1ère partie
Autour de Mme SWANN
I
Ma mère, quand il fut question
d'avoir pour la première fois M. De Norpois à dîner,
ayant exprimé le regret que le professeur Cottard fût
en voyage et qu'elle-même eût entièrement cessé
de fréquenter Swann, car l'un et l'autre eussent sans doute
intéressé l'ancien ambassadeur, mon père
répondit qu'un convive éminent, un savant illustre,
comme Cottard, ne pouvait jamais mal faire dans un dîner,
mais que Swann, avec son ostentation, avec sa manière de
crier sur les toits ses moindres relations, était un vulgaire
esbroufeur que le marquis de Norpois eût sans doute trouvé,
selon son expression, "puant". Or cette réponse
de mon père demande quelques mots d'explication, certaines
personnes se souvenant peut-être d'un Cottard bien médiocre
et d'un Swann poussant jusqu'à la plus extrême délicatesse,
en matière mondaine, la modestie et la discrétion.
Mais pour ce qui regarde celui-ci, il était arrivé
qu'au "fils Swann" et aussi au Swann du jockey, l'ancien
ami de mes parents avait ajouté une personnalité
nouvelle (et qui ne devait pas être la dernière),
celle de mari d'Odette. Adaptant aux humbles ambitions de cette
femme l'instinct, le désir, l'industrie, qu'il avait toujours
eus, il s'était ingénié à se bâtir,
fort au-dessous de l'ancienne, une position nouvelle et appropriée
à la compagne qui l'occuperait avec lui. Or il s'y montrait
un autre homme. Puisque (tout en continuant à fréquenter
seul ses amis personnels, à qui il ne voulait pas imposer
Odette quand ils ne lui demandaient pas spontanément à
la connaître) c'était une seconde vie qu'il commençait,
en commun avec sa femme, au milieu d'êtres nouveaux, on
eût encore compris que pour mesurer le rang de ceux-ci,
et par conséquent le plaisir d'amour-propre qu'il pouvait
éprouver à les recevoir, il se fût servi comme
point de comparaison non pas des gens les plus brillants qui formaient
sa société avant son mariage, mais des relations
antérieures d'Odette. Mais, même quand on savait
que c'était avec d'inélégants fonctionnaires,
avec des femmes tarées, parure des bals de ministères,
qu'il désirait de se lier, on était étonné
de l'entendre, lui qui autrefois et même encore aujourd'hui
dissimulait si gracieusement une invitation de Twickenham ou de
Buckingham palace, faire sonner bien haut que la femme d'un sous-chef
de cabinet était venue rendre sa visite à Mme Swann.
On dira peut-être que cela tenait à ce que la simplicité
du Swann élégant n'avait été chez
lui qu'une forme plus raffinée de la vanité et que,
comme certains israélites, l'ancien ami de mes parents
avait pu présenter tour à tour les états
successifs par où avaient passé ceux de sa race,
depuis le snobisme le plus naïf et la plus grossière
goujaterie jusqu'à la plus fine politesse. Mais la principale
raison, et celle-là applicable à l'humanité
en général, était que nos vertus elles-mêmes
ne sont pas quelque chose de libre, de flottant, de quoi nous
gardions la disponibilité permanente ; elles finissent
par s'associer si étroitement dans notre esprit avec les
actions à l'occasion desquelles nous nous sommes fait un
devoir de les exercer, que si surgit pour nous une activité
d'un autre ordre, elle nous prend au dépourvu et sans que
nous ayons seulement l'idée qu'elle pourrait comporter
la mise en oeuvre de ces mêmes vertus. Swann empressé
avec ces nouvelles relations et les citant avec fierté,
était comme ces grands artistes modestes ou généreux
qui, s'ils se mettent à la fin de leur vie à se
mêler de cuisine ou de jardinage, étalent une satisfaction
naïve des louanges qu'on donne à leurs plats ou à
leurs plates-bandes pour lesquels ils n'admettent pas la critique
qu'ils acceptent aisément s'il s'agit de leurs chefs-d'oeuvre
; ou bien qui, donnant une de leurs toiles pour rien, ne peuvent
en revanche sans mauvaise humeur perdre quarante sous aux dominos.
Quant au professeur Cottard, on le reverra, longuement, beaucoup
plus loin, chez la patronne, au château de la Raspelière.
Qu'il suffise actuellement, à son égard, de faire
observer d'abord ceci : pour Swann, à la rigueur le changement
peut surprendre puisqu'il était accompli et non soupçonné
de moi quand je voyais le père de Gilberte aux Champs-Elysées
où d'ailleurs ne m'adressant pas la parole il ne pouvait
faire étalage devant moi de ses relations politiques (il
est vrai que s'il l'eût fait, je ne me fusse peut-être
pas aperçu tout de suite de sa vanité, car l'idée
qu'on s'est faite longtemps d'une personne bouche les yeux et
les oreilles ; ma mère pendant trois ans ne distingua pas
plus le fard qu'une de ses nièces se mettait aux lèvres
que s'il eût été invisiblement dissous dans
un liquide ; jusqu'au jour où une parcelle supplémentaire,
ou bien quelque autre cause amena le phénomène appelé
sursaturation ; tout le fard non aperçu cristallisa, et
ma mère devant cette débauche soudaine de couleurs
déclara, comme on eût fait à Combray, que
c'était une honte, et cessa presque toute relation avec
sa nièce). Mais pour Cottard au contraire, l'époque
où on l'a vu assister aux débuts de Swann chez les
Verdurin était déjà assez lointaine ; or
les honneurs, les titres officiels viennent avec les années.
Deuxièmement, on peut être illettré, faire
des calembours stupides, et posséder un don particulier
qu'aucune culture générale ne remplace, comme le
don du grand stratège ou du grand clinicien. Ce n'est pas
seulement en effet comme un praticien obscur, devenu, à
la longue, notoriété européenne, que ses
confrères considéraient Cottard. Les plus intelligents
d'entre les jeunes médecins déclarèrent -
au moins pendant quelques années, car les modes changent,
étant nées elles-mêmes du besoin de changement
- que si jamais ils tombaient malades, Cottard était le
seul maître auquel ils confieraient leur peau. Sans doute
ils préféraient le commerce de certains chefs plus
lettrés, plus artistes, avec lesquels ils pouvaient parler
de Nietzsche, de Wagner. Quand on faisait de la musique chez Mme
Cottard, aux soirées où elle recevait, avec l'espoir
qu'il devînt un jour doyen de la faculté, les collègues
et les élèves de son mari, celui-ci, au lieu d'écouter,
préférait jouer aux cartes dans un salon voisin.
Mais on vantait la promptitude, la profondeur, la sûreté
de son coup d'oeil, de son diagnostic. En troisième lieu,
en ce qui concerne l'ensemble de façons que le professeur
Cottard montrait à un homme comme mon père, remarquons
que la nature que nous faisons paraître dans la seconde
partie de notre vie n'est pas toujours, si elle l'est souvent,
notre nature première développée ou flétrie,
grossie ou atténuée ; elle est quelquefois une nature
inverse, un véritable vêtement retourné. Sauf
chez les Verdurin qui s'étaient engoués de lui,
l'air hésitant de Cottard, sa timidité, son amabilité
excessives, lui avaient, dans sa jeunesse, valu de perpétuels
brocards. Quel ami charitable lui conseilla l'air glacial ? L'importance
de sa situation lui rendit plus aisé de le prendre. Partout,
sinon chez les Verdurin où il redevenait instinctivement
lui-même, il se rendit froid, volontiers silencieux, péremptoire
quand il fallait parler, n'oubliant pas de dire des choses désagréables.
Il put faire l'essai de cette nouvelle attitude devant des clients
qui, ne l'ayant pas encore vu, n'étaient pas à même
de faire des comparaisons et eussent été bien étonnés
d'apprendre qu'il n'était pas un homme d'une rudesse naturelle.
C'est surtout à l'impassibilité qu'il s'efforçait,
et même dans son service d'hôpital, quand il débitait
quelques-uns de ces calembours qui faisaient rire tout le monde,
du chef de clinique au plus récent externe, il le faisait
toujours sans qu'un muscle bougeât dans sa figure d'ailleurs
méconnaissable depuis qu'il avait rasé barbe et
moustaches.
Disons pour finir qui était le
marquis de Norpois. Il avait été ministre plénipotentiaire
avant la guerre et ambassadeur au seize mai, et, malgré
cela, au grand étonnement de beaucoup, chargé plusieurs
fois, depuis, de représenter la France dans des missions
extraordinaires - et même comme contrôleur de la dette,
en Egypte, où grâce à ses grandes capacités
financières il avait rendu d'importants services - par
des cabinets radicaux qu'un simple bourgeois réactionnaire
se fût refusé à servir, et auxquels le passé
de M. De Norpois, ses attaches, ses opinions eussent dû
le rendre suspect. Mais ces ministres avancés semblaient
se rendre compte qu'ils montraient par une telle désignation
quelle largeur d'esprit était la leur dès qu'il
s'agissait des intérêts supérieurs de la France,
se mettaient hors de pair des hommes politiques en méritant
que le journal des débats lui-même les qualifiât
d'hommes d'etat, et bénificiaient enfin du prestige qui
s'attache à un nom aristocratique et de l'intérêt
qu'éveille comme un coup de théâtre un choix
inattendu. Et ils savaient aussi que ces avantages ils pouvaient,
en faisant appel à M. De Norpois, les recueillir sans avoir
à craindre de celui-ci un manque de loyalisme politique
contre lequel la naissance du marquis devait non pas les mettre
en garde, mais les garantir. Et en cela le gouvernement de la
république ne se trompait pas. C'est d'abord parce qu'une
certaine aristocratie, élevée dès l'enfance
à considérer son nom comme un avantage intérieur
que rien ne peut lui enlever (et dont ses pairs, ou ceux qui sont
de naissance plus haute encore, connaissent assez exactement la
valeur), sait qu'elle peut s'éviter, car ils ne lui ajouteraient
rien, les efforts que sans résultat ultérieur appréciable
font tant de bourgeois pour ne professer que des opinions bien
portées et ne fréquenter que des gens bien pensants.
En revanche, soucieuse de se grandir aux yeux des familles princières
ou ducales au-dessous desquelles elle est immédiatement
située, cette aristocratie sait qu'elle ne le peut qu'en
augmentant son nom de ce qu'il ne contenait pas, de ce qui fait
qu'à nom égal, elle prévaudra : une influence
politique, une réputation littéraire ou artistique,
une grande fortune. Et les frais dont elle se dispense à
l'égard de l'inutile hobereau recherché des bourgeois
et de la stérile amitié duquel un prince ne lui
saurait aucun gré, elle les prodiguera aux hommes politiques,
fussent-ils francs-maçons, qui peuvent faire arriver dans
les ambassades ou patronner dans les élections, aux artistes
ou aux savants dont l'appui aide à "Percer" dans
la branche où ils priment, à tous ceux enfin qui
sont en mesure de conférer une illustration nouvelle ou
de faire réussir un riche mariage. Mais en ce qui concernait
M. De Norpois, il y avait surtout que, dans une longue pratique
de la diplomatie, il s'était imbu de cet esprit négatif,
routinier, conservateur, dit "esprit de gouvernement"
et qui est, en effet, celui de tous les gouvernements et, en particulier,
sous tous les gouvernements, l'esprit des chancelleries. Il avait
puisé dans la carrière l'aversion, la crainte et
le mépris de ces procédés plus ou moins révolutionnaires,
et à tout le moins incorrects, que sont les procédés
des oppositions. Sauf chez quelques illettrés du peuple
et du monde, pour qui la différence des genres est lettre
morte, ce qui rapproche, ce n'est pas la communauté des
opinions, c'est la consanguinité des esprits. Un académicien
du genre de Legouvé et qui serait partisan des classiques,
eût applaudi plus volontiers à l'éloge de
Victor Hugo par Maxime Du Camp ou Mézières, qu'à
celui de Boileau par Claudel. Un même nationalisme suffit
à rapprocher Barrès de ses électeurs qui
ne doivent pas faire grande différence entre lui et M.
Georges Berry, mais non de ceux de ses collègues de l'académie
qui, ayant ses opinions politiques mais un autre genre d'esprit,
lui préféreront même des adversaires comme
Mm. Ribot et Deschanel, dont à leur tour de fidèles
monarchistes se sentent beaucoup plus près que de Maurras
et de Léon Daudet qui souhaitent cependant aussi le retour
du roi. Avare de ses mots, non seulement par pli professionnel
de prudence et de réserve, mais aussi parce qu'ils ont
plus de prix, offrent plus de nuances aux yeux d'hommes dont les
efforts de dix années pour rapprocher deux pays se résument,
se traduisent - dans un discours, dans un protocole - par un simple
adjectif, banal en apparence, mais où ils voient tout un
monde, M. De Norpois passait pour très froid à la
commission, où il siégeait à côté
de mon père et où chacun félicitait celui-ci
de l'amitié que lui témoignait l'ancien ambassadeur.
Elle étonnait mon père tout le premier. Car étant
généralement peu aimable, il avait l'habitude de
n'être pas recherché en dehors du cercle de ses intimes
et l'avouait avec simplicité. Il avait conscience qu'il
y avait dans les avances du diplomate un effet de ce point de
vue tout individuel où chacun se place pour décider
de ses sympathies, et d'où toutes les qualités intellectuelles
ou la sensibilité d'une personne ne seront pas auprès
de l'un de nous qu'elle ennuie ou agace une aussi bonne recommandation
que la rondeur et la gaieté d'une autre qui passerait,
aux yeux de beaucoup, pour vide, frivole et nulle. "De Norpois
m'a invité de nouveau à dîner ; c'est extraordinaire
; tout le monde en est stupéfait à la commission
où il n'a de relations privées avec personne. Je
suis sûr qu'il va encore me raconter des choses palpitantes
sur la guerre de 70." Mon père savait que seul, peut-être,
M. De Norpois avait averti l'empereur de la puissance grandissante
et des intentions belliqueuses de la Prusse, et que Bismarck avait
pour son intelligence une estime particulière. Dernièrement
encore à l'opéra, pendant le gala offert au roi
Théodose, les journaux avaient remarqué l'entretien
prolongé que le souverain avait accordé à
M. De Norpois. "Il faudra que je sache si cette visite du
roi a vraiment de l'importance, nous dit mon père qui s'intéressait
beaucoup à la politique étrangère. Je sais
bien que le père Norpois est très boutonné,
mais avec moi il s'ouvre si gentiment." Quant à ma
mère, peut-être l'ambassadeur n'avait-il pas par
lui-même le genre d'intelligence vers lequel elle se sentait
le plus attirée. Et je dois dire que la conversation de
M. De Norpois était un répertoire si complet des
formes surannées du langage particulières à
une carrière, à une classe et à un temps
- un temps qui, pour cette carrière et cette classe-là,
pourrait bien ne pas être tout à fait aboli - que
je regrette parfois de n'avoir pas retenu purement et simplement
les propos que je lui ai entendu tenir. J'aurais ainsi obtenu
un effet de démodé, à aussi bon compte et
de la même façon que cet acteur du palais-royal à
qui on demandait où il pouvait trouver ses surprenants
chapeaux et qui répondait : "Je ne trouve pas mes
chapeaux. Je les garde." En un mot, je crois que ma mère
jugeait M. De Norpois un peu "vieux jeu", ce qui était
loin de lui sembler déplaisant au point de vue des manières,
mais la charmait moins dans le domaine, sinon des idées
- car celles de M. De Norpois étaient fort modernes - mais
des expressions. Seulement, elle sentait que c'était flatter
délicatement son mari que de lui parler avec admiration
du diplomate qui lui marquait une prédilection si rare.
En fortifiant dans l'esprit de mon père la bonne opinion
qu'il avait de M. De Norpois, et par là en le conduisant
à en prendre une bonne aussi de lui-même, elle avait
conscience de remplir celui de ses devoirs qui consistait à
rendre la vie agréable à son époux, comme
elle faisait quand elle veillait à ce que la cuisine fût
soignée et le service silencieux. Et comme elle était
incapable de mentir à mon père, elle s'entraînait
elle-même à admirer l'ambassadeur pour pouvoir le
louer avec sincérité. D'ailleurs, elle goûtait
naturellement son air de bonté, sa politesse un peu désuète
(et si cérémonieuse que quand, marchant en redressant
sa haute taille, il apercevait ma mère qui passait en voiture,
avant de lui envoyer un coup de chapeau, il jetait au loin un
cigare à peine commencé), sa conversation si mesurée,
où il parlait de lui-même le moins possible et tenait
toujours compte de ce qui pouvait être agréable à
l'interlocuteur, sa ponctualité tellement surprenante à
répondre à une lettre que quand, venant de lui en
envoyer une, mon père reconnaissait l'écriture de
M. De Norpois sur une enveloppe, son premier mouvement était
de croire que par mauvaise chance leur correspondance s'était
croisée : on eût dit qu'il existait, pour lui, à
la poste, des levées supplémentaires et de luxe.
