1ère partie
Autour de Mme SWANN
I
Ma mère, quand il fut question
d'avoir pour la première fois M. De Norpois à dîner,
ayant exprimé le regret que le professeur Cottard fût
en voyage et qu'elle-même eût entièrement cessé
de fréquenter Swann, car l'un et l'autre eussent sans doute
intéressé l'ancien ambassadeur, mon père
répondit qu'un convive éminent, un savant illustre,
comme Cottard, ne pouvait jamais mal faire dans un dîner,
mais que Swann, avec son ostentation, avec sa manière de
crier sur les toits ses moindres relations, était un vulgaire
esbroufeur que le marquis de Norpois eût sans doute trouvé,
selon son expression, "puant". Or cette réponse
de mon père demande quelques mots d'explication, certaines
personnes se souvenant peut-être d'un Cottard bien médiocre
et d'un Swann poussant jusqu'à la plus extrême délicatesse,
en matière mondaine, la modestie et la discrétion.
Mais pour ce qui regarde celui-ci, il était arrivé
qu'au "fils Swann" et aussi au Swann du jockey, l'ancien
ami de mes parents avait ajouté une personnalité
nouvelle (et qui ne devait pas être la dernière),
celle de mari d'Odette. Adaptant aux humbles ambitions de cette
femme l'instinct, le désir, l'industrie, qu'il avait toujours
eus, il s'était ingénié à se bâtir,
fort au-dessous de l'ancienne, une position nouvelle et appropriée
à la compagne qui l'occuperait avec lui. Or il s'y montrait
un autre homme. Puisque (tout en continuant à fréquenter
seul ses amis personnels, à qui il ne voulait pas imposer
Odette quand ils ne lui demandaient pas spontanément à
la connaître) c'était une seconde vie qu'il commençait,
en commun avec sa femme, au milieu d'êtres nouveaux, on
eût encore compris que pour mesurer le rang de ceux-ci,
et par conséquent le plaisir d'amour-propre qu'il pouvait
éprouver à les recevoir, il se fût servi comme
point de comparaison non pas des gens les plus brillants qui formaient
sa société avant son mariage, mais des relations
antérieures d'Odette. Mais, même quand on savait
que c'était avec d'inélégants fonctionnaires,
avec des femmes tarées, parure des bals de ministères,
qu'il désirait de se lier, on était étonné
de l'entendre, lui qui autrefois et même encore aujourd'hui
dissimulait si gracieusement une invitation de Twickenham ou de
Buckingham palace, faire sonner bien haut que la femme d'un sous-chef
de cabinet était venue rendre sa visite à Mme Swann.
On dira peut-être que cela tenait à ce que la simplicité
du Swann élégant n'avait été chez
lui qu'une forme plus raffinée de la vanité et que,
comme certains israélites, l'ancien ami de mes parents
avait pu présenter tour à tour les états
successifs par où avaient passé ceux de sa race,
depuis le snobisme le plus naïf et la plus grossière
goujaterie jusqu'à la plus fine politesse. Mais la principale
raison, et celle-là applicable à l'humanité
en général, était que nos vertus elles-mêmes
ne sont pas quelque chose de libre, de flottant, de quoi nous
gardions la disponibilité permanente ; elles finissent
par s'associer si étroitement dans notre esprit avec les
actions à l'occasion desquelles nous nous sommes fait un
devoir de les exercer, que si surgit pour nous une activité
d'un autre ordre, elle nous prend au dépourvu et sans que
nous ayons seulement l'idée qu'elle pourrait comporter
la mise en oeuvre de ces mêmes vertus. Swann empressé
avec ces nouvelles relations et les citant avec fierté,
était comme ces grands artistes modestes ou généreux
qui, s'ils se mettent à la fin de leur vie à se
mêler de cuisine ou de jardinage, étalent une satisfaction
naïve des louanges qu'on donne à leurs plats ou à
leurs plates-bandes pour lesquels ils n'admettent pas la critique
qu'ils acceptent aisément s'il s'agit de leurs chefs-d'oeuvre
; ou bien qui, donnant une de leurs toiles pour rien, ne peuvent
en revanche sans mauvaise humeur perdre quarante sous aux dominos.
Quant au professeur Cottard, on le reverra, longuement, beaucoup
plus loin, chez la patronne, au château de la Raspelière.
Qu'il suffise actuellement, à son égard, de faire
observer d'abord ceci : pour Swann, à la rigueur le changement
peut surprendre puisqu'il était accompli et non soupçonné
de moi quand je voyais le père de Gilberte aux Champs-Elysées
où d'ailleurs ne m'adressant pas la parole il ne pouvait
faire étalage devant moi de ses relations politiques (il
est vrai que s'il l'eût fait, je ne me fusse peut-être
pas aperçu tout de suite de sa vanité, car l'idée
qu'on s'est faite longtemps d'une personne bouche les yeux et
les oreilles ; ma mère pendant trois ans ne distingua pas
plus le fard qu'une de ses nièces se mettait aux lèvres
que s'il eût été invisiblement dissous dans
un liquide ; jusqu'au jour où une parcelle supplémentaire,
ou bien quelque autre cause amena le phénomène appelé
sursaturation ; tout le fard non aperçu cristallisa, et
ma mère devant cette débauche soudaine de couleurs
déclara, comme on eût fait à Combray, que
c'était une honte, et cessa presque toute relation avec
sa nièce). Mais pour Cottard au contraire, l'époque
où on l'a vu assister aux débuts de Swann chez les
Verdurin était déjà assez lointaine ; or
les honneurs, les titres officiels viennent avec les années.
Deuxièmement, on peut être illettré, faire
des calembours stupides, et posséder un don particulier
qu'aucune culture générale ne remplace, comme le
don du grand stratège ou du grand clinicien. Ce n'est pas
seulement en effet comme un praticien obscur, devenu, à
la longue, notoriété européenne, que ses
confrères considéraient Cottard. Les plus intelligents
d'entre les jeunes médecins déclarèrent -
au moins pendant quelques années, car les modes changent,
étant nées elles-mêmes du besoin de changement
- que si jamais ils tombaient malades, Cottard était le
seul maître auquel ils confieraient leur peau. Sans doute
ils préféraient le commerce de certains chefs plus
lettrés, plus artistes, avec lesquels ils pouvaient parler
de Nietzsche, de Wagner. Quand on faisait de la musique chez Mme
Cottard, aux soirées où elle recevait, avec l'espoir
qu'il devînt un jour doyen de la faculté, les collègues
et les élèves de son mari, celui-ci, au lieu d'écouter,
préférait jouer aux cartes dans un salon voisin.
Mais on vantait la promptitude, la profondeur, la sûreté
de son coup d'oeil, de son diagnostic. En troisième lieu,
en ce qui concerne l'ensemble de façons que le professeur
Cottard montrait à un homme comme mon père, remarquons
que la nature que nous faisons paraître dans la seconde
partie de notre vie n'est pas toujours, si elle l'est souvent,
notre nature première développée ou flétrie,
grossie ou atténuée ; elle est quelquefois une nature
inverse, un véritable vêtement retourné. Sauf
chez les Verdurin qui s'étaient engoués de lui,
l'air hésitant de Cottard, sa timidité, son amabilité
excessives, lui avaient, dans sa jeunesse, valu de perpétuels
brocards. Quel ami charitable lui conseilla l'air glacial ? L'importance
de sa situation lui rendit plus aisé de le prendre. Partout,
sinon chez les Verdurin où il redevenait instinctivement
lui-même, il se rendit froid, volontiers silencieux, péremptoire
quand il fallait parler, n'oubliant pas de dire des choses désagréables.
Il put faire l'essai de cette nouvelle attitude devant des clients
qui, ne l'ayant pas encore vu, n'étaient pas à même
de faire des comparaisons et eussent été bien étonnés
d'apprendre qu'il n'était pas un homme d'une rudesse naturelle.
C'est surtout à l'impassibilité qu'il s'efforçait,
et même dans son service d'hôpital, quand il débitait
quelques-uns de ces calembours qui faisaient rire tout le monde,
du chef de clinique au plus récent externe, il le faisait
toujours sans qu'un muscle bougeât dans sa figure d'ailleurs
méconnaissable depuis qu'il avait rasé barbe et
moustaches.
Disons pour finir qui était le
marquis de Norpois. Il avait été ministre plénipotentiaire
avant la guerre et ambassadeur au seize mai, et, malgré
cela, au grand étonnement de beaucoup, chargé plusieurs
fois, depuis, de représenter la France dans des missions
extraordinaires - et même comme contrôleur de la dette,
en Egypte, où grâce à ses grandes capacités
financières il avait rendu d'importants services - par
des cabinets radicaux qu'un simple bourgeois réactionnaire
se fût refusé à servir, et auxquels le passé
de M. De Norpois, ses attaches, ses opinions eussent dû
le rendre suspect. Mais ces ministres avancés semblaient
se rendre compte qu'ils montraient par une telle désignation
quelle largeur d'esprit était la leur dès qu'il
s'agissait des intérêts supérieurs de la France,
se mettaient hors de pair des hommes politiques en méritant
que le journal des débats lui-même les qualifiât
d'hommes d'etat, et bénificiaient enfin du prestige qui
s'attache à un nom aristocratique et de l'intérêt
qu'éveille comme un coup de théâtre un choix
inattendu. Et ils savaient aussi que ces avantages ils pouvaient,
en faisant appel à M. De Norpois, les recueillir sans avoir
à craindre de celui-ci un manque de loyalisme politique
contre lequel la naissance du marquis devait non pas les mettre
en garde, mais les garantir. Et en cela le gouvernement de la
république ne se trompait pas. C'est d'abord parce qu'une
certaine aristocratie, élevée dès l'enfance
à considérer son nom comme un avantage intérieur
que rien ne peut lui enlever (et dont ses pairs, ou ceux qui sont
de naissance plus haute encore, connaissent assez exactement la
valeur), sait qu'elle peut s'éviter, car ils ne lui ajouteraient
rien, les efforts que sans résultat ultérieur appréciable
font tant de bourgeois pour ne professer que des opinions bien
portées et ne fréquenter que des gens bien pensants.
En revanche, soucieuse de se grandir aux yeux des familles princières
ou ducales au-dessous desquelles elle est immédiatement
située, cette aristocratie sait qu'elle ne le peut qu'en
augmentant son nom de ce qu'il ne contenait pas, de ce qui fait
qu'à nom égal, elle prévaudra : une influence
politique, une réputation littéraire ou artistique,
une grande fortune. Et les frais dont elle se dispense à
l'égard de l'inutile hobereau recherché des bourgeois
et de la stérile amitié duquel un prince ne lui
saurait aucun gré, elle les prodiguera aux hommes politiques,
fussent-ils francs-maçons, qui peuvent faire arriver dans
les ambassades ou patronner dans les élections, aux artistes
ou aux savants dont l'appui aide à "Percer" dans
la branche où ils priment, à tous ceux enfin qui
sont en mesure de conférer une illustration nouvelle ou
de faire réussir un riche mariage. Mais en ce qui concernait
M. De Norpois, il y avait surtout que, dans une longue pratique
de la diplomatie, il s'était imbu de cet esprit négatif,
routinier, conservateur, dit "esprit de gouvernement"
et qui est, en effet, celui de tous les gouvernements et, en particulier,
sous tous les gouvernements, l'esprit des chancelleries. Il avait
puisé dans la carrière l'aversion, la crainte et
le mépris de ces procédés plus ou moins révolutionnaires,
et à tout le moins incorrects, que sont les procédés
des oppositions. Sauf chez quelques illettrés du peuple
et du monde, pour qui la différence des genres est lettre
morte, ce qui rapproche, ce n'est pas la communauté des
opinions, c'est la consanguinité des esprits. Un académicien
du genre de Legouvé et qui serait partisan des classiques,
eût applaudi plus volontiers à l'éloge de
Victor Hugo par Maxime Du Camp ou Mézières, qu'à
celui de Boileau par Claudel. Un même nationalisme suffit
à rapprocher Barrès de ses électeurs qui
ne doivent pas faire grande différence entre lui et M.
Georges Berry, mais non de ceux de ses collègues de l'académie
qui, ayant ses opinions politiques mais un autre genre d'esprit,
lui préféreront même des adversaires comme
Mm. Ribot et Deschanel, dont à leur tour de fidèles
monarchistes se sentent beaucoup plus près que de Maurras
et de Léon Daudet qui souhaitent cependant aussi le retour
du roi. Avare de ses mots, non seulement par pli professionnel
de prudence et de réserve, mais aussi parce qu'ils ont
plus de prix, offrent plus de nuances aux yeux d'hommes dont les
efforts de dix années pour rapprocher deux pays se résument,
se traduisent - dans un discours, dans un protocole - par un simple
adjectif, banal en apparence, mais où ils voient tout un
monde, M. De Norpois passait pour très froid à la
commission, où il siégeait à côté
de mon père et où chacun félicitait celui-ci
de l'amitié que lui témoignait l'ancien ambassadeur.
Elle étonnait mon père tout le premier. Car étant
généralement peu aimable, il avait l'habitude de
n'être pas recherché en dehors du cercle de ses intimes
et l'avouait avec simplicité. Il avait conscience qu'il
y avait dans les avances du diplomate un effet de ce point de
vue tout individuel où chacun se place pour décider
de ses sympathies, et d'où toutes les qualités intellectuelles
ou la sensibilité d'une personne ne seront pas auprès
de l'un de nous qu'elle ennuie ou agace une aussi bonne recommandation
que la rondeur et la gaieté d'une autre qui passerait,
aux yeux de beaucoup, pour vide, frivole et nulle. "De Norpois
m'a invité de nouveau à dîner ; c'est extraordinaire
; tout le monde en est stupéfait à la commission
où il n'a de relations privées avec personne. Je
suis sûr qu'il va encore me raconter des choses palpitantes
sur la guerre de 70." Mon père savait que seul, peut-être,
M. De Norpois avait averti l'empereur de la puissance grandissante
et des intentions belliqueuses de la Prusse, et que Bismarck avait
pour son intelligence une estime particulière. Dernièrement
encore à l'opéra, pendant le gala offert au roi
Théodose, les journaux avaient remarqué l'entretien
prolongé que le souverain avait accordé à
M. De Norpois. "Il faudra que je sache si cette visite du
roi a vraiment de l'importance, nous dit mon père qui s'intéressait
beaucoup à la politique étrangère. Je sais
bien que le père Norpois est très boutonné,
mais avec moi il s'ouvre si gentiment." Quant à ma
mère, peut-être l'ambassadeur n'avait-il pas par
lui-même le genre d'intelligence vers lequel elle se sentait
le plus attirée. Et je dois dire que la conversation de
M. De Norpois était un répertoire si complet des
formes surannées du langage particulières à
une carrière, à une classe et à un temps
- un temps qui, pour cette carrière et cette classe-là,
pourrait bien ne pas être tout à fait aboli - que
je regrette parfois de n'avoir pas retenu purement et simplement
les propos que je lui ai entendu tenir. J'aurais ainsi obtenu
un effet de démodé, à aussi bon compte et
de la même façon que cet acteur du palais-royal à
qui on demandait où il pouvait trouver ses surprenants
chapeaux et qui répondait : "Je ne trouve pas mes
chapeaux. Je les garde." En un mot, je crois que ma mère
jugeait M. De Norpois un peu "vieux jeu", ce qui était
loin de lui sembler déplaisant au point de vue des manières,
mais la charmait moins dans le domaine, sinon des idées
- car celles de M. De Norpois étaient fort modernes - mais
des expressions. Seulement, elle sentait que c'était flatter
délicatement son mari que de lui parler avec admiration
du diplomate qui lui marquait une prédilection si rare.
En fortifiant dans l'esprit de mon père la bonne opinion
qu'il avait de M. De Norpois, et par là en le conduisant
à en prendre une bonne aussi de lui-même, elle avait
conscience de remplir celui de ses devoirs qui consistait à
rendre la vie agréable à son époux, comme
elle faisait quand elle veillait à ce que la cuisine fût
soignée et le service silencieux. Et comme elle était
incapable de mentir à mon père, elle s'entraînait
elle-même à admirer l'ambassadeur pour pouvoir le
louer avec sincérité. D'ailleurs, elle goûtait
naturellement son air de bonté, sa politesse un peu désuète
(et si cérémonieuse que quand, marchant en redressant
sa haute taille, il apercevait ma mère qui passait en voiture,
avant de lui envoyer un coup de chapeau, il jetait au loin un
cigare à peine commencé), sa conversation si mesurée,
où il parlait de lui-même le moins possible et tenait
toujours compte de ce qui pouvait être agréable à
l'interlocuteur, sa ponctualité tellement surprenante à
répondre à une lettre que quand, venant de lui en
envoyer une, mon père reconnaissait l'écriture de
M. De Norpois sur une enveloppe, son premier mouvement était
de croire que par mauvaise chance leur correspondance s'était
croisée : on eût dit qu'il existait, pour lui, à
la poste, des levées supplémentaires et de luxe.
Ma mère s'émerveillait qu'il fût si exact
quoique si occupé, si aimable quoique si répandu,
sans songer que les "Quoique" sont toujours des "parce
que" méconnus, et que (de même que les vieillards
sont étonnants pour leur âge, les rois pleins de
simplicité, et les provinciaux au courant de tout) c'étaient
les mêmes habitudes qui permettaient à M. De Norpois
de satisfaire à tant d'occupations et d'être si ordonné
dans ses réponses, de plaire dans le monde et d'être
aimable avec nous. De plus, l'erreur de ma mère, comme
celle de toutes les personnes qui ont trop de modestie, venait
de ce qu'elle mettait les choses qui la concernaient au-dessous,
et par conséquent en dehors des autres. La réponse
qu'elle trouvait que l'ami de mon père avait eu tant de
mérite à nous adresser rapidement parce qu'il écrivait
par jour beaucoup de lettres, elle l'exceptait de ce grand nombre
de lettres dont ce n'était que l'une ; de même elle
ne considérait pas qu'un dîner chez nous fût
pour M. De Norpois un des actes innombrables de sa vie sociale
: elle ne songeait pas que l'ambassadeur avait été
habitué autrefois dans la diplomatie à considérer
les dîners en ville comme faisant partie de ses fonctions,
et à y déployer une grâce invétérée
dont c'eût été trop lui demander que de se
départir par extraordinaire quand il venait chez nous.
Le premier dîner que M. De Norpois fit à la maison,
une année où je jouais encore aux Champs- Elysées,
est resté dans ma mémoire, parce que l'après-midi
de ce même jour fut celui où j'allai enfin entendre
la Berma, en "Matinée", dans Phèdre, et
aussi parce qu'en causant avec M. De Norpois je me rendis compte
tout d'un coup, et d'une façon nouvelle, combien les sentiments
éveillés en moi par tout ce qui concernait Gilberte
Swann et ses parents différaient de ceux que cette même
famille faisait éprouver à n'importe quelle autre
personne.
Ce fut sans doute en remarquant l'abattement
où me plongeait l'approche des vacances du jour de l'an
pendant lesquelles, comme elle me l'avait annoncé elle-même,
je ne devais pas voir Gilberte, qu'un jour, pour me distraire,
ma mère me dit : "Si tu as encore le même grand
désir d'entendre la Berma, je crois que ton père
permettrait peut-être que tu y ailles : ta grand'mère
pourrait t'y emmener." Mais c'était parce que M. De
Norpois lui avait dit qu'il devrait me laisser entendre la Berma,
que c'était, pour un jeune homme, un souvenir à
garder, que mon père, jusque-là si hostile à
ce que j'allasse perdre mon temps et risquer de prendre du mal
pour ce qu'il appelait, au grand scandale de ma grand'mère,
des inutilités, n'était plus loin de considérer
cette soirée préconisée par l'ambassadeur
comme faisant vaguement partie d'un ensemble de recettes précieuses
pour la réussite d'une brillante carrière. Ma grand'mère
qui, en renonçant pour moi au profit que, selon elle, j'aurais
trouvé à entendre la Berma, avait fait un gros sacrifice
à l'intérêt de ma santé, s'étonnait
que celui-ci devînt négligeable sur une seule parole
de M. De Norpois. Mettant ses espérances invincibles de
rationaliste dans le régime de grand air et de coucher
de bonne heure qui m'avait été prescrit, elle déplorait
comme un désastre cette infraction que j'allais y faire
et, sur un ton navré, disait : "Comme vous êtes
léger" à mon père qui, furieux, répondait
: "Comment, c'est vous maintenant qui ne voulez pas qu'il
y aille ! C'est un peu fort, vous qui nous répétiez
tout le temps que cela pouvait lui être utile." Mais
M. De Norpois avait changé sur un point bien plus important
pour moi, les intentions de mon père. Celui-ci avait toujours
désiré que je fusse diplomate, et je ne pouvais
supporter l'idée que, même si je devais rester quelque
temps attaché au ministère, je risquasse d'être
envoyé un jour comme ambassadeur dans des capitales que
Gilberte n'habiterait pas. J'aurais préféré
revenir aux projets littéraires que j'avais autrefois formés
et abandonnés au cours de mes promenades du côté
de Guermantes. Mais mon père avait fait une constante opposition
à ce que je me destinasse à la carrière des
lettres qu'il estimait fort inférieure à la diplomatie,
lui refusant même le nom de carrière, jusqu'au jour
où M. De Norpois, qui n'aimait pas beaucoup les agents
diplomatiques des nouvelles couches, lui avait assuré qu'on
pouvait, comme écrivain, s'attirer autant de considération,
exercer autant d'action et garder plus d'indépendance que
dans les ambassades.
"Hé bien ! Je ne l'aurais
pas cru, le père Norpois n'est pas du tout opposé
à l'idée que tu fasses de la littérature",
m'avait dit mon père. Et comme, assez influent lui-même,
il croyait qu'il n'y avait rien qui ne s'arrangeât, ne trouvât
sa solution favorable dans la conversation des gens importants
: "Je le ramènerai dîner un de ces soirs en
sortant de la commission. Tu causeras un peu avec lui, pour qu'il
puisse t'apprécier. Ecris quelque chose de bien que tu
puisses lui montrer ; il est très lié avec le directeur
de la revue des deux mondes , il t'y fera entrer, il réglera
cela, c'est un vieux malin ; et, ma foi, il a l'air de trouver
que la diplomatie, aujourd'hui !..." Le bonheur que j'aurais
à ne pas être séparé de Gilberte me
rendait désireux mais non capable d'écrire une belle
chose qui pût être montrée à M. De Norpois.
Après quelques pages préliminaires, l'ennui me faisant
tomber la plume des mains, je pleurais de rage en pensant que
je n'aurais jamais de talent, que je n'étais pas doué
et ne pourrais même pas profiter de la chance que la prochaine
venue de M. De Norpois m'offrait de rester toujours à Paris.
Seule l'idée qu'on allait me laisser entendre la Berma
me distrayait de mon chagrin. Mais de même que je ne souhaitais
voir des tempêtes que sur les côtes où elles
étaient le plus violentes, de même je n'aurais voulu
entendre la grande actrice que dans un de ces rôles classiques
où Swann m'avait dit qu'elle touchait au sublime. Car quand
c'est dans l'espoir d'une découverte précieuse que
nous désirons recevoir certaines impressions de nature
ou d'art, nous avons quelque scrupule à laisser notre âme
accueillir à leur place des impressions moindres qui pourraient
nous tromper sur la valeur exacte du beau. La Berma dans Andromaque
, dans les caprices de Marianne , dans Phèdre , c'était
de ces choses fameuses que mon imagination avait tant désirées.
J'aurais le même ravissement que le jour où une gondole
m'emmènerait au pied du Titien des Frari ou des Carpaccio
de San Giorgio Dei Schiavoni, si jamais j'entendais réciter
par la Berma les vers : on dit qu'un prompt départ vous
éloigne de nous, Seigneur, etc.
Je les connaissais par la simple reproduction
en noir et blanc qu'en donnent les éditions imprimées
; mais mon coeur battait quand je pensais, comme à la réalisation
d'un voyage, que je les verrais enfin baigner effectivement dans
l'atmosphère et l'ensoleillement de la voix dorée.
Un Carpaccio à Venise, la Berma dans Phèdre , chefs-d'oeuvre
d'art pictural ou dramatique que le prestige qui s'attachait à
eux rendait en moi si vivants, c'est-à-dire si indivisibles,
que, si j'avais été voir des Carpaccio dans une
salle du Louvre ou la Berma dans quelque pièce dont je
n'aurais jamais entendu parler, je n'aurais plus éprouvé
le même étonnement délicieux d'avoir enfin
les yeux ouverts devant l'objet inconcevable et unique de tant
de milliers de mes rêves. Puis, attendant du jeu de la Berma
des révélations sur certains aspects de la noblesse,
de la douleur, il me semblait que ce qu'il y avait de grand, de
réel dans ce jeu, devait l'être davantage si l'actrice
le superposait à une oeuvre d'une valeur véritable
au lieu de broder en somme du vrai et du beau sur une trame médiocre
et vulgaire. Enfin, si j'allais entendre la Berma dans une pièce
nouvelle, il ne me serait pas facile de juger de son art, de sa
diction, puisque je ne pourrais pas faire le départ entre
un texte que je ne connaîtrais pas d'avance et ce que lui
ajouteraient des intonations et des gestes qui me sembleraient
faire corps avec lui ; tandis que les oeuvres anciennes que je
savais par coeur, m'apparaissaient comme de vastes espaces réservés
et tout prêts où je pourrais apprécier en
pleine liberté les inventions dont la Berma les couvrirait,
comme à fresque, des perpétuelles trouvailles de
son inspiration. Malheureusement, depuis des années qu'elle
avait quitté les grandes scènes et faisait la fortune
d'un théâtre de boulevard dont elle était
l'étoile, elle ne jouait plus de classique, et j'avais
beau consulter les affiches, elles n'annonçaient jamais
que des pièces toutes récentes, fabriquées
exprès pour elle par des auteurs en vogue ; quand un matin,
cherchant sur la colonne des théâtres les matinées
de la semaine du jour de l'an, j'y vis pour la première
fois - en fin de spectacle, après un lever de rideau probablement
insignifiant dont le titre me sembla opaque parce qu'il contenait
tout le particulier d'une action que j'ignorais - deux actes de
Phèdre avec Mme Berma, et aux matinées suivantes
le demi-monde, les caprices de Marianne , noms qui, comme celui
de Phèdre , étaient pour moi transparents, remplis
seulement de clarté, tant l'oeuvre m'était connue,
illuminés jusqu'au fond d'un sourire d'art. Ils me parurent
ajouter de la noblesse à Mme Berma elle-même quand
je lus dans les journaux, après le programme de ces spectacles,
que c'était elle qui avait résolu de se montrer
de nouveau au public dans quelques-unes de ses anciennes créations.
Donc, l'artiste savait que certains rôles ont un intérêt
qui survit à la nouveauté de leur apparition ou
au succès de leur reprise, elle les considérait,
interprétés par elle, comme des chefs-d'oeuvre de
musée qu'il pouvait être instructif de remettre sous
les yeux de la génération qui l'y avait admirée
ou de celle qui ne l'y avait pas vue. En faisant afficher ainsi,
au milieu de pièces qui n'étaient destinées
qu'à faire passer le temps d'une soirée, Phèdre
, dont le titre n'était pas plus long que les leurs et
n'était pas imprimé en caractères différents,
elle y ajoutait comme le sous-entendu d'une maîtresse de
maison qui, en vous présentant à ses convives au
moment d'aller à table, vous dit au milieu des noms d'invités
qui ne sont que des invités, et sur le même ton qu'elle
a cité les autres : M. Anatole France.
Le médecin qui me soignait -
celui qui m'avait défendu tout voyage - déconseilla
à mes parents de me laisser aller au théâtre
; j'en reviendrais malade, pour longtemps peut-être, et
j'aurais en fin de compte plus de souffrance que de plaisir. Cette
crainte eût pu m'arrêter si ce que j'avais attendu
d'une telle représentation eût été
seulement un plaisir qu'en somme une souffrance ultérieure
peut annuler, par compensation. Mais - de même qu'au voyage
à Balbec, au voyage à Venise que j'avais tant désirés
- ce que je demandais à cette matinée, c'était
tout autre chose qu'un plaisir : des vérités appartenant
à un monde plus réel que celui où je vivais,
et desquelles l'acquisition une fois faite ne pourrait pas m'être
enlevée par des incidents insignifiants, fussent-ils douloureux
à mon corps, de mon oiseuse existence. Tout au plus, le
plaisir que j'aurais pendant le spectacle m'apparaissait-il comme
la forme peut-être nécessaire de la perception de
ces vérités ; et c'était assez pour que je
souhaitasse que les malaises prédits ne commençassent
qu'une fois la représentation finie, afin qu'il ne fût
pas par eux compromis et faussé. J'implorais mes parents,
qui, depuis la visite du médecin, ne voulaient plus me
permettre d'aller à Phèdre . Je me récitais
sans cesse la tirade : on dit qu'un prompt départ vous
éloigne de nous... Cherchant toutes les intonations qu'on
pouvait y mettre, afin de mieux mesurer l'inattendu de celle que
la Berma trouverait. Cachée comme le saint des saints sous
le rideau qui me la dérobait et derrière lequel
je lui prêtais à chaque instant un aspect nouveau,
selon ceux des mots de Bergotte - dans la plaquette retrouvée
par Gilberte - qui me revenaient à l'esprit : "Noblesse
plastique, cilice chrétien, pâleur janséniste,
princesse de Trézène et de Clèves, drame
mycénien, symbole delphique, mythe solaire", la divine
beauté qui devait me révéler le jeu de la
Berma, nuit et jour, sur un autel perpétuellement allumé,
trônait au fond de mon esprit, de mon esprit dont mes parents
sévères et légers allaient décider
s'il enfermerait ou non, et pour jamais, les perfections de la
déesse dévoilée à cette même
place où se dressait sa forme invisible. Et les yeux fixés
sur l'image inconcevable, je luttais du matin au soir contre les
obstacles que ma famille m'opposait. Mais quand ils furent tombés,
quand ma mère - bien que cette matinée eût
lieu précisément le jour de la séance de
la commission après laquelle mon père devait ramener
dîner M. De Norpois - m'eût dit : "Hé
bien, nous ne voulons pas te chagriner, si tu crois que tu auras
tant de plaisir, il faut y aller", quand cette journée
de théâtre, jusque-là défendue, ne
dépendit plus que de moi, alors, pour la première
fois, n'ayant plus à m'occuper qu'elle cessât d'être
impossible, je me demandai si elle était souhaitable, si
d'autres raisons que la défense de mes parents n'auraient
pas dû m'y faire renoncer. D'abord, après avoir détesté
leur cruauté, leur consentement me les rendait si chers
que l'idée de leur faire de la peine m'en causait à
moi-même une, à travers laquelle la vie ne m'apparaissait
plus comme ayant pour but la vérité, mais la tendresse,
et ne me semblait plus bonne ou mauvaise que selon que mes parents
seraient heureux ou malheureux. "J'aimerais mieux ne pas
y aller, si cela doit vous affliger", dis-je à ma
mère qui, au contraire, s'efforçait de m'ôter
cette arrière-pensée qu'elle pût en être
triste, laquelle, disait-elle, gâterait ce plaisir que j'aurais
à Phèdre et en considération duquel elle
et mon père étaient revenus sur leur défense.
Mais alors cette sorte d'obligation d'avoir du plaisir me semblait
bien lourde. Puis si je rentrais malade, serais-je guéri
assez vite pour pouvoir aller aux Champs-elysées, les vacances
finies, aussitôt qu'y retournerait Gilberte ? A toutes ces
raisons, je confrontais, pour décider ce qui devait l'emporter,
l'idée, invisible derrière son voile, de la perfection
de la Berma. Je mettais dans un des plateaux de la balance "sentir
maman triste, risquer de ne pas pouvoir aller aux Champs-elysées",
dans l'autre, "pâleur janséniste, mythe solaire"
; mais ces mots eux-mêmes finissaient par s'obscurcir devant
mon esprit, ne me disaient plus rien, perdaient tout poids ; peu
à peu mes hésitations devenaient si douloureuses
que si j'avais maintenant opté pour le théâtre,
ce n'eût plus été que pour les faire cesser
et en être délivré une fois pour toutes. C'eût
été pour abréger ma souffrance, et non plus
dans l'espoir d'un bénéfice intellectuel et en cédant
à l'attrait de la perfection, que je me serais laissé
conduire non vers la sage déesse, mais vers l'implacable
divinité sans visage et sans nom qui lui avait été
subrepticement substituée sous son voile. Mais brusquement
tout fut changé, mon désir d'aller entendre la Berma
reçut un coup de fouet nouveau qui me permit d'attendre
dans l'impatience et dans la joie cette "matinée"
: étant allé faire devant la colonne des théâtres
ma station quotidienne, depuis peu si cruelle, de styliste, j'avais
vu, tout humide encore, l'affiche détaillée de Phèdre
qu'on venait de coller pour la première fois (et où,
à vrai dire, le reste de la distribution ne m'apportait
aucun attrait nouveau qui pût me décider). Mais elle
donnait à l'un des buts entre lesquels oscillait mon indécision
une forme plus concrète et - comme l'affiche était
datée non du jour où je la lisais, mais de celui
où la représentation aurait lieu, et de l'heure
même du lever du rideau - presque imminente, déjà
en voie de réalisation, si bien que je sautai de joie devant
la colonne en pensant que ce jour-là, exactement à
cette heure, je serais prêt à entendre la Berma,
assis à ma place ; et de peur que mes parents n'eussent
plus le temps d'en trouver deux bonnes pour ma grand'mère
et pour moi, je ne fis qu'un bond jusqu'à la maison, cinglé
que j'étais par ces mots magiques qui avaient remplacé
dans ma pensée "Pâleur janséniste"
et "mythe solaire" : "Les dames ne seront pas reçues
à l'orchestre en chapeau, les portes seront fermées
à deux heures." Hélas ! Cette première
matinée fut une grande déception. Mon père
nous proposa de nous déposer ma grand'mère et moi
au théâtre, en se rendant à sa commission.
Avant de quitter la maison, il dit à ma mère : "Tâche
d'avoir un bon dîner ; tu te rappelles que je dois ramener
de Norpois ?" Ma mère ne l'avait pas oublié.
Et depuis la veille, Françoise, heureuse de s'adonner à
cet art de la cuisine pour lequel elle avait certainement un don,
stimulée, d'ailleurs, par l'annonce d'un convive nouveau,
et sachant qu'elle aurait à composer, selon des méthodes
sues d'elle seule, du boeuf à la gelée, vivait dans
l'effervescence de la création ; comme elle attachait une
importance extrême à la qualité intrinsèque
des matériaux qui devaient entrer dans la fabrication de
son oeuvre, elle allait elle-même aux halles se faire donner
les plus beaux carrés de romsteck, de jarret de boeuf,
de pied de veau, comme Michel-ange passant huit mois dans les
montagnes de Carrare à choisir les blocs de marbre les
plus parfaits pour le monument de Jules ii. Françoise dépensait
dans ces allées et venues une telle ardeur que maman voyant
sa figure enflammée craignait que notre vieille servante
ne tombât malade de surmenage comme l'auteur du tombeau
des Médicis dans les carrières de Pietrasanta. Et
dès la veille Françoise avait envoyé cuire
dans le four du boulanger, protégé de mie de pain,
comme du marbre rose, ce qu'elle appelait du jambon de Nev'york.
Croyant la langue moins riche qu'elle n'est et ses propres oreilles
peu sûres, sans doute la première fois qu'elle avait
entendu parler de jambon d'York avait-elle cru - trouvant d'une
prodigalité invraisemblable dans le vocabulaire qu'il pût
exister à la fois York et New-york - qu'elle avait mal
entendu et qu'on avait voulu dire le nom qu'elle connaissait déjà.
Aussi, depuis, le mot d'York se faisait précéder
dans ses oreilles ou devant ses yeux, si elle lisait une annonce,
de : New qu'elle prononçait Nev'. Et c'est de la meilleure
foi du monde qu'elle disait à sa fille de cuisine : "Allez
me chercher du jambon chez Olida. Madame m'a bien recommandé
que ce soit du Nev'york." Ce jour-là, si Françoise
avait la brûlante certitude des grands créateurs,
mon lot était la cruelle inquiétude du chercheur.
Sans doute, tant que je n'eus pas entendu la Berma, j'éprouvai
du plaisir. J'en éprouvai dans le petit square qui précédait
le théâtre et dont, deux heures plus tard, les marronniers
dénudés allaient luire avec des reflets métalliques
dès que les becs de gaz allumés éclaireraient
le détail de leurs ramures ; devant les employés
du contrôle, desquels le choix, l'avancement, le sort, dépendaient
de la grande artiste - qui seule détenait le pouvoir dans
cette administration à la tête de laquelle des directeurs
éphémères et purement nominaux se succédaient
obscurément - et qui prirent nos billets sans nous regarder,
agités qu'ils étaient de savoir si toutes les prescriptions
de Mme Berma avaient bien été transmises au personnel
nouveau, s'il était bien entendu que la claque ne devait
jamais applaudir pour elle, que les fenêtres devaient être
ouvertes tant qu'elle ne serait pas en scène et la moindre
porte fermée après, un pot d'eau chaude dissimulé
près d'elle pour faire tomber la poussière du plateau
: et, en effet, dans un moment sa voiture attelée de deux
chevaux à longue crinière allait s'arrêter
devant le théâtre, elle en descendrait enveloppée
dans des fourrures, et, répondant d'un geste maussade aux
saluts, elle enverrait une de ses suivantes s'informer de l'avant-scène
qu'on avait réservée pour ses amis, de la température
de la salle, de la composition des loges, de la tenue des ouvreuses,
théâtre et public n'étant pour elle qu'un
second vêtement plus extérieur dans lequel elle entrerait
et le milieu plus ou moins bon conducteur que son talent aurait
à traverser. Je fus heureux aussi dans la salle même
; depuis que je savais que - contrairement à ce que m'avaient
si longtemps représenté mes imaginations enfantines
- il n'y avait qu'une scène pour tout le monde, je pensais
qu'on devait être empêché de bien voir par
les autres spectateurs comme on l'est au milieu d'une foule ;
or je me rendis compte qu'au contraire, grâce à une
disposition qui est comme le symbole de toute perception, chacun
se sent le centre du théâtre ; ce qui m'expliqua
qu'une fois qu'on avait envoyé Françoise voir un
mélodrame aux troisièmes galeries, elle avait assuré
en rentrant que sa place était la meilleure qu'on pût
avoir, et au lieu de se trouver trop loin, s'était sentie
intimidée par la proximité mystérieuse et
vivante du rideau. Mon plaisir s'accrut encore quand je commençai
à distinguer derrière ce rideau baissé des
bruits confus comme on en entend sous la coquille d'un oeuf quand
le poussin va sortir, qui bientôt grandirent, et tout à
coup, de ce monde impénétrable à notre regard,
mais qui nous voyait du sien, s'adressèrent indubitablement
à nous sous la forme impérieuse de trois coups aussi
émouvants que des signaux venus de la planète mars.
Et - ce rideau une fois levé - quand sur la scène
une table à écrire et une cheminée, assez
ordinaires d'ailleurs, signifièrent que les personnages
qui allaient entrer seraient, non pas des acteurs venus pour réciter
comme j'en avais vu une fois en soirée, mais des hommes
en train de vivre chez eux un jour de leur vie dans laquelle je
pénétrais par effraction sans qu'ils pussent me
voir, mon plaisir continua de durer ; il fut interrompu par une
courte inquiétude : juste comme je dressais l'oreille avant
que commençât la pièce, deux hommes entrèrent
sur la scène, bien en colère, puisqu'ils parlaient
assez fort pour que dans cette salle où il y avait plus
de mille personnes on distinguât toutes leurs paroles, tandis
que dans un petit café on est obligé de demander
au garçon ce que disent deux individus qui se collettent
; mais dans le même instant, étonné de voir
que le public les entendait sans protester, submergé qu'il
était par un unanime silence sur lequel vint bientôt
clapoter un rire ici, un autre là, je compris que ces insolents
étaient les acteurs et que la petite pièce, dite
lever de rideau, venait de commencer. Elle fut suivie d'un entr'acte
si long que les spectateurs revenus à leurs places s'impatientaient,
tapaient des pieds. J'en étais effrayé ; car de
même que dans le compte rendu d'un procès ; quand
je lisais qu'un homme d'un noble coeur allait venir, au mépris
de ses intérêts, témoigner en faveur d'un
innocent, je craignais toujours qu'on ne fût pas assez gentil
pour lui, qu'on ne lui marquât pas assez de reconnaissance,
qu'on ne le récompensât pas richement, et, qu'écoeuré,
il se mît du côté de l'injustice ; de même,
assimilant en cela le génie à la vertu, j'avais
peur que la Berma, dépitée par les mauvaises façons
d'un public aussi mal élevé - dans lequel j'aurais
voulu au contraire qu'elle pût reconnaître avec satisfaction
quelques célébrités au jugement de qui elle
eût attaché de l'importance - ne lui exprimât
son mécontentement et son dédain en jouant mal.
Et je regardais d'un air suppliant ces brutes trépignantes
qui allaient briser dans leur fureur l'impression fragile et précieuse
que j'étais venu chercher. Enfin, les derniers moments
de mon plaisir furent pendant les premières scènes
de Phèdre . Le personnage de Phèdre ne paraît
pas dans ce commencement du second acte ; et pourtant, dès
que le rideau fut levé et qu'un second rideau, en velours
rouge celui-là, se fut écarté, qui dédoublait
la profondeur de la scène dans toutes les pièces
où jouait l'étoile, une actrice entra par le fond,
qui avait la figure et la voix qu'on m'avait dit être celles
de la Berma. On avait dû changer la distribution, tout le
soin que j'avais mis à étudier le rôle de
la femme de Thésée devenait inutile. Mais une autre
actrice donna la réplique à la première.
J'avais dû me tromper en prenant celle-là pour la
Berma, car la seconde lui ressemblait davantage encore et, plus
que l'autre, avait sa diction. Toutes deux d'ailleurs ajoutaient
à leur rôle de nobles gestes - que je distinguais
clairement et dont je comprenais la relation avec le texte, tandis
qu'elles soulevaient leurs beaux péplums - et aussi des
intonations ingénieuses, tantôt passionnées,
tantôt ironiques, qui me faisaient comprendre la signification
d'un vers que j'avais lu chez moi sans apporter assez d'attention
à ce qu'il voulait dire. Mais tout d'un coup, dans l'écartement
du rideau rouge du sanctuaire, comme dans un cadre, une femme
parut et aussitôt, à la peur que j'eus, bien plus
anxieuse que pouvait être celle de la Berma, qu'on la gênât
en ouvrant une fenêtre, qu'on altérât le son
d'une de ses paroles en froissant un programme, qu'on l'indisposât
en applaudissant ses camarades, en ne l'applaudissant pas, elle,
assez ; - à ma façon, plus absolue encore que celle
de la Berma, de ne considérer, dès cet instant,
salle, public, acteurs, pièce, et mon propre corps que
comme un milieu acoustique n'ayant d'importance que dans la mesure
où il était favorable aux inflexions de cette voix,
je compris que les deux actrices que j'admirais depuis quelques
minutes n'avaient aucune ressemblance avec celle que j'étais
venu entendre. Mais en même temps tout mon plaisir avait
cessé ; j'avais beau tendre vers la Berma mes yeux, mes
oreilles, mon esprit, pour ne pas laisser échapper une
miette des raisons qu'elle me donnerait de l'admirer, je ne parvenais
pas à en recueillir une seule. Je ne pouvais même
pas, comme pour ses camarades, distinguer dans sa diction et dans
son jeu des intonations intelligentes, de beaux gestes. Je l'écoutais
comme j'aurais lu Phèdre , ou comme si Phèdre elle-même
avait dit en ce moment les choses que j'entendais, sans que le
talent de la Berma semblât leur avoir rien ajouté.
J'aurais voulu - pour pouvoir l'approfondir, pour tâcher
d'y découvrir ce qu'elle avait de beau - arrêter,
immobiliser longtemps devant moi chaque intonation de l'artiste,
chaque expression de sa physionomie ; du moins, je tâchais,
à force d'agilité mentale, en ayant avant un vers
mon attention tout installée et mise au point, de ne pas
distraire en préparatifs une parcelle de la durée
de chaque mot, de chaque geste, et, grâce à l'intensité
de mon attention, d'arriver à descendre en eux aussi profondément
que j'aurais fait si j'avais eu de longues heures à moi.
Mais que cette durée était brève ! A peine
un son était-il reçu dans mon oreille qu'il était
remplacé par un autre. Dans une scène où
la Berma reste immobile un instant, le bras levé à
la hauteur du visage, baignée grâce à un artifice
d'éclairage dans une lumière verdâtre, devant
le décor qui représente la mer, la salle éclata
en applaudissements, mais déjà l'actrice avait changé
de place et le tableau que j'aurais voulu étudier n'existait
plus. Je dis à ma grand'mère que je ne voyais pas
bien, elle me passa sa lorgnette. Seulement, quand on croit à
la réalité des choses, user d'un moyen artificiel
pour se les faire montrer n'équivaut pas tout à
fait à se sentir près d'elles. Je pensais que ce
n'était plus la Berma que je voyais, mais son image, dans
le verre grossissant. Je reposai la lorgnette ; mais peut-être
l'image que recevait mon oeil, diminuée par l'éloignement,
n'était pas plus exacte ; laquelle des deux Berma était
la vraie ? Quant à la déclaration à Hippolyte,
j'avais beaucoup compté sur ce morceau où, à
en juger par la signification ingénieuse que ses camarades
me découvraient à tout moment dans des parties moins
belles, elle aurait certainement des intonations plus surprenantes
que celles que chez moi, en lisant, j'avais tâché
d'imaginer ; mais elle n'atteignit même pas jusqu'à
celles qu'Oenone ou Aricie eussent trouvées, elle passa
au rabot d'une mélopée uniforme toute la tirade
où se trouvèrent confondues ensemble des oppositions
pourtant si tranchées qu'une tragédienne à
peine intelligente, même des élèves de lycée,
n'en eussent pas négligé l'effet ; d'ailleurs, elle
la débita tellement vite que ce fut seulement quand elle
fut arrivée au dernier vers que mon esprit prit conscience
de la monotonie voulue qu'elle avait imposée aux premiers.
Enfin éclata mon premier sentiment
d'admiration : il fut provoqué par les applaudissements
frénétiques des spectateurs. J'y mêlai les
miens en tâchant de les prolonger, afin que, par reconnaissance,
la Berma se surpassant, je fusse certain de l'avoir entendue dans
un de ses meilleurs jours. Ce qui est du reste curieux, c'est
que le moment où se déchaîna cet enthousiasme
du public fut, je l'ai su depuis, celui où la Berma a une
de ses plus belles trouvailles. Il semble que certaines réalités
transcendantes émettent autour d'elles des rayons auxquels
la foule est sensible. C'est ainsi que, par exemple, quand un
événement se produit, quand à la frontière
une armée est en danger, ou battue, ou victorieuse, les
nouvelles assez obscures qu'on reçoit et d'où l'homme
cultivé ne sait pas tirer grand'chose, excitent dans la
foule une émotion qui le surprend et dans laquelle, une
fois que les experts l'ont mis au courant de la véritable
situation militaire, il reconnaît la perception par le peuple
de cette "Aura" qui entoure les grands événements
et qui peut être visible à des centaines de kilomètres.
On apprend la victoire, ou après coup quand la guerre est
finie, ou tout de suite par la joie du concierge. On découvre
un trait génial du jeu de la Berma huit jours après
l'avoir entendue, par la critique, ou sur le coup, par les acclamations
du parterre. Mais cette connaissance immédiate de la foule
étant mêlée à cent autres toutes erronées,
les applaudissements tombaient le plus souvent à faux,
sans compter qu'ils étaient mécaniquement soulevés
par la force des applaudissements antérieurs, comme dans
une tempête, une fois que la mer a été suffisamment
remuée, elle continue à grossir, même si le
vent ne s'accroît plus. N'importe, au fur et à mesure
que j'applaudissais, il me semblait que la Berma avait mieux joué.
"Au moins, disait à côté de moi une femme
assez commune, elle se dépense celle-là, elle se
frappe à se faire mal, elle court, parlez-moi de ça,
c'est jouer." Et heureux de trouver ces raisons de la supériorité
de la Berma, tout en me doutant qu'elles ne l'expliquaient pas
plus que celle de la Joconde ou du Persée de Benvenuto,
l'exclamation d'un paysan : "C'est bien fait tout de même
! C'est tout en or, et du beau ! Quel travail !", Je partageai
avec ivresse le vin grossier de cet enthousiasme populaire. Je
n'en sentis pas moins, le rideau tombé, un désappointement
que ce plaisir que j'avais tant désiré n'eût
pas été plus grand, mais en même temps le
besoin de le prolonger, de ne pas quitter pour jamais, en sortant
de la salle, cette vie du théâtre qui pendant quelques
heures avait été la mienne, et dont je me serais
arraché comme en un départ pour l'exil, en rentrant
directement à la maison, si je n'avais espéré
d'y apprendre beaucoup sur la Berma par son admirateur auquel
je devais qu'on m'eût permis d'aller à Phèdre
, M. De Norpois.
Je lui fus présenté avant
le dîner par mon père qui m'appela pour cela dans
son cabinet. A mon entrée, l'ambassadeur se leva, me tendit
la main, inclina sa haute taille et fixa attentivement sur moi
ses yeux bleus. Comme les étrangers de passage qui lui
étaient présentés, au temps où il
représentait la France, étaient plus ou moins -
jusqu'aux chanteurs connus - des personnes de marque et dont il
savait alors qu'il pourrait dire plus tard, quand on prononcerait
leur nom à Paris ou à Pétersbourg, qu'il
se rappelait parfaitement la soirée qu'il avait passée
avec eux à Munich ou à Sofia, il avait pris l'habitude
de leur marquer par son affabilité la satisfaction qu'il
avait de les connaître : mais de plus, persuadé que
dans la vie des capitales, au contact à la fois des individualités
intéressantes qui les traversent et des usages du peuple
qui les habite, on acquiert une connaissance approfondie, et que
les livres ne donnent pas, de l'histoire, de la géographie,
des moeurs des différentes nations, du mouvement intellectuel
de l'Europe, il exerçait sur chaque nouveau venu ses facultés
aiguës d'observateur afin de savoir de suite à quelle
espèce d'homme il avait à faire. Le gouvernement
ne lui avait plus depuis longtemps confié de poste à
l'étranger, mais dès qu'on lui présentait
quelqu'un, ses yeux, comme s'ils n'avaient pas reçu notification
de sa mise en disponibilité, commençaient à
observer avec fruit, cependant que par toute son attitude il cherchait
à montrer que le nom de l'étranger ne lui était
pas inconnu. Aussi, tout en me parlant avec bonté et de
l'air d'importance d'un homme qui sait sa vaste expérience,
il ne cessait de m'examiner avec une curiosité sagace et
pour son profit, comme si j'eusse été quelque usage
exotique, quelque monument instructif, ou quelque étoile
en tournée. Et de la sorte, à mon endroit, il faisait
preuve à la fois de la majestueuse amabilité du
sage Mentor et de la curiosité studieuse du jeune Anacharsis.
Il ne m'offrit absolument rien pour
la revue des deux mondes , mais me posa un certain nombre de questions
sur ce qu'avaient été ma vie et mes études,
sur mes goûts dont j'entendis parler pour la première
fois comme s'il pouvait être raisonnable de les suivre,
tandis que j'avais cru jusqu'ici que c'était un devoir
de les contrarier. Puisqu'ils me portaient du côté
de la littérature, il ne me détourna pas d'elle
; il m'en parla au contraire avec déférence comme
d'une personne vénérable et charmante du cercle
choisi de laquelle, à Rome ou à Dresde, on a gardé
le meilleur souvenir et qu'on regrette par suite des nécessités
de la vie de retrouver si rarement. Il semblait m'envier en souriant
d'un air presque grivois les bons moments que, plus heureux que
lui et plus libre, elle me ferait passer. Mais les termes mêmes
dont il se servait me montraient la littérature comme trop
différente de l'image que je m'en étais faite à
Combray, et je compris que j'avais eu doublement raison de renoncer
à elle. Jusqu'ici je m'étais seulement rendu compte
que je n'avais pas le don d'écrire ; maintenant M. De Norpois
m'en ôtait même le désir. Je voulus lui expliquer
ce que j'avais rêvé ; tremblant d'émotion,
je me serais fait un scrupule que toutes mes paroles ne fussent
pas l'équivalent le plus sincère possible de ce
que j'avais senti et que je n'avais jamais essayé de me
formuler ; c'est dire que mes paroles n'eurent aucune netteté.
Peut-être par habitude professionnelle, peut-être
en vertu du calme qu'acquiert tout homme important dont on sollicite
le conseil et qui, sachant qu'il gardera en mains la maîtrise
de la conversation, laisse l'interlocuteur s'agiter, s'efforcer,
peiner à son aise, peut-être aussi pour faire valoir
le carctère de sa tête (selon lui grecque, malgré
les grands favoris), M. De Norpois, pendant qu'on lui exposait
quelque chose, gardait une immobilité de visage aussi absolue
que si vous aviez parlé devant quelque buste antique -
et sourd - dans une glyptothèque. Tout à coup, tombant
comme le marteau du commissaire-priseur, ou comme un oracle de
Delphes, la voix de l'ambassadeur qui vous répondait vous
impressionnait d'autant plus que rien dans sa face ne vous avait
laissé soupçonner le genre d'impression que vous
aviez produit sur lui, ni l'avis qu'il allait émettre.
- Précisément, me dit-il
tout à coup comme si la cause était jugée
et après m'avoir laissé bafouiller en face des yeux
immobiles qui ne me quittaient pas un instant, j'ai le fils d'un
de mes amis qui, mutatis mutandis , est comme vous (et il prit
pour parler de nos dispositions communes le même ton rassurant
que si elles avaient été des dispositions non pas
à la littérature, mais au rhumatisme, et s'il avait
voulu me montrer qu'on n'en mourait pas). Aussi a-t-il préféré
quitter le quai d'Orsay où la voie lui était pourtant
toute tracée par son père, et, sans se soucier du
qu'en-dira-t-on, il s'est mis à produire. Il n'a certes
pas lieu de s'en repentir. Il a publié il y a deux ans
- il est d'ailleurs beaucoup plus âgé que vous, naturellement,
- un ouvrage relatif au sentiment de l'infini sur la rive occidentale
du lac Victoria-nyanza et cette année un opuscule moins
important, mais conduit d'une plume alerte, parfois même
acérée, sur le fusil à répétition
dans l'armée bulgare, qui l'ont mis tout à fait
hors de pair. Il a déjà fait un joli chemin, il
n'est pas homme à s'arrêter en route, et je sais
que, sans que l'idée d'une candidature ait été
envisagée, on a laissé tomber son nom deux ou trois
fois dans la conversation, et d'une façon qui n'avait rien
de défavorable, à l'académie des sciences
morales. En somme, sans pouvoir dire encore qu'il soit au pinacle,
il a conquis de haute lutte une fort jolie position et le succès
qui ne va pas toujours qu'aux agités et aux brouillons,
aux faiseurs d'embarras qui sont presque toujours des faiseurs,
le succès a récompensé son effort.
