CLAUDIUS, roi de Danemark.
HAMLET, fils du précédent
roi, neveu du roi actuel.
POLONIUS, chambellan.
HORATIO, ami d'Hamlet.
LAERTES, fils de Polonius.
VOLTIMAND, GUILDENSTERN, CORNÉLIUS,
ROSENCRANT, courtisans.
OSRIC,
UN GENTILHOMME.
UN PRETRE.
MARCELLUS, officier.
BERNARDO, officier.
FRANCISCO, soldat.
REYNALDO, serviteur de Polonius.
COMÉDIENS.
DEUX PAYSANS, fossoyeurs.
FORTINBRAS, prince de Norvège.
UN CAPITAINE.
AMBASSADEURS ANGLAIS.
GERTRUDE, reine de Danemark et mère d'Hamlet.
OPHÉLIA, fille de Polonius.
LE SPECTRE DU PERE D'HAMLET.
SEIGNEURS, DAMES, OFFICIERS,
SOLDATS, MATELOTS, MESSAGERS, GENS DE SUITE.
La scène est à
Elseneur.
BERNARDO. - Qui est là
?.
FRANCISCO. - Non, répondez-moi,
vous ! Halte ! Faites-vous reconnaître vous-même.
BERNARDO. - Vive le roi !
FRANCISCO. - Bernardo ?.
BERNARDO. - Lui-même.
FRANCISCO. -Vous venez très
exactement à votre heure.
BERNARDO. - Minuit vient de sonner
; va te mettre au lit, Francisco.
FRANCISCO. - Grand merci de venir ainsi me relever !
Le froid est aigre, et je suis
transi jusqu'au coeur.
BERNARDO. - Avez-vous eu une
faction tranquille ?.
FRANCISCO. - Pas même une
souris qui ait remué !
BERNARDO. - Allons, bonne nuit! Si vous rencontrez Horatio et Marcellus, mes camarades, de garde, dites-leur de se dépêcher.
Entrent Horatio et Marcellus.
FRANCISCO. - Je pense que je
les entends. Halte ! Qui va là ?.
HORATIO. - Amis de ce pays.
MARCELLUS. - Hommes liges du
roi danois.
FRANCISCO. - Bonne nuit !
MARCELLUS. - Ah ! adieu, honnête
soldat ! Qui vous a relevé ?.
FRANCISCO. - Bernardo a pris ma place. Bonne nuit !
(Francisco sort.)
MARCELLUS. - Holà ! Bernardo
!
BERNARDO. - Réponds donc.
Est-ce Horatio qui est là ?.
HORATIO. - C'est toujours bien
un morceau de lui.
BERNARDO. - Bienvenu, Horatio
! Bienvenu, bon Marcellus !
MARCELLUS. - Eh bien ! cet être
a-t-il reparu cette nuit ?.
BERNARDO. - Je n'ai rien vu.
MARCELLUS. - Horatio dit que
c'est uniquement notre imagination, et il ne veut pas se laisser
prendre par la croyance à cette terrible apparition que
deux fois nous avons vue. Voilà pourquoi je l'ai pressé
de faire avec nous, cette nuit, une minutieuse veillée,
afin que, si la vision revient encore, il puisse confirmer nos
regards et lui parler.
HORATIO. - Bah ! bah ! elle ne
paraîtra pas.
BERNARDO. - Asseyez-vous un moment,
que nous rebattions encore une fois vos oreilles, si bien fortifiées
contre notre histoire, du récit de ce que nous avons vu
deux nuits.
HORATIO. - Soit! asseyons-nous,
et écoutons ce que Bernardo va nous dire.
BERNARDO. - C'était justement
la nuit dernière, alors que cette étoile, là-bas,
qui va du pôle vers l'ouest, avait terminé son cours
pour illuminer cette partie du ciel où elle flamboie maintenant.
Marcellus et moi, la cloche sonnait alors une heure...
MARCELLUS. - Paix, interromps-toi
!... Regarde ! Le voici qui revient.
le spectre entre.
BERNARDO. - Avec la même
forme, semblable au roi qui est mort.
MARCELLUS. - Tu es un savant
: parle-lui, Horatio.
BERNARDO. - Ne ressemble-t-il
pas au roi ?. Regarde-le bien, Horatio.
HORATIO. - Tout à fait
! Je suis labouré par la peur et par l'étonnement.
BERNARDO. - il voudrait qu'on
lui parlât.
MARCELLUS. - Questionne-le, Horatio.
HORATIO. - Qui es-tu, toi qui
usurpes cette heure de la nuit et cette forme noble et guerrière
sous laquelle la majesté ensevelie du Danemark marchait
naguère ?. Je te somme au nom du ciel, parle.
MARCELLUS. - il est offensé.
BERNARDO. - Vois ! il s'en va
fièrement.
HORATIO. - Arrête; parle
! je te somme de parler ; parle ! (le spectre sort. )
MARCELLUS. - Il est parti, et
ne veut pas répondre.
BERNARDO. - Eh bien ! Horatio,
vous tremblez et vous êtes tout pâle ! Ceci n'est-il
rien de plus que de l'imagination ?. Qu'en pensez-vous ?.
HORATIO. - Devant mon Dieu, je
n'aurais pu le croire, .sans le témoignage sensible et
évident de mes propres yeux.
MARCELLUS. - Ne ressemble-t-il
pas au roi ?.
HORATIO. - Comme tu te ressembles
à toi-même. C'était bien là l'armure
qu'il portait, quand il combattit l'audacieux Norvégien
; ainsi il fronçait le sourcil alors que, dans une entrevue
furieuse, il écrasa sur la glace les Polonais en traîneaux.
C'est étrange !
MARCELLUS. - Deux fois déjà,
et justement à cette heure de mort, il a passé avec
cette démarche martiale près de notre poste.
HORATIO. - Quel sens particulier
donner à ceci ?. Je n'en sais rien ; mais, à en
juger en gros et de prime abord, c'est le présage de quelque
étrange catastrophe dans l'Etat.
MARCELLUS. - Eh bien ! asseyons-nous
; et que celui qui le sait me dise pourquoi ces gardes si strictes
et si rigoureuses fatiguent ainsi toutes les nuits les sujets
de ce royaume ! Pourquoi tous ces canons de bronze fondus chaque
jour, et toutes ces munitions de guerre achetées à
l'étranger ?. Pourquoi ces presses faites sur les charpentiers
de navire, dont la rude tâche ne distingue plus le dimanche
du reste de la semaine?. Quel peut être le but de cette
activité toute haletante, qui fait de la nuit la compagne
de travail du jour ?. Qui pourra m'expliquer cela ?.
HORATIO. - Je puis le faire,
du moins d'après la rumeur qui court. Notre feu roi, dont
l'image vient de vous apparaître, fut, comme vous savez,
provoqué à un combat par Fortinbras de Norvège,
que piquait un orgueil jaloux. Dans ce combat, notre vaillant
Hamlet (car cette partie du monde connu l'estimait pour tel) tua
ce Fortinbras. En vertu d'un contrat bien scellé, dûment
ratifié par la justice et par les hérauts, Fortinbras
perdit avec la vie toutes les terres qu'il possédait et
qui revinrent au vainqueur. Contre ce gage, une portion équivalente
avait été risquée par notre roi, à
charge d'être réunie au patrimoine de Fortinbras,
si celui-ci eût triomphé. Ainsi les biens de Fortinbras,
d'après le traité et la teneur formelle de certains
articles, ont dû échoir à Hamlet. Maintenant,
mon cher, le jeune Fortinbras, écervelé, tout plein
d'une ardeur fougueuse, a ramassé çà et là,
sur les frontières de Norvège, une bande d'aventuriers
sans feu ni lieu, enrôlés moyennant les vivres et
la paye, pour quelque entreprise hardie ; or il n'a d'autre but
(et cela est prouvé à notre gouvernement) que de
reprendre sur nous, par un coup de main et par des moyens violents,
les terres susdites, ainsi perdues par son père. Et voilà,
je pense, la cause principale de nos préparatifs, la raison
des gardes qu'on nous fait monter, et le grand motif du train
de poste et du remue-ménage que vous voyez dans le pays.
BERNARDO. - Je pense que ce ne
peut être autre chose ; tu as raison. Cela pourrait bien
expliquer pourquoi cette figure prodigieuse passe tout armée
à travers nos postes, si semblable au roi qui était
et qui est encore l'occasion de ces guerres.
HORATIO. - Il suffit d'un atome pour troubler l'oeil de l'esprit. A l'époque la plus glorieuse et la plus florissante de Rome, un peu avant que tombât le tout-puissant Jules César, les tombeaux laissèrent échapper leurs hôtes, et les morts en linceul allèrent, poussant des cris rauques, dans les rues de Rome. On vit aussi des astres avec des queues de flamme, des rosées de sang, des signes désastreux dans le soleil, et l'astre humide sous l'influence duquel est l'empire de Neptune s'évanouit dans une éclipse, à croire que c'était le jour du jugement. Ces mêmes signes précurseurs d'événements terribles, messagers toujours en avant des destinées, prologue des catastrophes imminentes, le ciel et la terre les ont fait apparaître dans nos climats à nos compatriotes. (le spectre reparaît. ) Mais, chut ! Regardez ! là ! Il revient encore ! Je vais lui barrer le passage, dût-il me foudroyer. Arrête, illusion ! Si tu as un son, une voix dont tu fasses usage, parle-moi ! S'il y a à faire quelque bonne action qui puisse contribuer à ton soulagement et à mon salut, parle-moi! Si tu es dans le secret de quelque malheur national, qu'un avertissement pourrait peut être prévenir, oh ! parle. Ou si tu as enfoui pendant ta vie dans le sein de la terre un trésor extorqué, ce pourquoi, dit-on, vous autres esprits vous errez souvent après la mort, dis-le-moi. (le coq chante.) Arrête et parle...
Retiens-le, Marcellus.
MARCELLUS. - Le frapperai-je
de ma pertuisane ?.
HORATIO. - Oui, s'il ne veut
pas s'arrêter.
BERNARDO. - il est ici !
HORATIO. - il est ici ! (le spectre
sort.)
MARCELLUS. - Il est parti ! Nous
avons tort de faire à un être si majestueux ces menaces
de violence ; car il est, comme l'air, invulnérable; et
nos vains coups ne seraient qu'une méchante moquerie.
BERNARDO. - il allait parler
quand le coq a chanté.
HORATIO. - Et alors, il a bondi
comme un être coupable à une effrayante sommation.
J'ai ouï dire que le coq, qui est le clairon du matin, avec
son cri puissant et aigu, éveille le dieu du jour ; et
qu'à ce signal, qu'ils soient dans la mer ou dans le feu,
dans la terre ou dans l'air, les esprits égarés
et errants regagnent en hâte leurs retraites ; et la preuve
nous en est donnée par ce que nous venons de voir.
MARCELLUS. - il s'est évanoui
au chant du coq. On dit qu'aux approches de la saison où
l'on célèbre la naissance du Sauveur, l'oiseau de
l'aube chante toute la nuit; et alors, dit-on, aucun esprit n'ose
s'aventurer dehors. Les nuits sont saines ; alors, pas d'étoile
qui frappe, pas de fée qui jette des sorts, pas de sorcière
qui ait le pouvoir de charmer ; tant cette époque est bénie
et pleine de grâce !
HORATIO. - C'est aussi ce que
j'ai ouï dire, et j'en crois quelque chose. Mais, voyez !
le matin, vêtu de son manteau roux, s'avance sur la rosée
de cette haute colline, là-bas à l'orient. Finissons
notre faction, et, si vous m'en croyez, faisons part de ce que
nous avons vu cette nuit au jeune Hamlet ; car, sur ma vie ! cet
esprit, muet pour nous, lui parlera. Consentez-vous à cette
confidence, aussi impérieuse à notre dévouement
que conforme à notre devoir ?.
MARCELLUS. - Faisons cela, je
vous prie ! je sais où, ce matin, nous avons le plus de
chance de le trouver.
LE ROI. - Bien que la mort de notre cher frère Hamlet soit un souvenir toujours récent ; bien qu'il soit convenable pour nous de maintenir nos coeurs dans le chagrin, et, pour tous nos sujets, d'avoir sur le front la même contraction de douleur, cependant la raison, en lutte avec la nature, veut que nous pensions à lui avec une sage tristesse, et sans nous oublier nous-mêmes. Voilà pourquoi celle qui fut jadis notre soeur, qui est maintenant notre reine, et notre associée à l'empire de ce belliqueux Etat, a été prise par nous pour femme. C'est avec une joie douloureuse, en souriant d'un oeil et en pleurant de l'autre, en mêlant le chant des funérailles au chant des noces, et en tenant la balance égale entre la joie et la douleur, que nous nous sommes mariés ; nous n'avons pas résisté à vos sages conseils qui ont été librement donnés dans toute cette affaire. Nos remerciements à tous ! Maintenant passons outre, et sachez que le jeune Fortinbras, se faisant une faible idée de nos forces ou pensant que, par suite de la mort de feu notre cher frère, notre empire se lézarde et tombe en ruine, est poursuivi par la chimère de sa supériorité, et n'a cessé de nous importuner de messages, par lesquels il nous réclame les terres très légalement cédées par son père à notre frère très vaillant. Voilà pour lui.
Quant à nous et à
l'objet de cette assemblée, voici quelle est l'affaire.
Nous avons écrit sous ce pli au roi de Norvège,
oncle du jeune Fortinbras, qui, impotent et retenu au lit, connaît
à peine les intentions de son neveu afin qu'il ait à
arrêter ses menées ; car les levées et les
enrôlements nécessaires à la formation des
corps se font tous parmi ses sujets. Sur ce, nous vous dépêchons,
vous, brave Cornélius, et vous, Voltimand, pour porter
ces compliments écrits au vieux Norvégien ; et nous
limitons vos pouvoirs personnels, dans vos négociations
avec le roi, à la teneur des instructions détaillées
que voici. Adieu ! et que votre diligence prouve votre dévouement
!
CORNÉLIUS et VOLTIMAND.
- En cela, comme en tout, nous vous montrerons notre dévouement.
LE ROI. - Nous n'en doutons pas. Adieu de tout coeur !
(Voltimand et Cornélius
sortent.) Et maintenant, Laertes, qu'avez-vous de nouveau à
me dire ?. Vous nous avez parlé d'une requête. Qu'est-ce,
Laertes?. Vous ne sauriez parler raison au roi de Danemark et
perdre vos paroles. Que peux-tu désirer, Laertes, que je
ne sois prêt à t'accorder avant que tu le demandes
?. La tête n'est pas plus naturellement dévouée
au coeur, la main plus serviable à la bouche, que la couronne
de Danemark ne l'est à ton père. Que veux-tu, Laertes
?.
LAERTES. - Mon redouté
seigneur, je demande votre congé et votre agrément
pour retourner en France. Je suis venu avec empressement en Danemark
pour vous rendre hommage à votre couronnement ; mais maintenant,
je dois l'avouer, ce devoir une fois rempli, mes pensées
et mes voeux se tournent de nouveau vers la France, et s'inclinent
humblement devant votre gracieux congé.
LE ROI. - Avez-vous la permission
de votre père ?. Que dit Polonius ?.
POLONIUS. - Il a fini, monseigneur,
par me l'arracher à force d'importunités; mais,
enfin, j'ai à regret mis à son désir le sceau
de mon consentement. Je vous supplie de le laisser partir.
LE ROI. - Pars quand tu voudras, Laertes : le temps t'appartient, emploie-le au gré de tes plus chers caprices.
Eh bien ! Hamlet, mon cousin
et mon fils...
HAMLET, à part. - Un peu
plus que cousin, et un peu moins que fils.
LE ROI. - Pourquoi ces nuages
qui planent encore sur votre front ?.
HAMLET. - il n'en est rien, seigneur
; je suis trop près du soleil.
LA REINE. - Bon Hamlet, dépouille
ces couleurs nocturnes, et jette au roi de Danemark un regard
ami. Ne t'acharne pas, les paupières ainsi baissées,
à chercher ton noble père dans la poussière.
Tu le sais, c'est la règle commune : tout ce qui vit doit
mourir, emporté par la nature dans l'éternité.
HAMLET. - Oui, madame, c'est
la règle commune.
LA REINE. - S'il en est ainsi,
pourquoi, dans le Cas présent, te semble-t-elle si étrange
?.
HAMLET. - Elle me semble, madame
! Non : elle est. Je ne connais pas les semblants. Ce n'est pas
seulement ce manteau noir comme l'encre, bonne mère, ni
ce costume obligé d'un deuil solennel, ni le souffle violent
d'un soupir forcé, ni le ruisseau intarissable qui inonde
les yeux, ni la mine abattue du visage, ni toutes ces formes,
tous ces modes, toutes ces apparences de la douleur, qui peuvent
révéler ce que j'éprouve. Ce sont là
des semblants, car ce sont des actions qu'un homme peut jouer
; mais j'ai en moi ce qui ne peut se feindre. Tout le reste n'est
que le harnais et le vêtement de la douleur.
LE ROI. - C'est chose touchante
et honorable pour votre caractère, Hamlet, de rendre à
votre père ces funèbres devoirs. Mais, rappelez-vous-le,
votre père avait perdu son père, celui-ci avait
perdu le sien. C'est pour le survivant une obligation filiale
de garder pendant quelque temps la tristesse du deuil ; mais persévérer
dans une affliction obstinée, c'est le fait d'un entêtement
impie ; c'est une douleur indigne d'un homme ; c'est la preuve
d'une volonté en révolte contre le ciel, d'un coeur
sans humilité, d'une âme sans résignation,
d'une intelligence simple et illettrée. Car, pour un fait
qui, nous le savons, doit nécessairement arriver, et est
aussi commun que la chose la plus vulgaire, à quoi bon,
dans une opposition maussade, nous émouvoir à ce
point ?. Fi ! c'est une offense au ciel, une offense aux morts,
une offense à la nature, une offense absurde à la
raison, pour qui la mort des pères est un lieu commun et
qui n'a cessé de crier, depuis le premier cadavre jusqu'à
l'homme qui meurt aujourd'hui : Cela doit être ainsi ! Nous
vous en prions, jetez à terre cette impuissante douleur,
et regardez-nous comme un père. Car, que le monde le sache
bien ! vous êtes de tous le plus proche de notre trône
; et la noble affection que le plus tendre père a pour
son fils, je l'éprouve pour vous. Quant à votre
projet de retourner aux écoles de Wittemberg, il est en
tout contraire à notre désir ; nous vous en supplions,
consentez à rester ici, pour la joie et la consolation
de nos yeux, vous, le premier de notre cour, notre cousin et notre
fils.
LA REINE. - Que les prières
de ta mère ne soient pas perdues, Hamlet ! je t'en prie,
reste avec nous ; ne va pas à Wittemberg.
HAMLET. - Je ferai de mon mieux
pour vous obéir en tout, madame.
LE ROI. - Allons, voilà
une réponse affectueuse et convenable. Soyez en Danemark
comme nous-même... Venez, madame. Cette déférence
gracieuse et naturelle d'Hamlet sourit à mon coeur : en
actions de grâces, je veux que le roi de Danemark ne boive
pas aujourd'hui une joyeuse santé, sans que les gros canons
le disent aux nuages, et que chaque toast du roi soit répété
par le ciel, écho du tonnerre terrestre. Sortons. (Le Roi,
la Reine, les seigneurs, Polonius et Laertes sortent. )
HAMLET. - Ah ! si cette chair trop solide pouvait se fondre, se dissoudre et se perdre en rosée ! Si l'Eternel n'avait pas dirigé ses canons contre le suicide !... ô Dieu ! ô Dieu ! combien pesantes, usées, plates et stériles, me semblent toutes les jouissances de ce monde ! Fi de la vie ! ah ! fi ! C'est un jardin de mauvaises herbes qui montent en graine ; une végétation fétide et grossière est tout ce qui l'occupe. Que les choses en soient venues là ! Depuis deux mois seulement qu'il est mort ! Non, non, pas même deux mois ! Un roi si excellent ; qui était à celui-ci ce qu'Hypénon est à un satyre ; si tendre pour ma mère qu'il ne voulait pas permettre aux vents du ciel d'atteindre trop rudement son visage ! Ciel et terre ! faut-il que je me souvienne ?. Quoi ! elle se pendait à lui, comme si ses désirs grandissaient en se rassasiant. Et pourtant ! En un mois... Ne pensons pas à cela... Fragilité, ton nom est femme ! En un petit mois, avant d'avoir usé les souliers avec lesquels elle suivait le corps de mon pauvre père, comme Niobé, tout en pleurs. Eh quoi ! elle, elle-même ! ô ciel ! Une bête, qui n'a pas de réflexion, aurait gardé le deuil plus longtemps... Mariée avec mon oncle, le frère de mon père, mais pas plus semblable à mon père que moi à Hercule ! En un mois ! Avant même que le sel de ses larmes menteuses eût cessé d'irriter ses yeux rougis, elle s'est mariée ! ô ardeur criminelle ! courir avec une telle vivacité à des draps incestueux ! C'est une mauvaise action qui ne peut mener à rien de bon. Mais tais-toi, mon coeur ! car il faut que je retienne ma langue.
Entrent Horatio, Bernardo et
Marcellus.
HORATIO. - Salut à Votre
Seigneurie !
HAMLET. - Je suis charmé
de vous voir bien portant. Horatio, si j'ai bonne mémoire
?.
HORATIO. - Lui-même, monseigneur,
et votre humble serviteur toujours.
HAMLET. - Dites mon bon ami ;
j'échangerai ce titre avec vous. Et que faites-vous loin
de Wittemberg, Horatio ?... Marcellus !
MARCELLUS. - Mon bon seigneur
?.
HAMLET. - Je suis charmé
de vous voir ; bonsoir, monsieur ! Mais vraiment pourquoi avez-vous
quitté Wittemberg ?.
HORATIO. - Un caprice de vagabond,
mon bon seigneur !
HAMLET. - Je ne laisserais pas
votre ennemi parler de la sorte ; vous ne voudrez pas faire violence
à mon oreille pour la forcer à croire votre propre
déposition contre vous même. Je sais que vous n'êtes
point un vagabond. Mais quelle affaire avez-vous à Elseneur
?. Nous vous apprendrons à boire sec avant votre départ.
HORATIO. - Monseigneur, j'étais
venu pour assister aux funérailles de votre père.
HAMLET. - Ne te moque pas de
moi, je t'en prie, camarade étudiant ! je crois que c'est
pour assister aux noces de ma mère.
HORATIO. - il est vrai, monseigneur,
qu'elles ont suivi de bien près.
HAMLET. - Economie ! économie,
Horatio ! Les viandes cuites pour les funérailles ont été
servies froides sur les tables du mariage. Que n'ai-je été
rejoindre mon plus intime ennemi dans le ciel plutôt que
d'avoir jamais vu ce jour, Horatio ! Mon père ! Il me semble
que je vois mon père!.
HORATIO. - Où donc, monseigneur
?.
HAMLET. - Avec les yeux de la
pensée, Horatio.
HORATIO. - Je l'ai vu jadis :
c'était un magnifique roi.
HAMLET. - C'était un homme
auquel, tout bien considéré, je ne retrouverai pas
de pareil.
HORATIO. - Monseigneur, je crois
l'avoir vu la nuit dernière.
HAMLET. - Vu ! Qui ?.
HORATIO. - Monseigneur, le roi
votre père.
HAMLET. - Le roi mon père
!
HORATIO. - Calmez pour un moment
votre surprise par l'attention, afin que je puisse, avec le témoignage
de ces messieurs, vous raconter ce prodige.
HAMLET. - Pour l'amour de Dieu,
parle !
HORATIO. - Pendant deux nuits
de suite, tandis que ces messieurs, Marcellus et Bernardo, étaient
de garde, au milieu du désert funèbre de la nuit,
voici ce qui leur est arrivé. Une figure semblable à
votre père, armée de toutes pièces, de pied
en cap, leur est apparue, et, avec une démarche solennelle,
a passé lentement et majestueusement près d'eux
; trois fois elle s'est promenée devant leurs yeux interdits
et fixes d'épouvante, à la distance du bâton
qu'elle tenait. Et eux, dissous par la terreur en une sueur glacée,
sont restés muets et n'ont osé lui parler. Ils m'ont
fait part de ce secret effrayant; et la nuit suivante j'ai monté
la garde avec eux. Alors, juste sous la forme et à l'heure
que tous deux m'avaient indiquées, sans qu'il y manquât
un détail, l'apparition est revenue. J'ai reconnu votre
père ; ces deux mains ne sont pas plus semblables.
HAMLET. - Mais où cela
s'est-il passé ?.
MARCELLUS. - Monseigneur, sur
la plate-forme où nous étions de garde.
HAMLET. - Et vous ne lui avez
pas parlé ?.
HORATIO. - Si, monseigneur; mais
il n'a fait aucune réponse. Une fois pourtant, il m'a semblé
qu'il levait la tête et se mettait en mouvement comme s'il
voulait parler ; mais alors, justement, le coq matinal a jeté
un cri aigu ; et, à ce bruit, le spectre s'est enfui à
la hâte et s'est évanoui de notre vue.
HAMLET. - C'est très étrange.
HORATIO. - C'est aussi vrai que
j'existe, mon honoré seigneur; et nous avons pensé
qu'il était écrit dans notre devoir de vous en instruire.
HAMLET. - Mais vraiment, vraiment,
messieurs, ceci me trouble. Etes-vous de garde cette nuit ?.
MARCELLUS et BERNARDO. - Oui,
monseigneur.
HAMLET. - Armé, dites-vous
?.
MARCELLUS et BERNARDO. - Armé,
monseigneur.
HAMLET. - De pied en cap ?.
MARCELLUS et BERNARDO. - De la
tête aux pieds, monseigneur.
HAMLET. - Vous n'avez donc pas
vu sa figure ?.
HORATIO. - Oh ! si, monseigneur
: il portait sa visière levée.
HAMLET. - Eh bien ! avait-il
l'air farouche ?.
HORATIO. - Plutôt l'aspect
de la tristesse que de la colère.
HAMLET. - Pâle, ou rouge
?.
HORATIO. - Ah ! très pâle.
HAMLET. - Et il fixait les yeux
sur vous ?.
HORATIO. - Constamment.
HAMLET. - Je voudrais avoir été
là.
HORATIO. - Vous auriez été
bien stupéfait.
HAMLET. - C'est très probable.
Est-il resté longtemps ?.
HORATIO. - Le temps qu'il faudrait
pour compter jusqu'à cent sans se presser.
BERNARDO et MARCELLUS. - Plus
longtemps, plus longtemps.
HORATIO. - Pas la fois où
je l'ai vu.
HAMLET. - La barbe était
grisonnante, n'est-ce pas ?.
HORATIO. - Elle était
comme je la lui ai vue de son vivant, d'un noir argenté.
HAMLET. - Je veillerai cette
nuit : peut-être reviendra-t-il encore !.
HORATIO. - Oui, je le garantis.
HAMLET. - S'il se présente
sous la figure de mon noble père, je lui parlerai, dût
l'enfer, bouche béante, m'ordonner de me taire. Je vous
en prie tous, si vous avez jusqu'ici tenu cette vision secrète,
gardez toujours le silence ; et quoi qu'il arrive cette nuit,
confiez-le à votre réflexion, mais pas à
votre langue. Je récompenserai vos dévouements.
Ainsi, adieu ! Sur la plate-forme, entre onze heures et minuit,
j'irai vous voir.
HORATIO, BERNARDO et MARCELLUS.
- Nos hommages à Votre Seigneurie!.
HAMLET. - Non ; à moi
votre amitié, comme la mienne à vous ! Adieu ! (Horatio,
Marcellus et Bernardo sortent.) L'esprit de mon père en
armes ! Tout cela va mal ! Je soupçonne quelque hideuse
tragédie ! Que la nuit n'est-elle déjà venue!
Jusque-là, reste calme mon âme ! Les noires actions,
quand toute la terre les couvrirait, se dresseront aux yeux des
hommes. (Il sort. ).
LAERTES. - Mes bagages sont embarqués,
adieu ! Ah ! soeur, quand les vents seront bons et qu'un convoi
sera prêt à partir, ne vous endormez pas, mais donnez-moi
de vos nouvelles.
OPHÉLIA. - En pouvez-vous
douter ?.
LAERTES. - Pour ce qui est d'Hamlet
et de ses frivoles attentions, regardez cela comme une fantaisie,
un jeu sensuel, une violette de la jeunesse printanière,
précoce mais éphémère, suave mais
sans durée, dont le parfum remplit une minute ; rien de
plus.
OPHÉLIA. - Rien de plus,
Vraiment ?.
LAERTES. - Non, croyez-moi, rien de plus. Car la nature, dans la croissance, ne développe pas seulement les muscles et la masse du corps ; mais, à mesure que le temple est plus vaste, les devoirs que le service intérieur impose à l'âme grandissent également. Peut-être vous aime-t-il aujourd'hui ; peut-être aucune souillure, aucune déloyauté ne ternit-elle la vertu de ses désirs ; mais vous devez craindre, en considérant sa grandeur, que sa volonté ne soit pas à lui ; en effet, il est lui-même le sujet de sa naissance. Il ne lui est pas permis, comme aux gens sans valeur, de décider pour lui-même ; car de son choix dépendent le salut et la santé de tout l'Etat ; et aussi son choix doit-il être circonscrit par l'opinion et par l'assentiment du corps dont il est la tête. Donc, s'il dit qu'il vous aime, vous ferez sagement de n'y croire que dans les limites où son rang spécial lui laisse la liberté de faire ce qu'il dit : liberté que règle tout entière la grande voix du Danemark.
Considérez donc quelle
atteinte subirait votre honneur si vous alliez écouter
ses chansons d'une oreille trop crédule, ou perdre votre
coeur, ou bien ouvrir le trésor de votre chasteté
à son importunité triomphante. Prenez-y garde, Ophélia,
prenez-y garde, ma chère soeur, et tenez-vous en arrière
de votre affection, hors de la portée de ses dangereux
désirs. La vierge la plus chiche est assez prodigue si
elle démasque sa beauté pour la lune. La vertu même
n'échappe pas aux coups de la calomnie ; le ver ronge les
nouveau-nés du printemps, trop souvent même avant
que leurs boutons soient éclos ; et c'est au matin de la
jeunesse, à l'heure des limpides rosées, que les
souffles contagieux sont le plus menaçants. Soyez donc
prudente : la meilleure sauvegarde, c'est la crainte ; la jeunesse
trouve la révolte en elle-même, quand elle ne la
trouve pas près d'elle.
