les autres en faisant des feux de joie, en se livrant chacun aux divertissements et aux réjouissances où l'entraîne son goût. Car, outre ces bonnes nouvelles, on fête aujourd'hui les noces du général. Voilà ce qu'il lui a plu de faire proclamer. Tous les offices du château sont ouverts, et il y a pleine liberté d'y banqueter depuis le moment présent, cinq heures de relevée, jusqu'à ce que la cloche ait dit onze heures.
Dieu bénisse l'île de Chypre et notre noble général, Othello !
(Tous sortent. )
OTHELLO. - Mon bon Michel, veillez à la garde cette nuit :
sachons contenir le plaisir dans
l'honorable limite de la modération.
CASSIO. - Iago a reçu
les instructions nécessaires. Néanmoins, je veux
de mes propres yeux tout inspecter.
OTHELLO. - Iago est très honnête. Bonne nuit, Michel ! Demain, de très bonne heure, j'aurai à vous parler. (A Desdémona.) Venez, cher amour ! L'acquisition faite, l'usufruit doit s'ensuivre ; le rapport est encore à venir entre vous et moi. (A Cassio.) Bonne nuit ! (Sortent Othello, Desdémona et leur suite.)
Entre Iago.
CASSIO. - vous êtes le
bienvenu, Iago ! rendons-nous à notre poste.
IAGO. - Pas encore, lieutenant
: il n'est pas dix heures. Notre général ne nous
a renvoyés si vite que par amour pour sa Desdémona.
Ne l'en blâmons pas. Il n'a pas encore fait nuit joyeuse
avec elle, et la fête est digne de Jupiter.
CASSIO. - C'est une femme bien
exquise.
IAGO. - Et, je vous le garantis, pleine de ressources.
CASSIO. - vraiment, c'est une
créature d'une fraîcheur, d'une délicatesse
suprêmes.
IAGO. - Quel regard elle a !
il me semble qu'il bat la chamade de la provocation.
CASSIO. - Le regard engageant,
et pourtant, ce me semble, parfaitement modeste.
IAGO. - Et quand elle parle,
n'est-ce pas le tocsin de l'amour ?.
CASSIO. - vraiment, elle est
la perfection même.
IAGO. - C'est bien ! bonne chance
à leurs draps !... Allons ! lieutenant, j'ai là
une cruche de vin, et il y a à l'entrée une bande
de galants Chypriotes qui seraient bien aises d'avoir une rasade
à la santé du noir Othello.
CASSIO. - Pas ce soir, bon Iago
! j'ai pour boire une très pauvre et très malheureuse
cervelle. Je ferais bien de souhaiter que la courtoisie inventât
quelque autre plaisir sociable.
IAGO. - Oh ! ils sont tous nos
amis. Une seule coupe ! Je la boirai pour vous.
CASSIO. - Je n'en ai bu qu'une
ce soir et prudemment arrosée encore ; voyez pourtant quel
changement elle fait en moi. J'ai une infirmité malheureuse,
et je n'ose pas imposer à ma faiblesse une nouvelle épreuve.
IAGO. - Voyons, l'homme ! c'est
une nuit de fête. Nos galants le demandent.
CASSIO. - Où sont-ils
?
IAGO. - Là, à la
porte : je vous en prie, faites-les entrer.
CASSIO. - J'y consens, mais cela
me déplaît. (Il Sort.)
IAGO, seul. - Si je puis seulement lui enfoncer une seconde coupe sur celle qu'il a déjà bue ce soir, il va être aussi querelleur et aussi irritable que le chien de ma jeune maîtresse... Maintenant, mon fou malade, Roderigo, que l'amour a déjà mis presque sens dessus dessous, a ce soir même porté à Desdémona des toasts profonds d'un pot, et il est de garde ! Et puis ces trois gaillards chypriotes, esprits gonflés d'orgueil, qui maintiennent leur honneur à une méticuleuse distance, et en qui fermente le tempérament de cette île belliqueuse, je les ai ce soir même échauffés à pleine coupe, et ils sont de garde aussi. Enfin, au milieu de ce troupeau d'ivrognes, je vais engager Cassio dans quelque action qui mette l'île en émoi... Mais les voici qui viennent. Si le résultat confirme mon rêve, ma barque va filer lestement, avec vent et marée !
Cassio rentre, suivi de Montano
et de quelques gentilshommes.
CASSIO. - Par le ciel ! ils m'ont
déjà fait boire un coup.
MONTANO. - Un bien petit, sur
ma parole ! pas plus d'une pinte, foi de soldat !
IAGO. - Holà ! du vin ! (Il chante.)
Et faites-moi trinquer la canette, Et faites-moi trinquer la canette.
Un soldat est un homme, et la vie n'est qu'un moment.
Faites donc boire le soldat.
Du vin, pages ! (on apporte du
vin.)
CASSIO. - Par le ciel ! voilà
une excellente chanson.
IAGO. - Je l'ai apprise en Angleterre,
où vraiment les gens ne sont pas impotents devant les pots.
votre Danois, votre Allemand et votre Hollandais ventru... à
boire, holà !... ne sont rien à côté
de votre Anglais.
CASSIO. - votre Anglais est-il
donc si expert à boire ?
IAGO. - Oh ! il vous boit avec
facilité votre Danois ivre mort ; il peut sans suer renverser
votre Allemand ; et il a déjà fait vomir votre Hollandais,
qu'il a encore un autre pot à remplir ! (Tous remplissent
leurs verres.)
CASSIO. - A la santé de
notre général !
MONTANO. - J'en suis, lieutenant,
et je vous fais raison.
IAGO. - ô suave Angleterre ! (Il chante.)
Le roi Étienne était un digne pair.
Ses culottes ne lui coûtaient qu'une couronne ; Il trouvait ça six pence trop cher, Et aussi il appelait son tailleur un drôle.
C'était un être de haut renom, Et toi, tu n'es qu'un homme de peu.
C'est l'orgueil qui ruine le pays.
Prends donc sur toi ton vieux manteau !
Holà ! du vin !
CASSIO. - Tiens ! cette chanson
est encore plus exquise que l'autre.
IAGO. - voulez-vous l'entendre
de nouveau ?.
CASSIO, d'une voix avinée.
- Non ! car je tiens pour indigne de son rang celui qui fait ces
choses... Bon !... Le ciel est au-dessus de tous : il y a des
âmes qui doivent être sauvées, et il y a des
âmes qui ne doivent pas être sauvées.
IAGO. - C'est Vrai, bon lieutenant.
CASSIO. - Pour ma part, sans
offenser le général ni aucun homme de qualité,
j'espère être sauvé.
IAGO. - Et moi aussi, lieutenant.
CASSIO. - Oui ! mais, permettez ! après moi. Le lieutenant doit être sauvé avant l'enseigne... Ne parlons plus de ça ; passons à nos affaires... Pardonnez-nous nos péchés !... Messieurs, veillons à notre service !... N'allez pas, messieurs, croire que je suis ivre !
Voici mon enseigne, voici ma main droite et voici ma gauche...
Je ne suis pas ivre en ce moment : je puis me tenir assez bien et je parle assez bien.
Tous. - Excessivement bien !
CASSIO. - Donc, c'est très
bien : vous ne devez pas croire que je suis ivre. (Il sort, en
chancelant.)
MONTANO. - A la plate-forme,
mes maîtres ! Allons relever le poste.
IAGO, à Montano. - vous Voyez ce garçon qui vient de sortir :
c'est un soldat digne d'être
aux côtés de César et fait pour commander.
Eh bien ! voyez son vice : il fait avec sa vertu un équinoxe
exact ; l'un est égal à l'autre. C'est dommage !
J'ai bien peur, vu la confiance qu'Othello met en lui, qu'un jour
quelque accès de son infirmité ne bouleverse cette
île.
MONTANO. - Mais est-il souvent
ainsi ?
IAGO. - C'est pour lui le prologue
continuel du sommeil!, il resterait sans dormir deux fois douze
heures, si l'ivresse ne le berçait pas.
MONTANO. - Il serait bon que le général fût prévenu de cela.
Peut-être ne s'en aperçoit-il pas ; peut-être sa bonne nature, à force d'estimer le mérite qui apparaît en Cassio, ne voit-elle pas ses défauts. N'ai-je pas raison ?
Entre Roderigo.
IAGO, à part. - Ah ! c'est
vous, Roderigo ! Je vous en prie, courez après le lieutenant,
allez ! (Roderigo sort.)
MONTANO. - C'est grand dommage
que le noble More hasarde un poste comme celui de son lieutenant
sur un homme enté d'une telle infirmité. Ce serait
une honnête action de le dire au More.
IAGO. - Moi, je ne le ferais pas pour toute cette belle île. J'aime fort Cassio, et je ferais beaucoup pour le guérir de son mal...
Mais écoutez ! Quel est
ce bruit ?
CRIS AU-DEHORS. - Au secours ! au secours !
Rentre Roderigo, poursuivi par
Cassio.
CASSIO. - Coquin ! chenapan !
MONTANO. - Qu'y a-t-il, lieutenant
?
CASSIO. - Le drôle ! Vouloir
m'apprendre mon devoir ! Je vais battre ce drôle jusqu'à
ce qu'il entre dans une bouteille d'osier.
RODERIGO. - Me battre !
CASSIO. - Tu bavardes, coquin
! (Il frappe Roderigo. )
MONTANO, l'arrêtant. -
Voyons, bon lieutenant ! Je vous en prie, monsieur, retenez votre
main.
CASSIO. - Lâchez-moi, monsieur,
ou je vous écrase la mâchoire.
MONTANO. - Allons ! allons !
vous êtes ivre.
CASSIO. - Ivre ! (Cassio et Montano dégainent et se battent.) IAGO, bas, à Roderigo. - En route, vous dis-je ! Sortez et criez à l'émeute ! (Roderigo sort.) Voyons, mon bon lieutenant !... Par pitié, messieurs !... Holà ! au secours !... Lieutenant ! Seigneur Montano !... Au secours, mes maîtres !... Voilà une superbe faction, en vérité ! (Le tocsin sonne.) Qui est-ce qui sonne la cloche ?... Diable ! ho ! Toute la ville va se lever... Au nom de Dieu, lieutenant, arrêtez ! vous allez être déshonoré à jamais !
Entrent Othello avec sa suite.
OTHELLO. - Que se passe-t-il
ici ?
MONTANO. - Mon sang ne cesse
de couler : je suis blessé à mort. Qu'il meure !
(Il s'élance sur Cassio.)
OTHELLO. - Sur Vos têtes,
arrêtez !
IAGO. - Arrêtez ! holà ! Lieutenant ! Seigneur Montano ! Messieurs ! Avez-vous perdu tout sentiment de votre rang et de votre devoir ? Arrêtez ! Le général vous parle. Arrêtez ! par pudeur !
(Le tocsin sonne toujours. Les
combattants se séparent.).
OTHELLO. - Voyons ! qu'y a-t-il
? Holà ! quelle est la cause de ceci ? Sommes-nous changés
en Turcs pour nous faire à nous mêmes ce que le ciel
a interdit aux Ottomans ? Par pudeur chrétienne laissez
là cette rixe barbare. Celui qui bouge pour se faire l'écuyer
tranchant de sa rage tient son âme pour peu de chose ; il
meurt au premier mouvement. (Aux gens de sa suite.) Qu'on fasse
taire cette horrible cloche qui met cette île effarée
hors d'elle-même ! De quoi s'agit-il, mes maîtres
? Honnête Iago, toi qui sembles mort de douleur, parle.
Qui a commencé ? Sur ton dévouement, je te somme
de parler.
IAGO. - Je ne sais pas. Tout
à l'heure, tout à l'heure encore, il n'y avait au
quartier que de bons amis, affectueux comme des fiancés
se déshabillant pour le lit ; et aussitôt, comme
si quelque planète avait fait déraisonner les hommes,
les voilà, l'épée en l'air, qui se visent
à la poitrine dans une joute à outrance. Je ne puis
dire comment a commencé cette triste querelle, et je voudrais
avoir perdu dans une action glorieuse les jambes qui m'ont amené
pour être témoin de ceci.
OTHELLO, à Cassio. - Comment
se fait-il, Michel, que vous vous soyez oublié ainsi ?
CASSIO. - De grâce ! pardonnez-moi
! je ne puis parler.
OTHELLO. - Digne Montano, vous
étiez de moeurs civiles, la gravité et le calme
de votre jeunesse ont été remarqués par le
monde, et votre nom est grand dans la bouche de la plus sage censure
: comment se fait-il que vous gaspilliez ainsi votre réputation,
et que vous dépensiez votre riche renom pour le titre de
tapageur nocturne ? Répondez-moi.
MONTANO. - Digne Othello, je suis dangereusement blessé.
votre officier Iago peut, en
m'épargnant des paroles qui en ce moment me feraient mal,
vous raconter tout ce que je sais. Je ne sache pas que cette nuit
j'aie dit ou fait rien de blâmable, à moins que la
charité pour soi-même ne soit parfois un vice, et
que ce ne soit un péché de nous défendre
quand la violence nous attaque.
OTHELLO. - Ah ! par le ciel !
mon sang commence à dominer mes inspirations les plus tutélaires,
et la colère, couvrant de ses fumées mon calme jugement,
essaye de m'entraîner. Pour peu que je bouge, si je lève
seulement ce bras, le meilleur d'entre vous s'abîmera dans
mon indignation. Dites-moi comment cette affreuse équipée
a commencé et qui l'a causée ; et celui qui sera
reconnu coupable, me fût-il attaché dès la
naissance comme un frère jumeau, je le rejetterai de moi...
Quoi ! dans une ville de guerre, encore frémissante, où
la frayeur déborde de tous les coeurs, engager une querelle
privée et domestique, la nuit, dans la salle des gardes,
un lieu d'asile ! C'est monstrueux !... Iago, qui a commencé
?
MONTANO, à Iago. - Si,
par partialité d'affection ou d'esprit de corps, tu dis
plus ou moins que la vérité, tu n'es pas un soldat
!
IAGO, à Montano. - Ne
me touchez pas de si près... J'aimerais mieux avoir la
langue coupée que de faire tort à Michel Cassio
; mais je suis persuadé que je puis dire la vérité
sans lui nuire en rien. Voici les faits, général.
Tandis que nous causions, Montano et moi, arrive un individu criant
au secours ! et, derrière lui, Cassio, l'épée
tendue, prêt à le frapper. Alors, seigneur (montrant
Montano), ce gentilhomme s'interpose devant Cassio et le supplie
de s'arrêter. Moi, je me mets à la poursuite du criard
pour l'empêcher, comme cela est arrivé, d'effrayer
la ville par ses clameurs. Mais il avait le pied si leste qu'il
a couru hors de ma portée, et je suis revenu d'autant plus
vite que j'entendais le cliquetis et le choc des épées
et Cassio qui jurait très fort : ce que jusqu'ici il n'avait
jamais fait, que je sache. Quand je suis rentré, et ce
n'a pas été long, je les ai trouvés l'un
contre l'autre, en garde et ferraillant, exactement comme ils
étaient quand vous êtes venu vous-même les
séparer. Je n'ai rien à dire de plus, si ce n'est
que les hommes sont hommes, et que les meilleurs s'oublient parfois.
Quoique Cassio ait eu un petit tort envers celui-ci (on sait que
les gens en rage frappent ceux à qui ils veulent le plus
de bien), il est certain, selon moi, que Cassio a reçu
du fuyard quelque outrage excessif que la patience ne pouvait
supporter.
OTHELLO. - Je le Vois, Iago ! ton honnêteté et ton affection atténuent cette affaire pour la rendre légère à Cassio... Cassio, je t'aime, mais désormais tu n'es plus de mes officiers.
Entrent Desdémona et sa suite.
Voyez si ma douce bien-aimée
n'a pas été réveillée ! (A Cassio.)
Je ferai de toi un exemple.
DESDÉMONA. - Que se passe-t-il
donc, cher ?
OTHELLO. - Tout est bien, ma
charmante ! Viens au lit. (A Montano.) Monsieur, pour vos blessures,
je serai moi-même votre chirurgien... Qu'on l'emmène
! (on emporte Montano.) Iago, parcours avec soin la ville, et
calme ceux que cette ignoble bagarre a effarés... Allons,
Desdémona ! c'est la vie du soldat de voir ses salutaires
sommeils troublés par l'alerte. (Tous sortent, excepté
Iago et Cassio.)
IAGO. - Quoi ! êtes-vous
blessé, lieutenant ?
CASSIO. - Oui, et incurable.
IAGO. - Diantre ! au ciel ne
plaise !
CASSIO. - Réputation !
réputation ! réputation ! Oh ! j'ai perdu ma réputation
! J'ai perdu la partie immortelle de moi-même, et ce qui
reste est bestial !... Ma réputation, Iago, ma réputation
!
IAGO. - Foi d'honnête homme
! j'avais cru que vous aviez reçu quelque blessure dans
le corps : c'est plus douloureux là que dans la réputation.
La réputation est un préjugé vain et fallacieux
: souvent gagnée sans mérite et perdue sans justice
! vous n'avez pas perdu votre réputation du tout, à
moins que vous ne vous figuriez l'avoir perdue. Voyons, l'homme
! il y a des moyens de ramener le général. Il vous
a renvoyé dans un moment d'humeur, punition prononcée
par la politique plutôt que par le ressentiment; juste comme
on frapperait son chien inoffensif pour effrayer un lion impérieux.
Implorez-le de nouveau, et il est à vous.
CASSIO. - J'aimerais mieux implorer
son mépris que d'égarer la confiance d'un si bon
chef sur un officier si léger, si ivrogne et si indiscret
!... Etre ivre ! Jaser comme un perroquet et se chamailler ! Vociférer,
jurer et parler charabia avec son ombre !... ô toi, invisible
esprit du vin, si tu n'as pas de nom dont on te désigne,
laisse-nous t'appeler démon !
IAGO. - Quel était celui que vous poursuiviez avec votre épée ?
Que vous avait-il fait ?
CASSIO. - Je ne sais pas.
IAGO. - Est-il possible ?
CASSIO. - Je me rappelle une
masse de choses, mais aucune distinctement ; une querelle, mais
nullement le motif. Oh ! se peut-il que les hommes s'introduisent
un ennemi dans la bouche pour qu'il leur vole la cervelle ! et
que ce soit pour nous une joie, un plaisir, une fête, un
triomphe, de nous transformer en bêtes !
IAGO. - Eh ! mais, vous êtes
assez bien maintenant : comment vous êtes-vous remis ainsi
?
CASSIO. - Il a plu au démon
Ivrognerie de céder sa place au démon Colère
: une imperfection m'en montre une autre pour me faire bien franchement
mépriser de moi-même.
IAGO. - Allons ! vous êtes
un moraliste trop sévère. Vu l'époque, le
lieu et l'état de ce pays, j'aurais cordialement désiré
que ceci n'eût pas eu lieu ; mais, puisque la chose est
ce qu'elle est, réparez-la à votre avantage.
CASSIO. - Que je Veuille lui
redemander ma place, il me dira que je suis un ivrogne. J'aurais
autant de bouches que l'Hydre, qu'une telle réponse me
les fermerait toutes... Etre à présent un homme
sensé, tout à l'heure un fou, et bientôt une
brute ! Oh ! étrange ! Chaque coupe de trop est maudite
et a pour ingrédient un démon.
IAGO. - Allons ! allons ! le
bon vin est un bon être familier quand on en use convenablement
: ne vous récriez plus contre lui. Bon lieutenant ! vous
pensez, je pense, que je vous aime ?