Mon père, me voyant déjà
académicien dans quelques années, respirait une
satisfaction que M. De Norpois porta à son comble quand,
après un instant d'hésitation pendant lequel il
sembla calculer les conséquences de son acte, il me dit,
en me tendant sa carte : "Allez donc le voir de ma part,
il pourra vous donner d'utiles conseils", me causant par
ces mots une agitation aussi pénible que s'il m'avait annoncé
qu'on m'embarquerait le lendemain comme mousse à bord d'un
voilier.
Ma tante Léonie m'avait fait
héritier, en même temps que de beaucoup d'objets
et de meubles fort embarrassants, de presque toute sa fortune
liquide - révélant ainsi après sa mort une
affection pour moi que je n'avais guère soupçonnée
pendant sa vie. Mon père, qui devait gérer cette
fortune jusqu'à ma majorité, consulta M. De Norpois
sur un certain nombre de placements. Il conseilla des titres à
faible rendement qu'il jugeait particulièrement solides,
notamment les consolidés anglais et le 4 pour cent russe.
"Avec ces valeurs de tout premier ordre, dit M. De Norpois,
si le revenu n'est pas très élevé, vous êtes
du moins assuré de ne jamais voir fléchir le capital."
Pour le reste, mon père lui dit en gros ce qu'il avait
acheté. M. De Norpois eut un imperceptible sourire de félicitations
: comme tous les capitalistes, il estimait la fortune une chose
enviable, mais trouvait plus délicat de ne complimenter
que par un signe d'intelligence à peine avoué, au
sujet de celle qu'on possédait ; d'autre part, comme il
était lui-même colossalement riche, il trouvait de
bon goût d'avoir l'air de juger considérables les
revenus moindres d'autrui, avec pourtant un retour joyeux et confortable
sur la supériorité des siens. En revanche il n'hésita
pas à féliciter mon père de la "Composition"
de son portefeuille "d'un goût très sûr,
très délicat, très fin". On aurait dit
qu'il attribuait aux relations des valeurs de bourse entre elles,
et même aux valeurs de bourse en elles-mêmes, quelque
chose comme un mérite esthétique. D'une, assez nouvelle
et ignorée, dont mon père lui parla, M. De Norpois,
pareil à ces gens qui ont lu des livres que vous vous croyiez
seul à connaître, lui dit : "Mais si, je me
suis amusé pendant quelque temps à la suivre dans
la cote, elle était intéressante", avec le
sourire rétrospectivement captivé d'un abonné
qui a lu le dernier roman d'une revue, par tranches, en feuilleton.
"Je ne vous déconseillerais pas de souscrire à
l'émission qui va être lancée prochainement.
Elle est attrayante, car on vous offre les titres à des
prix tentants." Pour certaines valeurs anciennes au contraire,
mon père, ne se rappelant plus exactement les noms, faciles
à confondre avec ceux d'actions similaires, ouvrit un tiroir
et montra les titres eux-mêmes à l'ambassadeur. Leur
vue me charma ; ils étaient enjolivés de flèches
de cathédrales et de figures allégoriques comme
certaines vieilles publications romantiques que j'avais feuilletées
autrefois. Tout ce qui est d'un même temps se ressemble
; les artistes qui illustrent les poèmes d'une époque
sont les mêmes que font travailler pour elles les sociétés
financières. Et rien ne fait mieux penser à certaines
livraisons de Notre-dame De Paris et d'oeuvres de Gérard
De Nerval, telles qu'elles étaient accrochées à
la devanture de l'épicerie de Combray, que, dans son encadrement
rectangulaire et fleuri que supportaient des divinités
fluviales, une action nominative de la compagnie des eaux.
Mon père avait pour mon genre
d'intelligence un mépris suffisamment corrigé par
la tendresse pour qu'au total, son sentiment sur tout ce que je
faisais fût une indulgence aveugle. Aussi n'hésita-t-il
pas à m'envoyer chercher un petit poème en prose
que j'avais fait autrefois à Combray en revenant d'une
promenade. Je l'avais écrit avec une exaltation qu'il me
semblait devoir communiquer à ceux qui le liraient. Mais
elle ne dut pas gagner M. De Norpois, car ce fut sans me dire
une parole qu'il me le rendit.
Ma mère , pleine de respect pour
les occupations de mon père, vint demander, timidement,
si elle pouvait faire servir. Elle avait peur d'interrompre une
conversation où elle n'aurait pas eu à être
mêlée. Et, en effet, à tout moment mon père
rappelait au marquis quelque mesure utile qu'ils avaient décidé
de soutenir à la prochaine séance de la commission,
et il le faisait sur le ton particulier qu'ont ensemble dans un
milieu différent - pareils en cela à deux collégiens
- deux collègues à qui leurs habitudes professionnelles
créent des souvenirs communs où n'ont pas accès
les autres et auxquels ils s'excusent de se reporter devant eux.
Mais la parfaite indépendance
des muscles du visage à laquelle M. De Norpois était
arrivé lui permettait d'écouter sans avoir l'air
d'entendre. Mon père finissait par se troubler : "J'avais
pensé à demander l'avis de la commission...",
Disait-il à M. De Norpois après de longs préambules.
Alors du visage de l'aristocratique virtuose qui avait gardé
l'inertie d'un instrumentiste dont le moment n'est pas venu d'exécuter
sa partie, sortait avec un débit égal, sur un ton
aigu et comme ne faisant que finir, mais confiée cette
fois à un autre timbre, la phrase commencée : "Que,
bien entendu, vous n'hésiterez pas à réunir,
d'autant plus que les membres vous sont individuellement connus
et peuvent facilement se déplacer." Ce n'était
pas évidemment en elle-même une terminaison bien
extraordinaire. Mais l'immobilité qui l'avait précédée
la faisait se détacher avec la netteté cristalline,
l'imprévu quasi malicieux de ces phrases par lesquelles
le piano, silencieux jusque-là, réplique, au moment
voulu, au violoncelle qu'on vient d'entendre, dans un concerto
de Mozart.
- Hé bien, as-tu été
content de ta matinée ?" Me dit mon père tandis
qu'on passait à table, pour me faire briller et pensant
que mon enthousiasme me ferait bien juger par M. De Norpois. "Il
est allé entendre la Berma tantôt vous vous rappelez
que nous en avions parlé ensemble", dit-il en se tournant
vers le diplomate, du même ton d'allusion rétrospective,
technique et mystérieuse que s'il se fût agi d'une
séance de la commission.
- Vous avez dû être enchanté,
surtout si c'était la première fois que vous l'entendiez.
Monsieur votre père s'alarmait du contre-coup que cette
petite escapade pouvait avoir sur votre état de santé,
car vous êtes un peu délicat, un peu frêle,
je crois. Mais je l'ai rassuré. Les théâtres
ne sont plus aujourd'hui ce qu'ils étaient il y a seulement
vingt ans. Vous avez des sièges à peu près
confortables, une atmosphère renouvelée, quoique
nous ayons fort à faire encore pour rejoindre l'Allemagne
et l'Angleterre, qui à cet égard comme à
bien d'autres ont une formidable avance sur nous. Je n'ai pas
vu Mme Berma dans Phèdre , mais j'ai entendu dire qu'elle
y était admirable. Et vous avez été ravi,
naturellement ?
M. De Norpois, mille fois plus intelligent
que moi, devait détenir cette vérité que
je n'avais pas su extraire du jeu de la Berma, il allait me la
découvrir ; en répondant à sa question, j'allais
le prier de me dire en quoi cette vérité consistait
; et il justifierait ainsi ce désir que j'avais eu de voir
l'actrice. Je n'avais qu'un moment, il fallait en profiter et
faire porter mon interrogatoire sur les points essentiels. Mais
quels étaient-ils ? Fixant mon attention tout entière
sur mes impressions si confuses, et ne songeant nullement à
me faire admirer de M. De Norpois, mais à obtenir de lui
la vérité souhaitée, je ne cherchais pas
à remplacer les mots qui me manquaient par des expressions
toutes faites, je balbutiai, et finalement, pour tâcher
de le provoquer à déclarer ce que la Berma avait
d'admirable, je lui avouai que j'avais été déçu.
- Mais comment, s'écria mon père,
ennuyé de l'impression fâcheuse que l'aveu de mon
incompréhension pouvait produire sur M. De Norpois, comment
peux-tu dire que tu n'as pas eu de plaisir ? Ta grand'mère
nous a raconté que tu ne perdais pas un mot de ce que la
Berma disait, que tu avais les yeux hors de la tête, qu'il
n'y avait que toi dans la salle comme cela.
- Mais oui, j'écoutais de mon
mieux pour savoir ce qu'elle avait de si remarquable. Sans doute,
elle est très bien...
- Si elle est très bien, qu'est-ce
qu'il te faut de plus ?
- Une des choses qui contribuent certainement
au succès de Mme Berma, dit M. De Norpois en se tournant
avec application vers ma mère pour ne pas la laisser en
dehors de la conversation et afin de remplir consciencieusement
son devoir de politesse envers une maîtresse de maison,
c'est le goût parfait qu'elle apporte dans le choix de ses
rôles et qui lui vaut toujours un franc succès, et
de bon aloi. Elle joue rarement des médiocrités.
Voyez, elle s'est attaquée au rôle de Phèdre.
D'ailleurs, ce goût elle l'apporte dans ses toilettes, dans
son jeu. Bien qu'elle ait fait de fréquentes et fructueuses
tournées en Angleterre et en Amérique, la vulgarité
je ne dirai pas de John Bull, ce qui serait injuste, au moins
pour l'Angleterre de l'ère Victorienne, mais de l'oncle
Sam n'a pas déteint sur elle. Jamais de couleurs trop voyantes,
de cris exagérés. Et puis cette voix admirable qui
la sert si bien et dont elle joue à ravir, je serais presque
tenté de dire en musicienne !
Mon intérêt pour le jeu
de la Berma n'avait cessé de grandir depuis que la représentation
était finie parce qu'il ne subissait plus la compression
et les limites de la réalité ; mais j'éprouvais
le besoin de lui trouver des explications ; de plus, il s'était
porté avec une intensité égale, pendant que
la Berma jouait, sur tout ce qu'elle offrait, dans l'indivisibilité
de la vie, à mes yeux, à mes oreilles ; il n'avait
rien séparé et distingué ; aussi fut-il heureux
de se découvrir une cause raisonnable dans ces éloges
donnés à la simplicité, au bon goût
de l'artiste, il les attirait à lui par son pouvoir d'absorption,
s'emparait d'eux comme l'optimisme d'un homme ivre des actions
de son voisin dans lesquelles il trouve une raison d'attendrissement.
"C'est vrai, me disais-je, quelle belle voix, quelle absence
de cris, quels costumes simples, quelle intelligence d'avoir été
choisir Phèdre ! Non, je n'ai pas été déçu."
Le boeuf froid aux carottes fit son apparition, couché
par le Michel-ange de notre cuisine sur d'énormes cristaux
de gelée pareils à des blocs de quartz transparent.
- Vous avez un chef de tout premier
ordre, madame, dit M. De Norpois. Et ce n'est pas peu de chose.
Moi qui ai eu à l'étranger à tenir un certain
train de maison, je sais combien il est souvent difficile de trouver
un parfait maître queux. Ce sont de véritables agapes
auxquelles vous nous avez conviés là.
Et, en effet, Françoise, surexcitée
par l'ambition de réussir pour un invité de marque
un dîner enfin semé de difficultés dignes
d'elle, s'était donné une peine qu'elle ne prenait
plus quand nous étions seuls et avait retrouvé sa
manière incomparable de Combray.
- Voilà ce qu'on ne peut obtenir
au cabaret, je dis dans les meilleurs : une daube de boeuf où
la gelée ne sente pas la colle, et où le boeuf ait
pris parfum des carottes, c'est admirable ! Permettez-moi d'y
revenir, ajouta-t-il en faisant signe qu'il voulait encore de
la gelée. Je serais curieux de juger votre Vatel maintenant
sur un mets tout différent, je voudrais, par exemple, le
trouver aux prises avec le boeuf Stroganof.
M. De Norpois, pour contribuer lui aussi
à l'agrément du repas, nous servit diverses histoires
dont il régalait fréquemment ses collègues
de carrière, tantôt en citant une période
ridicule dite par un homme politique coutumier du fait et qui
les faisait longues et pleines d'images incohérentes, tantôt
telle formule lapidaire d'un diplomate plein d'atticisme. Mais,
à vrai dire, le critérium qui distinguait pour lui
ces deux ordres de phrases ne ressemblait en rien à celui
que j'appliquais à la littérature. Bien des nuances
m'échappaient ; les mots qu'il récitait en s'esclaffant
ne me paraissaient pas très différents de ceux qu'il
trouvait remarquables. Il appartenait au genre d'hommes qui pour
les oeuvres que j'aimais eût dit : "Alors, vous comprenez
? Moi, j'avoue que je ne comprends pas, je ne suis pas initié",
mais j'aurais pu lui rendre la pareille, je ne saisissais pas
l'esprit ou la sottise, l'éloquence ou l'enflure qu'il
trouvait dans une réplique ou dans un discours, et l'absence
de toute raison perceptible pour quoi ceci était mal et
ceci bien, faisait que cette sorte de littérure m'était
plus mystérieuse, me semblait plus obscure qu'aucune. Je
démêlai seulement que répéter ce que
tout le monde pensait n'était pas en politique une marque
d'infériorité mais de supériorité.
Quand M. De Norpois se servait de certaines expressions qui traînaient
dans les journaux et les prononçait avec force, on sentait
qu'elles devenaient un acte par le seul fait qu'il les avait employées,
et un acte qui susciterait des commentaires.
Ma mère comptait beaucoup sur
la salade d'ananas et de truffes. Mais l'ambassadeur, après
avoir exercé un instant sur le mets la pénétration
de son regard d'observateur, la mangea en restant entouré
de discrétion diplomatique et ne nous livra pas sa pensée.
Ma mère insista pour qu'il en reprît, ce que fit
M. De Norpois, mais en disant seulement au lieu du compliment
qu'on espérait : "J'obéis, madame, puisque
je vois que c'est là de votre part un véritable
oukase." - Nous avons lu dans les "feuilles" que
vous vous étiez entretenu longuement avec le roi Théodose,
lui dit mon père.
- En effet, le roi, qui a une rare mémoire
des physionomies, a eu la bonté de se souvenir en m'apercevant
à l'orchestre que j'avais eu l'honneur de le voir pendant
plusieurs jours à la cour de Bavière, quand il ne
songeait pas à son trône oriental (vous savez qu'il
y a été appelé par un congrès européen,
et il a même fort hésité à l'accepter,
jugeant cette souveraineté un peu inégale à
sa race, la plus noble, héraldiquement parlant, de toute
l'Europe). Un aide de camp est venu me dire d'aller saluer sa
majesté, à l'ordre de qui je me suis naturellement
empressé de déférer.
- Avez-vous été content
des résultats de son séjour ?
- Enchanté ! Il était
permis de concevoir quelque appréhension sur la façon
dont un monarque encore si jeune se tirerait de ce pas difficile,
surtout dans des conjonctures aussi délicates. Pour ma
part je faisais pleine confiance au sens politique du souverain.
Mais j'avoue que mes espérances ont été dépassées.
Le toast qu'il a prononcé à l'Elysée, et
qui, d'après des renseignements qui me viennent de source
tout à fait autorisée, avait été composé
par lui du premier mot jusqu'au dernier, était entièrement
digne de l'intérêt qu'il a excité partout.
C'est tout simplement un coup de maître ; un peu hardi je
le veux bien, mais d'une audace qu'en somme l'événement
a pleinement justifiée. Les traditions diplomatiques ont
certainement du bon, mais dans l'espèce elles avaient fini
par faire vivre son pays et le nôtre dans une atmosphère
de renfermé qui n'était plus respirable. Eh bien
! Une des manières de renouveler l'air, évidemment
une de celles qu'on ne peut pas recommander, mais que le roi Théodose
pouvait se permettre, c'est de casser les vitres. Et il l'a fait
avec une belle humeur qui a ravi tout le monde, et aussi une justesse
dans les termes où on a reconnu tout de suite la race de
princes lettrés à laquelle il appartient par sa
mère. Il est certain que quand il a parlé des "affinités"
qui unissent son pays à la France, l'expression, pour peu
usitée qu'elle puisse être dans le vocabulaire des
chancelleries, était singulièrement heureuse. Vous
voyez que la littérature ne nuit pas, même dans la
diplomatie, même sur un trône, ajouta-t-il en s'adressant
à moi. La chose était constatée depuis longtemps,
je le veux bien, et les rapports entre les deux puissances étaient
devenus excellents. Encore fallait-il qu'elle fût dite.
Le mot était attendu, il a été choisi à
merveille, vous avez vu comme il a porté. Pour ma part
j'y applaudis des deux mains.
- Votre ami, M. De Vaugoubert, qui préparait
le rapprochement depuis des années, a dû être
content.
- D'autant plus que sa majesté,
qui est assez coutumière du fait, avait tenu à lui
en faire la surprise. Cette surprise a été complète
du reste pour tout le monde, à commencer par le ministre
des affaires étrangères, qui, à ce qu'on
m'a dit, ne l'a pas trouvée à son goût. A
quelqu'un qui lui en parlait, il aurait répondu très
nettement, assez haut pour être entendu des personnes voisines
: "Je n'ai été ni consulté, ni prévenu",
indiquant clairement par là qu'il déclinait toute
responsabilité dans l'événement.
Il faut avouer que celui-ci a fait un
beau tapage et je n'oserais pas affirmer, ajouta-t-il avec un
sourire malicieux, que tels de mes collègues pour qui la
loi suprême semble être celle du moindre effort, n'en
ont pas été troublés dans leur quiétude.
Quant à Vaugoubert, vous savez qu'il avait été
fort attaqué pour sa politique de rapprochement avec la
France, et il avait dû d'autant plus en souffrir que c'est
un sensible, un coeur exquis. J'en puis d'autant mieux témoigner
que, bien qu'il soit mon cadet et de beaucoup, je l'ai fort pratiqué,
nous sommes amis de longue date, et je le connais bien. D'ailleurs
qui ne le connaîtrait ? C'est une âme de cristal.
C'est même le seul défaut qu'on pourrait lui reprocher,
il n'est pas nécessaire que le coeur d'un diplomate soit
aussi transparent que le sien. Cela n'empêche pas qu'on
parle de l'envoyer à Rome, ce qui est un bel avancement,
mais un bien gros morceau. Entre nous, je crois que Vaugoubert,
si dénué qu'il soit d'ambition, en serait fort content
et ne demande nullement qu'on éloigne de lui ce calice.
Il fera peut-être merveille là-bas ; il est le candidat
de la consulta, et pour ma part, je le vois très bien,
lui si artiste, dans le cadre du palais Farnèse et la galerie
des Carraches. Il semble qu'au moins personne ne devrait pouvoir
le haïr ; mais il y a autour du roi Théodose toute
une camarilla plus ou moins inféodée à la
Wilhelmstrasse dont elle suit docilement les inspirations et qui
a cherché de toutes façons à lui tailler
des croupières. Vaugoubert n'a pas eu à faire face
seulement aux intrigues de couloirs mais aux injures de folliculaires
à gages qui plus tard, lâches comme l'est tout journaliste
stipendié, ont été des premiers à
demander l' aman , mais qui en attendant n'ont pas reculé
à faire état, contre notre représentant,
des ineptes accusations de gens sans aveu. Pendant plus d'un mois
les ennemis de Vaugoubert ont dansé autour de lui la danse
du scalp, dit M. De Norpois, en détachant avec force ce
dernier mot. Mais un bon averti en vaut deux ; ces injures il
les a repoussées du pied, ajouta-t-il plus énergiquement
encore, et avec un regard si farouche que nous cessâmes
un instant de manger. Comme dit un beau proverbe arabe : "Les
chiens aboient, la caravane passe." Après avoir jeté
cette citation, M. De Norpois s'arrêta pour nous regarder
et juger de l'effet qu'elle avait produit sur nous. Il fut grand
; le proverbe nous était connu : il avait remplacé
cette année-là chez les hommes de haute valeur cet
autre : "Qui sème le vent récolte la tempête",
lequel avait besoin de repos, n'étant pas infatigable et
vivace comme : "Travailler pour le roi de Prusse." Car
la culture de ces gens éminents était une culture
alternée, et généralement triennale. Certes
les citations de ce genre, et desquelles M. De Norpois excellait
à émailler ses articles de la revue , n'étaient
point nécessaires pour que ceux-ci parussent solides et
bien informés. Même dépourvus de l'ornement
qu'elles leur apportaient, il suffisait que M. De Norpois écrivît
à point nommé - ce qu'il ne manquait pas de faire
- : "Le cabinet de Saint-james ne fut pas le dernier à
sentir le péril" ou bien "l'émotion fut
grande au Pont-aux-chantres où l'on suivait d'un oeil inquiet
la politique égoïste mais habile de la monarchie bicéphale",
ou "un cri d'alarme partit de Montecitorio", ou encore
"cet éternel double jeu qui est bien dans la manière
du ball-platz". A ces expressions le lecteur profane avait
aussitôt reconnu et salué le diplomate de carrière.
Mais ce qui avait fait dire qu'il était plus que cela,
qu'il possédait une culture supérieure, ç'avait
été l'emploi raisonné de citations dont le
modèle achevé restait alors : "Faites-moi de
bonne politique et je vous ferai de bonnes finances, comme avait
coutume de dire le baron Louis." (On n'avait pas encore importé
d'Orient : "La victoire est à celui des deux adversaires
qui sait souffrir un quart d'heure de plus que l'autre, comme
disent les japonais.") Cette réputation de grand lettré,
jointe à un véritable génie d'intrigue caché
sous le masque de l'indifférence, avait fait entrer M.
De Norpois à l'académie des sciences morales. Et
quelques personnes pensèrent même qu'il ne serait
pas déplacé à l'académie française,
le jour où, voulant indiquer que c'est en resserrant l'alliance
russe que nous pourrions arriver à une entente avec l'Angleterre,
il n'hésita pas à écrire : "Qu'on le
sache bien au quai d'Orsay, qu'on l'enseigne désormais
dans tous les manuels de géographie qui se montrent incomplets
à cet égard, qu'on refuse impitoyablement au baccalauréat
tout candidat qui ne saura pas le dire : si tous les chemins mènent
à Rome, en revanche la route qui va de Paris à Londres
passe nécessairement par Pétersbourg." - Somme
toute, continua M. De Norpois en s'adressant à mon père,
Vaugoubert s'est taillé là un beau succès
et qui dépasse même celui qu'il avait escompté.
Il s'attendait en effet à un toast correct (ce qui après
les nuages des dernières années était déjà
fort beau) mais à rien de plus. Plusieurs personnes qui
étaient au nombre des assistants m'ont assuré qu'on
ne peut pas en lisant ce toast se rendre compte de l'effet qu'il
a produit, prononcé et détaillé à
merveille par le roi qui est maître en l'art de dire et
qui soulignait au passage toutes les intentions, toutes les finesses.
Je me suis laissé raconter à ce propos un fait assez
piquant et qui met en relief une fois de plus chez le roi Théodose
cette bonne grâce juvénile qui lui gagne si bien
les coeurs. On m'a affirmé que précisément
à ce mot d'"affinités" qui était
en somme la grosse innovation du discours, et qui défraiera
encore longtemps, vous verrez, les commentaires des chancelleries,
sa majesté, prévoyant la joie de notre ambassadeur,
qui allait trouver là le juste couronnement de ses efforts,
de son rêve pourrait-on dire et, somme toute, son bâton
de maréchal, se tourna à demi vers Vaugoubert et,
fixant sur lui ce regard si prenant des Oettingen, détacha
ce mot si bien choisi d'"affinités", ce mot qui
était une véritable trouvaille, sur un ton qui faisait
savoir à tous qu'il était employé à
bon escient et en pleine connaissance de cause. Il paraît
que Vaugoubert avait peine à maîtriser son émotion
et, dans une certaine mesure, j'avoue que je le comprends. Une
personne digne de toute créance m'a même confié
que le roi se serait approché de Vaugoubert après
le dîner, quand sa majesté a tenu cercle, et lui
aurait dit à mi-voix : "Etes-vous content de votre
élève, mon cher marquis ?" Il est certain,
conclut M. De Norpois, qu'un pareil toast a plus fait que vingt
ans de n2gociations pour resserrer encore entre les deux pays
leurs 3affinit2s3! Selon la pittoresque expression de Théodose
ii. Ce n'est qu'un mot, si vous voulez, mais voyez quelle fortune
il a fait, comme toute la presse européenne le répète,
quel intérêt il éveille, quel son nouveau
il a rendu. Il est d'ailleurs bien dans la manière du souverain.
Je n'irai pas jusqu'à vous dire qu'il trouve tous les jours
de purs diamants comme celui-là. Mais il est bien rare
que dans ses discours étudiés, mieux encore, dans
le primesaut de la conversation, il ne donne pas son signalement
- j'allais dire il n'appose pas sa signature - par quelque mot
à l'emporte-pièce. Je suis d'autant moins suspect
de partialité en la matière que je suis ennemi de
toute innovation en ce genre. Dix-neuf fois sur vingt elles sont
dangereuses.
- Oui, j'ai pensé que le récent
télégramme de l'empereur d'Allemagne n'a pas dû
être de votre goût, dit mon père.
M. De Norpois leva les yeux au ciel
d'un air de dire : ah ! Celui-là ! "D'abord, c'est
un acte d'ingratitude. C'est plus qu'un crime, c'est une faute,
et d'une sottise que je qualifierai de pyramidale ! Au reste si
personne n'y met le holà, l'homme qui a chassé Bismarck
est bien capable de répudier peu à peu toute la
politique bismarckienne, alors c'est le saut dans l'inconnu."
- Et mon mari m'a dit, monsieur, que vous l'entraîneriez
peut-être un de ces étés en Espagne, j'en
suis ravie pour lui.
- Mais oui, c'est un projet tout à
fait attrayant et dont je me réjouis. J'aimerais beaucoup
faire avec vous ce voyage, mon cher. Et vous, madame, avez-vous
déjà songé à l'emploi des vacances
?
- J'irai peut-être avec mon fils
à Balbec, je ne sais.
- Ah ! Balbec est agréable, j'ai
passé par là il y a quelques années. On commence
à y construire des villas fort coquettes : je crois que
l'endroit vous plaira. Mais puis-je vous demander ce qui vous
a fait choisir Balbec ?
- Mon fils a le grand désir de
voir certaines églises du pays, surtout celle de Balbec.
Je craignais un peu pour sa santé les fatigues du voyage
et surtout du séjour. Mais j'ai appris qu'on vient de construire
un excellent hôtel qui lui permettra de vivre dans les conditions
de confort requises par son état.
- Ah ! Il faudra que je donne ce renseignement
à certaine personne qui n'est pas femme à en faire
fi.
- L'église de Balbec est admirable,
n'est-ce pas, monsieur ? Demandai-je, surmontant la tristesse
d'avoir appris qu'un des attraits de Balbec résidait dans
ses coquettes villas.
- Non, elle n'est pas mal, mais enfin
elle ne peut soutenir la comparaison avec ces véritables
bijoux ciselés que sont les cathédrales de Reims,
de Chartres et, à mon goût, la perle de toutes, la
sainte-chapelle de Paris.
- Mais l'église de Balbec est
en partie romane ?
- En effet, elle est du style roman,
qui est déjà par lui-même extrêmement
froid et ne laisse en rien présager l'élégance,
la fantaisie des architectes gothiques qui fouillent la pierre
comme de la dentelle. L'église de Balbec mérite
une visite si on est dans le pays, elle est assez curieuse ; si
un jour de pluie vous ne savez que faire, vous pourrez entrer
là, vous verrez le tombeau de Tourville.
- Est-ce que vous étiez hier
au banquet des affaires étrangères ? Je n'ai pas
pu y aller, dit mon père.
- Non, répondit M. De Norpois
avec un sourire, j'avoue que je l'ai délaissé pour
une soirée assez différente. J'ai dîné
chez une femme dont vous avez peut-être entendu parler,
la belle madame Swann. Ma mère réprima un frémissement,
car d'une sensibilité plus prompte que mon père,
elle s'alarmait pour lui de ce qui ne devait le contrarier qu'un
instant après. Les désagréments qui lui arrivaient
étaient perçus d'abord par elle comme ces mauvaises
nouvelles de France qui sont connues plus tôt à l'étranger
que chez nous. Mais curieuse de savoir quel genre de personnes
les Swann pouvaient recevoir, elle s'enquit auprès de M.
De Norpois de celles qu'il y avait rencontrées.
- Mon dieu... C'est une maison où
il me semble que vont surtout... Des messieurs. Il y avait quelques
hommes mariés, mais leurs femmes étaient souffrantes
ce soir-là et n'étaient pas venues, répondit
l'ambassadeur avec une finesse voilée de bonhomie et en
jetant autour de lui des regards dont la douceur et la discrétion
faisaient mine de tempérer et exagéraient habilement
la malice.
- Je dois dire, ajouta-t-il, pour être
tout à fait juste, qu'il y va cependant des femmes, mais...
Appartenant plutôt..., Comment dirais-je, au monde républicain
qu'à la société de Swann (il prononçait
Swann). Qui sait ? Ce sera peut-être un jour un salon politique
ou littéraire. Du reste, il semble qu'ils soient contents
comme cela. Je trouve que Swann le montre même un peu trop.
Il nommait les gens chez qui lui et sa femme étaient invités
pour la semaine suivante et de l'intimité desquels il n'y
a pourtant pas lieu de s'enorgueillir, avec un manque de réserve
et de goût, presque de tact, qui m'a étonné
chez un homme aussi fin. Il répétait : "Nous
n'avons pas un soir de libre", comme si ç'avait été
une gloire, et en véritable parvenu, qu'il n'est pas cependant.
Car Swann avait beaucoup d'amis et même d'amies, et sans
trop m'avancer, ni vouloir commettre d'indiscrétion, je
crois pouvoir dire que non pas toutes, ni même le plus grand
nombre, mais l'une au moins et qui est une fort grande dame, ne
se serait peut-être pas montrée entièrement
réfractaire à l'idée d'entrer en relations
avec madame Swann, auquel cas, vraisemblablement, plus d'un mouton
de Panurge aurait suivi. Mais il semble qu'il n'y ait eu de la
part de Swann aucune démarche esquissée en ce sens.
Comment ? Encore un pudding à la Nesselrode ! Ce ne sera
pas de trop de la cure de Carlsbad pour me remettre d'un pareil
festin de Lucullus. Peut-être Swann a-t-il senti qu'il y
aurait trop de résistances à vaincre. Le mariage,
cela est certain, n'a pas plu. On a parlé de la fortune
de la femme, ce qui est une grosse bourde. Mais, enfin, tout cela
n'a pas paru agréable. Et puis Swann a une tante excessivement
riche et admirablement posée, femme d'un homme qui, financièrement
parlant, est une puissance. Et non seulement elle a refusé
de recevoir Mme Swann, mais elle a mené une campagne en
règle pour que ses amies et connaissances en fissent autant.
Je n'entends pas par là qu'aucun parisien de bonne compagnie
ait manqué de respect à madame Swann... Non ! Cent
fois non ! Le mari était d'ailleurs homme à relever
le gant. En tous cas, il y a une chose curieuse, c'est de voir
combien Swann, qui connaît tant de monde et du plus choisi,
montre d'empressement auprès d'une société
dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle est fort mêlée.
Moi qui l'ai connu jadis, j'avoue que j'éprouvais autant
de surprise que d'amusement à voir un homme aussi bien
élevé, aussi à la mode dans les coteries
les plus triées, remercier avec effusion le directeur du
cabinet du ministre des postes d'être venu chez eux et lui
demander si madame Swann pourrait se permettre d'aller voir sa
femme. Il doit pourtant se trouver dépaysé ; évidemment
ce n'est plus le même monde. Mais je ne crois pas cependant
que Swann soit malheureux. Il y a eu, il est vrai, dans les années
qui précédèrent le mariage, d'assez vilaines
manoeuvres de chantage de la part de la femme ; elle privait Swann
de sa fille chaque fois qu'il lui refusait quelque chose. Le pauvre
Swann, aussi naïf qu'il est pourtant raffiné, croyait
chaque fois que l'enlèvement de sa fille était une
coïncidence et ne voulait pas voir la réalité.
Elle lui faisait d'ailleurs des scènes si continuelles
qu'on pensait que le jour où elle serait arrivée
à ses fins et se serait fait épouser, rien ne la
retiendrait plus et que leur vie serait un enfer. Hé bien
! C'est le contraire qui est arrivé. On plaisante beaucoup
la manière dont Swann parle de sa femme, on en fait même
des gorges chaudes. On ne demandait certes pas que, plus ou moins
conscient d'être... (Vous savez le mot de Molière),
il allât le proclamer urbi et orbi ; n'empêche qu'on
le trouve exagéré quand il dit que sa femme est
une excellente épouse. Or, ce n'est pas aussi faux qu'on
le croit. A sa manière qui n'est pas celle que tous les
maris préféreraient, - mais enfin, entre nous, il
me semble difficile que Swann, qui la connaissait depuis longtemps
et est loin d'être un maître sot, ne sût pas
à quoi s'en tenir, - il est indéniable qu'elle semble
avoir de l'affection pour lui. Je ne dis pas qu'elle ne soit pas
volage, et Swann lui-même ne se fait pas faute de l'être,
à en croire les bonnes langues qui, vous pouvez le penser,
vont leur train. Mais elle lui est reconnaissante de ce qu'il
a fait pour elle, et, contrairement aux craintes éprouvées
par tout le monde, elle paraît devenue d'une douceur d'ange.
Ce changement n'était peut-être
pas aussi extraordinaire que le trouvait M. De Norpois. Odette
n'avait pas cru que Swann finirait par l'épouser ; chaque
fois qu'elle lui annonçait tendancieusement qu'un homme
comme il faut venait de se marier avec sa maîtresse, elle
lui avait vu garder un silence glacial et tout au plus, si elle
l'interpellait directement en lui demandant : "Alors, tu
ne trouves pas que c'est très bien, que c'est bien beau
ce qu'il a fait là pour une femme qui lui a consacré
sa jeunesse ?", Répondre sèchement : "Mais
je ne te dis pas que ce soit mal, chacun agit à sa guise."
Elle n'était même pas loin de croire que, comme il
le lui disait dans des moments de colère, il l'abandonnerait
tout à fait, car elle avait depuis peu entendu dire par
une femme sculpteur : "On peut s'attendre à tout de
la part des hommes, ils sont si mufles", et frappée
par la profondeur de cette maxime pessimiste, elle se l'était
appropriée, elle la répétait à tout
bout de champ d'un air découragé qui semblait dire
: "Après tout, il n'y aurait rien d'impossible, c'est
bien ma chance." Et, par suite, toute vertu avait été
enlevée à la maxime optimiste qui avait jusque-là
guidé Odette dans la vie : "On peut tout faire aux
hommes qui vous aiment, ils sont si idiots", et qui s'exprimait
dans son visage par le même clignement d'yeux qui eût
pu accompagner des mots tels que : "Ayez pas peur, il ne
cassera rien." En attendant, Odette souffrait de ce que telle
de ses amies, épousée par un homme qui était
resté moin longtemps avec elle qu'elle-même avec
Swann, et n'avait pas, elle, d'enfant, relativement considérée
maintenant, invitée aux bals de l'Elysée, devait
penser de la conduite de Swann. Un consultant plus profond que
ne l'était M. De Norpois eût sans doute pu diagnostiquer
que c'était ce sentiment d'humiliation et de honte qui
avait aigri Odette, que le caractère infernal qu'elle montrait
ne lui était pas essentiel, n'était pas un mal sans
remède, et eût aisément prédit ce qui
était arrivé, à savoir qu'un régime
nouveau, le régime matrimonial, ferait cesser avec une
rapidité presque magique ces accidents pénibles,
quotidiens, mais nullement organiques. Presque tout le monde s'étonna
de ce mariage, et cela même est étonnant. Sans doute
peu de personnes comprennent le caractère purement subjectif
du phénomène qu'est l'amour, et la sorte de création
que c'est d'une personne supplémentaire, distincte de celle
qui porte le même nom dans le monde, et dont la plupart
des éléments sont tirés de nous-mêmes.
Aussi y a-t-il peu de gens qui puissent trouver naturelles les
proportions énormes que finit par prendre pour nous un
être qui n'est pas le même que celui qu'ils voient.
Pourtant il semble qu'en ce qui concerne Odette on aurait pu se
rendre compte que si, certes, elle n'avait jamais entièrement
compris l'intelligence de Swann, du moins savait-elle les titres,
tout le détail de ses travaux, au point que le nom de Ver
Meer lui était aussi familier que celui de son couturier
; de Swann, elle connaissait à fond ces traits du caractère
que le reste du monde ignore ou ridiculise et dont seule une maîtresse,
une soeur, possèdent l'image ressemblante et aimée
; et nous tenons tellement à eux, même à ceux
que nous voudrions le plus corriger, que c'est parce qu'une femme
finit par en prendre une habitude indulgente et amicalement railleuse,
pareille à l'habitude que nous en avons nous-mêmes
et qu'en ont nos parents, que les vieilles liaisons ont quelque
chose de la douceur et de la force des affections de famille.
Les liens qui nous unissent à un être se trouvent
sanctifiés quand il se place au même point de vue
que nous pour juger une de nos tares. Et parmi ces traits particuliers,
il y en avait aussi qui appartenaient autant à l'intelligence
de Swann qu'à son caractère, et que pourtant, en
raison de la racine qu'ils avaient malgré tout en celui-ci,
Odette avait plus facilement discernés. Elle se plaignait
que quand Swann faisait métier d'écrivain, quand
il publiait des études, on ne reconnût pas ces traits-là
autant que dans ses lettres ou dans sa conversation où
ils abondaient. Elle lui conseillait de leur faire la part plus
grande. Elle l'aurait voulu parce que c'était ceux qu'elle
préférait en lui, mais comme elle les préférait
parce qu'ils étaient plus à lui, elle n'avait peut-être
pas tort de souhaiter qu'on les retrouvât dans ce qu'il
écrivait. Peut-être aussi pensait-elle que des ouvrages
plus vivants, en lui procurant enfin à lui le succès,
lui eussent permis à elle de se faire ce que chez les Verdurin
elle avait appris à mettre au-dessus de tout : un salon.
Parmi les gens qui trouvaient ce genre
de mariage ridicule, gens qui pour eux-mêmes se demandaient
: "Que pensera M. De Guermantes, que dira Bréauté,
quand j'épouserai Mlle De Montmorency ?", Parmi les
gens ayant cette sorte d'idéal social, aurait figuré,
vingt ans plus tôt, Swann lui-même, Swann qui s'était
donné du mal pour être reçu au jockey et avait
compté dans ce temps-là faire un éclatant
mariage qui eût achevé, en consolidant sa situation,
de faire de lui un des hommes les plus en vue de Paris. Seulement,
les images que représente un tel mariage à l'intéressé
ont, comme toutes les images, pour ne pas dépérir
et s'effacer complètement, besoin d'être alimentées
du dehors. Votre rêve le plus ardent est d'humilier l'homme
qui vous a offensé. Mais si vous n'entendez plus jamais
parler de lui, ayant changé de pays, votre ennemi finira
par ne plus avoir pour vous aucune importance. Si on a perdu de
vue pendant vingt ans toutes les personnes à cause desquelles
on aurait aimé entrer au jockey ou à l'institut,
la perspective d'être membre de l'un ou de l'autre de ces
groupements ne tentera nullement. Or, tout autant qu'une retraite,
qu'une maladie, qu'une conversion religieuse, une liaison prolongée
substitue d'autres images aux anciennes. Il n'y eut pas de la
part de Swann, quand il épousa Odette, renoncement aux
ambitions mondaines, car de ces ambitions-là depuis longtemps
Odette l'avait, au sens spirituel du mot, détaché.
D'ailleurs, ne l'eût-il pas été qu'il n'en
aurait eu que plus de mérite. C'est parce qu'ils impliquent
le sacrifice d'une situation plus ou moins flatteuse à
une douceur purement intime, que généralement les
mariages infamants sont les plus estimables de tous (on ne peut
en effet entendre par mariage infamant un mariage d'argent, n'y
ayant point d'exemple d'un ménage où la femme ou
bien le mari se soient vendus et qu'on n'ait fini par recevoir,
ne fût-ce que par tradition et sur la foi de tant d'exemples
et pour ne pas avoir deux poids et deux mesures). Peut-être,
d'autre part, en artiste, sinon en corrompu, Swann eût-il
en tous cas éprouvé une certaine volupté
à accoupler à lui, dans un de ces croisements d'espèces
comme en pratiquent les mendelistes ou comme en raconte la mythologie,
un être de race différente, archiduchesse ou cocotte,
à contracter une alliance royale ou à faire une
mésalliance. Il n'y avait eu dans le monde qu'une seule
personne dont il se fût préoccupé, chaque
fois qu'il avait pensé à son mariage possible avec
Odette, c'était, et non par snobisme, la duchesse de Guermantes.
De celle-là, au contraire, Odette se souciait peu, pensant
seulement aux personnes situées immédiatement au-dessus
d'elle-même plutôt que dans un aussi vague empyrée.
Mais quand Swann dans ses heures de rêverie voyait Odette
devenue sa femme, il se représentait invariablement le
moment où il l'amènerait, elle et surtout sa fille,
chez la princesse des Laumes, devenue bientôt duchesse de
Guermantes par la mort de son beau-père. Il ne désirait
pas les présenter ailleurs, mais il s'attendrissait quand
il inventait, en énonçant les mots eux-mêmes,
tout ce que la duchesse dirait de lui à Odette, et Odette
à Mme De Guermantes, la tendresse que celle-ci témoignerait
à Gilberte, la gâtant, le rendant fier de sa fille.
Il se jouait à lui-même la scène de la présentation
avec la même précision dans le détail imaginaire
qu'ont les gens qui examinent comment ils emploieraient, s'ils
le gagnaient, un lot dont ils fixent arbitrairement le chiffre.
Dans la mesure où une image qui accompagne une de nos résolutions
la motive, on peut dire que si Swann épousa Odette, ce
fut pour la présenter, elle et Gilberte, sans qu'il y eût
personne là, au besoin sans que personne le sût jamais,
à la duchesse de Guermantes. On verra comment cette seule
ambition mondaine qu'il avait souhaitée pour sa femme et
sa fille fut justement celle dont la réalisation se trouva
lui être interdite, et par un veto si absolu que Swann mourut
sans supposer que la duchesse pourrait jamais les connaître.
On verra aussi qu'au contraire la duchesse de Guermantes se lia
avec Odette et Gilberte après la mort de Swann. Et peut-être
eût-il été sage - pour autant qu'il pouvait
attacher de l'importance à si peu de chose - en ne se faisant
pas une idée trop sombre de l'avenir à cet égard,
et en réservant que la réunion souhaitée
pourrait bien avoir lieu quand il ne serait plus là pour
en jouir. Le travail de causalité qui finit par produire
à peu près tous les effets possibles, et par conséquent
aussi ceux qu'on avait cru l'être le moins, ce travail est
parfois lent, rendu un peu plus lent encore par notre désir
- qui, en cherchant à l'accélérer, l'entrave
-, par notre existence même, et n'aboutit que quand nous
avons cessé de désirer, et quelquefois de vivre.
Swann ne le savait-il pas par sa propre expérience, et
n'était-ce pas déjà, dans sa vie - comme
une préfiguration de ce qui devait arriver après
sa mort - un bonheur après décès que ce mariage
avec cette Odette qu'il avait passionnément aimée
- si elle ne lui avait pas plu au premier abord - et qu'il avait
épousée quand il ne l'aimait plus, quand l'être
qui, en Swann, avait tant souhaité et tant désespéré
de vivre toute sa vie avec Odette, quand cet être-là
était mort ?
Je me mis à parler du comte de
Paris, à demander s'il n'était pas ami de Swann,
car je craignais que la conversation se détournât
de celui-ci. "Oui, en effet, répondit M. De Norpois
en se tournant vers moi et en fixant sur ma modeste personne le
regard bleu où flottaient, comme dans leur élément
vital, ses grandes facultés de travail et son esprit d'assimilation.
Et, mon dieu, ajouta-t-il en s'adressant de nouveau à mon
père, je ne crois pas franchir les bornes du respect dont
je fais profession pour le prince (sans cependant entretenir avec
lui des relations personnelles que rendrait difficiles ma situation,
si peu officielle qu'elle soit) en vous citant ce fait assez piquant
que, pas plus tard qu'il y a quatre ans, dans une petite gare
de chemins de fer d'un des pays de l'Europe centrale, le prince
eut l'occasion d'apercevoir Mme Swann. Certes, aucun de ses familiers
ne s'est permis de demander à monseigneur comment il l'avait
trouvée. Cela n'eût pas été séant.
Mais quand par hasard la conversation amenait son nom, à
de certains signes, imperceptibles si l'on veut, mais qui ne trompent
pas, le prince semblait donner assez volontiers à entendre
que son impression était en somme loin d'avoir été
défavorable.
- Mais il n'y aurait pas eu possibilité
de la présenter au comte de Paris ? Demanda mon père.
- Eh bien ! On ne sait pas ; avec les
princes on ne sait jamais, répondit M. De Norpois ; les
plus glorieux, ceux qui savent le plus se faire rendre ce qu'on
leur doit, sont aussi quelquefois ceux qui s'embarrassent le moins
des décrets de l'opinion publique, même les plus
justifiés, pour peu qu'il s'agisse de récompenser
certains attachements. Or, il est certain que le comte de Paris
a toujours agréé avec beaucoup de bienveillance
le dévouement de Swann qui est, d'ailleurs, un garçon
d'esprit s'il en fut.
- Et votre impression à vous,
quelle a-t-elle été, monsieur l'ambassadeur ? Demanda
ma mère par politesse et par curiosité.
Avec une énergie de vieux connaisseur,
qui tranchait sur la modération habituelle de ses propos
: - tout à fait excellente ! Répondit M. De Norpois.
Et sachant que l'aveu d'une forte sensation produite par une femme
rentre, à condition qu'on le fasse avec enjouement, dans
une certaine forme particulièrement appréciée
de l'esprit de conversation, il éclata d'un petit rire
qui se prolongea pendant quelques instants, humectant les yeux
bleus du vieux diplomate et faisant vibrer les ailes de son nez
nervurées de fibrilles rouges.
- Elle est tout à fait charmante
!
- Est-ce qu'un écrivain du nom
de Bergotte était à ce dîner, monsieur ? Demandai-je
timidement pour tâcher de retenir la conversation sur le
sujet des Swann.
- Oui, Bergotte était là,
répondit M. De Norpois, inclinant la tête de mon
côté avec courtoisie, comme si, dans son désir
d'être aimable avec mon père, il attachait à
tout ce qui tenait à lui une véritable importance,
et même aux questions d'un garçon de mon âge
qui n'était pas habitué à se voir montrer
tant de politesse par des personnes du sien. Est-ce que vous le
connaissez ? Ajouta-t-il en fixant sur moi ce regard clair dont
Bismarck admirait la pénétration.
- Mon fils ne le connaît pas mais
l'admire beaucoup, dit ma mère.
- Mon dieu, dit M. De Norpois (qui m'inspira
sur ma propre intelligence des doutes plus graves que ceux qui
me déchiraient d'habitude, quand je vis que ce que je mettais
mille et mille fois au-dessus de moi-même, ce que je trouvais
de plus élevé au monde, était pour lui tout
en bas de l'échelle de ses admirations), je ne partage
pas cette manière de voir. Bergotte est ce que j'appelle
un joueur de flûte ; il faut reconnaître du reste
qu'il en joue agréablement quoique avec bien du maniérisme,
de l'afféterie. Mais enfin ce n'est que cela, et cela n'est
pas grand'chose. Jamais on ne trouve dans ses ouvrages sans muscles
ce qu'on pourrait nommer la charpente. Pas d'action - ou si peu
- mais surtout pas de portée. Ses livres pèchent
par la base ou plutôt il n'y a pas de base du tout. Dans
un temps comme le nôtre où la complexité croissante
de la vie laisse à peine le temps de lire, où la
carte de l'Europe a subi des remaniements profonds et est à
la veille d'en subir de plus grands encore peut-être, où
tant de problèmes menaçants et nouveaux se posent
partout, vous m'accorderez qu'on a le droit de demander à
un écrivain d'être autre chose qu'un bel esprit qui
nous fait oublier dans des discussions oiseuses et byzantines
sur des mérites de pure forme, que nous pouvons être
envahis d'un instant à l'autre par un double flot de barbares,
ceux du dehors et ceux du dedans. Je sais que c'est blasphémer
contre la sacro-sainte ecole de ce que ces messieurs appellent
l'art pour l'art, mais à notre époque il y a des
tâches plus urgentes que d'agencer des mots d'une façon
harmonieuse. Celle de Bergotte est parfois assez séduisante,
je n'en disconviens pas, mais au total tout cela est bien mièvre,
bien mince, et bien peu viril. Je comprends mieux maintenant,
en me reportant à votre admiration tout à fait exagérée
pour Bergotte, les quelques lignes que vous m'avez montrées
tout à l'heure et sur lesquelles j'aurais mauvaise grâce
à ne pas passer l'éponge, puisque vous avez dit
vous-même, en toute simplicité, que ce n'était
qu'un griffonnage d'enfant (je l'avais dit, en effet, mais je
n'en pensais pas un mot). A tout péché miséricorde
et surtout aux péchés de jeunesse. Après
tout, d'autres que vous en ont de pareils sur la conscience, et
vous n'êtes pas le seul qui se soit cru poète à
son heure. Mais on voit dans ce que vous m'avez montré
la mauvaise influence de Bergotte. Evidemment, je ne vous étonnerai
pas en vous disant qu'il n'y avait là aucune de ses qualités,
puisqu'il est passé maître dans l'art, tout superficiel
du reste, d'un certain style dont à votre âge vous
ne pouvez posséder même le rudiment. Mais c'est déjà
le même défaut, ce contresens d'aligner des mots
bien sonores en ne se souciant qu'ensuite du fond. C'est mettre
la charrue avant les boeufs. Même dans les livres de Bergotte,
toutes ces chinoiseries de forme, toutes ces subtilités
de mandarin déliquescent me semblent bien vaines. Pour
quelques feux d'artifice agréablement tirés par
un écrivain, on crie tout de suite au chef-d'oeuvre. Les
chefs-d'oeuvre ne sont pas si fréquents que cela ! Bergotte
n'a pas à son actif, dans son bagage si je puis dire, un
roman d'une envolée un peu haute, un de ces livres qu'on
place dans le bon coin de sa bibliothèque. Je n'en vois
pas un seul dans son oeuvre. Il n'empêche que chez lui l'oeuvre
est infiniment supérieure à l'auteur. Ah ! Voilà
quelqu'un qui donne raison à l'homme d'esprit qui prétendait
qu'on ne doit connaître les écrivains que par leurs
livres. Impossible de voir un individu qui réponde moins
aux siens, plus prétentieux, plus solennel, moins homme
de bonne compagnie. Vulgaire par moments, parlant à d'autres
comme un livre, et même pas comme un livre de lui, mais
comme un livre ennuyeux, ce qu'au moins ne sont pas les siens,
tel est ce Bergotte. C'est un esprit des plus confus, alambiqué,
ce que nos pères appelaient un diseur de phébus
et qui rend encore plus déplaisantes, par sa façon
de les énoncer, les choses qu'il dit. Je ne sais si c'est
Loménie ou Sainte-Beuve qui raconte que Vigny rebutait
par le même travers. Mais Bergotte n'a jamais écrit
cinq-mars , ni le cachet rouge , où certaines pages sont
de véritables morceaux d'anthologie.
Atterré par ce que M. De Norpois
venait de me dire du fragment que je lui avais soumis, songeant
d'autre part aux difficultés que j'éprouvais quand
je voulais écrire un essai ou seulement me livrer à
des réflexions sérieuses, je sentis une fois de
plus ma nullité intellectuelle et que je n'étais
pas né pour la littérature. Sans doute autrefois
à Combray, certaines impressions fort humbles, ou une lecture
de Bergotte, m'avaient mis dans un état de rêverie
qui m'avait paru avoir une grande valeur. Mais cet état,
mon poème en prose le reflétait : nul doute que
M. De Norpois n'en eût saisi et percé à jour
tout de suite ce que j'y trouvais de beau seulement par un mirage
entièrement trompeur, puisque l'ambassadeur n'en était
pas dupe. Il venait de m'apprendre au contraire quelle place infime
était la mienne (quand j'étais jugé du dehors,
objectivement, par le connaisseur le mieux disposé et le
plus intelligent). Je me sentais consterné, réduit
; et mon esprit comme un fluide qui n'a de dimensions que celles
du vase qu'on lui fournit, de même qu'il s'était
dilaté jadis à remplir les capacités immenses
du génie, contracté maintenant, tenait tout entier
dans la médiocrité étroite où M. De
Norpois l'avait soudain enfermé et restreint.
- Notre mise en présence, à
Bergotte et à moi, ajouta-t-il en se tournant vers mon
père, ne laissait pas que d'être assez épineuse
(ce qui après tout est aussi une manière d'être
piquante). Bergotte, voilà quelques années de cela,
fit un voyage à Vienne, pendant que j'y étais ambassadeur
; il me fut présenté par la princesse de Metternich,
vint s'inscrire et désirait être invité. Or,
étant à l'étranger représentant de
la France, à qui en somme il fait honneur par ses écrits,
dans une certaine mesure, disons, pour être exacts, dans
une mesure bien faible, j'aurais passé sur la triste opinion
que j'ai de sa vie privée. Mais il ne voyageait pas seul
et bien plus il prétendait ne pas être invité
sans sa compagne. Je crois ne pas être plus pudibond qu'un
autre et, étant célibataire, je pouvais peut-être
ouvrir un peu plus largement les portes de l'ambassade que si
j'eusse été marié et père de famille.
Néanmoins, j'avoue qu'il y a un degré d'ignominie
dont je ne saurais m'accommoder, et qui est rendu plus écoeurant
encore par le ton plus que moral, tranchons le mot, moralisateur,
que prend Bergotte dans ses livres où on ne voit qu'analyses
perpétuelles et d'ailleurs, entre nous, un peu languissantes,
de scrupules douloureux, de remords maladifs, et, pour de simples
peccadilles, de véritables prêchi-prêcha (on
sait ce qu'en vaut l'aune), alors qu'il montre tant d'inconscience
et de cynisme dans sa vie privée. Bref, j'éludai
la réponse, la princesse revint à la charge, mais
sans plus de succès. De sorte que je ne suppose pas que
je doive être très en odeur de sainteté auprès
du personnage, et je ne sais pas jusqu'à quel point il
a apprécié l'attention de Swann de l'inviter en
même temps que moi. A moins que ce ne soit lui qui l'ait
demandé. On ne peut pas savoir, car au fond c'est un malade.