OPHÉLIA. - Je conserverai
le souvenir de ces bons conseils comme un gardien pour mon coeur.
Mais vous, cher frère, ne faites pas comme ce pasteur impie
qui indique une route escarpée et épineuse vers
le ciel, tandis que lui-même, libertin repu et impudent,
foule les primevères du sentier de la licence, sans se
soucier de ses propres sermons.
LAERTES. - N'ayez pas de crainte pour moi. Je tarde trop longtemps. Mais voici mon père.
Polonius entre.
Une double bénédiction
est une double faveur ; l'occasion sourit à de seconds
adieux.
POLONIUS. - Encore ici, Laertes! A bord! à bord !
Quelle honte ! Le vent est assis
sur l'épaule de votre voile, et l'on vous attend. Voici
ma bénédiction ! (Il met sa main sur la tête
de Laertes.) Maintenant grave dans ta mémoire ces quelques
préceptes. Refuse l'expression à tes pensées
et l'exécution à toute idée irréfléchie.
Sois familier, mais nullement vulgaire. Quand tu as adopté
et éprouvé un ami, accroche-le à ton âme
avec un crampon d'acier ; mais ne durcis pas ta main au contact
du premier camarade frais éclos que tu dénicheras.
Garde-toi d'entrer dans une querelle ; mais, une fois dedans,
comporte-toi de manière que l'adversaire se garde de toi.
Prête l'oreille à tous, mais tes paroles au petit
nombre. Prends l'opinion de chacun ; mais réserve ton jugement.
Que ta mise soit aussi coûteuse que ta bourse te le permet,
sans être de fantaisie excentrique ; riche, mais peu voyante
; car le vêtement révèle souvent l'homme ;
et en France, les gens de qualité et du premier rang ont,
sous ce rapport, le goût le plus exquis et le plus digne.
Ne sois ni emprunteur, ni prêteur ; car le prêt fait
perdre souvent argent et ami, et l'emprunt émousse l'économie.
Avant tout, sois loyal envers toi-même ; et, aussi infailliblement
que la nuit suit le jour, tu ne pourras être déloyal
envers personne. Adieu! Que ma bénédiction assaisonne
pour toi ces conseils !.
LAERTES. - Je prends très
humblement congé de vous, monseigneur.
POLONIUS. - L'heure vous appelle
: allez ! vos serviteurs attendent.
LAERTES. - Adieu, Ophélia
! et souvenez-vous bien de ce que je vous ai dit.
OPHÉLIA. - Tout est enfermé
dans ma mémoire, et vous en garderez vous-même la
clef.
LAERTES. - Adieu ! (Laertes sort.)
POLONIUS. - Que vous a-t-il dit, Ophélia?.
OPHÉLIA. - C'est, ne vous
déplaise ! quelque chose touchant le seigneur Hamlet.
POLONIUS. - Bonne idée,
pardieu! On m'a dit que, depuis peu, Hamlet a eu avec vous de
fréquents tête-à-tête ; et que vous-même
vous lui aviez prodigué très généreusement
vos audiences. S'il en est ainsi (et l'on me l'a fait entendre
par voie de précaution), je dois vous dire que vous ne
comprenez pas très clairement vous-même ce qui convient
à ma fille et à votre honneur. Qu'y a-t-il entre
vous ?. Confiez-moi la vérité.
OPHÉLIA. - il m'a depuis
peu, monseigneur, fait maintes offres de son affection.
POLONIUS. - De son affection
! peuh ! Vous parlez en fille naïve qui n'a point passé
par le crible de tous ces dangers-là. Croyez-vous à
ses offres, comme vous les appelez ?.
OPHÉLIA. - Je ne sais
pas, monseigneur, Ce que je dois penser.
POLONIUS. - Eh bien ! moi, je vais vous l'apprendre.
Pensez que vous êtes une
enfant d'avoir pris pour argent comptant des offres qui ne sont
pas de bon aloi. Estimez-vous plus chère ; ou bien, pour
ne pas perdre le souffle de ma pauvre parole en périphrases,
vous m'estimez pour un niais.
OPHÉLIA. - Monseigneur,
il m'a importunée de son amour, mais avec des manières
honorables.
POLONIUS. - Oui, appelez Cela
des manières, allez ! allez !.
OPHÉLIA. - Et il a appuyé
ses discours, monseigneur, de tous les serments les plus sacrés.
POLONIUS. - Bah ! pièges à attraper des grues ! Je sais, alors que le sang brûle, avec quelle prodigalité l'âme prête des serments à la langue. Ces lueurs, ma fille, qui donnent plus de lumière que de chaleur, et qui s'éteignent au moment même où elles promettent le plus, ne les prenez pas pour une vraie flamme. Désormais, ma fille, soyez un peu plus avare de votre virginale présence ; ne dépréciez point vos rendez-vous à ce point de les donner à commandement. Quant au seigneur Hamlet, ce que vous devez penser de lui, c'est qu'il est jeune, et qu'il a pour ses écarts la corde plus lâche que vous. En un mot, Ophélia, ne vous fiez pas à ses serments ; car ils sont, non les interprètes de l'intention qui se montre sous leur vêtement, mais les entremetteurs des désirs sacrilèges, qui ne profèrent tant de saintes et pieuses promesses que pour mieux tromper.
Une fois pour toutes, je vous
le dis en termes nets : à l'avenir, ne calomniez pas vos
loisirs en employant une minute à échanger des paroles
et à causer avec le seigneur Hamlet. Veillez-y, je vous
l'ordonne!. Passez votre chemin.
OPHÉLIA. - J'obéirai,
monseigneur. (Ils sortent.)
HAMLET. - L'air pince rudement.
il fait très froid.
HORATIO. - L'air est piquant
et aigre.
HAMLET. - Quelle heure, à
présent ?.
HORATIO. - Pas loin de minuit,
je crois.
MARCELLUS. - Non, il est déjà
sonné.
HORATIO. - Vraiment ?. Je ne l'ai pas entendu. Alors le temps approche où l'esprit a l'habitude de se promener.
(On entend au-dehors une fanfare
de trompettes et une décharge d'artillerie. Qu'est-ce que
cela signifie, monseigneur ?.
HAMLET. - Le roi passe cette
nuit à boire, au milieu de l'orgie et des danses aux contorsions
effrontées; et à mesure qu'il boit les rasades de
vin du Rhin, la timbale et la trompette proclament ainsi le triomphe
de ses toasts.
HORATIO. - Est-ce la coutume
?.
HAMLET. - Oui, pardieu ! Mais, selon mon sentiment, quoique je sois né dans ce pays et fait pour ses usages, c'est une coutume qu'il est plus honorable de violer que d'observer. Ces débauches abrutissantes nous font, de l'orient à l'occident, bafouer et insulter par les autres nations qui nous traitent d'ivrognes et souillent notre nom du sobriquet de pourceaux. Et vraiment cela suffit pour énerver la gloire que méritent nos exploits les plus sublimes. Pareille chose arrive souvent aux individus qui ont quelque vicieux signe naturel. S'ils sont nés (ce dont ils ne sont pas coupables, car la créature ne choisit pas son origine) avec quelque goût extravagant qui renverse souvent l'enceinte fortifiée de la raison, ou avec une habitude qui couvre de levain les plus louables qualités, ces hommes, dis-je, auront beau ne porter la marque que d'un seul défaut, livrée de la nature ou insigne du hasard, leurs autres vertus (fussent-elles pures comme la grâce et aussi infinies que l'humanité le permet) seront corrompues dans l'opinion générale par cet unique défaut. Un atome d'impureté perdra la plus noble substance par son contact infamant.
Entre le spectre.
HORATIO. - Regardez, monseigneur
: le voilà !
HAMLET. - Anges, ministres de grâce, défendez-nous ! Qui que tu sois, esprit salutaire ou lutin damné ; que tu apportes avec toi les brises du ciel ou les rafales de l'enfer ; que tes intentions soient perverses ou charitables ; tu te présentes sous une forme si provocante que je veux te parler. Je t'invoque, Hamlet, sire, mon père, royal Danois !
Oh ! réponds-moi ! Ne
me laisse pas déchirer par le doute ; mais dis-moi pourquoi
tes os sanctifiés, ensevelis dans la mort, ont déchiré
leur suaire! Pourquoi le sépulcre où nous t'avons
vu inhumé en paix a ouvert ses lourdes mâchoires
de marbre pour te rejeter dans ce monde ! Que signifie ceci ?.
Pourquoi toi, corps mort, viens-tu tout couvert d'acier, revoir
ainsi les clairs de lune et rendre effrayante la nuit ?. Et nous,
bouffons de la nature, pourquoi ébranles-tu si horriblement
notre imagination par des pensées inaccessibles à
nos âmes ?. Dis ! pourquoi cela ?. dans quel but ?. que
veux-tu de nous ?. (le spectre lui fait un signe.)
HORATIO. - Il vous fait signe
de le suivre, comme s'il voulait vous faire une communication
à vous seul.
MARCELLUS. - Voyez avec quel
geste courtois il vous appelle vers un lieu plus écarté
; mais n'allez pas avec lui !
HORATIO. - Non, gardez-vous-en
bien !
HAMLET. - Il ne veut pas parler ici : alors je veux le suivre.
HORATIO. - N'en faites rien,
monseigneur.
HAMLET. - Pourquoi ?. Qu'ai-je à craindre ?. Je n'estime pas ma vie au prix d'une épingle ; et quant à mon âme, que peut-il lui faire, puisqu'elle est immortelle comme lui ?.
Il me fait signe encore : je
vais le suivre.
HORATIO. - Eh quoi ! monseigneur,
s'il allait vous attirer vers les flots ou sur la cime effrayante
de ce rocher qui s'avance au-dessus de sa base, dans la mer ;
et là, prendre quelque autre forme horrible pour détruire
en vous la souveraineté de la raison et, vous jeter en
démence?. Songez-y : l'aspect seul de ce lieu donne des
fantaisies de désespoir au cerveau de quiconque contemple
la mer de cette hauteur et l'entend rugir au-dessous.
HAMLET. - Il me fait signe encore.
(Au spectre.) Va ! je te suis.
MARCELLUS. - Vous n'irez pas,
monseigneur !
HAMLET. - Lâchez ma main.
HORATIO. - Soyez raisonnable
; vous n'irez pas !
HAMLET. - Ma fatalité me hèle et rend ma plus petite artère aussi robuste que les muscles du lion néméen. (Le spectre lui fait signe. ) Il m'appelle encore. (S'échappant de leurs bras.) Lâchez-moi, messieurs. Par le ciel ! je ferai un spectre de qui m'arrêtera ! Arrière, vous dis-je ! (Au spectre.) Marche ! je te suis.
Le spectre et Hamlet sortent.
HORATIO. - L'imagination le rend
furieux.
MARCELLUS. - Suivons-le ; c'est
manquer à notre devoir de lui obéir ainsi.
HORATIO. - Allons sur ses pas.
Quelle sera l'issue de tout ceci ?.
MARCELLUS. - il y a quelque chose
de pourri dans l'empire du Danemark.
HORATIO. - Le ciel avisera.
MARCELLUS. - Eh bien ! suivons-le.
(Ils sortent.)
HAMLET. - Où veux-tu me
conduire ?. Parle, je n'irai pas plus loin.
LE SPECTRE. - Ecoute-moi bien.
HAMLET. - J'écoute.
LE SPECTRE. - L'heure est presque
arrivée où je dois retourner dans les flammes sulfureuses
qui servent à mon tourment.
HAMLET. - Hélas ! pauvre
ombre !
LE SPECTRE. - Ne me plains pas,
mais prête ta sérieuse attention à ce que
je vais te révéler.
HAMLET. - Parle ! je suis tenu
d'écouter.
LE SPECTRE. - Comme tu le seras
de tirer Vengeance, quand tu auras écouté.
HAMLET. - Comment ?.
LE SPECTRE. - Je suis l'esprit de ton père, condamné pour un certain temps à errer la nuit, et, le jour, à jeûner dans une prison de flammes, jusqu'à ce que le feu m'ait purgé des crimes noirs commis aux jours de ma vie mortelle. S'il ne m'était pas interdit de dire les secrets de ma prison, je ferais un récit dont le moindre mot labourerait ton âme, glacerait ton jeune sang, ferait sortir de leurs sphères tes yeux comme deux étoiles, déferait le noeud de tes boucles tressées, et hérisserait chacun de tes cheveux sur ta tête comme des piquants sur un porc-épic furieux.
Mais ces descriptions du monde
éternel ne sont pas faites pour des oreilles de chair et
de sang. Ecoute, écoute ! Oh ! écoute ! Si tu as
jamais aimé ton tendre père...
HAMLET. - ô ciel !
LE SPECTRE. - Venge-le d'un meurtre
horrible et monstrueux.
HAMLET. - D'un meurtre ?.
LE SPECTRE. - Un meurtre horrible
! le plus excusable l'est ; mais celui-ci fut le plus horrible,
le plus étrange, le plus monstrueux.
HAMLET. - Fais-le-moi vite connaître,
pour qu'avec des ailes rapides comme l'idée ou les pensées
d'amour, je vole à la vengeance !
LE SPECTRE. - Tu es prêt,
je le vois. Tu serais plus inerte que la ronce qui s'engraisse
et pourrit à l'aise sur la rive du Léthé,
si tu n'étais pas excité par ceci. Maintenant, Hamlet,
écoute ! On a fait croire que, tandis que je dormais dans
mon jardin, un serpent m'avait piqué. Ainsi, toutes les
oreilles du Danemark ont été grossièrement
abusées par un récit forgé de ma mort. Mais
sache-le, toi, noble jeune homme ! le serpent qui a mordu ton
père mortellement porte aujourd'hui sa couronne.
HAMLET. - ô mon âme
prophétique ! Mon oncle ?.
LE SPECTRE. - Oui, ce monstre incestueux, adultère, par la magie de son esprit, par ses dons perfides (oh ! maudits soient l'esprit et les dons qui ont le pouvoir de séduire à ce point !), a fait céder à sa passion honteuse la volonté de ma reine, la plus vertueuse des femmes en apparence...
ô Hamlet, quelle chute ! De moi, en qui l'amour toujours digne marchait, la main dans la main, avec la foi conjugale, descendre à un misérable dont les dons naturels étaient si peu de chose auprès des miens ! Mais, ainsi que la vertu reste toujours inébranlable, même quand le vice la courtise sous une forme céleste ; de même la luxure, bien qu'accouplée à un ange rayonnant, aura beau s'assouvir sur un lit divin, elle n'aura pour proie que l'immondice.
Mais, doucement ! Il me semble
que je respire la brise du matin. Abrégeons. Je dormais
dans mon jardin, selon ma constante habitude, dans l'après-midi.
A cette heure de pleine sécurité, ton oncle se glissa
près de moi avec une fiole pleine du jus maudit de la jusquiame,
et m'en versa dans le creux de l'oreille la liqueur lépreuse.
L'effet en est funeste pour le sang de l'homme : rapide comme
le vif-argent, elle s'élance à travers les portes
et les allées naturelles du corps, et, par son action énergique,
fait figer et cailler, comme une goutte d'acide fait du lait,
le sang le plus limpide et le plus pur. C'est ce que j'éprouvai
; et tout à coup je sentis, pareil à Lazare, la
lèpre couvrir partout d'une croûte infecte et hideuse
la surface lisse de mon corps. Voilà comment dans mon sommeil
la main d'un frère me ravit à la fois existence,
couronne et reine. Arraché dans la floraison même
de mes péchés, sans sacrements, sans préparation,
sans viatique, sans m'être mis en règle, j'ai été
envoyé devant mon juge, ayant toutes mes fautes sur ma
tête. Oh ! horrible ! horrible ! Oh ! bien horrible ! Si
tu n'es pas dénaturé, ne supporte pas cela: que
le lit royal de Danemark ne soit pas la couche de la luxure et
de l'inceste damné ! Mais, quelle que soit la manière
dont tu poursuives cette action, que ton esprit reste pur, que
ton âme s'abstienne de tout projet hostile à ta mère
! abandonne-la au ciel et à ces épines qui s'attachent
à son sein pour la piquer et la déchirer. Adieu,
une fois pour toutes ! Le ver luisant annonce que le matin est
proche, et commence à pâlir ses feux impuissants.
Adieu, adieu, Hamlet ! Souviens-toi de moi. (le spectre sort.
)
HAMLET. - ô vous toutes,
légions du ciel ! ô terre ! Quoi encore ?. Y accouplerai-je
l'enfer ?... Infamie !... Contiens-toi, contiens-toi, mon coeur!
Et vous, mes nerfs, ne vieillissez pas en un instant, et tenez-moi
raide !... Me souvenir de toi ! Oui, pauvre ombre, tant que ma
mémoire aura son siège dans ce globe égaré.
Me souvenir de toi ! Oui, je veux du registre de ma mémoire
effacer tous les souvenirs vulgaires et frivoles, tous les dictons
des livres, toutes les formes, toutes les impressions qu'y ont
copiés la jeunesse et l'observation ; et ton ordre vivant
remplira seul les feuillets du livre de mon cerveau, fermé
à ces vils sujets. Oui, par le ciel ! ô la plus perfide
des femmes ! ô scélérat! scélérat
! scélérat souriant et damné ! Mes tablettes
! mes tablettes ! Il importe d'y noter qu'un homme peut sourire,
sourire, et n'être qu'un scélérat. Du moins,
j'en suis sûr, cela se peut en Danemark. (Il écrit.
) Ainsi, mon oncle, vous êtes là. Maintenant le mot
d'ordre, c'est : Adieu ! adieu ! Souviens-toi de moi ! Je l'ai
juré.
HORATIO, derrière la scène.
- Monseigneur! Monseigneur !
MARCELLUS, derrière la
scène. - Seigneur Hamlet !
HORATIO, derrière la scène.
- Le ciel le préserve !
MARCELLUS, derrière la
scène. - Le ciel le préserve !
MARCELLUS, derrière la
scène. - Ainsi soit-il !
HORATIO. - Hillo ! hô !
ho ! monseigneur !
HAMLET. - Hillo! ho ! ho ! page ! Viens, mon faucon, viens !
Entrent Horatio et Marcellus.
MARCELLUS. - Que s'est-il passé,
mon noble seigneur ?.
HORATIO. - Quelle nouvelle, monseigneur
?.
HAMLET. - Oh ! prodigieuse !
.
HORATIO. - Mon bon seigneur,
dites-nous-la.
HAMLET. - Non : vous la révéleriez.
HORATIO. - Pas moi, monseigneur
: j'en jure par le ciel.
MARCELLUS. - Ni moi, monseigneur.
HAMLET. - Qu'en dites-vous donc
?. Quel coeur d'homme l'eût jamais pensé?... Mais
vous serez discrets ?.
HORATIO et MARCELLUS - Oui, par
le ciel, Monseigneur !
HAMLET. - S'il y a dans tout le Danemark un scélérat...
c'est un coquin fieffé.
HORATIO. - il n'était
pas besoin, monseigneur, qu'un fantôme sortît de la
tombe pour nous apprendre cela.
HAMLET. - Oui, c'est vrai ; vous
êtes dans le vrai. Ainsi donc, sans plus de circonlocutions,
je trouve à propos que nous nous serrions la main et que
nous nous quittions, vous pour aller où vos affaires et
vos besoins vous appelleront (car chacun a ses affaires et ses
besoins, quels qu'ils soient), et moi, pauvre garçon, pour
aller prier, voyez vous !.
HORATIO. - Ce sont là
des paroles égarées et vertigineuses, monseigneur.
HAMLET. - Je suis fâché
qu'elles vous offensent, fâché du fond du coeur ;
oui, vrai ! du fond du coeur.
HORATIO. - Il n'y a pas d'offense,
monseigneur.
HAMLET. - Si, par saint Patrick
! il y en a une, Horatio, une offense bien grave encore. En ce
qui touche cette vision, c'est un honnête fantôme,
permettez-moi de vous le dire ; quant à votre désir
de connaître ce qu'il y a entre nous, maîtrisez-le
de votre mieux. Et maintenant, mes bons amis, si vous êtes
vraiment des amis, des condisciples, des compagnons d'armes, accordez-moi
une pauvre faveur.
HORATIO. - Qu'est-ce, monseigneur
?. Volontiers.
HAMLET. - Ne faites jamais connaître
ce que vous avez vu cette nuit.
HORATIO et MARCELLUS. - Jamais,
monseigneur.
HAMLET. - Bien ! mais jurez-le.
HORATIO. - Sur ma foi ! monseigneur,
je n'en dirai rien.
MARCELLUS. - Ni moi, monseigneur,
sur ma foi !
HAMLET. - Jurez sur mon épée.
MARCELLUS. - Nous avons déjà
juré, monseigneur.
HAMLET. - Jurez sur mon épée,
jurez !
LE SPECTRE, de dessous terre.
- Jurez !
HAMLET. - Ah ! ah ! mon garçon,
est-ce toi qui parles ?. Es-tu là, sou vaillant ?. Allons
!... vous entendez le gaillard dans la cave, consentez à
jurer.
HORATIO. - Prononcez la formule,
monseigneur !
HAMLET. - Ne jamais dire un mot
de ce que vous avez, vu. Jurez-le sur mon épée.
LE SPECTRE, de dessous terre.
- Jurez !
HAMLET. - Hic et ubique ! Alors,
changeons de place. Venez ici, messieurs, et étendez encore
les mains sur mon épée. Vous ne parlerez jamais
de ce que vous avez entendu ; jurez-le sur mon épée.
LE SPECTRE, de dessous terre.
- Jurez !
HAMLET. - Bien dit, vieille taupe!
Peux-tu donc travailler si vite sous terre?. L'excellent pionnier!
Eloignons-nous encore une fois, mes bons amis.
HORATIO. - Nuit et jour ! voilà
un prodige bien étrange !
HAMLET. - Donnez-lui donc la bienvenue due à un étranger. Il y a plus de choses sur la terre et dans le ciel, Horatio, qu'il n'en est rêvé dans votre philosophie. Mais venez donc. Jurez ici, comme tout à l'heure ; et que le ciel vous soit en aide ! Quelque étrange ou bizarre que soit ma conduite, car il se peut que, plus tard, je juge convenable d'affecter une allure fantasque, jurez que, me voyant alors, jamais il ne vous arrivera, en croisant les bras de cette façon, en secouant la tête ainsi, ou en prononçant quelque phrase douteuse, comme : Bien ! bien ! Nous savons ! ou :
Nous pouvions si nous voulions
! ou : S'il nous plaisait de parler! ou : Il ne tiendrait qu'à
nous! ou tel autre mot ambigu, de donner à entendre que
vous avez un secret de moi. Jurez cela ; et que la merci divine
vous assiste au besoin ! Jurez !
LE SPECTRE, de dessous terre.
- Jurez !
HAMLET. - Calme-toi ! calme-toi,
âme en peine ! Sur ce, messieurs, je me recommande à
vous de toute mon affection; et tout ce qu'un pauvre homme comme
Hamlet pourra faire pour vous exprimer son affection et son amitié
sera fait, Dieu aidant. Rentrons ensemble et toujours le doigt
sur les lèvres, je vous prie. Notre époque est détraquée.
Maudite fatalité, que je sois jamais né pour la
remettre en ordre ! Eh bien ! allons ! partons ensemble ! (Ils
sortent. )
POLONIUS. - Donnez-lui cet argent
et ces billets, Reynaldo.
REYNALDO. - Oui, monseigneur.
POLONIUS. - il sera merveilleusement
sage, bon Reynaldo, avant de l'aller voir, de vous enquérir
de sa conduite.
REYNALDO. - Monseigneur, c'était
mon intention.
POLONIUS. - Bien dit, pardieu
! très bien dit ! Voyez vous, mon cher ! sachez-moi d'abord
quels sont les Danois qui sont à Paris ; comment, avec
qui, de quelles ressources, où ils vivent ; quelle est
leur société, leur dépense ; et une fois
assuré, par ces évolutions et ce manège de
questions, qu'ils connaissent mon fils, avancez-vous plus que
vos demandes n'auront l'air d'y toucher. Donnez-vous comme ayant
de lui une connaissance éloignée, en disant, par
exemple : Je connais son père et sa famille, et un peu
lui même. Comprenez-vous bien, Reynaldo ?.
REYNALDO. - Oui, très
bien, monseigneur.
POLONIUS. - Et un peu lui.-même;
mais (pourrez-vous ajouter) bien imparfaitement ; d'ailleurs,
si c'est bien celui dont je parle, c'est un jeune homme très
dérangé, adonné à ceci ou à
cela... et alors mettez-lui sur le dos tout ce qu'il vous plaira
d'inventer ; rien cependant d'assez odieux pour le déshonorer
; faites-y attention ; tenez-vous, mon cher, à ces légèretés,
à ces folies, à ces écarts usuels, bien connus
comme inséparables de la jeunesse en liberté.
REYNALDO. - Par exemple, monseigneur,
l'habitude de jouer.
POLONIUS. - Oui ; ou de boire,
de tirer l'épée, de jurer, de se quereller, de courir
les filles : vous pouvez aller jusque-là.
REYNALDO. - Monseigneur, il y
aurait là de quoi le déshonorer !
POLONIUS. - Non, en vérité
; si vous savez tempérer la chose dans l'accusation. N'allez
pas ajouter à sa charge qu'il est débauché
par nature : ce n'est pas là ce que je veux dire ; mais
effleurez si légèrement ses torts, qu'on n'y voie
que les fautes de la liberté, l'étincelle et l'éruption
d'un cerveau en feu, et les écarts d'un sang indompté,
qui emporte tous les jeunes gens.
REYNALDO. - Mais, mon bon Seigneur...
POLONIUS. - Et à quel
effet devrez-vous agir ainsi ?.
REYNALDO. - C'est justement,
monseigneur, ce que je voudrais savoir.
POLONIUS. - Eh bien, mon cher,
voici mon but, et je crois que c'est un plan infaillible. Quand
vous aurez imputé à mon fils ces légères
imperfections qu'on verrait chez tout être un peu souillé
par l'action du monde, faites bien attention ! Si votre interlocuteur,
celui que vous voulez sonder, a jamais remarqué aucun des
vices énumérés par vous chez le jeune homme
dont vous lui parlez vaguement, il tombera d'accord avec vous
de cette façon : Cher monsieur, ou mon ami, ou seigneur
! suivant le langage et la formule adoptés par le pays
ou par l'homme en question.
REYNALDO. - Très bien,
monseigneur.
POLONIUS. - Eh bien, donc, monsieur,
alors il... alors... Qu'est-ce que j'allais dire ?. J'allais dire
quelque chose. Où en étais-je ?.
REYNALDO. - Vous disiez : il
tombera d'accord de cette façon...
POLONIUS. - Il tombera d'accord
de cette façon... Oui, morbleu, il tombera d'accord avec
vous comme ceci : Je connais le jeune homme, je l'ai vu hier ou
l'autre jour, à telle ou telle époque ; avec tel
et tel ; et, comme vous disiez, il était là à
jouer ; ou : Je l'ai surpris à boire, ou, se querellant
au jeu de paume ; ou, peut-être : Je l'ai vu entrer dans
telle maison suspecte (videlicet, un bordel), et ainsi de suite.
Vous voyez maintenant : la carpe de la vérité se
prend à l'hameçon de vos mensonges; et c'est ainsi
que, nous autres, hommes de bon sens et de portée, en entortillant
le monde et en nous y prenant de biais, nous trouvons indirectement
notre direction. Voilà comment, par mes instructions et
mes avis préalables, vous connaîtrez mon fils. Vous
m'avez compris, n'est-ce pas ?.
REYNALDO. - Oui, monseigneur.
POLONIUS. - Dieu soit avec vous
! Bon voyage !
REYNALDO. - Mon bon seigneur...
POLONIUS. - Faites par vous-même
l'observation de ses penchants.
REYNALDO. - Oui, monseigneur.
POLONIUS. - Et laissez-le jouer
sa musique.
REYNALDO. - Bien, monseigneur.
POLONIUS. - Adieu ! (Reynaldo sort.)
Entre Ophélia.
Eh bien ! Ophélia, qu'y
a-t-il ?.
OPHÉLIA. - Oh ! monseigneur
! monseigneur, j'ai été si effrayée !
POLONIUS. - De quoi, au nom du
Ciel ?.
OPHÉLIA. - Monseigneur,
j'étais à coudre dans ma chambre, lorsque est entré
le seigneur Hamlet, le pourpoint tout débraillé,
la tête sans chapeau, les bas chiffonnés, sans jarretières
et retombant sur la cheville, pâle comme sa chemise, les
genoux s'entrechoquant, enfin avec un aspect aussi lamentable
que s'il avait été lâché de l'enfer
pour raconter des horreurs... Il se met devant moi...
POLONIUS. - Son amour pour toi
l'a rendu fou !
OPHÉLIA. - Je n'en sais
rien, monseigneur, mais, Vraiment, j'en ai peur.
POLONIUS. - Qu'a-t-il dit ?.
OPHÉLIA. - il m'a prise
par le poignet et m'a serrée très fort. Puis, il
s'est éloigné de toute la longueur de son bras ;
et, avec l'autre main posée comme cela au-dessus de mon
front, il s'est mis à étudier ma figure comme s'il
voulait la dessiner. Il est resté longtemps ainsi. Enfin,
secouant légèrement mon bras,.et agitant trois fois
la tête de haut en bas, il a poussé un soupir si
pitoyable et si profond qu'on eût dit que son corps allait
éclater et que c'était sa fin. Cela fait, il m'a
lâchée ; et, la tête tournée par-dessus
l'épaule, il semblait trouver son chemin sans y voir, car
il a franchi les portes sans l'aide de ses yeux, et, jusqu'à
la fin, il en a détourné la lumière sur moi.
POLONIUS. - Viens avec moi, je
vais trouver le roi. C'est bien là le délire même
de l'amour : il se frappe lui-même dans sa violence, et
entraîne la volonté à des entreprises désespérées,
plus souvent qu'aucune des passions qui, sous le ciel, accablent
notre nature. Je suis fâché ! Ah çà,
lui auriez-vous dit dernièrement des paroles dures ?.
OPHÉLIA. - Non, mon bon
seigneur ; mais, comme vous me l'aviez commandé, j'ai repoussé
ses lettres et je lui ai refusé tout accès près
de moi.
POLONIUS. - C'est cela qui l'a rendu fou. Je suis fâché de n'avoir pas mis plus d'attention et de discernement à le juger. Je craignais que ce ne fût qu'un jeu, et qu'il ne voulût ton naufrage. Mais, maudits soient mes soupçons !