CASSIO. - Je l'ai bien éprouvé,
monsieur !... Moi, ivre !
IAGO. - vous, comme tout autre
vivant, vous pouvez être ivre une fois par hasard, l'ami
! Je vais vous dire ce que vous devez faire. La femme de notre
général est maintenant le général.
Je puis le dire, en ce sens qu'il s'est consacré tout entier,
remarquez bien ! à la contemplation et au culte des qualités
et des grâces de sa femme. Confessez-vous franchement à
elle. Importunez-la pour qu'elle vous aide à rentrer en
place : elle est d'une disposition si généreuse,
si affable, si obligeante, si angélique, qu'elle regarde
comme un vice de sa bonté de ne pas faire plus que ce qui
lui est demandé. Eh bien ! cette jointure brisée
entre vous et son mari, priez-la de la raccommoder ; et je parie
ma fortune contre un enjeu digne de ce nom qu'après cette
fracture votre amitié sera plus forte qu'auparavant.
CASSIO. - vous me donnez là
de bons avis.
IAGO. - Ce sont ceux, je vous
assure, d'une amitié sincère et d'une honnête
bienveillance.
CASSIO. - Je le crois sans réserve.
Aussi irai-je, de bon matin, supplier la vertueuse Desdémona
d'intercéder pour moi. Je désespère de ma
fortune, si elle me tient échoué là.
IAGO. - vous êtes dans
le vrai. Bonne nuit, lieutenant ! Il faut que je fasse ma ronde.
CASSIO. - Bonne nuit, honnête
Iago ! (Sort Cassio.)
IAGO, seul. - Et qu'est-ce donc qui dira que je joue le rôle d'un fourbe, quand l'avis que je donne est si loyal, si honnête, si conforme à la logique, et indique si bien le moyen de faire revenir le More ? Quoi de plus facile que d'entraîner la complaisante Desdémona dans une honnête intrigue ? Elle a l'expansive bonté des éléments généreux. Et quoi de plus facile pour elle que de gagner le More ? S'agit-il pour lui de renier son baptême et toutes les consécrations, tous les symboles de la Rédemption ? il a l'âme tellement enchaînée à son amour pour elle, qu'elle peut faire, défaire, refaire tout à son gré, selon que son caprice veut exercer sa divinité sur la faible nature du More ! En quoi donc suis-je un fourbe de conseiller à Cassio la parallèle qui le mène droit au succès ? Divinité de l'enfer ! Quand les démons veulent produire les forfaits les plus noirs, ils les présentent d'abord sous des dehors célestes, comme je fais en ce moment. En effet, tandis que cet honnête imbécile suppliera Desdémona de réparer sa fortune et qu'elle plaidera chaudement sa cause auprès du More, je verserai dans l'oreille de celui-ci la pensée pestilentielle qu'elle ne réclame Cassio que par désir charnel ; et plus elle tâchera de faire du bien à Cassio, plus elle perdra de crédit sur le More.
C'est ainsi que je changerai sa vertu en glu, et que de sa bonté je ferai le filet qui les enserrera tous...
Entre Roderigo.
Qu'y a-t-il, Roderigo ? (Le jour
commence à poindre.)
RODERIGO. - Je suis ici à
la chasse, non comme le limier qui relance, mais seulement comme
celui qui donne le cri. Mon argent est presque entièrement
dépensé ; j'ai été cette nuit parfaitement
bâtonné ; et l'issue que je vois à tout ceci,
c'est que j'aurai de l'expérience pour mes peines, et qu'alors
avec tout mon argent de moins et un peu d'esprit de plus, je retournerai
à Venise.
IAGO. - Pauvres gens ceux qui n'ont pas de patience ! Quelle blessure s'est jamais guérie autrement que par degrés ? Tu sais bien que nous opérons par l'intelligence et non par la magie ; et l'intelligence est soumise aux délais du temps. Tout ne va-t-il pas bien ? Cassio t'a battu, et toi, par cette légère contusion, tu as cassé Cassio. Il y a bien des choses qui poussent vite sous le soleil, mais les plantes qui sont les premières à porter fruit commencent d'abord par fleurir. Patience donc!... Par la messe !
voici le matin : le plaisir et l'action font paraître courtes les heures. Rentre, va au logement que t'indique ton billet. En route, te dis-je ! Tu en sauras bientôt davantage. Allons ! esquive-toi.
(Roderigo sort. ) Deux choses
restent à faire. Ma femme doit agir pour Cassio auprès
de sa maîtresse ; je vais la faire mouvoir ; moi-même,
pendant ce temps, je prends le More à part, et je l'amène
brusquement dès qu'il peut surprendre Cassio sollicitant
sa femme... Oui, voilà la marche ; n'énervons pas
l'idée par la froideur et les retards. (Il sort.)
CASSIO. - Jouez ici, mes maîtres ! Je vous récompenserai de vos peines. Quelque chose de bref ! Et puis souhaitez le bonjour au général. (Musique.)
Entre le clown.
LE CLOWN. - Dites donc, mes maîtres
! est-ce que Vos instruments ont été à Naples,
qu'ils parlent ainsi du nez ?
PREMIER MUSICIEN. - Comment,
monsieur, comment ?
LE CLOWN. - Est-ce là,
je vous prie, ce qu'on appelle des instruments à vent ?
PREMIER MUSICIEN. - Pardieu !
oui, monsieur.
LE CLOWN. - Ah ! c'est par là
que pend la queue ?
PREMIER MUSICIEN. - Où
Voyez-vous pendre une queue, monsieur ?
LE CLOWN. - Pardieu ! à
bien des instruments à vent que je connais. Mais, mes maîtres,
voici de l'argent pour vous; et le général aime
tant votre musique qu'il vous demande, au nom de votre dévouement
à tous, de ne plus faire de bruit avec elle.
PREMIER MUSICIEN. - Bien, monsieur
! nous cessons.
LE CLOWN. - Si vous avez de la
musique qui puisse ne pas s'entendre, vous pouvez continuer ;
mais pour celle qui s'entend, comme on dit, le général
ne s'en soucie pas beaucoup.
PREMIER MUSICIEN. - Nous n'avons
pas de musique comme celle dont vous parlez, monsieur.
LE CLOWN. - Alors remettez Vos
flûtes dans vos sacs, car je m'en vais. Partez ! évaporez-vous
! Allons ! (Les musiciens sortent.) , CASSIO, au clown. - Ecoute,
mon honnête ami !
LE CLOWN. - Non, je n'écoute
pas votre honnête ami. Je vous écoute.
CASSIO. - De grâce ! suspends
tes lazzi. Voici une pauvre pièce d'or pour toi : si la
dame qui accompagne la femme du général est levée,
dis-lui qu'un nommé Cassio implore d'elle la faveur d'un
instant d'entretien. Veux-tu ?
LE CLOWN. - Elle est levée,
monsieur. Si elle veut venir ici, il est vraisemblable que je
lui notifierai votre désir.
CASSIO. - Fais, mon bon ami. (Le clown sort.)
Entre Iago.
Heureuse rencontre, Iago !
IAGO. - vous ne vous êtes
donc pas couché ?
CASSIO. - Oh ! non ! il faisait
jour quand nous nous sommes quittés. J'ai pris la liberté,
Iago, d'envoyer quelqu'un à votre femme. J'ai à
lui demander de vouloir bien me procurer accès auprès
de la vertueuse Desdémona.
IAGO. - Je vais vous l'envoyer
sur-le-champ ; et je trouverai moyen d'attirer le More à
l'écart pour que vous puissiez causer de vos affaires avec
plus de liberté.
CASSIO. - Je vous en remercie humblement. (Iago sort.) Je n'ai jamais connu un Florentin plus aimable et plus honnête.
Entre Émilia.
ÉMILIA. - Bonjour, bon lieutenant ! Je suis fâchée de votre mésaventure;
mais tout va s'arranger. Le général et sa femme sont en train d'en causer, et elle parle pour vous vaillamment.
Le More répond que celui
que vous avez blessé a dans Chypre une haute réputation
et de hautes alliances, et que, par une sainte prudence, il est
obligé de vous refuser ; mais il proteste qu'il vous aime,
et qu'il n'a pas besoin d'autre plaidoyer que ses sympathies pour
saisir aux cheveux la première occasion de vous remettre
en place.
CASSIO. - Pourtant, je vous en
supplie, si vous le jugez convenable ou possible, donnez-moi l'avantage
d'un court entretien avec Desdémona seule.
ÉMILIA. - Entrez, je vous
prie ! je vais vous mettre à même de lui parler à
coeur ouvert.
CASSIO. - Je vous suis bien obligé.
(Ils disparaissent dans le château.)
OTHELLO, remettant des papiers
à Iago. - Ces lettres, Iago, donnez-les au pilote, et chargez-le
de présenter mes devoirs au Sénat. Après
quoi je vais visiter les travaux) vous viendrez m'y rejoindre.
IAGO. - Bien, mon bon seigneur,
je n'y manquerai pas.
OTHELLO. - Messieurs, allons-nous
voir ces fortifications ?
LES GENTILSHOMMES. - Nous escorterons votre Seigneurie.
(Ils sortent. )
DESDÉMONA. - Sois sûr,
bon Cassio, que je ferai en ta faveur tout mon possible.
ÉMILIA. - Faites, bonne
madame : je sais que cette affaire tourmente mon mari comme si
elle lui était personnelle.
DESDÉMONA. - Oh ! c'est
un honnête garçon !... N'en doutez pas, Cassio :
je réussirai à vous rendre, mon mari et vous, aussi
bons amis qu'auparavant.
CASSIO. - Généreuse
madame, quoi qu'il advienne de Michel Cassio, il ne sera jamais
que votre loyal serviteur.
DESDÉMONA. - Je le sais
et vous en remercie. vous aimez mon seigneur, vous le connaissez
depuis longtemps, soyez persuadé que dans son éloignement
de vous il ne gardera que la distance de la politique.
CASSIO. - Oui, madame ; mais
cette politique-là peut durer si longtemps, elle peut s'alimenter
d'un régime si subtil et si fluide, ou se soutenir par
la force des choses de telle sorte que, moi absent et ma place
remplie, le général oublie mon dévouement
et mes services.
DESDÉMONA. - Ne crains pas cela. Ici, en présence d'Emilia, je te garantis ta place. Sois sûr que, quand je fais un voeu d'amitié, je l'accomplis jusqu'au dernier article. Mon mari n'aura pas de repos : je l'apprivoiserai d'insomnies ! je l'impatienterai de paroles ! Son lit lui fera l'effet d'une école ; sa table, d'un confessionnal ! Je mêlerai à tout ce qu'il fera la supplique de Cassio.
Donc, sois gai, Cassio ! car ton avocat mourra plutôt que d'abandonner ta cause.
Entrent Othello et Iago.
Ils se tiennent quelque temps
à distance.
ÉMILIA. - Madame, voici
monseigneur.
CASSIO, à Desdémona.
- Madame, je vais prendre congé de vous.
DESDÉMONA. - Bah ! restez : vous m'entendrez parler !
CASSIO. - Pas maintenant, madame
: je me sens mal à l'aise et impuissant pour ma propre
cause.
DESDÉMONA. - Bien, bien
! faites à votre guise. (Sort Cassio.)
IAGO. - Ha ! je n'aime pas cela.
OTHELLO. - Que dis-tu ?
IAGO. - Rien, monseigneur...
ou si... je ne sais quoi...
OTHELLO. - N'est-ce pas Cassio
qui vient de quitter ma femme ?
IAGO. - Cassio, monseigneur ?
Non, assurément ; je ne puis croire qu'il se déroberait
ainsi comme un coupable en vous voyant venir.
OTHELLO. - Je crois que c'était
lui.
DESDÉMONA. - Eh bien !
monseigneur ? Je Viens de causer ici avec un solliciteur, un homme
qui languit dans votre déplaisir.
OTHELLO. - De qui voulez-vous
parler ?
DESDÉMONA. - Eh ! de votre
lieutenant Cassio. Mon bon seigneur, si j'ai assez de grâce
ou d'influence pour vous émouvoir, veuillez dès
à présent l'admettre à résipiscence.
Car, s'il n'est pas vrai que cet homme vous aime sincèrement
et que sa faute est une erreur involontaire, je ne me connais
pas en physionomie honnête... Je t'en prie, rappelle-le.
OTHELLO. - C'est donc lui qui
vient de partir d'ici ?
DESDÉMONA. - Oui, vraiment
; mais si abattu qu'il m'a laissé une partie de son chagrin
et que j'en souffre avec lui. Cher amour, rappelle-le.
OTHELLO. - Pas maintenant, ma
douce Desdémona ! dans un autre moment.
DESDÉMONA. - Mais sera-ce
bientôt ?
OTHELLO. - Le plus tôt
possible, ma charmante, pour vous plaire.
DESDÉMONA. - Sera-ce ce
soir au souper ?
OTHELLO. - Non, pas ce soir.
DESDÉMONA. - Demain, au
dîner, alors ?
OTHELLO. - Je ne dînerai
pas chez moi! je vais à un repas d'officiers, à
la citadelle.
DESDÉMONA. - Alors, demain soir ! ou mardi matin ! ou mardi après-midi! ou mardi soir ! ou mercredi matin !... Je t'en prie, fixe une époque, mais qu'elle ne dépasse pas trois jours ! Vrai, il est bien pénitent ; et puis, aux yeux de notre raison vulgaire, n'était la guerre qui exige, dit-on, qu'on fasse exemple même sur les meilleurs, son délit est tout au plus une faute qui mérite une réprimande privée. Quand reviendra-t-il ? Dites-le-moi, Othello...
Je cherche dans mon âme
ce que, si vous me le demandiez, je pourrais vous refuser ou hésiter
autant à vous accorder. Quoi ! ce Michel Cassio, qui vous
accompagnait dans vos visites d'amoureux et qui, si souvent, lorsque
j'avais parlé de vous défavorablement, prenait votre
parti ! Faut-il tant d'efforts pour le ramener à vous ?
Croyez-moi, je pourrais faire beaucoup...
OTHELLO. - Assez ! je te prie. Qu'il revienne quand il voudra !
Je ne veux rien te refuser.
DESDÉMONA. - Comment ! mais ceci n'est point une faveur ; c'est comme si je vous priais de mettre vos gants, de manger des mets nourrissants ou de vous tenir chaudement, comme si je vous sollicitais de prendre un soin particulier de votre personne.
Ah ! quand je vous demanderai
une concession, dans le but d'éprouver réellement
votre amour, je veux qu'elle soit importante, difficile et périlleuse
à accorder.
OTHELLO. - Je ne te refuserai
rien j mais toi, je t'en conjure, accorde-moi la grâce de
me laisser un instant à moi-même.
DESDÉMONA. - vous refuserai-je
? Non. Au revoir, monseigneur !
OTHELLO. - Au revoir, ma Desdémona
! je vais te rejoindre à l'instant.
DESDÉMONA. - Viens, Émilia.
(A Othello.) Qu'il soit fait au gré de vos caprices ! Quels
qu'ils soient, je suis obéissante. (Elle sort avec Émilia.)
OTHELLO. - Excellente créature
! Que la perdition s'empare de mon âme si je ne t'aime pas
! Va ! quand je ne t'aimerai plus, ce sera le retour du chaos.
IAGO. - Mon noble seigneur !...
OTHELLO. - Que dis-tu, Iago ?
IAGO. - Est-ce que Michel Cassio,
quand vous faisiez votre cour à madame, était instruit
de votre amour ?
OTHELLO. - Oui, depuis le commencement jusqu'à la fin.
Pourquoi le demandes-tu ?
IAGO. - Mais, pour la satisfaction
de ma pensée ; je n'y mets pas plus de malice.
OTHELLO. - Et quelle est ta pensée,
Iago ?
IAGO. - Je ne pensais pas qu'il
eût été en relation avec elle.
OTHELLO. - Oh ! si ! Même
il était bien souvent l'intermédiaire entre nous.
IAGO. - vraiment ?
OTHELLO. - vraiment ! Oui, vraiment
!... Aperçois-tu là quelque chose ? Est-ce qu'il
n'est pas honnête ?
IAGO. - Honnête, monseigneur
?
OTHELLO. - Honnête ! oui,
honnête.
IAGO. - Monseigneur, pour ce
que j'en sais !
OTHELLO. - Qu'as-tu donc dans
l'idée ?
IAGO. - Dans l'idée, monseigneur
?
OTHELLO. - Dans l'idée, monseigneur ! Par le ciel ! il me fait écho comme s'il y avait dans son esprit quelque monstre trop hideux pour être mis au jour... Tu as une arrière-pensée ! Je viens à l'instant de t'entendre dire que tu n'aimais pas cela ; c'était quand Cassio a quitté ma femme. Qu'est-ce que tu n'aimais pas ?
Puis, quand je t'ai dit qu'il
était dans ma confidence pendant tout le cours de mes assiduités,
tu as crié : vraiment ! Et tu as contracté et froncé
le sourcil comme si tu avais enfermé dans ton cerveau quelque
horrible conception. Si tu m'aimes, montre moi ta pensée.
IAGO. - Monseigneur, vous savez
que je vous aime.
OTHELLO. - Je le crois ; et,
comme je sais que tu es plein d'amour et d'honnêteté,
que tu pèses tes paroles avant de leur donner le souffle,
ces hésitations de ta part m'effrayent d'autant plus. Chez
un maroufle faux et déloyal, de telles choses sont des
grimaces habituelles ; mais chez un homme qui est juste, ce sont
des dénonciations secrètes qui fermentent d'un coeur
impuissant à contenir l'émotion.
IAGO. - Pour Michel Cassio, j'ose
jurer que je le crois honnête.
OTHELLO. - Je le crois aussi.
IAGO. - Les hommes devraient
être ce qu'ils paraissent ; ou plût au ciel qu'aucun
d'eux ne pût paraître ce qu'il n'est pas !
OTHELLO. - Certainement, les
hommes devraient être ce qu'ils paraissent.
IAGO. - Eh bien ! alors, je pense
que Cassio est un honnête homme.
OTHELLO. - Non ! il y a autre
chose là-dessous. Je t'en prie, dis-moi, comme à
ta pensée même, ce que tu rumines; et exprime ce
qu'il y a de pire dans tes idées par ce que les mots ont
de pire.
IAGO. - Mon bon seigneur, pardonnez-moi.
Je suis tenu envers vous à tous les actes de déférence
; mais je ne suis pas tenu à ce dont les esclaves mêmes
sont exemptés. Révéler mes pensées
! Eh bien ! supposez qu'elles soient viles et fausses... Quel
est le palais où jamais chose immonde ne s'insinue ? Quel
est le coeur si pur où jamais d'iniques soupçons
n'ont ouvert d'assises et siégé à côté
des méditations les plus équitables ?
OTHELLO. - Iago, tu conspires
contre ton ami, si, croyant qu'on lui fait tort, tu laisses son
oreille étrangère à tes pensées.
IAGO. - Je vous en supplie !...
Voyez-vous ! je puis être injuste dans mes suppositions
; car, je le confesse, c'est une infirmité de ma nature
de flairer partout le mal ; et souvent ma jalousie imagine des
fautes qui ne sont pas... Je vous en conjure donc, n'allez pas
prendre avis d'un homme si hasardeux dans ses conjectures, et
vous créer un tourment de ses observations vagues et incertaines.
Il ne sied pas à votre repos, à votre bonheur, ni
à mon humanité, à ma probité, à
ma sagesse, que je vous fasse connaître mes pensées.