C'est même sa seule excuse.
- Et est-ce que la fille de Mme Swann
était à ce dîner ? Demandai-je à M.
De Norpois, profitant pour faire cette question d'un moment où,
comme on passait au salon, je pouvais dissimuler plus facilement
mon émotion que je n'aurais fait à table, immobile
et en pleine lumière.
M. De Norpois parut chercher un instant
à se souvenir : - oui, une jeune personne de quatorze à
quinze ans ? En effet, je me souviens qu'elle m'a été
présentée avant le dîner comme la fille de
notre amphitryon. Je vous dirai que je l'ai peu vue, elle est
allée se coucher de bonne heure. Ou elle allait chez des
amies, je ne me rappelle pas bien. Mais je vois que vous êtes
fort au courant de la maison Swann.
- Je joue avec Mlle Swann aux Champs-elysées,
elle est délicieuse.
- Ah ! Voilà ! Voilà !
Mais à moi, en effet, elle m'a paru charmante. Je vous
avoue pourtant que je ne crois pas qu'elle approchera jamais de
sa mère, si je peux dire cela sans blesser en vous un sentiment
trop vif.
- Je préfère la figure
de Mlle Swann, mais j'admire aussi énormément sa
mère, je vais me promener au bois rien que dans l'espoir
de la voir passer.
- Ah ! Mais je vais leur dire cela,
elles seront très flattées.
Pendant qu'il disait ces mots, M. De
Norpois était, pour quelques secondes encore, dans la situation
de toutes les personnes qui, m'entendant parler de Swann comme
d'un homme intelligent, de ses parents comme d'agents de change
honorables, de sa maison comme d'une belle maison, croyaient que
je parlerais aussi volontiers d'un autre homme aussi intelligent,
d'autres agents de change aussi honorables, d'une autre maison
aussi belle ; c'est le moment où un homme sain d'esprit
qui cause avec un fou ne s'est pas encore aperçu que c'est
un fou. M. De Norpois savait qu'il n'y a rien que de naturel dans
le plaisir de regarder les jolies femmes, qu'il est de bonne compagnie,
dès que quelqu'un nous parle avec chaleur de l'une d'elles,
de faire semblant de croire qu'il en est amoureux de l'en plaisanter
et de lui promettre de seconder ses desseins. Mais en disant qu'il
parlerait de moi à Gilberte et à sa mère
(ce qui me permettrait, comme une divinité de l'olympe
qui a pris la fluidité d'un souffle ou plutôt l'aspect
du vieillard dont Minerve emprunte les traits, de pénétrer
moi-même, invisible, dans le salon de Mme Swann, d'attirer
son attention, d'occuper sa pensée, d'exciter sa reconnaissance
pour mon admiration, de lui apparaître comme l'ami d'un
homme important, de lui sembler à l'avenir digne d'être
invité par elle et d'entrer dans l'intimité de sa
famille), cet homme important qui allait user en ma faveur du
grand prestige qu'il devait avoir aux yeux de Mme Swann, m'inspira
subitement une tendresse si grande que j'eus peine à me
retenir de ne pas embrasser ses douces mains blanches et fripées,
qui avaient l'air d'être restées trop longtemps dans
l'eau. J'en ébauchai presque le geste que je me crus seul
à avoir remarqué. Il est difficile, en effet, à
chacun de nous de calculer exactement à quelle échelle
ses paroles ou ses mouvements apparaissent à autrui ; par
peur de nous exagérer notre importance et en grandissant
dans des proportions énormes le champ sur lequel sont obligés
de s'étendre les souvenirs des autres au cours de leur
vie, nous nous imaginons que les parties accessoires de notre
discours, de nos attitudes, pénètrent à peine
dans la conscience, à plus forte raison ne demeurent pas
dans la mémoire de ceux avec qui nous causons. C'est d'ailleurs
à une supposition de ce genre qu'obéissent les criminels
quand ils retouchent après coup un mot qu'ils ont dit et
duquel ils pensent qu'on ne pourra confronter cette variante à
aucune autre version. Mais il est bien possible que, même
en ce qui concerne la vie millénaire de l'humanité,
la philosophie du feuilletoniste selon laquelle tout est promis
à l'oubli soit moins vraie qu'une philosophie contraire
qui prédirait la conversation de toutes choses. Dans le
même journal où le moraliste du "Premier Paris"
nous dit d'un événement, d'un chef-d'oeuvre, à
plus forte raison d'une chanteuse qui eut "son heure de célébrité"
: "Qui se souviendra de tout cela dans dix ans ?", À
la troisième page, le compte rendu de l'académie
des inscriptions ne parle-t-il pas souvent d'un fait par lui-même
moins important, d'un poème de peu de valeur, qui date
de l'époque des pharaons et qu'on connaît encore
intégralement ? Peut-être n'en est-il pas tout à
fait de même pour la courte vie humaine. Pourtant quelques
années plus tard, dans une maison où M. De Norpois,
qui s'y trouvait en visite, me semblait le plus solide appui que
j'y pusse rencontrer, parce qu'il était ami de mon père,
indulgent, porté à nous vouloir du bien à
tous, d'ailleurs habitué par sa profession et ses origines
à la discrétion, quand, une fois l'ambassadeur parti,
on me raconta qu'il avait fait allusion à une soirée
d'autrefois dans laquelle il avait "vu le moment où
j'allais lui baiser les mains", je ne rougis pas seulement
jusqu'aux oreilles, je fus stupéfait d'apprendre qu'étaient
si différentes de ce que j'aurais cru, non seulement la
façon dont M. De Norpois parlait de moi, mais encore la
composition de ses souvenirs. Ce "potin" m'éclaira
sur les proportions inattendues de distraction et de présence
d'esprit, de mémoire et d'oubli dont est fait l'esprit
humain ; et je fus aussi merveilleusement surpris que le jour
où je lus pour la première fois, dans un livre de
Maspero, qu'on savait exactement la liste des chasseurs qu'Assourbanipal
invitait à ses battues, dix siècles avant Jésus-christ.
- Oh ! Monsieur, dis-je à M.
De Norpois, quand il m'annonça qu'il ferait part à
Gilberte et à sa mère de l'admiration que j'avais
pour elles, si vous faisiez cela, si vous parliez de moi à
Mme Swann, ce ne serait pas assez de toute ma vie pour vous témoigner
ma gratitude, et cette vie vous appartiendrait ! Mais je tiens
à vous faire remarquer que je ne connais pas Mme Swann
et que je ne lui ai jamais été présenté.
J'avais ajouté ces derniers mots
par scrupule et pour ne pas avoir l'air de m'être vanté
d'une relation que je n'avais pas. Mais en les prononçant,
je sentais qu'ils étaient déjà devenus inutiles,
car dès le début de mon remerciement, d'une ardeur
réfrigérante, j'avais vu passer sur le visage de
l'ambassadeur une expression d'hésitation et de mécontentement,
et dans ses yeux ce regard vertical, étroit et oblique
(comme, dans le dessin en perspective d'un solide, la ligne fuyante
d'une de ses faces), regard qui s'adresse à cet interlocuteur
invisible qu'on a en soi-même, au moment où on lui
dit quelque chose que l'autre interlocuteur, le monsieur avec
qui on parlait jusqu'ici - moi dans la circonstance - ne doit
pas entendre. Je me rendis compte aussitôt que ces phrases
que j'avais prononcées et qui, faibles encore auprès
de l'effusion reconnaissante dont j'étais envahi, m'avaient
paru devoir toucher M. De Norpois et achever de le décider
à une intervention qui lui eût donné si peu
de peine, et à moi tant de joie, étaient peut-être
(entre toutes celles qu'eussent pu chercher diaboliquement des
personnes qui m'eussent voulu du mal) les seules qui pussent avoir
pour résultat de l'y faire renoncer. En les entendant en
effet, de même qu'au moment où un inconnu, avec qui
nous venions d'échanger agréablement des impressions
que nous avions pu croire semblables sur des passants que nous
nous accordions à trouver vulgaires, nous montre tout à
coup l'abîme pathologique qui le sépare de nous en
ajoutant négligemment tout en tâtant sa poche : "C'est
malheureux que je n'aie pas mon revolver, il n'en serait pas resté
un seul", M. De Norpois, qui savait que rien n'était
moins précieux ni plus aisé que d'être recommandé
à Mme Swann et introduit chez elle, et qui vit que pour
moi, au contraire, cela présentait un tel prix, par conséquent,
sans doute, une grande difficulté, pensa que le désir,
normal en apparence, que j'avais exprimé, devait dissimuler
quelque pensée différente, quelque visée
suspecte, quelque faute antérieure, à cause de quoi,
dans la certitude de déplaire à Mme Swann, personne
n'avait jusqu'ici voulu se charger de lui transmettre une commission
de ma part. Et je compris que cette commission, il ne la ferait
jamais, qu'il pourrait voir Mme Swann quotidiennement pendant
des années, sans pour cela lui parler une seule fois de
moi. Il lui demanda cependant quelques jours plus tard un renseignement
que je désirais et chargea mon père de me le transmettre.
Mais il n'avait pas cru devoir dire pour qui il le demandait.
Elle n'apprendrait donc pas que je connaissais M. De Norpois et
que je souhaitais tant d'aller chez elle ; et ce fut peut-être
un malheur moins grand que je ne croyais. Car la seconde de ces
nouvelles n'eût probablement pas beaucoup ajouté
à l'efficacité de la première ; efficacité
d'ailleurs incertaine ; pour Odette, l'idée de sa propre
vie et de sa propre demeure n'éveillant aucun trouble mystérieux,
une personne qui la connaissait, qui allait chez elle, ne lui
semblait pas un être fabuleux comme il le paraissait à
moi qui aurais jeté dans les fenêtres des Swann une
pierre si j'avais pu écrire sur elle que je connaissais
M. De Norpois : j'étais persuadé qu'un tel message,
même transmis d'une façon aussi brutale, m'eût
donné beaucoup plus de prestige aux yeux de la maîtresse
de la maison qu'il ne l'eût indisposée contre moi.
Mais, même si j'avais pu me rendre compte que la mission
dont ne s'acquitta pas M. De Norpois fût restée sans
utilité, bien plus, qu'elle eût pu me nuire auprès
des Swann, je n'aurais pas eu le courage, s'il s'était
montré consentant, d'en décharger l'ambassadeur
et de renoncer à la volupté, si funestes qu'en pussent
être les suites, que mon nom et ma personne se trouvassent
ainsi un moment auprès de Gilberte, dans sa maison et sa
vie inconnues.
Quand M. De Norpois fut parti, mon père
jeta un coup d'oeil sur le journal du soir ; je songeais de nouveau
à la Berma. Le plaisir que j'avais eu à l'entendre
exigeait d'autant plus d'être complété qu'il
était loin d'égaler celui que je m'étais
promis ; aussi s'assimilait-il immédiatement tout ce qui
était susceptible de le nourrir, par exemple ces mérites
que M. De Norpois avait reconnus à la Berma et que mon
esprit avait bus d'un seul trait comme un pré trop sec
sur qui on verse de l'eau. Or mon père me passa le journal
en me désignant un entrefilet conçu en ces termes
: "La représentation de Phèdre qui a été
donnée devant une salle enthousiaste où on remarquait
les principales notabilités du monde des arts et de la
critique a été pour Mme Berma, qui jouait le rôle
de Phèdre, l'occasion d'un triomphe comme elle en a rarement
connu de plus éclatant au cours de sa prestigieuse carrière.
Nous reviendrons plus longuement sur cette représentation
qui constitue un véritable événement théâtral
; disons seulement que les juges les plus autorisés s'accordaient
à déclarer qu'une telle interprétation renouvelait
entièrement le rôle de Phèdre, qui est un
des plus beaux et des plus fouillés de Racine, et constituait
la plus pure et la plus haute manifestation d'art à laquelle
de notre temps il ait été donné d'assister."
Dès que mon esprit eut conçu cette idée nouvelle
de "la plus pure et haute manifestation d'art", celle-ci
se rapprocha du plaisir imparfait que j'avais éprouvé
au théâtre, lui ajouta un peu de ce qui lui manquait
et leur réunion forma quelque chose de si exaltant que
je m'écriai : "Quelle grande artiste !" Sans
doute on peut trouver que je n'étais pas absolument sincère.
Mais qu'on songe plutôt à tant d'écrivains
qui, mécontents du morceau qu'ils viennent d'écrire,
s'ils lisent un éloge du génie de Chateaubriand
ou évoquent tel grand artiste dont ils ont souhaité
d'être l'égal, fredonnant par exemple en eux-mêmes
telle phrase de Beethoven de laquelle ils comparent la tristesse
à celle qu'ils ont voulu mettre dans leur prose, se remplissent
tellement de cette idée de génie qu'ils l'ajoutent
à leurs propres productions en repensant à elles,
ne les voient plus telles qu'elles leur étaient apparues
d'abord, et risquant un acte de foi dans la valeur de leur oeuvre
se disent : "Après tout !" Sans se rendre compte
que, dans le total qui détermine leur satisfaction finale,
ils font entrer le souvenir de merveilleuses pages de Chateaubriand
qu'ils assimilent aux leurs, mais enfin qu'ils n'ont point écrites
; qu'on se rappelle tant d'hommes qui croient en l'amour d'une
maîtresse de qui ils ne connaissent que les trahisons ;
tous ceux aussi qui espèrent alternativement soit une survie
incompréhensible dès qu'ils pensent, maris inconsolables,
à une femme qu'ils ont perdue et qu'ils aiment encore,
artistes, à la gloire future de laquelle ils pourront jouir,
soit un néant rassurant quand leur intelligence se reporte
au contraire aux fautes que sans lui ils auraient à expier
après leur mort ; qu'on pense encore aux touristes qu'exalte
la beauté d'ensemble d'un voyage dont jour par jour ils
n'ont éprouvé que de l'ennui, et qu'on dise si dans
la vie en commun que mènent les idées au sein de
notre esprit, il est une seule de celles qui nous rendent le plus
heureux qui n'ait été d'abord, en véritable
parasite, demander à une idée étrangère
et voisine le meilleur de la force qui lui manquait.
Ma mère ne parut pas très
satisfaite que mon père ne songeât plus pour moi
à la "carrière". Je crois que, soucieuse
avant tout qu'une règle d'existence disciplinât les
caprices de mes nerfs, ce qu'elle regrettait, c'était moins
de me voir renoncer à la iplomatie que m'adonner à
la littérature. "Mais laisse donc, s'écria
mon père, il faut avant tout prendre du plaisir à
ce qu'on fait. Or, il n'est plus un enfant. Il sait bien maintenant
ce qu'il aime, il est peu probable qu'il change, et il est capable
de se rendre compte de ce qui le rendra heureux dans l'existence."
En attendant que, grâce à la liberté qu'elles
m'octroyaient, je fusse, ou non, heureux dans l'existence, les
paroles de mon père me firent ce soir-là bien de
la peine. De tout temps ses gentillesses imprévues m'avaient,
quand elles se produisaient, donné une telle envie d'embrasser
au-dessus de sa barbe ses joues colorées que si je n'y
cédais pas, c'était seulement par peur de lui déplaire.
Aujourd'hui, comme un auteur s'effraye de voir ses propres rêveries
qui lui paraissent sans grande valeur parce qu'il ne les sépare
pas de lui-même, obliger un éditeur à choisir
un papier, à employer des caractères peut-être
trop beaux pour elles, je me demandais si mon désir d'écrire
était quelque chose d'assez important pour que mon père
dépensât à cause de cela tant de bonté.
Mais surtout en parlant de mes goûts qui ne changeraient
plus, de ce qui était destiné à rendre mon
existence heureuse, il insinuait en moi deux soupçons terriblement
douloureux. Le premier, c'était que (alors que chaque jour
je me considérais comme sur le seuil de ma vie encore intacte
et qui ne débuterait que le lendemain matin) mon existence
était déjà commencée, bien plus, que
ce qui en allait suivre ne serait pas très différent
de ce qui avait précédé. Le second soupçon,
qui n'était à vrai dire qu'une autre forme du premier,
c'est que je n'étais pas situé en dehors du temps,
mais soumis à ses lois, tout comme ces personnages de roman
qui, à cause de cela, me jetaient dans une telle tristesse
quand je lisais leur vie, à Combray, au fond de ma guérite
d'osier. Théoriquement on sait que la terre tourne, mais
en fait on ne s'en aperçoit pas, le sol sur lequel on marche
semble ne pas bouger et on vit tranquille. Il en est ainsi du
temps dans la vie. Et pour rendre sa fuite sensible, les romanciers
sont obligés, en accélérant follement les
battements de l'aiguille, de faire franchir au lecteur dix, vingt,
trente ans, en deux minutes. Au haut d'une page on a quitté
un amant plein d'espoir, au bas de la suivante on le retrouve
octogénaire, accomplissant péniblement dans le préau
d'un hospice sa promenade quotidienne, répondant à
peine aux paroles qu'on lui adresse, ayant oublié le passé.
En disant de moi : "Ce n'est plus un enfant, ses goûts
ne changeront plus, etc.", Mon père venait tout d'un
coup de me faire apparaître à moi-même dans
le temps, et me causait le même genre de tristesse que si
j'avais été non pas encore l'hospitalisé
ramolli, mais ces héros dont l'auteur, sur un ton indifférent
qui est particulièrement cruel, nous dit à la fin
d'un livre : "Il quitte de moins en moins la campagne. Il
a fini par s'y fixer définitivement, etc." Cependant,
mon père, pour aller au-devant des critiques que nous aurions
pu faire sur notre invité, dit à maman : - j'avoue
que le père Norpois a été un peu "Poncif"
comme vous dites. Quand il a dit qu'il aurait été
"peu séant" de poser une question au comte de
Paris, j'ai eu peur que vous ne vous mettiez à rire.
- Mais pas du tout, répondit
ma mère, j'aime beaucoup qu'un homme de cette valeur et
de cet âge ait gardé cette sorte de naïveté
qui ne prouve qu'un fond d'honnêteté et de bonne
éducation.
- Je crois bien ! Cela ne l'empêche
pas d'être fin et intelligent, je le sais moi qui le vois
à la commission tout autre qu'il n'est ici, s'écria
mon père, heureux de voir que maman appréciait M
De Norpois, et voulant lui persuader qu'il était encore
supérieur à ce qu'elle croyait, parce que la cordialité
surfait avec autant de plaisir qu'en prend la taquinerie à
déprécier. Comment a-t-il donc dit... "Avec
les princes on ne sait jamais..." - Mais oui, comme tu dis
là. J'avais remarqué, c'est très fin. On
voit qu'il a une profonde expérience de la vie.
- C'est extraordinaire qu'il ait dîné
chez les Swann et qu'il y ait trouvé en somme des gens
réguliers, des fonctionnaires. Où est-ce que Mme
Swann a pu aller pêcher tout ce monde-là ?
- As-tu remarqué avec quelle
malice il a fait cette réflexion : "C'est une maison
où il va surtout des hommes" ?
Et tous deux cherchaient à reproduire
la manière dont M De Norpois avait dit cette phrase, comme
ils auraient fait pour quelque intonation de Bressant ou de Thiron
dans l'aventurière ou dans le gendre de M Poirier . Mais
de tous ses mots, le plus goûté le fut par Françoise
qui, encore plusieurs années après, ne pouvait pas
"tenir son sérieux" si on lui rappelait qu'elle
avait été traitée par l'ambassadeur de "chef
de premier ordre", ce que ma mère était allée
lui transmettre comme un ministre de la guerre, les félicitations
d'un souverain de passage après "la revue". Je
l'avais d'ailleurs précédée à la cuisine.
Car j'avais fait promettre à Françoise, pacifiste
mais cruelle, qu'elle ne ferait pas trop souffrir le lapin qu'elle
avait à tuer et je n'avais pas eu de nouvelles de cette
mort ; Françoise m'assura qu'elle s'était passée
le mieux du monde et très rapidement : "J'ai jamais
vu une bête comme ça ; elle est morte sans dire seulement
une parole, vous auriez dit qu'elle était muette."
Peu au courant du langage des bêtes, j'alléguai que
le lapin ne criait peut-être pas comme le poulet. "Attendez
un peu voir, me dit Françoise indignée de mon ignorance,
si les lapins ne crient pas autant comme les poulets. Ils ont
même la voix bien plus forte." Françoise accepta
les compliments de M De Norpois avec la fière simplicité,
le regard joyeux et - fût-ce momentanément - intelligent,
d'un artiste à qui on parle de son art. Ma mère
l'avait envoyée autrefois dans certains grands restaurants
voir comment on y faisait la cuisine. J'eus ce soir-là,
à l'entendre traiter les plus célèbres de
gargotes, le même plaisir qu'autrefois à apprendre,
pour les artistes dramatiques, que la hiérarchie de leurs
mérites n'était pas la même que celle de leurs
réputations.
"L'ambassadeur, lui dit ma mère,
assure que nulle part on ne mange de boeuf froid et de soufflés
comme les vôtres." Françoise, avec un air de
modestie et de rendre hommage à la vérité,
l'accorda, sans être, d'ailleurs, impressionnée par
le titre d'ambassadeur ; elle disait de M De Norpois, avec l'amabilité
due à quelqu'un qui l'avait prise pour un "chef"
: "C'est un bon vieux comme moi." Elle avait bien cherché
à l'apercevoir quand il était arrivé, mais
sachant que maman détestait qu'on fût derrière
les portes ou aux fenêtres et pensant qu'elle saurait par
les autres domestiques ou par les concierges qu'elle avait fait
le guet (car Françoise ne voyait partout que "jalousies"
et "racontages" qui jouaient dans son imagination le
même rôle permanent et funeste que, pour telles autres
personnes, les intrigues des jésuites ou des juifs), elle
s'était contentée de regarder par la croisée
de la cuisine "pour ne pas avoir des raisons avec madame"
et, sur l'aspect sommaire de M De Norpois, elle avait "cru
Monsieur Legrandin", à cause de son agileté
, et bien qu'il n'y eût pas un trait commun entre eux. "Mais
enfin, lui demanda ma mère, comment expliquez-vous que
personne ne fasse la gelée aussi bien que vous (quand vous
le voulez) ? - Je ne sais pas d'où ce que ça devient",
répondit Françoise (qui n'établissait pas
une démarcation bien nette entre le verbe venir, au moins
pris dans certaines acceptions, et le verbe devenir). Elle disait
vrai du reste, en partie, et n'était pas beaucoup plus
capable - ou désireuse - de dévoiler le mystère
qui faisait la supériorité de ses gelées
ou de ses crèmes, qu'une grande élégante
pour ses toilettes, ou une grande cantatrice pour son chant. Leurs
explications ne nous disent pas grand'chose ; il en était
de même des recettes de notre cuisinière. "Ils
font cuire trop à la va vite, répondit-elle en parlant
des grands restaurateurs, et puis pas tout ensemble. Il faut que
le boeuf, il devienne comme une éponge, alors il boit tout
le jus jusqu'au fond. Pourtant il y avait un de ces cafés
où il me semble qu'on savait bien un peu faire la cuisine.
Je ne dis pas que c'était tout à fait ma gelée,
mais c'était fait bien doucement, et les soufflés
ils avaient bien de la crème. - Est-ce Henry ? Demanda
mon père qui nous avait rejoints et appréciait beaucoup
le restaurant de la place Gaillon où il avait à
dates fixes des repas de corps. - Oh non ! Dit Françoise
avec une douceur qui cachait un profond dédain, je parlais
d'un petit restaurant. Chez cet Henry, c'est très bon bien
sûr, mais c'est pas un restaurant, c'est plutôt...
Un bouillon ! - Weber ? - Ah ! Non, monsieur, je voulais dire
un bon restaurant. Weber c'est dans la rue royale, ce n'est pas
un restaurant, c'est une brasserie. Je ne sais pas si ce qu'ils
vous donnent est servi. Je crois qu'ils n'ont même pas de
nappe, ils posent cela comme cela sur la table, va comme je te
pousse. - Cirro ?" Françoise sourit : "Oh ! Là,
je crois qu'en fait de cuisine il y a surtout des dames du monde.
(Monde signifiait pour Françoise demi-monde.)
Dame, il faut ça pour la jeunesse."
Nous nous apercevions qu'avec son air de simplicité Françoise
était pour les cuisiniers célèbres une plus
terrible "camarade" que ne peut l'être l'actrice
la plus envieuse et la plus infatuée. Nous sentîmes
pourtant qu'elle avait un sentiment juste de son art et le respect
des traditions, car elle ajouta : "Non, je veux dire un restaurant
où c'est qu'il y avait l'air d'avoir une bien bonne petite
cuisine bourgeoise. C'est une maison encore assez conséquente.
Ça travaillait beaucoup. Ah ! On en ramassait des sous
là dedans (Françoise, économe, comptait par
sous, non par louis comme les décavés). Madame connaît
bien là-bas à droite, sur les grands boulevards,
un peu en arrière..." Le restaurant dont elle parlait
avec cette équité mêlée d'orgueil et
de bonhomie, c'était... Le café anglais.
Quand vint le 1er janvier, je fis d'abord
des visites de famille avec maman, qui, pour ne pas me fatiguer,
les avait d'avance (à l'aide d'un itinéraire tracé
par mon père) classées par quartier plutôt
que selon le degré exact de la parenté. Mais à
peine entrés dans le salon d'une cousine assez éloignée
qui avait comme raison de passer d'abord que sa demeure ne le
fût pas de la nôtre, ma mère était épouvantée
en voyant, ses marrons glacés ou déguisés
à la main, le meilleur ami du plus susceptible de mes oncles
auquel il allait rapporter que nous n'avions pas commencé
notre tournée par lui. Cet oncle serait sûrement
blessé ; il n'eût trouvé que naturel que nous
allassions de la Madeleine au jardin des plantes où il
habitait, avant de nous arrêter à Saint-augustin,
pour repartir rue de l'ecole-de-médecine.
Les visites finies (ma grand'mère
dispensait que nous en fissions une chez elle, comme nous y dînions
ce jour-là), je courus jusqu'aux Champs-elysées
porter à notre marchande, pour qu'elle la remît à
la personne qui venait plusieurs fois par semaine de chez les
Swann y chercher du pain d'épices, la lettre que, dès
le jour où mon amie m'avait fait tant de peine, j'avais
décidé de lui envoyer au nouvel an, et dans laquelle
je lui disais que notre amitié ancienne disparaissait avec
l'année finie, que j'oubliais mes griefs et mes déceptions
et qu'à partir du 1er janvier, c'était une amitié
neuve que nous allions bâtir, si solide que rien ne la détruirait,
si merveilleuse que j'espérais que Gilberte mettrait quelque
coquetterie à lui garder toute sa beauté et à
m'avertir à temps, comme je promettais de le faire moi-même,
aussitôt que surviendrait le moindre péril qui pourrait
l'endommager. En rentrant, Françoise me fit arrêter,
au coin de la rue Royale, devant un étalage en plein vent
où elle choisit, pour ses propres étrennes, des
photographies de Pie ix et de Raspail et où, pour ma part,
j'en achetai une de la Berma. Les innombrables admirations qu'excitait
l'artiste donnaient quelque chose d'un peu pauvre à ce
visage unique qu'elle avait pour y répondre, immuable et
précaire comme ce vêtement des personnes qui n'en
ont pas de rechange, et où elle ne pouvait exhiber toujours
que le petit pli au-dessus de la lèvre supérieure,
le relèvement des sourcils, quelques autres particularités
physiques, toujours les mêmes, qui, en somme, étaient
à la merci d'une brûlure ou d'un choc. Ce visage,
d'ailleurs, ne m'eût pas à lui seul semblé
beau, mais il me donnait l'idée et par conséquent
l'envie, de l'embrasser à cause de tous les baisers qu'il
avait dû supporter et que, du fond de la "carte-album",
il semblait appeler encore par ce regard coquettement tendre et
ce sourire artificieusement ingénu. Car la Berma devait
ressentir effectivement pour bien des jeunes hommes ces désirs
qu'elle avouait sous le couvert du personnage de Phèdre
et dont tout, même le prestige de son nom qui ajoutait à
sa beauté et prorogeait sa jeunesse, devait lui rendre
l'assouvissement si facile. Le soir tombait, je m'arrêtai
devant une colonne de théâtre où était
affichée la représentation que la Berma donnait
pour le 1er janvier. Il soufflait un vent humide et doux. C'était
un temps que je connaissais ; j'eus la sensation et le pressentiment
que le jour de l'an n'était pas un jour différent
des autres, qu'il n'était pas le premier d'un monde nouveau
où j'aurais pu, avec une chance encore intacte, refaire
la connaissance de Gilberte comme au temps de la création,
comme s'il n'existait pas encore de passé, comme si eussent
été anéanties, avec les indices qu'on aurait
pu en tirer pour l'avenir, les déceptions qu'elle m'avait
parfois causées : un nouveau monde où rien ne subsistât
de l'ancien... Rien qu'une chose : mon désir que Gilberte
m'aimât. Je compris que si mon coeur souhaitait ce renouvellement
autour de lui d'un univers qui ne l'avait pas satisfait, c'est
que lui, mon coeur, n'avait pas changé, et je me dis qu'il
n'y avait pas de raison pour que celui de Gilberte eût changé
davantage ; je sentis que cette nouvelle amitié c'était
la même, comme ne sont pas séparées des autres
par un fossé les années nouvelles que notre désir,
sans pouvoir les atteindre et les modifier, recouvre à
leur insu d'un nom différent. J'avais beau dédier
celle-ci à Gilberte et, comme on superpose une religion
aux lois aveugles de la nature, essayer d'imprimer au jour de
l'an l'idée particulière que je m'étais faite
de lui, c'était en vain ; je sentais qu'il ne savait pas
qu'on l'appelât le jour de l'an, qu'il finissait dans le
crépuscule d'une façon qui ne m'était pas
nouvelle : dans le vent doux qui soufflait autour de la colonne
d'affiches, j'avais reconnu, j'avais senti reparaître la
matière éternelle et commune, l'humidité
familière, l'ignorante fluidité des anciens jours.
Je revins à la maison. Je venais
de vivre le 1er janvier des hommes vieux qui diffèrent
ce jour-là des jeunes, non parce qu'on ne leur donne plus
d'étrennes, mais parce qu'ils ne croient plus au nouvel
an. Des étrennes j'en avais reçu, mais non pas les
seules qui m'eussent fait plaisir et qui eussent été
un mot de Gilberte. J'étais pourtant jeune encore tout
de même puisque j'avais pu lui en écrire un par lequel
j'espérais, en lui disant les rêves solitaires de
ma tendresse, en éveiller de pareils en elle. La tristesse
des hommes qui ont vieilli c'est de ne pas même songer à
écrire de telles lettres dont ils ont appris l'inefficacité.
Quand je fus couché, les bruits de la rue, qui se prolongeaient
plus tard ce soir de fête, me tinrent éveillé.
Je pensais à tous les gens qui finiraient leur nuit dans
les plaisirs, à l'amant, à la troupe de débauchés
peut-être, qui avaient dû aller chercher la Berma
à la fin de cette représentation que j'avais vue
annoncée pour le soir. Je ne pouvais même pas, pour
calmer l'agitation que cette idée faisait naître
en moi dans cette nuit d'insomnie, me dire que la Berma ne pensait
peut-être pas à l'amour, puisque les vers qu'elle
récitait, qu'elle avait longuement étudiés,
lui rappelaient à tous moments qu'il est délicieux,
comme elle le savait d'ailleurs, si bien qu'elle en faisait apparaître
les troubles bien connus - mais doués d'une violence nouvelle
et d'une douceur insoupçonnée - à des spectateurs
émerveillés dont chacun pourtant les avait ressentis
par soi-même. Je rallumai ma bougie éteinte pour
regarder encore une fois son visage. À la pensée
qu'il était sans doute en ce moment caressé par
ces hommes que je ne pouvais empêcher de donner à
la Berma, et de recevoir d'elle, des joies surhumaines et vagues,
j'éprouvais un émoi plus cruel qu'il n'était
voluptueux, une nostalgie que vint aggraver le son du cor, comme
on l'entend la nuit de la mi-carême et souvent des autres
fêtes, et qui, parce qu'il est alors sans poésie,
est plus triste, sortant d'un mastroquet, que "Le soir au
fond des bois". À ce moment-là, un mot de Gilberte
n'eût peut-être pas été ce qu'il m'eût
fallu. Nos désirs vont s'interférant et, dans la
confusion de l'existence, il est rare qu'un bonheur vienne justement
se poser sur le désir qui l'avait réclamé.
Je continuai à aller aux Champs-Élysées
les jours de beau temps, par des rues dont les maisons élégantes
et roses baignaient, parce que c'était le moment de la
grande vogue des expositions d'aquarellistes, dans un ciel mobile
et léger. Je mentirais en disant que dans ce temps-là
les palais de Gabriel m'aient paru d'une plus grande beauté
ni même d'une autre époque que les hôtels avoisinants.
Je trouvais plus de style et aurais cru plus d'ancienneté
sinon au palais de l'industrie, du moins à celui du trocadéro.
Plongée dans un sommeil agité, mon adolescence enveloppait
d'un même rêve tout le quartier où elle le
promenait, et je n'avais jamais songé qu'il pût y
avoir un édifice du xviiie siècle dans la rue Royale,
de même que j'aurais été étonné
si j'avais appris que la porte Saint-Martin et la porte Saint-Denis,
chefs-d'oeuvre du temps de Louis Xiv, n'étaient pas contemporains
des immeubles les plus récents de ces arrondissements sordides.
Une seule fois un des palais de Gabriel me fit arrêter longuement
; c'est que, la nuit étant venue, ses colonnes dématérialisées
par le clair de lune avaient l'air découpées dans
du carton et, me rappelant un décor de l'opérette
orphée aux enfers , me donnaient pour la première
fois une impression de beauté.
Gilberte cependant ne revenait toujours
pas aux Champs-Élysées. Et pourtant j'aurais eu
besoin de la voir, car je ne me rappelais même pas sa figure.
La manière chercheuse, anxieuse, exigeante que nous avons
de regarder la personne que nous aimons, notre attente de la parole
qui nous donnera ou nous ôtera l'espoir d'un rendez-vous
pour le lendemain, et, jusqu'à ce que cette parole soit
dite, notre imagination alternative, sinon simultanée,
de la joie et du désespoir, tout cela rend notre attention
en face de l'être aimé trop tremblante pour qu'elle
puisse obtenir de lui une image bien nette. Peut-être aussi
cette activité de tous les sens à la fois et qui
essaye de connaître avec les regards seuls ce qui est au
delà d'eux, est-elle trop indulgente aux mille formes,
à toutes les saveurs, aux mouvements de la personne vivante
que d'habitude, quand nous n'aimons pas, nous immobilisons. Le
modèle chéri, au contraire, bouge ; on n'en a jamais
que des photographies manquées. Je ne savais vraiment plus
comment étaient faits les traits de Gilberte, sauf dans
les moments divins où elle les dépliait pour moi
: je ne me rappelais que son sourire. Et ne pouvant revoir ce
visage bien-aimé, quelque effort que je fisse pour m'en
souvenir, je m'irritais de trouver, dessinés dans ma mémoire
avec une exactitude définitive, les visages inutiles et
frappants de l'homme des chevaux de bois et de la marchande de
sucre d'orge : ainsi, ceux qui ont perdu un être aimé
qu'ils ne revoient jamais en dormant, s'exaspèrent de rencontrer
sans cesse dans leurs rêves tant de gens insupportables
et que c'est déjà trop d'avoir connus dans l'état
de veille. Dans leur impuissance à se représenter
l'objet de leur douleur, ils s'accusent presque de n'avoir pas
de douleur. Et moi je n'étais pas loin de croire que, ne
pouvant me rappeler les traits de Gilberte, je l'avais oubliée
elle-même, je ne l'aimais plus.
Enfin elle revint jouer presque tous
les jours, mettant devant moi de nouvelles choses à désirer,
à lui demander, pour le lendemain, faisant bien chaque
jour, en ce sens-là, de ma tendresse une tendresse nouvelle.
Mais une chose changea une fois de plus et brusquement la façon
dont tous les après-midi vers deux heures se posait le
problème de mon amour. M. Swann avait-il surpris la lettre
que j'avais écrite à sa fille, ou Gilberte ne faisait-elle
que m'avouer longtemps après, et afin que je fusse plus
prudent, un état de choses déjà ancien ?
Comme je lui disais combien j'admirais son père et sa mère,
elle prit cet air vague, plein de réticences et de secret
qu'elle avait quand on lui parlait de ce qu'elle avait à
faire, de ses courses et de ses visites, et tout d'un coup finit
par me dire : "Vous savez, ils ne vous gobent pas !"
Et glissante comme une ondine - elle était ainsi - elle
éclata de rire. Souvent son rire en désaccord avec
ses paroles semblait, comme fait la musique, décrire dans
un autre plan une surface invisible. M. Et Mme Swann ne demandaient
pas à Gilberte de cesser de jouer avec moi, mais eussent
autant aimé, pensait-elle, que cela n'eût pas commencé.
Ils ne voyaient pas mes relations avec elle d'un oeil favorable,
ne me croyaient pas d'une grande moralité et s'imaginaient
que je ne pouvais exercer sur leur fille qu'une mauvaise influence.
Ce genre de jeunes gens peu scrupuleux auxquels Swann me croyait
ressembler, je me les représentais comme détestant
les parents de la jeune fille qu'ils aiment, les flattant quand
ils sont là, mais se moquant d'eux avec elle, la poussant
à leur désobéir et, quand ils ont une fois
conquis leur fille, les privant même de la voir. A ces traits
(qui ne sont jamais ceux sous lesquels le plus grand misérable
se voit lui-même) avec quelle violence mon coeur opposait
ces sentiments dont il était animé à l'égard
de Swann, si passionnés au contraire que je ne doutais
pas que, s'il les eût soupçonnés, il ne se
fût repenti de son jugement à mon égard comme
d'une erreur judiciaire ! Tout ce que je ressentais pour lui,
j'osai le lui écrire dans une longue lettre que je confiai
à Gilberte en la priant de la lui remettre. Elle y consentit.
Hélas ! Il voyait donc en moi un plus grand imposteur encore
que je ne pensais ; ces sentiments que j'avais cru peindre, en
seize pages, avec tant de vérité, il en avait donc
douté : la lettre que je lui écrivis, aussi ardente
et aussi sincère que les paroles que j'avais dites à
M. De Norpois, n'eut pas plus de succès. Gilberte me raconta
le lendemain, après m'avoir emmené à l'écart
derrière un massif de lauriers, dans une petite allée
où nous nous assîmes chacun sur une chaise, qu'en
lisant la lettre, qu'elle me rapportait, son père avait
haussé les épaules en disant : "Tout cela ne
signifie rien, cela ne fait que prouver combien j'ai raison."
Moi qui savais la pureté de mes intentions, la bonté
de mon âme, j'étais indigné que mes paroles
n'eussent même pas effleuré l'absurde erreur de Swann.
Car que ce fût une erreur, je n'en doutais pas alors. Je
sentais que j'avais décrit avec tant d'exactitude certaines
caractéristiques irrécusables de mes sentiments
généreux que, pour que d'après elles Swann
ne les eût pas aussitôt reconstitués, ne fût
pas venu me demander pardon et avouer qu'il s'était trompé,
il fallait que ces nobles sentiments, il ne les eût lui-même
jamais ressentis, ce qui devait le rendre incapable de les comprendre
chez les autres. Or, peut-être simplement Swann savait-il
que la générosité n'est souvent que l'aspect
intérieur que prennent nos sentiments égoïstes
quand nous ne les avons pas encore nommés et classés.
Peut-être avait-il reconnu dans la sympathie que je lui
exprimais un simple effet - et une confirmation enthousiaste -
de mon amour pour Gilberte, par lequel - et non par ma vénération
secondaire pour lui - seraient fatalement dans la suite dirigés
mes actes. Je ne pouvais partager ses prévisions, car je
n'avais pas réussi à abstraire de moi-même
mon amour, à le faire rentrer dans la généralité
des autres et à en supputer expérimentalement les
conséquences ; j'étais désespéré.
Je dus quitter un instant Gilberte, Françoise m'ayant appelé.
Il me fallut l'accompagner dans un petit pavillon treillissé
de vert, assez semblable aux bureaux d'octroi désaffectés
du vieux Paris et dans lequel étaient depuis peu installés
ce qu'on appelle en Angleterre un lavabo et en France, par une
anglomanie mal informée, des water-closets. Les murs humides
et anciens de l'entrée où je restai à attendre
Françoise, dégageaient une fraîche odeur de
renfermé qui, m'allégeant aussitôt des soucis
que venaient de faire naître en moi les paroles de Swann
rapportées par Gilberte, me pénétra d'un
plaisir non pas de la même espèce que les autres,
lesquels nous laissent plus instables, incapables de les retenir,
de les posséder, mais au contraire d'un plaisir consistant
auquel je pouvais m'étayer, délicieux, paisible,
riche d'une vérité durable, inexpliquée et
certaine. J'aurais voulu, comme autrefois dans mes promenades
du côté de Guermantes, essayer de pénétrer
le charme de cette impression qui m'avait saisi et rester immobile
à interroger cette émanation vieillotte qui me proposait
non de jouir du plaisir qu'elle ne me donnait que par surcroît,
mais de descendre dans la réalité qu'elle ne m'avait
pas dévoilée. Mais la tenancière de l'établissement,
vieille dame à joues plâtrées et à
perruque rousse, se mit à me parler. Françoise la
croyait "tout à fait bien de chez elle". Sa demoiselle
avait épousé ce que Françoise appelait "un
jeune homme de famille", par conséquent quelqu'un
qu'elle trouvait plus différent d'un ouvrier que Saint-simon
un duc d'un homme "sorti de la lie du peuple". Sans
doute la tenancière, avant de l'être, avait eu des
revers. Mais Françoise assurait qu'elle était marquise
et appartenait à la famille de Saint-ferréol. Cette
marquise me conseilla de ne pas rester au frais et m'ouvrit même
un cabinet en me disant : "Vous ne voulez pas entrer ? En
voici un tout propre, pour vous ce sera gratis." Elle le
faisait peut-être seulement comme les demoiselles de chez
Gouache, quand nous venions faire une commande, m'offraient un
des bonbons qu'elles avaient sur le comptoir sous des cloches
de verre et que maman me défendait, hélas ! D'accepter
; peut-être aussi, moins innocemment, comme telle vieille
fleuriste par qui maman faisait remplir ses "jardinières"
et qui me donnait une rose en roulant des yeux doux. En tous cas,
si la "marquise" avait du goût pour les jeunes
garçons, en leur ouvrant la porte hypogéenne de
ces cubes de pierre où les hommes sont accroupis comme
des sphinx, elle devait chercher dans ses générosités
moins l'espérance de les corrompre que le plaisir qu'on
éprouve à se montrer vainement prodigue envers ce
qu'on aime, car je n'ai jamais vu auprès d'elle d'autre
visiteur qu'un vieux garde forestier du jardin.
Un instant après je prenais congé
de la "marquise", accompagné de Françoise,
et je quittai cette dernière pour retourner auprès
de Gilberte. Je l'aperçus tout de suite, sur une chaise,
derrière le massif de lauriers. C'était pour ne
pas être vue de ses amies : on jouait à cache-cache.
J'allai m'asseoir à côté d'elle. Elle avait
une toque plate qui descendait assez bas sur ses yeux, leur donnant
ce même regard "En dessous", rêveur et fourbe
que je lui avais vu la première fois à Combray.
Je lui demandai s'il n'y avait pas moyen que j'eusse une explication
verbale avec son père. Gilberte me dit qu'elle la lui avait
proposée, mais qu'il la jugeait inutile. "Tenez, ajouta-t-elle,
ne me laissez pas votre lettre, il faut rejoindre les autres puisqu'ils
ne m'ont pas trouvée." Si Swann était arrivé
alors avant même que je l'eusse reprise, cette lettre de
la sincérité de laquelle je trouvais qu'il avait
été si insensé de ne pas s'être laissé
persuader, peut-être aurait-il vu que c'était lui
qui avait raison. Car m'approchant de Gilberte qui, renversée
sur sa chaise, me disait de prendre la lettre et ne me la tendait
pas, je me sentis si attiré par son corps que je lui dis
: - voyons, empêchez-moi de l'attraper, nous allons voir
qui sera le plus fort.
Elle la mit dans son dos, je passai
mes mains derrière son cou, en soulevant les nattes de
cheveux qu'elle portait sur les épaules, soit que ce fût
encore de son âge, soit que sa mère voulût
la faire paraître plus longtemps enfant, afin de se rajeunir
elle-même ; nous luttions, arc-boutés. Je tâchais
de l'attirer, elle résistait ; ses pommettes enflammées
par l'effort étaient rouges et rondes comme des cerises
; elle riait comme si je l'eusse chatouillée ; je la tenais
serrée entre mes jambes comme un arbuste après lequel
j'aurais voulu grimper ; et, au milieu de la gymnastique que je
faisais, sans qu'en fût à peine augmenté l'essoufflement
que me donnaient l'exercice musculaire et l'ardeur du jeu, je
répandis, comme quelques gouttes de sueur arrachées
par l'effort, mon plaisir auquel je ne pus pas même m'attarder
le temps d'en connaître le goût ; aussitôt je
pris la lettre. Alors, Gilberte me dit avec bonté : - vous
savez, si vous voulez, nous pouvons lutter encore un peu.
Peut-être avait-elle obscurément
senti que mon jeu avait un autre objet que celui que j'avais avoué,
mais n'avait-elle pas su remarquer que je l'avais atteint. Et
moi qui craignais qu'elle s'en fût aperçue (et un
certain mouvement rétractile et contenu de pudeur offensée
qu'elle eut un instant après, me donna à penser
que je n'avais pas eu tort de le craindre), j'acceptai de lutter
encore, de peur qu'elle pût croire que je ne m'étais
pas proposé d'autre but que celui après quoi je
n'avais plus envie que de rester tranquille auprès d'elle.
En rentrant, j'aperçus, je me rappelai brusquement l'image,
cachée jusque-là, dont m'avait approché,
sans me la laisser voir ni reconnaître, le frais, sentant
presque la suie, du pavillon treillagé. Cette image était
celle de la petite pièce de mon oncle Adolphe, à
Combray, laquelle exhalait en effet le même parfum d'humidité.
Mais je ne pus comprendre, et je remis à plus tard de chercher
pourquoi le rappel d'une image si insignifiante m'avait donné
une telle félicité. En attendant, il me sembla que
je méritais vraiment le dédain de M. De Norpois
: j'avais préféré jusqu'ici à tous
les écrivains celui qu'il appelait un simple "Joueur
de flûte" et une véritable exaltation m'avait
été communiquée, non par quelque idée
importante, mais par une odeur de moisi. Depuis quelque temps,
dans certaines familles, le nom des Champs-Élysées,
si quelque visiteur le prononçait, était accueilli
par les mères avec l'air malveillant qu'elles réservent
à un médecin réputé auquel elles prétendent
avoir vu faire trop de diagnostics erronés pour avoir encore
confiance en lui ; on assurait que ce jardin ne réussissait
pas aux enfants, qu'on pouvait citer plus d'un mal de gorge, plus
d'une rougeole et nombre de fièvres dont il était
responsable. Sans mettre ouvertement en doute la tendresse de
maman qui continuait à m'y envoyer, certaines de ses amies
déploraient du moins son aveuglement.
Les névropathes sont peut-être,
malgré l'expression consacrée, ceux qui "s'écoutent"
le moins : ils entendent en eux tant de choses dont ils se rendent
compte ensuite qu'ils avaient eu tort de s'alarmer, qu'ils finissent
par ne plus faire attention à aucune. Leur système
nerveux leur a si souvent crié : "Au secours !"
Comme pour une grave maladie, quand tout simplement il allait
tomber de la neige ou qu'on allait changer d'appartement, qu'ils
prennent l'habitude de ne pas plus tenir compte de ces avertissements
qu'un soldat, lequel, dans l'ardeur de l'action, les perçoit
si peu qu'il est capable, étant mourant, de continuer encore
quelques jours à mener la vie d'un homme en bonne santé.
Un matin, portant coordonnés en moi mes malaises habituels,
de la circulation constante et intestine desquels je tenais toujours
mon esprit détourné aussi bien que de celle de mon
sang, je courais allégrement vers la salle à manger
où mes parents étaient déjà à
table, et - m'étant dit comme d'ordinaire qu'avoir froid
peut signifier non qu'il faut se chauffer, mais, par exemple,
qu'on a été grondé, et ne pas avoir faim,
qu'il va pleuvoir et non qu'il ne faut pas manger - je me mettais
à table, quand, au moment d'avaler la première bouchée
d'une côtelette appétissante, une nausée,
un étourdissement m'arrêtèrent, réponse
fébrile d'une maladie commencée, dont la glace de
mon indifférence avait masqué, retardé les
symptômes, mais qui refusait obstinément la nourriture
que je n'étais pas en état d'absorber. Alors, dans
la même seconde, la pensée que l'on m'empêcherait
de sortir si l'on s'apercevait que j'étais malade me donna,
comme l'instinct de conservation à un blessé, la
force de me traîner jusqu'à ma chambre où
je vis que j'avais 40 degrés de fièvre, et ensuite
de me préparer pour aller aux Champs-elysées. A
travers le corps languissant et perméable dont elle était
enveloppée, ma pensée souriante rejoignait, exigeait
le plaisir si doux d'une partie de barres avec Gilberte, et une
heure plus tard, me soutenant à peine, mais heureux à
côté d'elle, j'avais la force de le goûter
encore. Françoise, au retour, déclara que je m'étais
"trouvé indisposé", que j'avais dû
prendre un "chaud et froid", et le docteur, aussitôt
appelé, déclara "préférer"
la "sévérité", la "virulence"
de la poussée fébrile qui accompagnait ma congestion
pulmonaire et ne serait "qu'un feu de paille" à
des formes plus "insidieuses" et "larvées".
Depuis longtemps déjà j'étais sujet à
des étouffements et notre médecin, malgré
la désapprobation de ma grand'mère, qui me voyait
déjà mourant alcoolique, m'avait conseillé,
outre la caféine qui m'était prescrite pour m'aider
à respirer, de prendre de la bière, du champagne
ou du cognac quand je sentais venir une crise. Celles-ci avorteraient,
disait-il, dans l'"euphorie" causée par l'alcool.
J'étais souvent obligé pour que ma grand'mère
permît qu'on m'en donnât, de ne pas dissimuler, de
faire presque montre de mon état de suffocation. D'ailleurs,
dès que je le sentais s'approcher, toujours incertain des
proportions qu'il prendrait, j'en étais inquiet à
cause de la tristesse de ma grand'mère que je craignais
beaucoup plus que ma souffrance. Mais en même temps mon
corps, soit qu'il fût trop faible pour garder seul le secret
de celle-ci, soit qu'il redoutât que dans l'ignorance du
mal imminent on exigeât de moi quelque effort qui lui eût
été impossible ou dangereux, me donnait le besoin
d'avertir ma grand'mère de mes malaises avec une exactitude
où je finissais par mettre une sorte de scrupule physiologique.
Apercevais-je en moi un symptôme fâcheux que je n'avais
pas encore discerné, mon corps était en détresse
tant que je ne l'avais pas communiqué à ma grand'mère.
Feignait-elle de n'y prêter aucune attention, il me demandait
d'insister. Parfois j'allais trop loin ; et le visage aimé,
qui n'était plus toujours aussi maître de ses émotions
qu'autrefois, laissait paraître une expression de pitié,
une contraction douloureuse. Alors mon coeur était torturé
par la vue de la peine qu'elle avait : comme si mes baisers eussent
dû effacer cette peine, comme si ma tendresse eût
pu donner à ma grand'mère autant de joie que mon
bonheur, je me jetais dans ses bras. Et les scrupules étant
d'autre part apaisés par la certitude qu'elle connaissait
le malaise ressenti, mon corps ne faisait pas opposition à
ce que je la rassurasse. Je protestais que ce malaise n'avait
rien de pénible, que je n'étais nullement à
plaindre, qu'elle pouvait être certaine que j'étais
heureux ; mon corps avait voulu obtenir exactement ce qu'il méritait
de pitié et, pourvu qu'on sût qu'il avait une douleur
en son côté droit, il ne voyait pas d'inconvénient
à ce que je déclarasse que cette douleur n'était
pas un mal et n'était pas pour moi un obstacle au bonheur,
mon corps ne se piquant pas de philosophie ; elle n'était
pas de son ressort. J'eus presque chaque jour de ces crises d'étouffement
pendant ma convalescence. Un soir que ma grand'mère m'avait
laissé assez bien, elle rentra dans ma chambre très
tard dans la soirée, et s'apercevant que la respiration
me manquait : "Oh ! Mon dieu, comme tu souffres", s'écria-t-elle,
les traits bouleversés. Elle me quitta aussitôt,
j'entendis la porte cochère, et elle rentra un peu plus
tard avec du cognac qu'elle était allée acheter
parce qu'il n'y en avait pas à la maison. Bientôt
je commençai à me sentir heureux. Ma grand'mère,
un peu rouge, avait l'air gêné, et ses yeux, une
expression de lassitude et de découragement.
- J'aime mieux te laisser et que tu
profites un peu de ce mieux, me dit-elle, en me quittant brusquement.
Je l'embrassai pourtant et je sentis sur ses joues fraîches
quelque chose de mouillé dont je ne sus pas si c'était
l'humidité de l'air nocturne qu'elle venait de traverser.
Le lendemain, elle ne vint que le soir dans ma chambre parce qu'elle
avait eu, me dit-on, à sortir. Je trouvai que c'était
montrer bien de l'indifférence pour moi, et je me retins
pour ne pas la lui reprocher.
Mes suffocations ayant persisté
alors que ma congestion depuis longtemps finie ne les expliquait
plus, mes parents firent venir en consultation le professeur Cottard.