Il semble que c'est le propre
de notre âge de pousser trop loin la précaution dans
nos jugements, de même que c'est chose commune parmi la
jeune génération de manquer de retenue. Viens, allons
trouver le roi. Il faut qu'il sache tout ceci : le secret de cet
amour peut provoquer plus de malheurs que sa révélation
de colères. Viens. (Ils sortent.)
LE ROI. - Soyez les bienvenus,
cher Rosencrantz et vous Guildenstern ! Outre le désir
que nous avions de vous voir, le besoin que nous avons de vos
services nous a provoqué à vous mander en toute
hâte. Vous avez su quelque chose de la transformation d'Hamlet
; je dis transformation, car, à.l'extérieur comme
à l'intérieur, c'est un homme qui ne se ressemble
plus. Un motif autre que la mort de son père a-t-il pu
le mettre à ce point hors de son bon sens ?. Je ne puis
en juger. Je vous en supplie tous deux, vous qui avez été
élevés dès l'enfance avec lui, et êtes
restés depuis ses camarades de jeunesse et de goûts,
daignez résider ici à notre cour quelque temps encore,
pour que votre compagnie le rappelle vers le plaisir; et recueillez
tous les indices que vous pourrez glaner dans l'occasion afin
de savoir si le mal inconnu qui l'accable ainsi ne serait pas,
une fois découvert, facile pour nous à guérir.
LA REINE. - Chers messieurs,
il a parlé beaucoup de vous ; et il n'y a pas, j'en suis
sûre, deux hommes au monde auxquels il soit plus attaché.
Si vous vouliez bien nous montrer assez de courtoisie et de bienveillance
pour passer quelque temps avec nous, afin d'aider à l'accomplissement
de notre espérance, cette visite vous vaudra des remerciements
dignes de la reconnaissance d'un roi.
ROSENCRANTZ. - Vos Majestés
pourraient, en vertu du pouvoir souverain qu'elles ont sur nous,
signifier leur bon plaisir redouté, comme un ordre plutôt
que comme une prière.
GUILDENSTERN. - Nous obéirons
tous deux; et tout courbés, nous nous engageons ici à
mettre libéralement nos services à vos pieds, sur
un commandement.
LE ROI. - Merci, Rosencrantz
! Merci, gentil Guildenstem !
LA REINE. - Merci, Guildenstern
! Merci, gentil Rosencrantz ! Veuillez, je vous en supplie, vous
rendre sur-le-champ auprès de mon fils. Il est bien changé
! (Se tournant vers sa suite.) Que quelques-uns de vous aillent
conduire ces messieurs là où est Hamlet !
GUILDENSTERN. - Fasse le ciel
que notre présence et nos soins lui soient agréables
et salutaires !
LA REINE. - Amen ! (Sortent Rosencrantz,
Guildenstem et quelques hommes de la suite.)
Entre Polonius.
POLONIUS, au Roi. - Mon bon seigneur,
les ambassadeurs sont joyeusement revenus de Norvège.
LE ROI. - Tu as toujours été
le père des bonnes nouvelles.
POLONIUS. - Vrai, monseigneur
?. Soyez sûr, mon bon suzerain, que mes services, comme
mon âme, sont voués en même temps à
mon Dieu et à mon gracieux roi. (A part, au Roi.) Et je
pense, à moins que ma cervelle ne sache plus suivre la
piste d'une affaire aussi sûrement que de coutume, que j'ai
découvert la cause même de l'état lunatique
d'Hamlet.
LE ROI. - Oh ! parle ! il me
tarde de t'entendre.
POLONIUS. - Donnez d'abord audience
aux ambassadeurs, ma nouvelle sera le dessert de ce grand festin.
LE ROI. - Fais-leur toi-même
les honneurs, et introduis-les. (Polonius sort. A la Reine.) Il
me dit, ma douce reine, qu'il a découvert le principe et
la source de tout le trouble de votre fils.
LA REINE. - Je doute fort que ce soit autre chose que le grand motif, la mort de son père et notre mariage précipité.
Rentre Polonius, avec Voltimand
et Cornélius.
LE ROI. - Bien ! nous l'examinerons.
Soyez les bienvenus, mes bons amis ! Parlez, Voltimand ! que nous
portez-vous de la part de notre frère de Norvège
?.
VOLTIMAND. - Le plus ample renvoi
de Compliments et de voeux. Dès notre première entrevue,
il a expédié l'ordre de suspendre les levées
de son neveu, qu'il avait prises pour des préparatifs contre
les Polonais, mais qu'après meilleur examen il a reconnues
pour être dirigées contre Votre Altesse. Indigné
de ce qu'on eût ainsi abusé de sa maladie, de son
âge, de son impuissance, il a fait arrêter Fortinbras,
lequel s'est soumis sur-le-champ, a reçu les réprimandes
du Norvégien, et enfin a fait voeu devant son oncle de
ne jamais diriger de tentative armée contre Votre Majesté.
Sur quoi, le vieux Norvégien, accablé de joie, lui
a accordé trois mille couronnes de traitement annuel, ainsi
que le commandement pour employer les soldats, levés par
lui, contre les Polonais. En même temps il vous prie, par
les présentes (il remet au Roi un papier), de vouloir bien
accorder un libre passage à travers vos domaines pour cette
expédition, sous telles conditions de sûretés
et de garanties qui sont proposées ici.
LE ROI. - Cela ne nous déplaît
pas. Nous lirons cette dépêche plus à loisir,
et nous y répondrons après y avoir réfléchi.
En attendant, nous vous remercions de votre bonne besogne. Allez
vous reposer ; ce soir nous nous attablerons ensemble : soyez
les bienvenus chez nous ! (Sortent voltimand et Cornélius.)
POLONIUS. - Voilà une
affaire bien terminée. Mon suzerain et madame, discuter
ce que doit être la majesté royale, ce que sont les
devoirs des sujets, pourquoi le jour est le jour, la nuit la nuit,
et le temps le temps, ce serait perdre la nuit, le jour et le
temps. En conséquence, puisque la brièveté
est l'âme de l'esprit et que la prolixité en est
le corps et la floraison extérieure, je serai bref. Votre
noble fils est fou, je dis fou ; car définir en quoi la
folie véritable consiste, ce serait tout simplement fou.
Mais laissons cela.
LA REINE. - Plus de faits, et
moins d'art !
POLONIUS. - Madame, je n'y mets aucun art, je vous jure. Que votre fils est fou, cela est vrai. Il est vrai que c'est dommage, et c'est dommage que ce soit vrai. Voilà une sotte figure. Je dis adieu à l'art et vais parler simplement. Nous accordons qu'il est fou. Il reste maintenant à découvrir la cause de cet effet, ou plutôt la cause de ce méfait ; car cet effet est le méfait d'une cause. Voilà ce qui reste à faire, et voici le reste du raisonnement. Pesez bien mes paroles. J'ai une fille [e l'ai, tant qu'elle est mienne) qui, remplissant son devoir d'obéissance... suivez bien !... m'a remis ceci. Maintenant, méditez tout, et concluez. (Il lit.) A la céleste idole de mon âme, à la belle des belles, à Ophélia.
Voilà une mauvaise phrase,
une phrase vulgaire ; belle des belles est une expression vulgaire
; mais écoutez : Qu'elle garde ceci sur son magnifique
sein blanc !
LA REINE. - Quoi ! ceci est adressé
par Hamlet à Ophélia ?.
POLONIUS. - Attendez, ma bonne dame, je cite textuellement : Lisant: Doute que les astres soient de flammes, Doute que le soleil tourne, Doute que la vérité soit la vérité, Mais ne doute jamais de mon amour! ô chère Ophélia, je suis mal à l'aise en ces vers : je n'ai point l'an d'aligner mes soupirs ; mais je t'aime bien ! Oh ! par-dessus tout ! Crois-le. Adieu ! A toi pour toujours, ma dame chérie, tant que cette machine mortelle m'appartiendra !.
HAMLET. Voilà ce que,
dans son obéissance, m'a remis ma fille. Elle m'a confié,
en outre, toutes les sollicitations qu'il lui adressait, avec
tous les détails de l'heure, des moyens et du lieu.
LE ROI. - Mais comment a-t-elle
accueilli son amour ?.
POLONIUS. - Que pensez-vous de
moi ?.
LE ROI. - Ce que je dois penser
d'un homme fidèle et honorable.
POLONIUS. - Je Voudrais toujours
l'être. Mais que penseriez-vous de moi, si, quand j'ai vu
cet ardent amour prendre essor je m'en étais aperçu,
je dois vous le dire, avant que ma fille m'en eût parlé),
que penseriez-vous de moi, que penserait de moi sa Majesté
bien-aimée la reine ici présente, si, jouant le
rôle de pupitre ou d'album, ou faisant de mon coeur un complice
muet, j'avais regardé cet amour d'un oeil indifférent?.
Que penseriez-vous de moi ?... Non. Je suis allé rondement
au fait, et j'ai dit à cette petite maîtresse : le
seigneur Hamlet est un prince hors de ta sphère. Cela ne
doit pas être. Et alors je lui ai donné pour précepte
de se tenir enfermée hors de sa portée, de ne pas
admettre ses messagers, ni recevoir ses cadeaux. Ce que faisant,
elle a pris les fruits de mes conseils ; et lui (pour abréger
l'histoire), se voyant repoussé, a été pris
de tristesse, puis d'inappétence, puis d'insomnie, puis
de faiblesse, puis de délire, et enfin, par aggravation,
de cette folie qui l'égare maintenant et nous met tous
en deuil.
LE ROI. - Croyez-Vous que cela
soit ?.
LA REINE. - C'est très
probable.
POLONIUS. - Quand m'est-il arrivé,
je Voudrais le savoir, de dire positivement : Cela est, lorsque
cela n'était pas ?.
LE ROI. - Jamais, que je sache.
POLONIUS, montrant sa tête
et ses épaules. - Séparez ceci de cela, s'il en
est autrement. Pourvu que les circonstances me guident, je découvrirai
toujours la vérité, fût-elle cachée,
ma foi ! dans le centre de la terre.
LE ROI. - Comment nous assurer
de la chose ?.
POLONIUS. - Vous savez que parfois,
il se promène pendant quatre heures de suite, ici, dans
la galerie.
LA REINE. - Oui, c'est vrai.
POLONIUS. - Au moment où
il y sera, je lui lâcherai ma fille ; cachons-nous alors,
vous et moi, derrière une tapisserie. Surveillez l'entrevue.
S'il est vrai qu'il ne l'aime pas, si ce n'est pas pour cela qu'il
a perdu la raison, que je cesse d'assister aux conseils de l'Etat
et que j'aille gouverner une ferme et des charretiers !
LE ROI. - Essayons cela.
Entre Hamlet, lisant.
LA REINE. - Voyez le malheureux
qui s'avance tristement, un livre à la main.
POLONIUS. - Eloignez-vous, je
vous en conjure, éloignez-vous tous deux ; je veux l'aborder
sur-le-champ. Oh ! laissez-moi faire. (Sortent le Roi, la Reine
et leur suite.) Comment va mon bon seigneur Hamlet ?.
HAMLET. - Bien, Dieu merci !
POLONIUS. - Me reconnaissez-vous,
monseigneur ?.
HAMLET. - Parfaitement, parfaitement:
vous êtes un marchand de poisson.
POLONIUS. - Non, monseigneur.
HAMLET. - Alors, je voudrais
que vous fussiez honnête comme un de ces gens-là.
POLONIUS. - Honnête, monseigneur
?.
HAMLET. - Oui, monsieur. Pour
trouver un honnête homme, au train dont va le monde, il
faut choisir entre dix mille.
POLONIUS. - C'est bien vrai,
monseigneur.
HAMLET. - Le soleil, tout dieu
qu'il est, fait produire des vers à un chien mort, en baisant
sa charogne. Avez-vous une fille ?.
POLONIUS. - Oui, monseigneur.
HAMLET. - Ne la laissez pas se
promener au soleil : la conception est une bénédiction
du ciel ; mais, comme votre fille peut concevoir, ami, prenez
garde.
POLONIUS. - Que voulez-vous dire
par là ?. (A part. ) Toujours à rabâcher de
ma fille !... Cependant il ne m'a pas reconnu d'abord : il m'a
dit que j'étais un marchand de poisson. Il n'y est plus
! il n'y est plus ! Et, de fait, dans ma jeunesse, l'amour m'a
réduit à une extrémité bien voisine
de celle-ci. Parlons-lui encore. (Haut.) Que lisez-vous là,
monseigneur ?.
HAMLET. - Des mots, des mots,
des mots !
POLONIUS. - De quoi est-il question,
monseigneur ?.
HAMLET. - Entre qui ?.
POLONIUS. - Je demande de quoi
il est question dans ce que vous lisez, monseigneur !
HAMLET. - De calomnies, monsieur
! Ce coquin de satiriste dit que les vieux hommes ont la barbe
grise et la figure ridée, que leurs yeux jettent un ambre
épais comme la gomme du prunier, qu'ils ont une abondante
disette d'esprit, ainsi que des jarrets très faibles. Toutes
choses, monsieur, que je crois de toute ma puissance et de tout
mon pouvoir, mais que je regarde comme inconvenant d'imprimer
ainsi : car vous-même, monsieur, vous auriez le même
âge que moi, si, comme une écrevisse, vous pouviez
marcher à reculons.
POLONIUS, à part. - Quoique
ce soit de la folie, il y a pourtant là de la suite. (Haut.)
Irez-vous changer d'air, monseigneur ?.
HAMLET. - Où cela ?. Dans
mon tombeau ?.
POLONIUS. - Ce serait, en réalité, changer d'air... (A part.) Comme ses répliques sont parfois grosses de sens ! Heureuses reparties qu'a souvent la folie, et que la raison et le bon sens ne trouveraient pas avec autant d'à-propos. Je vais le quitter et combiner tout de suite les moyens d'une rencontre entre lui et ma fille. (Haut.) Mon honorable seigneur, je vais très humblement prendre congé de vous.
HAMLET. - Vous ne sauriez, monsieur,
rien prendre dont je fasse plus volontiers l'abandon, excepté
ma vie, excepté ma vie.
POLONIUS. - Adieu, monseigneur
!
HAMLET, à part. - Sont-ils fastidieux, ces vieux fous !
Entrent Rosencrantz et Guildenstem.
POLONIUS. - Vous cherchez le
seigneur Hamlet?. Le voilà.
ROSENCRANTZ, à Polonius.
- Dieu vous garde, monsieur ! (Sort Polonius. ).
GUILDENSTERN. - Mon honoré
seigneur !
ROSENCRANTZ. - Mon très
cher seigneur !.
HAMLET. - Mes bons, mes excellents
amis ! Comment vas-tu, Guildenstern?. Ah ! Rosencrantz ! Braves
enfants, comment vous trouvez-vous ?.
ROSENCRANTZ. - Comme la moyenne
des enfants de la terre.
GUILDENSTERN. - Heureux, en ce
sens que nous ne sommes pas trop heureux. Nous ne sommes point
l'aigrette du chapeau de la fortune.
HAMLET. - Ni la semelle de son soulier ?.
ROSENCRANTZ. - Ni l'une ni l'autre,
monseigneur.
HAMLET. - Alors vous vivez près
de sa ceinture, au centre de ses faveurs.
GUILDENSTERN. - Oui, nous sommes
de ses amis privés.
HAMLET. - Dans les parties secrètes
de la fortune ?. Oh ! rien de plus vrai : c'est une catin. Quelles
nouvelles ?.
ROSENCRANTZ. - Aucune, monseigneur,
si ce n'est que le monde est devenu vertueux.
HAMLET. - Alors le jour du jugement
est proche ; mais votre nouvelle n'est pas vraie. Laissez-moi
vous faire une question plus personnelle : qu'avez-vous donc fait
à la fortune, mes bons amis, pour qu'elle vous envoie en
prison ici ?.
GUILDENSTERN. - En prison, monseigneur
?.
HAMLET. - Le Danemark est une
prison.
ROSENCRANTZ. - Alors le monde
en est une aussi.
HAMLET. - Une vaste prison, dans
laquelle il y a beaucoup de cellules, de cachots et de donjons.
Le Danemark est un des pires.
ROSENCRANTZ. - Nous ne sommes
pas de cet avis, monseigneur.
HAMLET. - C'est qu'alors le Danemark
n'est point une prison pour vous ; car il n'y a de bien et de
mal que selon l'opinion qu'on a. Pour moi, c'est une prison.
ROSENCRANTZ. - Soit ! Alors c'est
votre ambition qui en fait une prison pour vous : votre pensée
y est trop à l'étroit.
HAMLET. - ô Dieu ! je pourrais
être enfermé dans une coquille de noix, et me regarder
comme le roi d'un espace infini, si je n'avais pas de mauvais
rêves.
GUILDENSTERN. - Ces rêves-là
sont justement l'ambition ; car toute la substance de l'ambition
n'est que l'ombre d'un rêve.
HAMLET. - Un rêve n'est
lui-même qu'une ombre.
ROSENCRANTZ. - C'est vrai ; et
je tiens l'ambition pour chose si aérienne et si légère,
qu'elle n'est que l'ombre d'un rêve.
HAMLET. - En ce cas, nos gueux
sont des corps, et nos monarques et nos héros démesurés
sont les ombres des gueux... Irons-nous à la cour ?. car,
franchement, je ne suis pas en train de raisonner.
ROSENCRANTZ et GUILDENSTERN.
- Nous vous accompagnerons.
HAMLET. - il ne s'agit pas de
cela : je ne veux pas vous confondre avec le reste de mes serviteurs
; car, foi d'honnête homme ! je suis terriblement accompagné.
Ah çà! pour parler avec le laisser-aller de l'amitié,
qu'êtes-vous venus faire à Elseneur ?.
ROSENCRANTZ. - Vous voir, monseigneur. Pas d'autre motif.
HAMLET. - Gueux comme je le suis,
je suis pauvre même en remerciements; mais je ne vous en
remercie pas moins, et je vous assure, mes bons amis, mes remerciements
sont trop chers à un sou. Vous a-t-on envoyé chercher;
ou venez-vous me voir spontanément, de votre plein gré
?. Allons, agissez avec moi en confiance ; allons, allons ! parlez.
GUILDENSTERN. - Que pourrions-nous
dire, monseigneur ?.
HAMLET. - Eh bien, n'importe
quoi... qui réponde à ma question. On vous a envoyé
chercher: il y a dans vos regards une sorte d'aveu que votre candeur
n'a pas le talent de colorer. Je le sais : le bon roi et la bonne
reine vous ont envoyé chercher.
ROSENCRANTZ. - Dans quel but,
monseigneur ?.
HAMLET. - C'est ce qu'il faut
m'apprendre. Ah ! laissez-moi vous conjurer : par les droits de
notre camaraderie, par l'harmonie de notre jeunesse, par les devoirs
de notre amitié toujours constante, enfin par tout ce qu'un
meilleur orateur pourrait invoquer de plus tendre, soyez droits
et francs avec moi. Vous a-t-on envoyé chercher, oui ou
non ?.
ROSENCRANTZ, à Guildenstem.
- Que dites-vous ?.
HAMLET, à part. - Oui,
allez ! j'ai l'oeil sur vous. (Haut. ) Si vous m'aimez, ne me
cachez rien.
GUILDENSTERN. - Monseigneur,
on nous a envoyé chercher.
HAMLET. - Je vais vous dire pourquoi. De cette manière, mes pressentiments préviendront vos aveux et votre discrétion envers le roi et la reine ne perdra rien de son duvet. J'ai depuis peu, je ne sais pourquoi, perdu toute ma gaieté, renoncé à tous mes exercices accoutumés ; et, vraiment, tout pèse si lourdement à mon humeur, que la terre, cette belle création, me semble un promontoire stérile. Le ciel, ce dais splendide, regardez ! ce magnifique plafond, ce toit majestueux, constellé de flammes d'or, eh bien ! il ne m'apparaît plus que comme un noir amas de vapeurs pestilentielles. Quel chef-d'oeuvre que l'homme ! Qu'il est noble dans sa raison ! Qu'il est infini dans ses facultés !.
Dans sa force et dans ses mouvements,
comme il est expressif et admirable ! par l'action, semblable
à un ange ! par la pensée, semblable à un
Dieu ! C'est la merveille du monde ! l'animal idéal ! Et
pourtant qu'est à mes yeux cette quintessence de poussière
?. L'homme n'a pas de charme pour moi... ni la femme non plus,
quoi que semble dire votre sourire.
ROSENCRANTZ. - Monseigneur, il
n'y a rien de cela dans ma pensée.
HAMLET. - Pourquoi avez-vous
ri, alors, quand j'ai dit : L'homme n'a pas de charme pour moi
?.
ROSENCRANTZ. - C'est que je me
disais, monseigneur, puisque l'homme n'a pas de charme pour vous,
quel maigre accueil vous feriez aux comédiens que nous
avons accostés en route, et qui viennent ici vous offrir
leurs services.
HAMLET. - Celui qui joue le roi
sera le bienvenu : Sa Majesté recevra tribut de moi ; le
chevalier errant aura le fleuret et l'écu ; l'amoureux
ne soupirera pas gratis ; le personnage lugubre achèvera
en paix son rôle ; le bouffon fera rire ceux dont une toux
sèche chatouille les poumons ; et la princesse exprimera
librement sa passion, dût le vers blanc en être estropié...
Quels sont ces comédiens ?.
ROSENCRANTZ. - Ceux-là
mêmes qui vous charmaient tant d'habitude, les tragédiens
de la Cité.
HAMLET. - Par quel hasard deviennent-ils
ambulants ?. Une résidence fixe, et pour l'honneur et pour
le profit, leur serait plus avantageuse.
ROSENCRANTZ. - Je crois qu'elle
leur est interdite en conséquence de la dernière
innovation.
HAMLET. - Sont-ils aussi estimés
que lorsque j'étais en ville ?. Sont-ils aussi suivis ?.
ROSENCRANTZ. - Non, vraiment,
ils ne le sont pas.
HAMLET. - D'où cela vient-il
?. Est-ce qu'ils commencent à se rouiller ?.
ROSENCRANTZ. - Non, leur zèle
ne se ralentit pas ; mais vous saurez, monsieur, qu'il nous est
arrivé une nichée d'enfants, à peine sortis
de l'oeuf, qui récitent tout du même ton criard,
et qui sont applaudis avec fureur pour cela ; ils sont maintenant
à la mode, et ils clabaudent si fort contre les théâtres
ordinaires (c'est ainsi qu'ils les appellent), que bien des gens
portant l'épée ont peur des plumes d'oie, et n'osent
plus y aller.
HAMLET. - Comment! ce sont des
enfants?. Qui les entretient ?. D'où tirent-ils leur écot
?. Est-ce qu'ils ne continueront pas leur métier quand
leur voix aura mué ?. Et si, plus tard, ils deviennent
comédiens ordinaires (ce qui est très probable,
s'ils n'ont pas d'autre ressource), ne diront-ils pas que les
auteurs de leur troupe ont eu grand tort de leur faire diffamer
leur futur gagne-pain ?.
ROSENCRANTZ. - Ma foi ! il y
aurait beaucoup à faire de part et d'autre ; et la nation
ne se fait pas faute de les pousser à la querelle. Il y
a eu un temps où la pièce ne rapportait pas d'argent,
à moins que tous les rivaux, poètes et acteurs,
n'en vinssent aux coups.
HAMLET. - Est-il possible ?.
GUILDENSTERN. - il y a eu déjà
bien des cervelles broyées.
HAMLET. - Et ce sont les enfants
qui l'emportent ?.
ROSENCRANTZ. - Oui, monseigneur
: ils emportent Hercule et son fardeau.
HAMLET. - Ce n'est pas fort surprenant.
Tenez ! mon oncle est roi de Danemark ; eh bien ! ceux qui lui
auraient fait la grimace du vivant de mon père donnent
vingt, quarante, cinquante et cent ducats pour son portrait en
miniature. Sang-dieu ! il y a là quelque chose qui n'est
pas naturel: si la philosophie pouvait l'expliquer ! (Fanfare
de trompettes derrière le théâtre.) GUILDENSTERN.
- Les acteurs sont là.
HAMLET. - Messieurs, vous êtes les bienvenus à Elseneur. Votre main ! Approchez. Les devoirs de l'hospitalité sont la courtoisie et la politesse:
laissez-moi m'acquitter envers
vous dans les règles, de peur que ma cordialité
envers les comédiens, qui, je vous le déclare, doit
être noblement ostensible, ne paraisse dépasser celle
que je vous témoigne. Vous êtes les bienvenus ; mais
mon oncle-père et ma tante-mère sont dans l'erreur.
GUILDENSTERN. - En quoi, mon
cher seigneur ?.
HAMLET. - Je ne suis fou que par le vent du nord-nord ouest : quand le vent est au sud, je peux distinguer un faucon d'un héron.
Entre Polonius.
POLONIUS. - Salut, messieurs
!
HAMLET. - Ecoutez, Guildenstern...
(A Rosencrantz et vous aussi; pour chaque oreille un auditeur.
Ce grand bambin que vous voyez là, n'est pas encore hors
de ses langes.
ROSENCRANTZ. - Peut-être
y est-il revenu ; car on dit qu'un vieillard est enfant pour la
seconde fois.
HAMLET. - Je vous prédis
qu'il vient pour me parler des comédiens. Attention !...
Vous avez raison, monsieur, c'est effectivement lundi matin...
POLONIUS. - Monseigneur, j'ai
une nouvelle à vous apprendre.
HAMLET.- Monseigneur, j'ai une
nouvelle à vous apprendre. Du temps que Roscius était
acteur à Rome...
POLONIUS. - Les acteurs Viennent
d'arriver ici, monseigneur.
HAMLET. - Bah ! bah !
POLONIUS. - Sur mon honneur.
HAMLET. - Alors arriva chaque
acteur sur son âne.
POLONIUS. - Ce sont les meilleurs
acteurs du monde pour la tragédie, la comédie, le
drame historique, la pastorale, la comédie pastorale, la
pastorale historique, la tragédie historique, la pastorale
tragico-comico-historique ; pièces sans divisions ou poèmes
sans limites. Pour eux, Sénèque ne peut être
trop lourd, ni Plaute trop léger. Pour concilier les règles
avec la liberté, ils n'ont pas leurs pareils.
HAMLET. - ô Jephté
! juge d'lsraël, quel trésor tu avais !
POLONIUS. - Quel trésor
avait-il, monseigneur ?.
HAMLET. - Eh bien !
Une fille unique charmante Qu'il
aimait passionnément.
POLONIUS, à part. - Toujours
ma fille !
HAMLET. - Ne suis-je pas dans
le vrai, vieux Jephté ?.
POLONIUS. - Si vous m'appelez
Jephté, monseigneur, c'est que j'ai une fille que j'aime
passionnément.
HAMLET. - Non, cela ne s'ensuit
pas.
POLONIUS. - Qu'est-ce donc qui
s'ensuit, monseigneur ?.
HAMLET. - Eh bien ! Mais par hasard Dieu sait pourquoi. Et puis, vous savez :
Il arriva, comme c'était probable... Le premier couplet de cette pieuse complainte vous en apprendra plus long; mais regardez, voici qui me fait abréger.
Entrent quatre ou cinq comédiens.
Vous êtes les bienvenus, mes maîtres ; bienvenus tous !
(A l'un d'eux.) Je suis charmé de te voir bien portant...
Bienvenus, mes bons amis !... (A un autre.) Oh ! ce vieil ami ! comme ta figure s'est aguerrie depuis que je ne t'ai vu ; viens-tu en Danemark pour me faire la barbe ?... Et vous, ma jeune dame, ma princesse ! Par Notre-Dame !
Votre Grâce, depuis que je ne vous ai vue, est plus rapprochée du ciel de toute la hauteur d'un sabot vénitien.
Priez Dieu que votre voix, comme une pièce d'or qui n'a plus cours, ne se fêle pas dans le cercle de votre gosier !...
Maîtres, vous êtes tous les bienvenus. Vite, à la besogne, comme les fauconniers français, et élançons-nous après la première chose venue. Tout de suite une tirade ! Allons !
donnez-nous un échantillon
de votre talent ; allons ! une tirade passionnée!.
PREMIER COMÉDIEN. - Quelle
tirade, monseigneur ?.
HAMLET. - Je t'ai entendu déclamer une tirade qui n'a jamais été dite sur la scène, ou, dans tous les cas, ne l'a été qu'une fois ; car la pièce, je m'en souviens, ne plaisait pas à la foule ; c'était du caviar pour le populaire ; mais, selon mon opinion et celle de personnes dont le jugement, en pareilles matières, a plus de retentissement que le mien, c'était une excellente pièce, bien conduite dans toutes les scènes, écrite avec autant de réserve que de talent. On disait, je m'en souviens, qu'il n'y avait pas assez d'épices dans les vers pour rendre le sujet savoureux, et qu'il n'y avait rien dans le style qui pût faire accuser l'auteur d'affectation ; mais on trouvait la pièce d'un goût honnête, aussi saine que suave, et beaucoup plutôt belle par la simplicité que par la recherche. Il y avait surtout un passage que j'aimais : c'était le récit d'Enée à Didon, et spécialement l'endroit où il parle du meurtre de Priam. Si ce morceau vit dans votre mémoire, commencez à ce vers...
Voyons... voyons !... Pyrrhus hérissé comme la bête d'Hyrcanie, ce n'est pas cela : ça commence par Pyrrhus... le hérissé Pyrrhus avait une armure de sable, Qui, noire comme ses desseins, ressemblait à la nuit, Quand il était couché dans le cheval sinistre.
Mais son physique affreux et noir est barbouillé D'un blason plus effrayant : des pieds à la tête, Il est maintenant tout gueules ; il est horriblement coloré Du sang des mères, des pères, des filles, des fils, Cuit et empâté sur lui par les maisons en flammes Qui prêtent une lumière tyrannique et damnée. A ces vils massacres. Rôti par la fureur et par le feu.
Et ainsi enduit de caillots coagulés,
Les yeux comme des escarboucles, l'infernal Pyrrhus Cherche l'ancêtre
Priam.
Maintenant, continuez, vous !
POLONIUS. - Par Dieu ! monseigneur,
voilà qui est bien dit ! Bon accent et bonne mesure !