Ma mère s'émerveillait qu'il fût si exact
quoique si occupé, si aimable quoique si répandu,
sans songer que les "Quoique" sont toujours des "parce
que" méconnus, et que (de même que les vieillards
sont étonnants pour leur âge, les rois pleins de
simplicité, et les provinciaux au courant de tout) c'étaient
les mêmes habitudes qui permettaient à M. De Norpois
de satisfaire à tant d'occupations et d'être si ordonné
dans ses réponses, de plaire dans le monde et d'être
aimable avec nous. De plus, l'erreur de ma mère, comme
celle de toutes les personnes qui ont trop de modestie, venait
de ce qu'elle mettait les choses qui la concernaient au-dessous,
et par conséquent en dehors des autres. La réponse
qu'elle trouvait que l'ami de mon père avait eu tant de
mérite à nous adresser rapidement parce qu'il écrivait
par jour beaucoup de lettres, elle l'exceptait de ce grand nombre
de lettres dont ce n'était que l'une ; de même elle
ne considérait pas qu'un dîner chez nous fût
pour M. De Norpois un des actes innombrables de sa vie sociale
: elle ne songeait pas que l'ambassadeur avait été
habitué autrefois dans la diplomatie à considérer
les dîners en ville comme faisant partie de ses fonctions,
et à y déployer une grâce invétérée
dont c'eût été trop lui demander que de se
départir par extraordinaire quand il venait chez nous.
Le premier dîner que M. De Norpois fit à la maison,
une année où je jouais encore aux Champs- Elysées,
est resté dans ma mémoire, parce que l'après-midi
de ce même jour fut celui où j'allai enfin entendre
la Berma, en "Matinée", dans Phèdre, et
aussi parce qu'en causant avec M. De Norpois je me rendis compte
tout d'un coup, et d'une façon nouvelle, combien les sentiments
éveillés en moi par tout ce qui concernait Gilberte
Swann et ses parents différaient de ceux que cette même
famille faisait éprouver à n'importe quelle autre
personne.
Ce fut sans doute en remarquant l'abattement
où me plongeait l'approche des vacances du jour de l'an
pendant lesquelles, comme elle me l'avait annoncé elle-même,
je ne devais pas voir Gilberte, qu'un jour, pour me distraire,
ma mère me dit : "Si tu as encore le même grand
désir d'entendre la Berma, je crois que ton père
permettrait peut-être que tu y ailles : ta grand'mère
pourrait t'y emmener." Mais c'était parce que M. De
Norpois lui avait dit qu'il devrait me laisser entendre la Berma,
que c'était, pour un jeune homme, un souvenir à
garder, que mon père, jusque-là si hostile à
ce que j'allasse perdre mon temps et risquer de prendre du mal
pour ce qu'il appelait, au grand scandale de ma grand'mère,
des inutilités, n'était plus loin de considérer
cette soirée préconisée par l'ambassadeur
comme faisant vaguement partie d'un ensemble de recettes précieuses
pour la réussite d'une brillante carrière. Ma grand'mère
qui, en renonçant pour moi au profit que, selon elle, j'aurais
trouvé à entendre la Berma, avait fait un gros sacrifice
à l'intérêt de ma santé, s'étonnait
que celui-ci devînt négligeable sur une seule parole
de M. De Norpois. Mettant ses espérances invincibles de
rationaliste dans le régime de grand air et de coucher
de bonne heure qui m'avait été prescrit, elle déplorait
comme un désastre cette infraction que j'allais y faire
et, sur un ton navré, disait : "Comme vous êtes
léger" à mon père qui, furieux, répondait
: "Comment, c'est vous maintenant qui ne voulez pas qu'il
y aille ! C'est un peu fort, vous qui nous répétiez
tout le temps que cela pouvait lui être utile." Mais
M. De Norpois avait changé sur un point bien plus important
pour moi, les intentions de mon père. Celui-ci avait toujours
désiré que je fusse diplomate, et je ne pouvais
supporter l'idée que, même si je devais rester quelque
temps attaché au ministère, je risquasse d'être
envoyé un jour comme ambassadeur dans des capitales que
Gilberte n'habiterait pas. J'aurais préféré
revenir aux projets littéraires que j'avais autrefois formés
et abandonnés au cours de mes promenades du côté
de Guermantes. Mais mon père avait fait une constante opposition
à ce que je me destinasse à la carrière des
lettres qu'il estimait fort inférieure à la diplomatie,
lui refusant même le nom de carrière, jusqu'au jour
où M. De Norpois, qui n'aimait pas beaucoup les agents
diplomatiques des nouvelles couches, lui avait assuré qu'on
pouvait, comme écrivain, s'attirer autant de considération,
exercer autant d'action et garder plus d'indépendance que
dans les ambassades.
"Hé bien ! Je ne l'aurais
pas cru, le père Norpois n'est pas du tout opposé
à l'idée que tu fasses de la littérature",
m'avait dit mon père. Et comme, assez influent lui-même,
il croyait qu'il n'y avait rien qui ne s'arrangeât, ne trouvât
sa solution favorable dans la conversation des gens importants
: "Je le ramènerai dîner un de ces soirs en
sortant de la commission. Tu causeras un peu avec lui, pour qu'il
puisse t'apprécier. Ecris quelque chose de bien que tu
puisses lui montrer ; il est très lié avec le directeur
de la revue des deux mondes , il t'y fera entrer, il réglera
cela, c'est un vieux malin ; et, ma foi, il a l'air de trouver
que la diplomatie, aujourd'hui !..." Le bonheur que j'aurais
à ne pas être séparé de Gilberte me
rendait désireux mais non capable d'écrire une belle
chose qui pût être montrée à M. De Norpois.
Après quelques pages préliminaires, l'ennui me faisant
tomber la plume des mains, je pleurais de rage en pensant que
je n'aurais jamais de talent, que je n'étais pas doué
et ne pourrais même pas profiter de la chance que la prochaine
venue de M. De Norpois m'offrait de rester toujours à Paris.
Seule l'idée qu'on allait me laisser entendre la Berma
me distrayait de mon chagrin. Mais de même que je ne souhaitais
voir des tempêtes que sur les côtes où elles
étaient le plus violentes, de même je n'aurais voulu
entendre la grande actrice que dans un de ces rôles classiques
où Swann m'avait dit qu'elle touchait au sublime. Car quand
c'est dans l'espoir d'une découverte précieuse que
nous désirons recevoir certaines impressions de nature
ou d'art, nous avons quelque scrupule à laisser notre âme
accueillir à leur place des impressions moindres qui pourraient
nous tromper sur la valeur exacte du beau. La Berma dans Andromaque
, dans les caprices de Marianne , dans Phèdre , c'était
de ces choses fameuses que mon imagination avait tant désirées.
J'aurais le même ravissement que le jour où une gondole
m'emmènerait au pied du Titien des Frari ou des Carpaccio
de San Giorgio Dei Schiavoni, si jamais j'entendais réciter
par la Berma les vers : on dit qu'un prompt départ vous
éloigne de nous, Seigneur, etc.
Je les connaissais par la simple reproduction
en noir et blanc qu'en donnent les éditions imprimées
; mais mon coeur battait quand je pensais, comme à la réalisation
d'un voyage, que je les verrais enfin baigner effectivement dans
l'atmosphère et l'ensoleillement de la voix dorée.
Un Carpaccio à Venise, la Berma dans Phèdre , chefs-d'oeuvre
d'art pictural ou dramatique que le prestige qui s'attachait à
eux rendait en moi si vivants, c'est-à-dire si indivisibles,
que, si j'avais été voir des Carpaccio dans une
salle du Louvre ou la Berma dans quelque pièce dont je
n'aurais jamais entendu parler, je n'aurais plus éprouvé
le même étonnement délicieux d'avoir enfin
les yeux ouverts devant l'objet inconcevable et unique de tant
de milliers de mes rêves. Puis, attendant du jeu de la Berma
des révélations sur certains aspects de la noblesse,
de la douleur, il me semblait que ce qu'il y avait de grand, de
réel dans ce jeu, devait l'être davantage si l'actrice
le superposait à une oeuvre d'une valeur véritable
au lieu de broder en somme du vrai et du beau sur une trame médiocre
et vulgaire. Enfin, si j'allais entendre la Berma dans une pièce
nouvelle, il ne me serait pas facile de juger de son art, de sa
diction, puisque je ne pourrais pas faire le départ entre
un texte que je ne connaîtrais pas d'avance et ce que lui
ajouteraient des intonations et des gestes qui me sembleraient
faire corps avec lui ; tandis que les oeuvres anciennes que je
savais par coeur, m'apparaissaient comme de vastes espaces réservés
et tout prêts où je pourrais apprécier en
pleine liberté les inventions dont la Berma les couvrirait,
comme à fresque, des perpétuelles trouvailles de
son inspiration. Malheureusement, depuis des années qu'elle
avait quitté les grandes scènes et faisait la fortune
d'un théâtre de boulevard dont elle était
l'étoile, elle ne jouait plus de classique, et j'avais
beau consulter les affiches, elles n'annonçaient jamais
que des pièces toutes récentes, fabriquées
exprès pour elle par des auteurs en vogue ; quand un matin,
cherchant sur la colonne des théâtres les matinées
de la semaine du jour de l'an, j'y vis pour la première
fois - en fin de spectacle, après un lever de rideau probablement
insignifiant dont le titre me sembla opaque parce qu'il contenait
tout le particulier d'une action que j'ignorais - deux actes de
Phèdre avec Mme Berma, et aux matinées suivantes
le demi-monde, les caprices de Marianne , noms qui, comme celui
de Phèdre , étaient pour moi transparents, remplis
seulement de clarté, tant l'oeuvre m'était connue,
illuminés jusqu'au fond d'un sourire d'art. Ils me parurent
ajouter de la noblesse à Mme Berma elle-même quand
je lus dans les journaux, après le programme de ces spectacles,
que c'était elle qui avait résolu de se montrer
de nouveau au public dans quelques-unes de ses anciennes créations.
Donc, l'artiste savait que certains rôles ont un intérêt
qui survit à la nouveauté de leur apparition ou
au succès de leur reprise, elle les considérait,
interprétés par elle, comme des chefs-d'oeuvre de
musée qu'il pouvait être instructif de remettre sous
les yeux de la génération qui l'y avait admirée
ou de celle qui ne l'y avait pas vue. En faisant afficher ainsi,
au milieu de pièces qui n'étaient destinées
qu'à faire passer le temps d'une soirée, Phèdre
, dont le titre n'était pas plus long que les leurs et
n'était pas imprimé en caractères différents,
elle y ajoutait comme le sous-entendu d'une maîtresse de
maison qui, en vous présentant à ses convives au
moment d'aller à table, vous dit au milieu des noms d'invités
qui ne sont que des invités, et sur le même ton qu'elle
a cité les autres : M. Anatole France.
Le médecin qui me soignait -
celui qui m'avait défendu tout voyage - déconseilla
à mes parents de me laisser aller au théâtre
; j'en reviendrais malade, pour longtemps peut-être, et
j'aurais en fin de compte plus de souffrance que de plaisir. Cette
crainte eût pu m'arrêter si ce que j'avais attendu
d'une telle représentation eût été
seulement un plaisir qu'en somme une souffrance ultérieure
peut annuler, par compensation. Mais - de même qu'au voyage
à Balbec, au voyage à Venise que j'avais tant désirés
- ce que je demandais à cette matinée, c'était
tout autre chose qu'un plaisir : des vérités appartenant
à un monde plus réel que celui où je vivais,
et desquelles l'acquisition une fois faite ne pourrait pas m'être
enlevée par des incidents insignifiants, fussent-ils douloureux
à mon corps, de mon oiseuse existence. Tout au plus, le
plaisir que j'aurais pendant le spectacle m'apparaissait-il comme
la forme peut-être nécessaire de la perception de
ces vérités ; et c'était assez pour que je
souhaitasse que les malaises prédits ne commençassent
qu'une fois la représentation finie, afin qu'il ne fût
pas par eux compromis et faussé. J'implorais mes parents,
qui, depuis la visite du médecin, ne voulaient plus me
permettre d'aller à Phèdre . Je me récitais
sans cesse la tirade : on dit qu'un prompt départ vous
éloigne de nous... Cherchant toutes les intonations qu'on
pouvait y mettre, afin de mieux mesurer l'inattendu de celle que
la Berma trouverait. Cachée comme le saint des saints sous
le rideau qui me la dérobait et derrière lequel
je lui prêtais à chaque instant un aspect nouveau,
selon ceux des mots de Bergotte - dans la plaquette retrouvée
par Gilberte - qui me revenaient à l'esprit : "Noblesse
plastique, cilice chrétien, pâleur janséniste,
princesse de Trézène et de Clèves, drame
mycénien, symbole delphique, mythe solaire", la divine
beauté qui devait me révéler le jeu de la
Berma, nuit et jour, sur un autel perpétuellement allumé,
trônait au fond de mon esprit, de mon esprit dont mes parents
sévères et légers allaient décider
s'il enfermerait ou non, et pour jamais, les perfections de la
déesse dévoilée à cette même
place où se dressait sa forme invisible. Et les yeux fixés
sur l'image inconcevable, je luttais du matin au soir contre les
obstacles que ma famille m'opposait. Mais quand ils furent tombés,
quand ma mère - bien que cette matinée eût
lieu précisément le jour de la séance de
la commission après laquelle mon père devait ramener
dîner M. De Norpois - m'eût dit : "Hé
bien, nous ne voulons pas te chagriner, si tu crois que tu auras
tant de plaisir, il faut y aller", quand cette journée
de théâtre, jusque-là défendue, ne
dépendit plus que de moi, alors, pour la première
fois, n'ayant plus à m'occuper qu'elle cessât d'être
impossible, je me demandai si elle était souhaitable, si
d'autres raisons que la défense de mes parents n'auraient
pas dû m'y faire renoncer. D'abord, après avoir détesté
leur cruauté, leur consentement me les rendait si chers
que l'idée de leur faire de la peine m'en causait à
moi-même une, à travers laquelle la vie ne m'apparaissait
plus comme ayant pour but la vérité, mais la tendresse,
et ne me semblait plus bonne ou mauvaise que selon que mes parents
seraient heureux ou malheureux. "J'aimerais mieux ne pas
y aller, si cela doit vous affliger", dis-je à ma
mère qui, au contraire, s'efforçait de m'ôter
cette arrière-pensée qu'elle pût en être
triste, laquelle, disait-elle, gâterait ce plaisir que j'aurais
à Phèdre et en considération duquel elle
et mon père étaient revenus sur leur défense.
Mais alors cette sorte d'obligation d'avoir du plaisir me semblait
bien lourde. Puis si je rentrais malade, serais-je guéri
assez vite pour pouvoir aller aux Champs-elysées, les vacances
finies, aussitôt qu'y retournerait Gilberte ? A toutes ces
raisons, je confrontais, pour décider ce qui devait l'emporter,
l'idée, invisible derrière son voile, de la perfection
de la Berma. Je mettais dans un des plateaux de la balance "sentir
maman triste, risquer de ne pas pouvoir aller aux Champs-elysées",
dans l'autre, "pâleur janséniste, mythe solaire"
; mais ces mots eux-mêmes finissaient par s'obscurcir devant
mon esprit, ne me disaient plus rien, perdaient tout poids ; peu
à peu mes hésitations devenaient si douloureuses
que si j'avais maintenant opté pour le théâtre,
ce n'eût plus été que pour les faire cesser
et en être délivré une fois pour toutes. C'eût
été pour abréger ma souffrance, et non plus
dans l'espoir d'un bénéfice intellectuel et en cédant
à l'attrait de la perfection, que je me serais laissé
conduire non vers la sage déesse, mais vers l'implacable
divinité sans visage et sans nom qui lui avait été
subrepticement substituée sous son voile. Mais brusquement
tout fut changé, mon désir d'aller entendre la Berma
reçut un coup de fouet nouveau qui me permit d'attendre
dans l'impatience et dans la joie cette "matinée"
: étant allé faire devant la colonne des théâtres
ma station quotidienne, depuis peu si cruelle, de styliste, j'avais
vu, tout humide encore, l'affiche détaillée de Phèdre
qu'on venait de coller pour la première fois (et où,
à vrai dire, le reste de la distribution ne m'apportait
aucun attrait nouveau qui pût me décider). Mais elle
donnait à l'un des buts entre lesquels oscillait mon indécision
une forme plus concrète et - comme l'affiche était
datée non du jour où je la lisais, mais de celui
où la représentation aurait lieu, et de l'heure
même du lever du rideau - presque imminente, déjà
en voie de réalisation, si bien que je sautai de joie devant
la colonne en pensant que ce jour-là, exactement à
cette heure, je serais prêt à entendre la Berma,
assis à ma place ; et de peur que mes parents n'eussent
plus le temps d'en trouver deux bonnes pour ma grand'mère
et pour moi, je ne fis qu'un bond jusqu'à la maison, cinglé
que j'étais par ces mots magiques qui avaient remplacé
dans ma pensée "Pâleur janséniste"
et "mythe solaire" : "Les dames ne seront pas reçues
à l'orchestre en chapeau, les portes seront fermées
à deux heures." Hélas ! Cette première
matinée fut une grande déception. Mon père
nous proposa de nous déposer ma grand'mère et moi
au théâtre, en se rendant à sa commission.
Avant de quitter la maison, il dit à ma mère : "Tâche
d'avoir un bon dîner ; tu te rappelles que je dois ramener
de Norpois ?" Ma mère ne l'avait pas oublié.
Et depuis la veille, Françoise, heureuse de s'adonner à
cet art de la cuisine pour lequel elle avait certainement un don,
stimulée, d'ailleurs, par l'annonce d'un convive nouveau,
et sachant qu'elle aurait à composer, selon des méthodes
sues d'elle seule, du boeuf à la gelée, vivait dans
l'effervescence de la création ; comme elle attachait une
importance extrême à la qualité intrinsèque
des matériaux qui devaient entrer dans la fabrication de
son oeuvre, elle allait elle-même aux halles se faire donner
les plus beaux carrés de romsteck, de jarret de boeuf,
de pied de veau, comme Michel-ange passant huit mois dans les
montagnes de Carrare à choisir les blocs de marbre les
plus parfaits pour le monument de Jules ii. Françoise dépensait
dans ces allées et venues une telle ardeur que maman voyant
sa figure enflammée craignait que notre vieille servante
ne tombât malade de surmenage comme l'auteur du tombeau
des Médicis dans les carrières de Pietrasanta. Et
dès la veille Françoise avait envoyé cuire
dans le four du boulanger, protégé de mie de pain,
comme du marbre rose, ce qu'elle appelait du jambon de Nev'york.