Il ne suffit pas à un médecin appelé dans
des cas de ce genre d'être instruit. Mis en présence
de symptômes qui peuvent être ceux de trois ou quatre
maladies différentes, c'est en fin de compte son flair,
son coup d'oeil qui décident à laquelle, malgré
les apparences à peu près semblables, il y a chance
qu'il ait à faire. Ce don mystérieux n'implique
pas de supériorité dans les autres parties de l'intelligence,
et un être d'une grande vulgarité, aimant la plus
mauvaise peinture, la plus mauvaise musique, n'ayant aucune curiosité
d'esprit, peut parfaitement le posséder. Dans mon cas,
ce qui était matériellement observable pouvait aussi
bien être causé par des spasmes nerveux, par un commencement
de tuberculose, par de l'asthme, par une dyspnée toxi-alimentaire
avec insuffisance rénale, par de la bronchite chronique,
par un état complexe dans lequel seraient entrés
plusieurs de ces facteurs. Or les spasmes nerveux demandaient
à être traités par le mépris, la tuberculose
par de grands soins et par un genre de suralimentation qui eût
été mauvais pour un état arthritique comme
l'asthme et eût pu devenir dangereux en cas de dyspnée
toxi-alimentaire, laquelle exige un régime qui en revanche
serait néfaste pour un tuberculeux. Mais les hésitations
de Cottard furent courtes et ses prescriptions impérieuses
: "Purgatifs violents et drastiques, lait pendant plusieurs
jours, rien que du lait. Pas de viande, pas d'alcool." Ma
mère murmura que j'avais pourtant bien besoin d'être
reconstitué, que j'étais déjà assez
nerveux, que cette purge de cheval et ce régime me mettraient
à bas. Je vis aux yeux de Cottard, aussi inquiets que s'il
avait peur de manquer le train, qu'il se demandait s'il ne s'était
pas laissé aller à sa douceur naturelle. Il tâchait
de se rappeler s'il avait pensé à prendre un masque
froid, comme on cherche une glace pour regarder si on n'a pas
oublié de nouer sa cravate. Dans le doute et pour faire,
à tout hasard, compensation, il répondit grossièrement
: "Je n'ai pas l'habitude de répéter deux fois
mes ordonnances. Donnez-moi une plume. Et surtout au lait. Plus
tard, quand nous aurons jugulé les crises et l'agrypnie,
je veux bien que vous preniez quelques potages, puis des purées,
mais toujours au lait, au lait. Cela vous plaira, puisque l'Espagne
est à la mode, ollé ollé ! (Ses élèves
connaissaient bien ce calembour qu'il faisait à l'hôpital
chaque fois qu'il mettait un cardiaque ou un hépatique
au régime lacté.) Ensuite vous reviendrez progressivement
à la vie commune. Mais chaque fois que la toux et les étouffements
recommenceront, purgatifs, lavages intestinaux, lit, lait."
Il écouta d'un air glacial, sans y répondre, les
dernières objections de ma mère, et, comme il nous
quitta sans avoir daigné expliquer les raisons de ce régime,
mes parents le jugèrent sans rapport avec mon cas, inutilement
affaiblissant et ne me le firent pas essayer. Ils cherchèrent
naturellement à cacher au professeur leur désobéissance,
et pour y réussir plus sûrement, évitèrent
toutes les maisons où ils auraient pu le rencontrer. Puis,
mon état s'aggravant, on se décida à me faire
suivre à la lettre les prescriptions de Cottard ; au bout
de trois jours je n'avais plus de râles, plus de toux et
je respirais bien. Alors nous comprîmes que Cottard, tout
en me trouvant, comme il le dit dans la suite, assez asthmatique
et surtout "toqué", avait discerné que
ce qui prédominait à ce moment-là en moi,
c'était l'intoxication, et qu'en faisant couler mon foie
et en lavant mes reins, il décongestionnerait mes bronches,
me rendrait le souffle, le sommeil, les forces. Et nous comprîmes
que cet imbécile était un grand clinicien. Je pus
enfin me lever. Mais on parlait de ne plus m'envoyer aux Champs-elysées.
On disait que c'était à cause du mauvais air ; je
pensais bien qu'on profitait du prétexte pour que je ne
pusse plus voir Mlle Swann et je me contraignais à redire
tout le temps le nom de Gilberte, comme ce langage natal que les
vaincus s'efforcent de maintenir pour ne pas oublier la patrie
qu'ils ne reverront pas. Quelquefois ma mère passait sa
main sur mon front en me disant : - alors, les petits garçons
ne racontent plus à leur maman les chagrins qu'ils ont
?
Françoise s'approchait tous les
jours de moi en me disant : "Monsieur a une mine ! Vous ne
vous êtes pas regardé, on dirait un mort !"
Il est vrai que si j'avais eu un simple rhume, Françoise
eût pris le même air funèbre. Ces déplorations
tenaient plus à sa "classe" qu'à mon état
de santé. Je ne démêlais pas alors si ce pessimisme
était chez Françoise douloureux ou satisfait. Je
conclus provisoirement qu'il était social et professionnel.
Un jour, à l'heure du courrier, ma mère posa sur
mon lit une lettre. Je l'ouvris distraitement puisqu'elle ne pouvait
pas porter la seule signature qui m'eût rendu heureux, celle
de Gilberte avec qui je n'avais pas de relations en dehors des
Champs-elysées. Or, au bas du papier, timbré d'un
sceau d'argent représentant un chevalier casqué
sous lequel se contournait cette devise : per viam rectam , au-dessous
d'une lettre, d'une grande écriture, et où presque
toutes les phrases semblaient soulignées, simplement parce
que la barre des t étant tracée non au travers d'eux,
mais au-dessus, mettait un trait sous le mot correspondant de
la ligne supérieure, ce fut justement la signature de Gilberte
que je vis. Mais parce que je la savais impossible dans une lettre
adressée à moi, cette vue, non accompagnée
de croyance, ne me causa pas de joie. Pendant un instant elle
ne fit que frapper d'irréalité tout ce qui m'entourait.
Avec une vitesse vertigineuse, cette signature sans vraisemblance
jouait aux quatre coins avec mon lit, ma cheminée, mon
mur. Je voyais tout vaciller comme quelqu'un qui tombe de cheval
et je me demandais s'il n'y avait pas une existence toute différente
de celle que je connaissais, en contradiction avec elle, mais
qui serait la vraie, et qui m'étant montrée tout
d'un coup me remplissait de cette hésitation que les sculpteurs
dépeignant le jugement dernier ont donnée aux morts
réveillés qui se trouvent au seuil de l'autre monde.
"Mon cher ami, disait la lettre, j'ai appris que vous aviez
été très souffrant et que vous ne veniez
plus aux Champs-elysées. Moi je n'y vais guère non
plus parce qu'il y a énormément de malades. Mais
mes amies viennent goûter tous les lundis et vendredis à
la maison. Maman me charge de vous dire que vous nous feriez très
grand plaisir en venant aussi dès que vous serez rétabli,
et nous pourrions reprendre à la maison nos bonnes causeries
des Champs-elysées. Adieu, mon cher ami, j'espère
que vos parents vous permettront de venir très souvent
goûter, et je vous envoie toutes mes amitiés. Gilberte."
Tandis que je lisais ces mots, mon système nerveux recevait
avec une diligence admirable la nouvelle qu'il m'arrivait un grand
bonheur. Mais mon âme, c'est-à-dire moi-même,
et en somme le principal intéressé, l'ignorait encore.
Le bonheur, le bonheur par Gilberte, c'était une chose
à laquelle j'avais constamment songé, une chose
toute en pensées, c'était, comme disait Léonard
de la peinture, cosa mentale . Une feuille de papier couverte
de caractères, la pensée ne s'assimile pas cela
tout de suite. Mais dès que j'eus terminé la lettre,
je pensai à elle, elle devint un objet de rêverie,
elle devint, elle aussi, cosa mentale et je l'aimais déjà
tant que toutes les cinq minutes il me fallait la relire, l'embrasser.
Alors, je connus mon bonheur.
La vie est semée de ces miracles
que peuvent toujours espérer les personnes qui aiment.
Il est possible que celui-ci eût été provoqué
artificiellement par ma mère qui, voyant que depuis quelque
temps j'avais perdu tout coeur à vivre, avait peut-être
fait demander à Gilberte de m'écrire, comme, au
temps de mes premiers bains de mer, pour me donner du plaisir
à plonger, ce que je détestais parce que cela me
coupait la respiration, elle remettait en cachette à mon
guide baigneur de merveilleuses boîtes en coquillages et
des branches de corail que je croyais trouver moi-même au
fond des eaux. D'ailleurs, pour tous les événements
qui dans la vie et ses situations contrastées se rapportent
à l'amour, le mieux est de ne pas essayer de comprendre,
puisque, dans ce qu'ils ont d'inexorable comme d'inespéré,
ils semblent régis par des lois plutôt magiques que
rationnelles. Quand un multimillionnaire, homme malgré
cela charmant, reçoit son congé d'une femme pauvre
et sans agrément avec qui il vit, appelle à lui,
dans son désespoir, toutes les puissances de l'or et fait
jouer toutes les influences de la terre, sans réussir à
se faire reprendre, mieux vaut, devant l'invincible entêtement
de sa maîtresse, supposer que le destin veut l'accabler
et le faire mourir d'une maladie de coeur plutôt que de
chercher une explication logique. Ces obstacles contre lesquels
les amants ont à lutter et que leur imagination surexcitée
par la souffrance cherche en vain à deviner, résident
parfois dans quelque singularité de caractère de
la femme qu'ils ne peuvent ramener à eux, dans sa bêtise,
dans l'influence qu'ont prise sur elle et les craintes que lui
ont suggérées des êtres que l'amant ne connaît
pas, dans le genre de plaisirs qu'elle demande momentanément
à la vie, plaisirs que son amant, ni la fortune de son
amant ne peuvent lui offrir. En tous cas l'amant est mal placé
pour connaître la nature des obstacles que la ruse de la
femme lui cache et que son propre jugement faussé par l'amour
l'empêche d'apprécier exactement. Ils ressemblent
à ces tumeurs que le médecin finit par réduire
mais sans en avoir connu l'origine. Comme elles ces obstacles
restent mystérieux mais sont temporaires. Seulement ils
durent généralement plus que l'amour. Et comme celui-ci
n'est pas une passion désintéressée, l'amoureux
qui n'aime plus ne cherche pas à savoir pourquoi la femme
pauvre et légère qu'il aimait, s'est obstinément
refusée pendant des années à ce qu'il continuât
à l'entretenir.
Or, le même mystère qui
dérobe souvent aux yeux la cause des catastrophes, quand
il s'agit de l'amour, entoure tout aussi fréquemment la
soudaineté de certaines solutions heureuses (telle que
celle qui m'était apportée par la lettre de Gilberte).
Solutions heureuses ou du moins qui paraissent l'être, car
il n'y en a guère qui le soient réellement quand
il s'agit d'un sentiment d'une telle sorte que toute satisfaction
qu'on lui donne ne fait généralement que déplacer
la douleur. Parfois pourtant une trêve est accordée
et l'on a pendant quelque temps l'illusion d'être guéri.
En ce qui concerne cette lettre au bas
de laquelle Françoise se refusa à reconnaître
le nom de Gilberte parce que le g historié, appuyé
sur un i sans point avait l'air d'un a, tandis que la dernière
syllabe était indéfiniment prolongée à
l'aide d'un paraphe dentelé, si l'on tient à chercher
une explication rationnelle du revirement qu'elle traduisait et
qui me rendait si joyeux, peut-être pourra-t-on penser que
j'en fus, pour une part, redevable à un incident que j'avais
cru au contraire de nature à me perdre à jamais
dans l'esprit des Swann. Peu de temps auparavant, Bloch était
venu pour me voir, pendant que le professeur Cottard, que depuis
que je suivais son régime on avait fait revenir, se trouvait
dans ma chambre. La consultation étant finie et Cottard
restant seulement en visiteur parce que mes parents l'avaient
retenu à dîner, on laissa entrer Bloch. Comme nous
étions tous en train de causer, Bloch ayant raconté
qu'il avait entendu dire que Mme Swann m'aimait beaucoup par une
personne avec qui il avait dîné la veille et qui
elle-même était très liée avec Mme
Swann, j'aurais voulu lui répondre qu'il se trompait certainement,
et bien établir, par le même scrupule qui me l'avait
fait déclarer à M. De Norpois et de peur que Mme
Swann me prît pour un menteur, que je ne la connaissais
pas et ne lui avais jamais parlé. Mais je n'eus pas le
courage de rectifier l'erreur de Bloch, parce que je compris bien
qu'elle était volontaire et que, s'il inventait quelque
chose que Mme Swann n'avait pas pu dire en effet, c'était
pour faire savoir, ce qu'il jugeait flatteur et ce qui n'était
pas vrai, qu'il avait dîné à côté
d'une des amies de cette dame. Or il arriva que tandis que M.
De Norpois, apprenant que je ne connaissais pas et aurais aimé
connaître Mme Swann, s'était bien gardé de
lui parler de moi, Cottard, qu'elle avait pour médecin,
ayant induit de ce qu'il avait entendu dire à Bloch qu'elle
me connaissait beaucoup et m'appréciait, pensa que, quand
il la verrait, dire que j'étais un charmant garçon
avec lequel il était lié ne pourrait en rien être
utile pour moi et serait flatteur pour lui, deux raisons qui le
décidèrent à parler de moi à Odette
dès qu'il en trouva l'occasion.
Alors je connus cet appartement d'où
dépassait jusque dans l'escalier le parfum dont se servait
Mme Swann, mais qu'embaumait bien plus encore le charme particulier
et douloureux qui émanait de la vie de Gilberte. L'implacable
concierge, changé en une bienveillante Euménide,
prit l'habitude, quand je lui demandais si je pouvais monter,
de m'indiquer, en soulevant sa casquette d'une main propice, qu'il
exauçait ma prière. Les fenêtres qui du dehors
interposaient entre moi et les trésors qui ne m'étaient
pas destinés un regard brillant, distant et superficiel
qui me semblait le regard même des Swann, il m'arriva, quand
à la belle saison j'avais passé tout un après-midi
avec Gilberte dans sa chambre, de les ouvrir moi-même pour
laisser entrer un peu d'air et même de m'y pencher à
côté d'elle, si c'était le jour de réception
de sa mêre, pour voir arriver les visites qui souvent, levant
la tête en descendant de voiture, me faisaient bonjour de
la main, me prenant pour quelque neveu de la maîtresse de
maison. Les nattes de Gilberte dans ces moments-là touchaient
ma joue. Elles me semblaient, en la finesse de leur gramen, à
la fois naturel et surnaturel, et la puissance de leurs rinceaux
d'art, un ouvrage unique pour lequel on avait utilisé le
gazon même du paradis. A une section même infime d'elles,
quel herbier céleste n'eussé-je pas donné
comme châsse ? Mais n'espérant point obtenir un morceau
vrai de ces nattes, si au moins j'avais pu en posséder
la photographie, combien plus précieuse que celle de fleurettes
dessinées par le Vinci ! Pour en avoir une, je fis auprès
d'amis des Swann et même de photographes, des bassesses
qui ne me procurèrent pas ce que je voulais, mais me lièrent
pour toujours avec des gens très ennuyeux. Les parents
de Gilberte, qui si longtemps m'avaient empêché de
la voir, maintenant - quand j'entrais dans la sombre antichambre
où planait perpétuellement, plus formidable et plus
désirée que jadis à Versailles l'apparition
du roi, la possibilité de les rencontrer, et où
habituellement, après avoir buté contre un énorme
porte-manteaux à sept branches comme le chandelier de l'ecriture,
je me confondais en salutations devant un valet de pied assis,
dans sa longue jupe grise, sur le coffre à bois et que
dans l'obscurité j'avais pris pour Mme Swann - les parents
de Gilberte, si l'un deux se trouvait passer au moment de mon
arrivée, loin d'avoir l'air irrité, me serraient
la main en souriant et me disaient : - comment allez-vous ? (Qu'ils
prononçaient tous deux "Commen allez-vous" sans
faire la liaison du t , liaison qu'on pense bien qu'une fois rentré
à la maison je me faisais un incessant et voluptueux exercice
de supprimer). Gilberte sait-elle que vous êtes là
? Alors je vous quitte.
Bien plus, les goûters eux-mêmes
que Gilberte offrait à ses amies et qui si longtemps m'avaient
paru la plus infranchissable des séparations accumulées
entre elle et moi devenaient maintenant une occasion de nous réunir
dont elle m'avertissait par un mot, écrit (parce que j'étais
une relation encore assez nouvelle) sur un papier à lettres
toujours différent. Une fois il était orné
d'un caniche bleu en relief surmontant une légende humoristique
écrite en anglais et suivie d'un point d'exclamation, une
autre fois timbré d'une ancre marine, ou du chiffre g.
S., Démesurément allongé en un rectangle
qui tenait toute la hauteur de la feuille, ou encore du nom "Gilberte"
tantôt tracé en travers dans un coin en caractères
dorés qui imitaient la signature de mon amie et finissaient
par un paraphe, au-dessous d'un parapluie ouvert imprimé
en noir, tantôt enfermé dans un monogramme en forme
de chapeau chinois qui en contenait toutes les lettres en majuscules
sans qu'il fût possible d'en distinguer une seule. Enfin
comme la série des papiers à lettres que Gilberte
possédait, pour nombreuse que fût cette série,
n'était pas illimitée, au bout d'un certain nombre
de semaines, je voyais revenir celui qui portait, comme la première
fois qu'elle m'avait écrit, la devise : per viam rectam
, au-dessous du chevalier casqué, dans une médaille
d'argent bruni. Et chacun était choisi tel jour plutôt
que tel autre en vertu de certains rites, pensais-je alors, mais
plutôt, je le crois maintenant, parce qu'elle cherchait
à se rappeler ceux dont elle s'était servie les
autres fois, de façon à ne jamais envoyer le même
à un de ses correspondants, au moins de ceux pour qui elle
prenait la peine de faire des frais, qu'aux intervalles les plus
éloignés possible. Comme à cause de la différence
des heures de leurs leçons, certaines des amies que Gilberte
invitait à ces goûters étaient obligées
de partir comme les autres arrivaient seulement, dès l'escalier
j'entendais s'échapper de l'antichambre un murmure de voix
qui, dans l'émotion que me causait la cérémonie
imposante à laquelle j'allais assister, rompait brusquement,
bien avant que j'atteignisse le palier, les liens qui me rattachaient
encore à la vie antérieure et m'ôtait jusqu'au
souvenir d'avoir à retirer mon foulard une fois que je
serais au chaud et de regarder l'heure pour ne pas rentrer en
retard. Cet escalier, d'ailleurs, tout en bois, comme on faisait
alors dans certaines maisons de rapport de ce style Henri ii qui
avait été si longtemps l'idéal d'Odette et
dont elle devait bientôt se déprendre, et pourvu
d'une pancarte sans équivalent chez nous, sur laquelle
on lisait ces mots : "Défense de se servir de l'ascenseur
pour descendre", me semblait quelque chose de tellement prestigieux
que je dis à mes parents que c'était un escalier
ancien rapporté de très loin par M. Swann. Mon amour
de la vérité était si grand que je n'aurais
pas hésité à leur donner ce renseignement
même si j'avais su qu'il était faux, car seul il
pouvait leur permettre d'avoir pour la dignité de l'escalier
des Swann le même respect que moi. C'est ainsi que devant
un ignorant qui ne peut comprendre en quoi consiste le génie
d'un grand médecin, on croirait bien faire de ne pas avouer
qu'il ne sait pas guérir le rhume de cerveau. Mais comme
je n'avais aucun esprit d'observation, comme en général
je ne savais ni le nom ni l'espèce des choses qui se trouvaient
sous mes yeux et comprenais seulement que, quand elles approchaient
les Swann, elles devaient être extraordinaires, il ne me
parut pas certain qu'en avertissant mes parents de la valeur artistique
et de la provenance lointaine de cet escalier, je commisse un
mensonge. Cela ne me parut pas certain ; mais cela dut me paraître
probable, car je me sentis devenir très rouge quand mon
père m'interrompit en disant : "Je connais ces maisons-là
; j'en ai vu une, elles sont toutes pareilles ; Swann occupe simplement
plusieurs étages, c'est Berlier qui les a construites."
Il ajouta qu'il avait voulu louer dans l'une d'elles, mais qu'il
y avait renoncé, ne les trouvant pas commodes et l'entrée
pas assez claire ; il le dit ; mais je sentis instinctivement
que mon esprit devait faire au prestige des Swann et à
mon bonheur les sacrifices nécessaires, et par un coup
d'autorité intérieure, malgré ce que je venais
d'entendre, j'écartai à tout jamais de moi, comme
un dévot la vie de Jésus de Renan, la pensée
dissolvante que leur appartement était un appartement quelconque
que nous aurions pu habiter. Cependant, ces jours de goûter,
m'élevant dans l'escalier marche à marche, déjà
dépouillé de ma pensée et de ma mémoire,
n'étant plus que le jouet des plus vils réflexes,
j'arrivais à la zone où le parfum de Mme Swann se
faisait sentir. Je croyais déjà voir la majesté
du gâteau au chocolat, entouré d'un cercle d'assiettes
à petits fours et de petites serviettes damassées
grises à dessins, exigées par l'étiquette
et particulières aux Swann. Mais cet ensemble inchangeable
et réglé semblait, comme l'univers nécessaire
de Kant, suspendu à un acte suprême de liberté.
Car quand nous étions tous dans le petit salon de Gilberte,
tout d'un coup regardant l'heure elle disait : - dites donc, mon
déjeuner commence à être loin, je ne dîne
qu'à huit heures, j'ai bien envie de manger quelque chose.
Qu'en diriez-vous ?
Et elle nous faisait entrer dans la
salle à manger, sombre comme l'intérieur d'un temple
asiatique peint par Rembrandt, et où un gâteau architectural,
aussi débonnaire et familier qu'il était imposant,
semblait trôner là à tout hasard comme un
jour quelconque, pour le cas où il aurait pris fantaisie
à Gilberte de le découronner de ses créneaux
en chocolat et d'abattre ses remparts aux pentes fauves et raides,
cuites au four comme les bastions du palais de Darius. Bien mieux,
pour procéder à la destruction de la pâtisserie
ninitive, Gilberte ne consultait pas seulement sa faim ; elle
s'informait encore de la mienne, tandis qu'elle extrayait pour
moi du monument écroulé tout un pan verni et cloisonné
de fruits écarlates, dans le goût oriental. Elle
me demandait même l'heure à laquelle mes parents
dînaient, comme si je l'avais encore sue, comme si le trouble
qui me dominait avait laissé persister la sensation de
l'inappétence ou de la faim, la notion du dîner ou
l'image de la famille, dans ma mémoire vide et mon estomac
paralysé. Malheureusement cette paralysie n'était
que momentanée. Les gâteaux que je prenais sans m'en
apercevoir, il viendrait un moment où il faudrait les digérer.
Mais il était encore lointain. En attendant, Gilberte me
faisait "Mon thé". J'en buvais indéfiniment,
alors qu'une seule tasse m'empêchait de dormir pour vingt-quatre
heures. Aussi ma mère avait-elle l'habitude de dire : "C'est
ennuyeux, cet enfant ne peut aller chez les Swann sans rentrer
malade." Mais savais-je seulement, quand j'étais chez
les Swann, que c'était du thé que je buvais ? L'eussé-je
su que j'en eusse pris tout de même, car en admettant que
j'eusse recouvré un instant le discernement du présent,
cela ne m'eût pas rendu le souvenir du passé et la
prévision de l'avenir. Mon imagination n'était pas
capable d'aller jusqu'au temps lointain où je pourrais
avoir l'idée de me coucher et le besoin du sommeil.
Les amies de Gilberte n'étaient
pas toutes plongées dans cet état d'ivresse où
une décision est impossible. Certaines refusaient du thé
! Alors Gilberte disait, phrase très répandue à
cette époque : "Décidément, je n'ai
pas de succès avec mon thé !" Et pour effacer
davantage l'idée de cérémonie, dérangeant
l'ordre des chaises autour de la table : "Nous avons l'air
d'une noce ; mon dieu que les domestiques sont bêtes."
Elle grignotait, assise de côté sur un siège
en forme d'x et placé de travers. Même, comme si
elle eût pu avoir tant de petits fours à sa disposition
sans avoir demandé la permission à sa mère,
quand Mme Swann - dont le "jour" coïncidait d'ordinaire
avec les goûters de Gilberte - après avoir reconduit
une visite, entrait un moment après, en courant, quelquefois
habillée de velours bleu, souvent dans une robe en satin
noir couverte de dentelles blanches, elle disait d'un air étonné
: - tiens, ça a l'air bon ce que vous mangez là,
cela me donne faim de vous voir manger du cake.
- Eh bien, maman, nous vous invitons,
répondait Gilberte.
- Mais non, mon trésor, qu'est-ce
que diraient mes visites, j'ai encore Mme Trombert, Mme Cottard
et Mme Bontemps, tu sais que chère Mme Bontemps ne fait
pas des visites très courtes et elle vient seulement d'arriver.
Qu'est-ce qu'ils diraient toutes ces
bonnes gens de ne pas me voir revenir ? S'il ne vient plus personne,
je reviendrai bavarder avec vous (ce qui m'amusera beaucoup plus)
quand elles seront parties. Je crois que je mérite d'être
un peu tranquille, j'ai eu quarante-cinq visites et sur quarante-cinq
il y en a eu quarante-deux qui ont parlé du tableau de
Gérôme ! Mais venez donc un de ces jours, me disait-elle,
prendre votre thé avec Gilberte, elle vous le fera comme
vous l'aimez, comme vous le prenez dans votre petit "Studio",
ajoutait-elle, tout en s'enfuyant vers ses visites et comme si
ç'avait été quelque chose d'aussi connu de
moi que mes habitudes (fût-ce celle que j'aurais eue de
prendre le thé, si j'en avais jamais pris ; quant à
un "studio" j'étais incertain si j'en avais un
ou non) que j'étais venu chercher dans ce monde mystérieux.
"Quand viendrez-vous ? Demain ? On vous fera des toasts aussi
bons que chez Colombin. Non ? Vous êtes un vilain",
disait-elle, car depuis qu'elle aussi commençait à
avoir un salon, elle prenait les façons de Mme Verdurin,
son ton de despotisme minaudier. Les toasts m'étant d'ailleurs
aussi inconnus que Colombin, cette dernière promesse n'aurait
pu ajouter à ma tentation. Il semblera plus étrange,
puisque tout le monde parle ainsi et peut-être même
maintenant à Combray, que je n'eusse pas à la première
minute compris de qui voulait parler Mme Swann, quand je l'entendis
me faire l'éloge de notre vieille "nurse". Je
ne savais pas l'anglais, je compris bientôt pourtant que
ce mot désignait Françoise. Moi qui, aux Champs-elysées,
avais eu si peur de la fâcheuse impression qu'elle devait
produire, j'appris par Mme Swann que c'est tout ce que Gilberte
lui avait raconté sur ma "nurse" qui leur avait
donné à elle et à son mari de la sympathie
pour moi. "On sent qu'elle vous est si dévouée,
qu'elle est si bien." (Aussitôt je changeai entièrement
d'avis sur Françoise. Par contrecoup, avoir une institutrice
pourvue d'un caoutchouc et d'un plumet ne me sembla plus chose
si nécessaire.) Enfin je compris, par quelques mots échappés
à Mme Swann sur Mme Blatin dont elle reconnaissait la bienveillance
mais redoutait les visites, que des relations personnelles avec
cette dame ne m'eussent pas été aussi précieuses
que j'avais cru et n'eussent amélioré en rien ma
situation chez les Swann.
Si j'avais déjà commencé
d'explorer avec ces tressaillements de respect et de joie le domaine
féerique qui contre toute attente avait ouvert devant moi
ses avenues jusque-là fermées, pourtant c'était
seulement en tant qu'ami de Gilberte. Le royaume dans lequel j'étais
accueilli était contenu lui-même dans un plus mystérieux
encore où Swann et sa femme menaient leur vie surnaturelle,
et vers lequel ils se dirigeaient après m'avoir serré
la main quand ils traversaient en même temps que moi, en
sens inverse, l'antichambre. Mais bientôt je pénétrai
aussi au coeur du sanctuaire. Par exemple, Gilberte n'était
pas là, M. Ou Mme Swann se trouvait à la maison.
Ils avaient demandé qui avait sonné, et apprenant
que c'était moi, m'avaient fait prier d'entrer un instant
auprès d'eux, désirant que j'usasse dans tel ou
tel sens, pour une chose ou pour une autre, de mon influence sur
leur fille. Je me rappelais cette lettre si complète, si
persuasive, que j'avais naguère écrite à
Swann et à laquelle il n'avait même pas daigné
répondre. J'admirais l'impuissance de l'esprit, du raisonnement
et du coeur à opérer la moindre conversion, à
résoudre une seule de ces difficultés qu'ensuite
la vie, sans qu'on sache seulement comment elle s'y est prise,
dénoue si aisément. Ma position nouvelle d'ami de
Gilberte, doué sur elle d'une excellente influence, me
faisait maintenant bénéficier de la même faveur
que si, ayant eu pour camarade, dans un collège où
on m'eût classé toujours premier, le fils d'un roi,
j'avais dû à ce hasard mes petites entrées
au palais et des audiences dans la salle du trône ; Swann,
avec une bienveillance infinie et comme s'il n'avait pas été
surchargé d'occupations glorieuses, me faisait entrer dans
sa bibliothèque et m'y laissait pendant une heure répondre
par des balbutiements, des silences de timidité coupés
de brefs et incohérents élans de courage, à
des propos dont mon émoi m'empêchait de comprendre
un seul mot ; il me montrait des objets d'art et des livres qu'il
jugeait susceptibles de m'intéresser et dont je ne doutais
pas d'avance qu'ils ne passassent infiniment en beauté
tous ceux que possèdent le Louvre et la bibliothèque
nationale, mais qu'il m'était impossible de regarder. A
ces moments-là son maître d'hôtel m'aurait
fait plaisir en me demandant de lui donner ma montre, mon épingle
de cravate, mes bottines et de signer un acte qui le reconnaissait
pour mon héritier : selon la belle expression populaire
dont, comme pour les plus célèbres épopées,
on ne connaît pas l'auteur, mais qui comme elles et contrairement
à la théorie de Wolf en a eu certainement un (un
de ces esprits inventifs et modestes ainsi qu'il s'en rencontre
chaque année, lesquels font des trouvailles telles que
"Mettre un nom sur une figure", mais leur nom à
eux, ils ne le font pas connaître), je ne savais plus ce
que je faisais . Tout au plus m'étonnais-je, quand la visite
se prolongeait, à quel néant de réalisation,
à quelle absence de conclusion heureuse, conduisaient ces
heures vécues dans la demeure enchantée. Mais ma
déception ne tenait ni à l'insuffisance des chefs-d'oeuvre
montrés, ni à l'impossibilité d'arrêter
sur eux un regard distrait. Car ce n'était pas la beauté
intrinsèque des choses qui me rendait miraculeux d'être
dans le cabinet de Swann, c'était l'adhérence à
ces choses - qui eussent pu être les plus laides du monde
- du sentiment particulier, triste et voluptueux que j'y localisais
depuis tant d'années et qui l'imprégnait encore
; de même la multitude des miroirs, des brosses d'argent,
des autels à saint Antoine De Padoue sculptés et
peints par les plus grands artistes, ses amis, n'étaient
pour rien dans le sentiment de mon indignité et de sa bienveillance
royale qui m'était inspiré quand Mme Swann me recevait
un moment dans sa chambre où trois belles et imposantes
créatures, sa première, sa deuxième et sa
troisième femme de chambre préparaient en souriant
des toilettes merveilleuses, et vers laquelle, sur l'ordre proféré
par le valet de pied en culotte courte que madame désirait
me dire un mot, je me dirigeais par le sentier sinueux d'un couloir
tout embaumé à distance des essences précieuses
qui exhalaient sans cesse du cabinet de toilette leurs effluves
odoriférants.
Quand Mme Swann était retournée
auprès de ses visites, nous l'entendions encore parler
et rire, car même devant deux personnes et comme si elle
avait eu à tenir tête à tous les "camarades",
elle élevait la voix, lançait les mots, comme elle
avait si souvent, dans le petit clan, entendu faire à la
"patronne", dans les moments où celle-ci "dirigeait
la conversation". Les expressions que nous avons récemment
empruntées aux autres étant celles, au moins pendant
un temps, dont nous aimons le plus à nous servir, Mme Swann
choisissait tantôt celles qu'elle avait apprises de gens
distingués que son mari n'avait pu éviter de lui
faire connaître (c'est d'eux qu'elle tenait le maniérisme
qui consiste à supprimer l'article ou le pronom démonstratif
devant un adjectif qualifiant une personne), tantôt de plus
vulgaires (par exemple : "C'est un rien !" Mot favori
d'une de ses amies) et cherchait à les placer dans toutes
les histoires que, selon une habitude prise dans le "petit
clan", elle aimait à raconter. Elle disait volontiers
ensuite : "J'aime beaucoup cette histoire", "ah
! Avouez, c'est une bien belle histoire !" ; Ce qui lui venait,
par son mari, des Guermantes qu'elle ne connaissait pas.
Mme Swann avait quitté la salle
à manger, mais son mari qui venait de rentrer faisait à
son tour une apparition auprès de nous. - Sais-tu si ta
mère est seule, Gilberte ? - Non, elle a encore du monde,
papa. - Comment, encore ? À sept heures ! C'est effrayant.
La pauvre femme doit être brisée. C'est odieux. (A
la maison j'avais toujours entendu, dans odieux , prononcer l'
o long audieux -, mais M. Et Mme Swann disaient odieux, en faisant
l' o bref.) Pensez, depuis deux heures de l'après-midi
! Reprenait-il en se tournant vers moi. Et Camille me disait qu'entre
quatre et cinq heures, il est bien venu douze personnes. Qu'est-ce
que je dis douze, je crois qu'il m'a dit quatorze. Non, douze
; enfin je ne sais plus. Quand je suis rentré, je ne songeais
pas que c'était son jour et, en voyant toutes ces voitures
devant la porte, je croyais qu'il y avait un mariage dans la maison.
Et depuis un moment que je suis dans ma bibliothèque, les
coups de sonnette n'ont pas arrêté ; ma parole d'honneur,
j'en ai mal à la tête. Et il y a encore beaucoup
de monde près d'elle ? - Non, deux visites seulement. -
Sais-tu qui ? - Mme Cottard et Mme Bontemps. - Ah ! La femme du
chef de cabinet du ministre des travaux publics. - J'sais que
son mari est employé dans un ministère, mais j'sais
pas au juste comme quoi, disait Gilberte en faisant l'enfant.
- Comment, petite sotte, tu parles comme
si tu avais deux ans. Qu'est-ce que tu dis : employé dans
un ministère ? Il est tout simplement chef de cabinet,
chef de toute la boutique, et encore, où ai-je la tête,
ma parole, je suis aussi distrait que toi, il n'est pas chef de
cabinet, il est directeur du cabinet.
- J'sais pas, moi ; alors c'est beaucoup
d'être le directeur du cabinet ? Répondait Gilberte
qui ne perdait jamais une occasion de manifester de l'indifférence
pour tout ce qui donnait de la vanité à ses parents
(elle pouvait d'ailleurs penser qu'elle ne faisait qu'ajouter
à une relation aussi éclatante, en n'ayant pas l'air
d'y attacher trop d'importance).
- Comment, si c'est beaucoup ! S'écriait
Swann qui préférait à cette modestie qui
eût pu me laisser dans le doute, un langage plus explicite.
Mais c'est simplement le premier après le ministre ! C'est
même plus que le ministre, car c'est lui qui fait tout.
Il paraît du reste que c'est une capacité, un homme
de premier ordre, un individu tout à fait distingué.
Il est officier de la légion d'honneur. C'est un homme
délicieux, même fort joli garçon.
Sa femme d'ailleurs l'avait épousé
envers et contre tous parce que c'était un "Être
de charme". Il avait, ce qui peut suffire à constituer
un ensemble rare et délicat, une barbe blonde et soyeuse,
de jolis traits, une voix nasale, l'haleine forte et un oeil de
verre.
- Je vous dirai, ajoutait-il en s'adressant
à moi, que je m'amuse beaucoup de voir ces gens-là
dans le gouvernement actuel, parce que ce sont les Bontemps, de
la maison Bontemps-chenut, le type de la bourgeoisie réactionnaire,
cléricale, à idées étroites. Votre
pauvre grand-père a bien connu, au moins de réputation
et de vue, le vieux père Chenut qui ne donnait qu'un sou
de pourboire aux cochers bien qu'il fût riche pour l'époque,
et le baron Bréau-chenut. Toute la fortune a sombré
dans le krach de l'union générale, vous êtres
trop jeune pour avoir connu ça, et dame on s'est refait
comme on a pu.
- C'est l'oncle d'une petite qui venait
à mon cours, dans une classe bien au-dessous de moi, la
fameuse "Albertine". Elle sera sûrement très
"fast", mais en attendant elle a une drôle de
touche.
Elle est étonnante ma fille,
elle connaît tout le monde.
- Je ne la connais pas. Je la voyais
seulement passer, on criait Albertine par-ci, Albertine par-là.
Mais je connais Mme Bontemps, et elle ne me plaît pas non
plus.
- Tu as le plus grand tort, elle est
charmante, jolie, intelligente. Elle est même spirituelle.
Je vais aller lui dire bonjour, lui demander si son mari croit
que nous allons avoir la guerre, et si on peut compter sur le
roi Théodose. Il doit savoir cela, n'est-ce pas, lui qui
est dans le secret des dieux ?
Ce n'est pas ainsi que Swann parlait
autrefois ; mais qui n'a vu des princesses royales fort simples,
si dix ans plus tard elles se sont fait enlever par un valet de
chambre et qu'elles cherchent à revoir du monde et sentent
qu'on ne vient pas volontiers chez elles, prendre spontanément
le langage des vieilles raseuses et, quand on cite une duchesse
à la mode, ne les a entendues dire : "Elle était
hier chez moi", et : "Je vis très à l'écart"
? Aussi est-il inutile d'observer les moeurs, puisqu'on peut les
déduire des lois psychologiques.
Les Swann participaient à ce
travers des gens chez qui peu de monde va ; la visite, l'invitation,
une simple parole aimable de personnes un peu marquantes étaient
pour eux un événement auquel ils souhaitaient de
donner de la publicité. Si la mauvaise chance voulait que
les Verdurin fussent à Londres quand Odette avait eu un
dîner un peu brillant, on s'arrangeait pour que par quelque
ami commun la nouvelle leur en fût câblée outre-Manche.
Il n'est pas jusqu'aux lettres, aux télégrammes
flatteurs reçus par Odette, que les Swann ne fussent incapables
de garder pour eux. On en parlait aux amis, on les faisait passer
de mains en mains. Le salon des Swann ressemblait ainsi à
ces hôtels de villes d'eaux où on affiche les dépêches.
Du reste, les personnes qui n'avaient
pas seulement connu l'ancien Swann en dehors du monde, comme j'avais
fait, mais dans le monde, dans ce milieu Guermantes où,
en exceptant les altesses et les duchesses, on était d'une
exigence infinie pour l'esprit et le charme, où on prononçait
l'exclusive pour des hommes éminents qu'on trouvait ennuyeux
ou vulgaires, ces personnes-là auraient pu s'étonner
en constatant que l'ancien Swann avait cessé d'être
non seulement discret quand il parlait de ses relations, mais
difficile quand il s'agissait de les choisir. Comment Mme Bontemps,
si commune, si méchante, ne l'exaspérait-elle pas
? Comment pouvait-il la déclarer agréable ? Le souvenir
du milieu Guermantes aurait dû l'en empêcher, semblait-il
; en réalité, il l'y aidait. Il y avait certes chez
les Guermantes, à l'encontre des trois quarts des milieux
mondains, du goût, un goût raffiné même,
mais aussi du snobisme, d'où possibilité d'une interruption
momentanée dans l'exercice du goût. S'il s'agissait
de quelqu'un qui n'était pas indispensable à cette
coterie, d'un ministre des affaires étrangères,
républicain un peu solennel, d'un académicien bavard,
le goût s'exerçait à fond contre lui, Swann
plaignait Mme De Guermantes d'avoir dîné à
côté de pareils convives dans une ambassade et on
leur préférait mille fois un homme élégant,
c'est-à-dire un homme du milieu Guermantes, bon à
rien, mais possédant l'esprit des Guermantes, quelqu'un
qui était de la même chapelle. Seulement, une grande-duchesse,
une princesse du sang dînait-elle souvent chez Mme De Guermantes,
elle se trouvait alors faire partie de cette chapelle elle aussi,
sans y avoir aucun droit, sans en posséder en rien l'esprit.
Mais avec la naïveté des gens du monde, du moment
qu'on la recevait, on s'ingéniait à la trouver agréable,
faute de pouvoir se dire que c'est parce qu'on l'avait trouvée
agréable qu'on la recevait. Swann, venant au secours de
Mme De Guermantes, lui disait quand l'altesse était partie
: "Au fond elle est bonne femme, elle a même un certain
sens du comique. Mon dieu je ne pense pas qu'elle ait approfondi
la critique de la raison pure , mais elle n'est pas déplaisante.
- Je suis absolument de votre avis,
répondait la duchesse. Et encore elle était intimidée,
mais vous verrez qu'elle peut être charmante. - Elle est
bien moins embêtante que Mme Xj (la femme de l'académicien
bavard, laquelle était remarquable) qui vous cite vingt
volumes. - Mais il n'y a même pas de comparaison possible."
La faculté de dire de telles choses, de les dire sincèrement,
Swann l'avait acquise chez la duchesse, et conservée. Il
en usait maintenant à l'égard des gens qu'il recevait.
Il s'efforçait à discerner, à aimer en eux
les qualités que tout être humain révèle,
si on l'examine avec une prévention favorable et non avec
le dégoût des délicats ; il mettait en valeur
les mérites de Mme Bontemps comme autrefois ceux de la
princesse de Parme, laquelle eût dû être exclue
du milieu Guermantes, s'il n'y avait pas eu entrée de faveur
pour certaines altesses et si, même quand il s'agissait
d'elles, on n'eût vraiment considéré que l'esprit
et un certain charme. On a vu d'ailleurs autrefois que Swann avait
le goût (dont il faisait maintenant une application seulement
plus durable) d'échanger sa situation mondaine contre une
autre qui dans certaines circonstances lui convenait mieux. Il
n'y a que les gens incapables de décomposer, dans leur
perception, ce qui au premier abord paraît indivisible,
qui croient que la situation fait corps avec la personne. Un même
être, pris à des moments successifs de sa vie, baigne
à différents degrés de l'échelle sociale
dans des milieux qui ne sont pas forcément de plus en plus
élevés ; et chaque fois que dans une période
autre de l'existence, nous nouons, ou renouons, des liens avec
un certain milieu, que nous nous y sentons choyés, nous
commençons tout naturellement à nous y attacher
en y poussant d'humaines racines.
Pour ce qui concerne Mme Bontemps, je
crois aussi que Swann en parlant d'elle avec cette insistance
n'était pas fâché de penser que mes parents
apprendraient qu'elle venait voir sa femme. À vrai dire,
à la maison, le nom des personnes que celle-ci arrivait
peu à peu à connaître piquait plus la curiosité
qu'il n'excitait d'admiration. Au nom de Mme Trombert, ma mère
disait : - ah ! Mais voilà une nouvelle recrue et qui lui
en amènera d'autres.
Et comme si elle eût comparé
la façon un peu sommaire, rapide et violente dont Mme Swann
conquérait ses relations à une guerre coloniale,
maman ajoutait : - maintenant que les Trombert sont soumis, les
tribus voisines ne tarderont pas à se rendre. Quand elle
croisait dans la rue Mme Swann, elle nous disait en rentrant :
- j'ai aperçu Mme Swann sur son pied de guerre, elle devait
partir pour quelque offensive fructueuse chez les Masséchutos,
les Cynghalais ou les Trombert.
Et toutes les personnes nouvelles que
je lui disais avoir vues dans ce milieu un peu composite et artificiel
où elles avaient souvent été amenées
assez difficilement et de mondes assez différents, elle
en devinait tout de suite l'origine et parlait d'elles comme elle
aurait fait de trophées chèrement achetés
; elle disait : - rapporté d'une expédition chez
les un tel. Pour Mme Cottard, mon père s'étonnait
que Mme Swann pût trouver quelque avantage à attirer
cette bourgeoise peu élégante et disait : "Malgré
la situation du professeur, j'avoue que je ne comprends pas."
Ma mère, elle, au contraire, comprenait très bien
; elle savait qu'une grande partie des plaisirs qu'une femme trouve
à pénétrer dans un milieu différent
de celui où elle vivait autrefois lui manquerait si elle
ne pouvait informer ses anciennes relations de celles, relativement
plus brillantes, par lesquelles elle les a remplacées.
Pour cela il faut un témoin qu'on laisse pénétrer
dans ce monde nouveau et délicieux, comme dans une fleur
un insecte bourdonnant et volage, qui ensuite, au hasard de ses
visites, répandra, on l'espère du moins, la nouvelle,
le germe dérobé d'envie et d'admiration. Mme Cottard
toute trouvée pour remplir ce rôle rentrait dans
cette catégorie spéciale d'invités que maman,
qui avait certains côtés de la tournure d'esprit
de son père, appelait des : "Étranger, va dire
à Sparte !" D'ailleurs - en dehors d'une autre raison
qu'on ne sut que bien des années après - Mme Swann,
en conviant à ses "jours" cette amie bienveillante,
réservée et modeste, n'avait pas à craindre
d'introduire chez soi un traître ou une concurrente. Elle
savait le nombre énorme de calices bourgeois que pouvait,
quand elle était armée de l'aigrette et du porte-cartes,
visiter en un seul après-midi cette active ouvrière.
Elle en connaissait le pouvoir de dissémination et, en
se basant sur le calcul des probabilités, était
fondée à penser que, très vraisemblablement,
tel habitué des Verdurin apprendrait dès le surlendemain
que le gouverneur de Paris avait mis des cartes chez elle, ou
que M. Verdurin lui-même entendrait raconter que M. Le Hault
De Pressagny, président du concours hippique, les avait
emmenés, elle et Swann, au gala du roi Théodose
; elle ne supposait les Verdurin informés que de ces deux
événements flatteurs pour elle, parce que les matérialisations
particulières sous lesquelles nous nous représentons
et nous poursuivons la gloire sont peu nombreuses par le défaut
de notre esprit, qui n'est pas capable d'imaginer à la
fois toutes les formes que nous espérons bien d'ailleurs
- en gros - que, simultanément, elle ne manquera pas de
revêtir pour nous.
D'ailleurs, Mme Swann n'avait obtenu
de résultats que dans ce qu'on appelait le "monde
officiel". Les femmes élégantes n'allaient
pas chez elle. Ce n'était pas la présence de notabilités
républicaines qui les avait fait fuir. Au temps de ma petite
enfance, tout ce qui appartenait à la société
conservatrice était mondain, et dans un salon bien posé
on n'eût pas pu recevoir un républicain. Les personnes
qui vivaient dans un tel milieu s'imaginaient que l'impossibilité
de jamais inviter un "opportuniste", à plus forte
raison un affreux "radical", était une chose
qui durerait toujours, comme les lampes à huile et les
omnibus à chevaux. Mais pareille aux kaléidoscopes
qui tournent de temps en temps, la société place
successivement de façon différente des éléments
qu'on avait crus immuables et compose une autre figure. Je n'avais
pas encore fait ma première communion, que des dames bien
pensantes avaient la stupéfaction de rencontrer en visite
une juive élégante. Ces dispositions nouvelles du
kaléidoscope sont produites par ce qu'un philosophe appellerait
un changement de critère. L'affaire Dreyfus en amena un
nouveau, à une époque un peu postérieure
à celle où je commençais à aller chez
Mme Swann, et le kaléidoscope renversa une fois de plus
ses petits losanges colorés. Tout ce qui était juif
passa en bas, fût-ce la dame élégante, et
des nationalistes obscurs montèrent prendre sa place. Le
salon le plus brillant de Paris fut celui d'un prince autrichien
et ultra-catholique. Qu'au lieu de l'affaire Dreyfus il fût
survenu une guerre avec l'Allemagne, le tour du kaléidoscope
se fût produit dans un autre sens. Les juifs ayant, à
l'étonnement général, montré qu'ils
étaient patriotes, auraient gardé leur situation,
et personne n'aurait plus voulu aller ni même avouer être
jamais allé chez le prince autrichien. Cela n'empêche
pas que chaque fois que la société est momentanément
immobile, ceux qui y vivent s'imaginent qu'aucun changement n'aura
plus lieu, de même qu'ayant vu commencer le téléphone,
ils ne veulent pas croire à l'aéroplane. Cependant,
les philosophes du journalisme flétrissent la période
précédente, non seulement le genre de plaisirs que
l'on y prenait et qui leur semble le dernier mot de la corruption,
mais même les oeuvres des artistes et des philosophes qui
n'ont plus à leurs yeux aucune valeur, comme si elles étaient
reliées indissolublement aux modalités successives
de la frivolité mondaine. La seule chose qui ne change
pas est qu'il semble chaque fois qu'il y ait "quelque chose
de changé en France". Au moment où j'allai
chez Mme Swann, l'affaire Dreyfus n'avait pas encore éclaté,
et certains grand juifs étaient fort puissants. Aucun ne
l'était plus que sir Rufus Israels dont la femme, lady
Israels, était la tante de Swann. Elle n'avait pas personnellement
des intimités aussi élégantes que son neveu
qui, d'autre part, ne l'aimant pas, ne l'avait jamais beaucoup
cultivée, quoiqu'il dût vraisemblablement être
son héritier. Mais c'était la seule des parentes
de Swann qui eût conscience de la situation mondaine de
celui-ci, les autres étant toujours restées à
cet égard dans la même ignorance qui avait été
longtemps la nôtre. Quand, dans une famille, un des membres
émigre dans la haute société - ce qui lui
semble à lui un phénomène unique, mais ce
qu'à dix ans de distance il constate avoir été
accompli d'une autre façon et pour des raisons différentes
par plus d'un jeune homme avec qui il avait été
élevé - il décrit autour de lui une zone
d'ombre, une terra incognita , fort visible en ses moindres nuances
pour tous ceux qui l'habitent, mais qui n'est que nuit, pur néant
pour ceux qui n'y pénètrent pas et la côtoient
sans en soupçonner, tout près d'eux, l'existence.
Aucune agence havas n'ayant renseigné les cousines de Swann
sur les gens qu'il fréquentait, c'est (avant son horrible
mariage, bien entendu) avec des sourires de condescendance qu'on
se racontait dans les dîners de famille qu'on avait "vertueusement"
employé son dimanche à aller voir le "cousin
Charles" que, le croyant un peu envieux et parent pauvre,
on appelait spirituellement, en jouant sur le titre du roman de
Balzac : "Le cousin bête". Lady Rufus Israels,
elle, savait à merveille qui étaient ces gens qui
prodiguaient à Swann une amitié dont elle était
jalouse. La famille de son mari, qui était à peu
près l'équivalent des Rothschild, faisait depuis
plusieurs générations les affaires des princes d'Orléans.
Lady Israels, excessivement riche, disposait d'une grande influence
et elle l'avait employée à ce qu'aucune personne
qu'elle connaissait ne reçût Odette. Une seule avait
désobéi, en cachette. C'était la comtesse
de Marsantes. Or, le malheur avait voulu qu'Odette étant
allée faire visite à Mme De Marsantes, lady Israels
était entrée presque en même temps. Mme De
Marsantes était sur des épines. Avec la lâcheté
des gens qui pourtant pourraient tout se permettre, elle n'adressa
pas une fois la parole à Odette qui ne fut pas encouragée
à pousser désormais plus loin une incursion dans
un monde qui du reste n'était nullement celui où
elle eût aimé être reçue. Dans ce complet
désintéressement du faubourg Saint-germain, Odette
continuait à être la cocotte illettrée bien
différente des bourgeois ferrés sur les moindres
points de généalogie et qui trompent dans la lecture
des anciens mémoires la soif des relations aristocratiques
que la vie réelle ne leur fournit pas. Et Swann, d'autre
part, continuait sans doute d'être l'amant à qui
toutes ces particularités d'une ancienne maîtresse
semblent agréables ou inoffensives, car souvent j'entendis
sa femme proférer de vraies hérésies mondaines
sans que (par un reste de tendresse, un manque d'estime, ou la
paresse de la perfectionner) il cherchât à les corriger.
C'était peut-être aussi là une forme de cette
simplicité qui nous avait si longtemps trompés à
Combray et qui faisait maintenant que, continuant à connaître,
au moins pour son compte, des gens très brillants, il ne
tenait pas à ce que dans la conversation on eût l'air
dans le salon de sa femme de leur trouver quelque importance.
Ils en avaient d'ailleurs moins que jamais pour Swann, le centre
de gravité de sa vie s'étant déplacé.
En tous cas, l'ignorance d'Odette en matière mondaine était
telle que si le nom de la princesse de Guermantes venait dans
la conversation après celui de la duchesse, sa cousine
: "Tiens, ceux-là sont princes, ils ont donc monté
en grade", disait Odette. Si quelqu'un disait : "Le
prince" en parlant du duc de Chartres, elle rectifiait :
"Le duc, il est duc de Chartres et non prince." Pour
le duc d'Orléans, fils du comte de Paris : "C'est
drôle, le fils est plus que le père", tout en
ajoutant, comme elle était anglomane : "On s'y embrouille
dans ces "royalties" ; et à une personne qui
lui demandait de quelle province étaient les Guermantes,
elle répondit : "De l'Aisne". Swann était
du reste aveugle, en ce qui concernait Odette, non seulement devant
ces lacunes de son éducation, mais aussi devant la médiocrité
de son intelligence. Bien plus, chaque fois qu'Odette racontait
une histoire bête, Swann écoutait sa femme avec une
complaisance, une gaieté, presque une admiration où
il devait entrer des restes de volupté ; tandis que, dans
la même conversation, ce que lui-même pouvait dire
de fin, même de profond, était écouté
par Odette habituellement sans intérêt, assez vite,
avec impatience et quelquefois contredit avec sévérité.
Et on conclura que cet asservissement de l'élite à
la vulgarité est de règle dans bien des ménages,
si l'on pense, inversement, à tant de femmes supérieures
qui se laissent charmer par un butor, censeur impitoyable de leurs
plus délicates paroles, tandis qu'elles s'extasient, avec
l'indulgence infinie de la tendresse, devant ses facéties
les plus plates. Pour revenir aux raisons qui empêchèrent
à cette époque Odette de pénétrer
dans le faubourg Saint-germain, il faut dire que le plus récent
tour du kaléidoscope mondain avait été provoqué
par une série de scandales. Des femmes chez qui on allait
en toute confiance avaient été reconnues être
des filles publiques, des espionnes anglaises. On allait pendant
quelque temps demander aux gens, on le croyait du moins, d'être
avant tout bien posés, bien assis... Odette représentait
exactement tout ce avec quoi on venait de rompre et d'ailleurs
immédiatement de renouer (car les hommes, ne changeant
pas du jour au lendemain, cherchent dans un nouveau régime
la continuation de l'ancien), mais en le cherchant sous une forme
différente qui permît d'être dupe et de croire
que ce n'était plus la société d'avant la
crise. Or, aux dames "brûlées" de cette
société Odette ressemblait trop. Les gens du monde
sont fort myopes ; au moment où ils cessent toutes relations
avec des dames israélites qu'ils connaissaient, pendant
qu'ils se demandent comment remplacer ce vide, ils aperçoivent,
poussée là comme à la faveur d'une nuit d'orage,
une dame nouvelle, israélite aussi ; mais grâce à
sa nouveauté, elle n'est pas associée dans leur
esprit, comme les précédentes, avec ce qu'ils croient
devoir détester. Elle ne demande pas qu'on respecte son
dieu. On l'adopte. Il ne s'agissait pas d'antisémitisme
à l'époque où je commençai d'aller
chez Odette. Mais elle était pareille à ce qu'on
voulait fuir pour un temps.