OTHELLO. - Que Veux-tu dire ?.
IAGO. - La bonne renommée
pour l'homme et pour la femme, mon cher seigneur, est le joyau
suprême de l'âme. Celui qui me vole ma bourse me vole
une vétille : c'est quelque chose, ce n'est rien ; elle
était à moi, elle est à lui, elle a été
possédée par mille autres ; mais celui qui me filoute
ma bonne renommée me dérobe ce qui ne l'enrichit
pas et me fait pauvre vraiment.
OTHELLO. - Par le ciel ! je Veux
connaître ta pensée.
IAGO. - vous ne le pourriez pas,
quand mon coeur serait dans votre main; et vous n'y parviendrez
pas, tant qu'il sera en mon pouvoir.
OTHELLO. - Ha !
IAGO. - Oh ! prenez garde, monseigneur, à la jalousie ! C'est le monstre aux yeux verts qui produit l'aliment dont il se nourrit !
Ce cocu vit en joie qui, certain
de son sort, n'aime pas celle qui le trompe ; mais, oh ! quelles
damnées minutes il compte, celui qui raffole, mais doute,
celui qui soupçonne, mais aime éperdument ! ô
OTHELLO. - ô misère !
IAGO. - Le pauvre qui est content
est riche ; et riche à foison ; mais la richesse sans bornes
est plus pauvre que l'hiver pour celui qui craint toujours de
devenir pauvre. Cieux cléments, préservez de la
jalousie les âmes de toute ma tribu !
OTHELLO. - Allons ! à quel propos ceci ? Crois-tu que j'irais me faire une vie de jalousie, pour suivre incessamment tous les changements de lune à la remorque de nouveaux soupçons ?
Non ! Pour moi, être dans
le doute, c'est être résolu... Echange moi contre
un bouc, le jour où j'occuperai mon âme de ces soupçons
exagérés et creux qu'implique ta conjecture. On
ne me rendra pas jaloux en disant que ma femme est jolie, friande,
aime la compagnie, a le parler libre, chante, joue et danse bien
! Là où est la vertu, ce sont autant de vertus nouvelles.
Ce n'est pas non plus la faiblesse de mes propres mérites
qui me fera concevoir la moindre crainte, le moindre doute sur
sa fidélité, car elle avait des yeux, et elle m'a
choisi !... Non, Iago ! Avant de douter, je veux voir. Après
le doute, la preuve ! et, après la preuve, mon parti est
pris : adieu à la fois l'amour et la jalousie !
IAGO. - J'en suis charmé ; car je suis autorisé maintenant à vous montrer mon affection et mon dévouement pour vous avec moins de réserve. Donc, puisque j'y suis tenu, recevez de moi cette confidence... Je ne parle pas encore de preuve... Veillez sur votre femme, observez-la bien avec Cassio, portez vos regards sans jalousie comme sans sécurité; je ne voudrais pas que votre franche et noble nature fût victime de sa générosité même...
Veillez-y ! Je connais bien les
moeurs de notre contrée. A Venise, les femmes laissent
voir au ciel les fredaines qu'elles n'osent pas montrer à
leurs maris ; et, pour elles, le cas de conscience, ce n'est pas
de s'abstenir de la chose, c'est de la tenir cachée.
OTHELLO. - Est-ce là ton
avis ?
IAGO. - Elle a trompé
son père en vous épousant ; et c'est quand elle
semblait trembler et craindre vos regards qu'elle les aimait le
plus.
OTHELLO. - C'est Vrai.
IAGO. - Eh bien ! concluez alors.
Celle qui, si jeune, a pu jouer un pareil rôle et tenir
les yeux de son père comme sous le chaperon d'un faucon,
car il a cru qu'il y avait magie... Mais je suis bien blâmable
; j'implore humblement votre pardon pour vous trop aimer.
OTHELLO. - Je te suis obligé
à tout jamais.
IAGO. - Je le Vois, ceci a un
peu déconcerté Vos esprits.
OTHELLO. - Non, pas du tout !
pas du tout !
IAGO. - Sur ma foi ! j'en ai
peur. vous considérerez, j'espère, ce que je vous
ai dit comme émanant de mon affection... Mais je vois que
vous êtes ému : je dois vous prier de ne pas donner
à mes paroles une conclusion plus grave, une portée
plus large que celle du soupçon.
OTHELLO. - Non, certes.
IAGO. - Si vous le faisiez, monseigneur, mes paroles obtiendraient un succès odieux auquel mes pensées n'aspirent pas...
Cassio est mon digne ami... Monseigneur,
je vois que vous êtes ému.
OTHELLO. - Non, pas très
ému. Je ne pense pas que Desdémona ne soit pas honnête.
IAGO. - Qu'elle Vive longtemps
ainsi ! Et puissiez-vous Vivre longtemps à la croire telle
!
OTHELLO. - Et cependant comme
une nature dévoyée...
IAGO. - Oui, voilà le
point. Ainsi, à vous parler franchement, avoir refusé
tant de partis qui se proposaient et qui avaient avec elle toutes
ces affinités de patrie, de race et de rang, dont tous
les êtres sont naturellement si avides ! Hum ! cela décèle
un goût bien corrompu, une affreuse dépravation,
des pensées dénaturées... Mais pardon! Ce
n'est pas d'elle précisément que j'entends parler
; tout ce que je puis craindre, c'est que, son goût revenant
à des inclinations plus normales, elle ne finisse par vous
comparer aux personnes de son pays et (peut-être) par se
repentir.
OTHELLO. - Adieu ! adieu ! Si
tu aperçois du nouveau, fais-le-moi savoir. Mets ta femme
en observation... Laisse-moi, Iago.
IAGO. - Monseigneur, je prends
congé de vous. (Il va pour s'éloigner. ) OTHELLO.
- Pourquoi me suis-je marié ? Cet honnête garçon,
à coup sûr, en voit et en sait plus, beaucoup plus
qu'il n'en révèle.
IAGO, revenant. - Monseigneur,
je voudrais pouvoir décider votre Honneur à ne pas
sonder plus avant cette affaire. Laissez agir le temps. Il est
bien juste que Cassio reprenne son emploi, car assurément
il le remplit avec une grande habileté ; pourtant, s'il
vous plaît de le tenir quelque temps encore en suspens,
vous pourrez juger l'homme et les moyens qu'il emploie. vous remarquerez
si votre femme insiste sur sa rentrée au service par quelque
vive et pressante réclamation... Bien des choses peuvent
se voir par là. En attendant, croyez que je suis exagéré
dans mes craintes, comme j'ai de bonnes raisons pour craindre
de l'être; et laissez-la entièrement libre, j'en
conjure votre Honneur.
OTHELLO. - Ne doute pas de ma
modération.
IAGO. - Encore une fois je prends
congé de vous. (Il sort.)
OTHELLO. - Ce garçon est d'une honnêteté excessive, et il connaît, par expérience, tous les ressorts des actions humaines...
Ah ! mon oiseau, si tu es rebelle au fauconnier, quand tu serais attaché à toutes les fibres de mon coeur, je te chasserai dans un sifflement et je t'abandonnerai au vent pour chercher ta proie au hasard !... Peut-être, parce que je suis noir, et que je n'ai pas dans la conversation les formes souples des intrigants, ou bien parce que j'incline vers la vallée des années ; oui, peut-être, pour si peu de chose, elle est perdue ! Je suis outragé ! et la consolation qui me reste, c'est de la mépriser. ô malédiction du mariage, que nous puissions appeler nôtres ces délicates créatures et non pas leurs appétits ! J'aimerais mieux être un crapaud et vivre des vapeurs d'un cachot que de laisser un coin dans l'être que j'aime à l'usage d'autrui ! Voilà pourtant le fléau des grands ; ils sont moins privilégiés que les petits. C'est là une destinée inévitable comme la mort : le fléau cornu nous est réservé fatalement dès que nous prenons vie... Voici Desdémona qui vient.
Entrent Desdémona et Émilia.
Si elle me trompe, oh ! c'est que le ciel se moque de lui-même !
Je ne veux pas le croire.
DESDÉMONA. - Eh bien,
mon cher Othello ! votre dîner et les nobles insulaires
par vous invités attendent votre présence.
OTHELLO. - Je suis dans mon tort.
DESDÉMONA. - Pourquoi votre Voix est-elle si défaillante ?
Est-ce que vous n'êtes
pas bien ?
OTHELLO. - J'ai une douleur au
iront, ici.
DESDÉMONA. - C'est sans
doute pour avoir trop Veillé. Cela se passera. Laissez-moi
vous bander le front avec ceci : dans une heure, tout ira bien.
(Elle lui met son mouchoir autour du front.)
OTHELLO. - votre mouchoir est
trop petit. (Il défait le mouchoir, qui tombe à
terre.) Ne vous occupez pas de ça. Venez, je vais avec
vous.
DESDÉMONA. - Je suis bien fâchée que vous ne soyez pas bien.
(Sortent Desdémona et
Othello.)
ÉMILIA, ramassant le mouchoir. - Je suis bien aise d'avoir trouvé ce mouchoir. C'est le premier souvenir qu'elle ait eu du More. Mon maussade mari m'a cent fois cajolée pour que je le vole ; mais elle aime tant ce gage (car l'autre l'a conjurée de le garder toujours) qu'elle le porte sans cesse sur elle pour le baiser et lui parler. J'en ferai ouvrir un pareil que je donnerai à Iago.
Ce qu'il en fera, le ciel le sait, mais pas moi. Je ne veux rien que satisfaire sa fantaisie.
Entre Iago.
IAGO. - Eh bien ! que faites-vous
seule ici ?
EMILIA. - Ne me grondez pas :
j'ai quelque chose pour vous.
IAGO. - Quelque chose pour moi
? C'est une chose fort commune...
ÉMILIA. - Ha !
IAGO. - Que d'avoir une femme
sotte.
ÉMILIA. - Oh ! est-ce
là tout ? Que voulez-vous me donner à présent
pour certain mouchoir ?
IAGO. - Quel mouchoir ?
ÉMILIA. - Quel mouchoir
? Eh ! mais celui qu'Othello offrit en premier présent
à Desdémona, et que si souvent vous m'avez dit de
voler.
IAGO. - Tu le lui as volé ?
ÉMILIA. - Non, ma foi ! Elle l'a laissé tomber par négligence ; et par bonheur, comme j'étais là, je l'ai ramassé. Tenez, le voici.
(Elle lui montre le mouchoir.)
IAGO. - Voilà une bonne
fille !... Donne-le-moi.
ÉMILIA. - Qu'en voulez-vous
faire, pour m'avoir si instamment pressée de le dérober
?
IAGO, escamotant le mouchoir.
- Eh bien ! que vous importe ?
ÉMILIA. - Si ce n'est
pas pour quelque usage sérieux, rendez le-moi. Pauvre dame
! Elle deviendra folle quand elle ne le trouvera plus.
IAGO. - Faites comme si vous ne saviez rien. J'ai l'emploi de ceci. Allez ! laissez-moi. (Emilia sort.) Je veux perdre ce mouchoir chez Cassio et le lui faire trouver. Des babioles, légères comme l'air, sont pour les jaloux des confirmations aussi fortes que des preuves d'Ecriture sainte : ceci peut faire quelque chose.
Le More change déjà sous l'influence de mon poison. Les idées funestes sont, par leur nature, des poisons qui d'abord font à peine sentir leur mauvais goût, mais qui, dès qu'ils commencent à agir sur le sang, brûlent comme des mines de soufre... Je ne me trompais pas ! Tenez, le voici qui vient !... Ni le pavot, ni la mandragore, ni tous les sirops narcotiques du monde ne te rendront jamais ce doux sommeil que tu avais hier.
Entre Othello.
OTHELLO. - Ha ! ha ! fausse envers
moi ! Envers moi !
IAGO. - Allons ! qu'avez-vous,
général ? Ne pensez plus à cela.
OTHELLO. - Arrière ! va-t'en
! tu m'as mis sur la roue ! Ah ! je le jure, il vaut mieux être
trompé tout à fait que d'avoir le moindre soupçon.
IAGO. - Qu'y a-t-il, monseigneur?
OTHELLO. - Quel sentiment avais-je des heures de luxure qu'elle me volait ? Je ne le voyais pas, je n'y pensais pas, je n'en souffrais pas ! Je dormais bien chaque nuit; j'étais libre et joyeux ! Je ne retrouvais pas sur ses lèvres les baisers de Cassio !
Que celui qui est volé
ne s'aperçoive pas du larcin, qu'il n'en sache rien, et
il n'est pas volé du tout.
IAGO. - Je suis fâché
d'entendre ceci.
OTHELLO. - J'aurais été
heureux quand le camp tout entier, jusqu'au dernier pionnier,
aurait goûté son corps charmant, si je n'en avais
rien su. Oh ! maintenant pour toujours adieu l'esprit tranquille
! adieu le contentement ! adieu les troupes empanachées
et les grandes guerres qui font de l'ambition une vertu! Oh !
adieu ! adieu le coursier qui hennit, et la stridente trompette,
et l'encourageant tambour, et le fifre assourdissant ! Adieu la
bannière royale et toute la beauté, l'orgueil, la
pompe et l'attirail de la guerre glorieuse ! Et vous, instruments
de guerre dont les gorges rudes contrefont les clameurs redoutées
de l'immortel Jupiter, adieu ! La tâche d'othello est finie
!
IAGO. - Est-il possible, monseigneur
?
OTHELLO. - Misérable,
tu me prouveras que ma bien-aimée est une putain! N'y manque
pas, n'y manque pas ! Donne-moi la preuve oculaire ou bien (saisissant
Iago à la gorge) par le salut de mon âme éternelle
! il eût mieux valu pour toi être né chien
que d'avoir à répondre à ma fureur en éveil
!
IAGO. - En est-ce donc venu là
?
OTHELLO. - Fais-moi voir la chose,
ou du moins prouve-la-moi si bien que la preuve ne porte ni charnière
ni tenon auquel puisse s'accrocher un doute ; sinon, malheur à
ta vie !
IAGO. - Mon noble maître
!
OTHELLO. - Si tu la calomnies
et si tu me tortures, cesse à jamais de prier, renonce
à toute conscience, accumule les horreurs sur la tête
de l'horreur, commets des actions à faire pleurer le ciel
et à épouvanter toute la terre, tu ne pourras rien
ajouter à ta damnation de plus énorme que cela !
ô IAGO. - ô grâce divine ! ô ciel, défendez-moi
!... Etes-vous un homme ?... Avez-vous une âme ou quelque
sentiment ? Dieu soit avec vous ! Reprenez-moi mon emploi !...
ô misérable niais, qui as vécu pour voir ton
honnêteté transformée en vice ! ô monde
monstrueux ! sois témoin, sois témoin, à
monde, qu'il y a danger à être franc et honnête
!... Je vous remercie de la leçon, et, à l'avenir,
je n'aimerai plus un seul ami, puisque l'amitié provoque
de telles offenses ! (Il va pour se retirer.)
OTHELLO. - Non ! demeure... Tu
dois être honnête !
IAGO. - Je devrais être
raisonnable ; car l'honnêteté est une folle qui s'aliène
ceux qu'elle sert.
OTHELLO. - Par l'univers ! je
crois que ma femme est honnête et crois qu'elle ne l'est
pas ; je crois que tu es probe et crois que tu ne l'es pas ; je
veux avoir quelque preuve. Son nom, qui était pur comme
le visage de Diane, est maintenant terni et noir comme ma face
!... S'il y a encore des cordes ou des couteaux, des poisons ou
du feu ou des flots suffocants, je n'endurerai pas cela ! Oh !
avoir la certitude !
IAGO. - Je Vois, monsieur, que
vous êtes dévoré par la passion, et je me
repens de l'avoir excitée en vous. vous voudriez avoir
la certitude ?
OTHELLO. - Le voudrais-je ? Non
! je le Veux.
IAGO. - vous le pouvez. Mais,
comment? Quelle certitude vous faut-il, monseigneur? Voudriez-vous
assister, bouche béante, à un grossier flagrant
délit, et la regarder saillir par l'autre ?
OTHELLO. - Mort et damnation
! Oh !
IAGO. - Ce serait une entreprise
difficile, je crois, que de les amener à donner ce spectacle.
Au diable si jamais ils se font voir sur l'oreiller par d'autres
yeux que les leurs ! Quoi donc ? Quelle certitude voulez-vous
? Que dirai-je ? Où trouverez-vous la conviction ? Il est
impossible que vous voyiez cela, fussent-ils aussi pressés
que des boucs, aussi chauds que des singes, aussi lascifs que
des loups en rut, et les plus grossiers niais que l'ignorance
ait rendus ivres. Mais pourtant, je le reconnais, si la probabilité,
si les fortes présomptions qui mènent directement
à la porte de la vérité suffisent à
donner la certitude, vous pouvez l'avoir.
OTHELLO.- Donne-moi une preuve
vivante qu'elle est déloyale.
IAGO. - Je n'aime pas cet office-là ; mais, puisque je suis entré si avant dans cette cause, poussé par une honnêteté et un dévouement stupides, je continuerai... Dernièrement, j'étais couché avec Cassio, et, tourmenté d'une rage de dents, je ne pouvais dormir.
Il y a une espèce d'hommes si débraillés dans l'âme qu'ils marmottent leurs affaires pendant leur sommeil. De cette espèce est Cassio. Tandis qu'il dormait, je l'ai entendu dire : Suave Desdémona, soyons prudents ! cachons nos amours ! Et alors, monsieur, il m'empoignait, et m'étreignait la main, en s'écriant :
ô suave créature ! Et alors il me baisait avec force comme pour arracher par les racines des baisers éclos sur mes lèvres ; il posait sa jambe sur ma cuisse, et soupirait, et me baisait, et criait alors :
Maudite fatalité qui t'a
donnée au More !
OTHELLO. - Oh ! monstrueux !
monstrueux !
IAGO. - Non ! ce n'était
que son rêve.
OTHELLO. - Mais il dénonçait
un fait accompli. C'est un indice néfaste, quoique ce ne
soit qu'un rêve.
IAGO. - Et cela peut donner corps
à d'autres preuves qui n'ont qu'une mince consistance.
OTHELLO. - Je la mettrai toute
en pièces !
IAGO. - Non ! soyez calme ! Nous
ne voyons encore rien de fait : elle peut être honnête
encore. Dites-moi seulement ! avez-vous quelquefois vu un mouchoir
brodé de fraises aux mains de votre femme ?
OTHELLO. - Je lui en ai donné
un comme tu dis ç'a été mon premier présent.
IAGO. - Je ne le savais pas.
C'est avec un mouchoir pareil (il est à votre femme, j'en
suis sûr) que j'ai aujourd'hui vu Cassio s'essuyer la barbe.
OTHELLO. - Si c'est celui-là
!...
IAGO. - Que ce soit celui-là
ou un autre, s'il lui appartient, c'est une nouvelle preuve qui
parle contre elle.
OTHELLO. - Oh ! si ce gueux du
moins avait quarante mille vies ! Une seule est trop misérable,
trop chétive pour ma vengeance ! Je le vois maintenant
: c'est vrai !... Ecoute, Iago ! tout mon fol amour, je le souffle
comme ceci à la face du ciel : il a disparu. Surgis, noire
vengeance, du fond de ton enfer ! Cède, à amour,
la couronne et le trône de ce coeur à la tyrannique
haine ! Gonfle-toi, mon sein : car ce que tu renfermes n'est que
langues d'aspics !