PREMIER COMÉDIEN
Bientôt il le trouve Lançant sur les Grecs des coups trop courts, son antique (épée, Rebelle à son bras, reste où elle tombe, indocile au commandement. Lutte inégale ! Pyrrhus pousse à Priam ; dans sa rage, il frappe à côté ; Mais le sifflement et le vent de son épée cruelle suffisent Pour faire tomber l'aïeul énervé. Alors Ilion, inanimée, semble ressentir ce coup : de ses sommets embrasés Elle s'affaisse sur sa base, et, dans un fracas affreux, Fait prisonnière l'oreille de Pyrrhus. Mais tout à coup son (épée, Qui allait tomber sur la tête blanche comme le lait Du vénérable Priam, semble suspendue dans l'air.
Ainsi Pyrrhus est immobile comme un tyran en peinture ; Et, restant neutre entre sa volonté et son oeuvre, Il ne fait rien.
Mais, de même que nous voyons souvent, à l'approche de l'orage, le silence dans les cieux, les nuages immobiles, Les vents hardis sans voix, et la terre au-dessous Muette comme la mort, puis tout à coup un effroyable éclair qui déchire la région céleste ; de même, après ce moment d'arrêt, Une fureur vengeresse ramène Pyrrhus à l'oeuvre ; Et jamais les marteaux des Cyclopes ne tombèrent sur l'armure de Mars, pour en forger la trempe éternelle, Avec moins de remords que l'épée sanglante de Pyrrhus ne tombe maintenant sur Priam.
Arrière, arrière,
Fortune ! prostituée ! Vous tous, Dieux Réunis en
synode général, enlevez-lui sa puissance ; Brisez
tous les rayons et toutes les jantes de sa roue, Et roulez-en
le moyeu arrondi en bas de la colline du ciel, Aussi bas que chez
les démons !.
POLONIUS. - C'est trop long.
HAMLET. - Nous l'enverrons chez
le barbier avec votre barbe... Je t'en prie, continue : il lui
faut une gigue ou une histoire de mauvais lieu. Sinon, il s'endort.
Continue: arrive à Hécube.
PREMIER COMÉDIEN
Mais celui, oh ! celui qui eût
vu la reine emmitouflée...
HAMLET. - La reine emmitouflée
?.
POLONIUS. - C'est bien ! La reine
emmitouflée est bien !
PREMIER COMÉDIEN
Courir pieds nus çà et là, menaçant les flammes des larmes qui l'aveuglent; ayant un chiffon sur cette tête où était naguère un diadème ; et, pour robe, Autour de ses reins amollis et par trop fécondés, Une couverture, attrapée dans l'alarme de la crainte ; Celui qui aurait vu cela, la langue trempée dans le venin, Aurait déclaré la Fortune coupable de trahison.
Mais si les Dieux eux-mêmes
l'avaient vue alors Qu'elle voyait Pyrrhus se faire un jeu malicieux
D'émincer avec son épée les membres de son
époux, le cri de douleur qu'elle jeta tout à coup
(A moins que les choses de la terre ne les touchent pas du tout),
Aurait humecté les yeux brillants du ciel. Et passionné
les Dieux.
POLONIUS. - Voyez donc, s'il
n'a pas changé de couleur. Il a des larmes aux yeux ! Assez,
je te prie !
HAMLET. - C'est bien. Je te ferai dire le reste bientôt.
(A Polonius.) Veillez, je vous
prie, monseigneur, à ce que ces comédiens soient
bien traités. Entendez-vous ?. qu'on ait pour eux des égards
! car ils sont le résumé, la chronique abrégée
des temps. Mieux vaudrait pour vous une méchante épitaphe
après votre mort que leurs blâmes pendant votre vie.
POLONIUS. - Monseigneur, je les
traiterai conformément à leurs mérites.
HAMLET. - Morbleu! l'ami, beaucoup
mieux. Traitez chacun d'après son mérite, qui donc
échappera aux étrivières ?... Non. Traitez-les
conformément à votre propre rang, à votre
propre dignité. Moins vos égards seront mérités,
plus votre bienveillance aura de mérite. Emmenez-les.
POLONIUS. - Venez, messieurs.
(Polonius sort avec quelques-uns des acteurs.)
HAMLET. - Suivez-le, mes amis.
Nous aurons une représentation demain. (Au premier Comédien,
auquel il fait signe de rester.) Ecoutez-moi, vieil ami : pourriez-vous
jouer le Meurtre de Gonzague ?.
PREMIER COMÉDIEN. - Oui,
monseigneur.
HAMLET. - Eh bien ! vous le jouerez
demain soir. Vous pourriez, au besoin, étudier une apostrophe
de douze ou quinze vers que j'écrirais et que j'y intercalerais
?. Vous le pourriez, n'est-ce pas ?.
PREMIER COMÉDIEN. - Oui,
monseigneur.
HAMLET. - Fort bien !... Suivez
ce seigneur, et ayez soin de ne pas vous moquer de lui. (Sort
le comédien. A Rosencrantz et à Guildenstem.) Mes
bons amis, je vous laisse jusqu'à ce soir. Vous êtes
les bienvenus à Elseneur.
ROSENCRANTZ. - Mon bon seigneur!
(Rosencrantz et Guildenstem sortent.)
HAMLET. - Oui, que Dieu soit avec vous ! Maintenant je suis seul. ô misérable rustre, maroufle que je suis! N'est-ce pas monstrueux que ce comédien, ici, dans une pure fiction, dans le rêve d'une passion, puisse si bien soumettre son âme à sa propre pensée, que tout son visage s'enflamme sous cette influence, qu'il a les larmes aux yeux, l'effarement dans les traits, la voix brisée, et toute sa personne en harmonie de formes avec son idée ?. Et tout cela, pour rien ! pour Hécube!. Que lui est Hécube, et qu'est-il à Hécube, pour qu'il pleure ainsi sur elle?. Que serait-il donc, s'il avait les motifs et les inspirations de douleur que j'ai ?. Il noierait la scène dans les larmes, il déchirerait l'oreille du public par d'effrayantes apostrophes, il rendrait fous les coupables, il épouvanterait les innocents, il confondrait les ignorants, il paralyserait les yeux et les oreilles du spectateur ébahi ! Et moi pourtant, niais pétri de boue, blême coquin, Jeannot rêveur, impuissant pour ma propre cause, je ne trouve rien à dire, non, rien ! en faveur d'un roi à qui l'on a pris son bien et sa vie si chère dans un guet-apens damné!. Suis-je donc un lâche ?. Qui veut m'appeler manant ?. me fendre la caboche ?. m'arracher la barbe et me la souffler à la face ?. me pincer par le nez ?. me jeter le démenti par la gorge en pleine poitrine ?. Qui veut me faire cela ?. Ah ! pour sûr, je garderais la chose ! Il faut absolument que j'aie le foie d'une tourterelle et que je n'aie pas assez de fiel pour rendre l'injure amère : autrement il y a déjà longtemps que j'aurais engraissé tous les milans du ciel avec les entrailles de ce drôle. Sanguinaire et obscène scélérat! sans remords ! traître ! paillard ! ignoble scélérat ! ô vengeance ! Quel âne suis-je donc ?. Oui-da, voilà qui est bien brave ! Moi, le fils du cher assassiné, moi, que le ciel et l'enfer poussent à la vengeance, me borner à décharger mon coeur en paroles, comme une putain, et à tomber dans le blasphème, comme une coureuse, comme un marmiton ! Fi ! quelle honte !.. En campagne, ma cervelle !... Humph !
j'ai ouï dire que des créatures coupables, assistant à une pièce de théâtre, ont, par l'action seule de la scène, été frappées dans l'âme, au point que sur-le-champ elles ont révélé leurs forfaits. Car le meurtre, bien qu'il n'ait pas de langue, trouve pour parler une voix miraculeuse. Je ferai jouer par ces comédiens quelque chose qui ressemble au meurtre de mon père, devant mon oncle. J'observerai ses traits, je le sonderai jusqu'au vif : pour peu qu'il se trouble, je sais ce que j'ai à faire. L'esprit que j'ai vu pourrait bien être le démon ; car le démon a le pouvoir de revêtir une forme séduisante ; oui ! et peut-être, abusant de ma faiblesse et de ma mélancolie, grâce au pouvoir qu'il a sur les esprits comme le mien, me trompe-t-il pour me damner. Je veux avoir des preuves plus directes que cela. Cette pièce est la chose où j'attraperai la conscience du roi.
(Il sort-)
LE ROI. - Et vous ne pouvez pas,
dans le courant de la causerie, savoir de lui pourquoi il montre
tout ce désordre, et déchire si cruellement le repos
de toute sa vie par cette démence turbulente et dangereuse
?.
ROSENCRANTZ. - Il avoue qu'il
se sent égaré ; mais pour quel motif, il n'y a pas
moyen de le lui faire dire.
GUILDENSTERN. - Nous le trouvons
peu disposé à se laisser sonder. Il nous échappe
avec une malicieuse folie, quand nous voulons l'amener à
quelque aveu sur son état véritable.
LA REINE. - Vous a-t-il bien
reçus ?.
ROSENCRANTZ. - Tout à
fait en gentilhomme.
GUILDENSTERN. - Oui, mais avec
une humeur forcée.
ROSENCRANTZ. -Avare de questions;
mais, à nos demandes, très prodigue de réponses.
LA REINE. - L'avez-Vous tâté
au sujet de quelque passe-temps ?.
ROSENCRANTZ. - Madame, le hasard
a voulu qu'en route nous ayons rencontré certains comédiens.
Nous lui en avons parlé ; et une sorte de joie s'est manifestée
en lui à cette nouvelle. Ils sont ici, quelque part dans
le palais ; et, à ce que je crois, ils ont déjà
l'ordre de jouer ce soir devant lui.
POLONIUS. - Cela est très
vrai ; et il m'a supplié d'engager Vos Majestés
à écouter et à voir la pièce.
LE ROI. - De tout mon coeur ;
et je suis ravi de lui savoir cette disposition. Mes chers messieurs,
aiguisez encore son ardeur et poussez ses idées vers ces
plaisirs.
ROSENCRANTZ.- Oui, monseigneur.
(Sortent Rosencrantz et Guildenstem.).
LE ROI. - Douce Gertrude, laissez-nous.
Car nous avons secrètement envoyé chercher Hamlet,
afin qu'il se trouve, comme par hasard, face à face avec
Ophélia. Son père et moi, espions légitimes,
nous nous placerons de manière que, voyant sans être
vus, nous puissions juger nettement de leur tête-à-tête,
et conclure d'après sa façon d'être si c'est
le chagrin d'amour, ou non, qui le tourmente ainsi.
LA REINE. - Je vais vous obéir.
Et pour vous, Ophélia, je souhaite que vos chastes beautés
soient l'heureuse cause de l'égarement d'Hamlet ; car j'espérerais
que vos vertus le ramèneraient dans le droit chemin, pour
votre honneur à tous deux.
OPHÉLIA. - Je le voudrais,
madame. (La Reine sort.).
POLONIUS. - Ophélia, promenez-vous
ici. Gracieux maître, s'il vous plaît, nous irons
nous placer. (A Ophélia.) Lisez dans ce livre : cette apparence
d'occupation colorera votre solitude. C'est un tort que nous avons
souvent : il arrive trop fréquemment qu'avec un visage
dévot et une attitude pieuse, nous parvenons à sucrer
le diable lui même.
LE ROI, à part. - Oh !
cela n'est que trop vrai ! Quel cuisant coup de fouet ce mot-là
donne à ma conscience ! La joue d'une prostituée,
embellie par un savant plâtrage, n'est pas plus hideuse
sous ce qui la couvre que mon forfait, sous le fard de mes paroles.
ô poids accablant !.
POLONIUS. - Je l'entends qui Vient i retirons-nous, monseigneur. (Sortent le Roi et Polonius.)
Entre Hamlet.
HAMLET. - Etre, ou ne pas être,
c'est là la question. Y a-t-il plus de noblesse d'âme
à subir la fronde et les flèches de la fortune outrageante,
ou bien à s'armer contre une mer de douleurs et à
l'arrêter par une révolte ?. Mourir... dormir, rien
de plus ;... et dire que par ce sommeil nous mettons fin aux maux
du coeur et aux mille tortures naturelles qui sont le legs de
la chair : c'est là un dénouement qu'on doit souhaiter
avec ferveur. Mourir... dormir, dormir ! peut-être rêver
! Oui, là est l'embarras. Car quels rêves peut-il
nous venir dans ce sommeil de la mort, quand nous sommes débarrassés
de l'étreinte de cette vie ?. Voilà qui doit nous
arrêter. C'est cette réflexion-là qui nous
vaut la calamité d'une si longue existence. Qui, en effet,
voudrait supporter les flagellations, et les dédains du
monde, l'injure de l'oppresseur, l'humiliation de la pauvreté,
les angoisses de l'amour méprisé, les lenteurs de
la loi, l'insolence du pouvoir, et les rebuffades que le mérite
résigné reçoit d'hommes indignes, s'il pouvait
en être quitte avec un simple poinçon ?. Qui voudrait
porter ces fardeaux, grogner et suer sous une vie accablante,
si la crainte de quelque chose après la mort, de cette
région inexplorée, d'où nul voyageur ne revient,
ne troublait la volonté, et ne nous faisait supporter les
maux que nous avons par peur de nous lancer dans ceux que nous
ne connaissons pas ?. Ainsi la conscience fait de nous tous des
lâches ; ainsi les couleurs natives de la résolution
blêmissent sous les pâles reflets de la pensée
; ainsi les entreprises les plus énergiques et les plus
importantes se détournent de leur cours, à cette
idée, et perdent le nom d'action... Doucement, maintenant
! Voici la belle Ophélia... Nymphe, dans tes oraisons souviens-toi
de tous mes péchés.
OPHÉLIA. - Mon bon seigneur,
comment s'est porté votre Honneur tous ces jours passés
?.
HAMLET. - Je vous remercie humblement
: bien, bien, bien.
OPHÉLIA. - Monseigneur,
j'ai de vous des souvenirs que, depuis longtemps, il me tarde
de vous rendre. Recevez-les donc maintenant, je vous prie.
HAMLET. - Moi ?. Non pas. Je
ne vous ai jamais rien donné.
OPHÉLIA. - Mon honoré
seigneur, vous savez très bien que si. Les paroles qui
les accompagnaient étaient faites d'un souffle si embaumé
qu'ils en étaient plus riches. Puisqu'ils ont perdu leur
parfum, reprenez-les ; car, pour un noble coeur, le plus riche
don devient pauvre, quand celui qui donne n'aime plus. Tenez,
monseigneur !.
HAMLET. - Ha ! ha ! vous êtes
vertueuse !
OPHÉLIA. - Monseigneur
!
HAMLET. - Et vous êtes
belle !
OPHÉLIA. - Que veut dire
votre Seigneurie ?.
HAMLET. - Que si vous êtes
vertueuse et belle, vous ne devez pas permettre de relation entre
votre vertu et votre beauté.
OPHÉLIA. - La beauté,
monseigneur, peut-elle avoir une meilleure compagne que la vertu
?.
HAMLET. - Oui, ma foi ! car la beauté aura le pouvoir de faire de la vertu une maquerelle, avant que la vertu ait la force de transformer la beauté à son image. Ce fut jadis un paradoxe ; mais le temps a prouvé que c'est une vérité.
Je vous ai aimée jadis.
OPHÉLIA. - Vous me l'avez
fait croire en effet, monseigneur.
HAMLET. - Vous n'auriez pas dû
me croire ; car la vertu a beau être greffée à
notre vieille souche, celle-ci sent toujours son terroir. Je ne
vous aimais pas.
OPHÉLIA. - Je n'en ai
été que plus trompée.
HAMLET. - Va-t'en dans un couvent
! A quoi bon te faire nourrice de pécheurs ?. Je suis moi-même
passablement vertueux ; et pourtant je pourrais m'accuser de telles
choses que mieux vaudrait que ma mère ne m'eût pas
enfanté ; je suis fort vaniteux, vindicatif, ambitieux
; d'un signe je puis évoquer plus de méfaits que
je n'ai de pensées pour les méditer, d'imagination
pour leur donner forme, de temps pour les accomplir. A quoi sert-il
que des gaillards comme moi rampent entre le ciel et la terre
?. Nous sommes tous des gueux fieffés : ne te fie à
aucun de nous. Va tout droit dans un couvent... Où est
votre père ?.
OPHÉLIA. - Chez lui, monseigneur.
HAMLET. - Qu'on ferme les portes
sur lui, pour qu'il ne joue pas le rôle de niais ailleurs
que dans sa propre maison ! Adieu !.
OPHÉLIA, à part.
- Oh ! secourez-le, vous, cieux cléments !.
HAMLET. - Si tu te maries, je
te donnerai pour dot cette vérité empoisonnée
: Sois aussi chaste que la glace, aussi pure que la neige, tu
n'échapperas pas à la calomnie. Va-t'en dans un
couvent. Adieu ! Ou, si tu veux absolument te marier, épouse
un imbécile ; car les hommes sensés savent trop
bien quels monstres vous faites d'eux. Au couvent ! Allons ! et
vite ! Adieu !.
OPHÉLIA, à part.
- Puissances célestes, guérissez-le !.
HAMLET. - J'ai entendu un peu
parler aussi de vos peintures. Dieu vous a donné un visage,
et vous vous en faites un autre vous-mêmes ; vous sautillez,
vous trottinez, vous zézayez, vous affublez de sobriquets
les créatures de Dieu, et vous mettez au compte de l'ignorance
votre impudicité ! Allez ! je ne veux plus de cela : cela
m'a rendu fou. Je le déclare : nous n'aurons plus de mariages
; ceux qui sont mariés déjà vivront tous,
excepté un ; les autres resteront comme ils sont. Au couvent!
allez ! (Sort Hamlet.).
OPHÉLIA. - Oh ! que voilà
un noble esprit bouleversé ! L'oeil du courtisan, la langue
du savant, l'épée du soldat !.
L'espérance, la rose de ce bel empire, le miroir du bon ton, le moule de l'élégance, l'observé de tous les observateurs ! perdu, tout à fait perdu !. Et moi, de toutes les femmes la plus accablée et la plus misérable, moi qui ai sucé le miel de ses voeux mélodieux, voir maintenant cette noble et souveraine raison faussée et criarde comme une cloche fêlée ; voir la forme et la beauté incomparables de cette jeunesse en fleur, flétries par la démence ! Oh ! malheur à moi ! Avoir vu ce que j'ai vu, et voir ce que je vois !
Rentrent le Roi et Polonius.
LE ROI. - L'amour ! Non, son
affection n'est pas de ce côté-là ; non !
Ce qu'il disait, quoique manquant un peu de suite, n'était
pas de la folie. Il y a dans son âme quelque chose que couve
sa mélancolie ; et j'ai peur de voir éclore et sortir
de l'oeuf quelque catastrophe. Pour l'empêcher, voici, par
une prompte détermination, ce que j'ai résolu :
Hamlet partira sans délai pour l'Angleterre, pour réclamer
le tribut qu'on néglige d'acquitter. Peut-être les
mers, des pays différents, avec leurs spectacles variés,
chasseront-ils de son coeur cet objet tenace sur lequel son cerveau
se heurte sans cesse, et qui le met ainsi hors de lui-même...
Qu'en pensez-vous ?.
POLONIUS. - Ce sera bien vu ;
mais je crois pourtant que l'origine et le commencement de sa
douleur proviennent d'un amour dédaigné... Eh bien,
Ophélia ! vous n'avez pas besoin de nous répéter
ce qu'a dit le seigneur Hamlet : nous avons tout entendu... Monseigneur,
faites comme il vous plaira ; mais, si vous le trouvez bon, après
la pièce, il faudrait que la reine sa mère, seule
avec lui, le pressât de révéler son chagrin.
Qu'elle lui parle vertement ! Et moi, avec votre permission, je
me placerai à la portée de toute leur conversation.
Si elle ne parvient pas à le pénétrer, envoyez-le
en Angleterre ; ou reléguez-le dans le lieu que votre sagesse
aura choisi.
LE ROI. - Il en sera fait ainsi
: la folie chez les grands ne doit pas aller sans surveillance.
(Ils sortent.).
HAMLET. - Dites, je vous prie,
cette tirade comme je l'ai prononcée devant vous, d'une
voix naturelle ; mais si vous la braillez, comme font beaucoup
de nos acteurs, j'aimerais autant faire dire mes vers par le crieur
de la ville. Ne sciez pas trop l'air ainsi, avec votre bras ;
mais usez de tout sobrement; car, au milieu même du torrent,
de la tempête, et, je pourrais dire, du tourbillon de la
passion, vous devez avoir et conserver assez de modération
pour pouvoir la calmer. Oh ! cela me blesse jusque dans l'âme,
d'entendre un robuste gaillard, à perruque échevelée,
mettre une passion en lambeaux, voire même en haillons,
et tendre les oreilles de la galerie qui généralement
n'apprécie qu'une pantomime incompréhensible et
le bruit. Je voudrais faire fouetter ce gaillard-là qui
charge ainsi Termagant et outre Hérode Hérode !
Evitez cela, je vous prie.
PREMIER COMÉDIEN. - Je
le promets à Votre Honneur.
HAMLET. - Ne soyez pas non plus
trop apprivoisé ; mais que votre propre discernement soit
votre guide ! Mettez l'action d'accord avec la parole, la parole
d'accord avec l'action, en vous appliquant spécialement
à ne jamais violer la nature ; car toute exagération
s'écarte du but du théâtre qui, dès
l'origine comme aujourd'hui, a eu et a encore pour objet d'être
le miroir de la nature, de montrer à la vertu ses propres
traits, à l'infamie sa propre image, et au temps même
sa forme et ses traits dans la personnification du passé.
Maintenant, si l'expression est exagérée ou affaiblie,
elle aura beau faire rire l'ignorant, elle blessera à coup
sûr l'homme judicieux dont la critique a, vous devez en
convenir, plus de poids que celle d'une salle entière.
Oh ! j'ai vu jouer des acteurs, j'en ai entendu louer hautement,
pour ne pas dire sacrilègement, qui n'avaient ni l'accent,
ni la tournure d'un chrétien, d'un païen, d'un homme
! Ils s'enflaient et hurlaient de telle façon que je les
ai toujours crus enfantés par des journaliers de la nature
qui, voulant faire des hommes, les avaient manqués et avaient
produit une abominable contrefaçon de l'humanité.
PREMIER COMÉDIEN. - J'espère
que nous avons réformé cela passablement chez nous.
HAMLET. - Oh ! réformez-le tout à fait. Et que ceux qui jouent les clowns ne disent rien en dehors de leur rôle ! car il en est qui se mettent à rire d'eux-mêmes pour faire rire un certain nombre de spectateurs ineptes, au moment même où il faudrait remarquer quelque situation essentielle de la pièce. Cela est indigne, et montre la plus pitoyable prétention chez le clown dont c'est l'usage. Allez vous préparer. (Sortent les comédiens.)
Entrent Polonius, Rosencrantz
et Guildenstem.
HAMLET, à Polonius. -
Eh bien! Monseigneur le roi entendra-t-il ce chef-d'oeuvre ?.
POLONIUS. - Oui. La reine aussi
( et cela, tout de suite.
HAMLET. - Dites aux acteurs de
se dépêcher. (Sort Polonius. A Rosencrantz et à
Guildenstem.) Voudriez-vous tous deux presser leurs préparatifs
?.
ROSENCRANTZ et GUILDENSTERN. - Oui, monseigneur.
(Sortent Rosencrantz et Guildenstem.)
HAMLET. - Holà ! Horatio
!. Entre Horatio.
HORATIO. - Me voici, mon doux
seigneur, à vos ordres.
HAMLET. - De tous ceux avec qui
j'ai jamais été en rapport, Horatio, tu es par excellence
l'homme juste.
HORATIO. - Oh ! mon cher seigneur
!
HAMLET. - Non, ne crois pas que je te flatte. Car quel avantage puis-je espérer de toi qui n'as d'autre revenu que ta bonne humeur pour te nourrir et t'habiller ?. A quoi bon flatter le pauvre ?. Non. Qu'une langue mielleuse lèche la pompe stupide ; que les charnières fécondes du genou se ploient là où il peut y avoir profit à flagorner ! Entends-tu ?.
Depuis que mon âme tendre a été maîtresse de son choix et a pu distinguer entre les hommes, sa prédilection t'a marqué de son sceau ; car tu as toujours été un homme qui sait tout souffrir comme s'il ne souffrait pas ; un homme que les rebuffades et les faveurs de la fortune ont trouvé également reconnaissant. Bienheureux ceux chez qui le tempérament et le jugement sont si bien d'accord !
Ils ne sont pas sous les doigts
de la fortune une flûte qui sonne par le trou qu'elle veut.
Donnez-moi l'homme qui n'est pas l'esclave de la passion, et je
le porterai dans le fond de mon coeur, oui, dans le coeur de mon
coeur, comme toi... Assez sur ce point ! On joue ce soir devant
le roi une pièce dont une scène rappelle beaucoup
les détails que je t'ai dits sur la mort de mon père.
Je t'en prie ! quand tu verras cet acte-là en train, observe
mon oncle avec toute la concentration de ton âme. Si son
crime occulte ne s'échappe pas en un seul cri de sa tanière,
ce que nous avons vu n'est qu'un spectre infernal, et mes imaginations
sont aussi noires que l'enclume de Vulcain. Suis-le avec une attention
profonde. Quant à moi, je riverai mes yeux à son
visage. Et, après, nous joindrons nos deux jugements pour
prononcer.sur ce qu'il aura laissé voir.
HORATIO. - C'est bien, monseigneur.
Si, pendant la représentation, il me dérobe un seul
mouvement, et s'il échappe à mes recherches, que
je sois responsable du vol !
HAMLET. - Les voici qui viennent voir la pièce. Il faut que j'aie l'air de flâner. (A Horatio.) Allez prendre place.
(Marche danoise. Fanfares.) ..
Entrent le Roi, la Reine, Polonius,
Ophélia, Rosencrantz, Guildenstem et autres.
LE ROI. - Comment se porte notre
cousin Hamlet ?.
HAMLET. - Parfaitement, ma foi
! Je vis du plat du caméléon : je mange de l'air,
et je me bourre de promesses. Vous ne pourriez pas nourrir ainsi
des chapons.
LE ROI. - Cette réponse
ne s'adresse pas à moi, Hamlet ! Je ne suis pour rien dans
vos paroles !
HAMLET. - Ni moi non plus, je n'y suis plus pour rien.
(A Polonius.) Monseigneur, vous
jouâtes jadis à l'Université, m'avez-vous
dit ?.
POLONIUS. - Oui, monseigneur
; et je passais pour bon acteur.
HAMLET. - Et que jouâtes-vous
?.
POLONIUS. - Je jouai Jules César.
Je fus tué au Capitole ; Brutus me tua.
HAMLET. - C'était un acte
de brute de tuer un veau si capital... Les acteurs sont-ils prêts
?.
ROSENCRANTZ. - Oui, monseigneur.
ils attendent votre bon plaisir.
LA REINE. - Venez ici, mon cher
Hamlet, asseyez-vous auprès de moi.
HAMLET. - Non, ma bonne mère.
(Montrant Ophélia.) Voici un métal plus attractif.
POLONIUS, au Roi. - Oh ! oh !
remarquez-vous cela ?.
HAMLET, se couchant aux pieds
d'ophélia. - Madame, m'étendrai-je entre vos genoux
?.
OPHÉLIA. - Non, monseigneur.
HAMLET. - Je veux dire la tête
sur vos genoux.
OPHÉLIA. - Oui, monseigneur.
HAMLET. - Pensez-vous que j'eusse
dans l'idée des choses grossières ?.
OPHÉLIA. - Je ne pense
rien, monseigneur.
HAMLET. - C'est une idée
naturelle de s'étendre entre les jambes d'une fille.
OPHÉLIA. - Quoi, monseigneur?.
HAMLET. - Rien.
OPHÉLIA. - Vous êtes
gai, monseigneur.
HAMLET. - Qui ?. moi ?.
OPHÉLIA. - Oui, monseigneur.
HAMLET. - Oh ! je ne suis que
votre baladin. Qu'a un homme de mieux à faire que d'être
gai ?. Tenez ! regardez comme ma mère a l'air joyeux, et
il n'y a que deux heures que mon père est mort.
OPHÉLIA. - Mais non, monseigneur:
il y a deux fois deux mois.
HAMLET. - Si longtemps ?. Oh ! alors que le diable se mette en noir ! Pour moi, je veux porter des vêtements de zibeline. ô ciel ! mort depuis deux mois, et pas encore oublié ! Alors il y a espoir que la mémoire d'un grand homme lui survive six mois. Mais pour cela, par Notre-dame! il faut qu'il bâtisse force églises. Sans quoi, il subira l'oubli comme le cheval de bois dont vous savez l'épitaphe : Hélas ! Hélas ! le cheval de bois est oublié.
les trompettes sonnent. La pantomime commence.
Un Roi et une Reine entrent : l'air fort amoureux, ils se tiennent embrassés. La Reine s'agenouille et fait au Roi force gestes de protestations. Il la relève et penche sa tête sur son cou, puis s'étend sur un banc couvert de fleurs. Le voyant endormi, elle le quitte. Alors survient un personnage qui lui ôte sa couronne, la baise, verse du poison dans l'oreille du Roi, et sort. La Reine revient, trouve le Roi mort, et donne tous les signes du désespoir. L'empoisonneur, suivi de deux ou trois personnages muets, arrive de nouveau et semble se lamenter avec elle.
le cadavre est emporté.
L'empoisonneur fait sa cour à la Reine en lui offrant des
cadeaux. Elle semble quelque temps avoir de la répugnance
et du mauvais vouloir, mais elle finit par agréer son amour.
Ils sortent.
OPHÉLIA. - Que veut dire
ceci, monseigneur ?.
HAMLET. - Parbleu ! c'est une
embûche ténébreuse qui veut dire crime.
OPHÉLIA. - Cette pantomime indique probablement le sujet de la pièce.
Entre le Prologue.
HAMLET. - Nous le saurons par
ce gaillard-là. Les comédiens ne peuvent garder
un secret : ils diront tout.
OPHÉLIA. - Nous dira-t-il
ce que signifiait cette pantomime ?.
HAMLET. - Oui, et toutes les
pantomimes que vous lui ferez voir. Montrez-lui sans honte n'importe
laquelle, il vous l'expliquera sans honte.
OPHÉLIA. - Vous êtes
méchant ! vous êtes méchant ! Je veux suivre
la pièce.
LE PROLOGUE.