Swann, lui, allait souvent faire visite
à quelques-unes de ses relations d'autrefois et par conséquent
appartenant toutes au plus grand monde. Pourtant, quand il nous
parlait des gens qu'il venait d'aller voir, je remarquai qu'entre
celles qu'il avait connues jadis le choix qu'il faisait était
guidé par cette même sorte de goût, mi-artistique,
mi-historique, qui inspirait chez lui le collectionneur. Et remarquant
que c'était souvent telle ou telle grande dame déclassée
qui l'intéressait parce qu'elle avait été
la maîtresse de Liszt ou qu'un roman de Balzac avait été
dédié à sa grand'mère (comme il achetait
un dessin si Chateaubriand l'avait décrit), j'eus le soupçon
que nous avions remplacé à Combray l'erreur de croire
Swann un bourgeois n'allant pas dans le monde, par une autre,
celle de le croire un des hommes les plus élégants
de Paris. Etre l'ami du comte de Paris ne signifie rien. Combien
y en a-t-il de ces "amis des princes" qui ne seraient
pas reçus dans un salon un peu fermé ? Les princes
se savent princes, ne sont pas snobs et se croient d'ailleurs
tellement au-dessus de ce qui n'est pas de leur sang que grands
seigneurs et bourgeois leur apparaissent, au-dessous d'eux, presque
au même niveau.
Au reste, Swann ne se contentait pas
de chercher dans la société telle qu'elle existe
et en s'attachant aux noms que le passé y a inscrits et
qu'on peut encore y lire, un simple plaisir de lettré et
d'artiste, il goûtait un divertissement assez vulgaire à
faire comme des bouquets sociaux en groupant des éléments
hétérogènes, en réunissant des personnes
prises ici et là. Ces expériences de sociologie
amusante (ou que Swann trouvait telle) n'avaient pas sur toutes
les amies de sa femme - du moins d'une façon constante
- une répercussion identique. "J'ai l'intention d'inviter
ensemble les Cottard et la duchesse de Vendôme", disait-il
en riant à Mme Bontemps, de l'air friand d'un gourmet qui
a l'intention et veut faire l'essai de remplacer dans une sauce
les clous de girofle par du poivre de Cayenne. Or ce projet qui
allait paraître en effet plaisant, dans le sens ancien du
mot, aux Cottard, avait le don d'exaspérer Mme Bontemps.
Elle avait été récemment présentée
par les Swann à la duchesse de Vendôme et avait trouvé
cela aussi agréable que naturel. En tirer gloire auprès
des Cottard, en le leur racontant, n'avait pas été
la partie la moins savoureuse de son plaisir. Mais comme les nouveaux
décorés qui, dès qu'ils le sont, voudraient
voir se fermer aussitôt le robinet des croix, Mme Bontemps
eût souhaité qu'après elle, personne de son
monde à elle ne fût présenté à
la princesse. Elle maudissait intérieurement le goût
dépravé de Swann qui lui faisait, pour réaliser
une misérable bizarrerie esthétique, dissiper d'un
seul coup toute la poudre qu'elle avait jetée aux yeux
des Cottard en leur parlant de la duchesse de Vendôme. Comment
allait-elle même oser annoncer à son mari que le
professeur et sa femme allaient à leur tour avoir leur
part de ce plaisir qu'elle lui avait vanté comme unique
? Encore si les Cottard avaient pu savoir qu'ils n'étaient
pas invités pour de bon, mais pour l'amusement ! Il est
vrai que les Bontemps l'avaient été de même,
mais Swann ayant pris à l'aristocratie cet éternel
donjuanisme qui, entre deux femmes de rien, fait croire à
chacune que ce n'est qu'elle qu'on aime sérieusement, avait
parlé à Mme Bontemps de la duchesse de Vendôme
comme d'une personne avec qui il était tout indiqué
qu'elle dînât. "Oui, nous comptons inviter la
princesse avec les Cottard, dit quelques semaines plus tard Mme
Swann, mon mari croit que cette conjonction pourra donner quelque
chose d'amusant", car si elle avait gardé du "petit
noyau" certaines habitudes chères à Mme Verdurin,
comme de crier très fort pour être entendue de tous
les fidèles, en revanche, elle employait certaines expressions
- comme "conjonction" - chères au milieu Guermantes
duquel elle subissait ainsi à distance et à son
insu, comme la mer le fait pour la lune, l'attraction, sans pourtant
se rapprocher sensiblement de lui. "Oui, les Cottard et la
duchesse de Vendôme, est-ce que vous ne trouvez pas que
cela sera drôle ?" Demanda Swann. "Je crois que
ça marchera très mal et que ça ne vous attirera
que des ennuis, il ne faut pas jouer avec le feu", répondit
Mme Bontemps, furieuse. Elle et son mari furent, d'ailleurs, ainsi
que le prince d'Agrigente, invités à ce dîner,
que Mme Bontemps et Cottard eurent deux manières de raconter,
selon les personnes à qui ils s'adressaient. Aux uns, Mme
Bontemps de son côté, Cottard du sien, disaient négligemment
quand on leur demandait qui il y avait d'autre au dîner
: "Il n'y avait que le prince d'Agrigente, c'était
tout à fait intime." Mais d'autres risquaient d'être
mieux informés (même une fois quelqu'un avait dit
à Cottard : "Mais est-ce qu'il n'y avait pas aussi
les Bontemps ? - Je les oubliais", avait en rougissant répondu
Cottard au maladroit qu'il classa désormais dans la catégorie
des mauvaises langues). Pour ceux-là les Bontemps et les
Cottard adoptèrent chacun, sans s'être consultés,
une version dont le cadre était identique et où
seuls leurs noms respectifs étaient interchangés.
Cottard disait : "Hé bien, il y avait seulement les
maîtres de maison, le duc et la duchesse de Vendôme
- (en souriant avantageusement) le professeur et Mme Cottard,
et, ma foi, du diable si on a jamais su pourquoi, car ils allaient
là comme des cheveux sur la soupe, M. Et Mme Bontemps."
Mme Bontemps récitait exactement le même morceau,
seulement c'était M. Et Mme Bontemps qui étaient
nommés avec une emphase satisfaite, entre la duchesse de
Vendôme et le prince d'Agrigente, et les pelés qu'à
la fin elle accusait de s'être invités eux-mêmes
et qui faisaient tache, c'était les Cottard. De ses visites
Swann rentrait souvent assez peu de temps avant le dîner.
A ce moment de six heures du soir où jadis il se sentait
si malheureux, il ne se demandait plus ce qu'Odette pouvait être
en train de faire et s'inquiétait peu qu'elle eût
du monde chez elle, ou fût sortie. Il se rappelait parfois
qu'il avait, bien des années auparavant, essayé
un jour de lire à travers l'enveloppe une lettre adressée
par Odette à Forcheville. Mais ce souvenir ne lui était
pas agréable et, plutôt que d'approfondir la honte
qu'il ressentait, il préférait se livrer à
une petite grimace du coin de la bouche complétée
au besoin d'un hochement de tête qui signifiait : "Qu'est-ce
que ça peut me faire ?" Certes, il estimait maintenant
que l'hypothèse à laquelle il s'était souvent
arrêté jadis et d'après quoi c'étaient
les imaginations de sa jalousie qui seules noircissaient la vie,
en réalité innocente, d'Odette, que cette hypothèse
(en somme bienfaisante puisque, tant qu'avait duré sa maladie
amoureuse, elle avait diminué ses souffrances en les lui
faisant paraître imaginaires) n'était pas la vraie,
que c'était sa jalousie qui avait vu juste, et que si Odette
l'avait aimé plus qu'il n'avait cru, elle l'avait aussi
trompé davantage. Autrefois, pendant qu'il souffrait tant,
il s'était juré que, dès qu'il n'aimerait
plus Odette et ne craindrait plus de la fâcher ou de lui
faire croire qu'il l'aimait trop, il se donnerait la satisfaction
d'élucider avec elle, par simple amour de la vérité
et comme un point d'histoire, si oui ou non Forcheville était
couché avec elle le jour où il avait sonné
et frappé au carreau sans qu'on lui ouvrît, et où
elle avait écrit à Forcheville que c'était
un oncle à elle qui était venu. Mais le problème
si intéressant qu'il attendait seulement la fin de sa jalousie
pour tirer au clair, avait précisément perdu tout
intérêt aux yeux de Swann, quand il avait cessé
d'être jaloux. Pas immédiatement pourtant.
Il n'éprouvait déjà
plus de jalousie à l'égard d'Odette, que le jour
des coups frappés en vain par lui dans l'après-midi
à la porte du petit hôtel de la rue La Pérouse,
avait continué à en exciter chez lui. C'était
comme si la jalousie, pareille un peu en cela à ces maladies
qui semblent avoir leur siège, leur source de contagionnement,
moins dans certaines personnes que dans certains lieux, dans certaines
maisons, n'avait pas eu tant pour objet Odette elle-même
que ce jour, cette heure du passé perdu où Swann
avait frappé à toutes les entrées de l'hôtel
d'Odette. On aurait dit que ce jour, cette heure avaient seuls
fixé quelques dernières parcelles de la personnalité
amoureuse que Swann avait eue autrefois et qu'il ne les retrouvait
plus que là. Il était depuis longtemps insoucieux
qu'Odette l'eût trompé et le trompât encore.
Et pourtant il avait continué pendant quelques années
à rechercher d'anciens domestiques d'Odette tant avait
persisté chez lui la douloureuse curiosité de savoir
si ce jour-là, tellement ancien, à six heures, Odette
était couchée avec Forcheville. Puis cette curiosité
elle-même avait disparu, sans pourtant que ses investigations
cessassent. Il continuait à tâcher d'apprendre ce
qui ne l'intéressait plus, parce que son moi ancien, parvenu
à l'extrême décrépitude, agissait encore
machinalement, selon des préoccupations abolies au point
que Swann ne réussissait même plus à se représenter
cette angoisse, si forte pourtant autrefois qu'il ne pouvait se
figurer alors qu'il s'en délivrât jamais et que seule
la mort de celle qu'il aimait (la mort qui, comme le montrera
plus loin, dans ce livre, une cruelle contre-épreuve, ne
diminue en rien les souffrances de la jalousie) lui semblait capable
d'aplanir pour lui la route, entièrement barrée,
de sa vie.
Mais éclaircir un jour les faits
de la vie d'Odette auxquels il avait dû ces souffrances
n'avait pas été le seul souhait de Swann ; il avait
mis en réserve aussi celui de se venger d'elles, quand
n'aimant plus Odette il ne la craindrait plus ; or, d'exaucer
ce second souhait, l'occasion se présentait justement,
car Swann aimait une autre femme, une femme qui ne lui donnait
pas de motifs de jalousie, mais pourtant de la jalousie, parce
qu'il n'était plus capable de renouveler sa façon
d'aimer et que c'était celle dont il avait usé pour
Odette qui lui servait encore pour une autre. Pour que la jalousie
de Swann renaquît, il n'était pas nécessaire
que cette femme fût infidèle, il suffisait que pour
une raison quelconque elle fût loin de lui, à une
soirée par exemple, et eût paru s'y amuser. C'était
assez pour réveiller en lui l'ancienne angoisse, lamentable
et contradictoire excroissance de son amour, et qui éloignait
Swann de ce qu'elle était comme un besoin d'atteindre (le
sentiment réel que cette jeune femme avait pour lui, le
désir caché de ses journées, le secret de
son coeur), car entre Swann et celle qu'il aimait cette angoisse
interposait un amas réfractaire de soupçons antérieurs,
ayant leur cause en Odette, ou en telle autre peut-être
qui avait précédé Odette, et qui ne permettaient
plus à l'amant vieilli de connaître sa maîtresse
d'aujourd'hui qu'à travers le fantôme ancien et collectif
de la "femme qui excitait sa jalousie" dans lequel il
avait arbitrairement incarné son nouvel amour. Souvent
pourtant Swann l'accusait, cette jalousie, de le faire croire
à des trahisons imaginaires ; mais alors il se rappelait
qu'il avait fait bénéficier Odette du même
raisonnement, et à tort. Aussi tout ce que la jeune femme
qu'il aimait faisait aux heures où il n'était pas
avec elle, cessait de lui paraître innocent. Mais alors
qu'autrefois, il avait fait le serment, si jamais il cessait d'aimer
celle qu'il ne devinait pas devoir être un jour sa femme,
de lui manifester implacablement son indifférence, enfin
sincère, pour venger son orgueil longtemps humilié,
ces représailles qu'il pouvait exercer maintenant sans
risques (car que pouvait lui faire d'être pris au mot et
privé de ces tête-à-tête avec Odette
qui lui étaient jadis si nécessaires ?), Ces représailles,
il n'y tenait plus ; avec l'amour avait disparu le désir
de montrer qu'il n'avait plus d'amour. Et lui qui, quand il souffrait
par Odette, eût tant désiré de lui laisser
voir un jour qu'il était épris d'une autre, maintenant
qu'il l'aurait pu, il prenait mille précautions pour que
sa femme ne soupçonnât pas ce nouvel amour.
Ce ne fut pas seulement à ces
goûters, à cause desquels j'avais eu autrefois la
tristesse de voir Gilberte me quitter et rentrer plus tôt,
que désormais je pris part, mais les sorties qu'elle faisait
avec sa mère, soit pour aller en promenade ou à
une matinée, et qui en l'empêchant de venir aux Champs-elysées
m'avaient privé d'elle, les jours où je restais
seul le long de la pelouse ou devant les chevaux de bois, ces
sorties maintenant M. Et Mme Swann m'y admettaient, j'avais une
place dans leur landau et même c'était à moi
qu'on demandait si j'aimais mieux aller au théâtre,
à une leçon de danse chez une camarade de Gilberte,
à une réunion mondaine chez une amie de Mme Swann
(ce que celle-ci appelait "un petit meeting") ou visiter
les tombeaux de Saint-denis.
Ces jours où je devais sortir
avec les Swann, je venais chez eux pour le déjeuner, que
Mme Swann appelait le lunch ; comme on n'était invité
que pour midi et demi et qu'à cette époque mes parents
déjeunaient à onze heures un quart, c'est après
qu'ils étaient sortis de table que je m'acheminais vers
ce quartier luxueux, assez solitaire à toute heure, mais
particulièrement à celle-là où tout
le monde était rentré. Même l'hiver et par
la gelée s'il faisait beau, tout en resserrant de temps
à autre le noeud d'une magnifique cravate de chez Charvet
et en regardant si mes bottines vernies ne se salissaient pas,
je me promenais de long en large dans les avenues en attendant
midi vingt-sept. J'apercevais de loin dans le jardinet des Swann
le soleil qui faisait étinceler comme du givre les arbres
dénudés. Il est vrai que ce jardinet n'en possédait
que deux. L'heure indue faisait nouveau le spectacle. A ces plaisirs
de nature (qu'avivait la suppression de l'habitude, et même
la faim), la perspective émotionnante du déjeuner
chez Mme Swann se mêlait, elle ne les diminuait pas, mais,
les dominant, les asservissait, en faisait des accessoires mondains
; de sorte que si, à cette heure où d'ordinaire
je ne les percevais pas, il me semblait découvrir le beau
temps, le froid, la lumière hivernale, c'était comme
une sorte de préface aux oeufs à la crème,
comme une patine, un rose et frais glacis ajoutés au revêtement
de cette chapelle mystérieuse qu'était la demeure
de Mme Swann et au coeur de laquelle il y avait au contraire tant
de chaleur, de parfums et de fleurs.
A midi et demi, je me décidais
enfin à entrer dans cette maison qui, comme un gros soulier
de noël, me semblait devoir m'apporter de surnaturels plaisirs.
(Le nom de noël était du reste inconnu à Mme
Swann et à Gilberte qui l'avaient remplacé par celui
de Christmas, et ne parlaient que du pudding de Christmas, de
ce qu'on leur avait donné pour leur Christmas, de s'absenter
- ce qui me rendait fou de douleur - pour Christmas. Même
à la maison, je me serais cru déshonoré en
parlant de noël et je ne disais plus que Christmas, ce que
mon père trouvait extrêmement ridicule.) Je ne rencontrais
d'abord qu'un valet de pied qui, après m'avoir fait traverser
plusieurs grands salons, m'introduisait dans un tout petit, vide,
que commençait déjà à faire rêver
l'après-midi bleu de ses fenêtres ; je restais seul
en compagnie d'orchidées, de roses et de violettes qui
- pareilles à des personnes qui attendent à côté
de vous, mais ne vous connaissent pas - gardaient un silence que
leur individualité de choses vivantes rendait plus impressionnant
et recevaient frileusement la chaleur d'un feu incandescent de
charbon, précieusement posé derrière une
vitrine de cristal, dans une cuve de marbre blanc où il
faisait écrouler de temps à autre ses dangereux
rubis.
Je m'étais assis, mais me levais
précipitamment en entendant ouvrir la porte ; ce n'était
qu'un second valet de pied, puis un troisième, et le mince
résultat auquel aboutissaient leurs allées et venues
inutilement émouvantes était de remettre un peu
de charbon dans le feu ou d'eau dans les vases. Ils s'en allaient,
je me retrouvais seul, une fois refermée la porte que Mme
Swann finirait bien par ouvrir. Et, certes, j'eusse été
moins troublé dans un antre magique que dans ce petit salon
d'attente où le feu me semblait procéder à
des transmutations, comme dans le laboratoire de Klingsor. Un
nouveau bruit de pas retentissait, je ne me levais pas, ce devait
être encore un valet de pied, c'était M. Swann. "Comment
? Vous êtes seul ? Que voulez-vous, ma pauvre femme n'a
jamais pu savoir ce que c'est que l'heure. Une heure moins dix.
Tous les jours c'est plus tard. Et vous allez voir, elle arrivera
sans se presser en croyant qu'elle est en avance." Et comme
il était resté neuro-arthritique et devenu un peu
ridicule, avoir une femme si inexacte qui rentrait tellement tard
du bois, qui s'oubliait chez sa couturière, et n'était
jamais à l'heure pour le déjeuner, cela inquiétait
Swann pour son estomac, mais le flattait dans son amour-propre.
Il me montrait des acquisitions nouvelles
qu'il avait faites et m'en expliquait l'intérêt,
mais l'émotion, jointe au manque d'habitude d'être
encore à jeun à cette heure-là, tout en agitant
mon esprit y faisait le vide, de sorte que, capable de parler,
je ne l'étais pas d'entendre. D'ailleurs aux oeuvres que
possédait Swann, il suffisait pour moi qu'elles fussent
situées chez lui, y fissent partie de l'heure délicieuse
qui précédait le déjeuner. La Joconde se
serait trouvée là qu'elle ne m'eût pas fait
plus de plaisir qu'une robe de chambre de Mme Swann, ou ses flacons
de sels.
Je continuais à attendre, seul,
ou avec Swann et souvent Gilberte, qui était venue nous
tenir compagnie. L'arrivée de Mme Swann, préparée
par tant de majestueuses entrées, me paraissait devoir
être quelque chose d'immense. J'épiais chaque craquement.
Mais on ne trouve jamais aussi hauts qu'on avait espéré
une cathédrale, une vague dans la tempête, le bond
d'un danseur ; après ces valets de pied en livrée,
pareils aux figurants dont le cortège, au théâtre,
prépare, et par là même diminue l'apparition
finale de la reine, Mme Swann entrant furtivement en petit paletot
de loutre, sa voilette baissée sur un nez rougi par le
froid, ne tenait pas les promesses prodiguées dans l'attente
à mon imagination. Mais si elle était restée
toute la matinée chez elle, quand elle arrivait dans le
salon, c'était vêtue d'un peignoir en crêpe
de Chine de couleur claire qui me semblait plus élégant
que toutes les robes. Quelquefois les Swann se décidaient
à rester à la maison tout l'après-midi. Et
alors, comme on avait déjeuné si tard, je voyais
bien vite sur le mur du jardinet décliner le soleil de
ce jour qui m'avait paru devoir être différent des
autres, et les domestiques avaient beau apporter des lampes de
toutes les grandeurs et de toutes les formes, brûlant chacune
sur l'autel consacré d'une console, d'un guéridon,
d'une "encoignure" ou d'une petite table, comme pour
la célébration d'un culte inconnu, rien d'extraordinaire
ne naissait de la conversation, et je m'en allais déçu,
comme on l'est souvent dès l'enfance après la messe
de minuit.
Mais ce désappointement-là
n'était guère que spirituel. Je rayonnais de joie
dans cette maison où Gilberte, quand elle n'était
pas encore avec nous, allait entrer, et me donnerait dans un instant,
pour des heures, sa parole, son regard attentif et souriant tel
que je l'avais vu pour la première fois à Combray.
Tout au plus étais-je un peu jaloux en la voyant souvent
disparaître dans de grandes chambres auxquelles on accédait
par un escalier intérieur. Obligé de rester au salon,
comme l'amoureux d'une actrice qui n'a que son fauteuil à
l'orchestre et rêve avec inquiétude de ce qui se
passe dans les coulisses, au foyer des artistes, je posai à
Swann, au sujet de cette autre partie de la maison, des questions
savamment voilées, mais sur un ton duquel je ne parvins
pas à bannir quelque anxiété. Il m'expliqua
que la pièce où allait Gilberte était la
lingerie, s'offrit à me la montrer et me promit que chaque
fois que Gilberte aurait à s'y rendre il la forcerait à
m'y emmener. Par ces derniers mots et la détente qu'ils
me procurèrent, Swann supprima brusquement pour moi une
de ces affreuses distances intérieures au terme desquelles
une femme que nous aimons nous apparaît si lointaine. A
ce moment-là, j'éprouvai pour lui une tendresse
que je crus plus profonde que ma tendresse pour Gilberte. Car,
maître de sa fille, il me la donnait et elle, elle se refusait
parfois ; je n'avais pas directement sur elle ce même empire
qu'indirectement par Swann. Enfin elle, je l'aimais et ne pouvais
par conséquent la voir sans ce trouble, sans ce désir
de quelque chose de plus, qui ôte, auprès de l'être
qu'on aime, la sensation d'aimer.
Au reste, le plus souvent, nous ne restions
pas à la maison, nous allions nous promener. Parfois, avant
d'aller s'habiller, Mme Swann se mettait au piano. Ses belles
mains, sortant des manches roses, ou blanches, souvent de couleurs
très vives, de sa robe de chambre de crêpe de Chine,
allongeaient leurs phalanges sur le piano avec cette même
mélancolie qui était dans ses yeux et n'était
pas dans son coeur. Ce fut un de ces jours-là qu'il lui
arriva de me jouer la partie de la sonate de Vinteuil où
se trouve la petite phrase que Swann avait tant aimée.
Mais souvent on n'entend rien, si c'est une musique un peu compliquée
qu'on écoute pour la première fois. Et pourtant
quand plus tard on m'eut joué deux ou trois fois cette
sonate, je me trouvai la connaître parfaitement. Aussi n'a-t-on
pas tort de dire "entendre pour la première fois".
Si l'on n'avait vraiment, comme on l'a cru, rien distingué
à la première audition, la deuxième, la troisième
seraient autant de premières, et il n'y aurait pas de raison
pour qu'on comprît quelque chose de plus à la dixième.
Probablement ce qui fait défaut, la première fois,
ce n'est pas la compréhension, mais la mémoire.
Car la nôtre, relativement à la complexité
des impressions auxquelles elle a à faire face pendant
que nous écoutons, est infime, aussi brève que la
mémoire d'un homme qui en dormant pense mille choses qu'il
oublie aussitôt, ou d'un homme tombé à moitié
en enfance qui ne se rappelle pas la minute d'après ce
qu'on vient de lui dire. Ces impressions multiples, la mémoire
n'est pas capable de nous en fournir immédiatement le souvenir.
Mais celui-ci se forme en elle peu à peu et, à l'égard
des oeuvres qu'on a entendues deux ou trois fois, on est comme
le collégien qui a relu à plusieurs reprises avant
de s'endormir une leçon qu'il croyait ne pas savoir et
qui la récite par coeur le lendemain matin. Seulement je
n'avais encore jusqu'à ce jour rien entendu de cette sonate,
et là où Swann et sa femme voyaient une phrase distincte,
celle-ci était aussi loin de ma perception claire qu'un
nom qu'on cherche à se rappeler et à la place duquel
on ne trouve que du néant, un néant d'où
une heure plus tard, sans qu'on y pense, s'élanceront d'elles-mêmes,
en un seul bond, les syllabes d'abord vainement sollicitées.
Et non seulement on ne retient pas tout de suite les oeuvres vraiment
rares, mais même au sein de chacune de ces oeuvres-là,
et cela m'arriva pour la sonate de Vinteuil, ce sont les parties
les moins précieuses qu'on perçoit d'abord. De sorte
que je ne me trompais pas seulement en pensant que l'oeuvre ne
me réservait plus rien (ce qui fit que je restai longtemps
sans chercher à l'entendre) du moment que Mme Swann m'en
avait joué la phrase la plus fameuse (j'étais aussi
stupide en cela que ceux qui n'espèrent plus éprouver
de surprise devant Saint-marc de Venise parce que la photographie
leur a appris la forme de ses dômes). Mais bien plus, même
quand j'eus écouté la sonate d'un bout à
l'autre, elle me resta presque tout entière invisible,
comme un monument dont la distance ou la brume ne laissent apercevoir
que de faibles parties. De là, la mélancolie qui
s'attache à la connaissance de tels ouvrages, comme de
tout ce qui se réalise dans le temps. Quand ce qui est
le plus caché dans la sonate de Vinteuil se découvrit
à moi, déjà, entraîné par l'habitude
hors des prises de ma sensibilité, ce que j'avais distingué,
préféré tout d'abord, commençait à
m'échapper, à me fuir. Pour n'avoir pu aimer qu'en
des temps successifs tout ce que m'apportait cette sonate, je
ne la possédai jamais tout entière : elle ressemblait
à la vie. Mais, moins décevants que la vie, ces
grands chefs-d'oeuvre ne commencent pas par nous donner ce qu'ils
ont de meilleur. Dans la sonate de Vinteuil, les beautés
qu'on découvre le plus tôt sont aussi celles dont
on se fatigue le plus vite, et pour la même raison sans
doute, qui est qu'elles diffèrent moins de ce qu'on connaissait
déjà. Mais quand celles-là se sont éloignées,
il nous reste à aimer telle phrase que son ordre, trop
nouveau pour offrir à notre esprit rien que confusion,
nous avait rendue indiscernable et gardée intacte ; alors,
elle devant qui nous passions tous les jours sans le savoir et
qui s'était réservée, qui par le pouvoir
de sa seule beauté était devenue invisible et restée
inconnue, elle vient à nous la dernière. Mais nous
la quitterons aussi en dernier. Et nous l'aimerons plus longtemps
que les autres, parce que nous aurons mis plus longtemps à
l'aimer. Ce temps du reste qu'il faut à un individu - comme
il me le fallut à moi à l'égard de cette
sonate - pour pénétrer une oeuvre un peu profonde,
n'est que le raccourci et comme le symbole des années,
des siècles parfois, qui s'écoulent avant que le
public puisse aimer un chef-d'oeuvre vraiment nouveau. Aussi l'homme
de génie pour s'épargner les méconnaissances
de la foule se dit peut-être que, les contemporains manquant
du recul nécessaire, les oeuvres écrites pour la
postérité ne devraient être lues que par elle,
comme certaines peintures qu'on juge mal de trop près.
Mais en réalité toute lâche précaution
pour éviter les faux jugements est inutile, ils ne sont
pas évitables. Ce qui est cause qu'une oeuvre de génie
est difficilement admirée tout de suite, c'est que celui
qui l'a écrite est extraordinaire, que peu de gens lui
ressemblent. C'est son oeuvre elle-même qui, en fécondant
les rares esprits capables de le comprendre, les fera croître
et multiplier. Ce sont les quatuors de Beethoven (les quatuors
xii, xiii, xiv et xv) qui ont mis cinquante ans à faire
naître, à grossir le public des quatuors de Beethoven,
réalisant ainsi comme tous les chefs-d'oeuvre un progrès
sinon dans la valeur des artistes, du moins dans la société
des esprits, largement composée aujourd'hui de ce qui était
introuvable quand le chef-d'oeuvre parut, c'est-à-dire
d'être capables de l'aimer. Ce qu'on appelle la postérité,
c'est la postérité de l'oeuvre. Il faut que l'oeuvre
(en ne tenant pas compte, pour simplifier, des génies qui
à la même époque peuvent parallèlement
préparer pour l'avenir un public meilleur dont d'autres
génies que lui bénéficieront) crée
elle-même sa postérité. Si donc l'oeuvre était
tenue en réserve, n'était connue que de la postérité,
celle-ci, pour cette oeuvre, ne serait pas la postérité,
mais une assemblée de contemporains ayant simplement vécu
cinquante ans plus tard. Aussi faut-il que l'artiste - et c'est
ce qu'avait fait Vinteuil - s'il veut que son oeuvre puisse suivre
sa route, la lance, là où il y a assez de profondeur,
en plein et lointain avenir. Et pourtant ce temps à venir,
vraie perspective des chefs-d'oeuvre, si n'en pas tenir compte
est l'erreur des mauvais juges, en tenir compte est parfois le
dangereux scrupule des bons. Sans doute, il est aisé de
s'imaginer, dans une illusion analogue à celle qui uniformise
toutes choses à l'horizon, que toutes les révolutions
qui ont eu lieu jusqu'ici dans la peinture ou la musique respectaient
tout de même certaines règles et que ce qui est immédiatement
devant nous, impressionnisme, recherche de la dissonance, emploi
exclusif de la gamme chinoise, cubisme, futurisme, diffère
outrageusement de ce qui a précédé. C'est
que ce qui a précédé, on le considère
sans tenir compte qu'une longue assimilation l'a converti pour
nous en une matière variée sans doute, mais somme
toute homogène, où Hugo voisine avec Molière.
Songeons seulement aux choquants disparates que nous présenterait,
si nous ne tenions pas compte du temps à venir et des changements
qu'il amène, tel horoscope de notre propre âge mûr
tiré devant nous durant notre adolescence. Seulement tous
les horoscopes ne sont pas vrais, et être obligé
pour une oeuvre d'art de faire entrer dans le total de sa beauté
le facteur du temps mêle à notre jugement quelque
chose d'aussi hasardeux et par là d'aussi dénué
d'intérêt véritable que toute prophétie
dont la non-réalisation n'impliquera nullement la médiocrité
d'esprit du prophète, car ce qui appelle à l'existence
les possibles ou les en exclut n'est pas forcément de la
compétence du génie ; on peut en avoir eu et ne
pas avoir cru à l'avenir des chemins de fer, ni des avions,
ou, tout en étant grand psychologue, à la fausseté
d'une maîtresse ou d'un ami, dont de plus médiocres
eussent prévu les trahisons.
Si je ne compris pas la sonate, je fus
ravi d'entendre jouer Mme Swann. Son toucher me paraissait, comme
son peignoir, comme le parfum de son escalier, comme ses manteaux,
comme ses chrysanthèmes, faire partie d'un tout individuel
et mystérieux, dans un monde infiniment supérieur
à celui où la raison peut analyser le talent. "N'est-ce
pas que c'est beau, cette sonate de Vinteuil ? Me dit Swann. Le
moment où il fait nuit sous les arbres, où les arpèges
du violon font tomber la fraîcheur. Avouez que c'est bien
joli ; il y a là tout le côté statique du
clair de lune, qui est le côté essentiel. Ce n'est
pas extraordinaire qu'une cure de lumière comme celle que
suit ma femme agisse sur les muscles, puisque le clair de lune
empêche les feuilles de bouger. C'est cela qui est si bien
peint dans cette petite phrase, c'est le bois de Boulogne tombé
en catalepsie. Au bord de la mer c'est encore plus frappant, parce
qu'il y a les réponses faibles des vagues que naturellement
on entend très bien puisque le reste ne peut pas remuer.
A Paris c'est le contraire ; c'est tout au plus si on remarque
ces lueurs insolites sur les monuments, ce ciel éclairé
comme par un incendie sans couleurs et sans danger, cette espèce
d'immense fait divers deviné. Mais dans la petite phrase
de Vinteuil, et du reste dans toute la sonate, ce n'est pas cela,
cela se passe au bois, dans le gruppetto on entend distinctement
la voix de quelqu'un qui dit : "On pourrait presque lire
son journal." Ces paroles de Swann auraient pu fausser, pour
plus tard, ma compréhension de la sonate, la musique étant
trop peu exclusive pour écarter absolument ce qu'on nous
suggère d'y trouver. Mais je compris par d'autres propos
de lui que ces feuillages nocturnes étaient tout simplement
ceux sous l'épaisseur desquels, dans maint restaurant des
environs de Paris, il avait entendu, bien des soirs, la petite
phrase. Au lieu du sens profond qu'il lui avait si souvent demandé,
ce qu'elle rapportait à Swann, c'était ces feuillages
rangés, enroulés, peints autour d'elle (et qu'elle
lui donnait le désir de revoir parce qu'elle lui semblait
leur être intérieure comme une âme), c'était
tout un printemps dont il n'avait pu jouir autrefois, n'ayant
pas, fiévreux et chagrin comme il était alors, assez
de bien-être pour cela, et que (comme on fait, pour un malade,
des bonnes choses qu'il n'a pu manger) elle lui avait gardé.
Les charmes que lui avaient fait éprouver certaines nuits
dans le bois et sur lesquels la sonate de Vinteuil pouvait le
renseigner, il n'aurait pu à leur sujet interroger Odette
qui pourtant l'accompagnait comme la petite phrase. Mais Odette
était seulement à côté de lui alors
(non en lui comme le motif de Vinteuil), ne voyant donc point
- Odette eût-elle été mille fois plus compréhensive
- ce qui, pour nul de nous (du moins j'ai cru longtemps que cette
règle ne souffrait pas d'exceptions) ne peut s'extérioriser.
"C'est au fond assez joli, n'est-ce pas, dit Swann, que le
son puisse refléter, comme l'eau, comme une glace. Et remarquez
que la phrase de Vinteuil ne me montre que tout ce à quoi
je ne faisais pas attention à cette époque. De mes
soucis, de mes amours de ce temps-là, elle ne me rappelle
plus rien, elle a fait l'échange. - Charles, il me semble
que ce n'est pas très aimable pour moi tout ce que vous
me dites là. - Pas aimable ! Les femmes sont magnifiques
! Je voulais dire simplement à ce jeune homme que ce que
la musique montre - du moins à moi - ce n'est pas du tout
la "volonté en soi" et la "synthèse
de l'infini", mais, par exemple, le père Verdurin
en redingote dans le palmarium du jardin d'acclimatation. Mille
fois, sans sortir de ce salon, cette petite phrase m'a emmené
dîner à Armenonville avec elle. Mon dieu, c'est toujours
moins ennuyeux que d'y aller avec Mme De Cambremer." Mme
Swann se mit à rire : "C'est une dame qui passe pour
avoir été très éprise de Charles",
m'expliqua-t-elle du même ton dont, un peu avant, en parlant
de Ver Meer De Delft, que j'avais été étonné
de voir qu'elle connaissait, elle m'avait répondu : "C'est
que je vous dirai que monsieur s'occupait beaucoup de ce peintre-là
au moment où il me faisait la cour. N'est-ce pas, mon petit
Charles ?
- Ne parlez pas à tort et à
travers de Mme De Cambremer, dit Swann, dans le fond très
flatté. - Mais je ne fais que répéter ce
qu'on m'a dit. D'ailleurs il paraît qu'elle est très
intelligente, je ne la connais pas. Je la crois très "pushing",
ce qui m'étonne d'une femme intelligente. Mais tout le
monde dit qu'elle a été folle de vous, cela n'a
rien de froissant." Swann garda un mutisme de sourd, qui
était une espèce de confirmation et une preuve de
fatuité.
- Puisque ce que je joue vous rappelle
le jardin d'acclimatation, reprit Mme Swann en faisant par plaisanterie
semblant d'être piquée, nous pourrions le prendre
tantôt comme but de promenade si ça amuse ce petit.
Il fait très beau et vous retrouveriez vos chères
impressions. À propos du jardin d'acclimatation, vous savez,
ce jeune homme croyait que nous aimions beaucoup une personne
que je "coupe" au contraire aussi souvent que je peux,
Mme Blatin ! Je trouve très humiliant pour nous qu'elle
passe pour notre amie. Pensez que le bon docteur Cottard qui ne
dit jamais de mal de personne déclare lui-même qu'elle
est infecte. - Quelle horreur ! Elle n'a pour elle que de ressembler
tellement à Savonarole. C'est exactement le portrait de
Savonarole par Fra Bartolomeo." Cette manie qu'avait Swann
de trouver ainsi des ressemblances dans la peinture était
défendable, car même ce que nous appelons l'expression
individuelle est - comme on s'en rend compte avec tant de tristesse
quand on aime et qu'on voudrait croire à la réalité
unique de l'individu - quelque chose de général,
et a pu se rencontrer à différentes époques.
Mais si on avait écouté Swann, les cortèges
des rois mages, déjà si anachroniques quand Benozzo
Gozzoli y introduisait les Médicis, l'eussent été
davantage encore puisqu'ils eussent contenu les portraits d'une
foule d'hommes, contemporains non de Gozzoli, mais de Swann, c'est-à-dire
postérieurs non plus seulement de quinze siècles
à la nativité, mais de quatre au peintre lui-même.
Il n'y avait pas selon Swann, dans ces cortèges, un seul
parisien de marque qui manquât, comme dans cet acte d'une
pièce de Sardou où, par amitié pour l'auteur
et la principale interprète, par mode aussi, toutes les
notabilités parisiennes, de célèbres médecins,
des hommes politiques, des avocats, vinrent pour s'amuser, chacun
un soir, figurer sur la scène. "Mais quel rapport
a-t-elle avec le jardin d'acclimatation ? - Tous ! - Quoi, vous
croyez qu'elle a un derrière bleu ciel comme les singes
? - Charles, vous êtes d'une inconvenance ! Non, je pensais
au mot que lui a dit le cynghalais. Racontez-le lui, c'est vraiment
un "beau mot". - C'est idiot. Vous savez que Mme Blatin
aime à interpeller tout le monde d'un air qu'elle croit
aimable et qui est surtout protecteur.
- Ce que nos bons voisins de la Tamise
appellent patronizing , interrompit Odette. - Elle est allée
dernièrement au jardin d'acclimatation où il y a
des noirs, des cynghalais, je crois, a dit ma femme, qui est beaucoup
plus forte en ethnographie que moi. - Allons, Charles, ne vous
moquez pas. - Mais je ne me moque nullement. Enfin, elle s'adresse
à un de ces noirs : "Bonjour, négro !"
- C'est un rien ! - En tous cas, ce qualificatif ne plut pas au
noir : "Moi négro, dit-il avec colère à
Mme Blatin, mais toi, chameau !" - Je trouve cela très
drôle ! J'adore cette histoire. N'est-ce pas que c'est "beau"
? On voit bien la mère Blatin : "Moi négro,
mais toi chameau !" Je manifestai un extrême désir
d'aller voir ces cynghalais dont l'un avait appelé Mme
Blatin : chameau. Ils ne m'intéressaient pas du tout. Mais
je pensais que pour aller au jardin d'acclimatation et en revenir
nous traverserions cette allée des acacias où j'avais
tant admiré Mme Swann, et que peut-être le mulâtre
ami de Coquelin, à qui je n'avais jamais pu me montrer
saluant Mme Swann, me verrait assis à côté
d'elle au fond d'une victoria.
Pendant ces minutes où Gilberte,
partie se préparer, n'était pas dans le salon avec
nous, M et Mme Swann se plaisaient à me découvrir
les rares vertus de leur fille. Et tout ce que j'observais semblait
prouver qu'ils disaient vrai ; je remarquais que, comme sa mère
me l'avait raconté, elle avait non seulement pour ses amies,
mais pour les domestiques, pour les pauvres, des attentions délicates,
longuement méditées, un désir de faire plaisir,
une peur de mécontenter, se traduisant par de petites choses
qui souvent lui donnaient beaucoup de mal. Elle avait fait un
ouvrage pour notre marchande des champs-élysées
et sortit par la neige pour le lui remettre elle-même et
sans un jour de retard. "Vous n'avez pas idée de ce
qu'est son coeur, car elle le cache", disait son père.
Si jeune, elle avait l'air bien plus raisonnable que ses parents.
Quand Swann parlait des grandes relations de sa femme, Gilberte
détournait la tête et se taisait, mais sans air de
blâme, car son père ne lui paraissait pas pouvoir
être l'objet de la plus légère critique. Un
jour que je lui avais parlé de Mlle Vinteuil, elle me dit
: - jamais je ne la connaîtrai, pour une raison, c'est qu'elle
n'était pas gentille pour son père, à ce
qu'on dit, elle lui faisait de la peine. Vous ne pouvez pas plus
comprendre cela que moi, n'est-ce pas, vous qui ne pourriez sans
doute pas plus survivre à votre papa que moi au mien, ce
qui est du reste tout naturel. Comment oublier jamais quelqu'un
qu'on aime depuis toujours ?
Et une fois qu'elle était plus
particulièrement câline avec Swann, comme je le lui
fis remarquer quand il fut loin : - oui, pauvre papa, c'est ces
jours-ci l'anniversaire de la mort de son père. Vous pouvez
comprendre ce qu'il doit éprouver, vous comprenez cela,
vous, nous sentons de même sur ces choses-là. Alors,
je tâche d'être moins méchante que d'habitude.
- Mais il ne vous trouve pas méchante, il vous trouve parfaite.
- Pauvre papa, c'est parce qu'il est trop bon.
Ses parents ne me firent pas seulement
l'éloge des vertus de Gilberte - cette même Gilberte
qui, même avant que je l'eusse jamais vue, m'apparaissait
devant une église, dans un paysage de l'Île-De-France,
et qui ensuite, m'évoquant non plus mes rêves, mais
mes souvenirs, était toujours devant la haie d'épines
roses, dans le raidillon que je prenais pour aller du côté
de Méséglise. Comme j'avais demandé à
Mme Swann, en m'efforçant de prendre le ton indifférent
d'un ami de la famille, curieux des préférences
d'une enfant, quels étaient parmi les camarades de Gilberte
ceux qu'elle aimait le mieux, Mme Swann me répondit : -
mais vous devez être plus avancé que moi dans ses
confidences, vous qui êtes le grand favori, le grand crack,
comme disent les anglais.
Sans doute dans ces coïncidences
tellement parfaites, quand la réalité se replie
et s'applique sur ce que nous avons si longtemps rêvé,
elle nous le cache entièrement, se confond avec lui, comme
deux figures égales et superposées qui n'en font
plus qu'une, alors qu'au contraire, pour donner à notre
joie toute sa signification, nous voudrions garder à tous
ces points de notre désir, dans le moment même où
nous y touchons - et pour être plus certain que ce soit
bien eux - le prestige d'être intangibles. Et la pensée
ne peut même pas reconstituer l'état ancien pour
le confronter au nouveau, car elle n'a plus le champ libre : la
connaissance que nous avons faite, le souvenir des premières
minutes inespérées, les propos que nous avons entendus,
sont là qui obstruent l'entrée de notre conscience
et commandent beaucoup plus les issues de notre mémoire
que celles de notre imagination, ils rétroagissent davantage
sur notre passé que nous ne sommes plus maîtres de
voir sans tenir compte d'eux, que sur la forme, restée
libre, de notre avenir. J'avais pu croire pendant des années
qu'aller chez Mme Swann était une vague chimère
que je n'atteindrais jamais ; après avoir passé
un quart d'heure chez elle, c'est le temps où je ne la
connaissais pas qui était devenu chimérique et vague
comme un possible que la réalisation d'un autre possible
a anéanti. Comment aurais-je encore pu rêver de la
salle à manger comme d'un lieu inconcevable, quand je ne
pouvais pas faire un mouvement dans mon esprit sans y rencontrer
les rayons infrangibles qu'émettait à l'infini derrière
lui, jusque dans mon passé le plus ancien, le homard à
l'américaine que je venais de manger ? Et Swann avait dû
voir, pour ce qui le concernait lui-même, se produire quelque
chose d'analogue : car cet appartement où il me recevait
pouvait être considéré comme le lieu où
étaient venus se confondre, et coïncider, non pas
seulement l'appartement idéal que mon imagination avait
engendré, mais un autre encore, celui que l'amour jaloux
de Swann, aussi inventif que mes rêves, lui avait si souvent
décrit, cet appartement commun à Odette et à
lui qui lui était apparu si inaccessible, tel soir où
Odette l'avait ramené avec Forcheville prendre de l'orangeade
chez elle ; et ce qui était venu s'absorber, pour lui,
dans le plan de la salle à manger où nous déjeunions,
c'était ce paradis inespéré où jadis
il ne pouvait sans trouble imaginer qu'il aurait dit à
leur maître d'hôtel ces mêmes mots : "Madame
est-elle prête ?" Que je lui entendais prononcer maintenant
avec une légère impatience mêlée de
quelque satisfaction d'amour-propre. Pas plus que ne le pouvait
sans doute Swann, je n'arrivais à connaître mon bonheur,
et quand Gilberte elle-même s'écriait : "Qu'est-ce
qui vous aurait dit que la petite fille que vous regardiez, sans
lui parler, jouer aux barres, serait votre grande amie chez qui
vous iriez tous les jours où cela vous plairait ?",
Elle parlait d'un changement que j'étais bien obligé
de constater du dehors, mais que je ne possédais pas intérieurement,
car il se composait de deux états que je ne pouvais, sans
qu'ils cessassent d'être distincts l'un de l'autre, réussir
à penser à la fois. Et pourtant cet appartement,
parce qu'il avait été si passionnément désiré
par la volonté de Swann, devait conserver pour lui quelque
douceur, si j'en jugeais par moi pour qui il n'avait pas perdu
tout mystère. Ce charme singulier dans lequel j'avais pendant
si longtemps supposé que baignait la vie des Swann, je
ne l'avais pas entièrement chassé de leur maison
en y pénétrant ; je l'avais fait reculer, dompté
qu'il était par cet étranger, ce paria que j'avais
été et à qui Mlle Swann avançait maintenant
gracieusement pour qu'il y prît place, un fauteuil délicieux,
hostile et scandalisé ; mais tout autour de moi, ce charme,
dans mon souvenir, je le perçois encore. Est-ce parce que,
ces jours où M et Mme Swann m'invitaient à déjeuner,
pour sortir ensuite avec eux et Gilberte, j'imprimais avec mon
regard - pendant que j'attendais seul - sur le tapis, sur les
bergères, sur les consoles, sur les paravents, sur les
tableaux, l'idée gravée en moi que Mme Swann, ou
son mari, ou Gilberte allaient entrer ? Est-ce parce que ces choses
ont vécu depuis dans ma mémoire à côté
des Swann et ont fini par prendre quelque chose d'eux ? Est-ce
que, sachant qu'ils passaient leur existence au milieu d'elles,
je faisais de toutes comme les emblèmes de leur vie particulière,
de leurs habitudes dont j'avais été trop longtemps
exclu pour qu'elles ne continuassent pas à me sembler étrangères
même quand on me fit la faveur de m'y mêler ? Toujours
est-il que chaque fois que je pense à ce salon que Swann
(sans que cette critique impliquât de sa part l'intention
de contrarier en rien les goûts de sa femme) trouvait si
disparate - parce que, tout conçu qu'il était encore
dans le goût moitié serre, moitié atelier
qui était celui de l'appartement où il avait connu
Odette, elle avait pourtant commencé à remplacer
dans ce fouillis nombre des objets chinois qu'elle trouvait maintenant
un peu "toc", bien "à côté",
par une foule de petits meubles tendus de vieilles soies Louis
Xvi (sans compter les chefs-d'oeuvre apportés par Swann
de l'hôtel du quai d'Orléans) -, il a au contraire
dans mon souvenir, ce salon composite, une cohésion, une
unité, un charme individuel que n'ont jamais même
les ensembles les plus intacts que le passé nous ait légués,
ni les plus vivants où se marque l'empreinte d'une personne
; car nous seuls pouvons, par la croyance qu'elles ont une existence
à elles, donner à certaines choses que nous voyons
une âme qu'elles gardent ensuite et qu'elles développent
en nous.
Toutes les idées que je m'étais
faites des heures, différentes de celles qui existent pour
les autres hommes, que passaient les Swann dans cet appartement
qui était pour le temps quotidien de leur vie ce que le
corps est pour l'âme, et qui devait en exprimer la singularité,
toutes ces idées étaient réparties, amalgamées
- partout également troublantes et indéfinissables
- dans la place des meubles, dans l'épaisseur des tapis,
dans l'orientation des fenêtres, dans le service des domestiques.
Quand, après le déjeuner, nous allions, au soleil,
prendre le café dans la grande baie du salon, tandis que
Mme Swann me demandait combien je voulais de morceaux de sucre
dans mon café, ce n'était pas seulement le tabouret
de soie qu'elle poussait vers moi qui dégageait, avec le
charme douloureux que j'avais perçu autrefois - sous l'épine
rose, puis à côté du massif de lauriers -
dans le nom de Gilberte, l'hostilité que m'avaient témoignée
ses parents et que ce petit meuble semblait avoir si bien sue
et partagée que je ne me sentais pas digne et que je me
trouvais un peu lâche d'imposer mes pieds à son capitonnage
sans défense ; une âme personnelle le reliait secrètement
à la lumière de deux heures de l'après-midi,
différente de ce qu'elle était partout ailleurs
dans le golfe où elle faisait jouer à nos pieds
ses flots d'or, parmi lesquels les canapés bleuâtres
et les vaporeuses tapisseries émergeaient comme des îles
enchantées ; et il n'était pas jusqu'au tableau
de Rubens accroché au-dessus de la cheminée qui
ne possédât lui aussi le même genre et presque
la même puissance de charme que les bottines à lacets
de M. Swann et ce manteau à pèlerine dont j'avais
tant désiré porter le pareil et que maintenant Odette
demandait à son mari de remplacer par un autre, pour être
plus élégant, quand je leur faisais l'honneur de
sortir avec eux. Elle allait s'habiller elle aussi, bien que j'eusse
protesté qu'aucune robe "de ville" ne vaudrait
à beaucoup près la merveilleuse robe de chambre
de crêpe de Chine ou de soie, vieux rose, cerise, rose Tiepolo,
blanche, mauve, verte, rouge, jaune unie ou à dessins,
dans laquelle Mme Swann avait déjeuné et qu'elle
allait ôter. Quand je disais qu'elle aurait dû sortir
ainsi, elle riait, par moquerie de mon ignorance ou plaisir de
mon compliment. Elle s'excusait de posséder tant de peignoirs
parce qu'elle prétendait qu'il n'y avait que là
dedans qu'elle se sentait bien et elle nous quittait pour aller
mettre une de ces toilettes souveraines qui s'imposaient à
tous, et entre lesquelles pourtant j'étais parfois appelé
à choisir celle que je préférais qu'elle
revêtît.
Au jardin d'acclimatation, que j'étais
fier, quand nous étions descendus de voiture, de m'avancer
à côté de Mme Swann ! Tandis que dans sa démarche
nonchalante elle laissait flotter son manteau, je jetais sur elle
des regards d'admiration auxquels elle répondait coquettement
par un long sourire. Maintenant si nous rencontrions l'un ou l'autre
des camarades, fille ou garçon, de Gilberte, qui nous saluait
de loin, j'étais à mon tour regardé par eux
comme un de ces êtres que j'avais tant enviés, un
de ces amis de Gilberte qui connaissaient sa famille et étaient
mêlés à l'autre partie de sa vie, celle qui
ne se passait pas aux Champs-élysées.
Souvent dans les allées du bois
ou du jardin d'acclimatation nous croisions, nous étions
salués par telle ou telle grande dame amie de Swann, qu'il
lui arrivait de ne pas voir et que lui signalait sa femme. "Charles,
vous ne voyez pas madame de Montmorency ?" Et Swann, avec
le sourire amical dû à une longue familiarité,
se découvrait pourtant largement avec une élégance
qui n'était qu'à lui. Quelquefois la dame s'arrêtait,
heureuse de faire à Mme Swann une politesse qui ne tirait
pas à conséquence et de laquelle on savait qu'elle
ne chercherait pas à profiter ensuite, tant Swann l'avait
habituée à rester sur la réserve. Elle n'en
avait pas moins pris toutes les manières du monde, et si
élégante et noble de port que fût la dame,
Mme Swann l'égalait toujours en cela ; arrêtée
un moment auprès de l'amie que son mari venait de rencontrer,
elle nous présentait avec tant d'aisance, Gilberte et moi,
gardait tant de liberté et de calme dans son amabilité,
qu'il eût été difficile de dire, de la femme
de Swann ou de l'aristocratique passante, laquelle des deux était
la grande dame. Le jour où nous étions allés
voir les Cynghalais, comme nous revenions, nous aperçûmes,
venant dans notre direction et suivie de deux autres qui semblaient
l'escorter, une dame âgée, mais encore belle, enveloppée
dans un manteau sombre et coiffée d'une petite capote attachée
sous le cou par deux brides. "Ah ! Voilà quelqu'un
qui va vous intéresser", me dit Swann. La vieille
dame, maintenant à trois pas, nous souriait avec une douceur
caressante. Swann se découvrit, Mme Swann s'abaissa en
une révérence et voulut baiser la main de la dame
pareille à un portrait de Winterhalter, qui la releva et
l'embrassa. "Voyons, voulez-vous mettre votre chapeau, vous",
dit-elle à Swann, d'une grosse voix un peu maussade, en
amie familière. "Je vais vous présenter à
son altesse impériale", me dit Mme Swann. Swann m'attira
un moment à l'écart pendant que Mme Swann causait
du beau temps et des animaux nouvellement arrivés au jardin
d'acclimatation, avec l'altesse. "C'est la princesse Mathilde,
me dit-il, vous savez, l'amie de Flaubert, de Sainte-beuve, de
Dumas. Songez, c'est la nièce de Napoléon ier !
Elle a été demandée en mariage par Napoléon
iii et par l'empereur de Russie. Ce n'est pas intéressant
? Parlez-lui un peu. Mais je voudrais qu'elle ne nous fît
pas rester une heure sur nos jambes." "J'ai rencontré
Taine qui m'a dit que la princesse était brouillée
avec lui, dit Swann. - Il s'est conduit comme un cauchon, dit-elle
d'une voix rude et en prononçant le mot comme si ç'avait
été le nom de l'évêque contemporain
de Jeanne d'Arc. Après l'article qu'il a écrit sur
l'empereur, je lui ai laissé une carte avec p.P.C."
J'éprouvais la surprise qu'on a en ouvrant la correspondance
de la duchesse d'Orléans, née princesse palatine.
Et, en effet, la princesse Mathilde, animée de sentiments
si français, les éprouvait avec une honnête
rudesse comme en avait l'Allemagne d'autrefois et qu'elle avait
héritée sans doute de sa mère wurtembergeoise.
Sa franchise un peu fruste et presque masculine, elle l'adoucissait,
dès qu'elle souriait, de langueur italienne. Et le tout
était enveloppé dans une toilette tellement second
empire que, bien que la princesse la portât seulement sans
doute par attachement aux modes qu'elle avait aimées, elle
semblait avoir eu l'intention de ne pas commettre une faute de
couleur historique et de répondre à l'attente de
ceux qui attendaient d'elle l'évocation d'une autre époque.