Croyant la langue moins riche qu'elle n'est et ses propres oreilles
peu sûres, sans doute la première fois qu'elle avait
entendu parler de jambon d'York avait-elle cru - trouvant d'une
prodigalité invraisemblable dans le vocabulaire qu'il pût
exister à la fois York et New-york - qu'elle avait mal
entendu et qu'on avait voulu dire le nom qu'elle connaissait déjà.
Aussi, depuis, le mot d'York se faisait précéder
dans ses oreilles ou devant ses yeux, si elle lisait une annonce,
de : New qu'elle prononçait Nev'. Et c'est de la meilleure
foi du monde qu'elle disait à sa fille de cuisine : "Allez
me chercher du jambon chez Olida. Madame m'a bien recommandé
que ce soit du Nev'york." Ce jour-là, si Françoise
avait la brûlante certitude des grands créateurs,
mon lot était la cruelle inquiétude du chercheur.
Sans doute, tant que je n'eus pas entendu la Berma, j'éprouvai
du plaisir. J'en éprouvai dans le petit square qui précédait
le théâtre et dont, deux heures plus tard, les marronniers
dénudés allaient luire avec des reflets métalliques
dès que les becs de gaz allumés éclaireraient
le détail de leurs ramures ; devant les employés
du contrôle, desquels le choix, l'avancement, le sort, dépendaient
de la grande artiste - qui seule détenait le pouvoir dans
cette administration à la tête de laquelle des directeurs
éphémères et purement nominaux se succédaient
obscurément - et qui prirent nos billets sans nous regarder,
agités qu'ils étaient de savoir si toutes les prescriptions
de Mme Berma avaient bien été transmises au personnel
nouveau, s'il était bien entendu que la claque ne devait
jamais applaudir pour elle, que les fenêtres devaient être
ouvertes tant qu'elle ne serait pas en scène et la moindre
porte fermée après, un pot d'eau chaude dissimulé
près d'elle pour faire tomber la poussière du plateau
: et, en effet, dans un moment sa voiture attelée de deux
chevaux à longue crinière allait s'arrêter
devant le théâtre, elle en descendrait enveloppée
dans des fourrures, et, répondant d'un geste maussade aux
saluts, elle enverrait une de ses suivantes s'informer de l'avant-scène
qu'on avait réservée pour ses amis, de la température
de la salle, de la composition des loges, de la tenue des ouvreuses,
théâtre et public n'étant pour elle qu'un
second vêtement plus extérieur dans lequel elle entrerait
et le milieu plus ou moins bon conducteur que son talent aurait
à traverser. Je fus heureux aussi dans la salle même
; depuis que je savais que - contrairement à ce que m'avaient
si longtemps représenté mes imaginations enfantines
- il n'y avait qu'une scène pour tout le monde, je pensais
qu'on devait être empêché de bien voir par
les autres spectateurs comme on l'est au milieu d'une foule ;
or je me rendis compte qu'au contraire, grâce à une
disposition qui est comme le symbole de toute perception, chacun
se sent le centre du théâtre ; ce qui m'expliqua
qu'une fois qu'on avait envoyé Françoise voir un
mélodrame aux troisièmes galeries, elle avait assuré
en rentrant que sa place était la meilleure qu'on pût
avoir, et au lieu de se trouver trop loin, s'était sentie
intimidée par la proximité mystérieuse et
vivante du rideau. Mon plaisir s'accrut encore quand je commençai
à distinguer derrière ce rideau baissé des
bruits confus comme on en entend sous la coquille d'un oeuf quand
le poussin va sortir, qui bientôt grandirent, et tout à
coup, de ce monde impénétrable à notre regard,
mais qui nous voyait du sien, s'adressèrent indubitablement
à nous sous la forme impérieuse de trois coups aussi
émouvants que des signaux venus de la planète mars.
Et - ce rideau une fois levé - quand sur la scène
une table à écrire et une cheminée, assez
ordinaires d'ailleurs, signifièrent que les personnages
qui allaient entrer seraient, non pas des acteurs venus pour réciter
comme j'en avais vu une fois en soirée, mais des hommes
en train de vivre chez eux un jour de leur vie dans laquelle je
pénétrais par effraction sans qu'ils pussent me
voir, mon plaisir continua de durer ; il fut interrompu par une
courte inquiétude : juste comme je dressais l'oreille avant
que commençât la pièce, deux hommes entrèrent
sur la scène, bien en colère, puisqu'ils parlaient
assez fort pour que dans cette salle où il y avait plus
de mille personnes on distinguât toutes leurs paroles, tandis
que dans un petit café on est obligé de demander
au garçon ce que disent deux individus qui se collettent
; mais dans le même instant, étonné de voir
que le public les entendait sans protester, submergé qu'il
était par un unanime silence sur lequel vint bientôt
clapoter un rire ici, un autre là, je compris que ces insolents
étaient les acteurs et que la petite pièce, dite
lever de rideau, venait de commencer. Elle fut suivie d'un entr'acte
si long que les spectateurs revenus à leurs places s'impatientaient,
tapaient des pieds. J'en étais effrayé ; car de
même que dans le compte rendu d'un procès ; quand
je lisais qu'un homme d'un noble coeur allait venir, au mépris
de ses intérêts, témoigner en faveur d'un
innocent, je craignais toujours qu'on ne fût pas assez gentil
pour lui, qu'on ne lui marquât pas assez de reconnaissance,
qu'on ne le récompensât pas richement, et, qu'écoeuré,
il se mît du côté de l'injustice ; de même,
assimilant en cela le génie à la vertu, j'avais
peur que la Berma, dépitée par les mauvaises façons
d'un public aussi mal élevé - dans lequel j'aurais
voulu au contraire qu'elle pût reconnaître avec satisfaction
quelques célébrités au jugement de qui elle
eût attaché de l'importance - ne lui exprimât
son mécontentement et son dédain en jouant mal.
Et je regardais d'un air suppliant ces brutes trépignantes
qui allaient briser dans leur fureur l'impression fragile et précieuse
que j'étais venu chercher. Enfin, les derniers moments
de mon plaisir furent pendant les premières scènes
de Phèdre . Le personnage de Phèdre ne paraît
pas dans ce commencement du second acte ; et pourtant, dès
que le rideau fut levé et qu'un second rideau, en velours
rouge celui-là, se fut écarté, qui dédoublait
la profondeur de la scène dans toutes les pièces
où jouait l'étoile, une actrice entra par le fond,
qui avait la figure et la voix qu'on m'avait dit être celles
de la Berma. On avait dû changer la distribution, tout le
soin que j'avais mis à étudier le rôle de
la femme de Thésée devenait inutile. Mais une autre
actrice donna la réplique à la première.
J'avais dû me tromper en prenant celle-là pour la
Berma, car la seconde lui ressemblait davantage encore et, plus
que l'autre, avait sa diction. Toutes deux d'ailleurs ajoutaient
à leur rôle de nobles gestes - que je distinguais
clairement et dont je comprenais la relation avec le texte, tandis
qu'elles soulevaient leurs beaux péplums - et aussi des
intonations ingénieuses, tantôt passionnées,
tantôt ironiques, qui me faisaient comprendre la signification
d'un vers que j'avais lu chez moi sans apporter assez d'attention
à ce qu'il voulait dire. Mais tout d'un coup, dans l'écartement
du rideau rouge du sanctuaire, comme dans un cadre, une femme
parut et aussitôt, à la peur que j'eus, bien plus
anxieuse que pouvait être celle de la Berma, qu'on la gênât
en ouvrant une fenêtre, qu'on altérât le son
d'une de ses paroles en froissant un programme, qu'on l'indisposât
en applaudissant ses camarades, en ne l'applaudissant pas, elle,
assez ; - à ma façon, plus absolue encore que celle
de la Berma, de ne considérer, dès cet instant,
salle, public, acteurs, pièce, et mon propre corps que
comme un milieu acoustique n'ayant d'importance que dans la mesure
où il était favorable aux inflexions de cette voix,
je compris que les deux actrices que j'admirais depuis quelques
minutes n'avaient aucune ressemblance avec celle que j'étais
venu entendre. Mais en même temps tout mon plaisir avait
cessé ; j'avais beau tendre vers la Berma mes yeux, mes
oreilles, mon esprit, pour ne pas laisser échapper une
miette des raisons qu'elle me donnerait de l'admirer, je ne parvenais
pas à en recueillir une seule. Je ne pouvais même
pas, comme pour ses camarades, distinguer dans sa diction et dans
son jeu des intonations intelligentes, de beaux gestes. Je l'écoutais
comme j'aurais lu Phèdre , ou comme si Phèdre elle-même
avait dit en ce moment les choses que j'entendais, sans que le
talent de la Berma semblât leur avoir rien ajouté.
J'aurais voulu - pour pouvoir l'approfondir, pour tâcher
d'y découvrir ce qu'elle avait de beau - arrêter,
immobiliser longtemps devant moi chaque intonation de l'artiste,
chaque expression de sa physionomie ; du moins, je tâchais,
à force d'agilité mentale, en ayant avant un vers
mon attention tout installée et mise au point, de ne pas
distraire en préparatifs une parcelle de la durée
de chaque mot, de chaque geste, et, grâce à l'intensité
de mon attention, d'arriver à descendre en eux aussi profondément
que j'aurais fait si j'avais eu de longues heures à moi.
Mais que cette durée était brève ! A peine
un son était-il reçu dans mon oreille qu'il était
remplacé par un autre. Dans une scène où
la Berma reste immobile un instant, le bras levé à
la hauteur du visage, baignée grâce à un artifice
d'éclairage dans une lumière verdâtre, devant
le décor qui représente la mer, la salle éclata
en applaudissements, mais déjà l'actrice avait changé
de place et le tableau que j'aurais voulu étudier n'existait
plus. Je dis à ma grand'mère que je ne voyais pas
bien, elle me passa sa lorgnette. Seulement, quand on croit à
la réalité des choses, user d'un moyen artificiel
pour se les faire montrer n'équivaut pas tout à
fait à se sentir près d'elles. Je pensais que ce
n'était plus la Berma que je voyais, mais son image, dans
le verre grossissant. Je reposai la lorgnette ; mais peut-être
l'image que recevait mon oeil, diminuée par l'éloignement,
n'était pas plus exacte ; laquelle des deux Berma était
la vraie ? Quant à la déclaration à Hippolyte,
j'avais beaucoup compté sur ce morceau où, à
en juger par la signification ingénieuse que ses camarades
me découvraient à tout moment dans des parties moins
belles, elle aurait certainement des intonations plus surprenantes
que celles que chez moi, en lisant, j'avais tâché
d'imaginer ; mais elle n'atteignit même pas jusqu'à
celles qu'Oenone ou Aricie eussent trouvées, elle passa
au rabot d'une mélopée uniforme toute la tirade
où se trouvèrent confondues ensemble des oppositions
pourtant si tranchées qu'une tragédienne à
peine intelligente, même des élèves de lycée,
n'en eussent pas négligé l'effet ; d'ailleurs, elle
la débita tellement vite que ce fut seulement quand elle
fut arrivée au dernier vers que mon esprit prit conscience
de la monotonie voulue qu'elle avait imposée aux premiers.
Enfin éclata mon premier sentiment
d'admiration : il fut provoqué par les applaudissements
frénétiques des spectateurs. J'y mêlai les
miens en tâchant de les prolonger, afin que, par reconnaissance,
la Berma se surpassant, je fusse certain de l'avoir entendue dans
un de ses meilleurs jours. Ce qui est du reste curieux, c'est
que le moment où se déchaîna cet enthousiasme
du public fut, je l'ai su depuis, celui où la Berma a une
de ses plus belles trouvailles. Il semble que certaines réalités
transcendantes émettent autour d'elles des rayons auxquels
la foule est sensible. C'est ainsi que, par exemple, quand un
événement se produit, quand à la frontière
une armée est en danger, ou battue, ou victorieuse, les
nouvelles assez obscures qu'on reçoit et d'où l'homme
cultivé ne sait pas tirer grand'chose, excitent dans la
foule une émotion qui le surprend et dans laquelle, une
fois que les experts l'ont mis au courant de la véritable
situation militaire, il reconnaît la perception par le peuple
de cette "Aura" qui entoure les grands événements
et qui peut être visible à des centaines de kilomètres.
On apprend la victoire, ou après coup quand la guerre est
finie, ou tout de suite par la joie du concierge. On découvre
un trait génial du jeu de la Berma huit jours après
l'avoir entendue, par la critique, ou sur le coup, par les acclamations
du parterre. Mais cette connaissance immédiate de la foule
étant mêlée à cent autres toutes erronées,
les applaudissements tombaient le plus souvent à faux,
sans compter qu'ils étaient mécaniquement soulevés
par la force des applaudissements antérieurs, comme dans
une tempête, une fois que la mer a été suffisamment
remuée, elle continue à grossir, même si le
vent ne s'accroît plus. N'importe, au fur et à mesure
que j'applaudissais, il me semblait que la Berma avait mieux joué.
"Au moins, disait à côté de moi une femme
assez commune, elle se dépense celle-là, elle se
frappe à se faire mal, elle court, parlez-moi de ça,
c'est jouer." Et heureux de trouver ces raisons de la supériorité
de la Berma, tout en me doutant qu'elles ne l'expliquaient pas
plus que celle de la Joconde ou du Persée de Benvenuto,
l'exclamation d'un paysan : "C'est bien fait tout de même
! C'est tout en or, et du beau ! Quel travail !", Je partageai
avec ivresse le vin grossier de cet enthousiasme populaire. Je
n'en sentis pas moins, le rideau tombé, un désappointement
que ce plaisir que j'avais tant désiré n'eût
pas été plus grand, mais en même temps le
besoin de le prolonger, de ne pas quitter pour jamais, en sortant
de la salle, cette vie du théâtre qui pendant quelques
heures avait été la mienne, et dont je me serais
arraché comme en un départ pour l'exil, en rentrant
directement à la maison, si je n'avais espéré
d'y apprendre beaucoup sur la Berma par son admirateur auquel
je devais qu'on m'eût permis d'aller à Phèdre
, M. De Norpois.
Je lui fus présenté avant
le dîner par mon père qui m'appela pour cela dans
son cabinet. A mon entrée, l'ambassadeur se leva, me tendit
la main, inclina sa haute taille et fixa attentivement sur moi
ses yeux bleus. Comme les étrangers de passage qui lui
étaient présentés, au temps où il
représentait la France, étaient plus ou moins -
jusqu'aux chanteurs connus - des personnes de marque et dont il
savait alors qu'il pourrait dire plus tard, quand on prononcerait
leur nom à Paris ou à Pétersbourg, qu'il
se rappelait parfaitement la soirée qu'il avait passée
avec eux à Munich ou à Sofia, il avait pris l'habitude
de leur marquer par son affabilité la satisfaction qu'il
avait de les connaître : mais de plus, persuadé que
dans la vie des capitales, au contact à la fois des individualités
intéressantes qui les traversent et des usages du peuple
qui les habite, on acquiert une connaissance approfondie, et que
les livres ne donnent pas, de l'histoire, de la géographie,
des moeurs des différentes nations, du mouvement intellectuel
de l'Europe, il exerçait sur chaque nouveau venu ses facultés
aiguës d'observateur afin de savoir de suite à quelle
espèce d'homme il avait à faire. Le gouvernement
ne lui avait plus depuis longtemps confié de poste à
l'étranger, mais dès qu'on lui présentait
quelqu'un, ses yeux, comme s'ils n'avaient pas reçu notification
de sa mise en disponibilité, commençaient à
observer avec fruit, cependant que par toute son attitude il cherchait
à montrer que le nom de l'étranger ne lui était
pas inconnu. Aussi, tout en me parlant avec bonté et de
l'air d'importance d'un homme qui sait sa vaste expérience,
il ne cessait de m'examiner avec une curiosité sagace et
pour son profit, comme si j'eusse été quelque usage
exotique, quelque monument instructif, ou quelque étoile
en tournée. Et de la sorte, à mon endroit, il faisait
preuve à la fois de la majestueuse amabilité du
sage Mentor et de la curiosité studieuse du jeune Anacharsis.
Il ne m'offrit absolument rien pour
la revue des deux mondes , mais me posa un certain nombre de questions
sur ce qu'avaient été ma vie et mes études,
sur mes goûts dont j'entendis parler pour la première
fois comme s'il pouvait être raisonnable de les suivre,
tandis que j'avais cru jusqu'ici que c'était un devoir
de les contrarier. Puisqu'ils me portaient du côté
de la littérature, il ne me détourna pas d'elle
; il m'en parla au contraire avec déférence comme
d'une personne vénérable et charmante du cercle
choisi de laquelle, à Rome ou à Dresde, on a gardé
le meilleur souvenir et qu'on regrette par suite des nécessités
de la vie de retrouver si rarement. Il semblait m'envier en souriant
d'un air presque grivois les bons moments que, plus heureux que
lui et plus libre, elle me ferait passer. Mais les termes mêmes
dont il se servait me montraient la littérature comme trop
différente de l'image que je m'en étais faite à
Combray, et je compris que j'avais eu doublement raison de renoncer
à elle. Jusqu'ici je m'étais seulement rendu compte
que je n'avais pas le don d'écrire ; maintenant M. De Norpois
m'en ôtait même le désir. Je voulus lui expliquer
ce que j'avais rêvé ; tremblant d'émotion,
je me serais fait un scrupule que toutes mes paroles ne fussent
pas l'équivalent le plus sincère possible de ce
que j'avais senti et que je n'avais jamais essayé de me
formuler ; c'est dire que mes paroles n'eurent aucune netteté.