IAGO. - Je vous en prie, calmez-vous.
OTHELLO. - Oh ! du sang ! du
sang ! du sang !
IAGO. - Patience, vous dis-je
! Vos idées peuvent changer.
OTHELLO. - Jamais, Iago ! De
même que la mer Pontique, dont le courant glacial et le
cours forcé ne subissent jamais le refoulement des marées,
se dirige sans cesse vers la Propontide et l'Hellespont, de même
mes pensées de sang, dans leur marche violente, ne regarderont
jamais en arrière. Jamais elles ne reflueront vers l'humble
amour, mais elles iront s'engloutir dans une profonde et immense
vengeance. Oui, par le ciel de marbre qui est là-haut !
au juste respect de ce voeu sacré j'engage ici ma parole.
(Il tombe à genoux.)
IAGO. - Ne vous levez pas encore
! (Il s'agenouille.) Soyez témoins, vous, lumières
toujours brûlantes au-dessus de nous ; vous, éléments
qui nous pressez de toutes parts ! Soyez témoins qu'ici
Iago voue l'activité de son esprit, de son bras, de son
coeur au service d'othello outragé. Qu'il commande ! et
l'obéissance sera de ma part tendresse d'âme, quelque
sanglants que soient ses ordres. (Ils se relèvent. )
OTHELLO. - Je salue ton dévouement,
non par de vains remerciements, mais par une reconnaissante acceptation,
et je vais dès à présent te mettre à
l'épreuve : avant trois jours, viens m'apprendre que Cassio
n'est plus vivant.
IAGO. - Mon ami est mort : c'est
fait à votre requête. Mais elle, qu'elle vive !
OTHELLO. - Damnation sur elle,
l'impudique coquine ! Oh ! damnation sur elle ! Allons, éloignons-nous
d'ici ! Je me retire afin de me procurer des moyens de mort rapides
pour le charmant démon. A présent, tu es mon lieutenant.
IAGO. - Je suis Vôtre pour
toujours. (Ils sortent.)
DESDÉMONA, au clown. -
Drôle, connaissez-vous l'adresse du lieutenant Cassio ?
LE CLOWN. - Son adresse ? Je
n'oserais pas en douter.
DESDÉMONA. - Qu'est-ce
à dire, l'ami ?
LE CLOWN. - Cassio est soldat.
Or, Si je doutais de son adresse, il pourrait bien me la prouver
par un coup d'estoc.
DESDÉMONA. - Allons !
où demeure-t-il ?
LE CLOWN. - Si je vous indiquais
sa demeure, je vous mettrais dedans.
DESDÉMONA. - Quel sens
cela a-t-il ?
LE CLOWN. - Je ne sais pas où
il demeure ; et si j'imaginais un logis en vous disant : "
Il demeure ici ou il demeure là ", est-ce que je ne
vous mettrais pas dedans ?
DESDÉMONA. - Pourriez-vous
vous enquérir de lui et obtenir des renseignements sur
son compte ?
LE CLOWN. - Je vais, à son sujet, interroger tout le monde...
comme au catéchisme :
mes questions dicteront les réponses.
DESDÉMONA. - Trouvez-le,
et dites-lui de venir ici ; annoncez lui que j'ai touché
monseigneur en sa faveur et que j'espère que tout ira bien.
LE CLOWN. - Ce que vous me demandez
est dans les limites d'une intelligence humaine : je vais en conséquence
essayer de le faire. (Il sort.)
DESDÉMONA. - Où
puis-je avoir perdu ce mouchoir, Émilia ?
ÉMILIA. - Je ne sais pas,
madame.
DESDÉMONA. - Crois-moi,
j'aimerais mieux avoir perdu ma bourse pleine de cruzades. Heureusement
que le noble More est une âme droite et qu'il n'a rien de
cette bassesse dont sont faites les créatures jalouses
! Sinon, c'en serait assez pour lui donner de vilaines idées.
ÉMILIA. - Est-ce qu'il
n'est pas jaloux ?
DESDÉMONA. - Qui ? lui
? Je crois que le soleil sous lequel il est né a extrait
de lui toutes ces humeurs-là.
ÉMILIA. - Tenez ! le voici
qui vient.
DESDÉMONA. - Maintenant je ne le laisserai plus que Cassio ne soit rappelé près de lui...
Entre Othello.
Comment cela va-t-il, monseigneur
?
OTHELLO. - Bien, ma chère
dame... (A part.) Oh ! que de peine à dissimuler! Comment
êtes-vous, Desdémona ?
DESDÉMONA. - Bien, mon
cher seigneur.
OTHELLO. - Donnez-moi votre main...
Cette main est moite, madame.
DESDÉMONA. - Elle n'a
pas encore senti l'âge ni connu le chagrin.
OTHELLO. - Ceci annonce de l'exubérance
et un coeur libéral : chaude, chaude et moite ! Cette main-là
exige le renoncement à la liberté, le jeûne,
la prière, une longue mortification, de pieux exercices
; car il y a ici un jeune diable tout en sueur, qui a l'habitude
de se révolter... C'est une bonne main, une main franche.
DESDÉMONA. - vous pouvez
vraiment le dire car c'est cette main qui a donné mon coeur.
OTHELLO. - Une main libérale
!... Jadis c'étaient les coeurs qui donnaient les mains
; mais, dans nos nouveaux blasons, rien que des mains, pas de
coeurs !
DESDÉMONA. - Je ne sais
rien de tout cela... Revenons à votre promesse.
OTHELLO. - Quelle promesse, poulette
?
DESDÉMONA. - J'ai envoyé
dire à Cassio de Venir vous parler.
OTHELLO. - J'ai un méchant rhume opiniâtre qui me gêne :
prête-moi ton mouchoir.
DESDÉMONA. - Voici, monseigneur.
OTHELLO. - Celui que je vous
ai donné.
DESDÉMONA. - Je ne l'ai
pas sur moi.
OTHELLO. - Non ?
DESDÉMONA. - Non, ma foi
! monseigneur.
OTHELLO. - C'est une faute. Ce
mouchoir, une Égyptienne le donna à ma mère...
C'était une charmeresse qui pouvait presque lire les pensées
des gens : elle lui dit que, tant qu'elle le garderait, elle aurait
le don de plaire et de soumettre entièrement mon père
à ses amours ; mais que, si elle le perdait ou en faisait
présent, mon père ne la regarderait plus qu'avec
dégoût et mettrait son coeur en chasse de fantaisies
nouvelles. Ma mère me le remit en mourant et me recommanda,
quand la destinée m'unirait à une femme, de le lui
donner. C'est ce que j'ai fait. Ainsi, prenez-en soin ; qu'il
vous soit aussi tendrement précieux que votre prunelle!
I'égarer ou le donner, ce serait une catastrophe qui n'aurait
point d'égale.
DESDÉMONA. - Est-il possible
?
OTHELLO. - C'est la vérité.
Il y a une vertu magique dans le tissu ; une sibylle qui avait
compté en ce monde deux cents révolutions de soleil
en a brodé le dessin dans sa prophétique fureur
; les vers qui en ont filé la soie étaient consacrés
; et la teinture qui le colore est faite de coeurs de vierges
momifiés qu'avait conservés son art.
DESDÉMONA. - Sérieusement
? est-ce Vrai ?
OTHELLO. - Très véritable.
Ainsi, Veillez-y bien.
DESDÉMONA. - Plût
au ciel alors que je ne l'eusse jamais vu !
OTHELLO, vivement. - Ah ! pour
quelle raison ?
DESDÉMONA. - Pourquoi
me parlez-vous d'un ton si brusque et si violent?
OTHELLO. - Est-ce qu'il est perdu
? Est-ce que vous ne l'avez plus ? Parlez ! Est-ce qu'il n'est
plus à sa place ?
DESDÉMONA. - Le ciel nous
bénisse !
OTHELLO. - vous dites ?
DESDÉMONA. - Il n'est
pas perdu. Mais quoi ! s'il l'était ?
OTHELLO. - Ha !
DESDÉMONA. - Je dis qu'il
n'est pas perdu.
OTHELLO. - Cherchez-le ! faites-le-moi
Voir.
DESDÉMONA. - Je le pourrais,
monsieur, mais je ne Veux pas à présent. C'est une
ruse pour me distraire de ma requête. Je vous en prie, que
Cassio soit rappelé.
OTHELLO. - Cherchez-moi ce mouchoir
! Mon âme s'alarme.
DESDÉMONA. - Allez, allez
! vous ne rencontrerez jamais un homme plus capable.
OTHELLO. - Le mouchoir !
DESDÉMONA. - Je vous en
prie, causons de Cassio !
OTHELLO. - Le mouchoir !
DESDÉMONA. - Un homme
qui, de tout temps, a fondé sa fortune sur votre affection,
qui a partagé vos dangers...
OTHELLO. - Le mouchoir !
DESDÉMONA. - En Vérité
! vous êtes à blâmer.
OTHELLO. - Arrière ! (Il
sort précipitamment. )
ÉMILIA. - Cet homme-là
n'est pas jaloux ?
DESDÉMONA. - Je ne l'avais
jamais vu ainsi. Pour sûr, il y a du miracle dans ce mouchoir.
Je suis bien malheureuse de l'avoir perdu !
ÉMILIA. - Ce n'est pas un an ou deux qui font connaître les hommes. Ils ne sont tous que des estomacs pour qui nous ne sommes toutes que des aliments : ils nous mangent comme des affamés, et, dès qu'ils sont pleins, ils nous renvoient... Ah ! voici Cassio et mon mari.
Entrent Cassio et Iago.
IAGO. - Il n'y a pas d'autre
moyen; c'est elle qui doit le faire. Et tenez ! I'heureux hasard
! Allez, importunez-la !
DESDÉMONA. - Eh bien !
bon Cassio, quoi de nouveau avec vous ?
CASSIO. - Madame, toujours ma requête ! Je vous en supplie, faites, par votre vertueuse entremise, que je puisse revivre en recouvrant l'affection de celui à qui je voue respectueusement tout le dévouement de mon coeur. Ah ! plus de délai ! Si ma faute est d'une espèce si mortelle que mes services passés, ma douleur présente, mes bonnes résolutions pour l'avenir soient une rançon insuffisante à nous réconcilier, que je le sache du moins ! et cette certitude aura encore pour moi son avantage.
Alors, je me draperai dans une
résignation forcée, et j'attendrai, cloîtré
dans quelque autre carrière, l'aumône de la Fortune.
DESDÉMONA. - Hélas ! trois fois loyal Cassio, mon intercession détonne pour le moment ; monseigneur n'est plus monseigneur ; et je ne le reconnaîtrais pas, s'il était aussi changé de visage que d'humeur. Puissé-je être protégée par tous les esprits sanctifiés, comme vous avez été défendu par moi ! J'ai même provoqué le feu de sa colère par mon franc-parler. Il faut que vous patientiez encore un peu ; ce que je puis faire, je veux le faire, et je veux pour vous plus que je n'oserais pour moi-même.
Que cela vous suffise !
IAGO. - Est-ce que monseigneur
s'est irrité ?
EMILIA. - Il vient de partir
à l'instant, et, certainement, dans une étrange
agitation.
IAGO. - Lui, s'irriter !... J'ai Vu le canon faire sauter en l'air les rangées de ses soldats, et, comme le diable, lui arracher de ses bras mêmes son propre frère ; et je me demande s'il peut s'irriter. C'est quelque chose de grave alors. Je vais le trouver.
Il faut que ce soit vraiment
sérieux, s'il est irrité.
DESDÉMONA. - Je t'en prie,
Va ! (Iago sort.) A coup sûr, c'est quelque affaire d'État
: une nouvelle de Venise, ou quelque complot tout à coup
déniché ici dans Chypre même, et à
lui révélé, aura troublé son esprit
limpide. En pareil cas, il est dans la nature des hommes de quereller
pour de petites choses, bien que les grandes seules les préoccupent.
C'est toujours ainsi : qu'un doigt vous fasse mal, et il communiquera
même aux autres parties saines le sentiment de la douleur.
D'ailleurs, songeons-y ! les hommes ne sont pas des dieux. Nous
ne devons pas toujours attendre d'eux les prévenançes
qui sont de rigueur au jour des noces... Gronde-moi bien, Emilia
: j'ai osé, soldat indiscipliné que je suis, l'accuser
dans mon âme d'un manque d'égards ; mais maintenant
je trouve que j'avais suborné le témoin et qu'il
est injustement mis en cause.
ÉMILIA. - Priez le ciel
que ce soit, comme vous pensez, quelque affaire d'Etat, et non
une idée, une lubie jalouse qui vous concerne.
DESDÉMONA. - Malheureux
le jour où cela serait ! Jamais je ne lui en ai donné
de motif.
ÉMILIA. - Mais les coeurs
jaloux ne se payent pas de cette réponse ; ils ne sont
pas toujours jaloux pour le motif ; ils sont jaloux, parce qu'ils
sont jaloux. C'est un monstre engendré de lui-même,
né de lui-même.
DESDÉMONA. - Que le ciel
éloigne ce monstre de l'esprit d'othello !
ÉMILIA. - Amen, madame
!
DESDÉMONA. - Je vais le
chercher... Cassio, promenez-vous par ici ; si je le trouve bien
disposé, je plaiderai votre cause, et je ferai tout mon
possible pour la gagner.
CASSIO. - Je remercie humblement votre Grâce. (Sortent Desdémona et Émilia.)
Entre Bianca.
BIANCA. - Dieu vous garde, ami
Cassio !
CASSIO. - vous, dehors ! Quelle
raison vous amène ? Comment cela va-t-il, ma très
jolie Bianca ? Sur ma parole ! doux amour, j'allais à votre
maison.
BIANCA. - Et, moi, j'allais à
votre logis, Cassio. Quoi ! toute une semaine loin de moi ! Sept
jours et sept nuits ! Cent soixante heures ! Et les heures d'absence
d'un amant sont cent soixante fois plus longues que les heures
du cadran. Oh ! le pénible calcul !
CASSIO. - Pardonnez-moi, Bianca.
Des pensées de plomb ont pesé sur moi tous ces temps-ci
; mais, dès que j'aurai plus de loisir, je vous payerai
les arrérages de l'absence. Chère Bianca, faites-moi
un double de ce travail. (Il lui donne le mouchoir de Desdémona.)
BIANCA. - Oh ! Cassio, comment ceci est-il entre vos mains ?
C'est quelque gage d'une nouvelle
amie. Je sens maintenant la cause de cette absence trop sentie.
En est-ce déjà venu là ? C'est bon ! c'est
bon !
CASSIO. - Allons ! femme, jetez
vos viles suppositions à la dent du diable de qui vous
les tenez. vous voilà jalouse à l'idée que
c'est quelque souvenir de quelque maîtresse. Non, sur ma
parole, Bianca !
BIANCA. - Eh bien ! à
qui est-il ?
CASSIO. - Je ne sais pas, ma charmante ! Je l'ai trouvé dans ma chambre. J'en aime le travail : avant qu'il soit réclamé, comme il est probable qu'il le sera, je voudrais avoir le pareil.
Prenez-le, copiez-le, et laissez-moi
pour le moment.
BIANCA. - vous laisser ! Pourquoi
?
CASSIO. - J'attends ici le général
; et ce n'est pas une recommandation désirable pour moi
qu'il me trouve en compagnie féminine.
BIANCA. - Et pourquoi ? je vous
prie !
CASSIO. - Ce n'est pas que je
ne vous aime pas.
BIANCA. - Mais c'est que vous
ne m'aimez point. Je vous en prie, reconduisez-moi quelques pas,
et dites-moi si je vous verrai de bonne heure ce soir.
CASSIO. - Je ne puis vous reconduire
bien loin : c'est ici que j'attends ; mais je vous verrai bientôt.
BIANCA. - C'est fort bien. Il
faut que je cède aux circonstances ! (Ils sortent. )
IAGO. - Le croyez-vous ?
OTHELLO. - Si je le crois, Iago
!
IAGO. - Quoi ! donner un baiser
en secret !
OTHELLO. - Un baiser usurpé
!
IAGO. - Ou rester au lit toute
nue avec son ami, une heure ou plus, sans songer à mal
!
OTHELLO. - Rester toute nue avec
un ami, Iago, sans songer à mal ! C'est user d'hypocrisie
avec le diable. Ceux qui n'ont que des pensées vertueuses
et qui s'exposent ainsi tentent le ciel en voulant que le diable
tente leur vertu.
IAGO. - S'ils s'abstiennent,
ce n'est qu'une faute vénielle. Mais si je donne à
ma femme un mouchoir...
OTHELLO. - Eh bien ! après
?
IAGO. - Eh bien ! il est à
elle, monseigneur ; et, comme il est à elle, elle peut,
je pense, en faire cadeau à n'importe quel homme.
OTHELLO. - Elle est gardienne
de son honneur aussi : peut elle le donner?
IAGO. - L'honneur est une essence
qui ne se voit pas ; beaucoup semblent l'avoir, qui ne l'ont plus.
Mais pour le mouchoir...
OTHELLO. - Par le ciel ! je l'aurais
oublié bien volontiers. Tu dis... Oh ! cela revient sur
ma mémoire, comme sur une maison infectée le corbeau
de mauvais augure !... Tu dis qu'il avait mon mouchoir ?
IAGO. - Oui ! Qu'est-ce que cela
fait ?
OTHELLO. - C'est bien plus grave,
alors.
IAGO. - Eh quoi ! si je vous
disais que je l'ai vu vous faire outrage, que je l'ai entendu
dire... Il est de par le monde des marauds qui, après avoir,
à force d'importunités, ou par suite d'un caprice
spontané qu'ils inspirent, entraîné ou séduit
une femme, ne peuvent s'empêcher de bavarder ensuite...
OTHELLO. - Est-ce qu'il a dit
quelque chose ?
IAGO. - Oui, monseigneur ; mais,
soyez-en sûr, rien qu'il ne soit prêt à nier
sous serment.
OTHELLO. - Qu'a-t-il dit ?
IAGO. - Ma foi ! qu'il avait
eu... je ne sais quoi.
OTHELLO. - Quoi ? quoi ?
IAGO. - Certaine conversation...
OTHELLO. - Avec elle ?
IAGO. - Avec elle ! sur elle
! comme vous voudrez.
OTHELLO. - Avec elle ! sur elle ! Une conversation sur elle pourrait n'être qu'une causerie à son sujet ; mais une conversation avec elle serait criminelle !... Le mouchoir !... cet aveu !... Le mouchoir !... Lui faire avouer, et puis lui mettre la corde au cou !
Non ! D'abord lui mettre la corde au cou, et puis lui faire avouer... J'en frissonne... Une nature ne se laisserait pas envahir ainsi par l'ombre de la passion sans quelque grande cause... Ce ne sont pas des mots qui m'agitent comme cela... Pish !... Nez, oreilles et lèvres ! Est-il possible?... L'aveu !... le mouchoir !...
ô diable ! (Il tombe évanoui.) IAGO. - Travaille, ma médecine, travaille ! C'est ainsi qu'on attrape les niais crédules, et c'est encore ainsi que plus d'une dame digne et chaste, malgré toute son innocence, est exposée au reproche.
Entre Cassio.
Holà ! Monseigneur ! Monseigneur
! Othello !... Ah ! c'est vous, Cassio ?
CASSIO. - Qu'y a-t-il ?
IAGO. - Monseigneur est tombé
en épilepsie. C'est sa seconde attaque ; il en a eu une
hier.