Pour nous et pour notre tragédie,
Ici, inclinés devant votre clémence, Nous demandons
une attention patiente.
HAMLET. - Est-ce un prologue,
ou la devise d'une bague ?.
OPHÉLIA. - C'est bref,
monseigneur.
HAMLET. - Comme l'amour d'une femme.
Entrent sur le second théâtre
Gonzague et Baptista.
GONZAGUE.
Trente fois le chariot de Phébus
a fait le tour Du bassin salé de Neptune et du domaine
arrondi de Tellus ; Et trente fois douze lunes ont de leur lumière
empruntée Eclairé en ce monde trente fois douze
nuits, Depuis que l'amour a joint nos coeurs et l'hyménée
nos (mains Par les liens mutuels les plus sacrés.
BAPTISTA.
Puissent le soleil et la lune nous faire compter Autant de fois leur voyage avant que cesse notre amour!
Mais, hélas ! vous êtes depuis quelque temps si malade, Si triste, si changé, Que vous m'inquiétez. Pourtant, tout inquiète que je suis, Vous ne devez pas vous en troubler, Monseigneur ; Car l'anxiété et l'affection d'une femme sont en égale mesure. Ou toutes deux nulles, ou toutes deux extrêmes.
Maintenant, ce qu'est mon amour, vous le savez par (épreuve ; Et mes craintes ont toute l'étendue de mon amour.
Là où l'amour est
grand, les moindres appréhensions sont (des craintes ;
Là où grandissent les moindres craintes, croissent
les grandes amours.
GONZAGUE. Vraiment, amour, il faut que je te quitte, et bientôt. Mes facultés actives se refusent à remplir leurs fonctions.
Toi, tu vivras après moi
dans ce monde si beau, Honorée, chérie ; et, peut-être
un homme aussi bon Se présentant pour époux, tu...
BATISTA. Oh ! grâce du reste !
Un tel amour dans mon coeur serait trahison ; Que je sois maudite dans un second mari !. Nulle n'épouse le second sans tuer le premier.
HAMLET, à part. - De l'absinthe
! voilà de l'absinthe !
BATISTA. Les motifs qui causent
un second mariage Sont des raisons de vil intérêt,
et non pas d'amour. Je donne une seconde fois la mort à
mon seigneur, Quand un second époux m'embrasse dans mon
lit.
GONZAGUE. Je crois bien que vous pensez ce que vous dites là, Mais on brise souvent une détermination.
La résolution n'est que l'esclave de la mémoire, Violemment produite, mais peu viable.
Fruit vert, elle tient à l'arbre ; Mais elle tombe sans qu'on la secoue, dés qu'elle est mûre.
Nous oublions fatalement De nous payer ce que nous nous devons.
Ce que, dans la passion, nous nous proposons à nous(mêmes, La passion finie, cesse d'être une volonté.
Les douleurs et les joies les plus violentes Détruisent leurs décrets en se détruisant.
Où la joie a le plus de rires, la douleur a le plus de larmes.
Gaieté s'attriste, et tristesse s'égaie au plus léger accident.
Ce monde n'est pas pour toujours ; et il n'est pas étrange Que nos amours mêmes changent avec nos fortunes.
Car c'est une question encore à décider, Si c'est l'amour qui mène la fortune, ou la fortune, l'amour.
Un grand est-il à bas ?. voyez ! ses courtisans s'envolent ; le pauvre qui s'élève fait des amis de ses ennemis.
Et jusqu'ici l'amour a suivi la fortune ; Car celui qui n'a pas besoin ne manquera jamais d'ami ; Et celui qui, dans la nécessité, veut éprouver un ami vide, le convertit immédiatement en ennemi.
Mais, pour conclure logiquement là où j'ai commencé, Nos volontés et nos destinées courent tellement en sens (contraires, Que nos projets sont toujours renversés.
Nos pensées sont nôtres ; mais leur fin, non pas !
Ainsi, tu crois ne jamais prendre
un second mari ; Mais, meure ton premier maître, tes idées
mourront avec lui.
BAPTISTA. Que la terre me refuse la nourriture, et le ciel la lumière !
Que la gaieté et le repos me soient interdits nuit et jour !
Que ma foi et mon espérance se changent en désespoir !
Que le plaisir d'un anachorète soit la prison de mon avenir !
Que tous les revers qui pâlissent le visage de la joie Rencontrent mes plus chers projets et les détruisent !
Qu'en ce monde et dans l'autre,
une éternelle adversité me (poursuive, Si, une fois
veuve, je redeviens épouse !.
HAMLET, à Ophélia.
- Si maintenant elle rompt cet engagement-là ! .
GONZAGUE. Voilà un serment profond. Chère, laissez-moi un moment :
Ma tête s'appesantit, et
je tromperais volontiers Lés ennuis du jour par le sommeil.
(Il s'endort.)
BATISTA. Que le sommeil berce
ton cerveau, Et que jamais le malheur ne se mette entre nous deux
! (Elle sort.).
HAMLET, à la Reine. -
Madame, comment trouvez-vous cette pièce ?.
LA REINE. - La dame fait trop
de protestations, ce me semble.
HAMLET. - Oh ! pourvu qu'elle
tienne parole !
LE ROI. - Connaissez-vous le
sujet de la pièce ?. Tout y est-il inoffensif?.
HAMLET. - Oui, oui ! ils font
tout cela pour rire ; du poison pour rire ! Rien que d'inoffensif
!
LE ROI. - Comment appelez-vous
la pièce ?.
HAMLET. - La Souricière. Comment?. Pardieu! au figuré. Cette pièce est le tableau d'un meurtre commis à Vienne. Le duc s'appelle Gonzague, sa femme Baptista.
Vous allez voir. C'est une oeuvre infâme ; mais qu'importe ?. Votre Majesté et moi, nous. avons la conscience libre : cela ne nous touche pas. Que les rosses que cela écorche ruent ! nous n'avons pas l'échine entamée.
Entre sur le second théâtre Lucianus.
Celui-ci est un certain Lucianus,
neveu du roi.
OPHÉLIA. - Vous remplacez
parfaitement le choeur, monseigneur.
HAMLET. - Je pourrais expliquer
ce qui se passe entre vous et votre amant, si je voyais remuer
vos marionnettes.
OPHÉLIA. - Vous êtes
piquant, monseigneur, vous êtes piquant !
HAMLET. - il ne vous en coûterait
qu'un cri pour que ma pointe fût émoussée.
OPHÉLIA. - De mieux en
pire.
HAMLET. - C'est la désillusion
que vous causent tous. les maris... Commence, meurtrier, laisse
là tes pitoyables grimaces, et commence. Allons ! Le corbeau
croasse : Vengeance !.
LUCIANUS. Noires pensées, bras dispos, drogue prête, heure favorable.
L'occasion complice ; pas une créature qui regarde.
Mixture infecte, extraite de ronces arrachées à minuit, Trois fois flétrie, trois fois empoisonnée par l'imprécation (d'Hécate Que ta magique puissance, que tes propriétés terribles Ravagent immédiatement la santé et la vie !
Il verse le poison dans l'oreille
du Roi endormi.
HAMLET. - il l'empoisonne dans
le jardin pour lui prendre ses etats. Son nom est Gonzague. L'histoire
est véritable et écrite dans le plus pur italien.
Vous allez voir tout à l'heure comment le meurtrier obtient
l'amour de la femme de Gonzague.
OPHÉLIA. - Le roi se lève.
HAMLET. - Quoi ! effrayé
par un feu follet ?.
LA REINE. - Comment se trouve
monseigneur ?.
POLONIUS. - Arrêtez la
pièce !.
LE ROI. - Qu'on apporte de la
lumière ! Sortons.
TOUS. - Des lumières ! des lumières ! des lumières !
(Tous sortent, excepté
Hamlet et Horatio.)
HAMLET.
Oui, que le daim blessé fuie et pleure, le cerf épargné folâtre !
Car les uns doivent rire et les autres pleurer.
Ainsi va le monde.
Au cas où la fortune me
ferait faux bond, ne me suffirait-il pas, mon cher, d'une scène
comme celle-là, avec l'addition d'une forêt de plumes
et de deux roses de Provins sur des souliers à crevés,
pour être reçu compagnon dans une meute de comédiens
?.
HORATIO. - Oui, à demi-part.
HAMLET. - Oh ! à part
entière. Car tu le sais, à Damon chéri, Ce
royaume démantelé était à Jupiter
lui-même ; et maintenant celui qui y règne Est un
vrai, un vrai... Baïoque.
HORATIO. - Vous auriez pu rimer.
HAMLET. - ô mon bon Horatio,
je tiendrais mille livres sur la parole du fantôme. As-tu
remarqué ?.
HORATIO. - Parfaitement, monseigneur.
HAMLET. - Quand il a été
question d'empoisonnement ?.
HORATIO. - Je l'ai parfaitement
observé.
HAMLET. - Ah ! Ah !... Allons ! un peu de musique! Allons ! les flageolets.
Car si le roi n'aime pas la comédie, C'est sans doute qu'il ne l'aime pas, pardi !
Entrent Rosencrantz et Guildenstem.
Allons ! de la musique !.
GUILDENSTERN. - Mon bon seigneur,
daignez permettre que je vous dise un mot.
HAMLET. - Toute une histoire,
monsieur.
GUILDENSTERN. - Le roi, monsieur...
HAMLET. - Ah ! oui, monsieur,
qu'est-il devenu ?.
GUILDENSTERN. - il s'est retiré
étrangement indisposé.
HAMLET. - Par la boisson, monsieur
?.
GUILDENSTERN. - Non, monseigneur,
parla colère.
HAMLET. - Vous vous seriez montré
.plus riche de sagesse en allant en instruire le médecin
; car, pour moi, si j'essayais de le guérir, je le plongerais
peut-être dans une plus grande colère.
GUILDENSTERN. - Mon bon seigneur,
soumettez vos discours à quelque logique, et ne vous cabrez
pas ainsi à ma demande.
HAMLET. - Me voici apprivoisé,
monsieur ; parlez.
GUILDENSTERN. - La reine votre
mère, dans la profonde affliction de son âme, m'envoie
auprès de vous.
HAMLET. - Vous êtes le
bienvenu.
GUILDENSTERN. - Non, mon bon
seigneur, cette politesse n'est pas de bon aloi. S'il vous plaît
de me faire une saine réponse, j'accomplirai l'ordre de
votre mère ; sinon, votre pardon et mon retour termineront
ma mission.
HAMLET. - Monsieur, je ne puis...
GUILDENSTERN. - Quoi, monseigneur
?.
HAMLET. - Vous faire une saine
réponse, mon esprit est malade. Mais, monsieur, pour une
réponse telle que je puis la faire, je suis à vos
ordres, ou plutôt, comme vous le disiez, à ceux de
ma mère. Ainsi, sans plus de paroles, venons au fait :
ma mère, dites-vous ?...
ROSENCRANTZ. - Voici ce qu'elle
dit : votre conduite l'a frappée d'étonnement et
de stupeur.
HAMLET. - ô fils prodigieux,
qui peut ainsi étonner sa mère !... Mais cet étonnement
de ma mère n'a-t-il pas de suite aux talons ?. Parlez.
ROSENCRANTZ. - Elle demande à
vous parler dans son cabinet, avant que vous alliez vous coucher.
HAMLET. - Nous lui obéirons,
fût-elle dix fois notre mère. Avez-vous d'autres
paroles à échanger avec nous ?.
ROSENCRANTZ. - Monseigneur, il
fut un temps où vous m'aimiez.
HAMLET. - Et je vous aime encore,
par ces dix doigts filous et voleurs ! .
ROSENCRANTZ. - Mon bon seigneur,
quelle est la cause de votre trouble ?. Vous barrez vous-même
la porte à votre délivrance, en cachant vos peines
à un ami.
HAMLET. - Monsieur, je veux de
l'avancement.
ROSENCRANTZ. - Comment est-ce
possible, quand la voix du roi lui-même vous appelle à
lui succéder en Danemark ?.
HAMLET. - Oui, mais, en attendant, l'herbe pousse, et le proverbe lui-même se moisit quelque peu.
Entrent les acteurs, chacun avec un flageolet.
Ah ! les flageolets ! - Voyons-en
un. Maintenant, retirez vous. (Les acteurs sortent. A Rosencrantz
et à Guildenstem qui lui font signe.) Pourquoi donc cherchez-vous
ma piste, comme si vous vouliez me pousser dans un filet ?.
GUILDENSTERN. - Oh ! Monseigneur,
si mon zèle est trop hardi, c'est que mon amour pour vous
est trop .sincère.
HAMLET. - Je ne comprends pas
bien cela. Voulez-vous jouer de cette flûte?.
GUILDENSTERN. - Monseigneur,
je ne sais pas.
HAMLET. - Je vous en prie.
GUILDENSTERN. - Je ne sais pas,
je vous assure.
HAMLET. - Je vous en supplie.
GUILDENSTERN. - J'ignore même
comment on en touche, monseigneur.
HAMLET. - C'est aussi facile
que de mentir. Promenez les doigts et le pouce sur ces soupapes,
soufflez ici avec la bouche ; et cela proférera la plus
parfaite musique. Voyez ! voici les trous.
GUILDENSTERN. - Mais je ne puis
forcer ces trous à exprimer aucune harmonie. Je n'ai pas
ce talent.
HAMLET. - Eh bien ! voyez maintenant quel peu de cas vous faites de moi. Vous voulez jouer de moi, vous voulez avoir l'air de connaître mes trous, vous voulez arracher l'âme de mon secret, vous voulez me faire résonner tout entier, depuis la note la plus basse jusqu'au sommet de la gamme. Et pourtant, ce petit instrument qui est plein de musique, qui a une voix admirable, vous ne pouvez pas le faire parler. Sang-dieu ! croyez-vous qu'il soit plus aisé de jouer de moi que d'une flûte ?. Prenez-moi pour l'instrument que vous voudrez, vous pourrez bien me froisser, mais vous ne saurez jamais jouer de moi.
Entre Polonius.
Dieu vous bénisse, monsieur
!
POLONIUS. - Monseigneur, la reine
voudrait vous parler, et sur-le-champ.
HAMLET. - Voyez-vous ce nuage
là-bas qui a presque la forme d'un chameau?.
POLONIUS. - Par la messe ! on
dirait que c'est un chameau, vraiment.
HAMLET. - Je le prendrais pour
une belette.
POLONIUS. - Oui, il est tourné
comme une belette.
HAMLET. - Ou comme une baleine.
POLONIUS. - Tout à fait
comme une baleine.
HAMLET. - Alors, j'irai trouver ma mère tout à l'heure...
(A part. ) Ils tirent sur ma raison presque à casser la corde...
J'irai tout à l'heure.
POLONIUS. - Je Vais le lui dire.
(Polonius sort.)
HAMLET. - Tout à l'heure, c'est facile à dire. Laissez-moi, mes amis. (Sortent Guildenstem, Rosencrantz, Horatio.) .
Voici l'heure propice aux sorcelleries
nocturnes, où les tombes bâillent, et où l'enfer
lui-même souffle la contagion sur le monde. Maintenant,
je pourrais boire du sang tout chaud, et faire une de ces actions
amères que le jour tremblerait de regarder. Doucement !
Chez ma mère, maintenant ! ô mon coeur, garde ta
nature ; que jamais l'âme de Néron n'entre dans cette
ferme poitrine ! Soyons inflexible, mais non dénaturé
; ayons des poignards dans la voix, mais non. à la main.
Qu'en cette affaire ma langue et mon âme soient hypocrites
! Quelques menaces qu'il y ait dans mes paroles, ne consens jamais,
mon âme, à les sceller de l'action. (Il sort. )
LE ROI. - Je ne l'aime pas. Et
puis il n'y a point de sûreté pour nous à
laisser sa folie errer. Donc tenez-vous prêts ; je vais
sur-le-champ expédier votre commission, et il partira avec
vous pour l'Angleterre : la sûreté de notre empire
est incompatible avec les périlleux hasards qui peuvent
surgir à toute heure de ses accès lunatiques.
GUILDENSTERN. - Nous allons nous
préparer. C'est un scrupule religieux et sacré de
veiller au salut des innombrables existences qui se nourrissent
de la vie de Votre Majesté.
ROSENCRANTZ. - Une existence isolée et particulière est tenue de se couvrir de toute, la puissante armure de l'âme contre le malheur ; à plus forte raison une vie au souffle de laquelle sont suspendues et liées tant d'autres existences. Le décès d'une Majesté n'est pas la mort d'un seul :
comme l'abîme, elle attire
à elle ce qui est près d'elle. C'est une roue colossale
fixée sur le sommet de la plus haute montagne, et dont
dix mille menus morceaux, adaptés et joints, forment les
rayons gigantesques : quand elle tombe, tous ces petits fragments
sont, par une conséquence minime, entraînés
dans sa ruine bruyante. Un roi ne rend jamais le dernier soupir
que dans le gémissement de tout un peuple.
LE ROI. - Equipez-vous, je vous
prie, pour ce pressant voyage ; car nous voulons enchaîner
cet épouvantail qui va maintenant d'un pas trop libre.
ROSENCRANTZ et GUILDENSTERN. - Nous allons nous hâter. (Sortent Rosencrantz et Guildenstem.)
Entre Polonius.
POLONIUS. - Monseigneur, il se
rend dans le cabinet de sa mère : je vais me glisser derrière
la tapisserie pour écouter la conversation. Je garantis
qu'elle va le tancer vertement ; mais, comme vous l'avez dit,
et dit très sagement, il est bon qu'une autre oreille que
celle d'une mère, car la nature rend les mères partiales...
recueille ses précieuses révélations. Adieu,
mon suzerain ! J'irai vous voir avant que vous vous mettiez au
lit, pour vous dire ce que je saurai.
LE ROI. - Merci, mon cher seigneur ! (Sort Polonius.) Oh ! ma faute fermente; elle infecte le ciel même ; elle porte avec elle la première, la plus ancienne malédiction, celle du fratricide !... Je ne puis pas prier, bien que le désir m'y pousse aussi vivement que la volonté ; mon crime est plus fort que ma forte intention ; comme un homme obligé à deux devoirs, je m'arrête ne sachant par lequel commencer, et je les néglige tous deux. Quoi ! quand sur cette main maudite le sang fraternel ferait une couche plus épaisse qu'elle-même, est-ce qu'il n'y a pas assez de pluie dans les cieux cléments pour la rendre blanche comme neige ?. A quoi sert la pitié, si ce n'est à affronter le visage du crime ?.
Et qu'y a-t-il dans la prière, si.ce n'est cette double vertu de nous retenir avant la chute, ou de nous faire pardonner après ?. Levons donc les yeux ; ma faute est passée. Oh ! mais quelle forme de prière peut convenir à ma situation ?... Pardonnez-moi mon meurtre hideux !... Cela est impossible, puisque je suis encore en possession des objets pour lesquels j'ai commis le meurtre : ma couronne, ma puissance, ma femme. Peut-on être pardonné sans réparer l'offense ?. Dans les voies corrompues de ce monde, la main dorée du crime peut faire dévier la justice ; et l'on a vu souvent le gain criminel lui-même servir à acheter la loi.
Mais il n'en est pas ainsi là-haut : là, pas de chicane ; là, l'action se poursuit dans toute sa sincérité ; et nous sommes obligés nous-mêmes, dussent nos fautes démasquées montrer les dents, de faire notre déposition. Quoi donc ! qu'ai-je encore à faire ?. Essayer ce que peut le repentir ?.
Que ne peut-il pas ?. Mais aussi, que peut-il pour celui qui ne peut pas se repentir ?. ô situation misérable ! ô conscience noire comme la mort ! ô pauvre âme engluée, qui, en te débattant pour être libre, t'engages de plus en plus !
Au secours, anges, faites un effort ! Pliez, genoux inflexibles ! Et toi, coeur, que tes fibres d'acier soient tendres comme les nerfs d'un enfant nouveau-né ! Puisse tout bien finir ! ( Il se met à genoux à l'écart.)
Entre Hamlet.
HAMLET. - Je puis agir à présent ! Justement il est en prière ! Oui, je vais agir à présent. Mais alors il va droit au ciel ; et est-ce ainsi que je suis vengé ?. Voilà qui mérite réflexion. Un misérable tue mon père ; et pour cela, moi, son fils unique, j'envoie ce misérable au ciel ! Ah ! c'est une faveur, une récompense, non une vengeance. Il a pris mon père crûment, tout bourré de pain, avec tous ses péchés épanouis, dans la luxuriance du mois de mai. Et qui sait, hormis le ciel, quelles charges pèsent sur lui ?.
D'après nos données
et nos conjectures, elles doivent être accablantes. Serait-ce
donc me venger que de surprendre celui-ci au moment où
il purifie son âme, quand il est en mesure et préparé
pour le voyage ?. Non. Arrête, mon épée !
Réserve-toi pour un coup plus horrible : quand il sera
saoul et endormi, ou dans ses colères, ou dans les plaisirs
incestueux de son lit ; en train de jouer ou de jurer, ou de faire
une action qui n'ait pas même l'arrière-goût
du salut. Alors culbute-le de façon que ses talons ruent
vers le ciel, et que son âme soit aussi damnée, aussi
noire, que l'enfer où elle ira. Ma mère m'attend.
(Se tournant vers le Roi. ) Ce palliatif-là ne fait que
prolonger tes jours malades. (Il sort. le Roi se lève,
et s'avance. ).
LE ROI. - Mes paroles s'envolent ; mes pensées restent en bas. Les paroles sans les pensées ne vont jamais au ciel.
(Il sort. )
POLONIUS. - Il va venir à
l'instant. Grondez-le à fond, voyez-vous ! Dites-lui que
ses escapades ont été trop loin pour qu'on les supporte,
et que Votre Grâce s'est interposée entre lui et
une chaude colère. Je m'impose silence dès à
présent. Je vous en prie, menez-le rondement.
HAMLET, derrière le théâtre.
- Mère ! fière ! mère !.
LA REINE. - Je vous le promets. Confiez-vous à moi.
Eloignez-vous : je l'entends venir. (Polonius se cache.)
Entre Hamlet.
HAMLET. - Me voici, mère
! De quoi s'agit-il ?.
LA REINE. - Hamlet, tu as gravement
offensé ton père.
HAMLET. - Mère, vous avez
gravement offensé mon père.
LA REINE. - Allons, allons !
votre réponse est le langage d'un extravagant.
HAMLET. - Tenez, tenez ! votre
question est le langage d'une coupable.
LA REINE. - Eh bien ! Qu'est-ce
à dire, Hamlet ?.
HAMLET. - Que me voulez-vous
?.
LA REINE. - Avez-vous oublié
qui je suis ?.
HAMLET. - Non, sur la sainte
croix ! non. Vous êtes la reine, la femme du frère
de votre mari ; et, plût à Dieu qu'il en fût
autrement ! Vous êtes ma mère.
LA REINE. - Eh bien ! je vais
vous envoyer des gens qui sauront vous parler.
HAMLET. - Allons, allons ! asseyez-vous
; vous ne bougerez pas, vous ne sortirez pas, que je ne vous aie
présenté un miroir où vous puissiez voir
la partie la plus intime de vous-même.
LA REINE. - Que veux-tu faire
?. Veux-tu m'assassiner ?. Au secours ! au secours ! holà
!.
POLONIUS, derrière la
tapisserie. - Quoi donc ?. Holà ! au secours !.
HAMLET, dégainant. - Tiens
! un rat ! (Il donne un coup d'épée dans la tapisserie.)
Mort ! Un ducat, qu'il est mort !.
POLONIUS, derrière la
tapisserie. - Oh ! je suis tué. (Il tombe, et meurt. ).
LA REINE. - ô mon Dieu,
qu'as-tu fait ?.
HAMLET. - Ma foi ! je ne sais
pas. Est-ce le roi ?. (Il soulève la tapisserie, et traîne
le corps de Polonius.)
LA REINE. - Oh ! quelle action
insensée et sanglante !.
HAMLET. - Une action sanglante
! presque aussi mauvaise, ma bonne mère, que de tuer un
roi et d'épouser son frère.
LA REINE. - Que de tuer un roi
?.
HAMLET. - Oui, madame, ce sont
mes paroles. (A Polonius.) Toi, misérable impudent, indiscret
imbécile, adieu ! Je t'ai pris pour un plus grand que toi;
subis ton sort. Tu sais maintenant que l'excès de zèle
a son danger. (A sa mère.) Cessez de vous tordre les mains
! Silence ! Asseyez-vous, que je vous torde le coeur ! Oui, j'y
parviendrai, s'il n'est pas d'une étoffe impénétrable;
si l'habitude du crime ne l'a pas fait de bronze et rendu inaccessible
au sentiment.
LA REINE. - Qu'ai-je fait, pour
que ta langue me flagelle de ce bruit si rude?.
HAMLET. - Une action qui flétrit
la rougeur et la grâce de la pudeur, qui traite la vertu
d'hypocrite, qui enlève la rose au front pur de l'amour
innocent et y fait une plaie, qui rend les voeux du mariage aussi
faux que les serments du .joueur ! Oh ! une action qui du corps
du contrat arrache l'esprit, et fait de la religion la plus douce
une rapsodie de mots. La face du ciel en flamboie, et la terre,
cette masse solide et compacte, prenant un aspect sinistre comme
à l'approche du jugement, .a l'âme malade de cette
action.
LA REINE. - Hélas ! quelle
est l'action qui gronde si fort dans cet exorde foudroyant ?.
HAMLET. - Regardez cette peinture-ci,
et celle-là. Ce sont les portraits des deux frères.
Voyez quelle grâce respirait sur ce visage ! les boucles
d'Hypérion ! le front de Jupiter lui-même ! l'oeil
pareil à celui de Mars pour la menace ou le commandement
! l'attitude comme celle du héraut Mercure, quand il vient
de se poser sur une colline à fleur de ciel ! Un ensemble,
une forme, vraiment, où' chaque dieu semblait avoir mis
son sceau, pour donner au monde le type de l'homme ! c'était
votre mari. Regardez maintenant, à côté ;
c'est votre mari : mauvais grain gâté, fratricide
du bon grain. Avez-vous des yeux ?. Avez-vous pu renoncer à
vivre sur ce sommet splendide pour vous vautrer dans ce marais
?. Ah ! avez-vous des yeux ?. Vous ne pouvez pas appeler cela
de l'amour ; car, à votre âge, le sang le plus ardent
s'apprivoise, devient humble, et suit la raison. (Montrant les
deux tableaux.) Et quel être raisonnable voudrait passer
de ceci à ceci ?. Vous êtes sans doute douée
de perception ; autrement vous ne seriez pas douée de mouvement
: mais sans doute la perception est paralysée en vous :
car la folie ne ferait pas une pareille erreur ; la perception
ne s'asservit pas au délire à ce point ; elle garde
assez de discernement pour remarquer une telle différence.
Quel diable vous a ainsi attrapée à colin-maillard
?. La vue sans le toucher, le toucher sans la vue, l'ouïe
sans les mains et sans les yeux, l'odorat seul, une partie même
malade d'un de nos sens, ne serait pas à ce point stupide.
ô honte ! où est ta rougeur ?. Enfer rebelle, si
tu peux te mutiner ainsi dans les os d'une matrone, la vertu ne
sera plus pour la jeunesse brûlante qu'une cire toujours
fusible à sa flamme. Qu'on ne proclame plus le déshonneur
de quiconque est emporté par une passion ardente, puisque
les frimas eux-mêmes prennent feu si vivement et que la
raison prostitue le désir ! .
LA REINE. - Oh ! ne parle plus,
Hamlet. Tu tournes mes regards au fond de mon âme ; et j'y
vois des taches si noires et si tenaces que rien ne peut les effacer.
HAMLET. - Et tout cela, pour
vivre dans la sueur fétide d'un lit immonde, dans une étuve
d'impureté, mielleuse, et faisant l'amour sur un sale fumier!.
LA REINE. - Oh ! ne me parle
plus : ces paroles m'entrent dans l'oreille comme autant de poignards
; assez, mon doux Hamlet !
HAMLET. - Un meurtrier! un scélérat
! un maraud! dîme vingt fois amoindrie de votre premier
seigneur ! un bouffon de roi ! un coupe-bourse de l'empire et
du pouvoir, qui a volé sur une planche le précieux
diadème et l'a mis dans sa poche !.
LA REINE. - Assez !. Entre le
spectre.
HAMLET. - Un roi de chiffons
et de tréteaux !... Sauvez-moi et couvrez-moi de vos ailes,
vous, célestes gardes ! (Au spectre.) Que voulez-vous,
gracieuse figure ?.
LA REINE. - Hélas ! il
est fou !
HAMLET. - Ne venez-vous pas gronder
votre fils tardif de différer, en laissant périmer
le temps et la passion, l'importante exécution de vos ordres
redoutés ?. Oh ! dites !.
LE SPECTRE. - N'oublie pas :
cette visitation n'a pour but que d'aiguiser ta volonté
presque émoussée. Mais regarde! la stupeur accable
ta mère. Oh ! interpose-toi dans cette lutte entre elle
et son âme ! Plus le corps est faible, plus la pensée
agit fortement. Parle-lui, Hamlet.
HAMLET. - Qu'avez-vous, madame
?.
LA REINE. - Hélas ! qu'avez-vous
vous-même ?. Pourquoi vos yeux sont-ils fixés dans
le vide, et échangez-vous des paroles avec l'air impalpable
?. Vos esprits regardent avec effarement par vos yeux ; et, comme
des soldats réveillés par l'alarme, vos cheveux,
excroissances animées, se lèvent de leur lit et
se dressent. ô mon gentil fils, jette sur la flamme brûlante
de ta fureur quelques froides gouttes de patience. Que regardez-vous
?.
HAMLET. - Lui ! lui ! Regardez
comme sa lueur est pâle ! Une pareille forme, prêchant
une pareille cause à des pierres, les rendrait sensibles.
(Au spectre.) Ne me regardez pas, de peur que l'attendrissement
ne change ma résolution opiniâtre. L'acte que j'ai
à faire perdrait sa vraie couleur : celle du sang, pour
celle des larmes.
LA REINE. - A qui dites-vous
ceci ?.
HAMLET. - Ne voyez-vous rien
là ?.
LA REINE. - Rien du tout ; et
pourtant je vois tout ce qui est ici.
HAMLET. - N'avez-vous rien entendu
?.
LA REINE. - Non, rien que nos
propres paroles.
HAMLET. - Tenez, regardez, là
! Voyez comme il se dérobe. Mon père, vêtu
comme de son vivant ! Regardez, le voilà justement qui
franchit le portail. (Sort le spectre.).