Peut-être par habitude professionnelle, peut-être
en vertu du calme qu'acquiert tout homme important dont on sollicite
le conseil et qui, sachant qu'il gardera en mains la maîtrise
de la conversation, laisse l'interlocuteur s'agiter, s'efforcer,
peiner à son aise, peut-être aussi pour faire valoir
le carctère de sa tête (selon lui grecque, malgré
les grands favoris), M. De Norpois, pendant qu'on lui exposait
quelque chose, gardait une immobilité de visage aussi absolue
que si vous aviez parlé devant quelque buste antique -
et sourd - dans une glyptothèque. Tout à coup, tombant
comme le marteau du commissaire-priseur, ou comme un oracle de
Delphes, la voix de l'ambassadeur qui vous répondait vous
impressionnait d'autant plus que rien dans sa face ne vous avait
laissé soupçonner le genre d'impression que vous
aviez produit sur lui, ni l'avis qu'il allait émettre.
- Précisément, me dit-il
tout à coup comme si la cause était jugée
et après m'avoir laissé bafouiller en face des yeux
immobiles qui ne me quittaient pas un instant, j'ai le fils d'un
de mes amis qui, mutatis mutandis , est comme vous (et il prit
pour parler de nos dispositions communes le même ton rassurant
que si elles avaient été des dispositions non pas
à la littérature, mais au rhumatisme, et s'il avait
voulu me montrer qu'on n'en mourait pas). Aussi a-t-il préféré
quitter le quai d'Orsay où la voie lui était pourtant
toute tracée par son père, et, sans se soucier du
qu'en-dira-t-on, il s'est mis à produire. Il n'a certes
pas lieu de s'en repentir. Il a publié il y a deux ans
- il est d'ailleurs beaucoup plus âgé que vous, naturellement,
- un ouvrage relatif au sentiment de l'infini sur la rive occidentale
du lac Victoria-nyanza et cette année un opuscule moins
important, mais conduit d'une plume alerte, parfois même
acérée, sur le fusil à répétition
dans l'armée bulgare, qui l'ont mis tout à fait
hors de pair. Il a déjà fait un joli chemin, il
n'est pas homme à s'arrêter en route, et je sais
que, sans que l'idée d'une candidature ait été
envisagée, on a laissé tomber son nom deux ou trois
fois dans la conversation, et d'une façon qui n'avait rien
de défavorable, à l'académie des sciences
morales. En somme, sans pouvoir dire encore qu'il soit au pinacle,
il a conquis de haute lutte une fort jolie position et le succès
qui ne va pas toujours qu'aux agités et aux brouillons,
aux faiseurs d'embarras qui sont presque toujours des faiseurs,
le succès a récompensé son effort.
Mon père, me voyant déjà
académicien dans quelques années, respirait une
satisfaction que M. De Norpois porta à son comble quand,
après un instant d'hésitation pendant lequel il
sembla calculer les conséquences de son acte, il me dit,
en me tendant sa carte : "Allez donc le voir de ma part,
il pourra vous donner d'utiles conseils", me causant par
ces mots une agitation aussi pénible que s'il m'avait annoncé
qu'on m'embarquerait le lendemain comme mousse à bord d'un
voilier.
Ma tante Léonie m'avait fait
héritier, en même temps que de beaucoup d'objets
et de meubles fort embarrassants, de presque toute sa fortune
liquide - révélant ainsi après sa mort une
affection pour moi que je n'avais guère soupçonnée
pendant sa vie. Mon père, qui devait gérer cette
fortune jusqu'à ma majorité, consulta M. De Norpois
sur un certain nombre de placements. Il conseilla des titres à
faible rendement qu'il jugeait particulièrement solides,
notamment les consolidés anglais et le 4 pour cent russe.
"Avec ces valeurs de tout premier ordre, dit M. De Norpois,
si le revenu n'est pas très élevé, vous êtes
du moins assuré de ne jamais voir fléchir le capital."
Pour le reste, mon père lui dit en gros ce qu'il avait
acheté. M. De Norpois eut un imperceptible sourire de félicitations
: comme tous les capitalistes, il estimait la fortune une chose
enviable, mais trouvait plus délicat de ne complimenter
que par un signe d'intelligence à peine avoué, au
sujet de celle qu'on possédait ; d'autre part, comme il
était lui-même colossalement riche, il trouvait de
bon goût d'avoir l'air de juger considérables les
revenus moindres d'autrui, avec pourtant un retour joyeux et confortable
sur la supériorité des siens. En revanche il n'hésita
pas à féliciter mon père de la "Composition"
de son portefeuille "d'un goût très sûr,
très délicat, très fin". On aurait dit
qu'il attribuait aux relations des valeurs de bourse entre elles,
et même aux valeurs de bourse en elles-mêmes, quelque
chose comme un mérite esthétique. D'une, assez nouvelle
et ignorée, dont mon père lui parla, M. De Norpois,
pareil à ces gens qui ont lu des livres que vous vous croyiez
seul à connaître, lui dit : "Mais si, je me
suis amusé pendant quelque temps à la suivre dans
la cote, elle était intéressante", avec le
sourire rétrospectivement captivé d'un abonné
qui a lu le dernier roman d'une revue, par tranches, en feuilleton.
"Je ne vous déconseillerais pas de souscrire à
l'émission qui va être lancée prochainement.
Elle est attrayante, car on vous offre les titres à des
prix tentants." Pour certaines valeurs anciennes au contraire,
mon père, ne se rappelant plus exactement les noms, faciles
à confondre avec ceux d'actions similaires, ouvrit un tiroir
et montra les titres eux-mêmes à l'ambassadeur. Leur
vue me charma ; ils étaient enjolivés de flèches
de cathédrales et de figures allégoriques comme
certaines vieilles publications romantiques que j'avais feuilletées
autrefois. Tout ce qui est d'un même temps se ressemble
; les artistes qui illustrent les poèmes d'une époque
sont les mêmes que font travailler pour elles les sociétés
financières. Et rien ne fait mieux penser à certaines
livraisons de Notre-dame De Paris et d'oeuvres de Gérard
De Nerval, telles qu'elles étaient accrochées à
la devanture de l'épicerie de Combray, que, dans son encadrement
rectangulaire et fleuri que supportaient des divinités
fluviales, une action nominative de la compagnie des eaux.
Mon père avait pour mon genre
d'intelligence un mépris suffisamment corrigé par
la tendresse pour qu'au total, son sentiment sur tout ce que je
faisais fût une indulgence aveugle. Aussi n'hésita-t-il
pas à m'envoyer chercher un petit poème en prose
que j'avais fait autrefois à Combray en revenant d'une
promenade. Je l'avais écrit avec une exaltation qu'il me
semblait devoir communiquer à ceux qui le liraient. Mais
elle ne dut pas gagner M. De Norpois, car ce fut sans me dire
une parole qu'il me le rendit.
Ma mère , pleine de respect pour
les occupations de mon père, vint demander, timidement,
si elle pouvait faire servir. Elle avait peur d'interrompre une
conversation où elle n'aurait pas eu à être
mêlée. Et, en effet, à tout moment mon père
rappelait au marquis quelque mesure utile qu'ils avaient décidé
de soutenir à la prochaine séance de la commission,
et il le faisait sur le ton particulier qu'ont ensemble dans un
milieu différent - pareils en cela à deux collégiens
- deux collègues à qui leurs habitudes professionnelles
créent des souvenirs communs où n'ont pas accès
les autres et auxquels ils s'excusent de se reporter devant eux.
Mais la parfaite indépendance
des muscles du visage à laquelle M. De Norpois était
arrivé lui permettait d'écouter sans avoir l'air
d'entendre. Mon père finissait par se troubler : "J'avais
pensé à demander l'avis de la commission...",
Disait-il à M. De Norpois après de longs préambules.
Alors du visage de l'aristocratique virtuose qui avait gardé
l'inertie d'un instrumentiste dont le moment n'est pas venu d'exécuter
sa partie, sortait avec un débit égal, sur un ton
aigu et comme ne faisant que finir, mais confiée cette
fois à un autre timbre, la phrase commencée : "Que,
bien entendu, vous n'hésiterez pas à réunir,
d'autant plus que les membres vous sont individuellement connus
et peuvent facilement se déplacer." Ce n'était
pas évidemment en elle-même une terminaison bien
extraordinaire. Mais l'immobilité qui l'avait précédée
la faisait se détacher avec la netteté cristalline,
l'imprévu quasi malicieux de ces phrases par lesquelles
le piano, silencieux jusque-là, réplique, au moment
voulu, au violoncelle qu'on vient d'entendre, dans un concerto
de Mozart.
- Hé bien, as-tu été
content de ta matinée ?" Me dit mon père tandis
qu'on passait à table, pour me faire briller et pensant
que mon enthousiasme me ferait bien juger par M. De Norpois. "Il
est allé entendre la Berma tantôt vous vous rappelez
que nous en avions parlé ensemble", dit-il en se tournant
vers le diplomate, du même ton d'allusion rétrospective,
technique et mystérieuse que s'il se fût agi d'une
séance de la commission.
- Vous avez dû être enchanté,
surtout si c'était la première fois que vous l'entendiez.
Monsieur votre père s'alarmait du contre-coup que cette
petite escapade pouvait avoir sur votre état de santé,
car vous êtes un peu délicat, un peu frêle,
je crois. Mais je l'ai rassuré. Les théâtres
ne sont plus aujourd'hui ce qu'ils étaient il y a seulement
vingt ans. Vous avez des sièges à peu près
confortables, une atmosphère renouvelée, quoique
nous ayons fort à faire encore pour rejoindre l'Allemagne
et l'Angleterre, qui à cet égard comme à
bien d'autres ont une formidable avance sur nous. Je n'ai pas
vu Mme Berma dans Phèdre , mais j'ai entendu dire qu'elle
y était admirable. Et vous avez été ravi,
naturellement ?
M. De Norpois, mille fois plus intelligent
que moi, devait détenir cette vérité que
je n'avais pas su extraire du jeu de la Berma, il allait me la
découvrir ; en répondant à sa question, j'allais
le prier de me dire en quoi cette vérité consistait
; et il justifierait ainsi ce désir que j'avais eu de voir
l'actrice. Je n'avais qu'un moment, il fallait en profiter et
faire porter mon interrogatoire sur les points essentiels. Mais
quels étaient-ils ? Fixant mon attention tout entière
sur mes impressions si confuses, et ne songeant nullement à
me faire admirer de M. De Norpois, mais à obtenir de lui
la vérité souhaitée, je ne cherchais pas
à remplacer les mots qui me manquaient par des expressions
toutes faites, je balbutiai, et finalement, pour tâcher
de le provoquer à déclarer ce que la Berma avait
d'admirable, je lui avouai que j'avais été déçu.
- Mais comment, s'écria mon père,
ennuyé de l'impression fâcheuse que l'aveu de mon
incompréhension pouvait produire sur M. De Norpois, comment
peux-tu dire que tu n'as pas eu de plaisir ? Ta grand'mère
nous a raconté que tu ne perdais pas un mot de ce que la
Berma disait, que tu avais les yeux hors de la tête, qu'il
n'y avait que toi dans la salle comme cela.
- Mais oui, j'écoutais de mon
mieux pour savoir ce qu'elle avait de si remarquable. Sans doute,
elle est très bien...
- Si elle est très bien, qu'est-ce
qu'il te faut de plus ?
- Une des choses qui contribuent certainement
au succès de Mme Berma, dit M. De Norpois en se tournant
avec application vers ma mère pour ne pas la laisser en
dehors de la conversation et afin de remplir consciencieusement
son devoir de politesse envers une maîtresse de maison,
c'est le goût parfait qu'elle apporte dans le choix de ses
rôles et qui lui vaut toujours un franc succès, et
de bon aloi. Elle joue rarement des médiocrités.
Voyez, elle s'est attaquée au rôle de Phèdre.
D'ailleurs, ce goût elle l'apporte dans ses toilettes, dans
son jeu. Bien qu'elle ait fait de fréquentes et fructueuses
tournées en Angleterre et en Amérique, la vulgarité
je ne dirai pas de John Bull, ce qui serait injuste, au moins
pour l'Angleterre de l'ère Victorienne, mais de l'oncle
Sam n'a pas déteint sur elle. Jamais de couleurs trop voyantes,
de cris exagérés. Et puis cette voix admirable qui
la sert si bien et dont elle joue à ravir, je serais presque
tenté de dire en musicienne !
Mon intérêt pour le jeu
de la Berma n'avait cessé de grandir depuis que la représentation
était finie parce qu'il ne subissait plus la compression
et les limites de la réalité ; mais j'éprouvais
le besoin de lui trouver des explications ; de plus, il s'était
porté avec une intensité égale, pendant que
la Berma jouait, sur tout ce qu'elle offrait, dans l'indivisibilité
de la vie, à mes yeux, à mes oreilles ; il n'avait
rien séparé et distingué ; aussi fut-il heureux
de se découvrir une cause raisonnable dans ces éloges
donnés à la simplicité, au bon goût
de l'artiste, il les attirait à lui par son pouvoir d'absorption,
s'emparait d'eux comme l'optimisme d'un homme ivre des actions
de son voisin dans lesquelles il trouve une raison d'attendrissement.
"C'est vrai, me disais-je, quelle belle voix, quelle absence
de cris, quels costumes simples, quelle intelligence d'avoir été
choisir Phèdre ! Non, je n'ai pas été déçu."
Le boeuf froid aux carottes fit son apparition, couché
par le Michel-ange de notre cuisine sur d'énormes cristaux
de gelée pareils à des blocs de quartz transparent.
- Vous avez un chef de tout premier
ordre, madame, dit M. De Norpois. Et ce n'est pas peu de chose.
Moi qui ai eu à l'étranger à tenir un certain
train de maison, je sais combien il est souvent difficile de trouver
un parfait maître queux. Ce sont de véritables agapes
auxquelles vous nous avez conviés là.
Et, en effet, Françoise, surexcitée
par l'ambition de réussir pour un invité de marque
un dîner enfin semé de difficultés dignes
d'elle, s'était donné une peine qu'elle ne prenait
plus quand nous étions seuls et avait retrouvé sa
manière incomparable de Combray.
- Voilà ce qu'on ne peut obtenir
au cabaret, je dis dans les meilleurs : une daube de boeuf où
la gelée ne sente pas la colle, et où le boeuf ait
pris parfum des carottes, c'est admirable ! Permettez-moi d'y
revenir, ajouta-t-il en faisant signe qu'il voulait encore de
la gelée. Je serais curieux de juger votre Vatel maintenant
sur un mets tout différent, je voudrais, par exemple, le
trouver aux prises avec le boeuf Stroganof.
M. De Norpois, pour contribuer lui aussi
à l'agrément du repas, nous servit diverses histoires
dont il régalait fréquemment ses collègues
de carrière, tantôt en citant une période
ridicule dite par un homme politique coutumier du fait et qui
les faisait longues et pleines d'images incohérentes, tantôt
telle formule lapidaire d'un diplomate plein d'atticisme. Mais,
à vrai dire, le critérium qui distinguait pour lui
ces deux ordres de phrases ne ressemblait en rien à celui
que j'appliquais à la littérature. Bien des nuances
m'échappaient ; les mots qu'il récitait en s'esclaffant
ne me paraissaient pas très différents de ceux qu'il
trouvait remarquables. Il appartenait au genre d'hommes qui pour
les oeuvres que j'aimais eût dit : "Alors, vous comprenez
? Moi, j'avoue que je ne comprends pas, je ne suis pas initié",
mais j'aurais pu lui rendre la pareille, je ne saisissais pas
l'esprit ou la sottise, l'éloquence ou l'enflure qu'il
trouvait dans une réplique ou dans un discours, et l'absence
de toute raison perceptible pour quoi ceci était mal et
ceci bien, faisait que cette sorte de littérure m'était
plus mystérieuse, me semblait plus obscure qu'aucune. Je
démêlai seulement que répéter ce que
tout le monde pensait n'était pas en politique une marque
d'infériorité mais de supériorité.
Quand M. De Norpois se servait de certaines expressions qui traînaient
dans les journaux et les prononçait avec force, on sentait
qu'elles devenaient un acte par le seul fait qu'il les avait employées,
et un acte qui susciterait des commentaires.
Ma mère comptait beaucoup sur
la salade d'ananas et de truffes. Mais l'ambassadeur, après
avoir exercé un instant sur le mets la pénétration
de son regard d'observateur, la mangea en restant entouré
de discrétion diplomatique et ne nous livra pas sa pensée.
Ma mère insista pour qu'il en reprît, ce que fit
M. De Norpois, mais en disant seulement au lieu du compliment
qu'on espérait : "J'obéis, madame, puisque
je vois que c'est là de votre part un véritable
oukase." - Nous avons lu dans les "feuilles" que
vous vous étiez entretenu longuement avec le roi Théodose,
lui dit mon père.
- En effet, le roi, qui a une rare mémoire
des physionomies, a eu la bonté de se souvenir en m'apercevant
à l'orchestre que j'avais eu l'honneur de le voir pendant
plusieurs jours à la cour de Bavière, quand il ne
songeait pas à son trône oriental (vous savez qu'il
y a été appelé par un congrès européen,
et il a même fort hésité à l'accepter,
jugeant cette souveraineté un peu inégale à
sa race, la plus noble, héraldiquement parlant, de toute
l'Europe). Un aide de camp est venu me dire d'aller saluer sa
majesté, à l'ordre de qui je me suis naturellement
empressé de déférer.