CASSIO. - Frottez-lui les tempes.
IAGO. - Non, laissez-le. La léthargie
doit avoir son cours tranquille ; sinon, l'écume lui viendrait
à la bouche, et tout à l'heure il éclaterait
en folie furieuse... Tenez ! il remue. Éloignez-vous un
moment ; il va revenir à lui ; quand il sera parti, je
voudrais causer avec vous d'une importante affaire. (Sort Cassio.)
Comment cela va-t-il, général ? Est-ce que vous
ne vous êtes pas blessé à la tête ?
OTHELLO. - Te moques-tu de moi
?
IAGO. - Me moquer de vous ! Non,
par le ciel ! Je voudrais seulement vous voir subir votre sort
comme un homme.
OTHELLO. - Un homme qui porte
cornes n'est qu'un monstre et une bête.
IAGO. - Il y a bien des bêtes
alors dans une ville populeuse, et bien des monstres civilisés.
OTHELLO. - A-t-il avoué
?
IAGO. - Mon bon monsieur, soyez un homme. Songez que tout confrère barbu, attelé à ce joug-là, peut le traîner comme vous ; il y a des millions de vivants qui reposent nuitamment dans un lit banal qu'ils jureraient être à eux seuls. votre cas est meilleur.
Oh ! sarcasme de l'enfer, suprême moquerie du démon ! étreindre une impudique sur une couche confiante, et la croire chaste !
Non, que je sache tout ! Et,
sachant ce que je suis, je saurai comment la traiter !
OTHELLO. - Oh ! tu as raison
; cela est certain.
IAGO. - Tenez-vous un peu à
l'écart, et contenez-vous dans les bornes de la patience.
Tandis que vous étiez ici accablé par la douleur,
émotion bien indigne d'un homme comme vous, Cassio est
venu ; je l'ai éconduit en donnant de votre évanouissement
une raison plausible ; je lui ai dit de revenir bientôt
me parler ici : ce qu'il m'a promis. Cachez-vous en observation,
et remarquez les grimaces, les moues, les signes de dédain
qui vont paraître dans chaque trait de son visage ; car
je vais lui faire répéter toute l'histoire : où,
comment, combien de fois, depuis quelle époque et quand
il en est venu aux prises avec votre femme, quand il compte y
revenir. Je vous le dis, remarquez seulement ses gestes. Mais,
morbleu ! de la patience ! ou je dirai que vous êtes décidément
un frénétique, et non plus un homme.
OTHELLO. - Écoute, Iago
! je me montrerai le plus patient de tous les hommes, mais aussi,
tu m'entends ! le plus sanguinaire.
IAGO. - Il n'y a pas de mal, pourvu que vous mettiez le temps à tout... voulez-vous vous retirer ? (Othello s'éloigne et se cache.) Je vais maintenant questionner Cassio sur Bianca : une ménagère qui, en vendant ses attraits, s'achète du pain et des vêtements. Cette créature raffole de Cassio. C'est le triste sort de toute catin d'en dominer beaucoup pour être enfin dominée par un seul. Quand il entend parler d'elle, Cassio ne peut s'empêcher de rire aux éclats... Le voici qui vient.
Rentre Cassio.
A le voir sourire, Othello va
devenir fou ; et son ignare jalousie va interpréter les
sourires, les gestes et les insouciantes manières du pauvre
Cassio tout à fait à contresens... Comment vous
trouvez-vous, lieutenant ?
CASSIO. - D'autant plus mal que
vous me donnez un titre dont la privation me tue.
IAGO. - Travaillez bien Desdémona,
et vous êtes sûr de la chose. (Bas.) Si l'affaire
était au pouvoir de Bianca, (haut) comme vous réussiriez
vite.
CASSIO, riant. - Hélas
! la pauvre créature !
OTHELLO, à part. - Voyez
comme il rit déjà !
IAGO. - Je n'ai jamais connu
de femme aussi amoureuse d'un homme.
CASSIO. - Hélas ! pauvre
coquine ! je crois vraiment qu'elle m'aime.
OTHELLO, à part. - C'est
cela : il s'en défend faiblement, et il rit !
IAGO. - Écoutez, Cassio
! (Il lui parle à l'oreille.)
OTHELLO, à part. - Voilà
Iago qui le prie de lui tout répéter... Continue
! Bien dit ! bien dit !
IAGO. - Elle donne à entendre
que vous l'épouserez ; est-ce votre intention ?
CASSIO, éclatant. - Ha
! ha ! ha !
OTHELLO, à part. - Tu
triomphes, Romain ! tu triomphes !
CASSIO. - Moi, l'épouser
!... Quoi ! une coureuse !... Je t'en prie, aie quelque charité
pour mon esprit : ne le crois pas aussi malade... Ha ! ha ! ha
!
OTHELLO, à part. - Oui
! oui ! oui ! oui ! au gagnant de rire.
IAGO. - vraiment, le bruit court
que vous l'épouserez.
CASSIO. - De grâce ! parlez
Sérieusement.
IAGO. - Je ne suis qu'un scélérat
si cela n'est pas.
OTHELLO, à part. - Avez-vous
donc compté mes jours ? Bien !
CASSIO. - C'est une invention
de la guenon i si elle a l'idée que je l'épouserai,
elle la tient de son amour et de ses illusions, et nullement de
mes promesses.
OTHELLO, à part. - Iago
me fait signe i c'est que l'autre commence l'histoire.
CASSIO. - Elle était ici,
il n'y a qu'un moment. Elle me hante en tout lieu: j'étais
l'autre jour au bord de la mer à causer avec plusieurs
Vénitiens ; soudain cette folle arrive et me saute ainsi
au cou. (Cassio imite le mouvement de Bianca.)
OTHELLO, à part. - En
s'écriant ! " ô mon cher Cassio ! " apparemment
; c'est ce qu'indique son geste.
CASSIO. - Elle se pend et s'accroche,
tout en larmes, après moi ; puis elle m'attire et me pousse.
Ha ! ha ! ha ! (Il parle bas à Iago.)
OTHELLO, à part. - Maintenant,
il lui raconte comment elle l'a entraîné dans ma
chambre. Oh ! je vois bien votre museau, mais je ne sais quel
chien je vais jeter dessus.
CASSIO. - vraiment, il faut que
je la quitte.
IAGO. - Devant moi ?... Tenez ! la Voici qui vient.
Entre Bianca.
CASSIO. - C'est une maîtresse
fouine, et diantrement parfumée encore. (A Bianca.) Qu'avez-vous
donc à me hanter ainsi ?
BIANCA. - Que le diable et sa
mère vous hantent vous même!... Que me vouliez-vous
avec ce mouchoir que vous m'avez remis tantôt ? J'étais
une belle sotte de le prendre. Il faut que j'en fasse un tout
pareil, n'est-ce pas ? Comme cela est vraisemblable que vous l'ayez
trouvé dans votre chambre et que vous ne sachiez pas qui
l'y a laissé !... C'est le présent de quelque donzelle,
et il faudrait que je vous en fisse un pareil?... Tenez ! donnez-le
à votre poupée ; peu m'importe comment vous l'avez
eu : je ne me charge de rien.
CASSIO. - Voyons ! ma charmante
Bianca ! Voyons ! Voyons !
OTHELLO, à part. - Par
le ciel ! ce doit être mon mouchoir.
BIANCA. - Si vous voulez Venir
souper ce soir, vous le pouvez ; si vous ne voulez pas, venez
dès que vous y serez disposé. (Elle sort. )
IAGO. - Suivez-la ! suivez-la
!
CASSIO. - Ma foi ! il le faut.
Sans cela elle s'emporterait dans les rues.
IAGO. - Souperez-vous chez elle
?
CASSIO. - Ma foi ! j'en ai l'intention.
IAGO. - C'est bien ! il se peut
que j'aille vous Voir ; car je serais bien aise de vous parler.
CASSIO. - De grâce, Venez
! voulez-vous ?
IAGO. - Partez. Il suffit. (Cassio
sort. Othello quitte sa cachette.)
OTHELLO. - Comment le tuerai-je,
Iago ?
IAGO. - Avez-vous Vu comme il
a ri de sa Vilenie ?
OTHELLO. - Oh ! Iago !
IAGO. - Et avez-vous Vu le mouchoir
?
OTHELLO. - Était-ce le
mien ?
IAGO. - Par cette main levée
!... Et vous Voyez quel cas il fait de la folle créature,
votre femme. Elle lui a donné ce mouchoir, et, lui, il
l'a donné à sa putain !
OTHELLO. - Oh ! je voudrais le
tuer pendant neuf ans !... Une femme si belle ! une femme si charmante
! une femme si adorable !
IAGO. - Allons ! il faut oublier
cela.
OTHELLO. - Oui, qu'elle pourrisse, qu'elle disparaisse et qu'elle soit damnée dès cette nuit ! Car elle ne vivra pas ! Non.
Mon coeur est changé en
pierre : je le frappe, et il me blesse la main... Oh ! le monde
n'a pas une plus adorable créature ! Elle était
digne de reposer aux côtés d'un empereur et de lui
donner des ordres !
IAGO. - Voyons ! ce n'est pas
là votre affaire.
OTHELLO. - L'infâme ! Je
dis seulement ce qu'elle est... Si adroite avec son aiguille !...
Admirable musicienne ! Oh ! avec son chant elle apprivoiserait
un ours !... Et puis, d'une intelligence, d'une imagination si
élevées, si fécondes !
IAGO. - Elle n'en est que plus
coupable !
OTHELLO. - Oh ! mille et mille
fois plus !... En outre, d'un caractère si affable !
IAGO. - Trop affable, vraiment
!
OTHELLO. - Oui, cela est certain.
Mais quel malheur, Iago ! Oh ! Iago ! quel malheur, Iago !
IAGO. - Si vous êtes si
tendre à son iniquité, donnez-lui patente pour faire
le mal ; car, si cela ne vous touche pas, cela ne gêne personne.
OTHELLO. - Je la hacherai en
miettes !... Me faire cocu !
IAGO. - Oh ! c'est affreux à
elle.
OTHELLO. - Avec mon officier
!
IAGO. - C'est plus affreux encore.
OTHELLO. - Procure-moi du poison,
Iago, cette nuit !... Je ne veux pas avoir d'explication avec
elle, de peur que son corps et sa beauté ne désarment
mon âme encore une fois... Cette nuit, Iago !
IAGO. - N'employez pas le poison
] étranglez-la dans son lit, le lit même qu'elle
a souillé.
OTHELLO. - Bon, bon ! La justice
de ceci me plaît. Très bon !
IAGO. - Et, quant à Cassio,
laissez-moi être son croque-mort. Vous en apprendrez davantage
vers minuit.
OTHELLO. - Excellent !... (Bruit
de trompette.) Quelle est cette fanfare ?
IAGO. - Quelque message de Venise, pour sûr. C'est Lodovico qui vient de la part du doge ; et, voyez ! votre femme est avec lui.
Entrent Lodovico, Desdémona
et leur suite.
LODOVICO. - Dieu vous garde,
digne général !
OTHELLO. - Je le souhaite de
tout mon coeur, monsieur.
LODOVICO. - Le doge et les sénateurs de Venise vous saluent.
(Il lui remet une dépêche.)
OTHELLO. - Je baise l'instrument de leur bon plaisir. (Il ouvre la dépêche et lit.
DESDÉMONA. - Et quoi de
nouveau, mon bon cousin Lodovico ?
IAGO, à Lodovico. - Je suis bien content de vous Voir, signor.
Soyez le bienvenu à Chypre.
LODOVICO. - Merci ! Comment va
le lieutenant Cassio ?
IAGO. - Il Vit, monsieur.
DESDÉMONA. - Cousin, il
est survenu entre lui et monseigneur une désagréable
rupture ; mais vous arrangerez tout.
OTHELLO, d'une voix sourde. -
Etes-vous sûre de cela ?
DESDÉMONA, à Othello.
- Monseigneur ?
OTHELLO, lisant. - " Ne
manquez pas de le faire dès que vous aurez... " LODOVICO,
à Desdémona. - Il ne te-parlait pas : il est occupé
de la dépêche. Est-ce qu'il y a un différend
entre ton mari et Cassio ?
DESDÉMONA. - Oui, un très
malheureux. Je ferais bien des choses afin de les réconcilier,
pour l'amour que je porte à Cassio.
OTHELLO. - Feu et soufre !
DESDÉMONA. - Monseigneur
?
OTHELLO. - Avez-vous votre raison
?
DESDÉMONA, à Lodovico. - Quoi ! est-ce qu'il est fâché ?
LODOVICO. - Il est possible que
cette lettre l'agite ; car je crois qu'on le rappelle à
Venise et que Cassio est désigné pour lui succéder.
DESDÉMONA. - Ma foi !
j'en suis bien aise.
OTHELLO. - En Vérité
?
DESDÉMONA. - Monseigneur
?
OTHELLO. - Je suis bien aise,
moi, de vous Voir en démence.
DESDÉMONA. - Comment,
mon doux Othello ?
OTHELLO. - Démon ! (Il
la frappe.)
DESDÉMONA. - Je n'ai pas mérité ceci.
LODOVICO. - Monseigneur, voilà une chose qu'on ne croirait pas à Venise, quand même je jurerais l'avoir vue. C'est trop fort.
Faites-lui réparation
: elle pleure.
OTHELLO. - O démon ! démon
! Si les pleurs d'une femme pouvaient féconder la terre,
chaque larme qu'elle laisse tomber ferait un crocodile! (A Desdémona.)
Hors de ma vue !
DESDÉMONA, s'en allant.
- Je ne Veux pas rester si je vous offense.
LODOVICO. - vraiment, voilà
une femme obéissante. J'en supplie votre Seigneurie, rappelez-la.
OTHELLO, appelant. - Madame !
DESDÉMONA. - Monseigneur
?
OTHELLO, à Lodovico. -
Que lui voulez-vous, monsieur ?
LODOVICO. - Qui ? moi, monseigneur
?
OTHELLO. - Oui ; vous avez désiré que je la fisse revenir. Monsieur, elle peut se tourner et se retourner et aller de l'avant, et se retourner encore ; elle peut pleurer, monsieur, pleurer ! Et elle est obéissante, comme vous dites, obéissante, très obéissante.
(A Desdémona.) Continuez
vos sanglots ! (A Lodovico.) Quant à ceci, monsieur...
(A Desdémona.) Oh ! I'émotion bien jouée
! (A Lodovico.) Je suis rappelé à Venise... (A Desdémona.)
Allez-vous en ! je vous enverrai chercher tout à l'heure...
(A Lodovico.) Monsieur, j'obéis à cet ordre, et
je vais retourner à Venise. (A Desdémona.) Hors
d'ici ! arrière ! (Desdémona sort.) Cassio prendra
ma place. Mais, monsieur, ce soir, je vous supplie de souper avec
moi ; vous êtes le bienvenu, monsieur, à Chypre...
Boucs et singes ! (Il sort.)
LODOVICO. - Est-ce là
ce noble More dont notre Sénat unanime proclame la capacité
suprême ? Est-ce là cette noble nature que la passion
ne pouvait ébranler ? cette solide vertu que ni la balle
de l'accident ni le trait du hasard ne pouvaient effleurer ni
entamer ?
IAGO. - Il est bien changé.
LODOVICO. - Sa raison est-elle
saine ? N'est-il pas en délire ?
IAGO. - Il est ce qu'il est.
Je ne dois pas murmurer une critique. S'il n'est pas ce qu'il
devrait être, plût au ciel qu'il le fût !
LODOVICO. - Quoi ! frapper sa
femme !
IAGO. - Ma foi ! ce n'était
pas trop bien. Mais je voudrais être sûr que ce coup
doit être le plus rude.
LODOVICO. - Est-ce une habitude
chez lui ? Ou bien sont-ce ces lettres qui ont agi sur son sang
et lui ont inoculé ce défaut ?
IAGO. - Hélas ! hélas
! ce ne serait pas honnête à moi de dire ce que j'ai
vu et appris. vous l'observerez. Ses procédés mêmes
le feront assez connaître pour m'épargner la peine
de parler. Ne le perdez pas de vue, seulement, et remarquez comment
il se comporte.
LODOVICO. - Je suis fâché
de m'être ainsi trompé sur son compte. (Ils sortent.)
OTHELLO. - vous n'avez rien Vu
alors ?
ÉMILIA. - Ni jamais rien
entendu ni jamais rien soupçonné.
OTHELLO. - Si fait. vous les
avez vus ensemble, elle et Cassio.
EMILIA. - Mais alors je n'ai
rien vu de mal, et pourtant j'entendais chaque syllabe que le
moindre souffle échangeait entre eux.
OTHELLO. - Quoi ! ils n'ont jamais
chuchoté ?
ÉMILIA. - Jamais, monseigneur.
OTHELLO. - Ils ne vous ont jamais
éloignée ?
EMILIA. - Jamais.
OTHELLO. - Sous prétexte
d'aller chercher son éventail, ses gants, son masque, ou
quoi que ce soit ?
ÉMILIA. - Jamais, monseigneur.
OTHELLO. - C'est étrange.
EMILIA. - Monseigneur, j'oserais parier qu'elle est honnête, et mettre mon âme comme enjeu. Si vous pensez autrement, chassez votre pensée:
elle abuse votre coeur. Si quelque
misérable vous a mis cela en tête, que le ciel l'en
récompense par la malédiction qui frappa le serpent
! Car, si elle n'est pas honnête, chaste et fidèle,
il n'y a pas de mari heureux : la plus pure des femmes est noire
comme la calomnie.
OTHELLO. - Dis-lui de Venir ici. Va. (Emilia sort.) Elle n'est pas à court de paroles, mais il faudrait être une entremetteuse bien simple pour ne pas savoir en dire autant. C'est une subtile putain, un réceptacle, fermé à clef, de secrets infâmes ; et pourtant elle se met à genoux, et prie : je l'ai vue, moi !
Rentre Émilia avec Desdémona.
DESDÉMONA. - Monseigneur,
quelle est votre Volonté ?
OTHELLO. - Je vous en prie, poulette,
approchez.
DESDÉMONA. - Quel est
votre plaisir ?
OTHELLO. - Laissez-moi Voir Vos
yeux ] regardez-moi en face.
DESDÉMONA. Quelle est
cette horrible fantaisie ?
OTHELLO, à Emilia. - A
vos fonctions, dame ! Laissez seuls ceux qui veulent procréer,
et fermez la porte ! Toussez et criez hem ! si quelqu'an vient.
votre métier ! votre métier ! Allons ! dépêchez-vous.
(Emilia sort.)
DESDÉMONA, tombant à
genoux. - Je vous le demande à genoux, que signifie votre
langage ? J'entends une furie dans vos paroles, mais non les paroles.
OTHELLO. - Eh bien ! qu'es-tu
?
DESDÉMONA. - votre femme,
monseigneur, votre fidèle et loyale femme.
OTHELLO. - Allons ! jure cela, damne-toi ! de peur que, te croyant du ciel, les démons eux-mêmes ne craignent de te saisir.
Donc damne-toi doublement : jure
que tu es honnête !
DESDÉMONA. - Le ciel le
sait vraiment.
OTHELLO. - Le ciel sait vraiment
que tu es fausse comme l'enfer !
DESDÉMONA. - Envers qui,
monseigneur ? envers qui ? Comment suis-je fausse ?
OTHELLO. - Ah ! Desdémona
! arrière, arrière ! arrière ! (Il sanglote.)