Je soufflai à Swann de lui demander si elle avait connu
Musset. "Très peu, monsieur, répondit-elle
d'un air qui faisait semblant d'être fâché,
et, en effet, c'était par plaisanterie qu'elle disait monsieur
à Swann, étant fort intime avec lui. Je l'ai eu
une fois à dîner. Je l'avais invité pour sept
heures. A sept heures et demie, comme il n'était pas là,
nous nous mîmes à table. Il arrive à huit
heures, me salue, s'assied, ne desserre pas les dents, part après
le dîner sans que j'aie entendu le son de sa voix. Il était
ivre-mort. Cela ne m'a pas beaucoup encouragée à
recommencer." Nous étions un peu àl'écart,
Swann et moi. "J'espère que cette petite séance
ne va pas se prolonger, me dit-il, j'ai mal à la plante
des pieds. Aussi je ne sais pas pourquoi ma femme alimente la
conversation. Après cela, c'est elle qui se plaindra d'être
fatiguée et moi je ne peux plus supporter ces stations
debout." Mme Swann, en effet, qui tenait le renseignement
de Mme Bontemps, était en train de dire à la princesse
que le gouvernement comprenant enfin sa goujaterie, avait décidé
de lui envoyer une invitation pour assister dans les tribunes
à la visite que le tsar Nicolas devait faire le surlendemain
aux invalides. Mais la princesse qui, malgré les apparences,
malgré le genre de son entourage composé surtout
d'artistes et d'hommes de lettres, était restée
au fond, et chaque fois qu'elle avait à agir, nièce
de Napoléon : "Oui, madame, je l'ai reçue ce
matin et je l'ai renvoyée au ministre qui doit l'avoir
à l'heure qu'il est. Je lui ai dit que je n'avais pas besoin
d'invitation pour aller aux invalides. Si le gouvernement désire
que j'y aille, ce ne sera pas dans une tribune, mais dans notre
caveau, où est le tombeau de l'empereur. Je n'ai pas besoin
de cartes pour cela. J'ai mes clefs. J'entre comme je veux. Le
gouvernement n'a qu'à me faire savoir s'il désire
que je vienne ou non. Mais si j'y vais, ce sera là ou pas
du tout." A ce moment nous fûmes salués, Mme
Swann et moi, par un jeune homme qui lui dit bonjour sans s'arrêter
et que je ne savais pas qu'elle connût : Bloch. Sur une
question que je lui posai, Mme Swann me dit qu'il lui avait été
présenté par Mme Bontemps, qu'il était attaché
au cabinet du ministre, ce que j'ignorais. Du reste, elle ne devait
pas l'avoir vu souvent - ou bien elle n'avait pas voulu citer
le nom, trouvé peut-être par elle peu "Chic",
de Bloch - car elle dit qu'il s'appelait M. Moreul. Je lui assurai
qu'elle confondait, qu'il s'appelait Bloch. La princesse redressa
une traîne qui se déroulait derrière elle
et que Mme Swann regardait avec admiration. "C'est justement
une fourrure que l'empereur de Russie m'avait envoyée,
dit la princesse, et comme j'ai été le voir tantôt,
je l'ai mise pour lui montrer que cela avait pu s'arranger en
manteau. - Il paraît que le prince Louis s'est engagé
dans l'armée russe, la princesse va être désolée
de ne plus l'avoir près d'elle, dit Mme Swann qui ne voyait
pas les signes d'impatience de son mari. - Il avait bien besoin
de cela ! Comme je lui ai dit : ce n'est pas une raison parce
que tu as eu un militaire dans ta famille", Répondit
la princesse, faisant, avec cette brusque simplicité, allusion
à Napoléon ier, Swann ne tenait plus en place. "Madame,
c'est moi qui vais faire l'altesse et vous demander la permission
de prendre congé, mais ma femme a été très
souffrante et je ne veux pas qu'elle reste davantage immobile."
Mme Swann refit la révérence et la princesse eut
pour nous tous un divin sourire qu'elle sembla amener du passé,
des grâces de sa jeunesse, des soirées de Compiègne
et qui coula intact et doux sur le visage tout à l'heure
grognon, puis elle s'éloigna suivie des deux dames d'honneur
qui n'avaient fait, à la façon d'interprètes,
de bonnes d'enfants, ou de gardes-malades, que ponctuer notre
conversation de phrases insignifiantes et d'explications inutiles.
"Vous devriez aller écrire votre nom chez elle, un
jour de cette semaine, me dit Mme Swann ; on ne corne pas de bristol
à toutes ces royautés , comme disent les anglais,
mais elle vous invitera si vous vous faites inscrire." Parfois
dans ces derniers jours d'hiver, nous entrions, avant d'aller
nous promener, dans quelqu'une des petites expositions qui s'ouvraient
alors et où Swann, collectionneur de marque, était
salué avec une particulière déférence
par les marchands de tableaux chez qui elles avaient lieu. Et
par ces temps encore froids, mes anciens désirs de partir
pour le Midi et Venise étaient réveillés
par ces salles où un printemps déjà avancé
et un soleil ardent mettaient des reflets violacés sur
les Alpilles roses et donnaient la transparence foncée
de l'émeraude au grand canal. S'il faisait mauvais, nous
allions au concert ou au théâtre et goûter
ensuite dans un "thé". Dès que Mme Swann
voulait me dire quelque chose qu'elle désirait que les
personnes des tables voisines ou même les garçons
qui servaient ne comprissent pas, elle me le disait en anglais
comme si c'eût été un langage connu de nous
deux seulement. Or tout le monde savait l'anglais, moi seul je
ne l'avais pas encore appris et étais obligé de
le dire à Mme Swann pour qu'elle cessât de faire
sur les personnes qui buvaient le thé ou sur celles qui
l'apportaient des réflexions que je devinais désobligeantes
sans que j'en comprisse, ni que l'individu visé en perdît,
un seul mot.
Une fois, à propos d'une matinée
théâtrale, Gilberte me causa un étonnement
profond. C'était justement le jour dont elle m'avait parlé
d'avance et où tombait l'anniversaire de la mort de son
grand-père. Nous devions, elle et moi, aller entendre avec
son institutrice les fragments d'un opéra et Gilberte s'était
habillée dans l'intention de se rendre à cette exécution
musicale, gardant l'air d'indifférence qu'elle avait l'habitude
de montrer pour la chose que nous devions faire, disant que ce
pourrait être n'importe quoi pourvu que cela me plût
et fût agréable à ses parents. Avant le déjeuner,
sa mère nous prit à part pour lui dire que cela
ennuyait son père de nous voir aller au concert ce jour-là.
Je trouvai que c'était trop naturel. Gilberte resta impassible
mais devint pâle d'une colère qu'elle ne put cacher,
et ne dit plus un mot. Quand M. Swann revint, sa femme l'emmena
à l'autre bout du salon et lui parla à l'oreille.
Il appela Gilberte et la prit à part dans la pièce
à côté. On entendit des éclats de voix.
Je ne pouvais cependant pas croire que Gilberte, si soumise, si
tendre, si sage, résistât à la demande de
son père, un jour pareil et pour une cause si insignifiante.
Enfin Swann sortit en lui disant : - tu sais ce que je t'ai dit.
Maintenant, fais ce que tu voudras.
La figure de Gilberte resta contractée
pendant tout le déjeuner, après lequel nous allâmes
dans sa chambre. Puis tout d'un coup, sans une hésitation
et comme si elle n'en avait eu à aucun moment : "Deux
heures ! S'écria-t-elle, mais vous savez que le concert
commence à deux heures et demie." Et elle dit à
son institutrice de se dépêcher.
- Mais, lui dis-je, est-ce que cela
n'ennuie pas votre père ?
- Pas le moins du monde.
- Cependant, il avait peur que cela
ne semble bizarre à cause de cet anniversaire.
- Qu'est-ce que cela peut me faire,
ce que les autres pensent ? Je trouve ça grotesque de s'occuper
des autres dans les choses de sentiment. On sent pour soi, pas
pour le public. Mademoiselle qui a peu de distractions se fait
une fête d'aller à ce concert, je ne vais pas l'en
priver pour faire plaisir au public.
Et elle prit son chapeau.
- Mais, Gilberte, lui dis-je en lui
prenant le bras, ce n'est pas pour faire plaisir au public, c'est
pour faire plaisir à votre père.
- Vous n'allez pas me faire d'observations,
j'espère, me cria-t-elle d'une voix dure, en se dégageant
vivement.
Faveur plus précieuse encore
que de m'emmener avec eux au jardin d'acclimatation ou au concert,
les Swann ne m'excluaient même pas de leur amitié
avec Bergotte, laquelle avait été à l'origine
du charme que je leur avais trouvé quand, avant même
de connaître Gilberte, je pensais que son intimité
avec le divin vieillard eût fait d'elle pour moi la plus
passionnante des amies, si le dédain que je devais lui
inspirer ne m'eût pas interdit l'espoir qu'elle m'emmenât
jamais avec lui visiter les villes qu'il aimait. Or, un jour,
Mme Swann m'invita à un grand déjeuner. Je ne savais
pas quels devaient être les convives. En arrivant, je fus,
dans le vestibule, déconcerté par un incident qui
m'intimida. Mme Swann manquait rarement d'adopter les usages qui
passent pour élégants pendant une saison et, ne
parvenant pas à se maintenir, sont bientôt abandonnés
(comme beaucoup d'années auparavant elle avait eu son hansom
cab , ou faisait imprimer sur une invitation à déjeuner
que c'était to meet un personnage plus ou moins important).
Souvent ces usages n'avaient rien de mystérieux et n'exigeaient
pas d'initiation. C'est ainsi que, mince innovation de ces années-là
et importée d'Angleterre, Odette avait fait faire à
son mari des cartes où le nom de Charles Swann était
précédé de "mr". Après la
première visite que je lui avais faite, Mme Swann avait
corné chez moi un de ces "cartons" comme elle
disait. Jamais personne ne m'avait déposé de cartes
; je ressentis tant de fierté, d'émotion, de reconnaissance,
que, réunissant tout ce que je possédais d'argent,
je commandais une superbe corbeille de camélias et l'envoyai
à Mme Swann. Je suppliai mon père d'aller mettre
une carte chez elle, mais de s'en faire vite graver d'abord où
son nom fût précédé de "mr".
Il n'obéit à aucune de mes deux prières,j'en
fus désespéré pendant quelques jours, et
me demandai ensuite s'il n'avait pas eu raison. Mais l'usage du
"mr", s'il était inutile, était clair.
Il n'en était pas ainsi d'un autre qui, le jour de ce déjeuner,
me fut révélé, mais non pourvu de signification.
Au moment où j'allais passer de l'antichambre dans le salon,
le maître d'hôtel me remit une enveloppe mince et
longue sur laquelle mon nom était écrit. Dans ma
surprise je le remerciai, cependant je regardais l'enveloppe.
Je ne savais pas plus ce que j'en devais faire qu'un étranger,
d'un de ces petits instruments que l'on donne aux convives dans
les dîners chinois. Je vis qu'elle était fermée,
je craignis d'être indiscret en l'ouvrant tout de suite
et je la mis dans ma poche d'un air entendu. Mme Swann m'avait
écrit quelques jours auparavant de venir déjeuner
"en petit comité". Il y avait pourtant seize
personnes, parmi lesquelles j'ignorais absolument que se trouvât
Bergotte. Mme Swann qui venait de me "nommer", comme
elle disait, à plusieurs d'entre elles, tout à coup,
à la suite de mon nom, de la même façon qu'elle
venait de le dire (et comme si nous étions seulement deux
invités du déjeuner qui devaient être chacun
également contents de connaître l'autre), prononça
le nom du doux chantre aux cheveux blancs. Ce nom de Bergotte
me fit tressauter comme le bruit d'un revolver qu'on aurait déchargé
sur moi, mais instinctivement, pour faire bonne contenance, je
saluai ; devant moi, comme ces prestidigitateurs qu'on aperçoit
intacts et en redingote dans la poussière d'un coup de
feu d'où s'envole une colombe, mon salut m'était
rendu par un homme jeune, rude, petit, râblé et myope,
à nez rouge en forme de coquille de colimaçon et
à barbiche noire. J'étais mortellement triste, car
ce qui venait d'être réduit en poudre, ce n'était
pas seulement le langoureux vieillard, dont il ne restait plus
rien, c'était aussi la beauté d'une oeuvre immense
que j'avais pu loger dans l'organisme défaillant et sacré
que j'avais, comme un temple, construit expressément pour
elle, mais à laquelle aucune place n'était réservée
dans le corps trapu, rempli de vaisseaux, d'os, de ganglions,
du petit homme à nez camus et à barbiche noire qui
était devant moi. Tout le Bergotte que j'avais lentement
et délicatement élaboré moi-même, goutte
à goutte, comme une stalactite, avec la transparente beauté
de ses livres, ce Bergotte-là se trouvait d'un seul coup
ne plus pouvoir être d'aucun usage,du moment qu'il fallait
conserver le nez en colimaçon et utiliser la barbiche noire,
- comme n'est plus bonne à rien la solution que nous avions
trouvée pour un problème dont nous avions lu incomplètement
la donnée et sans tenir compte que le total devait faire
un certain chiffre. Le nez et la barbiche étaient des éléments
aussi inéluctables, et d'autant plus gênants que,
me forçant à réédifier entièrement
le personnage de Bergotte, ils semblaient encore impliquer, produire,
sécréter incessamment un certain genre d'esprit
actif et satisfait de soi, ce qui n'était pas de jeu, car
cet esprit-là n'avait rien à voir avec la sorte
d'intelligence répandue dans ces livres, si bien connus
de moi et que pénétrait une douce et divine sagesse.
En partant d'eux, je ne serais jamais arrivé à ce
nez en colimaçon ; mais en partant de ce nez, qui n'avait
pas l'air de s'en inquiéter, faisait cavalier seul et "fantaisie",
j'allais dans une tout autre direction que l'oeuvre de Bergotte,
j'aboutirais, semblait-il, à quelque mentalité d'ingénieur
pressé, de la sorte de ceux qui quand on les salue croient
comme il faut de dire : "Merci et vous" avant qu'on
leur ait demandé de leurs nouvelles et, si on leur déclare
qu'on a été enchanté de faire leur connaissance,
répondent par une abréviation qu'ils se figurent
bien portée, intelligente et moderne en ce qu'elle évite
de perdre en de vaines formules un temps précieux : "Également".
Sans doute, les noms sont des dessinateurs fantaisistes, nous
donnant des gens et des pays des croquis si peu ressemblants que
nous éprouvons souvent une sorte de stupeur quand nous
avons devant nous, au lieu du monde imaginé, le monde visible
(qui d'ailleurs n'est pas le monde vrai, nos sens ne possédant
pas beaucoup plus le don de la ressemblance que l'imagination,
si bien que les dessins enfin approximatifs qu'on peut obtenir
de la réalité sont au moins aussi différents
du monde vu que celui-ci l'était du monde imaginé).
Mais pour Bergotte la gêne du nom préalable n'était
rien auprès de celle que me causait l'oeuvre connue, à
laquelle j'étais obligé d'attacher, comme après
un ballon, l'homme à barbiche sans savoir si elle garderait
la force de s'élever. Il semblait bien pourtant que ce
fût lui qui eût écrit les livres que j'avais
tant aimés, car Mme Swann ayant cru devoir lui dire mon
goût pour l'un d'eux, il ne montra nul étonnement
qu'elle en eût fait part à lui plutôt qu'à
un autre convive, et ne sembla pas voir là l'effet d'une
méprise ; mais, emplissant la redingote qu'il avait mise
en l'honneur de tous ces invités, d'un corps avide du déjeuner
prochain, ayant son attention occupée d'autres réalités
importantes, ce ne fut que comme à un épisode révolu
de sa vie antérieure, et comme si on avait fait allusion
à un costume du duc de Guise qu'il eût mis une certaine
année à un bal costumé, qu'il sourit en se
reportant à l'idée de ses livres, lesquels aussitôt
déclinèrent pour moi (entraînant dans leur
chute toute la valeur du beau, de l'univers, de la vie) jusqu'à
n'avoir été que quelque médiocre divertissement
d'homme à barbiche. Je me disais qu'il avait dû s'y
appliquer, mais que, s'il avait vécu dans une île
entourée par des bancs d'huîtres perlières,
il se fût, à la place, livré avec succès
au commerce des perles. Son oeuvre ne me semblait plus aussi inévitable.
Et alors je me demandais si l'originalité prouve vraiment
que les grands écrivains soient des dieux régnant
chacun dans un royaume qui n'est qu'à lui, ou bien s'il
n'y a pas dans tout cela un peu de feinte, si les différences
entre les oeuvres ne seraient pas le résultat du travail,
plutôt que l'expression d'une différence radicale
d'essence entre les diverses personnalités.
Cependant on était passé
à table. A côté de mon assiette je trouvai
un oeillet dont la tige était enveloppée dans du
papier d'argent. Il m'embarrassa moins que n'avait fait l'enveloppe
remise dans l'antichambre et que j'avais complètement oubliée.
L'usage, pourtant aussi nouveau pour moi, me parut plus intelligible
quand je vis tous les convives masculins s'emparer d'un oeillet
semblable qui accompagnait leur couvert et l'introduire dans la
boutonnière de leur redingote. Je fis comme eux avec cet
air naturel d'un libre penseur dans une église,lequel ne
connaît pas la messe, mais se lève quand tout le
monde se lève et se met à genoux un peu après
que tout le monde s'est mis à genoux. Un autre usage inconnu
et moins éphémère me déplut davantage.
De l'autre côté de mon assiette il y en avait une
plus petite remplie d'une matière noirâtre que je
ne savais pas être du caviar. J'étais ignorant de
ce qu'il fallait en faire, mais résolu à n'en pas
manger. Bergotte n'était pas placé loin de moi,
j'entendais parfaitement ses paroles. Je compris alors l'impression
de M. De Norpois. Il avait en effet un organe bizarre ; rien n'altère
autant les qualités matérielles de la voix que de
contenir de la pensée : la sonorité des diphtongues,
l'énergie des labiales, en sont influencées. La
diction l'est aussi. La sienne me semblait entièrement
différente de sa manière d'écrire, et même
les choses qu'il disait, de celles qui remplissent ses ouvrages.
Mais la voix sort d'un masque sous lequel elle ne suffit pas à
nous faire reconnaître d'abord un visage que nous avons
vu à découvert dans le style. Dans certains passages
de la conversation où Bergotte avait l'habitude de se mettre
à parler d'une façon qui ne paraissait pas affectée
et déplaisante qu'à M. De Norpois, j'ai été
long à découvrir une exacte correspondance avec
les parties de ses livres où sa forme devenait si poétique
et musicale. Alors il voyait dans ce qu'il disait une beauté
plastique indépendante de la signification des phrases
et, comme la parole humaine est en rapport avec l'âme, mais
sans l'exprimer comme fait le style, Bergotte avait l'air de parler
presque à contresens, psalmodiant certains mots et, s'il
poursuivait au-dessous d'eux une seule image, les filant sans
intervalle comme un même son, avec une fatigante monotonie.
De sorte qu'un débit prétentieux, emphatique et
monotone était le signe de la qualité esthétique
de ses propos et l'effet, dans sa conversation, de ce même
pouvoir qui produisait dans ses livres la suite des images et
l'harmonie. J'avais eu d'autant plus de peine à m'en apercevoir
d'abord que ce qu'il disait à ces moments-là, précisément
parce que c'était vraiment de Bergotte, n'avait pas l'air
d'être du Bergotte. C'était un foisonnement d'idées
précises, non incluses dans ce "Genre Bergotte"
que beaucoup de chroniqueurs s'étaient approprié
; et cette dissemblance était probablement - vu d'une façon
trouble à travers la conversation, comme une image derrière
un verre fumé - un autre aspect de ce fait que, quand on
lisait une page de Bergotte, elle n'était jamais ce qu'aurait
écrit n'importe lequel de ces plats imitateurs qui pourtant,
dans le journal et dans le livre, ornaient leur prose de tant
d'images et de pensées "à la Bergotte".
Cette différence dans le style venait de ce que "le
Bergotte" était avant tout quelque élément
précieux et vrai, caché au coeur de chaque chose,
puis extrait d'elle par ce grand écrivain grâce à
son génie, extraction qui était le but du doux chantre,
et non pas de faire du Bergotte. A vrai dire il en faisait malgré
lui puisqu'il était Bergotte et qu'en ce sens chaque nouvelle
beauté de son oeuvre était la petite quantité
de Bergotte enfouie dans une chose et qu'il en avait tirée.
Mais si par là chacune de ces beautés était
apparentée avec les autres et reconnaissable, elle restait
cependant particulière, comme la découverte qui
l'avait mise à jour ; nouvelle, par conséquent différente
de ce qu'on appelait le genre Bergotte qui était une vague
synthèse des Bergotte déjà trouvés
et rédigés par lui, lesquels ne permettaient nullement
à des hommes sans génie d'augurer ce qu'il découvrirait
ailleurs. Il en est ainsi pour tous les grands écrivains,
la beauté de leurs phrases est imprévisible, comme
est celle d'une femme qu'on ne connaît pas encore ; elle
est création puisqu'elle s'applique à un objet extérieur
auquel ils pensent - et non à soi - et qu'ils n'ont pas
encore exprimé. Un auteur de mémoires d'aujourd'hui,
voulant, sans trop en avoir l'air, faire du Saint-simon, pourra
à la rigueur écrire la première ligne du
portrait de Villars : "C'était un assez grand homme
brun... Avec une physionomie vive, ouverte, sortante", mais
quel déterminisme pourra lui faire trouver la seconde ligne
qui commence par : "Et véritablement un peu folle"
? La vraie variété est dans cette plénitude
d'éléments réels et inattendus, dans le rameau
chargé de fleurs bleues qui s'élance, contre toute
attente, de la haie printanière qui semblait déjà
comble, tandis que l'imitation purement formelle de la variété
(et on pourrait raisonner de même pour toutes les autres
qualités du style) n'est que vide et uniformité,
c'est-à-dire ce qui est le plus opposé à
la variété, et ne peut chez les imitateurs en donner
l'illusion et en rappeler le souvenir que pour celui qui ne l'a
pas comprise chez les maîtres. Aussi - de même que
la diction de Bergotte eût sans doute charmé si lui-même
n'avait été que quelque amateur récitant
du prétendu Bergotte, au lieu qu'elle était liée
à la pensée de Bergotte en travail et en action
par des rapports vitaux que l'oreille ne dégageait pas
immédiatement, - de même c'était parce que
Bergotte appliquait cette pensée avec précision
à la réalité qui lui plaisait que son langage
avait quelque chose de positif, de trop nourrissant, qui décevait
ceux qui s'attendaient à l'entendre parler seulement de
"l'éternel torrent des apparences" et des "mystérieux
frissons de la beauté". Enfin la qualité toujours
rare et neuve de ce qu'il écrivait se traduisait dans sa
conversation par une façon si subtile d'aborder une question,
en négligeant tous ses aspects déjà connus,
qu'il avait l'air de la prendre par un petit côté,
d'être dans le faux, de faire du paradoxe, et qu'ainsi ses
idées semblaient le plus souvent confuses, chacun appelant
idées claires celles qui sont au même degré
de confusion que les siennes propres. D'ailleurs toute nouveauté
ayant pour condition l'élimination préalable du
poncif auquel nous étions habitués et qui nous semblait
la réalité même, toute conversation neuve,
aussi bien que toute peinture, toute musique originales, paraîtra
toujours alambiquée et fatigante. Elle repose sur des figures
auxquelles nous ne sommes pas accoutumés, le causeur nous
paraît ne parler que par métaphores, ce qui lasse
et donne l'impression d'un manque de vérité. (Au
fond, les anciennes formes de langage avaient été
autrefois, elles aussi, des images difficiles à suivre,
quand l'auditeur ne connaissait pas encore l'univers qu'elles
peignaient. Mais depuis longtemps on se figure que c'était
l'univers réel, on se repose sur lui.) Aussi quand Bergotte,
ce qui semble pourtant bien simple aujourd'hui, disait de Cottard
que c'était un ludion qui cherchait son équilibre,
et de Brichot que "plus encore qu'à Mme Swann le soin
de sa coiffure lui donnait de la peine, parce que, doublement
préoccupé de son profil et de sa réputation,
il fallait à tout moment que l'ordonnance de sa chevelure
lui donnât l'air à la fois d'un lion et d'un philosophe",
on éprouvait vite de la fatigue et on eût voulu reprendre
pied sur quelque chose de plus concret, disait-on, pour signifier
de plus habituel. Les paroles méconnaissables sorties du
masque que j'avais sous les yeux, c'était bien à
l'écrivain que j'admirais qu'il fallait les rapporter,
elles n'auraient pas su s'insérer dans ses livres à
la façon d'un puzzle qui s'encadre entre d'autres, elles
étaient dans un autre plan et nécessitaient une
transposition moyennant laquelle, un jour que je me répétais
des phrases que j'avais entendu dire à Bergotte, j'y retrouvai
toute l'armature de son style écrit, dont je pus reconnaître
et nommer les différentes pièces dans ce discours
parlé qui m'avait paru si différent. A un point
de vue plus accessoire, la façon spéciale, un peu
trop minutieuse et intense, qu'il avait de prononcer certains
mots, certains adjectifs qui revenaient souvent dans sa conversation
et qu'il ne disait pas sans une certaine emphase, faisant ressortir
toutes leurs syllabes et chanter la dernière (comme pour
le mot "visage" qu'il substituait toujours au mot "figure"
et à qui il ajoutait un grand nombre de v , d' s , de g
, qui semblaient tous exploser de sa main ouverte à ces
moments), correspondait exactement à la belle place où
dans sa prose il mettait ces mots aimés en lumière,
précédés d'une sorte de marge et composés
de telle façon dans le nombre total de la phrase, qu'on
était obligé, sous peine de faire une faute de mesure,
d'y faire compter toute leur "quantité". Pourtant,
on ne retrouvait pas dans le langage de Bergotte certain éclairage
qui dans ses livres, comme dans ceux de quelques autres auteurs,
modifie souvent dans la phrase écrite l'apparence des mots.
C'est sans doute qu'il vient de grandes profondeurs et n'amène
pas ses rayons jusqu'à nos paroles dans les heures où,
ouverts aux autres par la conversation, nous sommes dans une certaine
mesure fermés à nous-même. A cet égard,
il y avait plus d'intonations, plus d'accent, dans ses livres
que dans ses propos : accent indépendant de la beauté
du style, que l'auteur lui-même n'a pas perçu sans
doute, car il n'est pas séparable de sa personnalité
la plus intime. C'est cet accent qui, aux moments où dans
ses livres Bergotte était entièrement naturel, rythmait
les mots souvent alors fort insignifiants qu'il écrivait.
Cet accent n'est pas noté dans le texte, rien ne l'y indique
et pourtant il s'ajoute de lui-même aux phrases, on ne peut
pas les dire autrement, il est ce qu'il y avait de plus éphémère
et pourtant de plus profond chez l'écrivain, et c'est cela
qui portera témoignage sur sa nature, qui dira si, malgré
toutes les duretés qu'il a exprimées, il était
doux, malgré toutes les sensualités, sentimental.
Certaines particularités d'élocution
qui existaient à l'état de faibles traces dans la
conversation de Bergotte ne lui appartenaient pas en propre, car
quand j'ai connu plus tard ses frères et ses soeurs, je
les ai retrouvées chez eux bien plus accentuées.
C'était quelque chose de brusque et de rauque dans les
derniers mots d'une phrase gaie, quelque chose d'affaibli et d'expirant
à la fin d'une phrase triste. Swann, qui avait connu le
maître quand il était enfant, m'a dit qu'alors on
entendait chez lui, tout autant que chez ses frères et
soeurs, ces inflexions en quelque sorte familiales, tour à
tour cris de violente gaieté et murmures d'une lente mélancolie,
et que dans la salle où ils jouaient tous ensemble il faisait
sa partie mieux qu'aucun, dans leurs concerts successivement assourdissants
et languides. Si particulier qu'il soit, tout ce bruit qui s'échappe
des êtres est fugitif et ne leur survit pas. Mais il n'en
fut pas ainsi de la prononciation de la famille Bergotte. Car
s'il est difficile de comprendre jamais, même dans les maîtres
chanteurs , comment un artiste peut inventer la musique en écoutant
gazouiller les oiseaux, pourtant Bergotte avait transposé
et fixé dans sa prose cette façon de traîner
sur des mots qui se répètent en clameurs de joie
ou qui s'égouttent en tristes soupirs. Il y a dans ses
livres telles terminaisons de phrases où l'accumulation
des sonorités se prolonge, comme aux derniers accords d'une
ouverture d'opéra qui ne peut pas finir et redit plusieurs
fois sa suprême cadence avant que le chef d'orchestre pose
son bâton, dans lesquelles je retrouvai plus tard un équivalent
musical de ces cuivres phonétiques de la famille Bergotte.
Mais pour lui, à partir du moment où il les transporta
dans ses livres, il cessa inconsciemment d'en user dans son discours.
Du jour où il avait commencé d'écrire et,
à plus forte raison, plus tard, quand je le connus, sa
voix s'en était désorchestrée pour toujours.
Ces jeunes Bergotte - le futur écrivain
et ses frères et soeurs - n'étaient sans doute pas
supérieurs, au contraire, à des jeunes gens plus
fins, plus spirituels, qui trouvaient les Bergotte bien bruyants,
voire un peu vulgaires, agaçants dans leurs plaisanteries
qui caractérisaient le "Genre" moitié
prétentieux, moitié bêta, de la maison. Mais
le génie, même le grand talent, vient moins d'éléments
intellectuels et d'affinement social supérieurs à
ceux d'autrui, que de la faculté de les transformer, de
les transposer. Pour faire chauffer un liquide avec une lampe
électrique, il ne s'agit pas d'avoir la plus forte lampe
possible, mais une dont le courant puisse cesser d'éclairer,
être dérivé et donner, au lieu de lumière,
de la chaleur. Pour se promener dans les airs, il n'est pas nécessaire
d'avoir l'automobile la plus puissante, mais une automobile qui,
ne continuant pas de courir à terre et coupant d'une verticale
la ligne qu'elle suivait, soit capable de convertir en force ascensionnelle
sa vitesse horizontale. De même ceux qui produisent des
oeuvres géniales ne sont pas ceux qui vivent dans le milieu
le plus délicat, qui ont la conversation la plus brillante,
la culture la plus étendue, mais ceux qui ont eu le pouvoir,
cessant brusquement de vivre pour eux-mêmes, de rendre leur
personnalité pareille à un miroir, de telle sorte
que leur vie, si médiocre d'ailleurs qu'elle pouvait être
mondainement et même, dans un certain sens, intellectuellement
parlant, s'y reflète, le génie consistant dans le
pouvoir réfléchissant et non dans la qualité
intrinsèque du spectacle reflété. Le jour
où le jeune Bergotte put montrer au monde de ses lecteurs
le salon de mauvais goût où il avait passé
son enfance et les causeries pas très drôles qu'il
y tenait avec ses frères, ce jour-là il monta plus
haut que les amis de sa famille, plus spirituels et plus distingués
: ceux-ci dans leurs belles rolls-royce pourraient rentrer chez
eux en témoignant un peu de mépris pour la vulgarité
des Bergotte ; mais lui, de son modeste appareil qui venait enfin
de "Décoller", il les survolait.
C'était, non plus avec des membres
de sa famille, mais avec certains écrivains de son temps
que d'autres traits de son élocution lui étaient
communs. De plus jeunes qui commençaient à le renier
et prétendaient n'avoir aucune parenté intellectuelle
avec lui, la manifestaient sans le vouloir en employant les mêmes
adverbes, les mêmes prépositions qu'il répétait
sans cesse, en construisant les phrases de la même manière,
en parlant sur le même ton amorti, ralenti, par réaction
contre le langage éloquent et facile d'une génération
précédente. Peut-être ces jeunes gens - on
en verra qui étaient dans ce cas - n'avaient- ils pas connu
Bergotte. Mais sa façon de penser, inoculée en eux,
y avait développé ces altérations de la syntaxe
et de l'accent qui sont en relation nécessaire avec l'originalité
intellectuelle. Relation qui demande à être interprétée
d'ailleurs. Ainsi Bergotte, s'il ne devait rien à personne
dans sa façon d'écrire, tenait sa façon de
parler d'un de ses vieux camarades, merveilleux causeur dont il
avait subi l'ascendant, qu'il imitait sans le vouloir dans la
conversation, mais qui, lui, étant moins doué, n'avait
jamais écrit de livres vraiment supérieurs. De sorte
que, si l'on s'en était tenu à l'originalité
du débit, Bergotte eût été étiqueté
disciple, écrivain de seconde main, alors que, influencé
par son ami dans le domaine de la causerie, il avait été
original et créateur comme écrivain. Sans doute
encore pour se séparer de la précédente génération,
trop amie des abstractions, des grands lieux communs, quand Bergotte
voulait dire du bien d'un livre, ce qu'il faisait valoir, ce qu'il
citait c'était toujours quelque scène faisant image,
quelque tableau sans signification rationnelle. "Ah ! Si
! Disait-il, c'est bien ! Il y a une petite fille en châle
orange, ah ! C'est bien", ou encore : "Oh ! Oui, il
y a un passage où il y a un régiment qui traverse
une ville, ah ! Oui, c'est bien !" Pour le style, il n'était
pas tout à fait de son temps (et restait du reste fort
exclusivement de son pays, il détestait Tolstoï, George
Eliot, Ibsen et Dostoïevski), car le mot qui revenait toujours
quand il voulait faire l'éloge d'un style, c'était
le mot "doux". "Si, j'aime tout de même mieux
le Chateaubriand d' Atala que celui de Rancé , il me semble
que c'est plus doux." Il disait ce mot-là comme un
médecin à qui un malade assure que le lait lui fait
mal à l'estomac et qui répond : "C'est pourtant
bien doux." Et il est vrai qu'il y avait dans le style de
Bergotte une sorte d'harmonie pareille à celle pour laquelle
les anciens donnaient à certains de leurs orateurs des
louanges dont nous concevons difficilement la nature, habitués
que nous sommes à nos langues modernes où on ne
cherche pas ce genre d'effets.
Il disait aussi, avec un sourire timide,
de pages de lui pour lesquelles on lui déclarait son admiration
: "Je crois que c'est assez vrai, c'est assez exact, cela
peut être utile", mais simplement par modestie, comme
une femme à qui on dit que sa robe, ou sa fille, est ravissante,
répond, pour la première : "Elle est commode",
pour la seconde : "Elle a un bon caractère".
Mais l'instinct du constructeur était trop profond chez
Bergotte pour qu'il ignorât que la seule preuve qu'il avait
bâti utilement et selon la vérité, résidait
dans la joie que son oeuvre lui avait donnée, à
lui d'abord, et aux autres ensuite. Seulement, bien des années
plus tard, quand il n'eut plus de talent, chaque fois qu'il écrivit
quelque chose dont il n'était pas content, pour ne pas
l'effacer comme il aurait dû, pour le publier, il se répéta,
à soi-même cette fois : "Malgré tout,
c'est assez exact, cela n'est pas inutile à mon pays."
De sorte que la phrase murmurée jadis devant ses admirateurs
par une ruse de sa modestie, le fut, à la fin, dans le
secret de son coeur, par les inquiétudes de son orgueil.
Et les mêmes mots qui avaient servi à Bergotte d'excuse
superflue pour la valeur de ses premières oeuvres, lui
devinrent comme une inefficace consolation de la médiocrité
des dernières.
Une espèce de sévérité
de goût qu'il avait, de volonté de n'écrire
jamais que des choses dont il pût dire : "C'est doux",
et qui l'avait fait passer tant d'années pour un artiste
stérile, précieux, ciseleur de riens, était
au contraire le secret de sa force, car l'habitude fait aussi
bien le style de l'écrivain que le caractère de
l'homme, et l'auteur qui s'est plusieurs fois contenté
d'atteindre dans l'expression de sa pensée à un
certain agrément, pose ainsi pour toujours les bornes de
son talent, comme, en cédant souvent au plaisir, à
la paresse, à la peur de souffrir, on dessine soi-même,
sur un caractère où la retouche finit par n'être
plus possible, la figure de ses vices et les limites de sa vertu.
Si, pourtant, malgré tant de
correspondances que je perçus dans la suite entre l'écrivain
et l'homme, je n'avais pas cru au premier moment, chez Mme Swann,
que ce fût Bergotte, que ce fût l'auteur de tant de
livres divins qui se trouvât devant moi, peut-être
n'avais-je pas eu absolument tort, car lui-même (au vrai
sens du mot) ne le "croyait" pas non plus. Il ne le
croyait pas puisqu'il montrait un grand empressement envers des
gens du monde (sans être d'ailleurs snob), envers des gens
de lettres, des journalistes, qui lui étaient bien inférieurs.
Certes, maintenant il avait appris par le suffrage des autres
qu'il avait du génie, à côté de quoi
la situation dans le monde et les positions officielles ne sont
rien. Il avait appris qu'il avait du génie, mais il ne
le croyait pas puisqu'il continuait à simuler la déférence
envers des écrivains médiocres pour arriver à
être prochainement académicien, alors que l'académie
ou le faubourg Saint-germain n'ont pas plus à voir avec
la part de l'esprit éternel, laquelle est l'auteur des
livres de Bergotte, qu'avec le principe de causalité ou
l'idée de Dieu. Cela il le savait aussi, comme un kleptomane
sait inutilement qu'il est mal de voler. Et l'homme à barbiche
et à nez en colimaçon avait des ruses de gentleman
voleur de fourchettes, pour se rapprocher du fauteuil académique
espéré, de telle duchesse qui disposait de plusieurs
voix dans les élections, mais de s'en rapprocher en tâchant
qu'aucune personne qui eût estimé que c'était
un vice de poursuivre un pareil but, pût voir son manège.
Il n'y réussissait qu'à demi, on entendait alterner
avec les propos du vrai Bergotte ceux du Bergotte égoïste,
ambitieux et qui ne pensait qu'à parler de tels gens puissants,
nobles ou riches, pour se faire valoir, lui qui dans ses livres,
quand il était vraiment lui-même, avait si bien montré,
pur comme celui d'une source, le charme des pauvres.
Quant à ces autres vices auxquels
avait fait allusion M. De Norpois, à cet amour à
demi incestueux qu'on disait même compliqué d'indélicatesse
en matière d'argent, s'ils contredisaient d'une façon
choquante la tendance de ses derniers romans, pleins d'un souci
si scrupuleux, si douloureux, du bien, que les moindres joies
de leurs héros en étaient empoisonnées et
que pour le lecteur même il s'en dégageait un sentiment
d'angoisse à travers lequel l'existence la plus douce semblait
difficile à supporter, ces vices ne prouvaient pas cependant,
à supposer qu'on les imputât justement à Bergotte,
que sa littérature fût mensongère, et tant
de sensibilité, de la comédie. De même qu'en
pathologie certains états d'apparence semblable sont dus,
les uns à un excès, d'autres à une insuffisance
de tension, de sécrétion, etc., De même il
peut y avoir vice par hypersensibilité comme il y a vice
par manque de sensibilité. Peut-être n'est-ce que
dans des vies réellement vicieuses que le problème
moral peut se poser avec toute sa force d'anxiété.
Et à ce problème l'artiste donne une solution non
pas dans le plan de sa vie individuelle, mais de ce qui est pour
lui sa vraie vie, une solution générale, littéraire.
Comme les grands docteurs de l'église commencèrent
souvent, tout en étant bons, par connaître les péchés
de tous les hommes, et en tirèrent leur sainteté
personnelle, souvent les grands artistes, tout en étant
mauvais, se servent de leurs vices pour arriver à concevoir
la règle morale de tous. Ce sont les vices (ou seulement
les faiblesses et les ridicules) du milieu où ils vivaient,
les propos inconséquents, la vie frivole et choquante de
leur fille, les trahisons de leur femme ou leurs propres fautes,
que les écrivains ont le plus souvent flétris dans
leurs diatribes sans changer pour cela le train de leur ménage
ou le mauvais ton qui règne dans leur foyer. Mais ce contraste
frappait moins autrefois qu'au temps de Bergotte, parce que d'une
part, au fur et à mesure que se corrompait la société,
les notions de moralité allaient s'épurant, et que
d'autre part le public s'était mis au courant plus qu'il
n'avait encore fait jusque-là de la vie privée des
écrivains ; et certains soirs au théâtre on
se montrait l'auteur que j'avais tant admiré à Combray,
assis au fond d'une loge dont la seule composition semblait un
commentaire singulièrement risible ou poignant, un impudent
démenti de la thèse qu'il venait de soutenir dans
sa dernière oeuvre. Ce n'est pas ce que les uns ou les
autres purent me dire qui me renseigna beaucoup sur la bonté
ou la méchanceté de Bergotte. Tel de ses proches
fournissait des preuves de sa dureté, tel inconnu citait
un trait (touchant, car il avait été évidemment
destiné à rester caché) de sa sensibilité
profonde. Il avait agi cruellement avec sa femme. Mais, dans une
auberge de village où il était venu passer la nuit,
il était resté pour veiller une pauvresse qui avait
tenté de se jeter à l'eau, et quand il avait été
obligé de partir il avait laissé beaucoup d'argent
à l'aubergiste pour qu'il ne chassât pas cette malheureuse
et pour qu'il eût des attentions envers elle. Peut-être,
plus le grand écrivain se développa en Bergotte
aux dépens de l'homme à barbiche, plus sa vie individuelle
se noya dans le flot de toutes les vies qu'il imaginait et ne
lui parut plus l'obliger à des devoirs effectifs, lesquels
étaient remplacés pour lui par le devoir d'imaginer
ces autres vies. Mais en même temps, parce qu'il imaginait
les sentiments des autres aussi bien que s'ils avaient été
les siens, quand l'occasion faisait qu'il avait à s'adresser
à un malheureux, au moins d'une façon passagère,
il le faisait en se plaçant non à son point de vue
personnel, mais à celui même de l'être qui
souffrait, point de vue d'où lui aurait fait horreur le
langage de ceux qui continuent à penser à leurs
petits intérêts devant la douleur d'autrui. De sorte
qu'il a excité autour de lui des rancunes justifiées
et des gratitudes ineffaçables.
C'était surtout un homme qui
au fond n'aimait vraiment que certaines images et (comme une miniature
au fond d'un coffret) que les composer et les peindre sous les
mots. Pour un rien qu'on lui avait envoyé, si ce rien lui
était l'occasion d'en entrelacer quelques-unes, il se montrait
prodigue dans l'expression de sa reconnaissance, alors qu'il n'en
témoignait aucune pour un riche présent. Et s'il
avait eu à se défendre devant un tribunal, malgré
lui il aurait choisi ses paroles, non selon l'effet qu'elles pouvaient
produire sur le juge, mais en vue d'images que le juge n'aurait
certainement pas aperçues.
Ce premier jour où je le vis
chez les parents de Gilberte, je racontai à Bergotte que
j'avais entendu récemment la Berma dans Phèdre ;
il me dit que dans la scène où elle reste le bras
levé à la hauteur de l'épaule - précisément
une des scènes où on avait tant applaudi - elle
avait su évoquer avec un art très noble des chefs-d'oeuvre
qu'elle n'avait peut-être d'ailleurs jamais vus, une Hespéride
qui fait ce geste sur une métope d'Olympie, et aussi les
belles vierges de l'ancien Erechthéion.
- Ce peut être une divination,
je me figure pourtant qu'elle va dans les musées. Ce serait
intéressant à "repérer" (repérer
était une de ces expressions habituelles à Bergotte
et que tels jeunes gens qui ne l'avaient jamais rencontré
lui avaient prises, parlant comme lui par une sorte de suggestion
à distance).
- Vous pensez aux Cariatides ? Demanda
Swann.
- Non, non, dit Bergotte, sauf dans
la scène où elle avoue sa passion à Oenone
et où elle fait avec la main le mouvement d'Hêgêso
dans la stèle du Céramique, c'est un art bien plus
ancien qu'elle ranime. Je parlais des Koraï de l'ancien Erechthéion,
et je reconnais qu'il n'y a peut-être rien qui soit aussi
loin de l'art de Racine, mais il y a déjà tant de
choses dans Phèdre... , Une de plus... Oh ! Et puis, si,
elle est bien jolie la petite Phèdre du vie siècle,
la verticalité du bras, la boucle du cheveu qui "fait
marbre", si, tout de même, c'est très fort d'avoir
trouvé tout ça. Il y a là beaucoup plus d'antiquité
que dans bien des livres qu'on appelle, cette année, "antiques".
Comme Bergotte avait adressé dans un de ses livres une
invocation célèbre à ces statues archaïques,
les paroles qu'il prononçait en ce moment étaient
fort claires pour moi et me donnaient une nouvelle raison de m'intéresser
au jeu de la Berma. Je tâchais de la revoir dans mon souvenir,
telle qu'elle avait été dans cette scène
où je me rappelais qu'elle avait élevé le
bras à hauteur de l'épaule. Et je me disais : "Voilà
l'Hespéride d'Olympie ; voilà la soeur d'une de
ces admirables orantes de l'Acropole ; voilà ce que c'est
qu'un art noble." Mais pour que ces pensées pussent
m'embellir le geste de la Berma, il aurait fallu que Bergotte
me les eût fournies avant la représentation. Alors
pendant que cette attitude de l'actrice existait effectivement
devant moi, à ce moment où la chose qui a lieu a
encore la plénitude de la réalité, j'aurais
pu essayer d'en extraire l'idée de sculpture archaïque.
Mais de la Berma dans cette scène, ce que je gardais c'était
un souvenir qui n'était plus modifiable, mince comme une
image dépourvue de ces dessous profonds du présent
qui se laissent creuser et d'où l'on peut tirer véridiquement
quelque chose de nouveau, une image à laquelle on ne peut
imposer rétroactivement une interprétation qui ne
serait plus susceptible de vérification, de sanction objective.
Pour se mêler à la conversation, Mme Swann me demanda
si Gilberte avait pensé à me donner ce que Bergotte
avait écrit sur Phèdre . "J'ai une fille si
étourdie", ajouta-t-elle. Bergotte eut un sourire
de modestie et protesta que c'étaient des pages sans importance.
"Mais si, c'est ravissant ce petit opuscule, ce petit tract
", dit Mme Swann pour se montrer bonne maîtresse de
maison, pour faire croire qu'elle avait lu la brochure, et aussi
parce qu'elle n'aimait pas seulement complimenter Bergotte, mais
faire un choix entre les choses qu'il écrivait, le diriger.
Et à vrai dire elle l'inspira, d'une autre façon,
du reste, qu'elle ne crut. Mais enfin il y a entre ce que fut
l'élégance du salon de Mme Swann et tout un côté
de l'oeuvre de Bergotte des rapports tels que chacun des deux
peut être alternativement, pour les vieillards d'aujourd'hui,
un commentaire de l'autre.
Je me laissais aller à raconter
mes impressions. Souvent Bergotte ne les trouvait pas justes,
mais il me laissait parler. Je lui dis que j'avais aimé
cet éclairage vert qu'il y a au moment où Phèdre
lève le bras. "Ah ! Vous feriez très plaisir
au décorateur qui est un grand artiste, je le lui raconterai
parce qu'il est très fier de cette lumière-là.
Moi, je dois dire que je ne l'aime pas beaucoup, ça baigne
tout dans une espèce de machine glauque, la petite Phèdre
là dedans fait trop branche de corail au fond d'un aquarium.
Vous direz que ça fait ressortir le côté cosmique
du drame. Ça, c'est vrai. Tout de même ce serait
mieux pour une pièce qui se passerait chez Neptune. Je
sais bien qu'il y a là de la vengeance de Neptune. Mon
dieu, je ne demande pas qu'on ne pense qu'à Port-royal,
mais enfin, tout de même, ce que Racine a raconté
ce ne sont pas les amours des oursins. Mais enfin, c'est ce que
mon ami a voulu et c'est très fort tout de même et,
au fond, c'est assez joli. Oui, enfin vous avez aimé ça,
vous avez compris ; n'est-ce pas, au fond nous pensons de même
là-dessus, c'est un peu insensé ce qu'il a fait,
n'est-ce pas, mais enfin c'est très intelligent."
Et quand l'avis de Bergotte était ainsi contraire au mien,
il ne me réduisait nullement au silence, à l'impossibilité
de rien répondre, comme eût fait celui de M. De Norpois.
Cela ne prouve pas que les opinions de Bergotte fussent moins
valables que celles de l'ambassadeur, au contraire. Une idée
forte communique un peu de sa force au contradicteur. Participant
à la valeur universelle des esprits, elle s'insère,
se greffe en l'esprit de celui qu'elle réfute, au milieu
d'idées adjacentes, à l'aide desquelles, reprenant
quelque avantage, il la complète, la rectifie ; si bien
que la sentence finale est en quelque sorte l'oeuvre des deux
personnes qui discutaient. C'est aux idées qui ne sont
pas, à proprement parler, des idées, aux idées
qui, ne tenant à rien, ne trouvent aucun point d'appui,
aucun rameau fraternel dans l'esprit de l'adversaire, que celui-ci,
aux prises avec le pur vide, ne trouve rien à répondre.
Les arguments de M. De Norpois (en matière d'art) étaient
sans réplique parce qu'ils étaient sans réalité.
Bergotte n'écartant pas mes objections,
je lui avouai qu'elles avaient été méprisées
par M. De Norpois. "Mais c'est un vieux serin, répondit-il
; il vous a donné des coups de bec parce qu'il croit toujours
avoir devant lui un échaudé ou une seiche. - Comment
! Vous connaissez Norpois ? Me dit Swann. - Oh ! Il est ennuyeux
comme la pluie, interrompit sa femme qui avait grande confiance
dans le jugement de Bergotte et craignait sans doute que M. De
Norpois ne nous eût dit du mal d'elle. J'ai voulu causer
avec lui après le dîner, je ne sais pas si c'est
l'âge ou la digestion, mais je l'ai trouvé d'un vaseux.
Il semble qu'on aurait eu besoin de le doper ! - Oui, n'est-ce
pas, dit Bergotte, il est bien obligé de se taire assez
souvent pour ne pas épuiser avant la fin de la soirée
la provision de sottises qui empèsent le jabot de la chemise
et maintiennent le gilet blanc. - Je trouve Bergotte et ma femme
bien sévères, dit Swann qui avait pris chez lui
"l'emploi" d'homme de bon sens. Je reconnais que Norpois
ne peut pas vous intéresser beaucoup, mais à un
autre point de vue (car Swann aimait à recueillir
562 08016les
Beautés de la "vie"),
il est quelqu'un d'assez curieux, d'assez curieux comme "amant".
Quand il était secrétaire à Rome, ajouta-t-il,
après s'être assuré que Gilberte ne pouvait
pas entendre, il avait à Paris une maîtresse dont
il était éperdu et il trouvait le moyen de faire
le voyage deux fois par semaine pour la voir deux heures. C'était
du reste une femme très intelligente et ravissante à
ce moment-là, c'est une douairière maintenant. Et
il en a eu beaucoup d'autres dans l'intervalle. Moi je serais
devenu fou s'il avait fallu que la femme que j'aimais habitât
Paris pendant que j'étais retenu à Rome. Pour les
gens nerveux, il faudrait toujours qu'ils aimassent, comme disent
les gens du peuple, "au-dessous d'eux" afin qu'une question
d'intérêt mît la femme qu'ils aiment à
leur discrétion." À ce moment Swann s'aperçut
de l'application que je pouvais faire de cette maxime à
lui et à Odette. Et comme, même chez les êtres
supérieurs, au moment où ils semblent planer avec
vous au-dessus de la vie, l'amour-propre reste mesquin, il fut
pris d'une grande mauvaise humeur contre moi. Mais cela ne se
manifesta que par l'inquiétude de son regard. Il ne me
dit rien au moment même. Il ne faut pas trop s'en étonner.
Quand Racine, selon un récit d'ailleurs controuvé,
mais dont la matière se répète tous les jours
dans la vie de Paris, fit allusion à Scarron devant Louis
xiv, le plus puissant roi du monde ne dit rien le soir même
au poète. Et c'est le lendemain que celui-ci tomba en disgrâce.
Mais comme une théorie désire d'être exprimée
entièrement, Swann, après cette minute d'irritation
et ayant essuyé le verre de son monocle, compléta
sa pensée en ces mots qui devaient plus tard prendre dans
mon souvenir la valeur d'un avertissement prophétique et
duquel je ne sus pas tenir compte. "Cependant le danger de
ce genre d'amours est que la sujétion de la femme calme
un moment la jalousie de l'homme mais la rend aussi plus exigeante.
Il arrive à faire vivre sa maîtresse comme ces prisonniers
qui sont jour et nuit éclairés pour être mieux
gardés. Et cela finit généralement par des
drames." Je revins à M. De Norpois. "Ne vous
y fiez pas, il est au contraire très mauvaise langue",
dit Mme Swann avec un accent qui me parut d'autant plus signifier
que M. De Norpois avait mal parlé d'elle, que Swann regarda
sa femme d'un air de réprimande et comme pour l'empêcher
d'en dire davantage.
Cependant Gilberte qu'on avait déjà
priée deux fois d'aller se préparer pour sortir,
restait à nous écouter, entre sa mère et
son père, à l'épaule premier aspect, ne faisait
plus contraste avec Mme Swann, qui était brune, que cette
jeune fille à la chevelure rousse, à la peau dorée.
Mais au bout d'un instant on reconnaissait en Gilberte bien des
traits - par exemple le nez arrêté avec une brusque
et infaillible décision par le sculpteur invisible qui
travaille de son ciseau pour plusieurs générations
-, l'expression, les mouvements de sa mère ; pour prendre
une comparaison dans un autre art, elle avait l'air d'un portrait
peu ressemblant encore de Mme Swann que le peintre, par un caprice
de coloriste, eût fait poser à demi déguisée,
prête à se rendre à un dîner de "têtes",
en vénitienne. Et comme elle n'avait pas qu'une perruque
blonde, mais que tout atome sombre avait été expulsé
de sa chair, laquelle, dévêtue de ses voiles bruns,
semblait plus nue, recouverte seulement des rayons dégagés
par un soleil intérieur, le grimage n'était pas
que superficiel, mais incarné ; Gilberte avait l'air de
figurer quelque animal fabuleux, ou de porter un travesti mythologique.
Cette peau rousse, c'était celle de son père au
point que la nature semblait avoir eu, quand Gilberte avait été
créée, à résoudre le problème
de refaire peu à peu Mme Swann, en n'ayant à sa
disposition comme matière que la peau de M. Swann. Et la
nature l'avait utilisée parfaitement, comme un maître
huchier qui tient à laisser apparents le grain, les noeuds
du bois. Dans la figure de Gilberte, au coin du nez d'Odette parfaitement
reproduit, la peau se soulevait pour garder intacts les deux grains
de beauté de M. Swann. C'était une nouvelle variété
de Mme Swann qui était obtenue là, à côté
d'elle, comme un lilas blanc près d'un lilas violet. Il
ne faudrait pourtant pas se représenter la ligne de démarcation
entre les deux ressemblances comme absolument nette. Par moments,
quand Gilberte riait, on distinguait l'ovale de la joue de son
père dans la figure de sa mère comme si on les avait
mis ensemble pour voir ce que donnerait le mélange ; cet
ovale se précisait comme un embryon se forme : il s'allongeait
obliquement, se gonflait, au bout d'un instant il avait disparu.