- Avez-vous été content
des résultats de son séjour ?
- Enchanté ! Il était
permis de concevoir quelque appréhension sur la façon
dont un monarque encore si jeune se tirerait de ce pas difficile,
surtout dans des conjonctures aussi délicates. Pour ma
part je faisais pleine confiance au sens politique du souverain.
Mais j'avoue que mes espérances ont été dépassées.
Le toast qu'il a prononcé à l'Elysée, et
qui, d'après des renseignements qui me viennent de source
tout à fait autorisée, avait été composé
par lui du premier mot jusqu'au dernier, était entièrement
digne de l'intérêt qu'il a excité partout.
C'est tout simplement un coup de maître ; un peu hardi je
le veux bien, mais d'une audace qu'en somme l'événement
a pleinement justifiée. Les traditions diplomatiques ont
certainement du bon, mais dans l'espèce elles avaient fini
par faire vivre son pays et le nôtre dans une atmosphère
de renfermé qui n'était plus respirable. Eh bien
! Une des manières de renouveler l'air, évidemment
une de celles qu'on ne peut pas recommander, mais que le roi Théodose
pouvait se permettre, c'est de casser les vitres. Et il l'a fait
avec une belle humeur qui a ravi tout le monde, et aussi une justesse
dans les termes où on a reconnu tout de suite la race de
princes lettrés à laquelle il appartient par sa
mère. Il est certain que quand il a parlé des "affinités"
qui unissent son pays à la France, l'expression, pour peu
usitée qu'elle puisse être dans le vocabulaire des
chancelleries, était singulièrement heureuse. Vous
voyez que la littérature ne nuit pas, même dans la
diplomatie, même sur un trône, ajouta-t-il en s'adressant
à moi. La chose était constatée depuis longtemps,
je le veux bien, et les rapports entre les deux puissances étaient
devenus excellents. Encore fallait-il qu'elle fût dite.
Le mot était attendu, il a été choisi à
merveille, vous avez vu comme il a porté. Pour ma part
j'y applaudis des deux mains.
- Votre ami, M. De Vaugoubert, qui préparait
le rapprochement depuis des années, a dû être
content.
- D'autant plus que sa majesté,
qui est assez coutumière du fait, avait tenu à lui
en faire la surprise. Cette surprise a été complète
du reste pour tout le monde, à commencer par le ministre
des affaires étrangères, qui, à ce qu'on
m'a dit, ne l'a pas trouvée à son goût. A
quelqu'un qui lui en parlait, il aurait répondu très
nettement, assez haut pour être entendu des personnes voisines
: "Je n'ai été ni consulté, ni prévenu",
indiquant clairement par là qu'il déclinait toute
responsabilité dans l'événement.
Il faut avouer que celui-ci a fait un
beau tapage et je n'oserais pas affirmer, ajouta-t-il avec un
sourire malicieux, que tels de mes collègues pour qui la
loi suprême semble être celle du moindre effort, n'en
ont pas été troublés dans leur quiétude.
Quant à Vaugoubert, vous savez qu'il avait été
fort attaqué pour sa politique de rapprochement avec la
France, et il avait dû d'autant plus en souffrir que c'est
un sensible, un coeur exquis. J'en puis d'autant mieux témoigner
que, bien qu'il soit mon cadet et de beaucoup, je l'ai fort pratiqué,
nous sommes amis de longue date, et je le connais bien. D'ailleurs
qui ne le connaîtrait ? C'est une âme de cristal.
C'est même le seul défaut qu'on pourrait lui reprocher,
il n'est pas nécessaire que le coeur d'un diplomate soit
aussi transparent que le sien. Cela n'empêche pas qu'on
parle de l'envoyer à Rome, ce qui est un bel avancement,
mais un bien gros morceau. Entre nous, je crois que Vaugoubert,
si dénué qu'il soit d'ambition, en serait fort content
et ne demande nullement qu'on éloigne de lui ce calice.
Il fera peut-être merveille là-bas ; il est le candidat
de la consulta, et pour ma part, je le vois très bien,
lui si artiste, dans le cadre du palais Farnèse et la galerie
des Carraches. Il semble qu'au moins personne ne devrait pouvoir
le haïr ; mais il y a autour du roi Théodose toute
une camarilla plus ou moins inféodée à la
Wilhelmstrasse dont elle suit docilement les inspirations et qui
a cherché de toutes façons à lui tailler
des croupières. Vaugoubert n'a pas eu à faire face
seulement aux intrigues de couloirs mais aux injures de folliculaires
à gages qui plus tard, lâches comme l'est tout journaliste
stipendié, ont été des premiers à
demander l' aman , mais qui en attendant n'ont pas reculé
à faire état, contre notre représentant,
des ineptes accusations de gens sans aveu. Pendant plus d'un mois
les ennemis de Vaugoubert ont dansé autour de lui la danse
du scalp, dit M. De Norpois, en détachant avec force ce
dernier mot. Mais un bon averti en vaut deux ; ces injures il
les a repoussées du pied, ajouta-t-il plus énergiquement
encore, et avec un regard si farouche que nous cessâmes
un instant de manger. Comme dit un beau proverbe arabe : "Les
chiens aboient, la caravane passe." Après avoir jeté
cette citation, M. De Norpois s'arrêta pour nous regarder
et juger de l'effet qu'elle avait produit sur nous. Il fut grand
; le proverbe nous était connu : il avait remplacé
cette année-là chez les hommes de haute valeur cet
autre : "Qui sème le vent récolte la tempête",
lequel avait besoin de repos, n'étant pas infatigable et
vivace comme : "Travailler pour le roi de Prusse." Car
la culture de ces gens éminents était une culture
alternée, et généralement triennale. Certes
les citations de ce genre, et desquelles M. De Norpois excellait
à émailler ses articles de la revue , n'étaient
point nécessaires pour que ceux-ci parussent solides et
bien informés. Même dépourvus de l'ornement
qu'elles leur apportaient, il suffisait que M. De Norpois écrivît
à point nommé - ce qu'il ne manquait pas de faire
- : "Le cabinet de Saint-james ne fut pas le dernier à
sentir le péril" ou bien "l'émotion fut
grande au Pont-aux-chantres où l'on suivait d'un oeil inquiet
la politique égoïste mais habile de la monarchie bicéphale",
ou "un cri d'alarme partit de Montecitorio", ou encore
"cet éternel double jeu qui est bien dans la manière
du ball-platz". A ces expressions le lecteur profane avait
aussitôt reconnu et salué le diplomate de carrière.
Mais ce qui avait fait dire qu'il était plus que cela,
qu'il possédait une culture supérieure, ç'avait
été l'emploi raisonné de citations dont le
modèle achevé restait alors : "Faites-moi de
bonne politique et je vous ferai de bonnes finances, comme avait
coutume de dire le baron Louis." (On n'avait pas encore importé
d'Orient : "La victoire est à celui des deux adversaires
qui sait souffrir un quart d'heure de plus que l'autre, comme
disent les japonais.") Cette réputation de grand lettré,
jointe à un véritable génie d'intrigue caché
sous le masque de l'indifférence, avait fait entrer M.
De Norpois à l'académie des sciences morales. Et
quelques personnes pensèrent même qu'il ne serait
pas déplacé à l'académie française,
le jour où, voulant indiquer que c'est en resserrant l'alliance
russe que nous pourrions arriver à une entente avec l'Angleterre,
il n'hésita pas à écrire : "Qu'on le
sache bien au quai d'Orsay, qu'on l'enseigne désormais
dans tous les manuels de géographie qui se montrent incomplets
à cet égard, qu'on refuse impitoyablement au baccalauréat
tout candidat qui ne saura pas le dire : si tous les chemins mènent
à Rome, en revanche la route qui va de Paris à Londres
passe nécessairement par Pétersbourg." - Somme
toute, continua M. De Norpois en s'adressant à mon père,
Vaugoubert s'est taillé là un beau succès
et qui dépasse même celui qu'il avait escompté.
Il s'attendait en effet à un toast correct (ce qui après
les nuages des dernières années était déjà
fort beau) mais à rien de plus. Plusieurs personnes qui
étaient au nombre des assistants m'ont assuré qu'on
ne peut pas en lisant ce toast se rendre compte de l'effet qu'il
a produit, prononcé et détaillé à
merveille par le roi qui est maître en l'art de dire et
qui soulignait au passage toutes les intentions, toutes les finesses.
Je me suis laissé raconter à ce propos un fait assez
piquant et qui met en relief une fois de plus chez le roi Théodose
cette bonne grâce juvénile qui lui gagne si bien
les coeurs. On m'a affirmé que précisément
à ce mot d'"affinités" qui était
en somme la grosse innovation du discours, et qui défraiera
encore longtemps, vous verrez, les commentaires des chancelleries,
sa majesté, prévoyant la joie de notre ambassadeur,
qui allait trouver là le juste couronnement de ses efforts,
de son rêve pourrait-on dire et, somme toute, son bâton
de maréchal, se tourna à demi vers Vaugoubert et,
fixant sur lui ce regard si prenant des Oettingen, détacha
ce mot si bien choisi d'"affinités", ce mot qui
était une véritable trouvaille, sur un ton qui faisait
savoir à tous qu'il était employé à
bon escient et en pleine connaissance de cause. Il paraît
que Vaugoubert avait peine à maîtriser son émotion
et, dans une certaine mesure, j'avoue que je le comprends. Une
personne digne de toute créance m'a même confié
que le roi se serait approché de Vaugoubert après
le dîner, quand sa majesté a tenu cercle, et lui
aurait dit à mi-voix : "Etes-vous content de votre
élève, mon cher marquis ?" Il est certain,
conclut M. De Norpois, qu'un pareil toast a plus fait que vingt
ans de n2gociations pour resserrer encore entre les deux pays
leurs 3affinit2s3! Selon la pittoresque expression de Théodose
ii. Ce n'est qu'un mot, si vous voulez, mais voyez quelle fortune
il a fait, comme toute la presse européenne le répète,
quel intérêt il éveille, quel son nouveau
il a rendu. Il est d'ailleurs bien dans la manière du souverain.
Je n'irai pas jusqu'à vous dire qu'il trouve tous les jours
de purs diamants comme celui-là. Mais il est bien rare
que dans ses discours étudiés, mieux encore, dans
le primesaut de la conversation, il ne donne pas son signalement
- j'allais dire il n'appose pas sa signature - par quelque mot
à l'emporte-pièce. Je suis d'autant moins suspect
de partialité en la matière que je suis ennemi de
toute innovation en ce genre. Dix-neuf fois sur vingt elles sont
dangereuses.
- Oui, j'ai pensé que le récent
télégramme de l'empereur d'Allemagne n'a pas dû
être de votre goût, dit mon père.
M. De Norpois leva les yeux au ciel
d'un air de dire : ah ! Celui-là ! "D'abord, c'est
un acte d'ingratitude. C'est plus qu'un crime, c'est une faute,
et d'une sottise que je qualifierai de pyramidale ! Au reste si
personne n'y met le holà, l'homme qui a chassé Bismarck
est bien capable de répudier peu à peu toute la
politique bismarckienne, alors c'est le saut dans l'inconnu."
- Et mon mari m'a dit, monsieur, que vous l'entraîneriez
peut-être un de ces étés en Espagne, j'en
suis ravie pour lui.
- Mais oui, c'est un projet tout à
fait attrayant et dont je me réjouis. J'aimerais beaucoup
faire avec vous ce voyage, mon cher. Et vous, madame, avez-vous
déjà songé à l'emploi des vacances
?
- J'irai peut-être avec mon fils
à Balbec, je ne sais.
- Ah ! Balbec est agréable, j'ai
passé par là il y a quelques années. On commence
à y construire des villas fort coquettes : je crois que
l'endroit vous plaira. Mais puis-je vous demander ce qui vous
a fait choisir Balbec ?
- Mon fils a le grand désir de
voir certaines églises du pays, surtout celle de Balbec.
Je craignais un peu pour sa santé les fatigues du voyage
et surtout du séjour. Mais j'ai appris qu'on vient de construire
un excellent hôtel qui lui permettra de vivre dans les conditions
de confort requises par son état.
- Ah ! Il faudra que je donne ce renseignement
à certaine personne qui n'est pas femme à en faire
fi.
- L'église de Balbec est admirable,
n'est-ce pas, monsieur ? Demandai-je, surmontant la tristesse
d'avoir appris qu'un des attraits de Balbec résidait dans
ses coquettes villas.
- Non, elle n'est pas mal, mais enfin
elle ne peut soutenir la comparaison avec ces véritables
bijoux ciselés que sont les cathédrales de Reims,
de Chartres et, à mon goût, la perle de toutes, la
sainte-chapelle de Paris.
- Mais l'église de Balbec est
en partie romane ?
- En effet, elle est du style roman,
qui est déjà par lui-même extrêmement
froid et ne laisse en rien présager l'élégance,
la fantaisie des architectes gothiques qui fouillent la pierre
comme de la dentelle. L'église de Balbec mérite
une visite si on est dans le pays, elle est assez curieuse ; si
un jour de pluie vous ne savez que faire, vous pourrez entrer
là, vous verrez le tombeau de Tourville.
- Est-ce que vous étiez hier
au banquet des affaires étrangères ? Je n'ai pas
pu y aller, dit mon père.
- Non, répondit M. De Norpois
avec un sourire, j'avoue que je l'ai délaissé pour
une soirée assez différente. J'ai dîné
chez une femme dont vous avez peut-être entendu parler,
la belle madame Swann. Ma mère réprima un frémissement,
car d'une sensibilité plus prompte que mon père,
elle s'alarmait pour lui de ce qui ne devait le contrarier qu'un
instant après. Les désagréments qui lui arrivaient
étaient perçus d'abord par elle comme ces mauvaises
nouvelles de France qui sont connues plus tôt à l'étranger
que chez nous. Mais curieuse de savoir quel genre de personnes
les Swann pouvaient recevoir, elle s'enquit auprès de M.
De Norpois de celles qu'il y avait rencontrées.
- Mon dieu... C'est une maison où
il me semble que vont surtout... Des messieurs. Il y avait quelques
hommes mariés, mais leurs femmes étaient souffrantes
ce soir-là et n'étaient pas venues, répondit
l'ambassadeur avec une finesse voilée de bonhomie et en
jetant autour de lui des regards dont la douceur et la discrétion
faisaient mine de tempérer et exagéraient habilement
la malice.
- Je dois dire, ajouta-t-il, pour être
tout à fait juste, qu'il y va cependant des femmes, mais...
Appartenant plutôt..., Comment dirais-je, au monde républicain
qu'à la société de Swann (il prononçait
Swann). Qui sait ? Ce sera peut-être un jour un salon politique
ou littéraire. Du reste, il semble qu'ils soient contents
comme cela. Je trouve que Swann le montre même un peu trop.
Il nommait les gens chez qui lui et sa femme étaient invités
pour la semaine suivante et de l'intimité desquels il n'y
a pourtant pas lieu de s'enorgueillir, avec un manque de réserve
et de goût, presque de tact, qui m'a étonné
chez un homme aussi fin. Il répétait : "Nous
n'avons pas un soir de libre", comme si ç'avait été
une gloire, et en véritable parvenu, qu'il n'est pas cependant.
Car Swann avait beaucoup d'amis et même d'amies, et sans
trop m'avancer, ni vouloir commettre d'indiscrétion, je
crois pouvoir dire que non pas toutes, ni même le plus grand
nombre, mais l'une au moins et qui est une fort grande dame, ne
se serait peut-être pas montrée entièrement
réfractaire à l'idée d'entrer en relations
avec madame Swann, auquel cas, vraisemblablement, plus d'un mouton
de Panurge aurait suivi. Mais il semble qu'il n'y ait eu de la
part de Swann aucune démarche esquissée en ce sens.
Comment ? Encore un pudding à la Nesselrode ! Ce ne sera
pas de trop de la cure de Carlsbad pour me remettre d'un pareil
festin de Lucullus. Peut-être Swann a-t-il senti qu'il y
aurait trop de résistances à vaincre. Le mariage,
cela est certain, n'a pas plu. On a parlé de la fortune
de la femme, ce qui est une grosse bourde. Mais, enfin, tout cela
n'a pas paru agréable. Et puis Swann a une tante excessivement
riche et admirablement posée, femme d'un homme qui, financièrement
parlant, est une puissance. Et non seulement elle a refusé
de recevoir Mme Swann, mais elle a mené une campagne en
règle pour que ses amies et connaissances en fissent autant.
Je n'entends pas par là qu'aucun parisien de bonne compagnie
ait manqué de respect à madame Swann... Non ! Cent
fois non ! Le mari était d'ailleurs homme à relever
le gant. En tous cas, il y a une chose curieuse, c'est de voir
combien Swann, qui connaît tant de monde et du plus choisi,
montre d'empressement auprès d'une société
dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle est fort mêlée.
Moi qui l'ai connu jadis, j'avoue que j'éprouvais autant
de surprise que d'amusement à voir un homme aussi bien
élevé, aussi à la mode dans les coteries
les plus triées, remercier avec effusion le directeur du
cabinet du ministre des postes d'être venu chez eux et lui
demander si madame Swann pourrait se permettre d'aller voir sa
femme. Il doit pourtant se trouver dépaysé ; évidemment
ce n'est plus le même monde. Mais je ne crois pas cependant
que Swann soit malheureux. Il y a eu, il est vrai, dans les années
qui précédèrent le mariage, d'assez vilaines
manoeuvres de chantage de la part de la femme ; elle privait Swann
de sa fille chaque fois qu'il lui refusait quelque chose. Le pauvre
Swann, aussi naïf qu'il est pourtant raffiné, croyait
chaque fois que l'enlèvement de sa fille était une
coïncidence et ne voulait pas voir la réalité.