DESDÉMONA. - Hélas
! jour accablant!... Pourquoi pleurez-vous ? Suis-je la cause
de ces larmes, monseigneur ? Si par hasard vous soupçonnez
mon père d'être l'instrument de votre rappel, ne
faites pas tomber votre blâme sur moi. Si vous avez perdu
son affection, eh, moi aussi, je l'ai perdue !
OTHELLO. - Le ciel aurait Voulu
m'éprouver par des revers, il aurait fait pleuvoir toutes
sortes de maux et d'humiliations sur ma tête nue, il m'aurait
plongé dans la misère jusqu'aux lèvres, il
m'aurait voué à la captivité, moi et mes
espoirs suprêmes ; eh bien ! j'aurais trouvé quelque
part dans mon âme une goutte de résignation. Mais,
hélas ! faire de moi le chiffre fixe que l'heure du mépris
désigne de son aiguille lentement mobile ! Pourtant j'aurais
pu supporter cela encore, bien, très bien ! Mais le lieu
choisi dont j'avais fait le grenier de mon coeur, et d'où
je dois tirer la vie, sous peine de la perdre ! mais la fontaine
d'où ma source doit couler pour ne pas se tarir ! en être
dépossédé, ou ne pouvoir la garder que comme
une citerne où des crapauds hideux s'accouplent et pullulent
!... Oh ! change de couleur à cette idée, Patience,
jeune chérubin aux lèvres roses, et prends un visage
sinistre comme l'enfer !
DESDÉMONA. - J'espère
que mon noble maître m'estime Vertueuse.
OTHELLO. - Oh ! oui, autant qu'à
la boucherie ces mouches d'été qui engendrent dans
un bourdonnement !... ô fleur sauvage, si adorablement belle
et dont le parfum si suave enivre douloureusement les sens !...
je voudrais que tu ne fusses jamais née !
DESDÉMONA. - Hélas
! quel péché ai-je commis à mon insu ?
OTHELLO. - Quoi ! cette page
si blanche, ce livre si beau, étaient-ils faits pour la
plus infâme inscription ? Ce que tu as commis ! ce que tu
as commis, à fille publique ! si je le disais seulement,
mes joues deviendraient des forges qui brûleraient toute
pudeur jusqu'à la cendre ! Ce que tu as commis ! Le ciel
se bouche le nez et la lune se voile à tes actions ; la
lascive rafale qui baise tout ce qu'elle rencontre s'engouffre
dans les profondeurs de la terre pour ne pas les entendre... Ce
que tu as commis !... Impudente prostituée !
DESDÉMONA. - Par le ciel
! vous me faites outrage.
OTHELLO. - Est-ce que vous n'êtes
pas une prostituée ?
DESDÉMONA. - Non ! aussi
vrai que je suis une chrétienne. Si préserver pour
mon mari ce vase pur de tout contact illégitime n'est pas
l'acte d'une prostituée, je n'en suis pas une.
OTHELLO. - Quoi ! vous n'êtes
pas une putain ?
DESDÉMONA. - Non ! aussi
Vrai que je serai sauvée.
OTHELLO. - Est-il possible ?
DESDÉMONA. - Oh ! que
le ciel ait pitié de nous !
OTHELLO. - J'implore votre pardon alors. Je vous prenais pour cette rusée putain de Venise qui a épousé Othello.
Rentre Émilia.
(A Émilia.) vous, dame, vous qui avez l'office opposé à celui de saint Pierre et qui gardez la porte de l'enfer !... vous ! vous !
oui, vous ! Nous avons fini.
Voici de l'argent pour vos peines. Je vous en prie, tournez la
clef et gardez-nous le secret. (Il sort.)
ÉMILIA. - Hélas
! qu'a donc dans l'esprit ce gentilhomme ? Comment êtes-vous,
madame ? Comment êtes-vous, ma bonne maîtresse?
DESDÉMONA. - A moitié
assoupie, je crois.
ÉMILIA. - Bonne madame,
qu'a donc monseigneur ?
DESDÉMONA. - Qui ?
ÉMILIA. - Eh bien ! monseigneur,
madame.
DESDÉMONA. - Qui est-ce
ton seigneur ?
ÉMILIA. - Celui qui est
le vôtre, chère maîtresse.
DESDÉMONA. - Je n'en ai
pas... Ne me parle pas, Émilia. Je ne puis pleurer, et
je n'ai pas d'autre réponse que celle qui fondrait en eau...
Je t'en prie ! cette nuit, mets à mon lit mes draps de
noce, n'oublie pas... et fais venir ton mari ici.
ÉMILIA. - Voilà
bien du changement, en vérité. (Elle sort.)
DESDÉMONA. - Il était juste que je fusse traitée ainsi, très juste. Comment me suis-je conduite de façon à lui inspirer le plus petit soupçon d'un si grand crime ?
Émilia rentre avec Iago.
IAGO. - Quel est votre bon plaisir,
madame ? Qu'avez-vous ?
DESDÉMONA. - Je ne puis
le dire, car ceux qui élèvent de petits enfants
le font par des moyens doux et des tâches faciles... Il
aurait bien dû me gronder ainsi ; car, ma foi ! je suis
une enfant quand on me gronde.
IAGO. - Qu'y a-t-il, madame ?
ÉMILIA. - Hélas,
Iago ! monseigneur l'a traitée de... putain. Il a déversé
sur elle tant d'outrages et de termes accablants qu'un coeur honnête
ne peut les supporter.
DESDÉMONA. - Suis-je donc...
ce nom-là, Iago ?
IAGO. - Quel nom, belle dame
?
DESDÉMONA. - Le nom qu'elle
répète et que mon mari dit que je suis.
ÉMILIA. - Il l'a appelée
putain! Un mendiant, dans son ivresse, n'appliquerait pas de pareils
termes à sa caillette.
IAGO. - Pourquoi a-t-il fait
cela ?
DESDÉMONA, sanglotant.
- Je ne sais pas... Je suis sûre que je ne suis pas ce qu'il
dit.
IAGO. - Ne pleurez pas ! ne pleurez
pas ! Hélas ! quel jour !
ÉMILIA. - N'a-t-elle renoncé
à tant de nobles alliances, à son père, à
son pays et à ses amis que pour être appelée
putain ? N'y a-t-il pas là de quoi pleurer ?
DESDÉMONA. - Telle est
ma misérable destinée !
IAGO. - Malheur à lui
pour cela ! D'où lui vient cet accès ?
DESDÉMONA. - Ah ! le ciel
le sait.
EMILIA. - Je Veux être
pendue si quelque éternel coquin, quelque scélérat
affairé et insinuant, quelque maroufle flagorneur et fourbe
n'a pas, pour obtenir quelque emploi, imaginé cette calomnie.
Je veux être pendue si cela n'est pas.
IAGO. - Fi ! il n'existe pas
un pareil homme. C'est impossible.
DESDÉMONA. - S'il en existe
un pareil, que le ciel lui pardonne !
ÉMILIA, avec véhémence.
- Que la potence l'absolve, et que l'enfer lui ronge les os !
Pourquoi monseigneur la traiterait-il ainsi ? Quel visiteur assidu
reçoit-elle ? En quel lieu ? à quel moment ?...
Quelle apparence ? quelle vraisemblance ?... Le More est abusé
par quelque affreux manant, par quelque grossier manant, par quelque
drôle immonde !... ô ciel, que ne dénonces-tu
de tels misérables ! Que ne mets-tu dans toute main honnête
un fouet pour chasser l'infâme, tout nu, à travers
le monde, de l'orient à l'occident !
IAGO, à Émilia.
- Que les passants ne vous entendent pas !
ÉMILIA. - Oh ! malédiction
sur cet homme ! C'était quelque écuyer de même
ordre qui vous avait mis l'esprit à l'envers et vous avait
fait suspecter quelque chose entre le More et moi.
IAGO. - vous êtes une folle,
allez !
DESDÉMONA. - ô bon
Iago, que ferai-je pour regagner mon mari ? Mon bon ami, va le
chercher ; car, par la lumière du ciel ! je ne sais comment
je l'ai perdu... Me voici à genoux : si jamais ma volonté
a péché contre son amour soit par parole, soit par
pensée, soit par action positive ; si jamais mon regard,
mon oreille, aucun de mes sens a été charmé
par quelque autre apparition que lui ; si je cesse à présent,
si j'ai jamais cessé, si (m'eût-il jetée dans
les misères du divorce) je cesse jamais de l'aimer tendrement,
que la consolation se détourne de moi !... L'injustice
peut beaucoup, et son injustice peut détruire ma vie, mais
jamais elle n'altérera mon amour. Je ne peux pas dire...
putain ! Cela me fait horreur, rien que de prononcer le mot ;
quant à faire l'acte qui me mériterait ce surnom,
non, la masse des vanités de ce monde ne m'y déciderait
pas.
IAGO. - Je vous en prie, calmez-vous...
Ce n'est qu'une boutade. Des affaires d'État l'irritent,
et c'est à vous qu'il s'en prend.
DESDÉMONA. - Oh ! si ce
n'était que cela !
IAGO. - Ce n'est que cela, je vous assure. (Fanfares. ) Écoutez !
Ces instruments sonnent l'heure
du souper, et les nobles messagers de Venise y assistent. Rentrez
et ne pleurez plus. Tout ira bien. (Sortent Desdémona et
Emilia.)
Entre Roderigo.
IAGO. - Comment Va, Roderigo
?
RODERIGO. - Je ne trouve pas
que tu agisses loyalement envers moi.
IAGO. - Qu'ai-je fait de déloyal
?
RODERIGO. - Chaque jour tu m'éconduis
avec un nouveau prétexte, Iago ; et, je m'en aperçois
maintenant, tu éloignes de moi toutes les chances, loin
de me fournir la moindre occasion d'espoir ; en vérité,
je ne le supporterai pas plus longtemps ; et même je ne
suis plus disposé à tolérer paisiblement
ce que j'ai eu la bêtise de souffrir jusqu'ici.
IAGO. - voulez-vous m'écouter,
Roderigo ?
RODERIGO. - Ma foi ! je vous
ai trop écouté ; car vos paroles et vos actions
n'ont entre elles aucune parenté.
IAGO. - vous m'accusez bien injustement.
RODERIGO. - De rien qui ne soit
Vrai. J'ai épuisé toutes mes ressources. Les bijoux
que vous avez eus de moi pour les offrir à Desdémona
auraient à demi corrompu une vestale. vous m'avez dit qu'elle
les avait reçus, et vous m'avez rapporté le consolant
espoir d'une faveur et d'une récompense prochaine ; mais
je ne vois rien encore.
IAGO. - Bien, continuez ! Fort
bien !
RODERIGO. - Fort bien ! continuez
!... Je ne puis continuer, l'homme ! et ce n'est pas fort bien.
Par cette main levée ! je dis que c'est fort laid, et je
commence à trouver que je suis dupe.
IAGO. - Fort bien !
RODERIGO. - Je vous dis que ce n'est pas fort bien. Je me ferai connaître à Desdémona. Si elle me rend mes bijoux, j'abandonne ma poursuite, et je me repens de mes sollicitations illégitimes.
Sinon, soyez sûr que je
réclamerai de vous satisfaction.
IAGO. - Avez-vous tout dit ?
RODERIGO. - Oui, et je n'ai rien
dit que je ne sois hautement résolu à faire.
IAGO. - Comment ! mais je vois
qu'il y a de la fougue en toi ; et même, à dater
de ce moment, je fonde sur toi une opinion meilleure que jamais.
Donne-moi ta main, Roderigo. Tu as pris contre moi un juste déplaisir
; mais pourtant je proteste que j'ai agi dans ton affaire avec
la plus grande droiture.
RODERIGO. - Il n'y a pas paru.
IAGO. - J'accorde, en Vérité,
qu'il n'y a pas paru; et ta défiance n'est pas dénuée
d'esprit ni de jugement. Mais, Roderigo, si tu as vraiment en
toi ce que j'ai de meilleures raisons que jamais de te croire,
c'est-à-dire de la résolution, du courage et de
la valeur, que cette nuit même le montre ! Et si, la nuit
prochaine, tu ne possèdes pas Desdémona, enlève-moi
de ce monde par un guet-apens, et imagine pour ma mort toutes
les tortures.
RODERIGO. - Voyons ! de quoi
s'agit-il ? Est-ce dans les limites de la raison et du possible
?
IAGO. - Seigneur, il est arrivé
des ordres exprès de Venise pour mettre Cassio à
la place d'othello.
RODERIGO. - vraiment ? Alors,
Othello et Desdémona retournent à Venise.
IAGO. - Oh ! non. Il va en Mauritanie,
et il emmène avec lui la belle Desdémona, à
moins que son séjour ici ne soit prolongé par quelque
accident ; or, il ne peut y en avoir de plus décisif que
l'éloignement de Cassio.
RODERIGO. - Qu'entendez-vous
par son éloignement ?
IAGO. - Eh bien ! le rendre incapable de remplacer Othello :
lui faire sauter la cervelle.
RODERIGO. - Et c'est là
ce que vous voulez que je fasse ?
IAGO. - Oui ! si vous osez vous rendre à vous-même service et justice. Il
soupe cette nuit avec une drôlesse, et je dois aller le rejoindre : il ne sait rien encore de son honorable promotion.
Si vous voulez le guetter à
sa sortie de la maison je ferai en sorte qu'elle ait lieu entre
minuit et une heure), vous pourrez l'assaillir à votre
aise ; je serai tout près pour seconder votre attaque,
et il tombera entre nous deux... Allons ! ne restez pas ébahi,
mais marchez avec moi. Je vous montrerai si bien la nécessité
de sa mort que vous vous croirez tenu de la hâter. Il est
maintenant tout à fait l'heure de souper, et la nuit s'avance
rapidement. A l'oeuvre !
RODERIGO. - Je veux entendre
de nouvelles raisons pour me décider.
IAGO. - vous serez satisfait.
(Ils sortent.)
LODOVICO. - Je vous en supplie,
monsieur, ne vous dérangez pas davantage.
OTHELLO. - Oh ! pardonnez-moi
; cela me fera du bien de marcher.
LODOVICO. - Madame, bonne nuit
! je remercie humblement votre Grâce.
DESDÉMONA. - votre Honneur
est le très bienvenu.
OTHELLO. - Marchons-nous, monsieur
?... Ah ! Desdémona !
DESDÉMONA. - Monseigneur
?
OTHELLO. - Mettez-vous au lit
tout de suite. Je serai de retour immédiatement. Congédiez
votre suivante... vous entendez bien ?
DESDÉMONA. - Oui, monseigneur.
(Sortent Othello, Lodovico et la suite.)
ÉMILIA. - Comment cela
va-t-il à présent ? Il a l'air plus doux que tantôt.
DESDÉMONA. - Il dit qu'il
va revenir sur-le-champ. Il m'a commandé de me mettre au
lit et de vous congédier.
EMILIA. - Me congédier
!
DESDÉMONA. - C'est son
ordre. Ainsi, ma bonne Émilia, donne-moi mes vêtements
de nuit, et adieu ! N'allons pas lui déplaire à
présent.
EMILIA. - Je voudrais que vous
ne l'eussiez jamais vu.
DESDÉMONA. - Je ne le
voudrais pas, moi ! Mon amour est si partial pour lui, que même
sa rigueur, ses brusqueries et ses colères... dégrafe-moi,
je te prie... ont de la grâce et du charme à mes
yeux.
ÉMILIA. - J'ai mis au
lit les draps que vous m'avez dit.
DESDÉMONA. - Rien n'y
fait, ma foi !... Têtes folles que nous sommes !... Si je
meurs avant toi, je t'en prie, ensevelis-moi dans un,de ces draps.
EMILIA. - Allons, allons ! vous
babillez.
DESDÉMONA. - Ma mère
avait une servante, appelée Barbarie, qui était
amoureuse ; celui qu'elle aimait devint capricieux et l'abandonna.
Elle avait une chanson du Saule ; c'était une vieille chose,
mais qui exprimait bien sa situation ; et elle mourut en la chantant.
Ce soir, ce chant-là ne peut pas me sortir de l'esprit
; j'ai grand-peine à m'empêcher d'incliner la tête
de côté et de la chanter, comme la pauvre Barbarie...
Je t'en prie, dépêche-toi.
ÉMILIA. - Irai-je chercher
votre robe de nuit ?
DESDÉMONA. - Non ! dégrafe-moi
ici... Ce Lodovico est un homme distingué.
EMILIA. - Un très bel
homme.
DESDÉMONA. - Il parle
bien.
ÉMILIA. - Je connais une
dame, à Venise, qui serait allée pieds nus en Palestine
pour un attouchement de sa lèvre inférieure.
DESDÉMONA, chantant.
La pauvre âme assise soupirait près d'un sycomore...
Chantez tous le saule vert !
Sa main sur sa poitrine, sa tête sur ses genoux.
Chantez le saule, le saule, le saule !
Les frais ruisseaux coulaient près d'elle et murmuraient ses (plaintes.
Chantez le saule, le saule, le saule !
En tombant, ses larmes amères amollissaient les pierres.
(Donnant quelque objet de toilette à Émilia.) Mets ceci de côté.
Chantez le saule, le saule, le saule !
Je t'en prie, hâte-toi. Il va rentrer.
Chantez tous le saule vert dont je ferai ma guirlande !
Que personne ne le blâme ! J'approuve son dédain...
Non, ce n'est pas là ce
qui vient après... Écoute ! Qui est-ce qui frappe
?
EMILIA. - C'est le vent.
DESDÉMONA. J'appelais mon amour, amour trompeur! Mais, lui, que me répondait-il ? Chantez le saule, le saule, le saule ! Si je courtise d'autres femmes, couchez avec d'autres hommes !
Allons, va-t'en ! bonne nuit
! Mes yeux me démangent ; est-ce un présage de larmes
?
EMILIA. - Cela ne signifie rien.
DESDÉMONA. - Je l'ai entendu
dire ainsi... Oh ! les hommes ! ces hommes... Penses-tu, en conscience,
dis-moi, Emilia, qu'il y a des femmes qui trompent leurs maris
d'une si grossière façon ?
EMILIA. - Il y en a, sans nul
doute.
DESDÉMONA. - Ferais-tu
une action pareille pour le monde entier ?
ÉMILIA. - Voyons ! ne
la feriez-vous pas ?
DESDÉMONA. - Non ! par
cette lumière céleste !
EMILIA. - Ni moi non plus, par
cette lumière céleste : je la ferais aussi bien
dans l'obscurité !
DESDÉMONA. - Ferais-tu
une action pareille pour le monde entier ?
ÉMILIA. - Le monde est
chose considérable ; c'est un grand prix pour un petit
péché.
DESDÉMONA. - Ma foi !
je crois que tu ne la ferais pas.
EMILIA. - Ma foi ! je crois que
je la ferais, quitte à la défaire quand je l'aurais
faite. Pardieu ! je ne ferais pas une pareille chose pour une
bague double, pour quelques mesures de linon, pour des robes,
des jupons, des chapeaux ni autre menue parure, mais pour le monde
entier!... Voyons ! qui ne ferait pas son mari cocu pour le faire
monarque? Je risquerais le purgatoire pour ça.
DESDÉMONA. - Que je sois
maudite, si je fais une pareille faute pour le monde entier !
ÉMILIA. - Bah ! la faute
n'est faute que dans ce monde. Or, si vous aviez le monde pour
la peine, la faute n'existerait que dans votre propre monde et
vous pourriez vite l'ériger en mérite.
DESDÉMONA. - Moi je ne
crois pas qu'il y ait des femmes pareilles.