LA REINE. - Tout cela est forgé
par votre cerveau : le délire a le don de ces créations
fantastiques.
HAMLET. - Le délire ! Mon pouls, comme le vôtre, bat avec calme et fait sa musique de santé. Ce n'est point une folie que j'ai proférée. Voulez-vous en faire l'épreuve : je vais tout vous redire. Un fou n'aurait pas cette mémoire.
Mère, au nom de la grâce,
ne versez pas en votre âme le baume de cette illusion que
c'est ma folie qui parle, et non votre faute ; vous ne feriez
que fermer et cicatriser l'ulcère, tandis que le mal impur
vous minerait toute intérieurement de son infection invisible.
Confessez-vous au ciel ; repentez-vous du passé ; prévenez
l'avenir, et ne couvrez pas les mauvaises herbes d'un fumier qui
les rendra plus vigoureuses. Pardonne-moi ces paroles, à
ma vertu ! car, au milieu d'un monde devenu poussif à force
d'engraisser, il faut que la vertu même demande pardon au
vice, il faut qu'elle implore à genoux la grâce de
lui faire du bien.
LA REINE. - ô Hamlet !
tu m'as brisé le coeur en deux.
HAMLET. - Oh ! rejetez-en la mauvaise moitié, et vivez, purifiée, avec l'autre. Bonne nuit ! mais n'allez, pas au lit de mon oncle. Affectez la vertu, si vous ne l'avez pas.
L'habitude, ce monstre qui dévore tout sentiment, ce démon familier, est un ange en ceci que, pour la pratique des belles et bonnes actions, elle nous donne aussi un froc, une livrée facile à mettre. Abstenez-vous cette nuit : cela rendra un peu plus aisée l'abstinence prochaine. La suivante sera plus aisée encore ; car l'usage peut presque changer l'empreinte de la nature ; il peut dompter le démon, ou le rejeter avec une merveilleuse puissance.
Encore une fois, bonne nuit ! Et quand vous désirerez pour vous la bénédiction du ciel, je vous demanderai la vôtre.
(Montrant Polonius.) Quant à ce seigneur, j'ai du repentir ; mais les cieux ont voulu nous punir tous deux, lui par moi, moi par lui, en me forçant à être leur ministre et leur fléau.
Je me charge de lui, et je suis
prêt à répondre de la mort que je lui ai donnée.
Allons, bonne nuit, encore ! Il faut que je sois cruel, rien que
pour être humain. Commencement douloureux ! Le pire est
encore à venir. Encore un mot, bonne dame !.
LA REINE. - Que dois-je faire
?.
HAMLET. - Rien, absolument rien
de ce que je vous ai dit. Que le roi, tout gonflé, vous
attire de nouveau au lit ; qu'il vous pince tendrement la joue;
qu'il vous appelle sa souris ; et que, pour une paire de baisers
fétides, ou en vous chatouillant le cou de ses doigts damnés,
il vous amène à lui révéler toute
cette affaire, à lui dire que ma folie n'est pas réelle,
qu'elle n'est qu'une ruse ! Il sera bon que vous le lui appreniez.
Car une femme, qui n'est qu'une reine, belle, sensée, sage,
pourrait-elle cacher à ce crapaud, à cette chauve-souris,
à ce matou, d'aussi précieux secrets ?. Qui le pourrait?.
Non ! En dépit du bon sens et de la discrétion,
ouvrez la cage sur le toit de la maison, pour que les oiseaux
s'envolent ; et vous, comme le fameux singe, pour en faire l'expérience,
glissez-vous dans la cage, et cassez-vous le cou en tombant.
LA REINE. - Sois sûr que,
si les mots sont faits de souffle, et si le souffle est fait de
vie, je n'ai pas de vie pour souffler mot de ce que tu m'as dit.
HAMLET. - il faut que je parte
pour l'Angleterre. Vous le savez ?.
LA REINE. - Hélas ! je
l'avais oublié : c'est décidé.
HAMLET, à part. - il y a des lettres cachetées, et mes deux condisciples, auxquels je me fie comme à des vipères prêtes à mordre, portent les dépêches ; ce sont eux qui doivent me frayer le chemin et m'attirer au guet-apens.
Laissons faire : c'est un plaisir
de faire sauter l'ingénieur avec son propre pétard
: j'aurai du malheur si je ne parviens pas à creuser d'une
toise au-dessous de leur mine, et à les lancer dans la
lune. Oh ! ce sera charmant de voir ma contre-mine rencontrer
tout droit leur projet. (Montrant Polonius.) Commençons
nos paquets par cet homme, et fourrons ses entrailles dans la
chambre voisine. Mère, bonne nuit ! Vraiment ce conseiller
est maintenant bien tranquille, bien discret, bien grave, lui
qui, vivant, était un drôle si niais et si bavard.
Allons, monsieur, finissons-en avec vous. Bonne nuit, ma mère
! (La Reine sort d'un côté ; Hamlet, d'un autre,
en traînant le corps de Polonius.).
LE ROI. - il y a une cause à
ces soupirs, à ces palpitations profondes : il faut que
vous l'expliquiez ; il convient que nous la connaissions. Où
est votre fils ?.
LA REINE, à Rosencrantz
et à Guildenstem. - Laissez-nous ici un moment. (Rosencrantz
et Guildenstem sortent. ) Ah ! mon bon seigneur, qu'ai-je vu cette
nuit !.
LE ROI. - Quoi donc, Gertrude
?... Comment est Hamlet ?.
LA REINE. - Fou comme la mer
et comme la tempête, quand elles luttent à qui sera
la plus forte. Dans un de ses accès effrénés,
entendant remuer quelque chose derrière la tapisserie,
il a fait siffler son épée en criant : "Un
rat ! un rat ! " et, dans le trouble de sa cervelle, il a
tué sans le voir le bon vieillard.
LE ROI. - ô accablante
action ! Nous aurions eu le même sort, si nous avions été
là. Sa liberté est pleine de menaces pour tous,
pour vous-même, pour nous, pour le premier venu. Hélas
! qui répondra de cette action sanglante?. C'est sur nous
qu'elle retombera, sur nous dont la prévoyance aurait dû
tenir de près et isoler du monde ce jeune fou. Mais telle
était notre tendresse, que nous n'avons pas voulu comprendre
la chose la p.lus raisonnable. Nous avons fait comme l'homme atteint
d'une maladie hideuse, qui, par crainte de la divulguer, lui laisse
dévorer sa vie jusqu'à la moelle. Où est-il
allé ?.
LA REINE. - Mettre à l'écart
le corps qu'il a tué. Dans sa folie même, comme l'or
dans un gisement de vils métaux, son âme reste pure.
Il pleure sur ce qu'il a fait.
LE ROI. - ô Gertrude, sortons ! Dès que le soleil aura touché les montagnes, nous le ferons embarquer. Quant à cette odieuse action, il nous faudra toute notre majesté et notre habileté pour la couvrir et l'excuser. Holà ! Guildenstem ! (Rentrent Rosencrantz et Guildenstem.) Mes amis, prenez du renfort. Hamlet, dans sa folie, a tué Polonius, et l'a traîné hors du cabinet de sa mère. Allez le trouver, parlez-lui nettement, et transportez le corps dans la chapelle. Je vous en prie, hâtez-vous. (Sortent Rosencrantz et Guildenstem.) Viens, Gertrude. Nous allons convoquer nos amis les plus sages pour leur faire savoir ce que nous comptons faire, et l'imprudence qui a été commise. Ainsi la calomnie qui traverse le monde, comme un canon atteint la cible de son boulet empoisonné, pourra manquer notre nom, et ne frapper que l'air invulnérable. Oh ! partons... Mon âme est pleine de discorde et d'épouvante.
(Ils sortent. )
VOIX, derrière le théâtre.
- Hamlet ! seigneur Hamlet !.
HAMLET. - Quel est ce bruit ?.
Qui appelle Hamlet ?. Oh ! on vient ici ! (Entrent Rosencrantz
et Guildenstem.).
ROSENCRANTZ. - Qu'avez-vous fait
du cadavre, monseigneur ?.
HAMLET. - Confondu avec la poussière
dont il est parent.
ROSENCRANTZ. - Dites-nous où
il est, que nous puissions le retirer et le porter à la
chapelle.
HAMLET. - N'allez pas croire
cela.
ROSENCRANTZ. - Quoi ?.
HAMLET. - Que je puisse garder
votre secret, et pas le mien. Et puis, être questionné
par une éponge ! Quelle réponse peut lui faire le
fils d'un roi?.
ROSENCRANTZ. - Me prenez-vous
pour une éponge, monseigneur ?.
HAMLET. - Oui, monsieur, une éponge qui absorbe les grâces du roi, ses récompenses, son autorité. Du reste, de tels officiers finissent par rendre au roi les plus grands services. Il les garde comme un singe garde des noix, dans le coin de sa mâchoire, pour les mâcher avant de les avaler. Quand il aura besoin de ce que vous aurez glané, il n'aura qu'à vous presser, éponges, et vous redeviendrez à sec.
ROSENCRANTZ. - Je ne vous comprends
pas, monseigneur.
HAMLET. - J'en suis bien aise.
Un méchant propos se niche dans une sotte oreille.
ROSENCRANTZ. - Monseigneur, vous
devez nous dire où est le corps, et venir avec nous chez
le roi.
HAMLET. - Le corps est avec le
roi, mais le roi n'est pas avec le corps. Le roi est une créature...
GUILDENSTERN. - Une créature,
monseigneur ?.
HAMLET. - De rien. Conduisez-moi
vers lui. Nous allons jouer à cache-cache.
LE ROI. - J'ai envoyé à sa recherche et à la découverte du corps. (A part.) Combien il est dangereux que cet homme soit libre ! Pourtant ne le soumettons pas à la loi rigoureuse : il est adoré de la multitude en délire, qui aime, non par le jugement, mais par les yeux ; et, dans ce cas-là, c'est le châtiment du criminel qu'elle pèse, jamais le crime.
Pour que tout se passe doucement et sans bruit, il faut que cet embarquement soudain paraisse une décision réfléchie.
Aux maux désespères il faut des remèdes désespérés.
Entre Rosencrantz. ou il n'en
faut pas du tout. Eh bien ! que s'est-il passé?.
ROSENCRANTZ. - Où le cadavre
est déposé, monseigneur, c'est ce que nous n'avons
pu savoir de lui.
LE ROI. - Mais où est-il
lui-même ?.
ROSENCRANTZ. - ici près,
monseigneur; gardé, en attendant votre bon plaisir.
LE ROI. - Amenez-le devant nous.
ROSENCRANTZ. - Holà ! Guildenstern, amenez monseigneur.
Entrent Hamlet et Guildenstem.
LE ROI. - Eh bien ! Hamlet, où
est Polonius ?.
HAMLET. - A souper.
LE ROI. - A souper ! Où
donc ?.
HAMLET. - Quelque part où
il ne mange pas, mais où il est mangé : une certaine
réunion de vers politiques est attablée autour de
lui. Le ver, voyez-vous, est votre empereur pour la bonne chère.
Nous engraissons toutes les autres créatures pour nous
engraisser et nous nous engraissons nous-mêmes pour les
infusoires. Le roi gras et le mendiant maigre ne sont qu'un service
différent, deux plats pour la même table. Voilà
la fin.
LE ROI. - Hélas ! hélas
!.
HAMLET. - Un homme peut pêcher
avec un ver qui a mangé d'un roi, et manger du poisson
qui s'est nourri de ce ver.
LE ROI. - Que veux-tu dire par
là ?.
HAMLET. - Rien. Je veux seulement
vous montrer comment un roi peut faire un voyage à travers
les boyaux d'un mendiant.
LE ROI. - Où est Polonius
?.
HAMLET. - Au ciel. Envoyez-y
voir : si votre messager ne l'y trouve pas, cherchez-le vous-même
dans l'endroit opposé. Mais, ma foi ! si vous ne le trouvez
pas d'ici à un mois, vous le flairerez en montant l'escalier
de la galerie.
LE ROI, à des gens de
sa suite. - Allez l'y chercher.
HAMLET. - il attendra que vous
veniez. (Les gens sortent.).
LE ROI. - Hamlet, dans l'intérêt
de ta santé, qui nous est aussi chère que nous est
douloureux ce que tu as fait, ton action exige que tu partes.
d'ici avec la rapidité de l'éclair. Va donc te préparer.
Le navire est prêt, et le vent vient à l'aide ; tes
compagnons t'attendent, et tout est disposé pour ton voyage
en Angleterre.
HAMLET. - En Angleterre ?.
LE ROI. - Oui, Hamlet.
HAMLET. - C'est bien.
LE ROI. - Tu parles comme si
tu connaissais nos projets.
HAMLET. - Je vois un chérubin
qui les voit. Mais, allons en Angleterre ! Adieu, chère
mère !
LE ROI. - Et ton père
qui t'aime, Hamlet ?.
HAMLET. - Ma mère ! Père
et mère, c'est mari et femme; mari et femme, c'est même
chair. Donc, ma mère ! En Angleterre, allons ! (Il sort.).
LE ROI, à Rosencrantz et à Guildenstem. - Suivez-le pas à pas ; attirez-le vite à bord. Pas de délai ! Je le veux parti ce soir. Allez ! J'ai expédié et scellé tout ce qui se rapporte à l'affaire. Hâtez-vous, je vous prie. (Sortent Rosencrantz et Guildenstem.) Et maintenant, frère d'Angleterre, si tu estimes mon amitié autant que te le conseille ma grande puissance, s'il est vrai que tu portes encore, vive et rouge, la cicatrice faite par l'épée danoise, et que tes libres terreurs nous rendent hommage... tu n'accueilleras pas froidement notre message souverain, qui exige formellement, par lettres pressantes, la mort immédiate d'Hamlet. Obéis, Angleterre ! car il me brûle le sang comme la fièvre, et il faut que tu me guérisses. Jusqu'à ce que je sache la chose faite, quoi qu'il m'arrive, la joie ne me reviendra jamais.
(Il sort.).
FORTINBRAS. - Allez, capitaine,
saluer de ma part le roi danois. Dites-lui qu'avec son agrément,
Fortinbras réclame l'autorisation promise pour passer à
travers son royaume. Vous savez où est le rendez-vous.
Si Sa Majesté veut quelque chose de nous, nous irons lui
rendre hommage en personne ; faites-le-lui savoir.
LE CAPITAINE. - J'obéirai,
monseigneur.
FORTINBRAS. - Avancez avec précaution. (Fortinbras et son année sortent.)
Entrent Hamlet, Rosencrantz,
Guildenstem.
HAMLET. - A qui sont ces forces,
mon bon monsieur ?.
LE CAPITAINE. - A la Norvège,
monsieur.
HAMLET. - Où sont-elles
dirigées, monsieur, je vous prie ?.
LE CAPITAINE. - Contre certain
point de la Pologne.
HAMLET. - Qui les commande, monsieur
?.
LE CAPITAINE. - Le neveu du vieux
roi de Norvège, Fortinbras.
HAMLET. - Marche-t-il au coeur
de la Pologne, monsieur, ou sur quelque frontière ?. '
LE CAPITAINE. - A parler vrai, et sans exagération, nous
allons conquérir un petit morceau de terre qui a un revenu
purement nominal. Pour cinq ducats, cinq, je ne le prendrais pas
à ferme ; et ni la Norvège, ni la Pologne n'en retireraient
un profit plus beau, s'il était vendu en toute propriété.
HAMLET. - Eh bien ! alors, les
Polonais ne le défendront jamais.
LE CAPITAINE. - Si il y a déjà
une garnison.
HAMLET. - Deux mille âmes
et vingt mille ducats ne suffiront pas à décider
la question de ce fétu. Voilà un abcès causé
par trop d'abondance et de paix, qui crève intérieurement,
et qui, sans montrer de cause apparente, va faire mourir son homme...
Je vous remercie humblement, monsieur.
LE CAPITAINE. - Dieu soit avec
Vous, monsieur ! (Sort le capitaine.).
ROSENCRANTZ. - Vous plaît-il
de repartir, monseigneur ?.
HAMLET. - Je serai avec vous dans un instant. Marchez un peu en avant. (Sortent Rosencrantz et Guildenstem.) Comme toutes les circonstances déposent contre moi !
Comme elles éperonnent ma vengeance rétive ! Qu'est-ce que l'homme, si le bien suprême, l'aubaine de sa vie est uniquement de dormir et de manger?...
Une bête, rien de plus. Certes celui qui nous a faits avec cette vaste intelligence, avec ce regard dans le passé et dans l'avenir, ne nous a pas donné cette capacité, cette raison divine, pour qu'elles moisissent en nous inactives. Eh bien ! est-ce l'effet d'un oubli bestial ou d'un scrupule poltron qui me fait réfléchir trop précisément aux conséquences, réflexion qui, mise en quatre, contient un quart de sagesse et trois quarts de lâcheté ?... Je ne sais pas pourquoi j'en suis encore à me dire : Ceci est à faire ; puisque j'ai motif, volonté, force et moyen de le faire. Des exemples, gros comme la terre, m'exhortent : témoin cette armée aux masses imposantes, conduite par un prince délicat et adolescent, dont le courage, enflé d'une ambition divine, fait la grimace à l'invisible événement, et qui expose une existence mortelle et fragile à tout ce que peuvent oser la fortune, la mort et le danger, pour une coquille d'oeuf !...
La grandeur vraie n'est pas de s'agiter sans cause majeure, c'est de trouver dans un fétu un noble motif de querelle, quand l'honneur est en jeu. Que suis-je donc moi qui ai l'assassinat d'un père, le déshonneur d'une mère, pour exciter ma raison et mon sang, et qui laisse tout dormir?.
Tandis qu'à ma honte je vois vingt mille hommes marcher à une mort imminente, et, pour une fantaisie, pour une gloriole, aller au sépulcre comme au lit, se battant pour un champ, où il leur est impossible de se mesurer tous et qui est une tombe trop étroite pour couvrir les tués ! Oh!
que désormais mes pensées
soient sanglantes, pour n'être pas dignes du néant
! (Il sort.)
LA REINE. - Je ne Veux pas lui
parler.
LE GENTILHOMME. - Elle est exigeante
; pour sûr, elle divague ; elle est dans un état
à faire pitié.
LA REINE. - Que veut-elle ?.
LE GENTILHOMME. - Elle parle
beaucoup de son père ; elle dit qu'elle sait qu'il n'y
a que fourberies en ce monde ; elle soupire et se bat la poitrine
; elle frappe du pied avec rage pour un fétu ; elle dit
des choses vagues qui n'ont de sens qu'à moitié.
Son langage ne signifie rien ; et cependant, dans son incohérence,
il fait réfléchir ceux qui l'écoutent : on
en cherche la suite, et on relie par la pensée les mots
décousus. Les clignements d'yeux, les hochements de tête,
les gestes qui l'accompagnent, feraient croire vraiment qu'il
y a là une pensée bien douloureuse, quoique non
arrêtée.
HORATIO. - Il serait bon de lui
parler ; car elle pourrait semer de dangereuses conjectures dans
les esprits féconds en mal.
LA REINE. - Qu'elle entre ! (Sort Horatio.) Telle est la vraie nature du péché: à mon âme malade la moindre niaiserie semble le prologue d'un grand malheur. Le crime est si plein de maladroite méfiance, qu'il se divulgue lui-même par crainte d'être divulgué.
Horatio rentre avec Ophélia.
OPHÉLIA. - Où est
la belle Majesté du Danemark ?.
LA REINE. - Qu'y a-t-il, Ophélia
?.
OPHÉLIA, chantant.
Comment puis-je reconnaître
votre amoureux D'un autre ?. A son chapeau de coquillage, à
son bâton, A ses sandales.
LA REINE. - Hélas ! dame
bien-aimée, que signifie cette chanson ?.
OPHÉLIA. - Vous dites ?. Eh bien ! attention, je vous prie ! (Elle chante. )
Il est mort et parti, Madame, Il est mort et parti.
A sa tête une motte de
gazon vert, A ses talons une pierre.
LA REINE. - Mais voyons, Ophélia
!
OPHÉLIA. - Attention, je vous prie ! (Elle chante.)
Son linceul blanc comme la neige des monts...
Entre le Roi.
LA REINE, au Roi. - Hélas
! regardez, seigneur.
OPHÉLIA, Continuant.
Est tout garni de suaves fleurs.
Il est allé au tombeau
sans recevoir l'averse Des larmes de l'amour.
LE ROI. - Comment allez-vous,
jolie dame ?.
OPHÉLIA. - Bien. Dieu
vous récompense ! On dit que la chouette a été
jadis la fille d'un boulanger. Seigneur, nous savons ce que nous
sommes, mais nous ne savons pas ce que nous pouvons être.
Que Dieu soit à votre table !.
LE ROI. - Quelque allusion à
son père !.
OPHÉLIA. - Ne parlons plus de cela, je vous prie ; mais quand on vous. demandera ce que cela signifie, répondez :
(elle chante)
Bonjour! c'est la Saint-Valentin.
Tous sont levés de grand matin.
Me voici, vierge, à votre fenêtre, Pour être votre Valentine.
Alors, il se leva et mit ses
habits, Et ouvrit la porte de sa chambre ; Et vierge elle y entra,
et puis jamais vierge elle n'en sortit.
LE ROI. - Jolie Ophélia
!.
OPHÉLIA. - En vérité, je finirai sans blasphème.
Par Jésus ! par sainte Charité !.
Au secours ! Ah ! fi ! quelle honte !
Tous les jeunes gens font ça, quand ils en viennent là.
Par Priape, ils sont à blâmer !
Avant de me chiffonner, dit-elle,
Vous me promîtes de m'épouser. C'est ce que j'aurais
fait, par ce beau soleil là-bas, Si tu n'étais venue
dans mon lit.
LE ROI. - Depuis combien de temps
est-elle ainsi ?.
OPHÉLIA. - J'espère que tout ira bien. il faut avoir de la patience ; mais je ne puis m'empêcher de pleurer, en pensant qu'ils l'ont mis dans une froide terre. M'on frère le saura ; et sur ce, je vous remercie de votre bon conseil.
Allons, mon coche ! Bonne nuit,
mes dames ; bonne nuit, mes douces dames; bonne nuit, bonne nuit
! (Elle sort.).
LE ROI, à Horatio. - Suivez-la de près ; veillez bien sur elle, je vous prie. (Horatio sort. ) Oh ! c'est le poison d'une profonde douleur ; il jaillit tout entier de la mort de son père. ô Gertrude, Gertrude, quand les malheurs arrivent, ils ne viennent pas en éclaireurs solitaires, mais en bataillons. D'abord, c'était le meurtre de son père ; puis le départ de votre fils, auteur par sa propre violence de son juste exil. Maintenant, voici le peuple boueux qui s'ameute, plein de pensées et de rumeurs dangereuses, à propos de la mort du bon Polonius. Nous avons étourdiment agi en l'enterrant secrètement... Puis, voici la pauvre Ophélia séparée d'elle-même et de ce noble jugement sans lequel nous sommes des effigies, ou de simples bêtes. Enfin, ce qui est aussi gros de troubles que tout le reste, voici son frère, secrètement revenu de France, qui se repaît de sa stupeur, s'enferme dans des nuages, et trouve partout des êtres bourdonnants qui lui empoisonnent l'oreille des récits envenimés de la mort de son père, où leur misérable argumentation n'hésite pas, pour ses besoins, à nous accuser d'oreille en oreille. ô ma chère Gertrude, tout cela tombe sur moi comme une mitraille meurtrière, et me donne mille morts superflues. (Bruit derrière le théâtre.) LA REINE. - Dieu ! quel est ce bruit ?.
Entre un gentilhomme.
LE ROI. - Où sont mes
Suisses ?. Qu'ils gardent la porte ! De quoi s'agit-il?.
LE GENTILHOMME. - Sauvez-vous,
monsieur. L'Océan, franchissant ses limites, ne dévore
pas la plaine avec une rapidité plus impitoyable que le
jeune Laertes, porté sur le flot de l'émeute, ne
renverse vos officiers. La populace l'acclame roi ; et comme si
le monde ne faisait que commencer, comme si l'antiquité
qui ratifie tous les titres, la coutume qui les soutient étaient
oubliées et inconnues, elle crie : A nous de choisir! Laertes
sera roi ! Les chapeaux, les mains, les voix applaudissent jusqu'aux
nuages à ce cri : Laertes sera roi ! Laertes sera roi !
LA REINE. - Avec quelle joie
ils jappent sur une piste menteuse ! Oh ! vous faites fausse route,
infidèles chiens danois.
LE ROI. - Les portes sont enfoncées ! (Bruit derrière le théâtre.)
Entre Laertes, suivi d'une foule
de Danois.
LAERTES. - Où est ce roi
?... Messieurs, tenez-vous dehors.
LES DANOIS. - Non, entrons.
LAERTES. - Je vous en prie, laissez-moi
faire.
LES DANOIS. - Oui ! oui ! (Ils
se retirent dehors.) LAERTES. - Je vous remercie... Gardez la
porte... ô toi, roi vil, rends-moi mon père.
LA REINE. - Du calme, mon bon
Laertes !
LAERTES. - Chaque goutte de sang
qui se calme en moi me proclame bâtard, crie à mon
père : Cocu ! et marque du mot : Prostituée ! le
front chaste et immaculé de ma vertueuse mère.
LE ROI. - Par quel motif, Laertes, ta rébellion prend elle ces airs de géant?.
Lâchez-le, Gertrude ; ne
craignez rien pour notre personne : une telle divinité
fait la haie autour d'un roi que la trahison ne fait qu'entrevoir
ses projets et reste impuissante... Dis-moi, Laertes, pourquoi
tu es si furieux. Lâchez-le, Gertrude. Parle, l'ami !
LAERTES. - Où est mon
père ?.
LE ROI. - Mort.
LA REINE. - Mais pas par la faute
du roi.
LE ROI. - Laissez-le faire toutes
ses questions.
LAERTES. - Comment se fait-il qu'il soit mort ?. Je ne veux pas qu'on jongle avec moi. Aux enfers, l'allégeance !
Au plus noir démon, la
foi jurée ! Conscience, religion, au fond de l'abîme!.
J'ose la damnation... Je suis résolu à sacrifier
ma vie dans les deux mondes; advienne que pourra ! je ne veux
qu'une chose, venger jusqu'au bout mon père.
LE ROI. - Qui donc vous arrêtera
?.
LAERTES. - Ma volonté, non celle du monde entier.
Quant à mes moyens, je
les ménagerai si bien que j'irai loin avec peu.
LE ROI. - Bon Laertes, parce
que vous désirez savoir la vérité sur la
mort de votre cher père, est-il écrit dans votre
vengeance que vous ruinerez par un coup suprême amis et
ennemis, ceux qui perdent et ceux qui gagnent à cette mort
?.
LAERTES. - Je n'en Veux qu'à
ses ennemis.
LE ROI. - Eh bien ! voulez-vous
les connaître ?.
LAERTES. - Quant à ses
bons amis, je les recevrai à bras tout grands ouverts ;
et, comme le pélican qui s'arrache la vie par bonté,
je les nourrirai de mon sang.
LE ROI. - Ah ! voilà que
vous parlez comme un bon enfant, comme un vrai gentilhomme. Que
je suis innocent de la mort de votre père et que j'en éprouve
une douleur bien profonde, c'est ce qui apparaîtra à
votre raison aussi clairement que le jour à vos yeux.
LES DANOIS, derrière le
théâtre. - Laissez-la entrer.
LAERTES. - Qu'y a-t-il ?. Quel est ce bruit ?.
Entre Ophélia, bizarrement coiffée de fleurs et de brins de paille.
ô incendie, dessèche ma cervelle ! Larmes sept fois salées, brûlez mes yeux jusqu'à les rendre insensibles et impuissants ! Par le ciel, ta folie sera payée si cher que le poids de la vengeance retournera le fléau. ô rose de mai !
chère fille, bonne soeur,
suave Ophélia! ô cieux! est-il possible que la raison
d'une jeune fille soit aussi mortelle que la vie d'un vieillard?.
Sa nature s'est dissoute en amour ; et, devenue subtile, elle
envoie les plus précieuses émanations de son essence
vers l'être aimé.
OPHÉLIA, chantant.
Ils l'ont porté tête nue sur la civière.
Hey no nonny ! nonny hey nonny !
Et sur son tombeau il a plu bien des larmes.
Adieu, mon tourtereau !
LAERTES. - Tu aurais ta raison
et tu me prêcherais la vengeance, que je serais moins ému.
OPHÉLIA. - Il faut que vous chantiez : A bas ! à bas ! jetez-le à bas !.
Oh ! comme ce refrain est à
propos. Il s'agit de l'intendant perfide qui a volé la
fille de son maître.
LAERTES. - Ces riens-là
en disent plus que bien des choses.
OPHÉLIA, à Laertes.
- Voici du romarin ( c'est comme souvenir: de grâce, amour,
souvenez-vous ; et voici des pensées, en guise de pensées.
LAERTES. - Leçon donnée
par la folie ! Les pensées et les souvenirs réunis.
OPHÉLIA, au roi. - Voici pour vous du fenouil et des ancolies. (A la Reine.) Voilà de la rue pour vous, et en voici un peu pour moi ; nous pouvons bien toutes deux l'appeler herbe de grâce, mais elle doit avoir à votre main un autre sens qu'à la mienne... Voici une pâquerette. Je vous aurais bien donné des violettes, mais elles se sont toutes fanées, quand mon père est mort... on dit qu'il a fait une bonne fin. (Elle chante.)
Car le bon cher Robin est toute
ma joie.
LAERTES. - Mélancolie,
affliction, frénésie, enfer même, elle donne
à tout je ne sais quel charme et quelle grâce.
OPHÉLIA, chantant.
Et ne reviendra-t-il pas ?.
Et ne reviendra-t-il pas ?.
Non ! Non ! il est mort.
Va à ton lit de mort.
Il ne reviendra jamais.
Sa barbe était blanche comme neige, Toute blonde était sa tête.
Il est parti ! il est parti !
Et nous perdons nos cris.
Dieu ait pitié de son âme !
Et de toutes les âmes chrétiennes
! Je prie Dieu. Dieu soit avec vous ! (Sort Ophélia.)
LAERTES. - Voyez-Vous Ceci, ô
Dieu ?.
LE ROI. - Laertes, il faut que je raisonne avec votre douleur ; sinon, c'est un droit que vous me refusez. Retirons-nous un moment ; faites choix de vos amis les plus sages ; ils nous entendront et jugeront entre vous et moi.