Elle lui faisait d'ailleurs des scènes si continuelles
qu'on pensait que le jour où elle serait arrivée
à ses fins et se serait fait épouser, rien ne la
retiendrait plus et que leur vie serait un enfer. Hé bien
! C'est le contraire qui est arrivé. On plaisante beaucoup
la manière dont Swann parle de sa femme, on en fait même
des gorges chaudes. On ne demandait certes pas que, plus ou moins
conscient d'être... (Vous savez le mot de Molière),
il allât le proclamer urbi et orbi ; n'empêche qu'on
le trouve exagéré quand il dit que sa femme est
une excellente épouse. Or, ce n'est pas aussi faux qu'on
le croit. A sa manière qui n'est pas celle que tous les
maris préféreraient, - mais enfin, entre nous, il
me semble difficile que Swann, qui la connaissait depuis longtemps
et est loin d'être un maître sot, ne sût pas
à quoi s'en tenir, - il est indéniable qu'elle semble
avoir de l'affection pour lui. Je ne dis pas qu'elle ne soit pas
volage, et Swann lui-même ne se fait pas faute de l'être,
à en croire les bonnes langues qui, vous pouvez le penser,
vont leur train. Mais elle lui est reconnaissante de ce qu'il
a fait pour elle, et, contrairement aux craintes éprouvées
par tout le monde, elle paraît devenue d'une douceur d'ange.
Ce changement n'était peut-être
pas aussi extraordinaire que le trouvait M. De Norpois. Odette
n'avait pas cru que Swann finirait par l'épouser ; chaque
fois qu'elle lui annonçait tendancieusement qu'un homme
comme il faut venait de se marier avec sa maîtresse, elle
lui avait vu garder un silence glacial et tout au plus, si elle
l'interpellait directement en lui demandant : "Alors, tu
ne trouves pas que c'est très bien, que c'est bien beau
ce qu'il a fait là pour une femme qui lui a consacré
sa jeunesse ?", Répondre sèchement : "Mais
je ne te dis pas que ce soit mal, chacun agit à sa guise."
Elle n'était même pas loin de croire que, comme il
le lui disait dans des moments de colère, il l'abandonnerait
tout à fait, car elle avait depuis peu entendu dire par
une femme sculpteur : "On peut s'attendre à tout de
la part des hommes, ils sont si mufles", et frappée
par la profondeur de cette maxime pessimiste, elle se l'était
appropriée, elle la répétait à tout
bout de champ d'un air découragé qui semblait dire
: "Après tout, il n'y aurait rien d'impossible, c'est
bien ma chance." Et, par suite, toute vertu avait été
enlevée à la maxime optimiste qui avait jusque-là
guidé Odette dans la vie : "On peut tout faire aux
hommes qui vous aiment, ils sont si idiots", et qui s'exprimait
dans son visage par le même clignement d'yeux qui eût
pu accompagner des mots tels que : "Ayez pas peur, il ne
cassera rien." En attendant, Odette souffrait de ce que telle
de ses amies, épousée par un homme qui était
resté moin longtemps avec elle qu'elle-même avec
Swann, et n'avait pas, elle, d'enfant, relativement considérée
maintenant, invitée aux bals de l'Elysée, devait
penser de la conduite de Swann. Un consultant plus profond que
ne l'était M. De Norpois eût sans doute pu diagnostiquer
que c'était ce sentiment d'humiliation et de honte qui
avait aigri Odette, que le caractère infernal qu'elle montrait
ne lui était pas essentiel, n'était pas un mal sans
remède, et eût aisément prédit ce qui
était arrivé, à savoir qu'un régime
nouveau, le régime matrimonial, ferait cesser avec une
rapidité presque magique ces accidents pénibles,
quotidiens, mais nullement organiques. Presque tout le monde s'étonna
de ce mariage, et cela même est étonnant. Sans doute
peu de personnes comprennent le caractère purement subjectif
du phénomène qu'est l'amour, et la sorte de création
que c'est d'une personne supplémentaire, distincte de celle
qui porte le même nom dans le monde, et dont la plupart
des éléments sont tirés de nous-mêmes.
Aussi y a-t-il peu de gens qui puissent trouver naturelles les
proportions énormes que finit par prendre pour nous un
être qui n'est pas le même que celui qu'ils voient.
Pourtant il semble qu'en ce qui concerne Odette on aurait pu se
rendre compte que si, certes, elle n'avait jamais entièrement
compris l'intelligence de Swann, du moins savait-elle les titres,
tout le détail de ses travaux, au point que le nom de Ver
Meer lui était aussi familier que celui de son couturier
; de Swann, elle connaissait à fond ces traits du caractère
que le reste du monde ignore ou ridiculise et dont seule une maîtresse,
une soeur, possèdent l'image ressemblante et aimée
; et nous tenons tellement à eux, même à ceux
que nous voudrions le plus corriger, que c'est parce qu'une femme
finit par en prendre une habitude indulgente et amicalement railleuse,
pareille à l'habitude que nous en avons nous-mêmes
et qu'en ont nos parents, que les vieilles liaisons ont quelque
chose de la douceur et de la force des affections de famille.
Les liens qui nous unissent à un être se trouvent
sanctifiés quand il se place au même point de vue
que nous pour juger une de nos tares. Et parmi ces traits particuliers,
il y en avait aussi qui appartenaient autant à l'intelligence
de Swann qu'à son caractère, et que pourtant, en
raison de la racine qu'ils avaient malgré tout en celui-ci,
Odette avait plus facilement discernés. Elle se plaignait
que quand Swann faisait métier d'écrivain, quand
il publiait des études, on ne reconnût pas ces traits-là
autant que dans ses lettres ou dans sa conversation où
ils abondaient. Elle lui conseillait de leur faire la part plus
grande. Elle l'aurait voulu parce que c'était ceux qu'elle
préférait en lui, mais comme elle les préférait
parce qu'ils étaient plus à lui, elle n'avait peut-être
pas tort de souhaiter qu'on les retrouvât dans ce qu'il
écrivait. Peut-être aussi pensait-elle que des ouvrages
plus vivants, en lui procurant enfin à lui le succès,
lui eussent permis à elle de se faire ce que chez les Verdurin
elle avait appris à mettre au-dessus de tout : un salon.
Parmi les gens qui trouvaient ce genre
de mariage ridicule, gens qui pour eux-mêmes se demandaient
: "Que pensera M. De Guermantes, que dira Bréauté,
quand j'épouserai Mlle De Montmorency ?", Parmi les
gens ayant cette sorte d'idéal social, aurait figuré,
vingt ans plus tôt, Swann lui-même, Swann qui s'était
donné du mal pour être reçu au jockey et avait
compté dans ce temps-là faire un éclatant
mariage qui eût achevé, en consolidant sa situation,
de faire de lui un des hommes les plus en vue de Paris. Seulement,
les images que représente un tel mariage à l'intéressé
ont, comme toutes les images, pour ne pas dépérir
et s'effacer complètement, besoin d'être alimentées
du dehors. Votre rêve le plus ardent est d'humilier l'homme
qui vous a offensé. Mais si vous n'entendez plus jamais
parler de lui, ayant changé de pays, votre ennemi finira
par ne plus avoir pour vous aucune importance. Si on a perdu de
vue pendant vingt ans toutes les personnes à cause desquelles
on aurait aimé entrer au jockey ou à l'institut,
la perspective d'être membre de l'un ou de l'autre de ces
groupements ne tentera nullement. Or, tout autant qu'une retraite,
qu'une maladie, qu'une conversion religieuse, une liaison prolongée
substitue d'autres images aux anciennes. Il n'y eut pas de la
part de Swann, quand il épousa Odette, renoncement aux
ambitions mondaines, car de ces ambitions-là depuis longtemps
Odette l'avait, au sens spirituel du mot, détaché.
D'ailleurs, ne l'eût-il pas été qu'il n'en
aurait eu que plus de mérite. C'est parce qu'ils impliquent
le sacrifice d'une situation plus ou moins flatteuse à
une douceur purement intime, que généralement les
mariages infamants sont les plus estimables de tous (on ne peut
en effet entendre par mariage infamant un mariage d'argent, n'y
ayant point d'exemple d'un ménage où la femme ou
bien le mari se soient vendus et qu'on n'ait fini par recevoir,
ne fût-ce que par tradition et sur la foi de tant d'exemples
et pour ne pas avoir deux poids et deux mesures). Peut-être,
d'autre part, en artiste, sinon en corrompu, Swann eût-il
en tous cas éprouvé une certaine volupté
à accoupler à lui, dans un de ces croisements d'espèces
comme en pratiquent les mendelistes ou comme en raconte la mythologie,
un être de race différente, archiduchesse ou cocotte,
à contracter une alliance royale ou à faire une
mésalliance. Il n'y avait eu dans le monde qu'une seule
personne dont il se fût préoccupé, chaque
fois qu'il avait pensé à son mariage possible avec
Odette, c'était, et non par snobisme, la duchesse de Guermantes.
De celle-là, au contraire, Odette se souciait peu, pensant
seulement aux personnes situées immédiatement au-dessus
d'elle-même plutôt que dans un aussi vague empyrée.
Mais quand Swann dans ses heures de rêverie voyait Odette
devenue sa femme, il se représentait invariablement le
moment où il l'amènerait, elle et surtout sa fille,
chez la princesse des Laumes, devenue bientôt duchesse de
Guermantes par la mort de son beau-père. Il ne désirait
pas les présenter ailleurs, mais il s'attendrissait quand
il inventait, en énonçant les mots eux-mêmes,
tout ce que la duchesse dirait de lui à Odette, et Odette
à Mme De Guermantes, la tendresse que celle-ci témoignerait
à Gilberte, la gâtant, le rendant fier de sa fille.
Il se jouait à lui-même la scène de la présentation
avec la même précision dans le détail imaginaire
qu'ont les gens qui examinent comment ils emploieraient, s'ils
le gagnaient, un lot dont ils fixent arbitrairement le chiffre.
Dans la mesure où une image qui accompagne une de nos résolutions
la motive, on peut dire que si Swann épousa Odette, ce
fut pour la présenter, elle et Gilberte, sans qu'il y eût
personne là, au besoin sans que personne le sût jamais,
à la duchesse de Guermantes. On verra comment cette seule
ambition mondaine qu'il avait souhaitée pour sa femme et
sa fille fut justement celle dont la réalisation se trouva
lui être interdite, et par un veto si absolu que Swann mourut
sans supposer que la duchesse pourrait jamais les connaître.
On verra aussi qu'au contraire la duchesse de Guermantes se lia
avec Odette et Gilberte après la mort de Swann. Et peut-être
eût-il été sage - pour autant qu'il pouvait
attacher de l'importance à si peu de chose - en ne se faisant
pas une idée trop sombre de l'avenir à cet égard,
et en réservant que la réunion souhaitée
pourrait bien avoir lieu quand il ne serait plus là pour
en jouir. Le travail de causalité qui finit par produire
à peu près tous les effets possibles, et par conséquent
aussi ceux qu'on avait cru l'être le moins, ce travail est
parfois lent, rendu un peu plus lent encore par notre désir
- qui, en cherchant à l'accélérer, l'entrave
-, par notre existence même, et n'aboutit que quand nous
avons cessé de désirer, et quelquefois de vivre.
Swann ne le savait-il pas par sa propre expérience, et
n'était-ce pas déjà, dans sa vie - comme
une préfiguration de ce qui devait arriver après
sa mort - un bonheur après décès que ce mariage
avec cette Odette qu'il avait passionnément aimée
- si elle ne lui avait pas plu au premier abord - et qu'il avait
épousée quand il ne l'aimait plus, quand l'être
qui, en Swann, avait tant souhaité et tant désespéré
de vivre toute sa vie avec Odette, quand cet être-là
était mort ?
Je me mis à parler du comte de
Paris, à demander s'il n'était pas ami de Swann,
car je craignais que la conversation se détournât
de celui-ci. "Oui, en effet, répondit M. De Norpois
en se tournant vers moi et en fixant sur ma modeste personne le
regard bleu où flottaient, comme dans leur élément
vital, ses grandes facultés de travail et son esprit d'assimilation.
Et, mon dieu, ajouta-t-il en s'adressant de nouveau à mon
père, je ne crois pas franchir les bornes du respect dont
je fais profession pour le prince (sans cependant entretenir avec
lui des relations personnelles que rendrait difficiles ma situation,
si peu officielle qu'elle soit) en vous citant ce fait assez piquant
que, pas plus tard qu'il y a quatre ans, dans une petite gare
de chemins de fer d'un des pays de l'Europe centrale, le prince
eut l'occasion d'apercevoir Mme Swann. Certes, aucun de ses familiers
ne s'est permis de demander à monseigneur comment il l'avait
trouvée. Cela n'eût pas été séant.
Mais quand par hasard la conversation amenait son nom, à
de certains signes, imperceptibles si l'on veut, mais qui ne trompent
pas, le prince semblait donner assez volontiers à entendre
que son impression était en somme loin d'avoir été
défavorable.
- Mais il n'y aurait pas eu possibilité
de la présenter au comte de Paris ? Demanda mon père.
- Eh bien ! On ne sait pas ; avec les
princes on ne sait jamais, répondit M. De Norpois ; les
plus glorieux, ceux qui savent le plus se faire rendre ce qu'on
leur doit, sont aussi quelquefois ceux qui s'embarrassent le moins
des décrets de l'opinion publique, même les plus
justifiés, pour peu qu'il s'agisse de récompenser
certains attachements. Or, il est certain que le comte de Paris
a toujours agréé avec beaucoup de bienveillance
le dévouement de Swann qui est, d'ailleurs, un garçon
d'esprit s'il en fut.
- Et votre impression à vous,
quelle a-t-elle été, monsieur l'ambassadeur ? Demanda
ma mère par politesse et par curiosité.
Avec une énergie de vieux connaisseur,
qui tranchait sur la modération habituelle de ses propos
: - tout à fait excellente ! Répondit M. De Norpois.
Et sachant que l'aveu d'une forte sensation produite par une femme
rentre, à condition qu'on le fasse avec enjouement, dans
une certaine forme particulièrement appréciée
de l'esprit de conversation, il éclata d'un petit rire
qui se prolongea pendant quelques instants, humectant les yeux
bleus du vieux diplomate et faisant vibrer les ailes de son nez
nervurées de fibrilles rouges.
- Elle est tout à fait charmante
!
- Est-ce qu'un écrivain du nom
de Bergotte était à ce dîner, monsieur ? Demandai-je
timidement pour tâcher de retenir la conversation sur le
sujet des Swann.
- Oui, Bergotte était là,
répondit M. De Norpois, inclinant la tête de mon
côté avec courtoisie, comme si, dans son désir
d'être aimable avec mon père, il attachait à
tout ce qui tenait à lui une véritable importance,
et même aux questions d'un garçon de mon âge
qui n'était pas habitué à se voir montrer
tant de politesse par des personnes du sien. Est-ce que vous le
connaissez ? Ajouta-t-il en fixant sur moi ce regard clair dont
Bismarck admirait la pénétration.
- Mon fils ne le connaît pas mais
l'admire beaucoup, dit ma mère.
- Mon dieu, dit M. De Norpois (qui m'inspira
sur ma propre intelligence des doutes plus graves que ceux qui
me déchiraient d'habitude, quand je vis que ce que je mettais
mille et mille fois au-dessus de moi-même, ce que je trouvais
de plus élevé au monde, était pour lui tout
en bas de l'échelle de ses admirations), je ne partage
pas cette manière de voir. Bergotte est ce que j'appelle
un joueur de flûte ; il faut reconnaître du reste
qu'il en joue agréablement quoique avec bien du maniérisme,
de l'afféterie. Mais enfin ce n'est que cela, et cela n'est
pas grand'chose. Jamais on ne trouve dans ses ouvrages sans muscles
ce qu'on pourrait nommer la charpente. Pas d'action - ou si peu
- mais surtout pas de portée. Ses livres pèchent
par la base ou plutôt il n'y a pas de base du tout. Dans
un temps comme le nôtre où la complexité croissante
de la vie laisse à peine le temps de lire, où la
carte de l'Europe a subi des remaniements profonds et est à
la veille d'en subir de plus grands encore peut-être, où
tant de problèmes menaçants et nouveaux se posent
partout, vous m'accorderez qu'on a le droit de demander à
un écrivain d'être autre chose qu'un bel esprit qui
nous fait oublier dans des discussions oiseuses et byzantines
sur des mérites de pure forme, que nous pouvons être
envahis d'un instant à l'autre par un double flot de barbares,
ceux du dehors et ceux du dedans. Je sais que c'est blasphémer
contre la sacro-sainte ecole de ce que ces messieurs appellent
l'art pour l'art, mais à notre époque il y a des
tâches plus urgentes que d'agencer des mots d'une façon
harmonieuse. Celle de Bergotte est parfois assez séduisante,
je n'en disconviens pas, mais au total tout cela est bien mièvre,
bien mince, et bien peu viril. Je comprends mieux maintenant,
en me reportant à votre admiration tout à fait exagérée
pour Bergotte, les quelques lignes que vous m'avez montrées
tout à l'heure et sur lesquelles j'aurais mauvaise grâce
à ne pas passer l'éponge, puisque vous avez dit
vous-même, en toute simplicité, que ce n'était
qu'un griffonnage d'enfant (je l'avais dit, en effet, mais je
n'en pensais pas un mot). A tout péché miséricorde
et surtout aux péchés de jeunesse. Après
tout, d'autres que vous en ont de pareils sur la conscience, et
vous n'êtes pas le seul qui se soit cru poète à
son heure. Mais on voit dans ce que vous m'avez montré
la mauvaise influence de Bergotte. Evidemment, je ne vous étonnerai
pas en vous disant qu'il n'y avait là aucune de ses qualités,
puisqu'il est passé maître dans l'art, tout superficiel
du reste, d'un certain style dont à votre âge vous
ne pouvez posséder même le rudiment. Mais c'est déjà
le même défaut, ce contresens d'aligner des mots
bien sonores en ne se souciant qu'ensuite du fond. C'est mettre
la charrue avant les boeufs. Même dans les livres de Bergotte,
toutes ces chinoiseries de forme, toutes ces subtilités
de mandarin déliquescent me semblent bien vaines. Pour
quelques feux d'artifice agréablement tirés par
un écrivain, on crie tout de suite au chef-d'oeuvre. Les
chefs-d'oeuvre ne sont pas si fréquents que cela ! Bergotte
n'a pas à son actif, dans son bagage si je puis dire, un
roman d'une envolée un peu haute, un de ces livres qu'on
place dans le bon coin de sa bibliothèque. Je n'en vois
pas un seul dans son oeuvre. Il n'empêche que chez lui l'oeuvre
est infiniment supérieure à l'auteur. Ah ! Voilà
quelqu'un qui donne raison à l'homme d'esprit qui prétendait
qu'on ne doit connaître les écrivains que par leurs
livres. Impossible de voir un individu qui réponde moins
aux siens, plus prétentieux, plus solennel, moins homme
de bonne compagnie. Vulgaire par moments, parlant à d'autres
comme un livre, et même pas comme un livre de lui, mais
comme un livre ennuyeux, ce qu'au moins ne sont pas les siens,
tel est ce Bergotte. C'est un esprit des plus confus, alambiqué,
ce que nos pères appelaient un diseur de phébus
et qui rend encore plus déplaisantes, par sa façon
de les énoncer, les choses qu'il dit. Je ne sais si c'est
Loménie ou Sainte-Beuve qui raconte que Vigny rebutait
par le même travers. Mais Bergotte n'a jamais écrit
cinq-mars , ni le cachet rouge , où certaines pages sont
de véritables morceaux d'anthologie.