EMILIA. - Si fait, une douzaine ! et plus encore, et tout autant qu'en pourrait tenir le monde servant d'enjeu. Mais je pense que c'est la faute de leurs maris si les femmes succombent. S'il arrive à ceux-ci de négliger leurs devoirs et de verser nos trésors dans quelque giron étranger, ou d'éclater en maussades jalousies et de nous soumettre à la contrainte, ou encore de nous frapper ou de réduire par dépit notre budget accoutumé, eh bien ! nous ne sommes pas sans fiel ; et, quelque vertu que nous ayons, nous avons de la rancune. Que les maris le sachent! leurs femmes ont des sens comme eux ; elles voient, elles sentent, elles ont un palais pour le doux comme pour l'aigre, ainsi que les maris.
Qu'est-ce donc qui les fait agir
quand ils nous changent pour d'autres ? Est-ce le plaisir ? Je
le crois. Est-ce l'entraînement de la passion ? Je le crois
aussi. Est-ce l'erreur de la faiblesse ? Oui encore. Eh bien !
n'avons-nous pas des passions, des goûts de plaisir et des
faiblesses, tout comme les hommes ? Alors qu'ils nous traitent
bien ! Autrement, qu'ils sachent que leurs torts envers nous autorisent
nos torts envers eux !
DESDÉMONA. - Bonne nuit,
bonne nuit ! Que le ciel m'inspire l'habitude, non de tirer le
mal du mal, mais de faire servir le mal au mieux ! (Elles sortent.)
IAGO. - Ici ! Tiens-toi derrière ce pan de mur, il va venir à l'instant. Porte ta bonne rapière nue, et frappe au but. Vite ! vite !
Ne crains rien. Je serai à
ton coude. Ceci nous sauve ou nous perd. Pense à cela,
et fixe très fermement ta résolution.
RODERIGO. - Tiens-toi à
portée : je puis manquer le coup.
IAGO. - Ici-même, à
ta portée... Hardi ! et à ton poste ! (Il se retire
à une petite distance.)
RODERIGO. - Je n'ai pas une grande
ferveur pour l'action, et cependant il m'a donné des raisons
satisfaisantes. Ce n'est qu'un homme de moins ! En avant, mon
épée ! il est mort. (Il se met en place et tire
son épée.)
IAGO, à part. - J'ai frotté ce jeune ulcère presque au Vif, et le voilà qui s'irrite. Maintenant, qu'il tue Cassio, ou que Cassio le tue, ou qu'ils se tuent l'un l'autre, tout est profit pour moi. Si Roderigo vit, il me somme de lui restituer tout l'or et tous les bijoux que je lui ai escamotés comme cadeaux à Desdémona ; c'est ce qui ne doit pas être. Si Cassio survit, il a dans sa vie une beauté quotidienne qui me rend laid... Et puis, le More pourrait me dénoncer à lui ; je vois là pour moi un grand péril. Non, il faut qu'il meure !... Mais voici que je l'entends venir.
Entre Cassio.
RODERIGO. - Je reconnais son
pas. C'est lui ! Misérable ! tu es mort ! (Il s'élance
de son poste et porte une botte à Cassio.)
CASSIO, dégainant. - Ce
coup m'aurait été fatal, en effet, si ma cotte n'eût
été meilleure que tu ne le pensais ; je veux éprouver
la tienne. (Il frappe Roderigo.)
RODERIGO, tombant. - Oh ! je
suis tué ! (Iago s'élance de son poste, atteint
Cassio par-derrière à la jambe, et s'enfuit.)
CASSIO. - Je suis estropié
pour toujours ! Du secours ! holà ! Au meurtre! au meurtre
! (Il tombe.) Othello apparaît au fond du théâtre.
OTHELLO. - La voix de Cassio
! Iago tient sa parole.
RODERIGO. - Oh ! scélérat
que je suis !
OTHELLO. - Oui c'est bien Vrai
!
CASSIO. - Oh ! du secours ! holà
! De la lumière ! un chirurgien !
OTHELLO. - C'est bien lui !... ô brave Iago, coeur honnête et juste, qui ressens si noblement l'outrage fait à ton ami, tu m'apprends mon devoir!... Mignonne, votre bien-aimé est mort, et votre heure maudite approche... Prostituée, j'arrive ! Le charme de tes yeux est effacé de mon coeur. Il faut à ton lit, souillé de luxure, la tache de sang de la luxure ! (Il sort.)
Entrent Lodovico et Gratiano.
Ils se tiennent à distance.
CASSIO. - Holà !... Pas
une patrouille ! pas un passant ! Au meurtre ! au meurtre !
GRATIANO. - C'est quelque malheur.
Ce cri est bien déchirant.
CASSIO. - Oh , du secours !
LODOVICO. - Ecoutez !
RODERIGO. - ô misérable
scélérat !
LODOVICO. - Deux ou trois voix
gémissantes! Quelle nuit épaisse ! C'est peut-être
un piège. Il serait imprudent, croyez-moi, d'accourir aux
cris sans avoir du renfort.
RODERIGO. - Personne ne vient ! vais-je donc saigner à mort ?
Entre Iago, en vêtement
de nuit, une torche à la main.
LODOVICO. - Écoutez !
GRATIANO. - Voici quelqu'un qui
vient en chemise avec une lumière et des armes.
IAGO. - Qui est là ? D'où
partent ces cris : Au meurtre !
LODOVICO, à Iago. - Nous
ne savons.
IAGO, à Lodovico. - Est-ce
que vous n'avez pas entendu crier ?
CASSIO. - Ici ! ici ! Au nom
du ciel ! secourez-moi !
IAGO. - Que se passe-t-il ?
GRATIANO, à Lodovico.
- C'est l'enseigne d'othello, il me semble.
LODOVICO. - Lui-même, en
vérité : un bien vaillant compagnon !
IAGO, se penchant sur Cassio.
- Qui êtes-vous, vous qui criez si douloureusement ?
CASSIO. - Iago ! Oh ! je suis
massacré, anéanti par des misérables ! Porte-moi
secours.
IAGO. - Ah ! mon Dieu ! lieutenant
! quels sont les misérables qui ont fait ceci ?
CASSIO. - Je pense que l'un d'eux
est à quelques pas, et qu'il ne peut se sauver.
IAGO. - Oh ! les misérables
traîtres ! (A Lodovico et à Gratiano.) Qui êtes-vous,
là ? Approchez et venez au secours.
RODERIGO. - Oh ! secourez-moi
! ici !
CASSIO. - Voilà l'un d'eux.
IAGO. - Oh ! misérable
meurtrier ! Oh ! scélérat ! (Il poignarde Roderigo.)
RODERIGO. - Oh ! damné
Iago! Oh ! chien inhumain! (Il meurt. )
IAGO. - Tuer les gens dans les
ténèbres ! Où sont tous ces sanglants bandits
? Comme la ville est silencieuse ! Holà ! au meurtre !
au meurtre! (A Lodovico et à Gratiano.) Qui donc êtes-vous,
vous autres ? Etes-vous hommes de bien ou de mal ?
LODOVICO. - Jugez-nous à
l'épreuve.
IAGO. - Le seigneur Lodovico
!
LODOVICO. - Lui-même, monsieur.
IAGO. - J'implore votre indulgence
: Voici Cassio blessé par des misérables.
GRATIANO. - Cassio ?
IAGO, penché sur Cassio.
- Comment cela va-t-il, frère ?
CASSIO. - Ma jambe est coupée
en deux.
IAGO. - Oh ! à Dieu ne plaise ! De la lumière, messieurs ! Je vais bander la plaie avec ma chemise. Des gens portant des torches s'approchent.
Iago bande la blessure de Cassio.
Entre Bianca.
BIANCA. - Que se passe-t-il ?
Ho ! qui a crié ?
IAGO. - Qui a crié ? ô
BIANCA, se précipitant vers Cassio. - O mon cher Cassio
! mon bien-aimé Cassio ! ô Cassio ! Cassio ! Cassio
!
IAGO. - ô insigne catin
!... Cassio, pouvez-vous soupçonner qui peuvent être
ceux qui vous ont ainsi mutilé ?
CASSIO. - Non.
GRATIANO, à Cassio. -
Je suis désolé de vous trouver dans cet état
: j'étais allé à votre recherche.
IAGO. - Prêtez-moi une
jarretière... Bien ! Oh ! un brancard pour le transporter
doucement d'ici. ô BIANCA. - Hélas ! il s'évanouit
!... O Cassio! Cassio ! Cassio !
IAGO. - Messieurs, je soupçonne
cette créature d'avoir pris part à ce crime... Un
peu de patience, mon brave Cassio !... Allons ! allons ! Éclairez-moi.
Voyons ! (S'avançant vers Roderigo.) Reconnaissons-nous
ce visage ou non ? Hélas ! mon ami, mon cher compatriote
! Roderigo !... Non... Si ! pour sûr ! ô ciel ! c'est
Roderigo !
GRATIANO. - Quoi ! Roderigo de
Venise ?
IAGO. - Lui-même, monsieur.
Le connaissiez-vous ?
GRATIANO. - Si je le connaissais
! Certes.
IAGO. - Le seigneur Gratiano
!... J'implore votre bienveillant pardon. Ces sanglantes catastrophes
doivent excuser mon manque de forme à votre égard.
GRATIANO. - Je suis content de
vous voir.
IAGO. - Comment êtes-vous,
Cassio ? Oh ! un brancard ! un brancard !
GRATIANO. - Roderigo !
IAGO. - Lui ! lui ! c'est bien lui ! (on apporte un brancard.) Oh !
à merveille ! le brancard ! (Montrant les porteurs.) Que ces braves gens l'emportent d'ici avec le plus grand soin ! Moi, je vais chercher le chirurgien du général. (A Bianca, qui sanglote.) Quant à vous, dame, épargnez-vous toute cette peine. (A Cassio, montrant Roderigo.) Celui qui est là gisant, Cassio, était mon ami cher.
Quelle querelle y avait-il donc
entre vous ?
CASSIO. - Nulle au monde. Je
ne connais pas l'homme.
IAGO, à Bianca. - Eh bien ! comme vous êtes pâle ! (Aux porteurs. ) Oh ! emportez-le du grand air. (on emporte Cassio et Roderigo. A Gratiano et à Lodovico.) Restez, mes bons messieurs...
Comme vous êtes pâle, petite dame! (Montrant Bianca.) Remarquez-vous l'effarement de son regard ? (A Bianca.) Si vous êtes déjà si atterrée, nous en saurons davantage tout à l'heure...
Observez-la bien ; je vous prie, ayez l'oeil sur elle. Voyez-vous, messieurs ? Le crime parlera toujours, même quand les langues seraient muettes.
Entre Émilia.
ÉMILIA. - Hélas
! qu'y a-t-il ? Qu'y a-t-il donc, mon mari ?
IAGO. - Cassio a été
attaqué ici dans les ténèbres par Roderigo
et des drôles qui se sont échappés. Il est
presque tué, et Roderigo est mort.
ÉMILIA. - Hélas,
bon seigneur ! Hélas, bon Cassio !
IAGO. - Voilà ce que c'est
que de courir les filles... Je t'en prie, Emilia, va demander
à Cassio où il a soupé cette nuit. (A Bianca.)
Quoi ! est-ce que cela vous fait trembler ?
BIANCA. - Il a soupé chez
moi, mais cela ne me fait pas trembler.
IAGO. - Ah ! il a soupé
chez vous ! Je vous somme de venir avec moi.
EMILIA. - Infamie ! infamie sur
toi, prostituée !
BIANCA. - Je ne suis pas une
prostituée ; j'ai une vie aussi honnête que vous
qui m'insultez.
ÉMILIA. - Que moi ! Fi
! infamie sur toi !
IAGO. - Gracieux seigneurs, allons-nous voir panser le pauvre Cassio ? Venez, petite dame, il va falloir nous en conter d'autres.
Émilia, courez à
la citadelle dire à Monseigneur et à Madame ce qui
est arrivé... Partons, je vous prie. (A part.) Voici la
nuit qui doit faire ma fortune ou ma ruine. (Tous sortent.)
OTHELLO. - C'est la cause, c'est la cause, à mon âme ! Laissez moi vous la cacher à vous, chastes étoiles ! C'est la cause !...
Pourtant je ne veux pas faire
couler son sang ni faire de cicatrice à cette peau plus
blanche que la neige et aussi lisse que l'albâtre monumental.
(Il dépose son épée. ) Pourtant il faut qu'elle
meure ; autrement, elle en trahirait d'autres. (Montrant le flambeau.)
Éteignons d'abord cette lumière, et puis... (Montrant
Desdémona.) Éteignons celle-ci. Si je souffle sur
toi, ministre de flamme, je puis ressusciter ta clarté
première, pour peu que je me ravise... Mais, la tienne
une fois éteinte, à modèle achevé
de l'exquise nature, je ne sais pas où est le feu prométhéen
qui pourra la rallumer ! Quand j'aurai cueilli cette rose, je
ne pourrai plus lui rendre sa sève vitale : il faudra qu'elle
se flétrisse ! Je veux la respirer sur la tige. (Il l'embrasse.)
O haleine embaumée qui persuaderait presque à la
justice de briser son glaive ! Encore un ! encore un ! (Il la
couvre de baisers. ) Sois ainsi quand tu seras morte, et je vais
te tuer, et je t'aimerai après... Encore un ! c'est le
dernier ! Jamais chose si douce ne fut aussi fatale. Il faut que
je pleure, mais ce sont des larmes cruelles. Cette douleur-là
tient du ciel, elle châtie qui elle aime... Elle s'éveille
!
DESDÉMONA. - Qui est là
? Othello ?
OTHELLO. - Oui, Desdémona.
DESDÉMONA. - voulez-vous
Venir au lit, monseigneur ?
OTHELLO. - Avez-vous prié
ce soir, Desdémona ?
DESDÉMONA. - Oui, monseigneur.
OTHELLO. - Si vous vous souvenez
de quelque crime que la grâce du ciel n'ait pas encore absous,
implorez-la vite !
DESDÉMONA. - Hélas
! monseigneur, que voulez-vous dire par là ?
OTHELLO. - Allons ! faites et
soyez brève. Je vais marcher en attendant. Je ne voudrais
pas tuer ton âme sans qu'elle fût préparée.
Non! Le ciel m'en préserve ! Je ne voudrais pas tuer ton
âme.
DESDÉMONA. - vous parlez
de tuer ?
OTHELLO. - Oui, j'en parle.
DESDÉMONA. - Alors, que
le ciel ait pitié de moi !
OTHELLO. - Amen ! de tout mon
coeur !
DESDÉMONA. - Si vous parlez
ainsi, j'espère que vous ne me tuerez pas.
OTHELLO. - Humph !
DESDÉMONA. - Et pourtant
j'ai peur de vous ; car vous êtes fatal quand vos yeux roulent
ainsi. Pourquoi aurais-je peur ? Je l'ignore, puisque j'ignore
ma faute ; cependant je sens que j'ai peur.
OTHELLO. - Pense à tes
péchés.
DESDÉMONA. - Ce sont les
tendresses que j'ai pour vous.
OTHELLO. - Oui ! et c'est pour
cela que tu meurs.
DESDÉMONA. - C'est une mort contre nature que celle qui tue pour crime d'amour. Hélas ! pourquoi rongez-vous ainsi votre lèvre inférieure ? Quelque passion sanglante agite tout votre être.
Ce sont de mauvais présages
; mais pourtant j'espère, j'espère que ce n'est
pas moi qu'ils menacent.
OTHELLO. - Paix ! et soyez calme.
DESDÉMONA. - J'obéis.
Mais de quoi s'agit-il ?
OTHELLO. - Ce mouchoir que j'aimais
tant et que je t'avais donné, tu l'as donné à
Cassio.
DESDÉMONA. - Non, sur
ma vie et sur mon âme ! Faites venir l'homme et interrogez-le.
OTHELLO. - Chère âme,
prends garde, prends garde au parjure : tu es sur ton lit de mort.
DESDÉMONA. - Oui, mais
pas pour y mourir encore !
OTHELLO. - Si ! immédiatement
! Donc confesse franchement ton crime ; car tu aurais beau en
nier sous serment tous les chefs, tu n'écarterais pas,
tu n'étoufferais pas la forte conviction dont je gémis.
Tu vas mourir.
DESDÉMONA. - Alors, que
le Seigneur ait pitié de moi !
OTHELLO. - Amen ! encore une
fois.
DESDÉMONA. - Et vous aussi,
ayez pitié ! Jamais je ne vous ai offensé de ma
vie. Jamais je n'ai aimé Cassio que de cette ordinaire
affection à laquelle le ciel m'autorisait. Jamais je ne
lui ai donné de gage.
OTHELLO. - Par le ciel ! j'ai Vu mon mouchoir à sa main.
ô femme parjure, tu pétrifies
mon coeur, en voulant me faire voir dans l'action que j'ai résolue
un meurtre, et non plus un sacrifice ! J'ai vu le mouchoir !
DESDÉMONA. - Alors, c'est
qu'il l'a trouvé. Je ne le lui ai jamais donné.
Faites-le venir, et qu'il avoue la vérité !
OTHELLO. - Il a avoué.
DESDÉMONA. - Quoi, monseigneur
?
OTHELLO. - Qu'il t'avait eue.
DESDÉMONA. - Quoi ! illégitimement
?
OTHELLO. - Oui.
DESDÉMONA. - Il ne le
répétera pas.
OTHELLO. - Non ! sa bouche est
close ; l'honnête Iago y a mis bon ordre.
DESDÉMONA. - Oh ! ma frayeur
devine ! Quoi ! il est mort!
OTHELLO. - Quand il aurait eu
autant de vies que de cheveux, ma grande vengeance aurait eu de
la rancune pour elles toutes.
DESDÉMONA. - Hélas
! il est trahi, et je suis perdue !
OTHELLO. - Fi donc, prostituée
! tu pleures pour lui devant ma face !
DESDÉMONA. - Oh ! bannissez-moi,
monseigneur, mais ne me tuez pas.
OTHELLO. - A bas, prostituée
!
DESDÉMONA. - Tuez-moi
demain! Laissez-moi vivre cette nuit !
OTHELLO. - Non ! Si vous vous
débattez...
DESDÉMONA. - Rien qu'une
demi-heure !
OTHELLO. - A l'exécution
pas de sursis !
DESDÉMONA. - Rien que
le temps de dire une prière !
OTHELLO. - Il est trop tard !
(Il l'étouffe.)
ÉMILIA, dans l'intérieur
du théâtre. - Monseigneur ! monseigneur ! Holà
! Monseigneur ! Monseigneur !
OTHELLO. - Quel est ce bruit
?... Pas morte ! pas encore tout à fait morte! Tout cruel
que je suis, je ne suis pas sans pitié : je ne voudrais
pas prolonger ton supplice ! Ainsi! ainsi! (Il l'achève.)
ÉMILIA, de l'intérieur.
- Holà ! Monseigneur ! Monseigneur !
OTHELLO. - Qui est là
?
EMILIA. - Oh ! mon bon seigneur,
je voudrais vous dire un mot.
OTHELLO. - Oui... C'est Emilia... Tout à l'heure ! Elle est morte... Il est probable qu'elle vient me parler de la mort de Cassio ; le bruit a été grand... Ah ! plus un mouvement ! Calme comme la tombe... Est-il bon que je la laisse entrer ? Je crois qu'elle remue encore... Non !... Que faire ? Si elle entre, elle voudra sûrement parler à ma femme... Ma femme ! ma femme! Quelle femme ? Je n'ai pas de femme. Oh ! insupportable idée !