Dans les yeux de Gilberte il y avait le bon regard franc de son
père ; c'est celui qu'elle avait eu quand elle m'avait
donné la bille d'agate et m'avait dit : "Gardez-la
en souvenir de notre amitié." Mais, posait-on à
Gilberte une question sur ce qu'elle avait fait, alors on voyait
dans ces mêmes yeux l'embarras, l'incertitude, la dissimulation,
la tristesse qu'avait autrefois Odette quand Swann lui demandait
où elle était allée et qu'elle lui faisait
une de ces réponses mensongères qui désespéraient
l'amant et maintenant lui faisaient brusquement changer la conversation
en mari incurieux et prudent. Souvent, aux Champs-élysées,
j'avais été inquiet en voyant ce regard chez Gilberte.
Mais, la plupart du temps, c'était à tort. Car chez
elle, survivance toute physique de sa mère, ce regard -
celui-là du moins - ne correspondait plus à rien.
C'est quand elle était allée à son cours,
quand elle devait rentrer pour une leçon, que les pupilles
de Gilberte exécutaient ce mouvement qui jadis en les yeux
d'Odette était causé par la peur de révéler
qu'elle avait reçu dans la journée un de ses amants
ou qu'elle était pressée de se rendre à un
rendez-vous. Telles on voyait ces deux natures de M. Et de Mme
Swann onduler, refluer, empiéter tour à tour l'une
sur l'autre, dans le corps de cette Mélusine.
Sans doute on sait bien qu'un enfant
tient de son père et de sa mère. Encore la distribution
des qualités et des défauts dont il hérite
se fait-elle si étrangement que, de deux qualités
qui semblaient inséparables chez un des parents, on ne
trouve plus que l'une chez l'enfant, et alliée à
celui des défauts de l'autre parent qui semblait inconciliable
avec elle. Même l'incarnation d'une qualité morale
dans un défaut physique incompatible est souvent une des
lois de la ressemblance filiale. De deux soeurs, l'une aura, avec
la fière stature de son père, l'esprit mesquin de
sa mère ; l'autre, toute remplie de l'intelligence paternelle,
la présentera au monde sous l'aspect qu'a sa mère
; de sa mère le gros nez, le ventre noueux, et jusqu'à
la voix sont devenus les vêtements de dons qu'on connaissait
sous une apparence superbe. De sorte que de chacune des deux soeurs
on peut dire avec autant de raison que c'est elle qui tient le
plus de tel de ses parents. Il est vrai que Gilberte était
fille unique, mais il y avait au moins deux Gilberte. Les deux
natures, de son père et de sa mère, ne faisaient
pas que se mêler en elle ; elles se la disputaient, et encore
ce serait parler inexactement et donner à supposer qu'une
troisième Gilberte souffrait pendant ce temps-là
d'être la proie des deux autres. Or, Gilberte était
tour à tour l'une et puis l'autre, et à chaque moment
rien de plus que l'une, c'est-à-dire incapable, quand elle
était moins bonne, d'en souffrir, la meilleure Gilberte
ne pouvant alors, du fait de son absence momentanée, constater
cette déchéance. Aussi la moins bonne des deux était-elle
libre de se réjouir de plaisirs peu nobles. Quand l'autre
parlait avec le coeur de son père, elle avait des vues
larges, on aurait voulu conduire avec elle une belle et bienfaisante
entreprise, on le lui disait, mais au moment où l'on allait
conclure, le coeur de sa mère avait déjà
repris son tour ; et c'est lui qui vous répondait ; et
on était déçu et irrité - presque
intrigué comme devant une substitution de personne - par
une réflexion mesquine, un ricanement fourbe, où
Gilberte se complaisait, car ils sortaient de ce qu'elle-même
était à ce moment-là. L'écart était
même parfois tellement grand entre les deux Gilberte qu'on
se demandait, vainement du reste, ce qu'on avait pu lui faire
pour la retrouver si différente. Le rendez-vous qu'elle
vous avait proposé, non seulement elle n'y était
pas venue et ne s'excusait pas ensuite, mais, quelle que fût
l'influence qui eût pu faire changer sa détermination,
elle se montrait si différente ensuite qu'on aurait cru
que, victime d'une ressemblance comme celle qui fait le fond des
Ménechmes , on n'était pas devant la personne qui
vous avait si gentiment demandé à vous voir, si
elle ne vous eût témoigné une mauvaise humeur
qui décelait qu'elle se sentait en faute et désirait
éviter les explications.
- Allons, va, tu vas nous faire attendre,
lui dit sa mère.
- Je suis si bien près de mon
petit papa, je veux rester encore un moment, répondit Gilberte
en cachant sa tête sous le bras de son père qui passa
tendrement les doigts dans la chevelure blonde. Swann était
de ces hommes qui, ayant vécu longtemps dans les illusions
de l'amour, ont vu le bien-être qu'ils ont donné
à nombre de femmes accroître le bonheur de celles-ci
sans créer de leur part aucune reconnaissance, aucune tendresse
envers eux ; mais dans leur enfant ils croient sentir une affection
qui, incarnée dans leur nom même, les fera durer
après leur mort. Quand il n'y aurait plus de Charles Swann,
il y aurait encore une Mlle Swann, ou une Mme X., Née Swann,
qui continuerait à aimer le père disparu. Même
à l'aimer trop peut-être, pensait sans doute Swann,
car il répondit à Gilberte : "Tu es une bonne
fille" de ce ton attendri par l'inquiétude que nous
inspire pour l'avenir la tendresse trop passionnée d'un
être destiné à nous survivre. Pour dissimuler
son émotion, il se mêla à notre conversation
sur la Berma. Il me fit remarquer, mais d'un ton détaché,
ennuyé, comme s'il voulait rester en quelque sorte en dehors
de ce qu'il disait, avec quelle intelligence, quelle justesse
imprévue l'actrice disait à Oenone : "Tu le
savais !" Il avait raison : cette intonation-là, du
moins, avait une valeur vraiment intelligible et aurait dû
par là satisfaire à mon désir de trouver
des raisons irréfutables d'admirer la Berma. Mais c'est
à cause de sa clarté même qu'elle ne le contentait
point. L'intonation était si ingénieuse, d'une intention,
d'un sens si définis, qu'elle semblait exister en elle-même
et que toute artiste intelligente eût pu l'acquérir.
C'était une belle idée ; mais quiconque la concevrait
aussi pleinement, la posséderait de même. Il restait
à la Berma qu'elle l'avait trouvée, mais peut-on
employer ce mot de "Trouver", quand il s'agit de quelque
chose qui ne serait pas différent si on l'avait reçu,
quelque chose qui ne tient pas essentiellement à votre
être, puisqu'un autre peut ensuite le reproduire ?
"Mon dieu, mais comme votre présence
élève le niveau de la conversation ! " Me dit,
comme pour s'excuser auprès de Bergotte, Swann qui avait
pris dans le milieu Guermantes l'habitude de recevoir les grands
artistes comme de bons amis à qui on cherche seulement
à faire manger les plats qu'ils aiment, jouer aux jeux
ou, à la campagne, se livrer aux sports qui leur plaisent.
"Il me semble que nous parlons bien d'art , ajouta-t-il.
- C'est très bien, j'aime beaucoup ça", dit
Mme Swann en me jetant un regard reconnaissant, par bonté
et aussi parce qu'elle avait gardé ses anciennes aspirations
vers une conversation plus intellectuelle. Ce fut ensuite à
d'autres personnes, à Gilberte en particulier, que parla
Bergotte.
J'avais dit à celui-ci tout ce
que je ressentais avec une liberté qui m'avait étonné
et qui tenait à ce qu'ayant pris avec lui, depuis des années
(au cours de tant d'heures de solitude et de lecture, où
il n'était pour moi que la meilleure partie de moi-même),
l'habitude de la sincérité, de la franchise, de
la confiance, il m'intimidait moins qu'une personne avec qui j'aurais
causé pour la première fois. Et cependant pour la
même raison j'étais fort inquiet de l'impression
que j'avais dû produire sur lui, le mépris que j'avais
supposé qu'il aurait pour mes idées ne datant pas
d'aujourd'hui, mais des temps déjà anciens où
j'avais commencé à lire ses livres, dans notre jardin
de Combray. J'aurais peut-être dû me dire pourtant
que puisque c'était sincèrement, en m'abandonnant
à ma pensée, que, d'une part, j'avais tant sympathisé
avec l'oeuvre de Bergotte et que, d'autre part, j'avais éprouvé
au théâtre un désappointement dont je ne connaissais
pas les raisons, ces deux mouvements instinctifs qui m'avaient
entraîné ne devaient pas être si différents
l'un de l'autre, mais obéir aux mêmes lois ; et que
cet esprit de Bergotte, que j'avais aimé dans ses livres,
ne devaient pas être quelque chose d'entièrement
étranger et hostile à ma déception et à
mon incapacité de l'exprimer. Car mon intelligence devait
être une, et peut-être même n'en existe-t-il
qu'une seule dont tout le monde est co-locataire, une intelligence
sur laquelle chacun, du fond de son corps particulier, porte ses
regards, comme au théâtre où, si chacun a
sa place, en revanche, il n'y a qu'une seule scène. Sans
doute, les idées que j'avais le goût de chercher
à démêler n'étaient pas celles qu'approfondissait
d'ordinaire Bergotte dans ses livres. Mais si c'était la
même intelligence que nous avions, lui et moi, à
notre disposition, il devait, en me les entendant exprimer, se
les rappeler, les aimer, leur sourire, gardant probablement, malgré
ce que je supposais, devant son oeil intérieur, une tout
autre partie de l'intelligence que celle dont une découpure
avait passé dans ses livres et d'après laquelle
j'avais imaginé tout son univers mental. De même
que les prêtres ayant la plus grande expérience du
coeur, peuvent le mieux pardonner aux péchés qu'ils
ne commettent pas, de même le génie ayant la plus
grande expérience de l'intelligence, peut le mieux comprendre
les idées qui sont le plus opposées à celles
qui forment le fond de ses propres oeuvres. J'aurais dû
me dire tout cela, qui d'ailleurs n'a rien de très agréable,
car la bienveillance des hauts esprits a pour corollaire l'incompréhension
et l'hostilité des médiocres ; or, on est beaucoup
moins heureux de l'amabilité d'un grand écrivain,
qu'on trouve à la rigueur dans ses livres, qu'on ne souffre
de l'hostilité d'une femme qu'on n'a pas choisie pour son
intelligence, mais qu'on ne peut s'empêcher d'aimer. J'aurais
dû me dire tout cela, mais ne me le disais pas, j'étais
persuadé que j'avais paru stupide à Bergotte, quand
Gilberte me chuchota à l'oreille : - je nage dans la joie,
parce que vous avez fait la conquête de mon grand ami Bergotte.
Il a dit à maman qu'il vous avait trouvé extrêmement
intelligent.
- Où allons-nous ? Demandai-je
à Gilberte.
- Oh ! Où on voudra, moi, vous
savez, aller ici ou là...
Mais depuis l'incident qui avait eu
lieu le jour de l'anniversaire de la mort de son grand-père,
je me demandais si le caractère de Gilberte n'était
pas autre que ce que j'avais cru, si cette indifférence
à ce qu'on ferait, cette sagesse, ce calme, cette douce
soumission constante, ne cachaient pas au contraire des désirs
très passionnés que par amour-propre elle ne voulait
pas laisser voir et qu'elle ne révélait que par
sa soudaine résistance quand ils étaient par hasard
contrariés.
Comme Bergotte habitait dans le même
quartier que mes parents, nous partîmes ensemble ; en voiture
il me parla de ma santé : "Nos amis m'ont dit que
vous étiez souffrant. Je vous plains beaucoup. Et puis
malgré cela je ne vous plains pas trop, parce que je vois
bien que vous devez avoir les plaisirs de l'intelligence et c'est
probablement ce qui compte surtout pour vous, comme pour tous
ceux qui les connaissent." Hélas ! Ce qu'il disait
là, combien je sentais que c'était peu vrai pour
moi que tout raisonnement, si élevé qu'il fût,
laissait froid, qui n'étais heureux que dans des moments
de simple flânerie, quand j'éprouvais du bien-être
; je sentais combien ce que je désirais dans la vie était
purement matériel, et avec quelle facilité je me
serais passé de l'intelligence. Comme je ne distinguais
pas entre les plaisirs ceux qui me venaient de sources différentes,
plus ou moins profondes et durables, je pensai, au moment de lui
répondre, que j'aurais aimé une existence où
j'aurais été lié avec la duchesse de Guermantes
et où j'aurais souvent senti, comme dans l'ancien bureau
d'octroi des Champs-elysées, une fraîcheur qui m'eût
rappelé Combray. Or, dans cet idéal de vie que je
n'osais lui confier, les plaisirs de l'intelligence ne tenaient
aucune place.
- Non, monsieur, les plaisirs de l'intelligence
sont bien peu de chose pour moi, ce n'est pas eux que je recherche,
je ne sais même pas si je les ai jamais goûtés.
- Vous croyez vraiment ? Me répondit-il.
Eh bien, écoutez, si, tout de même, cela doit être
cela que vous aimez le mieux, moi, je me le figure, voilà
ce que je crois.
Il ne me persuadait certes pas ; pourtant
je me sentais plus heureux, moins à l'étroit. A
cause de ce que m'avait dit M. De Norpois, j'avais considéré
mes moments de rêverie, d'enthousiasme, de confiance en
moi, comme purement subjectifs et sans vérité. Or,
selon Bergotte qui avait l'air de connaître mon cas, il
semblait que le symptôme à négliger, c'était
au contraire mes doutes, mon dégoût de moi-même.
Surtout ce qu'il avait dit de M. De Norpois ôtait beaucoup
de sa force à une condamnation que j'avais crue sans appel.
"Êtes-vous bien soigné
? Me demanda Bergotte. Qui est-ce qui s'occupe de votre santé
?" Je lui dis que j'avais vu et reverrais sans doute Cottard.
"Mais ce n'est pas ce qu'il vous faut ! Me répondit-il.
Je ne le connais pas comme médecin. Mais je l'ai vu chez
Mme Swann. C'est un imbécile. À supposer que cela
n'empêche pas d'être un bon médecin, ce que
j'ai peine à croire, cela empêche d'être un
bon médecin pour artistes, pour gens intelligents. Les
gens comme vous ont besoin de médecins appropriés,
je dirais presque de régimes, de médicaments particuliers.
Cottard vous ennuiera et rien que l'ennui empêchera son
traitement d'être efficace. Et puis ce traitement ne peut
pas être le même pour vous que pour un individu quelconque.
Les trois quarts du mal des gens intelligents viennent de leur
intelligence. Il leur faut au moins un médecin qui connaisse
ce mal-là. Comment voulez-vous que Cottard puisse vous
soigner ? Il a prévu la difficulté de digérer
les sauces, l'embarras gastrique, mais il n'a pas prévu
la lecture de Shakespeare...
Aussi ses calculs ne sont plus justes
avec vous, l'équilibre est rompu, c'est toujours le petit
ludion qui remonte. Il vous trouvera une dilatation de l'estomac,
il n'a pas besoin de vous examiner puisqu'il l'a d'avance dans
son oeil. Vous pouvez la voir, elle se reflète dans son
lorgnon." Cette manière de parler me fatiguait beaucoup,
je me disais avec la stupidité du bon sens : "Il n'y
a pas plus de dilatation de l'estomac reflétée dans
le lorgnon du professeur Cottard que de sottises cachées
dans le gilet blanc de M. De Norpois." "Je vous conseillerais
plutôt, poursuivit Bergotte, le docteur du Boulbon, qui
est tout à fait intelligent.
- C'est un grand admirateur de vos oeuvres",
lui répondis-je. Je vis que Bergotte le savait et j'en
conclus que les esprits fraternels se rejoignent vite, qu'on a
peu de vrais "amis inconnus". Ce que Bergotte me dit
au sujet de Cottard me frappa, tout en étant contraire
à tout ce que je croyais. Je ne m'inquiétais nullement
de trouver mon médecin ennuyeux ; j'attendais de lui que,
grâce à un art dont les lois m'échappaient,
il rendît au sujet de ma santé un indiscutable oracle
en consultant mes entrailles. Et je ne tenais pas à ce
que, à l'aide d'une intelligence où j'aurais pu
le suppléer, il cherchât à comprendre la mienne
que je ne me représentais que comme un moyen, indifférent
en soi-même, de tâcher d'atteindre des vérités
extérieures. Je doutais beaucoup que les gens intelligents
eussent besoin d'une autre hygiène que les imbéciles
et j'étais tout prêt à me soumettre à
celle de ces derniers. "Quelqu'un qui aurait besoin d'un
bon médecin, c'est notre ami Swann", dit Bergotte.
Et comme je demandais s'il était malade. "Hé
bien, c'est l'homme qui a épousé une fille, qui
avale par jour cinquante couleuvres de femmes qui ne veulent pas
recevoir la sienne, ou d'hommes qui ont couché avec elle.
On les voit, elles lui tordent la bouche. Regardez un jour le
sourcil circonflexe qu'il a quand il rentre, pour voir qui il
y a chez lui." La malveillance avec laquelle Bergotte parlait
ainsi à un étranger d'amis chez qui il était
reçu depuis si longtemps, était aussi nouvelle pour
moi que le ton presque tendre que chez les Swann il prenait à
tous moments avec eux. Certes, une personne comme ma grand'tante,
par exemple, eût été incapable, avec aucun
de nous, de ces gentillesses que j'avais entendu Bergotte prodiguer
à Swann. Même aux gens qu'elle aimait, elle se plaisait
à dire des choses désagréables. Mais, hors
de leur présence, elle n'aurait pas prononcé une
parole qu'ils n'eussent pu entendre. Rien, moins que notre société
de Combray, ne ressemblait au monde. Celle des Swann était
déjà un acheminement vers lui, vers ses flots versatiles.
Ce n'était pas encore la grande mer, c'était déjà
la lagune. "Tout ceci de vous à moi", me dit
Bergotte en me quittant devant ma porte. Quelques années
plus tard, je lui aurais répondu : "Je ne répète
jamais rien." C'est la phrase rituelle des gens du monde,
par laquelle chaque fois le médisant est faussement rassuré.
C'est celle que j'aurais déjà, ce jour-là,
adressée à Bergotte, car on n'invente pas tout ce
qu'on dit, surtout dans les moments où on agit comme personnage
social. Mais je ne la connaissais pas encore. D'autre part, celle
de ma grand'tante dans une occasion semblable eût été
: "Si vous ne voulez pas que ce soit répété,
pourquoi le dites-vous ?" C'est la réponse des gens
insociables, des "mauvaises têtes". Je ne l'étais
pas : je m'inclinai en silence. Des gens de lettres qui étaient
pour moi des personnages considérables intriguaient pendant
des années avant d'arriver à nouer avec Bergotte
des relations qui restaient toujours obscurément littéraires
et ne sortaient pas de son cabinet de travail, alors que moi,
je venais de m'installer parmi les amis du grand écrivain,
d'emblée et tranquillement, comme quelqu'un qui, au lieu
de faire la queue avec tout le monde pour avoir une mauvaise place,
gagne les meilleures, ayant passé par un couloir fermé
aux autres. Si Swann me l'avait ainsi ouvert, c'est sans doute
parce que, comme un roi se trouve naturellement inviter les amis
de ses enfants dans la loge royale, sur le yacht royal, de même
les parents de Gilberte recevaient les amis de leur fille au milieu
des choses précieuses qu'ils possédaient et des
intimités plus précieuses encore qui y étaient
encadrées. Mais à cette époque je pensai,
et peut-être avec raison, que cette amabilité de
Swann était indirectement à l'adresse de mes parents.
J'avais cru entendre autrefois à Combray qu'il leur avait
offert, voyant mon admiration pour Bergotte, de m'emmener dîner
chez lui, et que mes parents avaient refusé, disant que
j'étais trop jeune et trop nerveux pour "Sortir".
Sans doute, mes parents représentaient-ils pour certaines
personnes, justement celles qui me semblaient le plus merveilleuses,
quelque chose de tout autre qu'à moi, de sorte que, comme
au temps où la dame en rose avait adressé à
mon père des éloges dont il s'était montré
si peu digne, j'aurais souhaité que mes parents comprissent
quel inestimable présent je venais de recevoir et témoignassent
leur reconnaissance à ce Swann généreux et
courtois qui me l'avait, ou le leur avait, offert, sans avoir
plus l'air de s'apercevoir de sa valeur que ne fait dans la fresque
de Luini le charmant roi mage, au nez busqué, aux cheveux
blonds, et avec lequel on lui avait trouvé autrefois, paraît-il,
une grande ressemblance.
Malheureusement, cette faveur que m'avait
faite Swann et que, en rentrant, avant même d'ôter
mon pardessus, j'annonçai à mes parents, avec l'espoir
qu'elle éveillerait dans leur coeur un sentiment aussi
ému que le mien et les déterminerait envers les
Swann à quelque "politesse" énorme et
décisive, cette faveur ne parut pas très appréciée
par eux. "Swann t'a présenté à Bergotte
? Excellente connaissance, charmante relation ! S'écria
ironiquement mon père. Il ne manquait plus que cela !"
Hélas, quand j'eus ajouté qu'il ne goûtait
pas du tout M. De Norpois : - naturellement ! Reprit-il. Cela
prouve bien que c'est un esprit faux et malveillant. Mon pauvre
fils, tu n'avais pas déjà beaucoup de sens commun,
je suis désolé de te voir tombé dans un milieu
qui va achever de te détraquer.
Déjà ma simple fréquentation
chez les Swann avait été loin d'enchanter mes parents.
La présentation à Bergotte leur apparut comme une
conséquence néfaste, mais naturelle, d'une première
faute, de la faiblesse qu'ils avaient eue et que mon grand-père
eût appelée un "Manque de circonspection".
Je sentis que je n'avais plus pour compléter leur mauvaise
humeur qu'à dire que cet homme pervers et qui n'appréciait
pas M. De Norpois, m'avait trouvé extrêmement intelligent.
Quand mon père, en effet, trouvait qu'une personne, un
de mes camarades par exemple, était dans une mauvaise voie
- comme moi en ce moment - si celui-là avait alors l'approbation
de quelqu'un que mon père n'estimait pas, il voyait dans
ce suffrage la confirmation de son fâcheux diagnostic. Le
mal ne lui en apparaissait que plus grand. Je l'entendais déjà
qui allait s'écrier : "Nécessairement, c'est
tout un ensemble ! ", Mot qui m'épouvantait par l'imprécision
et l'immensité des réformes dont il semblait annoncer
l'imminente introduction dans ma si douce vie. Mais comme, n'eussé-je
pas raconté ce que Bergotte avait dit de moi, rien ne pouvait
plus quand même effacer l'impression qu'avaient éprouvée
mes parents, qu'elle fût encore un peu plus mauvaise n'avait
pas grande importance. D'ailleurs ils me semblaient si injustes,
tellement dans l'erreur, que non seulement je n'avais pas l'espoir,
mais presque pas le désir de les ramener à une vue
plus équitable. Pourtant, sentant, au moment où
les mots sortaient de ma bouche, comme ils allaient être
effrayés de penser que j'avais plu à quelqu'un qui
trouvait les hommes intelligents bêtes, était l'objet
du mépris des honnêtes gens, et duquel la louange
en me paraissant enviable m'encouragerait au mal, ce fut à
voix basse et d'un air un peu honteux que, achevant mon récit,
je jetai le bouquet : "Il a dit aux Swann qu'il m'avait trouvé
extrêmement intelligent." Comme un chien empoisonné
qui, dans un champ, se jette sans le savoir sur l'herbe qui est
précisément l'antidote de la toxine qu'il a absorbée,
je venais, sans m'en douter, de dire la seule parole qui fût
au monde capable de vaincre chez mes parents ce préjugé
à l'égard de Bergotte, préjugé contre
lequel tous les plus beaux raisonnements que j'aurais pu faire,
tous les éloges que je lui aurais décernés,
seraient demeurés vains. Au même instant la situation
changea de face : - ah !... Il a dit qu'il te trouvait intelligent
? Dit ma mère. Cela me fait plaisir parce que c'est un
homme de talent.
- Comment ! Il a dit cela ? Reprit mon
père... Je ne nie en rien sa valeur littéraire devant
laquelle tout le monde s'incline, seulement c'est ennuyeux qu'il
ait cette existence peu honorable dont a parlé à
mots couverts le père Norpois, ajouta-t-il sans s'apercevoir
que, devant la vertu souveraine des mots magiques que je venais
de prononcer, la dépravation des moeurs de Bergotte ne
pouvait guère lutter plus longtemps que la fausseté
de son jugement.
- Oh ! Mon ami, interrompit maman, rien
ne prouve que ce soit vrai. On dit tant de choses. D'ailleurs,
M. De Norpois est tout ce qu'il y a de plus gentil, mais il n'est
pas toujours très bienveillant, surtout pour les gens qui
ne sont pas de son bord.
- C'est vrai, je l'avais aussi remarqué,
répondit mon père.
- Et puis enfin il sera beaucoup pardonné
à Bergotte puisqu'il a trouvé mon petit enfant gentil,
reprit maman tout en caressant avec ses doigts mes cheveux et
en attachant sur moi un long regard rêveur.
Ma mère d'ailleurs n'avait pas
attendu ce verdict de Bergotte pour me dire que je pouvais inviter
Gilberte à goûter quand j'aurais des amis. Mais je
n'osais pas le faire pour deux raisons. La première est
que chez Gilberte on ne servait jamais que du thé. A la
maison, au contraire, maman tenait à ce qu'à côté
du thé il y eût du chocolat. J'avais peur que Gilberte
ne trouvât cela commun et n'en conçût un grand
mépris pour nous. L'autre raison fut une difficulté
de protocole que je ne pus jamais réussir à lever.
Quand j'arrivais chez Mme Swann, elle me demandait : - comment
va madame votre mère ?
J'avais fait quelques ouvertures à
maman pour savoir si elle ferait de même quand viendrait
Gilberte, point qui me semblait plus grave qu'à la cour
de Louis xiv le "Monseigneur". Mais maman ne voulut
rien entendre.
- Mais non, puisque je ne connais pas
Mme Swann.
- Mais elle ne te connaît pas
davantage.
- Je ne te dis pas, mais nous ne sommes
pas obligées de faire exactement de même en tout.
Moi, je ferai d'autres amabilités à Gilberte, que
Mme Swann n'aura pas pour toi.
Mais je ne fus pas convaincu et préférai
ne pas inviter Gilberte.
Ayant quitté mes parents, j'allai changer de vêtements et en vidant mes poches je trouvai tout à coup l'enveloppe que m'avait remise le maître d'hôtel des Swann avant de m'introduire au salon. J'étais seul maintenant. Je l'ouvris, à l'intérieur était une carte sur laquelle on m'indiquait la dame à qui je devais offrir le bras pour aller à table. Ce fut vers cette époque que Bloch bouleversa ma conception du monde, ouvrit pour moi des possibilités nouvelles de bonheur (qui devaient du reste se changer plus tard en possibilités de souffrance), en m'assurant que, contrairement à ce que je croyais au temps de mes promenades du côté de Méséglise, les femmes ne demandaient jamais mieux que de faire l'amour. Il compléta ce service en m'en rendant un second que je ne devais apprécier que beaucoup plus tard : ce fut lui qui me conduisit pour la première fois dans une maison de passe.
Il m'avait bien dit qu'il y avait beaucoup
de jolies femmes qu'on peut posséder. Mais je leur attribuais
une figure vague, que les maisons de passe devaient me permettre
de remplacer par des visages particuliers. De sorte que si j'avais
à Bloch - pour sa "bonne nouvelle" que le bonheur,
la possession de la beauté, ne sont pas choses inaccessibles
et que nous avons fait oeuvre inutile en y renonçant à
jamais - une obligation de même genre qu'à tel médecin
ou tel philosophe optimiste qui nous fait espérer la longévité
dans ce monde, et de ne pas être entièrement séparé
de lui quand on aura passé dans un autre, les maisons de
rendez-vous que je fréquentai quelques années plus
tard - en me fournissant des échantillons du bonheur, en
me permettant d'ajouter à la beauté des femmes cet
élément que nous ne pouvons inventer, qui n'est
pas que le résumé des beautés anciennes,
le présent vraiment divin, le seul que nous ne puissions
recevoir de nous-même, devant lequel expirent toutes les
créations logiques de notre intelligence et que nous ne
pouvons demander qu'à la réalité : un charme
individuel - méritèrent d'être classées
par moi à côté de ces autres bienfaiteurs
d'origine plus récente mais d'utilité analogue (avant
lesquels nous imaginions sans ardeur la séduction de Mantegna,
de Wagner, de Sienne, d'après d'autres peintres, d'autres
musiciens, d'autres villes) : les éditions d'histoire de
la peinture illustrées, les concerts symphoniques et les
études sur les "Villes d'art". Mais la maison
où Bloch me conduisit et où il n'allait plus d'ailleurs
lui-même depuis longtemps, était d'un rang trop inférieur,
le personnel était trop médiocre et trop peu renouvelé
pour que j'y pusse satisfaire d'anciennes curiosités ou
en contracter de nouvelles. La patronne de cette maison ne connaissait
aucune des femmes qu'on lui demandait et en proposait toujours
dont on n'aurait pas voulu. Elle m'en vantait surtout une, une
dont, avec un sourire plein de promesses (comme si ç'avait
été une rareté et un régal), elle
disait : "C'est une juive ! Ça ne vous dit rien ?"
(C'est sans doute à cause de cela qu'elle l'appelait Rachel.)
Et avec une exaltation niaise et factice, qu'elle espérait
être communicative et qui finissait sur un râle presque
de jouissance : "Pensez donc, mon petit, une juive, il me
semble que ça doit être affolant ! Rah !" Cette
Rachel, que j'aperçus sans qu'elle me vît, était
brune, pas jolie, mais avait l'air intelligent, et, non sans passer
un bout de langue sur ses lèvres, souriait d'un air plein
d'impertinence aux michés qu'on lui présentait et
que j'entendais entamer la conversation avec elle. Son mince et
étroit visage était entouré de cheveux noirs
et frisés, irréguliers comme s'ils avaient été
indiqués par des hachures dans un lavis, à l'encre
de Chine. Chaque fois je promettais à la patronne, qui
me la proposait avec une insistance particulière en vantant
sa grande intelligence et son instruction, que je ne manquerais
pas un jour de venir tout exprès pour faire la connaissance
de Rachel, surnommée par moi "Rachel quand du seigneur".
Mais le premier soir j'avais entendu celle-ci, au moment où
elle s'en allait, dire à la patronne : - alors, c'est entendu,
demain je suis libre, si vous avez quelqu'un vous n'oublierez
pas de me faire chercher.
Et ces mots m'avaient empêché
de voir en elle une personne, parce qu'ils me l'avaient fait classer
immédiatement dans une catégorie générale
de femmes dont l'habitude commune à toutes était
de venir là le soir voir s'il n'y avait pas un louis ou
deux à gagner. Elle variait seulement la forme de sa phrase
en disant : "Si vous avez besoin de moi" ou "si
vous avez besoin de quelqu'un".
La patronne, qui ne connaissait pas
l'opéra d'Halévy, ignorait pourquoi j'avais pris
l'habitude de dire : "Rachel quand du seigneur". Mais
ne pas la comprendre n'a jamais fait trouver une plaisanterie
moins drôle, et c'est chaque fois en riant de tout son coeur
qu'elle me disait : - alors, ce n'est pas encore pour ce soir
que je vous unis à "Rachel quand du seigneur"
? Comment dites-vous cela : "Rachel quand du seigneur !"
Ah ! Ça c'est très bien trouvé. Je vais vous
fiancer. Vous verrez que vous ne le regretterez pas.
Une fois je faillis me décider,
mais elle était "sous presse", une autre fois
entre les mains du "coiffeur", un vieux monsieur qui
ne faisait rien d'autre aux femmes que verser de l'huile sur leurs
cheveux déroulés et les peigner ensuite. Et je me
lassai d'attendre, bien que quelques habituées fort humbles,
soi-disant ouvrières, mais toujours sans travail, fussent
venues me faire de la tisane et tenir avec moi une longue conversation
à laquelle - malgré le sérieux des sujets
traités - la nudité partielle ou complète
de mes interlocutrices donnait une savoureuse simplicité.
Je cessai du reste d'aller dans cette maison parce que, désireux
de témoigner mes bons sentiments à la femme qui
la tenait et avait besoin de meubles, je lui en donnai quelques-uns
- notamment un grand canapé - que j'avais hérités
de ma tante Léonie. Je ne les voyais jamais, car le manque
de place avait empêché mes parents de les laisser
entrer chez nous, et ils étaient entassés dans un
hangar. Mais dès que je les retrouvai dans la maison où
ces femmes se servaient d'eux, toutes les vertus qu'on respirait
dans la chambre de ma tante à Combray, m'apparurent, suppliciées
par le contact cruel auquel je les avais livrées sans défense
! J'aurais fait violer une morte que je n'aurais pas souffert
davantage. Je ne retournai plus chez l'entremetteuse, car ils
me semblaient vivre et me supplier, comme ces objets en apparence
inanimés d'un conte persan, dans lesquels sont enfermées
des âmes qui subissent un martyre et implorent leur délivrance.
D'ailleurs, comme notre mémoire ne nous présente
pas d'habitude nos souvenirs dans leur suite chronologique, mais
comme un reflet où l'ordre des parties est renversé,
je me rappelai seulement beaucoup plus tard que c'était
sur ce même canapé que, bien des années auparavant,
j'avais connu pour la première fois les plaisirs de l'amour
avec une de mes petites cousines avec qui je ne savais où
me mettre, et qui m'avait donné le conseil assez dangereux
de profiter d'une heure où ma tante Léonie était
levée. Toute une autre partie des meubles, et surtout une
magnifique argenterie ancienne de ma tante Léonie, je les
vendis, malgré l'avis contraire de mes parents, pour pouvoir
disposer de plus d'argent et envoyer plus de fleurs à Mme
Swann qui me disait en recevant d'immenses corbeilles d'orchidées
: "Si j'étais monsieur votre père, je vous
ferais donner un conseil judiciaire." Comment pouvais-je
supposer qu'un jour je pourrais regretter tout particulièrement
cette argenterie et placer certains plaisirs plus haut que celui,
qui deviendrait peut-être absolument nul, de faire des politesses
aux parents de Gilberte ? C'est de même en vue de Gilberte
et pour ne pas la quitter que j'avais décidé de
ne pas entrer dans les ambassades. Ce n'est jamais qu'à
cause d'un état d'esprit qui n'est pas destiné à
durer qu'on prend des résolutions définitives. J'imaginais
à peine que cette substance étrange qui résidait
en Gilberte et rayonnait en ses parents, en sa maison, me rendant
indifférent à tout le reste, cette substance pourrait
être libérée, émigrer dans un autre
être. Vraiment la même substance et, pourtant, devant
avoir sur moi de tout autres effets. Car la même maladie
évolue ; et un délicieux poison n'est plus toléré
de même, quand, avec les années, a diminué
la résistance du coeur.
Mes parents cependant auraient souhaité
que l'intelligence que Bergotte m'avait reconnue se manifestât
par quelque travail remarquable. Quand je ne connaissais pas les
Swann je croyais que j'étais empêché de travailler
par l'état d'agitation où me mettait l'impossibilité
de voir librement Gilberte. Mais quand leur demeure me fut ouverte,
à peine je m'étais assis à mon bureau de
travail que je me levais et courais chez eux. Et une fois que
je les avais quittés et que j'étais rentré
à la maison, mon isolement n'était qu'apparent,
ma pensée ne pouvait plus remonter le courant du flux de
paroles par lequel je m'étais laissé machinalement
entraîner pendant des heures. Seul,je continuais à
fabriquer les propos qui eussent été capables de
plaire aux Swann et, pour donner plus d'intérêt au
jeu, je tenais la place de ces partenaires absents, je me posais
à moi-même des questions fictives choisies de telle
façon que mes traits brillants ne leur servissent que d'heureuse
repartie. Silencieux, cet exercice était pourtant une conversation
et non une méditation, ma solitude, une vie de salon mentale
où c'était non ma propre personne, mais des interlocuteurs
imaginaires qui gouvernaient mes paroles et où j'éprouvais
à former, au lieu des pensées que je croyais vraies,
celles qui me venaient sans peine, sans régression du dehors
vers le dedans, ce genre de plaisir tout passif que trouve à
rester tranquille quelqu'un qui est alourdi par une mauvaise digestion.
Si j'avais été moins décidé
à me mettre définitivement au travail, j'aurais
peut-être fait un effort pour commencer tout de suite. Mais
puisque ma résolution était formelle et qu'avant
vingt-quatre heures, dans les cadres vides de la journée
du lendemain où tout se plaçait si bien parce que
je n'y étais pas encore, mes bonnes dispositions se réaliseraient
aisément, il valait mieux ne pas choisir un soir où
j'étais mal disposé pour un début auquel
les jours suivants, hélas ! Ne devaient pas se montrer
plus propices. Mais j'étais raisonnable. De la part de
qui avait attendu des années, il eût été
puéril de ne pas supporter un retard de trois jours. Certain
que le surlendemain j'aurais déjà écrit quelques
pages, je ne disais plus un seul mot à mes parents de ma
décision ; j'aimais mieux patienter quelques heures, et
apporter à ma grand'mère consolée et convaincue,
de l'ouvrage en train. Malheureusement le lendemain n'était
pas cette journée extérieure et vaste que j'avais
attendue dans la fièvre. Quand il était fini, ma
paresse et ma lutte pénible contre certains obstacles internes
avaient simplement duré vingt-quatre heures de plus. Et
au bout de quelques jours, mes plans n'ayant pas été
réalisés, je n'avais plus le même espoir qu'ils
le seraient immédiatement, partant, plus autant de courage
pour subordonner tout à cette réalisation : je recommençais
à veiller, n'ayant plus pour m'obliger à me coucher
de bonne heure un soir, la vision certaine de voir l'oeuvre commencée
le lendemain matin. Il me fallait avant de reprendre mon élan
quelques jours de détente, et la seule fois où ma
grand'mère osa d'un ton doux et désenchanté
formuler ce reproche : "Hé bien, ce travail, on n'en
parle même plus ?", Je lui en voulus, persuadé
que, n'ayant pas su voir que mon parti était irrévocablement
pris, elle venait d'en ajourner encore, et pour longtemps peut-être,
l'exécution, par l'énervement que son déni
de justice me causait et sous l'empire duquel je ne voudrais pas
commencer mon oeuvre. Elle sentit que son scepticisme venait de
heurter à l'aveugle une volonté. Elle s'en excusa,
me dit en m'embrassant : "Pardon, je ne dirai plus rien."
Et pour que je ne me décourageasse pas, m'assura que du
jour où je serais bien portant, le travail viendrait tout
seul par surcroît.
D'ailleurs, me disais-je, en passant
ma vie chez les Swann, ne fais-je pas comme Bergotte ? A mes parents
il semblait presque que, tout en étant paresseux, je menais,
puisque c'était dans le même salon qu'un grand écrivain,
la vie la plus favorable au talent. Et pourtant, que quelqu'un
puisse être dispensé de faire ce talent soi-même,
par le dedans, et le reçoive d'autrui, est aussi impossible
que se faire une bonne santé (malgré qu'on manque
à toutes les règles de l'hygiène et qu'on
commette les pires excès) rien qu'en dînant souvent
en ville avec un médecin.
La personne du reste qui était
le plus complètement dupe de l'illusion qui m'abusait ainsi
que mes parents, c'était Mme Swann. Quand je lui disais
que je ne pouvais pas venir, qu'il fallait que je restasse à
travailler, elle avait l'air de trouver que je faisais bien des
embarras, qu'il y avait un peu de sottise et de prétention
dans mes paroles : - mais Bergotte vient bien, lui ? Est-ce que
vous trouvez que ce qu'il écrit n'est pas bien ? Cela sera
même mieux bientôt, ajoutait-elle, car il est plus
aigu, plus concentré dans le journal que dans le livre
où il délaie un peu. J'ai obtenu qu'il fasse désormais
le leader article dans le Figaro . Ce sera tout à fait
the right man in the right place .
Et elle ajoutait : - venez, il vous
dira mieux que personne ce qu'il faut faire.
Et c'était, comme on invite un
engagé volontaire avec son colonel, c'était dans
l'intérêt de ma carrière, et comme si les
chefs-d'oeuvre se faisaient "Par relations", qu'elle
me disait de ne pas manquer de venir le lendemain dîner
chez elle avec Bergotte.
Ainsi, pas plus du côté
des Swann que du côté de mes parents, c'est-à-dire
de ceux qui, à des moments différents, avaient semblé
devoir y mettre obstacle, aucune opposition n'était plus
faite à cette douce vie où je pouvais voir Gilberte
comme je voulais, avec ravissement, sinon avec calme. Il ne peut
pas y en avoir dans l'amour, puisque ce qu'on a obtenu n'est jamais
qu'un nouveau point de départ pour désirer davantage.
Tant que je n'avais pu aller chez elle, les yeux fixés
vers cet inaccessible bonheur, je ne pouvais même pas imaginer
les causes nouvelles de trouble qui m'y attendaient. Une fois
la résistance de ses parents brisée, et le problème
enfin résolu, il recommença à se poser, chaque
fois dans d'autres termes. En ce sens c'était bien en effet
chaque jour une nouvelle amitié qui commençait.
Chaque soir, en rentrant, je me rendais compte que j'avais à
dire à Gilberte des choses capitales, desquelles notre
amitié dépendait, et ces choses n'étaient
jamais les mêmes. Mais enfin, j'étais heureux et
aucune menace ne s'élevait plus contre mon bonheur. Il
allait en venir, hélas, d'un côté où
je n'avais jamais aperçu aucun péril, du côté
de Gilberte et de moi-même. J'aurais pourtant dû être
tourmenté par ce qui, au contraire, me rassurait, par ce
que je croyais du bonheur. C'est, dans l'amour, un état
anormal, capable de donner tout de suite à l'accident le
plus simple en apparence et qui peut toujours survenir, une gravité
que par lui-même cet accident ne comporterait pas. Ce qui
rend si heureux, c'est la présence dans le coeur de quelque
chose d'instable, qu'on s'arrange perpétuellement à
maintenir et dont on ne s'aperçoit presque plus tant qu'il
n'est pas déplacé. En réalité, dans
l'amour il y a une souffrance permanente, que la joie neutralise,
rend virtuelle, ajourne, mais qui peut à tout moment devenir
ce qu'elle serait depuis longtemps si l'on n'avait pas obtenu
ce qu'on souhaitait, atroce.
Plusieurs fois je sentis que Gilberte
désirait éloigner mes visites. Il est vrai que quand
je tenais trop à la voir je n'avais qu'à me faire
inviter par ses parents qui étaient de plus en plus persuadés
de mon excellente influence sur elle. Grâce à eux,
pensais-je, mon amour ne court aucun risque ; du moment que je
les ai pour moi, je peux être tranquille puisqu'ils ont
toute autorité sur Gilberte. Malheureusement, à
certains signes d'impatience que celle-ci laissait échapper
quand son père me faisait venir en quelque sorte malgré
elle, je me demandai si ce que j'avais considéré
comme une protection pour mon bonheur n'était pas au contraire
la raison secrète pour laquelle il ne pourrait durer.
La dernière fois que je vins
voir Gilberte, il pleuvait ; elle était invitée
à une leçon de danse chez des gens qu'elle connaissait
trop peu pour pouvoir m'emmener avec elle. J'avais pris à
cause de l'humidité plus de caféine que d'habitude.
Peut-être à cause du mauvais temps, peut-être
ayant quelque prévention contre la maison où cette
matinée devait avoir lieu, Mme Swann, au moment où
sa fille allait partir, la rappela avec une extrême vivacité
: "Gilberte !" Et me désigna pour signifier que
j'étais venu pour la voir et qu'elle devait rester avec
moi. Ce "Gilberte" avait été prononcé,
crié plutôt, dans une bonne intention pour moi, mais
au haussement d'épaules que fit Gilberte en ôtant
ses affaires, je compris que sa mère avait involontairement
accéléré l'évolution, peut-être
jusque-là possible encore à arrêter, qui détachait
peu à peu de moi mon amie. "On n'est pas obligé
d'aller danser tous les jours", dit Odette à sa fille,
avec une sagesse sans doute apprise autrefois de Swann. Puis,
redevenant Odette, elle se mit à parler anglais à
sa fille. Aussitôt ce fut comme si un mur m'avait caché
une partie de la vie de Gilberte, comme si un génie malfaisant
avait emmené loin de moi mon amie. Dans une langue que
nous savons, nous avons substitué à l'opacité
des sons la transparence des idées. Mais une langue que
nous ne savons pas est un palais clos dans lequel celle que nous
aimons peut nous tromper, sans que, restés au dehors et
désespérément crispés dans notre impuissance,
nous parvenions à rien voir, à rien empêcher.
Telle, cette conversation en anglais dont je n'eusse que souri
un mois auparavant et au milieu de laquelle quelques noms propres
français ne laissaient pas d'accroître et d'orienter
mes inquiétudes, avait, tenue à deux pas de moi
par deux personnes immobiles, la même cruauté, me
faisait aussi délaissé et seul, qu'un enlèvement.
Enfin Mme Swann nous quitta. Ce jour-là, peut-être
par rancune contre moi, cause involontaire qu'elle n'allât
pas s'amuser, peut-être aussi parce que, la devinant fâchée,
j'étais préventivement plus froid que d'habitude,
le visage de Gilberte, dépouillé de toute joie,
nu, saccagé, sembla tout l'après-midi vouer un regret
mélancolique au pas-de-quatre que ma présence l'empêchait
d'aller danser, et défier toutes les créatures,
à commencer par moi, de comprendre les raisons subtiles
qui avaient déterminé chez elle une inclination
sentimentale pour le boston. Elle se borna à échanger,
par moments, avec moi, sur le temps qu'il faisait, la recrudescence
de la pluie, l'avance de la pendule, une conversation ponctuée
de silences et de monosyllabes où je m'entêtais moi-même,
avec une sorte de rage désespérée, à
détruire les instants que nous aurions pu donner à
l'amitié et au bonheur. Et à tous nos propos une
sorte de dureté suprême était conférée
par le paroxysme de leur insignifiance paradoxale, lequel me consolait
pourtant, car il empêchait Gilberte d'être dupe de
la banalité de mes réflexions et de l'indifférence
de mon accent. C'est en vain que je disais : "Il me semble
que l'autre jour la pendule retardait plutôt", elle
traduisait évidemment : "Comme vous êtes méchante
!" J'avais beau m'obstiner à prolonger, tout le long
de ce jour pluvieux, ces paroles sans éclaircies, je savais
que ma froideur n'était pas quelque chose d'aussi définitivement
figé que je le feignais, et que Gilberte devait bien sentir
que si, après le lui avoir déjà dit trois
fois, je m'étais hasardé, une quatrième,
à lui répéter que les jours diminuaient,
j'aurais eu de la peine à ma retenir de fondre en larmes.
Quand elle était ainsi, quand un sourire ne remplissait
pas ses yeux et ne découvrait pas son visage, on ne peut
dire de quelle désolante monotonie étaient empreints
ses yeux tristes et ses traits maussades. Sa figure, devenue presque
laide, ressemblait alors à ces plages ennuyeuses où
la mer, retirée très loin, vous fatigue d'un reflet
toujours pareil que cerne un horizon immuable et borné.
A la fin, ne voyant pas se produire de la part de Gilberte le
changement heureux que j'attendais depuis plusieurs heures, je
lui dis qu'elle n'était pas gentille : "C'est vous
qui n'êtes pas gentil", me répondit-elle. "Mais
si !" Je me demandai ce que j'avais fait et, ne le trouvant
pas, le lui demandai à elle-même. "Naturellement,
vous vous trouvez gentil !", Me dit-elle en riant longuement.
Alors je sentis ce qu'il y avait de douloureux pour moi à
ne pouvoir atteindre cet autre plan, plus insaisissable, de sa
pensée, que décrivait son rire. Ce rire avait l'air
de signifier : "Non, non, je ne me laisse pas prendre à
tout ce que vous me dites, je sais que vous êtes fou de
moi, mais cela ne me fait ni chaud ni froid, car je me fiche de
vous." Mais je me disais qu'après tout le rire n'est
pas un langage assez déterminé pour que je pusse
être assuré de bien comprendre celui-là. Et
les paroles de Gilberte étaient affectueuses. "Mais
en quoi ne suis-je pas gentil ? Lui demandai-je, dites-le moi,
je ferai tout ce que vous voudrez. - Non, cela ne servirait à
rien, je ne peux pas vous expliquer." Un instant j'eus peur
qu'elle crût que je ne l'aimasse pas, et ce fut pour moi
une autre souffrance, non moins vive, mais qui réclamait
une dialectique différente. "Si vous saviez le chagrin
que vous me faites, vous me le diriez." Mais ce chagrin qui,
si elle avait douté de mon amour, eût dû la
réjouir, l'irrita au contraire. Alors, comprenant mon erreur,
décidé à ne plus tenir compte de ses paroles,
la laissant, sans la croire, me dire : "Je vous aimais vraiment,
vous verrez cela un jour" (ce jour où les coupables
assurent que leur innocence sera reconnue et qui, pour des raisons
mystérieuses, n'est jamais celui où on les interroge),
j'eus le courage de prendre subitement la résolution de
ne plus la voir, et sans le lui annoncer encore, parce qu'elle
ne m'aurait pas cru.
Un chagrin causé par une personne
qu'on aime peut être amer, même quand il est inséré
au milieu de préoccupations, d'occupations, de joies qui
n'ont pas cet être pour objet et desquelles notre attention
ne se détourne que de temps en temps pour revenir à
lui. Mais quand un tel chagrin naît - comme c'était
le cas pour celui-ci - à un moment où le bonheur
de voir cette personne nous remplit tout entiers, la brusque dépression
qui se produit alors dans notre âme jusque-là ensoleillée,
soutenue et calme, détermine en nous une tempête
furieuse contre laquelle nous ne savons pas si nous serons capables
de lutter jusqu'au bout. Celle qui soufflait sur mon coeur était
si violente que je revins vers la maison, bousculé, meurtri,
sentant que je ne pourrais retrouver la respiration qu'en rebroussant
chemin, qu'en retournant sous un prétexte quelconque auprès
de Gilberte. Mais elle se serait dit : "Encore lui ! Décidément
je peux tout me permettre, il reviendra chaque fois, d'autant
plus docile qu'il m'aura quittée plus malheureux."
Puis j'étais irrésistiblement ramené vers
elle par ma pensée, et ces orientations alternatives, cet
affolement de la boussole intérieure persistèrent
quand je fus rentré, et se traduisirent par les brouillons
des lettres contradictoires que j'écrivis à Gilberte.
J'allais passer par une de ces conjonctures
difficiles en face desquelles il arrive généralement
qu'on se trouve à plusieurs reprises dans la vie et auxquelles,
bien qu'on n'ait pas changé de caractère, de nature
- notre nature qui crée elle-même nos amours, et
presque les femmes que nous aimons, et jusqu'à leurs fautes
- on ne fait pas face de la même manière à
chaque fois, c'est-à-dire à tout âge. A ces
moments-là notre vie est divisée, et comme distribuée
dans une balance, en deux plateaux opposés où elle
tient tout entière. Dans l'un, il y a notre désir
de ne pas déplaire, de ne pas paraître trop humble
à l'être que nous aimons sans parvenir à le
comprendre, mais que nous trouvons plus habile de laisser un peu
de côté pour qu'il n'ait pas ce sentiment de se croire
indispensable, qui le détournerait de nous ; de l'autre
côté, il y a une souffrance - non pas une souffrance
localisée et partielle - qui ne pourrait au contraire être
apaisée que si, renonçant à plaire à
cette femme et à lui faire croire que nous pouvons nous
passer d'elle, nous allions la retrouver. Qu'on retire du plateau
où est la fierté une petite quantité de volonté
qu'on a eu la faiblesse de laisser s'user avec l'âge, qu'on
ajoute dans le plateau où est le chagrin une souffrance
physique acquise et à qui on a permis de s'aggraver, et
au lieu de la solution courageuse qui l'aurait emporté
à vingt ans, c'est l'autre, devenue trop lourde et sans
assez de contre-poids, qui nous abaisse à cinquante. D'autant
plus que les situations, tout en se répétant, changent,
et qu'il y a chance pour qu'au milieu ou à la fin de la
vie, on ait eu pour soi-même la funeste complaisance de
compliquer l'amour d'une part d'habitude que l'adolescence, retenue
par trop d'autres devoirs, moins libre de soi-même, ne connaît
pas.
Je venais d'écrire à Gilberte
une lettre où je laissais tonner ma fureur, non sans pourtant
jeter la bouée de quelques mots placés comme au
hasard, et où mon amie pourrait accrocher une réconciliation
; un instant après, le vent ayant tourné, c'était
des phrases tendres que je lui adressais pour la douceur de certaines
expressions désolées, de tels "jamais plus"
si attendrissants pour ceux qui les emploient, si fastidieux pour
celle qui les lira, soit qu'elle les croie mensongers et traduise
"jamais plus" par "ce soir même, si vous
voulez bien de moi" ou qu'elle les croie vrais et lui annonçant
alors une de ces séparations définitives qui nous
sont si parfaitement égales dans la vie quand il s'agit
d'êtres dont nous ne sommes pas épris. Mais puisque
nous sommes incapables, tandis que nous aimons, d'agir en dignes
prédécesseurs de l'être prochain que nous
serons et qui n'aimera plus, comment pourrions-nous tout à
fait imaginer l'état d'esprit d'une femme à qui,
même si nous savions que nous lui sommes indifférents,
nous avons perpétuellement fait tenir dans nos rêveries,
pour nous bercer d'un beau songe ou nous consoler d'un gros chagrin,
les mêmes propos que si elle nous aimait ? Devant les pensées,
les actions d'une femme que nous aimons, nous sommes aussi désorientés
que le pouvaient être devant les phénomènes
de la nature, les premiers physiciens (avant que la science fût
constituée et eût mis un peu de lumière dans
l'inconnu), ou pis encore, comme un être pour l'esprit de
qui le principe de causalité existerait à peine,
un être qui ne serait pas capable d'établir un lien
entre un phénomène et un autre et devant qui le
spectacle du monde serait incertain comme un rêve. Certes
je m'efforçais de sortir de cette incohérence, de
trouver des causes. Je tâchais même d'être "objectif"
et pour cela de bien tenir compte de la disproportion qui existait
entre l'importance qu'avait pour moi Gilberte et celle non seulement
que j'avais pour elle, mais qu'elle-même avait pour les
autres êtres que moi, disproportion qui, si je l'eusse omise,
eût risqué de me faire prendre une simple amabilité
de mon amie pour un aveu passionné, une démarche
grotesque et avilissante de ma part, pour le simple et gracieux
mouvement qui vous dirige vers de beaux yeux. Mais je craignais
aussi de tomber dans l'excès contraire, où j'aurais
vu dans l'arrivée inexacte de Gilberte à un rendez-vous,
dans un mouvement de mauvaise humeur, une hostilité irrémédiable.