Atterré par ce que M. De Norpois
venait de me dire du fragment que je lui avais soumis, songeant
d'autre part aux difficultés que j'éprouvais quand
je voulais écrire un essai ou seulement me livrer à
des réflexions sérieuses, je sentis une fois de
plus ma nullité intellectuelle et que je n'étais
pas né pour la littérature. Sans doute autrefois
à Combray, certaines impressions fort humbles, ou une lecture
de Bergotte, m'avaient mis dans un état de rêverie
qui m'avait paru avoir une grande valeur. Mais cet état,
mon poème en prose le reflétait : nul doute que
M. De Norpois n'en eût saisi et percé à jour
tout de suite ce que j'y trouvais de beau seulement par un mirage
entièrement trompeur, puisque l'ambassadeur n'en était
pas dupe. Il venait de m'apprendre au contraire quelle place infime
était la mienne (quand j'étais jugé du dehors,
objectivement, par le connaisseur le mieux disposé et le
plus intelligent). Je me sentais consterné, réduit
; et mon esprit comme un fluide qui n'a de dimensions que celles
du vase qu'on lui fournit, de même qu'il s'était
dilaté jadis à remplir les capacités immenses
du génie, contracté maintenant, tenait tout entier
dans la médiocrité étroite où M. De
Norpois l'avait soudain enfermé et restreint.
- Notre mise en présence, à
Bergotte et à moi, ajouta-t-il en se tournant vers mon
père, ne laissait pas que d'être assez épineuse
(ce qui après tout est aussi une manière d'être
piquante). Bergotte, voilà quelques années de cela,
fit un voyage à Vienne, pendant que j'y étais ambassadeur
; il me fut présenté par la princesse de Metternich,
vint s'inscrire et désirait être invité. Or,
étant à l'étranger représentant de
la France, à qui en somme il fait honneur par ses écrits,
dans une certaine mesure, disons, pour être exacts, dans
une mesure bien faible, j'aurais passé sur la triste opinion
que j'ai de sa vie privée. Mais il ne voyageait pas seul
et bien plus il prétendait ne pas être invité
sans sa compagne. Je crois ne pas être plus pudibond qu'un
autre et, étant célibataire, je pouvais peut-être
ouvrir un peu plus largement les portes de l'ambassade que si
j'eusse été marié et père de famille.
Néanmoins, j'avoue qu'il y a un degré d'ignominie
dont je ne saurais m'accommoder, et qui est rendu plus écoeurant
encore par le ton plus que moral, tranchons le mot, moralisateur,
que prend Bergotte dans ses livres où on ne voit qu'analyses
perpétuelles et d'ailleurs, entre nous, un peu languissantes,
de scrupules douloureux, de remords maladifs, et, pour de simples
peccadilles, de véritables prêchi-prêcha (on
sait ce qu'en vaut l'aune), alors qu'il montre tant d'inconscience
et de cynisme dans sa vie privée. Bref, j'éludai
la réponse, la princesse revint à la charge, mais
sans plus de succès. De sorte que je ne suppose pas que
je doive être très en odeur de sainteté auprès
du personnage, et je ne sais pas jusqu'à quel point il
a apprécié l'attention de Swann de l'inviter en
même temps que moi. A moins que ce ne soit lui qui l'ait
demandé. On ne peut pas savoir, car au fond c'est un malade.
C'est même sa seule excuse.
- Et est-ce que la fille de Mme Swann
était à ce dîner ? Demandai-je à M.
De Norpois, profitant pour faire cette question d'un moment où,
comme on passait au salon, je pouvais dissimuler plus facilement
mon émotion que je n'aurais fait à table, immobile
et en pleine lumière.
M. De Norpois parut chercher un instant
à se souvenir : - oui, une jeune personne de quatorze à
quinze ans ? En effet, je me souviens qu'elle m'a été
présentée avant le dîner comme la fille de
notre amphitryon. Je vous dirai que je l'ai peu vue, elle est
allée se coucher de bonne heure. Ou elle allait chez des
amies, je ne me rappelle pas bien. Mais je vois que vous êtes
fort au courant de la maison Swann.
- Je joue avec Mlle Swann aux Champs-elysées,
elle est délicieuse.
- Ah ! Voilà ! Voilà !
Mais à moi, en effet, elle m'a paru charmante. Je vous
avoue pourtant que je ne crois pas qu'elle approchera jamais de
sa mère, si je peux dire cela sans blesser en vous un sentiment
trop vif.
- Je préfère la figure
de Mlle Swann, mais j'admire aussi énormément sa
mère, je vais me promener au bois rien que dans l'espoir
de la voir passer.
- Ah ! Mais je vais leur dire cela,
elles seront très flattées.
Pendant qu'il disait ces mots, M. De
Norpois était, pour quelques secondes encore, dans la situation
de toutes les personnes qui, m'entendant parler de Swann comme
d'un homme intelligent, de ses parents comme d'agents de change
honorables, de sa maison comme d'une belle maison, croyaient que
je parlerais aussi volontiers d'un autre homme aussi intelligent,
d'autres agents de change aussi honorables, d'une autre maison
aussi belle ; c'est le moment où un homme sain d'esprit
qui cause avec un fou ne s'est pas encore aperçu que c'est
un fou. M. De Norpois savait qu'il n'y a rien que de naturel dans
le plaisir de regarder les jolies femmes, qu'il est de bonne compagnie,
dès que quelqu'un nous parle avec chaleur de l'une d'elles,
de faire semblant de croire qu'il en est amoureux de l'en plaisanter
et de lui promettre de seconder ses desseins. Mais en disant qu'il
parlerait de moi à Gilberte et à sa mère
(ce qui me permettrait, comme une divinité de l'olympe
qui a pris la fluidité d'un souffle ou plutôt l'aspect
du vieillard dont Minerve emprunte les traits, de pénétrer
moi-même, invisible, dans le salon de Mme Swann, d'attirer
son attention, d'occuper sa pensée, d'exciter sa reconnaissance
pour mon admiration, de lui apparaître comme l'ami d'un
homme important, de lui sembler à l'avenir digne d'être
invité par elle et d'entrer dans l'intimité de sa
famille), cet homme important qui allait user en ma faveur du
grand prestige qu'il devait avoir aux yeux de Mme Swann, m'inspira
subitement une tendresse si grande que j'eus peine à me
retenir de ne pas embrasser ses douces mains blanches et fripées,
qui avaient l'air d'être restées trop longtemps dans
l'eau. J'en ébauchai presque le geste que je me crus seul
à avoir remarqué. Il est difficile, en effet, à
chacun de nous de calculer exactement à quelle échelle
ses paroles ou ses mouvements apparaissent à autrui ; par
peur de nous exagérer notre importance et en grandissant
dans des proportions énormes le champ sur lequel sont obligés
de s'étendre les souvenirs des autres au cours de leur
vie, nous nous imaginons que les parties accessoires de notre
discours, de nos attitudes, pénètrent à peine
dans la conscience, à plus forte raison ne demeurent pas
dans la mémoire de ceux avec qui nous causons. C'est d'ailleurs
à une supposition de ce genre qu'obéissent les criminels
quand ils retouchent après coup un mot qu'ils ont dit et
duquel ils pensent qu'on ne pourra confronter cette variante à
aucune autre version. Mais il est bien possible que, même
en ce qui concerne la vie millénaire de l'humanité,
la philosophie du feuilletoniste selon laquelle tout est promis
à l'oubli soit moins vraie qu'une philosophie contraire
qui prédirait la conversation de toutes choses. Dans le
même journal où le moraliste du "Premier Paris"
nous dit d'un événement, d'un chef-d'oeuvre, à
plus forte raison d'une chanteuse qui eut "son heure de célébrité"
: "Qui se souviendra de tout cela dans dix ans ?", À
la troisième page, le compte rendu de l'académie
des inscriptions ne parle-t-il pas souvent d'un fait par lui-même
moins important, d'un poème de peu de valeur, qui date
de l'époque des pharaons et qu'on connaît encore
intégralement ? Peut-être n'en est-il pas tout à
fait de même pour la courte vie humaine. Pourtant quelques
années plus tard, dans une maison où M. De Norpois,
qui s'y trouvait en visite, me semblait le plus solide appui que
j'y pusse rencontrer, parce qu'il était ami de mon père,
indulgent, porté à nous vouloir du bien à
tous, d'ailleurs habitué par sa profession et ses origines
à la discrétion, quand, une fois l'ambassadeur parti,
on me raconta qu'il avait fait allusion à une soirée
d'autrefois dans laquelle il avait "vu le moment où
j'allais lui baiser les mains", je ne rougis pas seulement
jusqu'aux oreilles, je fus stupéfait d'apprendre qu'étaient
si différentes de ce que j'aurais cru, non seulement la
façon dont M. De Norpois parlait de moi, mais encore la
composition de ses souvenirs. Ce "potin" m'éclaira
sur les proportions inattendues de distraction et de présence
d'esprit, de mémoire et d'oubli dont est fait l'esprit
humain ; et je fus aussi merveilleusement surpris que le jour
où je lus pour la première fois, dans un livre de
Maspero, qu'on savait exactement la liste des chasseurs qu'Assourbanipal
invitait à ses battues, dix siècles avant Jésus-christ.
- Oh ! Monsieur, dis-je à M.
De Norpois, quand il m'annonça qu'il ferait part à
Gilberte et à sa mère de l'admiration que j'avais
pour elles, si vous faisiez cela, si vous parliez de moi à
Mme Swann, ce ne serait pas assez de toute ma vie pour vous témoigner
ma gratitude, et cette vie vous appartiendrait ! Mais je tiens
à vous faire remarquer que je ne connais pas Mme Swann
et que je ne lui ai jamais été présenté.
J'avais ajouté ces derniers mots
par scrupule et pour ne pas avoir l'air de m'être vanté
d'une relation que je n'avais pas. Mais en les prononçant,
je sentais qu'ils étaient déjà devenus inutiles,
car dès le début de mon remerciement, d'une ardeur
réfrigérante, j'avais vu passer sur le visage de
l'ambassadeur une expression d'hésitation et de mécontentement,
et dans ses yeux ce regard vertical, étroit et oblique
(comme, dans le dessin en perspective d'un solide, la ligne fuyante
d'une de ses faces), regard qui s'adresse à cet interlocuteur
invisible qu'on a en soi-même, au moment où on lui
dit quelque chose que l'autre interlocuteur, le monsieur avec
qui on parlait jusqu'ici - moi dans la circonstance - ne doit
pas entendre. Je me rendis compte aussitôt que ces phrases
que j'avais prononcées et qui, faibles encore auprès
de l'effusion reconnaissante dont j'étais envahi, m'avaient
paru devoir toucher M. De Norpois et achever de le décider
à une intervention qui lui eût donné si peu
de peine, et à moi tant de joie, étaient peut-être
(entre toutes celles qu'eussent pu chercher diaboliquement des
personnes qui m'eussent voulu du mal) les seules qui pussent avoir
pour résultat de l'y faire renoncer. En les entendant en
effet, de même qu'au moment où un inconnu, avec qui
nous venions d'échanger agréablement des impressions
que nous avions pu croire semblables sur des passants que nous
nous accordions à trouver vulgaires, nous montre tout à
coup l'abîme pathologique qui le sépare de nous en
ajoutant négligemment tout en tâtant sa poche : "C'est
malheureux que je n'aie pas mon revolver, il n'en serait pas resté
un seul", M. De Norpois, qui savait que rien n'était
moins précieux ni plus aisé que d'être recommandé
à Mme Swann et introduit chez elle, et qui vit que pour
moi, au contraire, cela présentait un tel prix, par conséquent,
sans doute, une grande difficulté, pensa que le désir,
normal en apparence, que j'avais exprimé, devait dissimuler
quelque pensée différente, quelque visée
suspecte, quelque faute antérieure, à cause de quoi,
dans la certitude de déplaire à Mme Swann, personne
n'avait jusqu'ici voulu se charger de lui transmettre une commission
de ma part. Et je compris que cette commission, il ne la ferait
jamais, qu'il pourrait voir Mme Swann quotidiennement pendant
des années, sans pour cela lui parler une seule fois de
moi. Il lui demanda cependant quelques jours plus tard un renseignement
que je désirais et chargea mon père de me le transmettre.
Mais il n'avait pas cru devoir dire pour qui il le demandait.
Elle n'apprendrait donc pas que je connaissais M. De Norpois et
que je souhaitais tant d'aller chez elle ; et ce fut peut-être
un malheur moins grand que je ne croyais. Car la seconde de ces
nouvelles n'eût probablement pas beaucoup ajouté
à l'efficacité de la première ; efficacité
d'ailleurs incertaine ; pour Odette, l'idée de sa propre
vie et de sa propre demeure n'éveillant aucun trouble mystérieux,
une personne qui la connaissait, qui allait chez elle, ne lui
semblait pas un être fabuleux comme il le paraissait à
moi qui aurais jeté dans les fenêtres des Swann une
pierre si j'avais pu écrire sur elle que je connaissais
M. De Norpois : j'étais persuadé qu'un tel message,
même transmis d'une façon aussi brutale, m'eût
donné beaucoup plus de prestige aux yeux de la maîtresse
de la maison qu'il ne l'eût indisposée contre moi.
Mais, même si j'avais pu me rendre compte que la mission
dont ne s'acquitta pas M. De Norpois fût restée sans
utilité, bien plus, qu'elle eût pu me nuire auprès
des Swann, je n'aurais pas eu le courage, s'il s'était
montré consentant, d'en décharger l'ambassadeur
et de renoncer à la volupté, si funestes qu'en pussent
être les suites, que mon nom et ma personne se trouvassent
ainsi un moment auprès de Gilberte, dans sa maison et sa
vie inconnues.
Quand M. De Norpois fut parti, mon père
jeta un coup d'oeil sur le journal du soir ; je songeais de nouveau
à la Berma. Le plaisir que j'avais eu à l'entendre
exigeait d'autant plus d'être complété qu'il
était loin d'égaler celui que je m'étais
promis ; aussi s'assimilait-il immédiatement tout ce qui
était susceptible de le nourrir, par exemple ces mérites
que M. De Norpois avait reconnus à la Berma et que mon
esprit avait bus d'un seul trait comme un pré trop sec
sur qui on verse de l'eau. Or mon père me passa le journal
en me désignant un entrefilet conçu en ces termes
: "La représentation de Phèdre qui a été
donnée devant une salle enthousiaste où on remarquait
les principales notabilités du monde des arts et de la
critique a été pour Mme Berma, qui jouait le rôle
de Phèdre, l'occasion d'un triomphe comme elle en a rarement
connu de plus éclatant au cours de sa prestigieuse carrière.
Nous reviendrons plus longuement sur cette représentation
qui constitue un véritable événement théâtral
; disons seulement que les juges les plus autorisés s'accordaient
à déclarer qu'une telle interprétation renouvelait
entièrement le rôle de Phèdre, qui est un
des plus beaux et des plus fouillés de Racine, et constituait
la plus pure et la plus haute manifestation d'art à laquelle
de notre temps il ait été donné d'assister."
Dès que mon esprit eut conçu cette idée nouvelle
de "la plus pure et haute manifestation d'art", celle-ci
se rapprocha du plaisir imparfait que j'avais éprouvé
au théâtre, lui ajouta un peu de ce qui lui manquait
et leur réunion forma quelque chose de si exaltant que
je m'écriai : "Quelle grande artiste !" Sans
doute on peut trouver que je n'étais pas absolument sincère.