Oh ! heure accablante ! Il me
semble qu'il devrait y avoir à présent une immense
éclipse du soleil et de la lune, et que le globe épouvanté
devrait s'entrouvrir à ce bouleversement.
EMILIA, de l'intérieur.
- Je vous en conjure, laissez-moi vous parler, oh ! mon bon seigneur
!
OTHELLO. - Je t'avais oubliée. Allons ! entre, Émilia. (Il va à la porte, puis se ravise et revient précipitamment vers le lit, dont il ferme les rideaux.) Doucement !... Tout à l'heure ! Tirons les rideaux... Où es-tu ? Que me veux-tu à présent? (Il ouvre la porte.)
Entre Émilia.
ÉMILIA. - Oh ! mon bon
seigneur, il y a un meurtre affreux commis là-bas.
OTHELLO. - Quoi ! à l'instant
?
EMILIA. - A l'instant même,
monseigneur !
OTHELLO. - C'est la conséquence de l'aberration de la Lune :
elle approche de la Terre plus
près que de coutume, et elle rend fous les hommes.
EMILIA. - Monseigneur, Cassio
a tué un jeune Vénitien nommé Roderigo.
OTHELLO. - Roderigo tué
! Et Cassio tué !
EMILIA. - Non, Cassio n'est pas
tué.
OTHELLO. - Cassio n'est pas tué
? Alors le meurtre détonne, et l'harmonieuse vengeance
est faussée !
DESDÉMONA, d'une voix
expirante. - ô injustement ! injustement tuée !
ÉMILIA. - Ciel ! quel
est ce cri ?
OTHELLO. - Ce cri ! Lequel ?
ÉMILIA, s'élançant vers le lit. - Horreur !... Hélas ! c'était la voix de madame... Au secours ! au secours ! Holà ! au secours !...
ô madame, parlez encore
! Douce Desdémona ! ô douce maîtresse, parlez
!
DESDÉMONA. - Je meurs
innocente !
EMILIA. - Mais qui a commis cette
action ?
DESDÉMONA. - Personne
! Moi ! moi-même ! Adieu ! Recommande-moi à mon bon
seigneur... Oh ! adieu ! (Elle meurt.)
OTHELLO. - Mais comment aurait-elle
été assassinée ?
EMILIA. - Hélas ! qui
sait ?
OTHELLO. - vous l'avez entendue
le dire elle-même : ce n'est pas moi.
ÉMILIA. - Elle l'a dit!
je suis tenue de rapporter la vérité.
OTHELLO. - Elle est allée, la menteuse, dans l'enfer brûlant : c'est moi qui l'ai tuée.
EMILIA. - Oh ! elle n'en est
que plus un ange, et vous n'en êtes qu'un plus noir démon.
OTHELLO. - Elle tournait au dévergondage,
et c'était une putain.
ÉMILIA. - Tu la calomnies,
et tu es un démon.
OTHELLO. - Elle était
trompeuse comme l'onde.
ÉMILIA. - Tu es effréné
comme la flamme d'oser dire qu'elle était trompeuse. Oh
! elle était d'une loyauté céleste.
OTHELLO. - Cassio l'avait saillie
! Demande à ton mari, d'ailleurs. Oh ! je serais damné
au-dessous de toutes les profondeurs de l'enfer, si je n'étais
pas allé, sur le terrain du juste, jusqu'à cette
extrémité. Ton mari a su tout cela.
ÉMILIA. - Mon mari ?
OTHELLO. - Ton mari.
ÉMILIA. - Qu'elle était
infidèle au lit nuptial ?
OTHELLO. - Oui, avec Cassio.
Si elle avait été fidèle, quand le ciel m'aurait
offert un autre univers formé d'une seule topaze massive
et pure, je ne l'aurais pas cédée en échange.
ÉMILIA. - Mon mari !
OTHELLO. - Oui, c'est lui qui m'a le premier parlé d'elle...
C'est un honnête homme,
et il a horreur de la fange qui s'attache aux actions immondes.
ÉMILIA. - Mon mari !
OTHELLO. - A quoi bon cette répétition,
femme ? Je dis ton mari.
ÉMILIA. - ô ma maîtresse,
la scélératesse a pris pour jouet l'amour. Mon mari
a dit qu'elle était infidèle ?
OTHELLO.- Lui-même, femme.
Je dis ton mari; comprends-tu le mot ? Mon ami, ton mari, l'honnête,
l'honnête Iago !
ÉMILIA. - S'il a dit cela,
puisse son âme pernicieuse pourrir d'un demi-atome chaque
jour ! Il a menti du fond du coeur. Elle n'était que trop
follement éprise de son affreux choix.
OTHELLO, menaçant. - Ah
!
ÉMILIA. - Fais ce que
tu voudras. Ton action n'est pas plus digne du ciel que tu n'étais
digne d'elle.
OTHELLO, la main sur son épée.
- Taisez-vous, cela Vaudra mieux !
ÉMILIA. - Tu n'as pas pour faire le mal la moitié de la force que j'ai pour le souffrir. O dupe ! ô idiot ! aussi ignorant que la crasse ! Tu as commis une action... Je ne m'inquiète pas de ton épée... Je te ferai connaître, dussé-je perdre vingt vies !... Au secours ! holà ! au secours !... Le More a tué ma maîtresse ! Au meurtre ! au meurtre !
Entrent Montano, Gratiano et
Iago.
MONTANO. - Que s'est-il passé
? Qu'y a-t-il, général ?
EMILIA. - Ah ! vous voilà,
Iago ! Il faut que vous ayez bien agi pour que les gens vous jettent
leurs meurtres sur les épaules.
GRATIANO. - Que s'est-il passé
?
EMILIA, à Iago, montrant
Othello. - Démens ce misérable, si tu es un homme
! Il prétend que tu as dit que sa femme le trompait. Je
sais bien que tu ne l'as pas dit : tu n'es pas un tel misérable.
Parle, car mon coeur déborde.
IAGO. - Je lui ai dit ce que
je pensais ; et je ne lui ai rien dit qu'il n'ait trouvé
lui-même juste et vrai.
ÉMILIA. - Mais lui avez-vous
jamais dit qu'elle le trompait ?
IAGO. - Oui.
ÉMILIA. - vous avez dit
un mensonge, un odieux, un damné mensonge ! Un mensonge,
sur mon âme ! un infâme mensonge ! Elle, le tromper
! avec Cassio !... Avez-vous dit avec Cassio ?
IAGO. - Avec Cassio, dame ! Allons
! retenez votre langue !
EMILIA. - Je ne veux pas retenir ma langue. C'est mon devoir de parler. Ma maîtresse est ici gisante, assassinée dans son lit.
Tous. - A Dieu ne plaise !
ÉMILIA. - Et ce sont Vos
rapports qui ont provoqué l'assassinat !
OTHELLO. - Çà !
ne vous ébahissez pas, mes maîtres : c'est la vérité.
GRATIANO. - C'est une étrange
Vérité.
MONTANO. - O monstrueuse action
!
EMILIA. - Trahison ! trahison
! trahison !... J'y songe, j'y songe... Je devine! Oh ! trahison!
trahison!... Je l'ai pensé alors !... Je me tuerai de douleur...
Oh ! trahison !
IAGO. - Allons ! êtes-vous
folle ? Rentrez à la maison, je vous l'ordonne.
EMILIA. - Mes bons messieurs,
ne me laissez pas interdire la parole ! Il est juste que je lui
obéisse, mais pas à présent ! Il se peut,
Iago, que je ne retourne jamais à la maison.
OTHELLO, se jetant sur le corps
de Desdémona. - Oh ! oh ! oh !
ÉMILIA. - Oui, jette-toi
là et rugis ! Car tu as tué la plus adorable innocente
qui ait jamais levé les yeux au ciel.
OTHELLO. - Oh ! elle était
impure ! (Se relevant.) Je ne vous reconnaissais pas, mon oncle.
votre nièce est ici gisante. Ces mains viennent en effet
de lui ôter le souffle. Je sais que cette action semble
horrible et hideuse.
GRATIANO. - Pauvre Desdémona,
je suis heureux que ton père ne soit plus ! Ton mariage
lui a été fatal et une pure douleur a tranché
le fil usé de ses jours. S'il vivait encore, ce spectacle
l'aurait jeté dans le désespoir ; il aurait maudit
son bon ange, et il serait tombé parmi les réprouvés.
OTHELLO. - C'est bien malheureux,
mais Iago sait qu'elle a mille fois commis avec Cassio l'acte
d'impudeur, Cassio l'a avoué. Et elle l'a récompensé
de ses tendres labeurs en lui donnant le premier souvenir, le
premier gage d'amour qu'elle avait eu de moi ; je l'ai vu à
la main de Cassio : c'était un mouchoir, antique offrande
que ma mère avait reçue de mon père.
ÉMILIA. - ô ciel,
à puissances célestes !
IAGO. - Allons ! taisez-vous.
ÉMILIA. - Le jour se fera
! le jour se fera !... Me taire, monsieur ? Non ! non ! Je veux
parler, libre comme l'air ! Quand le ciel et les hommes et les
démons, quand tous, tous, tous crieraient honte sur moi,
je parlerai.
IAGO. - Soyez raisonnable, et
rentrez.
ÉMILIA. - Je ne Veux pas.
(Iago menace sa femme de son épée. )
GRATIANO. - Fi ! votre épée
contre une femme !
ÉMILIA. - ô More
stupide ! ce mouchoir dont tu parles, je l'avais trouvé
par hasard et donné à mon mari ; car, maintes fois,
avec une insistance solennelle que ne méritait pas un pareil
chiffon, il m'avait suppliée de le voler !
IAGO. - Misérable catin
!
ÉMILIA. - Elle l'a donné
à Cassio ! Non. Hélas ! c'est moi qui l'ai trouvé
et qui l'ai donné à mon mari !
IAGO. - Carogne, tu mens !
EMILIA. - Par le ciel ! je ne
mens pas. Je ne mens pas, messieurs ! (A Othello.) ô meurtrier
idiot ! qu'est-ce qu'un fou pareil pouvait faire d'une si noble
femme ? (Iago frappe Émilia de son épée,
et se sauve. )
OTHELLO. - N'y a-t-il donc de
foudres au ciel que pour tonner ? Oh ! I'insigne scélérat
! (Pendant qu'Othello parle, Montano lui enlève son épée.
)
GRATIANO, montrant Émilia
qui chancelle. - Elle tombe! Pour sûr, il a tué sa
femme.
EMILIA. - Oui, oui. Oh ! mettez-moi à côté de ma maîtresse.
(on la porte sur le lit.)
GRATIANO. - Il s'est enfui, laissant
sa femme assassinée.
MONTANO. - L'infâme scélérat
! Prenez cette épée que je viens de retirer au More,
et allez garder la porte en dehors ; ne le laissez pas sortir,
tuez-le plutôt. Moi, je cours après le fuyard, car
c'est un misérable damné ! (Montano et Gratiano
sortent.)
OTHELLO. - Je ne suis même
plus Vaillant. Le premier marmouset venu me prend mon épée
! Mais de quel droit l'honneur survivrait-il à l'honnêteté
? Que tout finisse à la fois !
ÉMILIA, d'une voix mourante.
- Que présageait ta chanson, maîtresse ?... Écoute
! peux-tu m'entendre ? Je vais faire comme le cygne et expirer
en musique... Le saule ! le saule ! le saule !... More, elle était
chaste ; elle t'aimait, cruel More ! Puisse mon âme n'aller
à la béatitude que si je dis vrai ! En disant ce
que je pense, je meurs, je meurs ! (Elle expire.)
OTHELLO. - J'ai une autre arme
dans cette chambre i c'est une épée d'Espagne trempée
dans l'eau glacée. Oh ! la voici. (S'avançant vers
la porte.) Mon oncle, il faut que je sorte !
GRATIANO, du dehors. - Si tu
essayes, il t'en coûtera cher. Tu n'as pas d'arme : il faut
te résigner forcément.
OTHELLO. - Regarde-moi donc, et parle-moi ; sinon, tout désarmé que je suis, je me jette sur toi.
Rentre Gratiano.
GRATIANO. - Qu'y a-t-il ?
OTHELLO. - Regardez ! j'ai une arme, jamais meilleure épée n'appuya sur la cuisse d'un soldat. J'ai vu le jour où, avec ce faible bras et cette bonne lame, je me suis fait un chemin à travers des obstacles vingt fois plus puissants que votre résistance. Mais,à vaine forfanterie ! qui peut maîtriser sa destinée ? Il n'en est plus ainsi à présent ! Ne vous effrayez pas, même en me voyant armé. Voici le terme de mon voyage, en voici le but, voici le point de repère de ma voile épuisée ! vous reculez d'effroi ?
Crainte superflue ! Menacez seulement d'un roseau la poitrine d'othello, et il reculera... Où donc irait Othello ? (Contemplant Desdémona.) Ah ! quelle mine tu as maintenant, fille de mauvaise étoile ! Pâle comme ta chemise ! Quand nous nous rencontrerons au jour du jugement, ton apparition précipitera mon âme du ciel, et les démons l'attraperont. Froide! froide, ma fille ! froide comme ta chasteté !... O maudit, maudit scélérat !... Fouettez-moi, démons, loin des jouissances de cette vision céleste !
Soufflez-moi dans vos ouragans ! Rôtissez-moi dans le soufre !
Lavez-moi aux torrents profonds de la flamme liquide !... O Desdémona ! Desdémona ! Morte ! morte ! Oh ! oh ! oh !
Entrent Lodovico, Montano, Cassio,
porté sur un brancard, puis des officiers conduisant sous
escorte Iago prisonnier.
LODOVICO. - Où est ce
forcené ? où est ce malheureux ?
OTHELLO. - Voici celui qui fut
Othello : me Voici.
LODOVICO, cherchant Iago. - Où
est cette vipère ? Faites avancer ce scélérat
!
OTHELLO, apercevant Iago. - Je
regarde ses pieds... Mais c'est une fable. Si tu es un diable,
je ne puis te tuer. (Il blesse Iago.)
LODOVICO. - Arrachez-lui son
épée.
IAGO. - Mon sang coule, monsieur
; mais je ne suis pas tué.
OTHELLO. - Je n'en suis pas fâché
: je souhaite que tu vives ; car, à mon sens, c'est un
bonheur de mourir.
LODOVICO. - ô Othello,
toi qui, si bon jadis, es ainsi tombé dans le piège
d'un scélérat maudit, que peut-on te dire ?
OTHELLO. - Tout ! tout ! Appelez-moi
honorable meurtrier, si vous voulez; car je n'ai rien fait par
haine, j'ai fait tout par honneur.
LODOVICO. - Ce misérable
a en partie confessé son crime. Étiez-vous d'accord
avec lui pour la mort de Cassio ?
OTHELLO. - Oui.
CASSIO. - Cher général,
je ne vous ai jamais donné sujet de haine.
OTHELLO. - Je le crois, et j'implore
votre pardon... voulezvous, je vous prie, demander à ce
demi-démon pourquoi il m'a ainsi englué corps et
âme ?
IAGO. - Ne me demandez rien :
ce que vous savez, vous le savez. Désormais, je ne dis
plus une parole.
LODOVICO. - Quoi ! pas même
pour prier ?
GRATIANO. - La torture vous ouvrira
les lèvres.
OTHELLO, à Iago. - Tu
fais bien, après tout.
LODOVICO. - Monsieur, vous allez
apprendre ce qui est arrivé ; car vous l'ignorez, je pense.
Voici une lettre qu'on a trouvée dans la poche de Roderigo
assassiné, et en voici une seconde. L'une prouve que Roderigo
devait se charger du meurtre de Cassio.
OTHELLO. - ô scélérat
!
CASSIO. - Abomination païenne
!
LODOVICO. - L'autre est une lettre
de reproches trouvée aussi dans la poche du mort, que sans
doute Roderigo voulait envoyer à ce damné scélérat,
mais il paraît que dans l'intervalle Iago est survenu et
l'a satisfait.
OTHELLO. - ô le pernicieux
drôle ! Comment, Cassio, avez-vous eu ce mouchoir qui était
à ma femme ? .
CASSIO. - Je l'ai trouvé
dans ma chambre ; et lui-même vient d'avouer à l'instant
qu'il l'avait laissé tomber pour le projet spécial
qui a réussi selon ses désirs.
OTHELLO. - o fou ! fou ! fou
!
CASSIO. - En outre, dans cette même lettre, Roderigo reproche à Iago de l'avoir poussé à me braver sur la place de garde.
Et tout à l'heure encore,
quand on le croyait mort depuis longtemps, il a dit qu'Iago l'avait
aposté et qu'Iago l'avait frappé.
LODOVICO, à Othello. -
vous allez quitter cette chambre et nous suivre. votre pouvoir,
votre commandement vous sont enlevés, et c'est Cassio qui
gouverne à Chypre. Quant à ce gueux, s'il est quelque
savant supplice qui puisse le torturer en le laissant vivre longtemps,
il lui est réservé. (A Othello.) vous, vous resterez
prisonnier jusqu'à ce que la nature de votre faute soit
connue du Sénat de Venise... Allons ! qu'on l'emmène
!
OTHELLO. - Doucement, vous ! Un mot ou deux avant que vous partiez ! J'ai rendu à l'Etat quelques services ; on le sait :
n'en parlons plus. Je vous en prie, dans vos lettres, quand vous raconterez ces faits lamentables, parlez de moi tel que je suis; n'atténuez rien, mais n'aggravez rien. Alors vous aurez à parler d'un homme qui a aimé sans sagesse, mais qui n'a que trop aimé ! d'un homme peu accessible à la jalousie, mais qui, une fois travaillé par elle, a été entraîné jusqu'au bout ! d'un homme dont la main, comme celle du Juif immonde, a jeté au loin une perle plus riche que toute sa tribu ! d'un homme dont les yeux vaincus, quoique inaccoutumés à l'attendrissement, versent des larmes aussi abondamment que les arbres arabes leur gomme salutaire !
Racontez cela, et dites en outre qu'une fois, dans Alep, voyant un Turc, un mécréant en turban, battre un Vénitien et insulter l'État, je saisis ce chien de circoncis à la gorge et le frappai ainsi.
(Il se perce de son épée.
)
LODOVICO. - ô conclusion
sanglante !
GRATIANO. - Toute parole serait
perdue.
OTHELLO, s'affaissant sur Desdémona.
- Je t'ai embrassée avant de te tuer... Il ne me restait
plus qu'à me tuer pour mourir sur un baiser ! (Il expire
en l'embrassant.)
CASSIO. - Voilà ce que
je craignais, mais je croyais qu'il n'avait pas d'arme ; car il
était grand de coeur !
LODOVICO, à Iago. - o limier de Sparte, plus féroce que l'angoisse, la faim ou la mer, regarde le fardeau tragique de ce lit ! Voilà ton oeuvre!... Ce spectacle empoisonne la vue : qu'on le voile ! (on tire les rideaux sur le lit.j Gratiano, gardez la maison, et saisissez-vous des biens du More, car vous en héritez. (A Cassio.) A vous, seigneur gouverneur, revient le châtiment de cet infernal scélérat. Décidez l'heure, le lieu, le supplice... Oh ! qu'il soit terrible ! Quant à moi, je m'embarque à l'instant, et je vais au Sénat raconter, le coeur accablé, cette accablante aventure.
(Ils sortent.)