Je tâchais de trouver entre ces deux optiques également
déformantes celle qui me donnerait la vision juste des
choses ; les calculs qu'il me fallait faire pour cela me distrayaient
un peu de ma souffrance ; et soit par obéissance à
la réponse des nombres, soit que je leur eusse fait dire
ce que je désirais, je me décidai le lendemain à
aller chez les Swann, heureux, mais de la même façon
que ceux qui, s'étant tourmentés longtemps à
cause d'un voyage qu'ils ne voulaient pas faire, ne vont pas plus
loin que la gare, et rentrent chez eux défaire leur malle.
Et, comme, pendant qu'on hésite, la seule idée d'une
résolution possible (à moins d'avoir rendu cette
idée inerte en décidant qu'on ne prendra pas la
résolution) développe, comme une graine vivace,
les linéaments, tout le détail des émotions
qui naîtraient de l'acte exécuté, je me dis
que j'avais été bien absurde de me faire, en projetant
de ne plus voir Gilberte, autant de mal que si j'eusse dû
réaliser ce projet et que, puisque au contraire c'était
pour finir par retourner chez elle, j'aurais pu faire l'économie
de tant de velléités et d'acceptations douloureuses.
Mais cette reprise des relations d'amitié
ne dura que le temps d'aller jusque chez les Swann : non pas parce
que leur maître d'hôtel, lequel m'aimait beaucoup,
me dit que Gilberte était sortie (je sus en effet, dès
le soir même, que c'était vrai, par des gens qui
l'avaient rencontrée), mais à cause de la façon
dont il me le dit : "Monsieur, mademoiselle est sortie, je
peux affirmer à monsieur que je ne mens pas. Si monsieur
veut se renseigner, je peux faire venir la femme de chambre. Monsieur
pense bien que je ferais tout ce que je pourrais pour lui faire
plaisir et que, si mademoiselle était là, je mènerais
tout de suite monsieur auprès d'elle." Ces paroles,
de la sorte qui est la seule importante, involontaires, nous donnant
la radiographie au moins sommaire de la réalité
insoupçonnable que cacherait un discours étudié,
prouvaient que dans l'entourage de Gilberte on avait l'impression
que je lui étais importun ; aussi, à peine le maître
d'hôtel les eut-il prononcées, qu'elles engendrèrent
chez moi de la haine à laquelle je préférai
donner comme objet, au lieu de Gilberte, le maître d'hôtel
; il concentra sur lui tous les sentiments de colère que
j'avais pu avoir pour mon amie ; débarrassé d'eux
grâce à ces paroles, mon amour subsista seul ; mais
elles m'avaient montré en même temps que je devais
pendant quelque temps ne pas chercher à voir Gilberte.
Elle allait certainement m'écrire pour s'excuser. Malgré
cela, je ne retournerais pas tout de suite la voir, afin de lui
prouver que je pouvais vivre sans elle. D'ailleurs, une fois que
j'aurais reçu sa lettre, fréquenter Gilberte serait
une chose dont je pourrais plus aisément me priver pendant
quelque temps, parce que je serais sûr de la retrouver dès
que je le voudrais. Ce qu'il me fallait pour supporter moins tristement
l'absence volontaire, c'était sentir mon coeur débarrassé
de la terrible incertitude si nous n'étions pas brouillés
pour toujours, si elle n'était pas fiancée, partie,
enlevée. Les jours qui suivirent ressemblèrent à
ceux de cette ancienne semaine du jour de l'an que j'avais dû
passer sans Gilberte. Mais cette semaine-là finie, jadis,
d'une part mon amie reviendrait aux Champs-elysées, je
la reverrais comme auparavant, j'en étais sûr, et,
d'autre part, je savais avec non moins de certitude que tant que
dureraient les vacances du jour de l'an, ce n'était pas
la peine d'aller aux Champs-elysées. De sorte que, durant
cette triste semaine déjà lointaine, j'avais supporté
ma tristesse avec calme, parce qu'elle n'était mêlée
ni de crainte ni d'espérance.
Maintenant, au contraire, c'était
ce dernier sentiment qui, presque autant que la crainte, rendait
ma souffrance intolérable.
N'ayant pas eu de lettre de Gilberte
le soir même, j'avais fait la part de sa négligence,
de ses occupations, je ne doutais pas d'en trouver une d'elle
dans le courrier du matin. Il fut attendu par moi, chaque jour,
avec des palpitations de coeur auxquelles succédait un
état d'abattement quand je n'y avais trouvé que
des lettres de personnes qui n'étaient pas Gilberte, ou
bien rien, ce qui n'était pas pire, les preuves d'amitié
d'une autre me rendant plus cruelles celles de son indifférence.
Je me remettais à espérer pour le courrier de l'après-midi.
Même entre les heures des levées des lettres je n'osais
pas sortir, car elle eût pu faire porter la sienne. Puis
le moment finissait par arriver où, ni facteur ni valet
de pied des Swann ne pouvant plus venir, il fallait remettre au
lendemain matin l'espoir d'être rassuré, et ainsi,
parce que je croyais que ma souffrance ne durerait pas, j'étais
obligé pour ainsi dire de la renouveler sans cesse. Le
chagrin était peut-être le même, mais au lieu
de ne faire, comme autrefois, que prolonger uniformément
une émotion initiale, recommençait plusieurs fois
par jour en débutant par une émotion si fréquemment
renouvelée qu'elle finissait - elle, état tout physique,
si momentané - par se stabiliser, si bien que les troubles
causés par l'attente ayant à peine le temps de se
calmer avant qu'une nouvelle raison d'attendre survînt,
il n'y avait plus une seule minute par jour où je ne fusse
dans cette anxiété qu'il est pourtant si difficile
de supporter pendant une heure. Ainsi ma souffrance était
infiniment plus cruelle qu'au temps de cet ancien ier janvier,
parce que cette fois il y avait en moi, au lieu de l'acceptation
pure et simple de cette souffrance, l'espoir, à chaque
instant, de la voir cesser. A cette acceptation, je finis pourtant
par arriver : alors, je compris qu'elle devait être définitive
et je renonçai pour toujours à Gilberte, dans l'intérêt
même de mon amour, et parce que je souhaitais avant tout
qu'elle ne conservât pas de moi un souvenir dédaigneux.
Même, à partir de ce moment-là, et pour qu'elle
ne pût former la supposition d'une sorte de dépit
amoureux de ma part, quand dans la suite, elle me fixa des rendez-vous,
je les acceptais souvent et, au dernier moment, je lui écrivais
que je ne pouvais pas venir, mais en protestant que j'en étais
désolé, comme j'aurais fait avec quelqu'un que je
n'aurais pas désiré voir. Ces expressions de regret
qu'on réserve d'ordinaire aux indifférents, persuaderaient
mieux Gilberte de mon indifférence, me semblait-il, que
ne ferait le ton d'indifférence qu'on affecte seulement
envers celle qu'on aime. Quand, mieux qu'avec des paroles, par
des actions indéfiniment répétées,
je lui aurais prouvé que je n'avais pas de goût à
la voir, peut-être en retrouverait-elle pour moi. Hélas
! Ce serait vain : chercher, en ne la voyant plus, à ranimer
en elle ce goût de me voir, c'était la perdre pour
toujours ; d'abord, parce que quand il commencerait à renaître,
si je voulais qu'il durât, il ne faudrait pas y céder
tout de suite ; d'ailleurs, les heures les plus cruelles seraient
passées ; c'était en ce moment qu'elle m'était
indispensable et j'aurais voulu pouvoir l'avertir que bientôt
elle ne calmerait, en me revoyant, qu'une douleur tellement diminuée
qu'elle ne serait plus, comme elle l'eût été
encore en ce moment même, et pour y mettre fin, un motif
de capitulation, de se réconcilier et de se revoir. Et,
plus tard, quand je pourrais enfin avouer sans péril à
Gilberte, tant son goût pour moi aurait repris de force,
le mien pour elle, celui-ci n'aurait pu résister à
une si longue absence et n'existerait plus ; Gilberte me serait
devenue indifférente. Je le savais, mais je ne pouvais
pas le lui dire ; elle aurait cru que si je prétendais
que je cesserais de l'aimer en restant trop longtemps sans la
voir, c'était à seule fin qu'elle me dît de
revenir vite auprès d'elle. En attendant, ce qui me rendait
plus aisé de me condamner à cette séparation,
c'est que (afin qu'elle se rendît bien compte que, malgré
mes affirmations contraires, c'était ma volonté,
et non un empêchement, non mon état de santé,
qui me privaient de la voir) toutes les fois où je savais
d'avance que Gilberte ne serait pas chez ses parents, devait sortir
avec une amie et ne rentrerait pas dîner, j'allais voir
Mme Swann (laquelle était redevenue pour moi ce qu'elle
était au temps où je voyais si difficilement sa
fille et où, les jours où celle-ci ne venait pas
aux Champs-elysées, j'allais me promener avenue des Acacias).
De cette façon j'entendrais parler de Gilberte et j'étais
sûr qu'elle entendrait ensuite parler de moi et d'une façon
qui lui montrerait que je ne tenais pas à elle. Et je trouvais,
comme tous ceux qui souffrent, que ma triste situation aurait
pu être pire. Car, ayant libre entrée dans la demeure
où habitait Gilberte, je me disais toujours, bien que décidé
à ne pas user de cette faculté, que si jamais ma
douleur était trop vive, je pourrais la faire cesser. Je
n'étais malheureux qu'au jour le jour. Et c'est trop dire
encore. Combien de fois par heure (mais maintenant sans l'anxieuse
attente qui m'avait étreint les premières semaines
après notre brouille, avant d'être retourné
chez les Swann) ne me récitais-je pas la lettre que Gilberte
m'enverrait bien un jour, m'apporterait peut-être elle-même
! La constante vision de ce bonheur imaginaire m'aidait à
supporter la destruction du bonheur réel. Pour les femmes
qui ne nous aiment pas, comme pour les "Disparus", savoir
qu'on n'a plus rien à espérer n'empêche pas
de continuer à attendre. On vit aux aguets, aux écoutes
; des mères dont le fils est parti en mer pour une exploration
dangereuse se figurent à toute minute, et alors que la
certitude qu'il a péri est acquise depuis longtemps, qu'il
va entrer, miraculeusement sauvé, et bien portant. Et cette
attente, selon la force du souvenir et la résistance des
organes, ou bien leur permet de traverser les années au
bout desquelles elles supporteront que leur fils ne soit plus,
d'oublier peu à peu et de survivre - ou bien les fait mourir.
D'autre part, mon chagrin était un peu consolé par
l'idée qu'il profitait à mon amour. Chaque visite
que je faisais à Mme Swann sans voir Gilberte, m'était
cruelle, mais je sentais qu'elle améliorait d'autant l'idée
que Gilberte avait de moi.
D'ailleurs si je m'arrangeais toujours,
avant d'aller chez Mme Swann, à être certain de l'absence
de sa fille, cela tenait peut-être autant qu'à ma
résolution d'être brouillé avec elle, à
cet espoir de réconciliation qui se superposait à
ma volonté de renoncement (bien peu sont absolus, au moins
d'une façon continue, dans cette âme humaine dont
une des lois, fortifiée par les afflux inopinés
de souvenirs différents, est l'intermittence) et me masquait
ce qu'elle avait de trop cruel. Cet espoir, je savais bien ce
qu'il avait de chimérique. J'étais comme un pauvre
qui mêle moins de larmes à son pain sec s'il se dit
que tout à l'heure peut-être un étranger va
lui laisser toute sa fortune. Nous sommes tous obligés,
pour rendre la réalité supportable, d'entretenir
en nous quelques petites folies. Or mon espérance restait
plus intacte - tout en même temps que la séparation
s'effectuait mieux - si je ne rencontrais pas Gilberte. Si je
m'étais trouvé face à face avec elle chez
sa mère, nous aurions peut-être échangé
des paroles irréparables qui eussent rendu définitive
notre brouille, tué mon espérance et, d'autre part,
en créant une anxiété nouvelle, réveillé
mon amour et rendu plus difficile ma résignation.
Depuis bien longtemps et fort avant
ma brouille avec sa fille, Mme Swann m'avait dit : "C'est
très bien de venir voir Gilberte, mais j'aimerais aussi
que vous veniez quelquefois pour moi , pas à mon Choufleury,
où vous vous ennuieriez parce que j'ai trop de monde, mais
les autres jours, où vous me trouverez toujours un peu
tard." J'avais donc l'air, en allant la voir, de n'obéir
que longtemps après à un désir anciennement
exprimé par elle. Et très tard, déjà
dans la nuit, presque au moment où mes parents se mettaient
à table, je partais faire à Mme Swann une visite
pendant laquelle je savais que je ne verrais pas Gilberte et où
pourtant je ne penserais qu'à elle. Dans ce quartier, considéré
alors comme éloigné, d'un Paris plus sombre qu'aujourd'hui
et qui, même dans le centre, n'avait pas d'électricité
sur la voie publique et bien peu dans les maisons, les lampes
d'un salon situé au rez-de-chaussée ou à
un entresol très bas (tel qu'était celui de ses
appartements où recevait habituellement Mme Swann) suffisaient
à illuminer la rue et à faire lever les yeux au
passant qui rattachait à leur clarté, comme à
sa cause apparente et voilée, la présence devant
la porte de quelques coupés bien attelés. Le passant
croyait, et non sans un certain émoi, à une modification
survenue dans cette cause mystérieuse, quand il voyait
l'un de ces coupés se mettre en mouvement ; mais c'était
seulement un cocher qui, craignant que ses bêtes prissent
froid, leur faisait faire de temps à autre des allées
et venues d'autant plus impressionnantes que les roues caoutchoutées
donnaient au pas des chevaux un fond de silence sur lequel il
se détachait plus distinct et plus explicite.
Le "jardin d'hiver" que dans
ces années-là le passant apercevait d'ordinaire,quelle
que fût la rue, si l'appartement n'était pas à
un niveau trop élevé au-dessus du trottoir, ne se
voit plus que dans les héliogravures des livres d'étrennes
de P.-J. Stahl où, en contraste avec les rares ornements
floraux des salons Louis xvi d'aujourd'hui - une rose ou un iris
du Japon dans un vase de cristal à long col qui ne pourrait
pas contenir une fleur de plus -, il semble, à cause de
la profusion des plantes d'appartement qu'on avait alors et du
manque absolu de stylisation dans leur arrangement, avoir dû,
chez les maîtresses de maison, répondre plutôt
à quelque vivante et délicieuse passion pour la
botanique qu'à un froid souci de morte décoration.
Il faisait penser, en plus grand, dans les hôtels d'alors,
à ces serres minuscules et portatives posées au
matin du ier janvier sous la lampe allumée - les enfants
n'ayant pas eu la patience d'attendre qu'il fît jour - parmi
les autres cadeaux du jour de l'an, mais le plus beau d'entre
eux, consolant, avec les plantes qu'on va pouvoir cultiver, de
la nudité de l'hiver ; plus encore qu'à ces serres-là
elles-mêmes, ces jardins d'hiver ressemblaient à
celle qu'on voyait tout auprès d'elles, figurée
dans un beau livre, autre cadeau du jour de l'an, et qui, bien
qu'elle fût donnée non aux enfants, mais à
Mlle Lili, l'héroïne de l'ouvrage, les enchantait
à tel point que, devenus maintenant presque vieillards,
ils se demandent si dans ces années fortunées l'hiver
n'était pas la plus belle des saisons. Enfin, au fond de
ce jardin d'hiver, à travers les arborescences d'espèces
variées qui de la rue faisaient ressembler la fenêtre
éclairée au vitrage de ces serres d'enfants, dessinées
ou réelles, le passant, se hissant sur ses pointes, apercevait
généralement un homme en redingote, un gardénia
ou un oeillet à la boutonnière, debout devant une
femme assise, tous deux vagues, comme deux intailles dans une
topaze, au fond de l'atmosphère du salon ambrée
par le samovar - importation récente alors - de vapeurs
qui s'en échappent peut-être encore aujourd'hui,
mais qu'à cause de l'habitude personne ne voit plus. Mme
Swann tenait beaucoup à ce "thé" ; elle
croyait montrer de l'originalité et dégager du charme
en disant à un homme : "Vous me trouverez tous les
jours un peu tard, venez prendre le thé" de sorte
qu'elle accompagnait d'un sourire fin et doux ces mots prononcés
par elle avec un accent anglais momentané et desquels son
interlocuteur prenait bonne note en saluant d'un air grave, comme
s'ils avaient été quelque chose d'important et de
singulier qui commandât la déférence et exigeât
de l'attention. Il y avait une autre raison que celles données
plus haut et pour laquelle les fleurs n'avaient pas qu'un caractère
d'ornement dans le salon de Mme Swann, et cette raison-là
ne tenait pas à l'époque, mais en partie à
l'existence qu'avait menée jadis Odette. Une grande cocotte,
comme elle avait été, vit beaucoup pour ses amants,
c'est-à-dire chez elle, ce qui peut la conduire à
vivre pour elle. Les choses que chez une honnête femme on
voit et qui certes peuvent lui paraître, à elle aussi,
avoir de l'importance, sont celles, en tous cas, qui pour la cocotte
en ont le plus. Le point culminant de sa journée est celui
non pas où elle s'habille pour le monde, mais où
elle se déshabille pour un homme. Il lui faut être
aussi élégante en robe de chambre, en chemise de
nuit, qu'en toilette de ville. D'autres femmes montrent leurs
bijoux ; elle, elle vit dans l'intimité de ses perles.
Ce genre d'existence impose l'obligation, et finit par donner
le goût, d'un luxe secret, c'est-à-dire bien près
d'être désintéressé. Mme Swann l'étendait
aux fleurs. Il y avait toujours près de son fauteuil une
immense coupe de cristal remplie entièrement de violettes
de Parme ou de marguerites effeuillées dans l'eau, et qui
semblait témoigner aux yeux de l'arrivant de quelque occupation
préférée et interrompue, comme eût
été la tasse de thé que Mme Swann eût
bue seule, pour son plaisir ; d'une occupation plus intime même
et plus mystérieuse, si bien qu'on avait envie de s'excuser
en voyant les fleurs étalées là, comme on
l'eût fait de regarder le titre du volume encore ouvert
qui eût révélé la lecture récente,
donc peut-être la pensée actuelle d'Odette. Et plus
que le livre, les fleurs vivaient ; on était gêné,
si on entrait faire une visite à Mme Swann, de s'apercevoir
qu'elle n'était pas seule, ou, si on rentrait avec elle,
de ne pas trouver le salon vide, tant y tenaient une place énigmatique
et se rapportant à des heures de la vie de la maîtresse
de maison qu'on ne connaissait pas, ces fleurs qui n'avaient pas
été préparées pour les visiteurs d'Odette,
mais comme oubliées là par elle, avaient eu et auraient
encore avec elle des entretiens particuliers qu'on avait peur
de déranger et dont on essayait en vain de lire le secret,
en fixant des yeux la couleur délavée, liquide,
mauve et dissolue des violettes de Parme.
Dès la fin d'octobre Odette rentrait
le plus régulièrement qu'elle pouvait pour le thé,
qu'on appelait encore dans ce temps-là le five o'clock
tea, ayant entendu dire (et aimant à répéter)
que si Mme Verdurin s'était fait un salon c'était
parce qu'on était toujours sûr de pouvoir la rencontrer
chez elle à la même heure. Elle s'imaginait elle-même
en avoir un, du même genre, mais plus libre, senza rigore,
aimait-elle à dire. Elle se voyait ainsi comme une espèce
de Lespinasse et croyait avoir fondé un salon rival en
enlevant à la du Deffand du petit groupe ses hommes les
plus agréables, en particulier Swann qui l'avait suivie
dans sa sécession et sa retraite, selon une version qu'on
comprend qu'elle eût réussi à accréditer
auprès de nouveaux venus, ignorants du passé, mais
non auprès d'elle-même. Mais certains rôles
favoris sont par nous joués tant de fois devant le monde,
et repassés en nous-mêmes, que nous nous référons
plus aisément à leur témoignage fictif qu'à
celui d'une réalité presque complètement
oubliée. Les jours où Mme Swann n'était pas
sortie du tout, on la trouvait dans une robe de chambre de crêpe
de Chine, blanche comme une première neige, parfois aussi
dans un de ces longs tuyautages de mousseline de soie, qui ne
semblent qu'une jonchée de pétales roses ou blancs
et qu'on trouverait aujourd'hui peu appropriés à
l'hiver, et bien à tort. Car ces étoffes légères
et ces couleurs tendres donnaient à la femme - dans la
grande chaleur des salons d'alors, fermés de portières,
et desquels ce que les romanciers mondains de l'époque
trouvaient à dire de plus élégant, c'est
qu'ils étaient "douillettement capitonnés"
- le même air frileux qu'aux roses qui pouvaient y rester
à côté d'elle, malgré l'hiver, dans
l'incarnat de leur nudité, comme au printemps. A cause
de cet étouffement des sons par les tapis et de sa retraite
dans des enfoncements, la maîtresse de la maison, n'étant
pas avertie de votre entrée comme aujourd'hui, continuait
à lire pendant que vous étiez déjà
presque devant elle, ce qui ajoutait encore à cette impression
de romanesque, à ce charme d'une sorte de secret surpris,
que nous retrouvons aujourd'hui dans le souvenir de ces robes
déjà démodées alors, que Mme Swann
était peut-être la seule à ne pas avoir encore
abandonnées et qui nous donnent l'idée que la femme
qui les portait devait être une héroïne de roman
parce que nous, pour la plupart, ne les avons guère vues
que dans certains romans d'Henry Gréville. Odette avait
maintenant, dans son salon, au commencement de l'hiver, des chrysanthèmes
énormes et d'une variété de couleurs comme
Swann jadis n'eût pu en voir chez elle. Mon admiration pour
eux - quand j'allais faire à Mme Swann une de ces tristes
visites où, de par mon chagrin, je lui retrouvais toute
sa mystérieuse poésie de mère de cette Gilberte
à qui elle dirait le lendemain : "Ton ami m'a fait
une visite" - venait sans doute de ce que, rose-pâles
comme la soie Louis xv de ses fauteuils, blancs de neige comme
sa robe de chambre en crêpe de Chine, ou d'un rouge métallique
comme son samovar, ils superposaient à celle du salon une
décoration supplémentaire, d'un coloris aussi riche,
aussi raffiné, mais vivante et qui ne durerait que quelques
jours. Mais j'étais touché par ce que ces chrysanthèmes
avaient moins d'éphémère que de relativement
durable par rapport à ces tons, aussi roses ou aussi cuivrés,
que le soleil couché exalte si somptueusement dans la brume
des fins d'après-midi de novembre et qu'après les
avoir aperçus avant que j'entrasse chez Mme Swann, s'éteignant
dans le ciel, je retrouvais prolongés, transposés
dans la palette enflammée des fleurs. Comme des feux arrachés
par un grand coloriste à l'instabilité de l'atmosphère
et du soleil, afin qu'ils vinssent orner une demeure humaine,
ils m'invitaient, ces chrysanthèmes, et malgré toute
ma tristesse, à goûter avidement pendant cette heure
du thé les plaisirs si courts de novembre dont ils faisaient
flamboyer près de moi la splendeur intime et mystérieuse.
Hélas, ce n'était pas dans les conversations que
j'entendais que je pouvais l'atteindre ; elles lui ressemblaient
bien peu. Même avec Mme Cottard, et quoique l'heure fût
avancée, Mme Swann se faisait caressante pour dire : "Mais
non, il n'est pas tard, ne regardez pas la pendule, ce n'est pas
l'heure, elle ne va pas ; qu'est-ce que vous pouvez avoir de si
pressé à faire ?" Et elle offrait une tartelette
de plus à la femme du professeur qui gardait son porte-cartes
à la main.
- On ne peut pas s'en aller de cette
maison, disait Mme Bontemps à Mme Swann, tandis que Mme
Cottard, dans sa surprise d'entendre exprimer sa propre impression,
s'écriait : "C'est ce que je me dis toujours, avec
ma petite jugeotte, dans mon for intérieur !", Approuvée
par des messieurs du jockey qui s'étaient confondus en
saluts, et comme comblés par tant d'honneur, quand Mme
Swann les avait présentés à cette petite
bourgeoise peu aimable, qui restait devant les brillants amis
d'Odette sur la réserve, sinon sur ce qu'elle appelait
la "défensive", car elle employait toujours un
langage noble pour les choses les plus simples. "On ne le
dirait pas, voilà trois mercredis que vous me faites faux
bond", disait Mme Swann à Mme Cottard. "C'est
vrai, Odette, il y a des siècles, des éternités
que je ne vous ai vue. Vous voyez que je plaide coupable, mais
il faut vous dire, ajoutait-elle d'un air pudibond et vague (car,
quoique femme de médecin, elle n'aurait pas osé
parler sans périphrases de rhumatisme ou de coliques néphrétiques),
que j'ai eu bien des petites misères. Chacun a les siennes.
Et puis j'ai eu une crise dans ma domesticité mâle.
Sans être plus qu'une autre très imbue de mon autorité,
j'ai dû, pour faire un exemple, renvoyer mon Vatel qui,
je crois, cherchait d'ailleurs une place plus lucrative. Mais
son départ a failli entraîner la démission
de tout le ministère. Ma femme de chambre ne voulait pas
rester non plus, il y a eu des scènes homériques.
Malgré tout, j'ai tenu ferme le gouvernail, et c'est une
véritable leçon de choses qui n'aura pas été
perdue pour moi. Je vous ennuie avec ces histoires de serviteurs,
mais vous savez comme moi quel tracas c'est d'être obligée
de procéder à des remaniements dans son personnel.
Et nous ne verrons pas votre délicieuse fille ? Demandait-elle.
- Non, ma délicieuse fille dîne chez une amie",
répondait Mme Swann, et elle ajoutait en se tournant vers
moi : "Je crois qu'elle vous a écrit pour que vous
veniez la voir demain. Et vos babys ?" Demandait-elle à
la femme du professeur. Je respirais largement. Ces mots de Mme
Swann, qui me prouvaient que je pourrais voir Gilberte quand je
voudrais, me faisaient justement le bien que j'étais venu
chercher et qui me rendait à cette époque-là
les visites à Mme Swann si nécessaires. "Non,
je lui écrirai un mot ce soir. Du reste, Gilberte et moi
nous ne pouvons plus nous voir", ajoutais-je, ayant l'air
d'attribuer notre séparation à une cause mystérieuse,
ce qui me donnait encore une illusion d'amour, entretenue aussi
par la manière tendre dont je parlais de Gilberte et dont
elle parlait de moi. "Vous savez qu'elle vous aime infiniment,
me disait Mme Swann. Vraiment vous ne voulez pas demain ?"
Tout d'un coup une allégresse me soulevait, je venais de
me dire : "Mais après tout pourquoi pas, puisque c'est
sa mère elle-même qui me le propose ?" Mais
aussitôt je retombais dans ma tristesse. Je craignais qu'en
me voyant Gilberte pensât que mon indifférence de
ces derniers temps avait été simulée et j'aimais
mieux prolonger la séparation. Pendant ces apartés,
Mme Bontemps se plaignait de l'ennui que lui causaient les femmes
des hommes politiques, car elle affectait de trouver tout le monde
assommant et ridicule, et d'être désolée de
la position de son mari : - alors vous pouvez comme ça
recevoir cinquante femmes de médecins de suite, disait-elle
à Mme Cottard qui, elle, au contraire, était pleine
de bienveillance pour chacun et de respect pour toutes les obligations.
Ah, vous avez de la vertu ! Moi, au ministère, n'est-ce
pas, je suis obligée, naturellement. Hé bien ! C'est
plus fort que moi, vous savez, ces femmes de fonctionnaires, je
ne peux pas m'empêcher de leur tirer la langue. Et ma nièce
Albertine est comme moi. Vous ne savez pas ce qu'elle est effrontée,
cette petite. La semaine dernière, il y avait à
mon jour la femme du sous-secrétaire d'etat aux finances
qui disait qu'elle ne s'y connaissait pas en cuisine. "Mais,
madame, lui a répondu ma nièce avec son plus gracieux
sourire, vous devriez pourtant savoir ce que c'est, puisque votre
père était marmiton." - Oh ! J'aime beaucoup
cette histoire, je trouve cela exquis, disait Mme Swann. Mais
au moins pour les jours de consultation du docteur vous devriez
avoir un petit home, avec vos fleurs, vos livres, les choses que
vous aimez, conseillait-elle à Mme Cottard.
- Comme ça , v'lan dans la figure,
v'lan, elle ne lui a pas envoyé dire. Et elle ne m'avait
prévenue de rien, cette petite masque, elle est rusée
comme un singe. Vous avez de la chance de pouvoir vous retenir
; j'envie les gens qui savent déguiser leur pensée.
- Mais je n'en ai pas besoin, madame
: je ne suis pas si difficile, répondait avec douceur Mme
Cottard. D'abord, je n'y ai pas les mêmes droits que vous,
ajoutait-elle d'une voix un peu plus forte, qu'elle prenait, afin
de les souligner, chaque fois qu'elle glissait dans la conversation
quelqu'une de ces amabilités délicates, de ces ingénieuses
flatteries qui faisaient l'admiration et aidaient à la
carrière de son mari. Et puis, je fais avec plaisir tout
ce qui peut être utile au professeur.
- Mais, madame, il faut pouvoir. Probablement
vous n'êtes pas nerveuse. Moi, quand je vois la femme du
ministre de la guerre faire des grimaces, immédiatement
je me mets à l'imiter. C'est terrible d'avoir un tempérament
comme ça.
- Ah ! Oui, dit Mme Cottard, j'ai entendu
dire qu'elle avait des tics ; mon mari connaît aussi quelqu'un
de très haut placé, et naturellement, quand ces
messieurs causent entre eux...
- Mais tenez, madame, c'est encore comme
le chef du protocole qui est bossu, c'est réglé,
il n'est pas depuis cinq minutes chez moi que je vais toucher
sa bosse. Mon mari dit que je le ferai révoquer. Eh bien
! Zut pour le ministère ! Oui, zut pour le ministère
! Je voulais faire mettre ça comme devise sur mon papier
à lettres. Je suis sûre que je vous scandalise, parce
que vous êtes bonne, moi j'avoue que rien ne m'amuse comme
les petites méchancetés. Sans cela la vie serait
bien monotone.
Et elle continuait à parler tout
le temps du ministère comme si ç'avait été
l'Olympe. Pour changer la conversation, Mme Swann se tournant
vers Mme Cottard : - mais vous me semblez bien belle ? Redfern
fecit ? - Non, vous savez que je suis une fervente de Raudnitz.
Du reste c'est un retapage.
- Eh bien ! Cela a un chic !
- Combien croyez-vous ?... Non, changez
le premier chiffre.
- Comment, mais c'est pour rien, c'est
donné. On m'avait dit trois fois autant.
- Voilà comme on écrit
l'histoire, concluait la femme du docteur. Et, montrant à
Mme Swann un tour de cou dont celle-ci lui avait fait présent
: - regardez, Odette. Vous reconnaissez ?
Dans l'entre-bâillement d'une
tenture une tête se montrait, cérémonieusement
déférente, feignant par plaisanterie la peur de
déranger : c'était Swann. "Odette, le prince
d'Agrigente qui est avec moi dans mon cabinet demande s'il pourrait
venir vous présenter ses hommages. Que dois-je aller lui
répondre ? - Mais que je serai enchantée",
disait Odette avec satisfaction, sans se départir d'un
calme qui lui était d'autant plus facile qu'elle avait
toujours, même comme cocotte, reçu des hommes élégants.
Swann partait transmettre l'autorisation et, accompagné
du prince, il revenait auprès de sa femme, à moins
que dans l'intervalle ne fût entrée Mme Verdurin.
Quand il avait épousé
Odette il lui avait demandé de ne plus fréquenter
le petit clan (il avait pour cela bien des raisons et, s'il n'en
avait pas eu, l'eût fait tout de même par obéissance
à une loi d'ingratitude qui ne souffre pas d'exception
et qui fait ressortir l'imprévoyance de tous les entremetteurs
ou leur désintéressement). Il avait seulement permis
qu'Odette échangeât avec Mme Verdurin deux visites
par an, ce qui semblait encore excessif à certains fidèles
indignés de l'injure faite à la patronne qui avait
pendant tant d'années traité Odette et même
Swann comme les enfants chéris de la maison. Car s'il contenait
des faux frères qui lâchaient certains soirs pour
se rendre sans le dire à une invitation d'Odette, prêts,
dans le cas où ils seraient découverts, à
s'excuser sur la curiosité de rencontrer Bergotte (quoique
la patronne prétendît qu'il ne fréquentait
pas chez les Swann, était dépourvu de talent, et
malgré cela elle cherchait, suivant une expression qui
lui était chère, à l'attirer), le petit groupe
avait aussi ses "ultras". Et ceux-ci, ignorants des
convenances particulières qui détournent souvent
les gens de l'attitude extrême qu'on aimerait à leur
voir prendre pour ennuyer quelqu'un, auraient souhaité
et n'avaient pas obtenu que Mme Verdurin cessât toutes relations
avec Odette et lui ôtât ainsi la satisfaction de dire
en riant : "Nous allons très rarement chez la patronne
depuis le schisme. C'était encore possible quand mon mari
était garçon, mais pour un ménage ce n'est
pas toujours très facile... Monsieur Swann, pour vous dire
la vérité, n'avale pas la mère Verdurin et
il n'apprécierait pas beaucoup que j'en fasse ma fréquentation
habituelle. Et moi, fidèle épouse..." Swann
y accompagnait sa femme en soirée, mais évitait
d'être là quand Mme Verdurin venait chez Odette en
visite. Aussi, si la patronne était dans le salon, le prince
d'Agrigente entrait seul. Seul aussi d'ailleurs il était
présenté par Odette, qui préférait
que Mme Verdurin n'entendît pas de noms obscurs et, voyant
plus d'un visage inconnu d'elle, pût se croire au milieu
de notabilités aristocratiques, calcul qui réussissait
si bien que, le soir, Mme Verdurin disait avec dégoût
à son mari : "Charmant milieu ! Il y avait toute la
fleur de la réaction !" Odette vivait à l'égard
de Mme Verdurin dans une illusion inverse. Non que ce salon eût
même seulement commencé alors de devenir ce que nous
le verrons être un jour. Mme Verdurin n'en était
même pas encore à la période d'incubation
où on suspend les grandes fêtes dans lesquelles les
rares éléments brillants récemment acquis
seraient noyés dans trop de tourbe et où on préfère
attendre que le pouvoir générateur des dix justes
qu'on a réussi à attirer en ait produit septante
fois dix. Comme Odette n'allait pas tarder à le faire,
Mme Verdurin se proposait bien le "monde" comme objectif,
mais ses zones d'attaque étaient encore si limitées
et d'ailleurs si éloignées de celles par où
Odette avait quelque chance d'arriver à un résultat
identique, à percer, que celle-ci vivait dans la plus complète
ignorance des plans stratégiques qu'élaborait la
patronne. Et c'était de la meilleure foi du monde que,
quand on parlait à Odette de Mme Verdurin comme d'une snob,
Odette se mettait à rire et disait : "C'est tout le
contraire. D'abord elle n'en a pas les éléments,
elle ne connaît personne. Ensuite il faut lui rendre cette
justice que cela lui plaît ainsi. Non, ce qu'elle aime ce
sont ses mercredis, les causeurs agréables." Et secrètement
elle enviait à Mme Verdurin (bien qu'elle ne désespérât
pas d'avoir elle-même à une si grande école
fini par les apprendre) ces arts auxquels la patronne attachait
une telle importance bien qu'ils ne fassent que nuancer l'inexistant,
sculpter le vide, et soient à proprement parler les arts
du néant : l'art (pour une maîtresse de maison) de
savoir "Réunir", de s'entendre à "grouper",
de "mettre en valeur", de "s'effacer", de
servir de "trait d'union".
En tous cas les amies de Mme Swann étaient
impressionnées de voir chez elle une femme qu'on ne se
représentait habituellement que dans son propre salon,
entourée d'un cadre inséparable d'invités,
de tout un petit groupe qu'on s'émerveillait de voir ainsi,
évoqué, résumé, resserré, dans
un seul fauteuil, sous les espèces de la patronne devenue
visiteuse dans l'emmitouflement de son manteau fourré de
grèbe, aussi duveteux que les blanches fourrures qui tapissaient
ce salon au sein duquel Mme Verdurin était elle-même
un salon. Les femmes les plus timides voulaient se retirer par
discrétion et employant le pluriel, comme quand on veut
faire comprendre aux autres qu'il est plus sage de ne pas trop
fatiguer une convalescente qui se lève pour la première
fois, disaient : "Odette, nous allons vous laisser."
On enviait Mme Cottard que la patronne appelait par son prénom.
"Est-ce que je vous enlève ?" Lui disait Mme
Verdurin qui ne pouvait supporter la pensée qu'une fidèle
allait rester là au lieu de la suivre. "Mais madame
est assez aimable pour me ramener, répondait Mme Cottard,
ne voulant pas avoir l'air d'oublier, en faveur d'une personne
plus célèbre, qu'elle avait accepté l'offre
que Mme Bontemps lui avait faite de la ramener dans sa voiture
à cocarde. J'avoue que je suis particulièrement
reconnaissante aux amies qui veulent bien me prendre avec elles
dans leur véhicule. C'est une véritable aubaine
pour moi qui n'ai pas d'automédon. - D'autant plus, répondait
la patronne (n'osant trop rien dire, car elle connaissait un peu
Mme Bontemps et venait de l'inviter à ses mercredis), que
chez Mme De Crécy vous n'êtes pas près de
chez vous. Oh ! Mon dieu, je n'arriverai jamais à dire
madame Swann." C'était une plaisanterie dans le petit
clan, pour des gens qui n'avaient pas beaucoup d'esprit, de faire
semblant de ne pas pouvoir s'habituer à dire Mme Swann
: "J'avais tellement l'habitude de dire madame de Crécy,
j'ai encore failli de me tromper." Seule, Mme Verdurin, quand
elle parlait à Odette, ne faisait pas que faillir et se
trompait exprès. "Cela ne vous fait pas peur, Odette,
d'habiter ce quartier perdu ? Il me semble que je ne serais qu'à
moitié tranquille le soir pour rentrer. Et puis c'est si
humide. Ça ne doit rien valoir pour l'eczéma de
votre mari. Vous n'avez pas de rats au moins ? - Mais non ! Quelle
horreur ! - Tant mieux, on m'avait dit cela. Je suis bien aise
de savoir que ce n'est pas vrai, parce que j'en ai une peur épouvantable
et que je ne serais pas revenue chez vous. Au revoir, ma bonne
chérie, à bientôt, vous savez comme je suis
heureuse de vous voir. Vous ne savez pas arranger les chrysanthèmes,
disait-elle en s'en allant, tandis que Mme Swann se levait pour
la reconduire. Ce sont des fleurs japonaises, il faut les disposer
comme font les japonais. - Je ne suis pas de l'avis de madame
Verdurin, bien qu'en toutes choses elle soit pour moi la loi et
les prophètes. Il n'y a que vous, Odette, pour trouver
des chrysanthèmes si belles, ou plutôt si beaux puisqu'il
paraît que c'est ainsi qu'on dit maintenant, déclarait
Mme Cottard, quand la patronne avait refermé la porte.
-
Chère madame Verdurin n'est pas
toujours très bienveillante pour les fleurs des autres,
répondait doucement Mme Swann. - Qui cultivez-vous, Odette
? Demandait Mme Cottard, pour ne pas laisser se prolonger les
critiques à l'adresse de la patronne... Lemaître
? J'avoue que devant chez Lemaître, il y avait l'autre jour
un grand arbuste rose qui m'a fait faire une folie." Mais
par pudeur elle se refusa à donner des renseignements plus
précis sur le prix de l'arbuste et dit seulement que le
professeur "qui n'avait pourtant pas la tête près
du bonnet" avait tiré flamberge au vent et lui avait
dit qu'elle ne savait pas la valeur de l'argent. "Non, non,
je n'ai de fleuriste attitré que Debac. - Moi aussi, disait
Mme Cottard, mais je confesse que je lui fais des infidélités
avec Lachaume. - Ah ! Vous le trompez avec Lachaume, je le lui
dirai, répondait Odette qui s'efforçait d'avoir
de l'esprit et de conduire la conversation chez elle, où
elle se sentait plus à l'aise que dans le petit clan. Du
reste Lachaume devient vraiment trop cher ; ses prix sont excessifs,
savez-vous, ses prix je les trouve inconvenants !" Ajoutait-elle
en riant.
Cependant Mme Bontemps, qui avait dit
cent fois qu'elle ne voulait pas aller chez les Verdurin, ravie
d'être invitée aux mercredis, était en train
de calculer comment elle pourrait s'y rendre le plus de fois possible.
Elle ignorait que Mme Verdurin souhaitait qu'on n'en manquât
aucun ; d'autre part, elle était de ces personnes peu recherchées,
qui quand elles sont conviées à des "séries"
par une maîtresse de maison, ne vont pas chez elle, comme
ceux qui savent faire toujours plaisir, quand ils ont un moment
et le désir de sortir ; elles, au contraire, se privent
par exemple de la première soirée et de la troisième,
s'imaginant que leur absence sera remarquée, et se réservent
pour la deuxième et la quatrième ; à moins
que leurs informations ne leur ayant appris que la troisième
sera particulièrement brillante, elles ne suivent un ordre
inverse, alléguant que "malheureusement la dernière
fois elles n'étaient pas libres". Telle, Mme Bontemps
supputait combien il pouvait y avoir encore de mercredis avant
pâques et de quelle façon elle arriverait à
en avoir un de plus, sans pourtant paraître s'imposer. Elle
comptait sur Mme Cottard, avec laquelle elle allait revenir, pour
lui donner quelques indications. "Oh ! Madame Bontemps, je
vois que vous vous levez, c'est très mal de donner ainsi
le signal de la fuite. Vous me devez une compensation pour n'être
pas venue jeudi dernier... Allons, rasseyez-vous un moment. Vous
ne ferez tout de même plus d'autre visite avant le dîner.
Vraiment, vous ne vous laissez pas tenter ? Ajoutait Mme Swann
et tout en tendant une assiette de gâteaux : vous savez
que ce n'est pas mauvais du tout, ces petites saletés-là.
Ça ne paye pas de mine, mais goûtez-en, vous m'en
direz des nouvelles. - Au contraire, ça a l'air délicieux,
répondait Mme Cottard ; chez vous, Odette, on n'est jamais
à court de victuailles. Je n'ai pas besoin de vous demander
la marque de fabrique, je sais que vous faites tout venir de chez
Rebattet. Je dois dire que je suis plus éclectique. Pour
les petits fours, pour toutes les friandises, je m'adresse souvent
à Bourbonneux. Mais je reconnais qu'ils ne savent pas ce
que c'est qu'une glace. Rebattet, pour tout ce qui est glace,
bavaroise ou sorbet, c'est le grand art. Comme dirait mon mari,
c'est le nec plus ultra . - Mais ceci est tout simplement fait
ici. Vraiment non ? - Je ne pourrai pas dîner, répondait
Mme Bontemps, mais je me rassieds un instant ; vous savez, moi,
j'adore causer avec une femme intelligente comme vous. - Vous
allez me trouver indiscrète, Odette, mais j'aimerais savoir
comment vous jugez le chapeau qu'avait Mme Trombert. Je sais bien
que la mode est aux grands chapeaux. Tout de même n'y a-t-il
pas un peu d'exagération ? Et à côté
de celui avec lequel elle est venue l'autre jour chez moi, celui
qu'elle portait tantôt était microscopique. - Mais
non, je ne suis pas intelligente, disait Odette, pensant que cela
faisait bien. Je suis au fond une gobeuse, qui croit tout ce qu'on
lui dit, qui se fait du chagrin pour un rien." Et elle insinuait
qu'elle avait, au commencement, beaucoup souffert d'avoir épousé
un homme comme Swann qui avait une vie de son côté
et qui la trompait. Cependant le prince d'Agrigente, ayant entendu
les mots "je ne suis pas intelligente", trouvait de
son devoir de protester, mais il n'avait pas d'esprit de repartie.
"Taratata, s'écriait Mme Bontemps, vous, pas intelligente
! - En effet je me disais : "Qu'est-ce que j'entends ?"
Disait le prince en saisissant cette perche. Il faut que mes oreilles
m'aient trompé. - Mais non, je vous assure, disait Odette,
je suis au fond une petite bourgeoise très choquable, pleine
de préjugés, vivant dans son trou, surtout très
ignorante." Et pour demander des nouvelles du baron de Charlus
: "Avez-vous vu cher baronet ? Lui disait-elle. - Vous ignorante,
s'écriait Mme Bontemps ! Hé bien alors, qu'est-ce
que vous diriez du monde officiel, toutes ces femmes d'excellences,
qui ne savent parler que de chiffons !... Tenez, madame, pas plus
tard qu'il y a huit jours je mets sur Lohengrin la ministresse
de l'instruction publique. Elle me répond : "Lohengrin
? Ah ! Oui, la dernière revue des folies-bergère,
il paraît que c'est tordant." Hé bien, madame,
qu'est-ce que vous voulez, quand on entend des choses comme ça,
ça vous fait bouillir. J'avais envie de la gifler. Parce
que j'ai mon petit caractère, vous savez. Voyons, monsieur,
disait-elle en se tournant vers moi, est-ce que je n'ai pas raison
? - Écoutez, disait Mme Cottard, on est excusable de répondre
un peu de travers quand on est interrogée ainsi de but
en blanc, sans être prévenue. J'en sais quelque chose,
car Mme Verdurin a l'habitude de nous mettre ainsi le couteau
sur la gorge. - À propos de Mme Verdurin, demandait Mme
Bontemps à Mme Cottard, savez-vous qui il y aura mercredi
chez elle ?... Ah ! Je me rappelle maintenant que nous avons accepté
une invitation pour mercredi prochain. Vous ne voulez pas dîner
de mercredi en huit avec nous ? Nous irions ensemble chez Madame
Verdurin. Cela m'intimide d'entrer seule, je ne sais pas pourquoi
cette grande femme m'a toujours fait peur. - Je vais vous le dire,
répondait Mme Cottard, ce qui vous effraye chez Mme Verdurin,
c'est son organe. Que voulez-vous ? Tout le monde n'a pas un aussi
joli organe que Madame Swann. Mais le temps de prendre langue,
comme dit la patronne, et la glace sera bientôt rompue.
Car dans le fond elle est très accueillante. Mais je comprends
très bien votre sensation, ce n'est jamais agréable
de se trouver la première fois en pays perdu. - Vous pourriez
aussi dîner avec nous, disait Mme Bontemps à Mme
Swann. Après dîner on irait tous ensemble en Verdurin,
faire Verdurin ; et, même si ce devait avoir pour effet
que la patronne me fasse les gros yeux et ne m'invite plus, une
fois chez elle nous resterons toutes les trois à causer
entre nous, je sens que c'est ce qui m'amusera le plus."
Mais cette affirmation ne devait pas être très véridique,
car Mme Bontemps demandait : "Qui pensez-vous qu'il y aura
de mercredi en huit ? Qu'est-ce qui se passera ? Il n'y aura pas
trop de monde, au moins ? - Moi, je n'irai certainement pas, disait
Odette. Nous ne ferons qu'une petite apparition au mercredi final.
Si cela vous est égal d'attendre jusque-là..."
Mais Mme Bontemps ne semblait pas séduite par cette proposition
d'ajournement.
Bien que les mérites spirituels
d'un salon et son élégance soient généralement
en rapports inverses plutôt que directs, il faut croire,
puisque Swann trouvait Mme Bontemps agréable, que toute
déchéance acceptée a pour conséquence
de rendre les gens moins difficiles sur ceux avec qui ils sont
résignés à se plaire, moins difficiles sur
leur esprit comme sur le reste. Et si cela est vrai, les hommes
doivent, comme les peuples, voir leur culture et même leur
langage disparaître avec leur indépendance. Un des
effets de cette indulgence est d'aggraver la tendance qu'à
partir d'un certain âge on a à trouver agréables
les paroles qui sont un hommage à notre propre tour d'esprit,
à nos penchants, un encouragement à nous y livrer
; cet âge-là est celui où un grand artiste
préfère à la société de génies
originaux celle d'élèves qui n'ont en commun avec
lui que la lettre de sa doctrine et par qui il est encensé,
écouté ; où un homme ou une femme remarquables
qui vivent pour un amour trouveront la plus intelligente dans
une réunion la personne peut-être inférieure,
mais dont une phrase aura montré qu'elle sait comprendre
et approuver ce qu'est une existence vouée à la
galanterie, et aura ainsi chatouillé agréablement
la tendance voluptueuse de l'amant ou de la maîtresse ;
c'était l'âge aussi où Swann, en tant qu'il
était devenu le mari d'Odette, se plaisait à entendre
dire à Mme Bontemps que c'est ridicule de ne recevoir que
des duchesses (concluant de là, au contraire de ce qu'il
eût fait jadis chez les Verdurin, que c'était une
bonne femme, très spirituelle et qui n'était pas
snob) et à lui raconter des histoires qui la faisaient
"tordre", parce qu'elle ne les connaissait pas et que
d'ailleurs elle "saisissait" vite, aimant à flatter
et à s'amuser.
- Alors le docteur ne raffole pas, comme
vous, des fleurs ? Demandait Mme Swann à Mme Cottard.
- Oh ! Vous savez que mon mari est un
sage ; il est modéré en toutes choses. Si, pourtant,
il a une passion." L'oeil brillant de malveillance, de joie
et de curiosité : "Laquelle, Madame ?" Demandait
Mme Bontemps. Avec simplicité, Mme Cottard répondait
: "La lecture. - Oh ! C'est une passion de tout repos chez
un mari ! S'écriait Mme Bontemps, en étouffant un
rire satanique. - Quand le docteur est dans un livre, vous savez
! - Hé bien, madame, cela ne doit pas vous effrayer beaucoup...
- Mais si !... Pour sa vue. Je vais aller le retrouver, Odette,
et je reviendrai au premier jour frapper à votre porte.
À propos de vue, vous a-t-on dit que l'hôtel particulier
que vient d'acheter madame Verdurin sera éclairé
à l'électricité ? Je ne le tiens pas de ma
petite police particulière, mais d'une autre source : c'est
l'électricien lui-même, Mildé, qui me l'a
dit. Vous voyez que je cite mes auteurs !
Jusqu'aux chambres qui auront leurs
lampes électriques avec un abat-jour qui tamisera la lumière.
C'est évidemment un luxe charmant.
D'ailleurs nos contemporaines veulent
absolument du nouveau, n'en fût-il plus au monde. Il y a
la belle-soeur d'une de mes amies qui a le téléphone
posé chez elle ! Elle peut faire une commande à
un fournisseur sans sortir de son appartement ! J'avoue que j'ai
platement intrigué pour avoir la permission de venir un
jour parler devant l'appareil. Cela me tente beaucoup, mais plutôt
chez une amie que chez moi. Il me semble que je n'aimerais pas
avoir le téléphone à domicile. Le premier
amusement passé, cela doit être vrai casse-tête.
Allons, Odette, je me sauve, ne retenez plus madame Bontemps puisqu'elle
se charge de moi, il faut absolument que je m'arrache, vous me
faites faire du joli, je vais être rentrée après
mon mari !" Et moi aussi, il fallait que je rentrasse, avant
d'avoir goûté à ces plaisirs de l'hiver, desquels
les chrysanthèmes m'avaient semblé être l'enveloppe
éclatante. Ces plaisirs n'étaient pas venus et cependant
Mme Swann n'avait pas l'air d'attendre encore quelque chose. Elle
laissait les domestiques emporter le thé comme elle aurait
annoncé : "On ferme !" Et elle finissait par
me dire : "Alors, vraiment, vous partez ? Hé bien,
good bye ! " Je sentais que j'aurais pu rester sans rencontrer
ces plaisirs inconnus, et que ma tristesse n'était pas
seule à m'avoir privé d'eux. Ne se trouvaient-ils
donc pas situés sur cette route battue des heures, qui
mènent toujours si vite à l'instant du départ,
mais plutôt sur quelque chemin de traverse inconnu de moi
et par où il eût fallu bifurquer ? Du moins le but
de ma visite était atteint, Gilberte saurait que j'étais
venu chez ses parents quand elle n'était pas là,
et que j'y avais, comme n'avait cessé de le répéter
Mme Cottard, "fait d'emblée, de prime abord, la conquête
de Mme Verdurin". ("Il faut, ajoutait la femme du docteur,
qui ne l'avait jamais vue faire "autant de frais", que
vous ayez ensemble des atomes crochus.") Elle saurait que
j'avais parlé d'elle comme je devais le faire, avec tendresse,
mais que je n'avais pas cette incapacité de vivre sans
que nous nous vissions que je croyais à la base de l'ennui
qu'elle avait éprouvé ces derniers temps auprès
de moi. J'avais dit à Mme Swann que je ne pouvais plus
me trouver avec Gilberte. Je l'avais dit, comme si j'avais décidé
pour toujours de ne plus la voir. Et la lettre que j'allais envoyer
à Gilberte serait conçue dans le même sens.
Seulement, à moi-même, pour me donner courage, je
ne me proposais qu'un suprême et court effort de peu de
jours. Je me disais : "C'est le dernier rendez-vous d'elle
que je refuse, j'accepterai le prochain." Pour me rendre
la séparation moins difficile à réaliser,
je ne me la présentais pas comme définitive. Mais
je sentais bien qu'elle le serait.
Le ier janvier me fut particulièrement douloureux cette année-là. Tout l'est sans doute, qui fait date et anniversaire, quand on est malheureux. Mais si c'est par exemple d'avoir perdu un être cher, la souffrance consiste seulement dans une comparaison plus vive avec le passé. Il s'y ajoutait dans mon cas l'espoir informulé que Gilberte, ayant voulu me laisser l'initiative des premiers pas et constatant que je ne les avais pas faits, n'avait attendu que le prétexte du ier janvier pour m'écrire : "Enfin, qu'y a-t-il ? Je suis folle de vous, venez que nous nous expliquions franchement, je ne peux pas vivre sans vous voir." Dès les derniers jours de l'année cette lettre me parut probable. Elle ne l'était peut-être pas, mais, pour que nous la croyions telle, le désir, le besoin que nous en avons suffit. Le soldat est persuadé qu'un certain délai indéfiniment prolongeable lui sera accordé avant qu'il soit tué, le voleur, avant qu'il soit pris, les hommes en général, avant qu'ils aient à mourir. C'est là l'amulette qui préserve les i