Si directement ou indirectement
ils nous trouvent compromis, nous vous abandonnerons notre royaume,
notre couronne, notre vie et tout ce que nous appelons nôtre,
en réparation. Sinon, résignez-vous à nous
accorder votre patience, et nous travaillerons d'accord avec votre
ressentiment, pour lui donner une juste satisfaction.
LAERTES. - Soit ! L'étrange
mort de mon père, ses mystérieuses funérailles,
où tout a manqué : trophée, panoplie, écusson
au-dessus du corps, rite nobiliaire, apparat d'usage, me crient,
comme une voix que le ciel ferait entendre à la terre,
que je dois faire une enquête.
LE ROI. - Faites-la, et que la
grande hache tombe là où est le crime ! Venez avec
moi, je vous prie. (Ils sortent. )
HORATIO. - Qui sont ceux qui
voudraient me parler ?.
LE SERVITEUR. - Des matelots,
monsieur ( ils disent qu'ils ont des lettres pour vous.
HORATIO. - Qu'ils entrent ! (Sort le serviteur.) J'ignore de quelle partie du monde ce salut peut me venir, si ce n'est du seigneur Hamlet.
Entrent les matelots.
PREMIER MATELOT. - Dieu vous
bénisse, seigneur !
HORATIO. - Qu'il te bénisse
aussi !
PREMIER MATELOT. - il le fera, monsieur, si Ça lui plaît.
Voici une lettre pour vous, monsieur
; elle est de l'ambassadeur qui s'était embarqué
pour l'Angleterre ; si toutefois votre nom est Horatio, ainsi
qu'on me l'a fait savoir.
HORATIO, lisant. - " Horatio, quand tu auras parcouru ces lignes, donne à ces gens les moyens d'arriver jusqu'au roi : ils ont des lettres pour lui. A peine étions-nous vieux de deux jours en mer, qu'un pirate, armé en guerre, nous a donné la chasse. Voyant que nous étions moins bons voiliers que lui, nous avons déployé la hardiesse du désespoir. Le grappin a été jeté et je suis monté à l'abordage ; tout à coup leur navire s'est dégagé du nôtre, et seul, ainsi, je suis resté leur prisonnier. Ils ont agi avec moi en bandits miséricordieux, mais ils savaient ce qu'ils faisaient:
je suis destiné à
leur être d'un bon rapport. Fais parvenir au roi les lettres
que je lui envoie, et viens me rejoindre aussi vite que si tu
fuyais la mort. J'ai à te dire à l'oreille des paroles
qui te rendront muet ; pourtant elles seront encore trop faibles
pour le calibre de la vérité. Ces braves gens te
conduiront où je suis. Rosencrantz et Guildenstern continuent
leur route vers l'Angleterre. J'ai beaucoup à te parler
sur leur compte. Adieu ! Celui que tu sais être à
toi.
HAMLET. Venez, je vais vous donner
le moyen de remettre ces lettres, et dépêchez-vous,
pour que vous puissiez me conduire plus vite vers celui de qui
vous les tenez. (Ils sortent.)
LE ROI. - Maintenant il faut
que votre conscience scelle mon acquittement, et que vous m'inscriviez
dans votre coeur comme ami, puisque vous savez par des renseignements
certains que celui qui a tué votre noble père en
voulait à ma vie.
LAERTES. - Cela paraît
évident. Mais dites-moi pourquoi vous n'avez pas fait de
poursuites contre des actes d'une nature si criminelle et si grave,
ainsi que votre sûreté, votre sagesse, tout enfin
devait vous y exciter ?.
LE ROI. - Oh ! pour deux raisons spéciales qui peut-être vous sembleront puériles, mais qui pour moi sont fortes.
La reine, sa mère, ne
vit presque que par ses yeux ; et quant à moi, est-ce une
vertu ?. est-ce une calamité ?. elle est tellement liée
à ma vie et à mon âme que, comme l'astre qui
ne peut se mouvoir que dans sa sphère, je ne puis me mouvoir
que par elle. L'autre motif pour lequel j'ai évité
une accusation publique, c'est la grande affection que le peuple
lui porte. Celui-ci plongerait toutes les fautes d'Hamlet dans
son amour, et, comme la source qui change le bois en pierre, ferait
de ses chaînes des reliques ; si bien que mes flèches,
faites d'un bois trop léger pour un vent si violent, retourneraient
vers mon arc au lieu d'atteindre le but.
LAERTES. - J'ai perdu un noble père ; ma soeur est réduite à un état désespéré, elle dont le mérite, si elle pouvait recouvrer ses facultés, se porterait à la face du siècle entier le champion de son incomparable perfection.
Ah ! je serai vengé !
LE ROI. - Ne troublez pas vos sommeils pour cela. Ne nous croyez pas d'une étoffe si plate et si moutonnière que nous puissions nous laisser tirer la barbe par le danger et regarder cela comme un passe-temps. Vous en saurez bientôt davantage. J'aimais votre père, et nous nous aimons nous-mêmes, et cela, j'espère, peut vous faire imaginer...
Entre un messager.
Qu'est-ce ?. Quelle nouvelle
?.
LE MESSAGER. - Monseigneur, des
lettres d'Hamlet: celle-ci pour Votre Majesté ; celle-là
pour la reine.
LE ROI. - D'Hamlet ! Qui les
a apportées ?.
LE MESSAGER. - Des matelots,
à ce qu'on dit, monseigneur : je ne les ai pas vus. Elles
m'ont été transmises par Claudio qui les a reçues
le premier.
LE ROI. - Laertes, vous allez les entendre. Laissez-nous.
(Sort le messager.).
LE ROI, lisant. - " Haut et puissant Seigneur, vous saurez que j'ai été déposé nu sur la terre de votre royaume.
Demain je demanderai la faveur
de voir votre royale personne, et alors, après avoir réclamé
votre indulgence, je vous raconterai ce qui a occasionné
mon retour soudain et plus étrange encore.
HAMLET. " Qu'est-ce que
cela signifie ?. Est-ce que tous les autres sont de retour ?.
Ou est-ce une plaisanterie, et n'y a-t-il rien de vrai ?.
LAERTES. - Reconnaissez-vous
la main ?.
LE ROI. - C'est l'écriture
d'Hamlet. Nu ! Et en post-scriptum, ici, il ajoute: Seul. Pouvez-vous
m'expliquer cela ?.
LAERTES. - Je m'y perds, monseigneur.
Mais qu'il vienne ! Je sens se réchauffer mon coeur malade,
à l'idée de vivre et de lui dire en face : Voilà
ce que tu as fait !
LE ROI. - S'il en est ainsi, Laertes... comment peut-il en être ainsi ?... Comment peut-il en être autrement?...
Laissez-vous mener par moi, voulez-vous
?.
LAERTES. - Oui, monseigneur,
pourvu que Vous ne me meniez pas à faire la paix.
LE ROI. - Si fait, la paix avec
toi-même. S'il est vrai qu'il soit de retour, et que, reculant
devant ce voyage, il soit résolu à ne plus l'entreprendre...
je le soumettrai à une épreuve, maintenant mûre
dans ma pensée, à laquelle il ne peut manquer de
succomber. Sa mort ne fera pas murmurer un souffle de blâme,
et sa mère elle-même en absoudra la cause et n'y
verra qu'un accident.
LAERTES. - Monseigneur, je me
laisse mener ; d'autant plus volontiers, si vous faites en sorte
que je sois l'instrument.
LE ROI. - Voilà qui tombe
bien. Depuis votre voyage, on vous a beaucoup vanté, et
cela en présence d'Hamlet, pour un talent où vous
brillez, dit-on ; toutes vos qualités réunies ont
arraché de lui moins de jalousie que celle-là seule
qui, à mon avis, est de l'ordre le plus insignifiant.
LAERTES. - Quelle est cette qualité,
monseigneur ?.
LE ROI. - Un simple ruban au
chapeau de la jeunesse, mais nécessaire pourtant ; car
un costume frivole et débraillé ne sied pas moins
à la jeunesse qu'à l'âge mûr les sombres
fourrures qui sauvegardent la santé et la gravité.
Il y a quelque deux mois, se trouvait ici un gentilhomme de Normandie
; j'ai vu moi-même les Français, j'ai servi contre
eux, et je sais qu'ils montent bien à cheval ;... mais
celui-ci était un cavalier magique : il prenait racine
en selle, et il faisait exécuter à son cheval des
choses si merveilleuses qu'il semblait faire corps et se confondre
à moitié avec la noble bête ; il dépassait
tellement mes idées, que tout ce que je pouvais imaginer
d'exercices et de tours d'adresse était au-dessous de ce
qu'il faisait.
LAERTES. - Un Normand, dites-vous
?.
LE ROI. - Un Normand.
LAERTES. - Sur ma Vie, c'est
Lamond.
LE ROI. - Lui-même.
LAERTES. - Je le connais bien
: vraiment, il est le joyau, la perle de son pays.
LE ROI. - C'est lui qui vous
rendait hommage : il vous déclarait maître dans la
pratique de l'art de la défense, à l'épée
spécialement ; il s'écriait que ce serait un vrai
miracle si quelqu'un vous pouvait tenir tête. Il jurait
que les escrimeurs de son pays n'auraient ni élan, ni parade,
ni coup d'oeil, si vous étiez leur adversaire. Ces propos,
mon cher, avaient tellement envenimé la jalousie d'Hamlet
qu'il ne faisait que désirer et demander votre prompt retour,
pour faire assaut avec vous. Eh bien ! en tirant parti de ceci...
LAERTES. - Quel parti, monseigneur
?.
LE ROI. - Laertes, votre père
vous était-il cher?. Ou n'êtes-vous que la douleur
en effigie, un visage sans coeur ?.
LAERTES. - Pourquoi me demandez-Vous
cela ?.
LE ROI. - Ce n'est pas que je pense que vous n'aimiez pas votre père ; mais je sais que l'amour est l'oeuvre du temps, et j'ai vu, par les exemples de l'expérience, que le temps amoindrit l'étincelle et la chaleur. Il y a à la flamme même de l'amour une sorte de mèche, de lumignon, qui finit par s'éteindre. Rien ne garde à jamais la même perfection. La perfection, poussée à l'excès, meurt de pléthore. Ce que nous voulons faire, faisons-le quand nous le voulons, car la volonté change ; elle a autant de défaillances et d'entraves qu'il y a de langues, de bras, d'accidents ; et alors le devoir à faire n'est plus qu'un soupir épuisant, qui fait du mal à exhaler... Mais allons au vif de l'ulcère :
Hamlet revient. Qu'êtes-vous
prêt à entreprendre pour vous montrer le fils de
votre père en action plus qu'en paroles ?.
LAERTES. - A lui couper la gorge
à l'église.
LE ROI. - Il n'est pas, en effet, de sanctuaire pour le meurtre ; il n'y a pas de barrière pour la vengeance. Eh bien ! mon bon Laertes, faites ceci : tenez-vous renfermé dans votre chambre. Hamlet, en revenant, apprendra que vous êtes de retour. Nous lui enverrons des gens qui vanteront votre supériorité et mettront un double vernis à la renommée que ce Français vous a faite ; enfin, nous vous mettrons face à face, et nous ferons des paris sur vos têtes.
Lui, qui est confiant, très
généreux et dénué de tout calcul,
n'examinera pas les fleurets : vous pourrez donc aisément,
avec un peu de prestesse, choisir une épée non mouchetée,
et, par une passe à vous connue, venger sur lui votre père.
LAERTES. - Je ferai cela. Et,
dans ce dessein, j'empoisonnerai mon épée. J'ai
acheté à un charlatan une drogue si meurtrière
que, pour peu qu'on y trempe un couteau, une fois que le sang
a coulé, le cataplasme le plus rare, composé de
tous les simples qui ont quelque vertu sous la lune, ne pourrait
pas sauver de la mort l'être le plus légèrement
égratigné. Je tremperai ma pointe dans ce poison
; et, pour peu que je l'écorche, c'est la mort.
LE ROI. - Réfléchissons-y encore ; pesons bien, et quant au temps et quant aux moyens, ce qui peut convenir le plus à notre plan. Si celui-ci devait échouer, et qu'une mauvaise exécution laissât voir notre dessein, mieux vaudrait n'avoir rien tenté. Il faut donc que nous ayons un projet de rechange qui puisse servir au cas où le premier ferait long feu. Doucement ! Voyons ! Nous établirons un pari solennel sur les coups portés. J'y suis ! Quand l'exercice vous aura échauffés et altérés, et dans ce but vous ferez vos attaques les plus violentes, il demandera à boire; aurai préparé un calice tout exprès : une gorgée seulement, et si, par hasard, il a échappé à votre lame empoisonnée, notre but est encore atteint.
Entre la Reine.
Qu'est-ce donc, ma douce reine
?.
LA REINE. - Un malheur marche
sur les talons d'un autre, tant ils se suivent de près
: votre soeur est noyée, Laertes.
LAERTES. - Noyée ! Oh
! Où donc ?.
LA REINE. - Il y a en travers d'un ruisseau un saule qui mire ses feuilles grises dans la glace du courant. C'est là qu'elle est venue, portant de fantasques guirlandes de renoncules, d'orties, de marguerites et de ces longues fleurs pourpres que les bergers licencieux nomment d'un nom plus grossier, mais que nos froides vierges appellent doigts d'hommes morts. Là, tandis qu'elle grimpait pour suspendre sa sauvage couronne aux rameaux inclinés, une branche envieuse s'est cassée, et tous ses trophées champêtres sont, comme elle, tombés dans le ruisseau en pleurs.
Ses vêtements se sont étalés
et l'ont soutenue un moment, nouvelle sirène, pendant qu'elle
chantait des bribes de vieilles chansons, comme insensible à
sa propre détresse, ou comme une créature naturellement
formée pour cet élément. Mais cela n'a pu
durer longtemps : ses vêtements, alourdis par ce qu'ils
avaient bu, ont entraîné la pauvre malheureuse de
son chant mélodieux à une mort fangeuse.
LAERTES. - Hélas ! elle
est donc noyée ?.
LA REINE. - Noyée, noyée.
LAERTES. - Tu n'as déjà
que trop d'eau, pauvre Ophélia ; je retiendrai donc mes
larmes... Et pourtant... (il sanglote) c'est un tic chez nous
: la nature garde ses habitudes, quoi qu'en dise la honte. Quand
ces pleurs auront coulé, plus de femmelette en moi ! Adieu,
monseigneur ! j'ai des paroles de feu qui flamboieraient, si cette
folle douleur ne les éteignait pas. (Il sort.).
LE ROI. - Suivons-le, Gertrude.
Quelle peine j'ai eue à calmer sa rage ! Je crains bien
que ceci ne lui donne un nouvel élan. Suivons-le donc.
(Ils sortent.).
PREMIER PAYSAN. - Doit-elle être
ensevelie en sépulture chrétienne, celle qui volontairement
devance l'heure de son salut ?.
DEUXIEME PAYSAN. - Je te dis
que oui. Donc creuse sa tombe sur-le-champ. Le coroner a tenu
enquête sur elle, et conclu à la sépulture
chrétienne.
PREMIER PAYSAN. - Comment est-ce
possible, à moins qu'elle ne se soit noyée à
son corps défendant ?.
DEUXIEME PAYSAN. - Eh bien! la
chose a été jugée ainsi.
PREMIER PAYSAN. - il est évident
qu'elle est morte se offiendendo, cela ne peut être autrement.
Ici est le point de droit : si je me noie de propos délibéré,
cela dénote un acte, et un acte a trois branches : le mouvement,
l'action et l'exécution : argo, elle s'est noyée
de propos délibéré.
DEUXIEME PAYSAN. - Certainement
( mais écoutez-moi, bonhomme piocheur.
PREMIER PAYSAN. - Permets. ici est l'eau : bon ! ici se tient l'homme : bon ! Si l'homme va à l'eau et se noie, c'est, en dépit de tout, parce qu'il y est allé : remarque bien ça.
Mais si l'eau vient à
l'homme et le noie, ce n'est pas lui qui se noie : argo, celui
qui n'est pas coupable de sa mort n'abrège pas sa vie.
DEUXIEME PAYSAN. - Mais est-ce
la loi ?.
PREMIER PAYSAN. - Oui, pardieu,
Ça l'est la loi sur l'enquête du coroner.
DEUXIEME PAYSAN. - Veux-tu avoir
la vérité sur ceci ?. Si la morte n'avait pas été
une femme de qualité, elle n'aurait pas été
ensevelie en sépulture chrétienne.
PREMIER PAYSAN. - Oui, tu l'as
dit et c'est tant pis pour les grands qu'ils soient encouragés
en ce monde à se noyer ou à se pendre, plus que
leurs égaux chrétiens. Allons, ma bêche !
il n'y a de vieux gentilshommes que les jardiniers, les terrassiers
et les fossoyeurs : ils continuent le métier d'Adam.
DEUXIEME PAYSAN. - Adam était-il
gentilhomme ?.
PREMIER PAYSAN. - il est le premier
qui ait jamais porté des armes.
DEUXIEME PAYSAN. - Comment !
il n'en avait pas.
PREMIER PAYSAN. - Quoi ! es-tu
païen ?. Comment comprends-tu l'Ecriture?. L'Ecriture dit
: Adam bêchait. Pouvait-il bêcher sans bras ?. Je
vais te poser une autre question : si tu ne réponds pas
péremptoirement, avoue-toi...
DEUXIEME PAYSAN. - Va toujours.
PREMIER PAYSAN. - Quel est celui
qui bâtit plus solidement que le maçon, le constructeur
de navires et le charpentier ?.
DEUXIEME PAYSAN. - Le faiseur
de potences ; car cette construction-là survit à
des milliers d'occupants.
PREMIER PAYSAN. - Ton esprit
me plaît, ma foi ! La potence fait bien. Mais comment fait-elle
bien ?. Elle fait bien pour ceux qui font mal : or tu fais mal
de dire que la potence est plus solidement bâtie que l'Eglise
: argo, la potence ferait bien ton affaire. Cherche encore, allons
!
DEUXIEME PAYSAN. - Qui bâtit
plus solidement qu'un maçon, un constructeur de navires
ou un charpentier ?.
PREMIER PAYSAN. - Oui, dis-le-moi,
et tu peux débâter.
DEUXIEME PAYSAN. - Parbleu !
je peux te le dire à présent.
PREMIER PAYSAN. - Voyons.
DEUXIEME PAYSAN. - Par la messe ! je ne peux pas.
Entrent Hamlet et Horatio, à
distance.
PREMIER PAYSAN. - Ne fouette pas ta cervelle plus longtemps ; car l'âne rétif ne hâte point le pas sous les coups.
Et la prochaine fois qu'on te fera cette question, réponds :
C'est un fossoyeur. Les maisons qu'il bâtit durent jusqu'au jugement dernier. Allons ! va chez Vaughan me chercher une chopine de liqueur. (Sort le deuxième paysan.) (Il chante en bêchant. )
Dans ma jeunesse, quand j'aimais,
quand j'aimais, Il me semblait qu'il était bien doux, Oh
! bien doux d'abréger le temps. Ah ! pour mon usage Il
me semblait, oh ! que rien n'était trop bon.
HAMLET. - Ce gaillard-là
n'a donc pas le sentiment de ce qu'il fait ?. Il chante en creusant
une fosse.
HORATIO. - L'habitude lui a fait
de cela un exercice aisé.
HAMLET. - C'est juste : la main
qui travaille peu a le tact plus délicat.
PREMIER PAYSAN, chantant.
Mais l'âge, venu à pas furtifs, M'a empoigné dans sa griffe, Et embarqué sous terre, En dépit de mes goûts.
(Il fait sauter un crâne.)
HAMLET. - Ce crâne contenait une langue et pouvait chanter jadis. Comme ce drôle le heurte à terre ! comme si c'était la mâchoire de Caïn, qui fit le premier meurtre !
Ce que cet âne écrase
ainsi était peut-être la caboche d'un homme d'Etat
qui croyait pouvoir circonvenir Dieu ! Pourquoi pas ?.
HORATIO. - C'est possible, monseigneur.
HAMLET. - Ou celle d'un courtisan
qui savait dire : Bonjour, doux seigneur ! Comment vas-tu, bon
seigneur ?. Peut-être celle de monseigneur un tel qui vantait
le cheval de monseigneur un tel, quand il prétendait l'obtenir
! Pourquoi pas ?.
HORATIO. - Sans doute, monseigneur.
HAMLET. - Oui, vraiment ! Et maintenant cette tête est à Milady Vermine; elle n'a plus de lèvres, et la bêche d'un fossoyeur lui brise la mâchoire. Révolution bien édifiante pour ceux qui sauraient l'observer ! Ces os n'ont-ils tant coûté à nourrir que pour servir un jour de jeu de quilles ?.
Les miens me font mal rien que
d'y penser.
PREMIER PAYSAN, chantant.
Une pioche et une bêche, une bêche !
Et un linceul pour drap, Puis, hélas ! un trou à faire dans la boue, C'est tout ce qu'il faut pour un tel hôte !
Il fait sauter un autre crâne.
HAMLET. - En voici un autre !
Qui sait si ce n'est pas le crâne d'un homme de loi ?. Où
sont donc maintenant ses distinctions, ses subtilités,
ses arguties, ses clauses, ses passe-droits ?. Pourquoi souffre-t-il
que ce grossier manant lui cogne la tête avec sa sale pelle,
et ne lui intente-t-il pas une action pour voie de fait ?. Humph
! ce gaillard-là pouvait être en son temps un grand
acquéreur de terres, avec ses hypothèques, ses reconnaissances,
ses amendes, ses doubles garanties, ses recouvrements. Est-ce
donc pour lui l'amende de ses amendes et le recouvrement de ses
recouvrements que d'avoir sa belle caboche pleine de belle boue?.
Est-ce que toutes ses acquisitions, ses garanties, toutes doubles
qu'elles sont, ne lui garantiront rien de plus qu'une place longue
et large comme deux grimoires ?. C'est à peine si ses seuls
titres de propriété tiendraient dans ce coffre ;
faut-il que le propriétaire lui-même n'en ait pas
davantage ?. Ha !
HORATIO. - Pas une ligne de plus,
monseigneur.
HAMLET. - Est-ce que le parchemin
n'est pas fait de peau de mouton ?.
HORATIO. - Si, monseigneur, et
de peau de veau aussi.
HAMLET. - Ce sont des moutons
et des veaux, ceux qui recherchent une assurance sur un titre
pareil... Je vais parler à ce garçon-là...
Qui occupe cette fosse, drôle ?.
PREMIER PAYSAN. - Moi, monsieur. (Chantant.)
Hélas ! un trou à
faire dans la boue, C'est tout ce qu'il faut pour un tel hôte!.
HAMLET. - Vraiment, je crois
que tu l'occupes, en ce sens que tu es dedans.
PREMIER PAYSAN. - Vous êtes
dehors, et aussi vous ne l'occupez pas ; pour ma part, je ne suis
pas dedans et cependant je l'occupe.
HAMLET. - Tu veux me mettre dedans
en me disant que tu l'occupes. Cette fosse n'est pas faite pour
un vivant, mais pour un mort. Tu vois ! tu veux me mettre dedans.
PREMIER PAYSAN. - Démenti
pour démenti. Vous Voulez me mettre dedans en me disant
que je suis dedans.
HAMLET. - Pour quel homme creuses-tu
ici ?.
PREMIER PAYSAN. - Ce n'est pas
pour un homme.
HAMLET. - Pour quelle femme,
alors ?.
PREMIER PAYSAN. - Ce n'est ni
pour un homme ni pour une femme.
HAMLET. - Qui va-t-on enterrer
là ?.
PREMIER PAYSAN. - Une créature
qui était une femme, monsieur ; mais, que son âme
soit en paix ! elle est morte.
HAMLET. - Comme ce maraud est
rigoureux ! il faut lui parler la carte à la main : sans
cela, la moindre équivoque nous perd. Par le ciel ! Horatio,
voilà trois ans que j'en fais la remarque : le siècle
devient singulièrement pointu, et l'orteil du paysan touche
de si près le talon de l'homme de cour qu'il l'écorche...
Combien de temps as-tu été fossoyeur?.
PREMIER PAYSAN. - Je me suis
mis au métier, le jour, fameux entre tous les jours, où
feu notre roi Hamlet vainquit Fortinbras.
HAMLET. - Combien y a-t-il de
cela ?.
PREMIER PAYSAN. - Ne pouvez-vous
pas le dire ?. Il n'est pas d'imbécile qui ne le puisse.
C'était le jour même où est né le jeune
Hamlet, celui qui est fou et qui a été envoyé
en Angleterre.
HAMLET. - Oui-da! Et pourquoi
a-t-il été envoyé en Angleterre ?.
PREMIER PAYSAN. - Eh bien ! parce
qu'il était fou : il retrouvera sa raison là-bas
; ou, s'il ne la retrouve pas, il n'y aura pas grand mal.
HAMLET. - Pourquoi ?.
PREMIER PAYSAN. - Ça ne
se verra pas : là-bas tous les hommes sont aussi fous que
lui.
HAMLET. - Comment est-il devenu
fou ?.
PREMIER PAYSAN. - Très
étrangement, à ce qu'on dit.
HAMLET. - Comment cela ?.
PREMIER PAYSAN. - Eh bien ! en
perdant la raison.
HAMLET. - Sous l'empire de quelle
cause ?.
PREMIER PAYSAN. - Tiens ! sous
l'empire de notre roi en Danemark. J'ai été fossoyeur
ici, enfant et homme, pendant trente ans.
HAMLET. - Combien de temps un
homme peut-il être en terre avant de pourrir ?.
PREMIER PAYSAN. - Ma foi ! s'il
n'est pas pourri avant de mourir (et nous avons tous les jours
des corps vérolés qui peuvent à peine supporter
l'inhumation), il peut vous durer huit ou neuf ans. Un tanneur
vous durera neuf ans.
HAMLET. - Pourquoi lui plus qu'un
autre ?.
PREMIER PAYSAN. - Ah ! sa peau est tellement tannée par le métier qu'il a fait, qu'elle ne prend pas l'eau avant longtemps ; et vous savez que l'eau est le pire destructeur de votre corps mort, né de putain. Tenez ! voici un crâne :
ce crâne-là a été
en terre vingt-trois ans.
HAMLET. - A qui était-il
?.
PREMIER PAYSAN. - A un fou né d'une de ces filles-là.
A qui croyez-vous ?.
HAMLET. - Ma foi ! je ne sais
pas.
PREMIER PAYSAN. - Peste soit
de l'enragé farceur ! Un jour, il m'a versé un flacon
de vin sur la tête ! Ce même crâne, monsieur,
était le crâne de Yorick, le bouffon du roi.
HAMLET, prenant le crâne.
- Celui-ci ?.
PREMIER PAYSAN. - Celui-là
même.
HAMLET. - Hélas! pauvre Yorick!... Je l'ai connu, Horatio ! C'était un garçon d'une verve infinie, d'une fantaisie exquise ; il m'a porté sur son dos mille fois. Et maintenant quelle horreur il cause à mon imagination ! Le coeur m'en lève. Ici pendaient ces lèvres que j'ai baisées, je ne sais combien de fois. Où sont vos plaisanteries maintenant?. vos escapades ?. vos chansons?. et ces éclairs de gaieté qui faisaient rugir la table de rires ?. Quoi ! plus un mot à présent pour vous moquer de votre propre grimace ?.
plus de lèvres ?... Allez
maintenant trouver madame dans sa chambre, et dites-lui qu'elle
a beau se mettre un pouce de fard, il faudra qu'elle en vienne
à cette figure-là ! Faites-la bien rire avec ça...
Je t'en prie, Horatio, dis-moi une chose.
HORATIO. - Quoi, monseigneur
?.
HAMLET. - Crois-tu qu'Alexandre
ait eu cette mine-là dans la terre ?.
HORATIO. - Oui, sans doute.
HAMLET. - Et cette odeur-là?...
Pouah! (Il jette le crâne.)
HORATIO. - Oui, sans doute, monseigneur.
HAMLET. - A quels vils usages
nous pouvons être ravalés, Horatio ! Qui empêche
l'imagination de suivre la noble poussière d'Alexandre
jusqu'à la retrouver bouchant le trou d'un tonneau ?.
HORATIO. - Ce serait une recherche
un peu forcée que celle-là.
HAMLET. - Non, ma foi ! pas le moins du monde : nous pourrions, sans nous égarer, suivre ses restes avec grande chance de les mener jusque-là. Par exemple, écoute:
Alexandre est mort, Alexandre a été enterré, Alexandre est retourné en poussière ; la poussière, c'est de la terre ; avec la terre, nous faisons de l'argile, et avec cette argile, en laquelle Alexandre s'est enfin changé, qui empêche de fermer un baril de bière ?.
L'impérial César, une fois mort et changé en boue, Pourrait boucher un trou et arrêter le vent du dehors.
Oh ! que cette argile, qui a tenu le monde en effroi, Serve à calfeutrer un mur et à repousser la rafale d'hiver !
Mais chut ! chut !... écartons-nous !... Voici le roi.
Entrent en procession des prêtres, etc.
Le corps d'ophélia, Laertes
et les pleureuses suivent ; puis le Roi, la Reine et leur suite.
HAMLET, continuant. - La reine ! les courtisans ! De qui suivent-ils le convoi ?. Pourquoi ces rites tronqués ?. Ceci annonce que le corps qu'ils suivent a, d'une main désespérée, attenté à sa propre vie. C'était quelqu'un de qualité.
Cachons-nous un moment, et observons.
(Il se retire avec Horatio.)
LAERTES. - Quelle Cérémonie
reste-t-il encore ?.
HAMLET, à part. - C'est
Laertes, un bien noble jeune homme ! Attention !
LAERTES. - Quelle Cérémonie
encore ?.
PREMIER PRETRE. - Ses obsèques
ont été célébrées avec toute
la latitude qui nous était permise. Sa mort était
suspecte ; et, si un ordre souverain n'avait dominé la
règle, elle eût été placée dans
une terre non bénite jusqu'à la dernière
trompette. Au lieu de prières charitables, des tessons,
des cailloux, des pierres eussent été jetés
sur elle. Et pourtant on lui a accordé les couronnes virginales,
l'ensevelissement des jeunes filles, et la translation en terre
sainte au son des cloches.
LAERTES. - N'y a-t-il plus rien
à faire ?.
PREMIER PRETRE. - Plus rien à
faire : nous profanerions le service des morts en chantant le
grave requiem, en implorant pour elle le même repos que
pour les âmes parties en paix.
LAERTES. - Mettez-la dans la
terre ; et puisse-t-il de sa belle chair immaculée éclore
des violettes ! Je te le dis, prêtre brutal, ma soeur sera
un ange gardien, quand toi, tu hurleras dans l'abîme.
HAMLET. - Quoi ! la belle Ophélia
!
LA REINE, jetant des fleurs sur le cadavre. - Fleurs sur fleur ! Adieu ! J'espérais te voir la femme de mon Hamlet.
Je comptais, douce fille, décorer
ton lit nuptial et non joncher ta tombe.
LAERTES. - Oh ! qu'un triple malheur tombe dix fois triplé sur la tête maudite de celui dont la cruelle conduite t'a privée de ta noble intelligence ! Retenez la terre un moment, que je la prenne encore une fois dans mes bras.
(Il saute dans la fosse.) Maintenant
entassez votre poussière sur le vivant et sur la morte,
jusqu'à ce que vous ayez fait de cette surface une montagne
qui dépasse le vieux Pélion ou la tête céleste
de l'Olympe azuré.
HAMLET, s'avançant. - Quel est celui dont la douleur montre une telle emphase ?. dont le cri de désespoir conjure les astres errants et les force à s'arrêter, auditeurs blessés d'étonnement ?. Me voici, moi, Hamlet le Danois !
(Il saute dans la fosse. )
LAERTES, l'empoignant. - Que
le démon prenne ton âme !
HAMLET. - Tu ne pries pas bien.
ôte tes doigts de ma gorge, je te prie. Car, bien que je
ne sois ni hargneux ni violent, j'ai cependant en moi quelque
chose de dangereux que tu feras sagement de craindre. A bas la
main !.
LE ROI. - Arrachez-les l'un à
l'autre.
LA REINE. - Hamlet ! Hamlet !
HORATIO. - Mon bon seigneur,
calmez-vous. (Les assistants les séparent, et ils sortent
de la fosse.)
HAMLET. - Oui, je veux lutter
avec lui pour cette cause, jusqu'à ce que mes paupières
aient cessé de remuer.
LA REINE. - ô mon fils,
pour quelle cause ?.
HAMLET. - J'aimais Ophélia.
Quarante mille frères ne pourraient pas, avec tous leurs
amours réunis, parfaire la somme du mien. (A Laertes.)
Qu'es-tu prêt à faire pour elle ?.
LE ROI. - Oh ! il est fou, Laertes.
LA REINE. - Pour l'amour de Dieu,
laissez-le dire !
HAMLET. - Morbleu ! montre-moi ce que tu veux faire.
Veux-tu pleurer?. Veux-tu te battre?. Veux-tu jeûner?.
Veux-tu te déchirer ?. Veux-tu avaler l'Issel ?. manger un crocodile ?. Je ferai tout cela... Viens-tu ici pour geindre ?.
Pour me défier en sautant dans sa fosse ?. Sois enterré vif avec elle, je le serai aussi, moi ! Et puisque tu bavardes de montagnes, qu'on les entasse sur nous par millions d'acres, jusqu'à ce que notre tertre ait le sommet roussi par la zone brûlante et fasse l'ossa comme une verrue !
Ah ! si tu brailles, je rugirai
aussi bien que toi.
LA REINE. - Ceci est pure folie
! et son accès va le travailler ainsi pendant quelque temps.
Puis, aussi patient que la colombe, dont la couvée dorée
vient d'éclore, il tombera dans un silencieux abattement.
HAMLET, à Laertes. - Ecoutez, monsieur ! Pour quelle raison me traitez-vous ainsi ?. Je vous ai toujours aimé.
Mais n'importe ! Hercule lui-même
aurait beau faire !... Le chat peut miauler, le chien aura sa
revanche. (Il sort.)
LE ROI. - Je vous en prie, bon
Horatio, accompagnez-le. (Horatio sort. ) (A Laertes.) Fortifiez
votre patience dans nos paroles d'hier soir. Nous allons sur-le-champ
amener l'affaire au dénouement. (A la Reine.) Bonne Gertrude,
faites surveiller votre fils. (A part.) Il faut à cette
fosse un monument vivant. L'heure du repos viendra bientôt
pour nous. Jusque-là, procédons avec patience. (Ils
sortent. )
HAMLET. - Assez sur ce point,
mon cher ! Maintenant, venons à l'autre. Vous rappelez-vous
toutes les circonstances ?.
HORATIO. - Je me les rappelle,
monseigneur.
HAMLET. - Mon cher, il y avait
dans mon coeur une sorte de combat qui m'empêchait de dormir
: je me sentais plus mal à l'aise que des mutins mis aux
fers. Je payai d'audace, et bénie soit l'audace en ce cas
!... Sachons que notre imprudence nous sert quelquefois bien,
quand nos calculs les plus profonds avortent. Et cela doit nous
apprendre qu'il est une divinité qui donne la forme à
nos destinées, de quelque façon que nous les ébauchions.
HORATIO. - Voilà qui est
bien certain.
HAMLET. - Evadé de ma
cabine, ma robe de voyage en écharpe autour de moi, Je
marchai à tâtons dans les ténèbres
pour les trouver ; j'y réussis. J'empoignai le paquet,
et puis je me retirai de nouveau dans ma chambre. Je m'enhardis,
mes frayeurs oubliant les scrupules, Jusqu'à décacheter
leurs messages Officiels. Et qu'y découvris-Je, Horatio
?. une scélératesse royale : un Ordre formel (lardé
d'une foule de raisons diverses, le Danemark à sauver,
et l'Angleterre aussi... ah ! et le danger de laisser vivre un
tel loup-garou, un tel croque-mitaine !), un ordre qu'au reçu
de la dépêche, sans délai, non, sans même
prendre le temps d'aiguiser la hache, on me tranchât la
tête.
HORATIO. - Est-il possible !
HAMLET. - Voici le message : tu le liras plus à loisir.
Mais veux-tu savoir maintenant
ce que je fis ?.
HORATIO. - Parlez, je vous supplie.
HAMLET. -Ainsi empêtré
dans leur guet-apens, je n'aurais pas eu le temps de deviner le
prologue qu'ils auraient déjà commencé la
pièce ! Je m'assis ; j'imaginai un autre message ; je l'écrivis
de mon mieux. Je croyais jadis, comme nos hommes d'Etat, que c'est
un avilissement de bien écrire, et je me suis donné
beaucoup de peine pour oublier ce talent-là. Mais alors,
mon cher, il me rendit le service d'un greffier. Veux-tu savoir
la teneur de ce que j'écrivis ?.
HORATIO. - Oui, mon bon seigneur.
HAMLET. - Une requête pressante
adressée par le roi à son cousin d'Angleterre, comme
à un tributaire fidèle : si celui-ci voulait que
la palme de l'affection pût fleurir entre eux deux, que
la paix gardât toujours sa couronne d'épis et restât
comme un trait d'union entre leurs amitiés, et par beaucoup
d'autres considérations de grand poids, il devait, aussitôt
la dépêche vue et lue, sans autre forme de procès,
sans leur laisser le temps de se confesser, faire mettre à
mort sur-le-champ les porteurs.
HORATIO. - Comment avez-vous
scellé votre dépêche ?.
HAMLET. - Eh bien, ici encore
s'est montrée la Providence céleste. J'avais dans
ma bourse le cachet de mon père, qui a servi de modèle
au sceau de Danemark. Je pliai cette lettre dans la même
forme que l'autre, j'y mis l'adresse, je la cachetai, je la mis
soigneusement en place, et l'on ne s'aperçut pas de l'enfant
substitué. Le lendemain, eut lieu notre combat sur mer
; et ce qui s'ensuivit, tu le sais déjà.
HORATIO. - Ainsi, Guildenstern
et Rosencrantz vont tout droit à la chose.
HAMLET. - Ma foi, l'ami ! ce
sont eux qui ont recherché cette commission; ils ne gênent
pas ma conscience ; leur ruine vient de leur propre imprudence.
Il est dangereux pour des créatures inférieures
de se trouver, au milieu d'une passe, entre les épées
terribles et flamboyantes de deux puissants adversaires.
HORATIO. - Ah ! quel roi !
HAMLET. - Ne crois-tu pas que
quelque chose m'est imposé maintenant ?. Celui qui a tué
mon père et fait de ma mère une putain, qui s'est
fourré entre la volonté du peuple et mes espérances,
qui a jeté son hameçon à ma propre vie, et
avec une telle perfidie ! ne dois-je pas, en toute conscience,
le châtier avec ce bras ?. Et n'est-ce pas une action damnable
de laisser ce chancre de l'humanité continuer ses ravages
?.
HORATIO. - Il apprendra bientôt
d'Angleterre quelle est l'issue de l'affaire.
HAMLET. - Cela ne tardera pas.
L'intérim est à moi ; la vie d'un homme, ce n'est
que le temps de dire un. Pourtant je suis bien fâché,
mon cher Horatio, de m'être oublié vis-à-vis
de Laertes. Car dans ma propre cause je vois l'image de la sienne.
Je tiens à son amitié : mais, vraiment, la jactance
de sa douleur avait exalté ma rage jusqu'au vertige.
HORATIO. - Silence ! Qui vient là ?.
Entre Osric.
OSRIC, se découvrant.
- Votre Seigneurie est la bienvenue à son retour en Danemark.
HAMLET. - Je vous remercie humblement, monsieur.
(A Horatio.) Connais-tu ce moucheron
?.
HORATIO. - Non, mon bon seigneur.
HAMLET. - Tu n'en es que mieux
en état de grâce ; car c'est un vice de le connaître.
Il a beaucoup de terres, et de fertiles. Qu'un animal soit le
seigneur d'autres animaux, il aura sa mangeoire à la table
du roi. C'est un perroquet ; mais, comme je te le dis, vaste propriétaire
de boue.
OSRIC. - Doux seigneur, si Votre
Seigneurie en a le loisir, j'ai une communication à lui
faire de la part de Sa Majesté.
HAMLET. - Je la recevrai, monsieur,
avec tout empressement d'esprit. Faites de votre chapeau son véritable
usage : il est pour la tête.
OSRIC. - Je remercie Votre Seigneurie:
il fait très chaud.
HAMLET. - Non, croyez-moi, il
fait très froid, le vent est au nord.
OSRIC. - En effet, monseigneur,
il fait passablement froid.
HAMLET. - Mais pourtant, il me
semble qu'il fait une chaleur étouffante pour mon tempérament.
OSRIC. - Excessive, monseigneur!
une chaleur étouffante, à un point.., que je ne
saurais dire... Mais, monseigneur, Sa Majesté m'a chargé
de vous signifier qu'elle avait tenu sur vous un grand pari...
Voici, monsieur, ce dont il s'agit.
HAMLET, lui faisant signe de
se couvrir. - De grâce, souvenez-vous...
OSRIC. - Non, sur ma foi ! je
suis plus à l'aise, sur ma foi ! Monsieur, nous avons un
nouveau venu à la cour, Laertes : croyez-moi, c'est un
gentilhomme accompli, doué des perfections les plus variées,
de très douces manières et de grande mine. En vérité,
pour parler de lui avec tact, il est le calendrier, la carte de
la gentry ; vous trouverez en lui le meilleur monde qu'un gentilhomme
puisse connaître.
HAMLET. - Monsieur, son signalement
ne perd rien dans votre bouche, et pourtant, je le sais, s'il
fallait faire son inventaire détaillé, la mémoire
y embrouillerait son arithmétique : elle ne pourrait jamais
qu'évaluer en gros une cargaison emportée sur un
si fin voilier. Quant à moi, pour rester dans la vérité
de l'enthousiasme, je le tiens pour une âme de grand article:
il y a en lui un tel mélange de raretés et de curiosités,
que, à parler vrai de lui, il n'a de semblable que son
miroir, et tout autre portrait ne serait qu'une ombre, rien de
plus.
OSRIC. - Votre Seigneurie parle
de lui en juge infaillible.
HAMLET. - A quoi bon tout ceci,
monsieur ?. Pourquoi affublons-nous ce gentilhomme de nos phrases
grossières ?.
OSRIC. - Monsieur ?.
HORATIO, à Hamlet. - On
peut donc parler à n'importe qui sa langue?. Vraiment,
vous auriez ce talent-là, seigneur ?.
HAMLET. - Que fait à la
question le nom de ce gentilhomme ?.
OSRIC. - De Laertes ?.
HORATIO, à part, à
Hamlet. - Sa bourse est déjà vide : toutes ses paroles
d'or sont dépensées.
HAMLET. - De lui, monsieur.
OSRIC. - Je pense que vous n'êtes
pas sans savoir...
HAMLET. - Tant mieux si vous
avez de moi cette opinion ; mais quand vous l'auriez, cela ne
prouverait rien en ma faveur... Eh bien, monsieur ?.
OSRIC. - Vous n'êtes pas
sans savoir de quelle supériorité Laertes est à...
HAMLET. - Je n'ose faire cet
aveu, de peur de me comparer à lui : pour bien connaître
un homme, il faut le connaître par soi-même.
OSRIC. - Je ne parle, monsieur,
que de sa supériorité aux armes ; d'après
la réputation qu'on lui a faite, il a un talent sans égal.
HAMLET. - Quelle est son arme
?.
OSRIC. - L'épée
et la dague.
HAMLET. - Ce sont deux de ses
armes ! Eh bien ! après ?.
OSRIC. - Le roi, monsieur, a
parié six chevaux barbes, contre lesquels, m'a-t-on dit,
Laertes risque six rapières et six poignards de France
avec leurs montures, ceinturon, bandoulière, et ainsi de
suite. Trois des trains sont vraiment d'une invention rare, parfaitement
adaptés aux poignées, d'un travail très délicat
et très somptueux.
HAMLET. - Qu'appelez-vous les
trains ?.
HORATIO, à Hamlet. - Vous
ne le lâcherez pas, je sais bien, avant que ses explications
ne vous aient édifié.
OSRIC. - Les trains, monsieur,
Ce sont les étuis à suspendre les épées.
HAMLET. - L'expression serait
plus juste si nous portions une pièce de canon au côté
; en attendant, contentons-nous de les appeler des pendants de
ceinturon. Six chevaux barbes contre six épées de
France, leurs accessoires, avec trois ceinturons très élégants:
voilà l'enjeu danois contre l'enjeu français. Et
sur quoi ce pari ?.
OSRIC. - Le roi a parié,
monsieur, que, sur douze bottes échangées entre
vous et Laertes, celui-ci n'en porterait pas trois de plus que
vous ; Laertes a parié vous toucher neuf fois sur douze.
Et la question serait soumise à une épreuve immédiate,
si Votre Seigneurie daignait répondre.
HAMLET. - Comment ?. Si je réponds
non ?.
OSRIC. - Je Veux dire, monseigneur,
si Vous daigniez opposer votre personne à cette épreuve.
HAMLET. - Monsieur, je vais me
promener ici dans cette salle : si cela convient à Sa Majesté,
voici pour moi l'heure de la récréation. Qu'on apporte
les fleurets, si ce gentilhomme y consent ; et pour peu que le
roi persiste dans sa gageure, je le ferai gagner, si je peux ;
sinon, j'en serai quitte pour la honte et les bottes de trop.
OSRIC. - Rapporterai-je ainsi
votre réponse ?.
HAMLET. - Dans ce sens-là,
monsieur ; ajoutez-y toutes les fleurs à votre goût.
OSRIC. - Je recommande mon dévouement
à Votre Seigneurie. (Il sort. ).
HAMLET. - Son dévouement ! son dévouement !... il fait bien de le recommander lui-même : il n'y a pas d'autres langues pour s'en charger.
HORATIO. - On dirait un vanneau
qui fuit ayant sur la tête la coque de son oeuf.
HAMLET. - il faisait des compliments à la mamelle de sa nourrice avant de la téter. Comme beaucoup d'autres de la même volée dont je vois raffoler le monde superficiel, il se borne à prendre le ton du jour et les usages extérieurs de la société. Sorte d'écume que la fermentation fait monter au sommet de l'opinion ardente et agitée : soufflez seulement sur ces bulles pour en faire l'épreuve, elles crèvent !
Entre un seigneur.
LE SEIGNEUR. - Monseigneur, le
roi vous a fait complimenter par le jeune Osric qui lui a rapporté
que vous l'attendiez dans cette salle. Il m'envoie savoir si c'est
votre bon plaisir de commencer la partie avec Laertes, ou de l'ajourner.
HAMLET. - Je suis constant dans
mes résolutions, elles suivent le bon plaisir du roi. Si
Laertes est prêt, je le suis ; sur-le-champ, ou n'importe
quand, pourvu que je sois aussi dispos qu'à présent.
LE SEIGNEUR. - Le roi, la reine
et toute la Cour Vont descendre.
HAMLET. - Ils seront les bienvenus.
LE SEIGNEUR. - La reine vous
demande de faire un accueil cordial à Laertes avant de
vous mettre à la partie.
HAMLET. - Elle me donne un bon
conseil. (Sort le seigneur.) HORATIO. - Vous perdrez ce pari,
monseigneur.
HAMLET. - Je ne crois pas : depuis
qu'il est parti pour la France, je me suis continuellement exercé
: avec l'avantage qui m'est fait, je gagnerai. Mais tu ne saurais
croire quel mal j'éprouve ici, du côté du
coeur. N'importe !
HORATIO. - Pourtant, monseigneur...
HAMLET. - C'est une niaiserie
: une sorte de pressentiment qui suffirait peut-être à
troubler une femme.
HORATIO. - Si vous avez dans
l'esprit quelque répugnance, obéissez-y. Je vais
les prévenir de ne pas se rendre ici, en leur disant que
vous êtes indisposé.
HAMLET. - Pas du tout. Nous bravons le présage : il y a une providence spéciale pour la chute d'un moineau. Si mon heure est venue, elle n'est pas à venir ; si elle n'est pas à venir, elle est venue : que ce soit à présent ou pour plus tard, soyons prêts. Voilà tout. Puisque l'homme n'est pas maître de ce qu'il quitte, qu'importe qu'il le quitte de bonne heure !
Entrent le Roi, la Reine, Laertes,
Osric, des seigneurs, des serviteurs portant des fleurets, des
gantelets, une table et des flacons de vin.
LE ROI. - Venez, Hamlet, venez, et prenez cette main que je vous présente. (Le Roi met la main de Laertes dans celle d'Hamlet.) HAMLET. - Pardonnez-moi, monsieur, je vous ai offensé, mais pardonnez-moi en gentilhomme. Ceux qui sont ici présents savent et vous devez avoir appris de quel cruel égarement j'ai été affligé. Si j'ai fait quelque chose qui ait pu irriter votre caractère, votre honneur, votre rancune, je le proclame ici acte de folie. Est-ce Hamlet qui a offensé Laertes ?. Ce n'a jamais été Hamlet. Si Hamlet est enlevé à lui-même, et si, n'étant plus lui-même, il offense Laertes, alors, ce n'est pas Hamlet qui agit : Hamlet renie l'acte.
Qui agit donc ?. sa folie. S'il en est ainsi, Hamlet est du parti des offensés, le pauvre Hamlet a sa folie pour ennemi.
Monsieur, après ce désaveu
de toute intention mauvaise fait devant cet auditoire, puissé-je
n'être condamné dans votre généreuse
pensée que comme si, lançant une flèche par-dessus
la maison, j'avais blessé mon frère !
LAERTES. - Mon coeur est satisfait,
et ce sont ses inspirations qui, dans ce cas, me poussaient le
plus à la vengeance ; mais sur le terrain de l'honneur,
je reste à l'écart et je ne veux pas de réconciliation,
jusqu'à ce que des arbitres plus âgés, d'une
loyauté connue, m'aient imposé, d'après les
précédents, une sentence de paix qui sauvegarde
mon nom. Jusque-là j'accepte comme bonne amitié
l'amitié que vous m'offrez, et je ne ferai rien pour la
blesser.
HAMLET. - J'embrasse franchement
cette assurance, et je m'engage loyalement dans cette joute fraternelle.
Donnez-nous les fleurets, allons !
LAERTES. - Voyons ! qu'on m'en
donne un !.
HAMLET. - Je vais être
votre plastron, Laertes : auprès de mon inexpérience,
comme un astre dans la nuit la plus noire, votre talent va ressortir
avec éclat.
LAERTES. - Vous Vous moquez de
moi, monseigneur.
HAMLET. - Non, je le jure.
LE ROI. - Donnez-leur les fleurets,
jeune Osric. Cousin Hamlet, vous connaissez la gageure ?.
HAMLET. - Parfaitement, monseigneur.
Votre Grâce a parié bien gros pour le côté
le plus faible.
LE ROI. - Je n'en suis pas inquiet
: je vous ai vus tous deux... D'ailleurs, puisque Hamlet est avantagé,
la chance est pour nous.
LAERTES, essayant un fleuret.
- Celui-ci est trop lourd, voyons-en un autre.
HAMLET. - Celui-ci me va. Ces
fleurets ont tous la même longueur ?.
OSRIC. - Oui, mon bon seigneur.
(Ils se mettent en garde.)
LE ROI. - Posez-moi les flacons de vin sur cette table :
si Hamlet porte la première
ou la seconde botte, ou s'il riposte à la troisième,
que les batteries fassent feu de toutes pièces ! Le roi
boira à la santé d'Hamlet, et jettera dans la coupe
une perle plus précieuse que celles que les quatre rois
nos prédécesseurs ont portées sur la couronne
de Danemark. Donnez-moi les coupes. Que les timbales disent aux
trompettes, les trompettes aux canons du dehors, les canons aux
cieux, les cieux à la terre, que le roi boit à Hamlet!
Allons, commencez ! Et vous, juges, ayez l'oeil attentif !
HAMLET. - En garde, monsieur
!
LAERTES. - En garde, monseigneur!
(Ils commencent l'assaut.).
HAMLET. - Une !
LAERTES. - Non.
HAMLET. - Jugement !
OSRIC. - Touché ! très
positivement touché !.
LAERTES. - Soit ! Recommençons.
LE ROI. - Attendez qu'on me donne à boire. Hamlet, cette perle est à toi ; je bois à ta santé. Donnez-lui la coupe.
(Les trompettes sonnent ; bruit
du canon au-dehors.) HAMLET. - Je veux auparavant terminer cet
assaut: mettez-la de côté un moment. Allons ! (L'assaut
recommence.) Encore une ! Qu'en dites-vous ?.
LAERTES. - Touché, touché
! je l'avoue.
LE ROI. - Notre fils gagnera.
LA REINE. - il est gras et de
courte haleine... Tiens, Hamlet, prends mon mouchoir et frotte-toi
le front. La reine boit à ton succès, Hamlet.
HAMLET. - Bonne madame !
LE ROI. - Gertrude, ne buvez
pas !
LA REINE, prenant la coupe. -
Je boirai, monseigneur ; excusez-moi, je vous prie.
LE ROI, à part. - C'est
la coupe empoisonnée ! il est trop tard.
HAMLET. - Je n'ose pas boire
encore, madame ; tout à l'heure.
LA REINE. - Viens, laisse-moi
essuyer ton visage.
LAERTES, au Roi. - Monseigneur,
je vais le toucher cette fois.
LE ROI. - Je ne le crois pas.
LAERTES, à part. - Et
pourtant c'est presque contre ma conscience.
HAMLET. - Allons, la troisième,
Laertes ! Vous ne faites que vous amuser; je vous en prie, tirez
de votre plus belle force; j'ai peur que vous ne me traitiez en
enfant.
LAERTES. - Vous dites cela ?.
En garde ! (Ils recommencent. ).
OSRIC. - Rien des deux parts.
LAERTES. - A vous, maintenant
! (Laertes blesse Hamlet. Puis, en ferraillant, ils échangent
leurs fleurets, et Hamlet blesse Laertes.)
LE ROI. - Séparez-les
; ils sont enflammés.
HAMLET. - Non. Recommençons
! (La Reine tombe.).
OSRIC. - Secourez la reine !
là ! ho !.
HORATIO. - ils saignent tous
les deux. Comment cela se fait-il, monseigneur ?.
OSRIC. - Comment êtes-Vous,
Laertes ?.
LAERTES. - Ah ! comme une buse
prise à son propre piège, Osric ! je suis tué
justement par mon guet-apens.
HAMLET. - Comment est la reine
?.
LE ROI. - Elle s'est évanouie
à la vue de leur sang.
LA REINE. - Non ! non ! le breuvage
! le breuvage ! ô mon Hamlet chéri ! le breuvage
! le breuvage ! Je suis empoisonnée. (Elle meurt.).
HAMLET. - ô infamie !...
Holà ! qu'on ferme la porte ! il y a une trahison : qu'on
la découvre !
LAERTES. - La voici, Hamlet : Hamlet, tu es assassiné ; nul remède au monde ne peut te sauver ; en toi il n'y a plus une demi-heure de vie ; l'arme traîtresse est dans ta main, démouchetée et venimeuse ; le coup hideux s'est retourné contre moi. Tiens ! je tombe ici, pour ne jamais me relever ; ta mère est empoisonnée... Je n'en puis plus...
Le roi... le roi est coupable.
HAMLET. - La pointe empoisonnée
aussi ! Alors, venin, à ton oeuvre ! (Il frappe le Roi.
)
OSRIC et LES SEIGNEURS. - Trahison
! trahison !
LE ROI. - Oh ! défendez-moi
encore, mes amis ; je ne suis que blessé !.
HAMLET. -Tiens! toi, incestueux meurtrier, damné Danois ! Bois le reste de cette potion !... Ta perle y est-elle ?.
Suis ma mère. (le Roi
meurt.).
LAERTES. - il a ce qu'il mérite
! c'est un poison préparé par lui-même. Echange
ton pardon avec le mien, noble Hamlet. Que ma mort et celle de
mon père ne retombent pas sur toi, ni la tienne sur moi
! (Il meurt.).
HAMLET. - Que le ciel t'en absolve ! Je vais te suivre...
Je meurs, Horatio... Reine misérable,
adieu !... Vous qui pâlissez et tremblez devant cette catastrophe,
muets auditeurs de ce drame, si j'en avais le temps, si la mort,
ce recors farouche, ne m'arrêtait si strictement, oh ! je
pourrais vous dire... Mais résignons-nous... Horatio, je
meurs ; tu vis, toi ! justifie-moi, explique ma cause à
ceux qui l'ignorent.
HORATIO. - Ne l'espérez
pas. Je suis plus un Romain qu'un Danois. Il reste encore ici
de la liqueur.
HAMLET. - Si tu es un homme, donne-moi cette coupe, lâche-la ; ... par le ciel, je l'aurai ! Dieu ! quel nom blessé, Horatio, si les choses restent inconnues, vivra après moi !
Si jamais tu m'as porté
dans ton coeur, absente-toi quelque temps encore de la félicité
céleste, et exhale ton souffle pénible dans ce monde
rigoureux, pour raconter mon histoire. (Marche militaire au loin
; bruit de mousqueterie derrière le théâtre.)
Quel est ce bruit martial ?.
OSRIC. - C'est le jeune Fortinbras
qui arrive vainqueur de Pologne, et qui salue les ambassadeurs
d'Angleterre de cette salve guerrière.
HAMLET. - Oh ! je meurs, Horatio
; le poison puissant étreint mon souffle; je ne pourrai
vivre assez pour savoir les nouvelles d'Angleterre; mais je prédis
que l'élection s'abattra sur Fortinbras ; il a ma voix
mourante ; raconte-lui, avec plus ou moins de détails,
ce qui a provoqué... Le reste... c'est silence... (Il meurt.).
HORATIO. - Voici un noble coeur
qui se brise. Bonne nuit, doux prince ! que des essaims d'anges
te bercent de leurs chants !... Pour quoi ce bruit de tambours
ici ?. (Marche militaire derrière la scène.).
Entrent Fortinbras, les ambassadeurs
d'Angleterre et autres.
FORTINBRAS. - Où est ce
spectacle ?.
HORATIO. - Qu'est-ce que vous
voulez voir ?. Si c'est un malheur ou un prodige, ne cherchez
pas plus loin.
FORTINBRAS. - Ce monceau crie
: Carnage !... ô fière mort ! quel festin prépares-tu
dans ton antre éternel, que tu as, d'un seul coup, abattu
dans le sang tant de princes ?.
PREMIER AMBASSADEUR. - Ce spectacle
est effrayant ; et nos dépêches arrivent trop tard
d'Angleterre. Il a l'oreille insensible celui qui devait nous
écouter, à qui nous devions dire que ses ordres
sont remplis, que Rosencrantz et Guildenstern sont morts. D'où
recevrons-nous nos remerciements ?.
HORATIO. - Pas de sa bouche,
lors même qu'il aurait le vivant pouvoir de vous remercier
: il n'a jamais commandé leur mort. Mais puisque vous êtes
venus si brusquement au milieu de cette crise sanglante, vous,
de la guerre de Pologne, et vous, d'Angleterre, donnez ordre que
ces corps soient placés sur une haute estrade à
la vue de tous, et laissez-moi dire au monde qui l'ignore encore,
comment ceci est arrivé. Alors vous entendrez parler d'actes
charnels, sanglants, contre nature ; d'accidents expiatoires ;
de meurtres involontaires ; de morts causées par la perfidie
ou par une force majeure ; et, pour dénouement, de complots
retombés par méprise sur la tête des auteurs.
Voilà tout ce que je puis vous raconter sans mentir.
FORTINBRAS. - Hâtons-nous
de l'entendre, et convoquons les plus nobles à l'auditoire.
Pour moi, c'est avec douleur que j'accepte ma fortune : j'ai sur
ce royaume des droits non oubliés, que mon intérêt
m'invite à revendiquer.
HORATIO. - J'ai mission de parler
sur ce point, au nom de quelqu'un dont la voix en entraînera
bien d'autres. Mais agissons immédiatement, tandis que
les esprits sont encore étonnés, de peur qu'un complot
ou une méprise ne cause de nouveaux malheurs.
FORTINBRAS. - Que quatre capitaines
portent Hamlet, comme un combattant, sur l'estrade ; car, probablement,
s'il eût été mis à l'épreuve,
c'eût été un grand roi ! et que, sur son passage,
la musique militaire et les salves guerrières retentissent
hautement en son honneur ! Enlevez les corps : un tel spectacle
ne sied qu'au champ de bataille ; ici, il fait mal. Allez ! dites
aux soldats de faire feu. (Marche funèbre. Ils sortent
en portant les cadavres ; après quoi, on entend une décharge
d'artillerie. )