Mais qu'on songe plutôt à tant d'écrivains
qui, mécontents du morceau qu'ils viennent d'écrire,
s'ils lisent un éloge du génie de Chateaubriand
ou évoquent tel grand artiste dont ils ont souhaité
d'être l'égal, fredonnant par exemple en eux-mêmes
telle phrase de Beethoven de laquelle ils comparent la tristesse
à celle qu'ils ont voulu mettre dans leur prose, se remplissent
tellement de cette idée de génie qu'ils l'ajoutent
à leurs propres productions en repensant à elles,
ne les voient plus telles qu'elles leur étaient apparues
d'abord, et risquant un acte de foi dans la valeur de leur oeuvre
se disent : "Après tout !" Sans se rendre compte
que, dans le total qui détermine leur satisfaction finale,
ils font entrer le souvenir de merveilleuses pages de Chateaubriand
qu'ils assimilent aux leurs, mais enfin qu'ils n'ont point écrites
; qu'on se rappelle tant d'hommes qui croient en l'amour d'une
maîtresse de qui ils ne connaissent que les trahisons ;
tous ceux aussi qui espèrent alternativement soit une survie
incompréhensible dès qu'ils pensent, maris inconsolables,
à une femme qu'ils ont perdue et qu'ils aiment encore,
artistes, à la gloire future de laquelle ils pourront jouir,
soit un néant rassurant quand leur intelligence se reporte
au contraire aux fautes que sans lui ils auraient à expier
après leur mort ; qu'on pense encore aux touristes qu'exalte
la beauté d'ensemble d'un voyage dont jour par jour ils
n'ont éprouvé que de l'ennui, et qu'on dise si dans
la vie en commun que mènent les idées au sein de
notre esprit, il est une seule de celles qui nous rendent le plus
heureux qui n'ait été d'abord, en véritable
parasite, demander à une idée étrangère
et voisine le meilleur de la force qui lui manquait.
Ma mère ne parut pas très
satisfaite que mon père ne songeât plus pour moi
à la "carrière". Je crois que, soucieuse
avant tout qu'une règle d'existence disciplinât les
caprices de mes nerfs, ce qu'elle regrettait, c'était moins
de me voir renoncer à la iplomatie que m'adonner à
la littérature. "Mais laisse donc, s'écria
mon père, il faut avant tout prendre du plaisir à
ce qu'on fait. Or, il n'est plus un enfant. Il sait bien maintenant
ce qu'il aime, il est peu probable qu'il change, et il est capable
de se rendre compte de ce qui le rendra heureux dans l'existence."
En attendant que, grâce à la liberté qu'elles
m'octroyaient, je fusse, ou non, heureux dans l'existence, les
paroles de mon père me firent ce soir-là bien de
la peine. De tout temps ses gentillesses imprévues m'avaient,
quand elles se produisaient, donné une telle envie d'embrasser
au-dessus de sa barbe ses joues colorées que si je n'y
cédais pas, c'était seulement par peur de lui déplaire.
Aujourd'hui, comme un auteur s'effraye de voir ses propres rêveries
qui lui paraissent sans grande valeur parce qu'il ne les sépare
pas de lui-même, obliger un éditeur à choisir
un papier, à employer des caractères peut-être
trop beaux pour elles, je me demandais si mon désir d'écrire
était quelque chose d'assez important pour que mon père
dépensât à cause de cela tant de bonté.
Mais surtout en parlant de mes goûts qui ne changeraient
plus, de ce qui était destiné à rendre mon
existence heureuse, il insinuait en moi deux soupçons terriblement
douloureux. Le premier, c'était que (alors que chaque jour
je me considérais comme sur le seuil de ma vie encore intacte
et qui ne débuterait que le lendemain matin) mon existence
était déjà commencée, bien plus, que
ce qui en allait suivre ne serait pas très différent
de ce qui avait précédé. Le second soupçon,
qui n'était à vrai dire qu'une autre forme du premier,
c'est que je n'étais pas situé en dehors du temps,
mais soumis à ses lois, tout comme ces personnages de roman
qui, à cause de cela, me jetaient dans une telle tristesse
quand je lisais leur vie, à Combray, au fond de ma guérite
d'osier. Théoriquement on sait que la terre tourne, mais
en fait on ne s'en aperçoit pas, le sol sur lequel on marche
semble ne pas bouger et on vit tranquille. Il en est ainsi du
temps dans la vie. Et pour rendre sa fuite sensible, les romanciers
sont obligés, en accélérant follement les
battements de l'aiguille, de faire franchir au lecteur dix, vingt,
trente ans, en deux minutes. Au haut d'une page on a quitté
un amant plein d'espoir, au bas de la suivante on le retrouve
octogénaire, accomplissant péniblement dans le préau
d'un hospice sa promenade quotidienne, répondant à
peine aux paroles qu'on lui adresse, ayant oublié le passé.
En disant de moi : "Ce n'est plus un enfant, ses goûts
ne changeront plus, etc.", Mon père venait tout d'un
coup de me faire apparaître à moi-même dans
le temps, et me causait le même genre de tristesse que si
j'avais été non pas encore l'hospitalisé
ramolli, mais ces héros dont l'auteur, sur un ton indifférent
qui est particulièrement cruel, nous dit à la fin
d'un livre : "Il quitte de moins en moins la campagne. Il
a fini par s'y fixer définitivement, etc." Cependant,
mon père, pour aller au-devant des critiques que nous aurions
pu faire sur notre invité, dit à maman : - j'avoue
que le père Norpois a été un peu "Poncif"
comme vous dites. Quand il a dit qu'il aurait été
"peu séant" de poser une question au comte de
Paris, j'ai eu peur que vous ne vous mettiez à rire.
- Mais pas du tout, répondit
ma mère, j'aime beaucoup qu'un homme de cette valeur et
de cet âge ait gardé cette sorte de naïveté
qui ne prouve qu'un fond d'honnêteté et de bonne
éducation.
- Je crois bien ! Cela ne l'empêche
pas d'être fin et intelligent, je le sais moi qui le vois
à la commission tout autre qu'il n'est ici, s'écria
mon père, heureux de voir que maman appréciait M
De Norpois, et voulant lui persuader qu'il était encore
supérieur à ce qu'elle croyait, parce que la cordialité
surfait avec autant de plaisir qu'en prend la taquinerie à
déprécier. Comment a-t-il donc dit... "Avec
les princes on ne sait jamais..." - Mais oui, comme tu dis
là. J'avais remarqué, c'est très fin. On
voit qu'il a une profonde expérience de la vie.
- C'est extraordinaire qu'il ait dîné
chez les Swann et qu'il y ait trouvé en somme des gens
réguliers, des fonctionnaires. Où est-ce que Mme
Swann a pu aller pêcher tout ce monde-là ?
- As-tu remarqué avec quelle
malice il a fait cette réflexion : "C'est une maison
où il va surtout des hommes" ?
Et tous deux cherchaient à reproduire
la manière dont M De Norpois avait dit cette phrase, comme
ils auraient fait pour quelque intonation de Bressant ou de Thiron
dans l'aventurière ou dans le gendre de M Poirier . Mais
de tous ses mots, le plus goûté le fut par Françoise
qui, encore plusieurs années après, ne pouvait pas
"tenir son sérieux" si on lui rappelait qu'elle
avait été traitée par l'ambassadeur de "chef
de premier ordre", ce que ma mère était allée
lui transmettre comme un ministre de la guerre, les félicitations
d'un souverain de passage après "la revue". Je
l'avais d'ailleurs précédée à la cuisine.
Car j'avais fait promettre à Françoise, pacifiste
mais cruelle, qu'elle ne ferait pas trop souffrir le lapin qu'elle
avait à tuer et je n'avais pas eu de nouvelles de cette
mort ; Françoise m'assura qu'elle s'était passée
le mieux du monde et très rapidement : "J'ai jamais
vu une bête comme ça ; elle est morte sans dire seulement
une parole, vous auriez dit qu'elle était muette."
Peu au courant du langage des bêtes, j'alléguai que
le lapin ne criait peut-être pas comme le poulet. "Attendez
un peu voir, me dit Françoise indignée de mon ignorance,
si les lapins ne crient pas autant comme les poulets. Ils ont
même la voix bien plus forte." Françoise accepta
les compliments de M De Norpois avec la fière simplicité,
le regard joyeux et - fût-ce momentanément - intelligent,
d'un artiste à qui on parle de son art. Ma mère
l'avait envoyée autrefois dans certains grands restaurants
voir comment on y faisait la cuisine. J'eus ce soir-là,
à l'entendre traiter les plus célèbres de
gargotes, le même plaisir qu'autrefois à apprendre,
pour les artistes dramatiques, que la hiérarchie de leurs
mérites n'était pas la même que celle de leurs
réputations.
"L'ambassadeur, lui dit ma mère,
assure que nulle part on ne mange de boeuf froid et de soufflés
comme les vôtres." Françoise, avec un air de
modestie et de rendre hommage à la vérité,
l'accorda, sans être, d'ailleurs, impressionnée par
le titre d'ambassadeur ; elle disait de M De Norpois, avec l'amabilité
due à quelqu'un qui l'avait prise pour un "chef"
: "C'est un bon vieux comme moi." Elle avait bien cherché
à l'apercevoir quand il était arrivé, mais
sachant que maman détestait qu'on fût derrière
les portes ou aux fenêtres et pensant qu'elle saurait par
les autres domestiques ou par les concierges qu'elle avait fait
le guet (car Françoise ne voyait partout que "jalousies"
et "racontages" qui jouaient dans son imagination le
même rôle permanent et funeste que, pour telles autres
personnes, les intrigues des jésuites ou des juifs), elle
s'était contentée de regarder par la croisée
de la cuisine "pour ne pas avoir des raisons avec madame"
et, sur l'aspect sommaire de M De Norpois, elle avait "cru
Monsieur Legrandin", à cause de son agileté
, et bien qu'il n'y eût pas un trait commun entre eux. "Mais
enfin, lui demanda ma mère, comment expliquez-vous que
personne ne fasse la gelée aussi bien que vous (quand vous
le voulez) ? - Je ne sais pas d'où ce que ça devient",
répondit Françoise (qui n'établissait pas
une démarcation bien nette entre le verbe venir, au moins
pris dans certaines acceptions, et le verbe devenir). Elle disait
vrai du reste, en partie, et n'était pas beaucoup plus
capable - ou désireuse - de dévoiler le mystère
qui faisait la supériorité de ses gelées
ou de ses crèmes, qu'une grande élégante
pour ses toilettes, ou une grande cantatrice pour son chant. Leurs
explications ne nous disent pas grand'chose ; il en était
de même des recettes de notre cuisinière. "Ils
font cuire trop à la va vite, répondit-elle en parlant
des grands restaurateurs, et puis pas tout ensemble. Il faut que
le boeuf, il devienne comme une éponge, alors il boit tout
le jus jusqu'au fond. Pourtant il y avait un de ces cafés
où il me semble qu'on savait bien un peu faire la cuisine.
Je ne dis pas que c'était tout à fait ma gelée,
mais c'était fait bien doucement, et les soufflés
ils avaient bien de la crème. - Est-ce Henry ? Demanda
mon père qui nous avait rejoints et appréciait beaucoup
le restaurant de la place Gaillon où il avait à
dates fixes des repas de corps. - Oh non ! Dit Françoise
avec une douceur qui cachait un profond dédain, je parlais
d'un petit restaurant. Chez cet Henry, c'est très bon bien
sûr, mais c'est pas un restaurant, c'est plutôt...
Un bouillon ! - Weber ? - Ah ! Non, monsieur, je voulais dire
un bon restaurant. Weber c'est dans la rue royale, ce n'est pas
un restaurant, c'est une brasserie. Je ne sais pas si ce qu'ils
vous donnent est servi. Je crois qu'ils n'ont même pas de
nappe, ils posent cela comme cela sur la table, va comme je te
pousse. - Cirro ?" Françoise sourit : "Oh ! Là,
je crois qu'en fait de cuisine il y a surtout des dames du monde.
(Monde signifiait pour Françoise demi-monde.)
Dame, il faut ça pour la jeunesse."
Nous nous apercevions qu'avec son air de simplicité Françoise
était pour les cuisiniers célèbres une plus
terrible "camarade" que ne peut l'être l'actrice
la plus envieuse et la plus infatuée. Nous sentîmes
pourtant qu'elle avait un sentiment juste de son art et le respect
des traditions, car elle ajouta : "Non, je veux dire un restaurant
où c'est qu'il y avait l'air d'avoir une bien bonne petite
cuisine bourgeoise. C'est une maison encore assez conséquente.
Ça travaillait beaucoup. Ah ! On en ramassait des sous
là dedans (Françoise, économe, comptait par
sous, non par louis comme les décavés). Madame connaît
bien là-bas à droite, sur les grands boulevards,
un peu en arrière..." Le restaurant dont elle parlait
avec cette équité mêlée d'orgueil et
de bonhomie, c'était... Le café anglais.
Quand vint le 1er janvier, je fis d'abord
des visites de famille avec maman, qui, pour ne pas me fatiguer,
les avait d'avance (à l'aide d'un itinéraire tracé
par mon père) classées par quartier plutôt
que selon le degré exact de la parenté. Mais à
peine entrés dans le salon d'une cousine assez éloignée
qui avait comme raison de passer d'abord que sa demeure ne le
fût pas de la nôtre, ma mère était épouvantée
en voyant, ses marrons glacés ou déguisés
à la main, le meilleur ami du plus susceptible de mes oncles
auquel il allait rapporter que nous n'avions pas commencé
notre tournée par lui. Cet oncle serait sûrement
blessé ; il n'eût trouvé que naturel que nous
allassions de la Madeleine au jardin des plantes où il
habitait, avant de nous arrêter à Saint-augustin,
pour repartir rue de l'ecole-de-médecine.
Les visites finies (ma grand'mère
dispensait que nous en fissions une chez elle, comme nous y dînions
ce jour-là), je courus jusqu'aux Champs-elysées
porter à notre marchande, pour qu'elle la remît à
la personne qui venait plusieurs fois par semaine de chez les
Swann y chercher du pain d'épices, la lettre que, dès
le jour où mon amie m'avait fait tant de peine, j'avais
décidé de lui envoyer au nouvel an, et dans laquelle
je lui disais que notre amitié ancienne disparaissait avec
l'année finie, que j'oubliais mes griefs et mes déceptions
et qu'à partir du 1er janvier, c'était une amitié
neuve que nous allions bâtir, si solide que rien ne la détruirait,
si merveilleuse que j'espérais que Gilberte mettrait quelque
coquetterie à lui garder toute sa beauté et à
m'avertir à temps, comme je promettais de le faire moi-même,
aussitôt que surviendrait le moindre péril qui pourrait
l'endommager. En rentrant, Françoise me fit arrêter,
au coin de la rue Royale, devant un étalage en plein vent
où elle choisit, pour ses propres étrennes, des
photographies de Pie ix et de Raspail et où, pour ma part,
j'en achetai une de la Berma. Les innombrables admirations qu'excitait
l'artiste donnaient quelque chose d'un peu pauvre à ce
visage unique qu'elle avait pour y répondre, immuable et
précaire comme ce vêtement des personnes qui n'en
ont pas de rechange, et où elle ne pouvait exhiber toujours
que le petit pli au-dessus de la lèvre supérieure,
le relèvement des sourcils, quelques autres particularités
physiques, toujours les mêmes, qui, en somme, étaient
à la merci d'une brûlure ou d'un choc. Ce visage,
d'ailleurs, ne m'eût pas à lui seul semblé
beau, mais il me donnait l'idée et par conséquent
l'envie, de l'embrasser à cause de tous les baisers qu'il
avait dû supporter et que, du fond de la "carte-album",
il semblait appeler encore par ce regard coquettement tendre et
ce sourire artificieusement ingénu. Car la Berma devait
ressentir effectivement pour bien des jeunes hommes ces désirs
qu'elle avouait sous le couvert du personnage de Phèdre
et dont tout, même le prestige de son nom qui ajoutait à
sa beauté et prorogeait sa jeunesse, devait lui rendre
l'assouvissement si facile. Le soir tombait, je m'arrêtai
devant une colonne de théâtre où était
affichée la représentation que la Berma donnait
pour le 1er janvier. Il soufflait un vent humide et doux. C'était
un temps que je connaissais ; j'eus la sensation et le pressentiment
que le jour de l'an n'était pas un jour différent
des autres, qu'il n'était pas le premier d'un monde nouveau
où j'aurais pu, avec une chance encore intacte, refaire
la connaissance de Gilberte comme au temps de la création,
comme s'il n'existait pas encore de passé, comme si eussent
été anéanties, avec les indices qu'on aurait
pu en tirer pour l'avenir, les déceptions qu'elle m'avait
parfois causées : un nouveau monde où rien ne subsistât
de l'ancien... Rien qu'une chose : mon désir que Gilberte
m'aimât. Je compris que si mon coeur souhaitait ce renouvellement
autour de lui d'un univers qui ne l'avait pas satisfait, c'est
que lui, mon coeur, n'avait pas changé, et je me dis qu'il
n'y avait pas de raison pour que celui de Gilberte eût changé
davantage ; je sentis que cette nouvelle amitié c'était
la même, comme ne sont pas séparées des autres
par un fossé les années nouvelles que notre désir,
sans pouvoir les atteindre et les modifier, recouvre à
leur insu d'un nom différent. J'avais beau dédier
celle-ci à Gilberte et, comme on superpose une religion
aux lois aveugles de la nature, essayer d'imprimer au jour de
l'an l'idée particulière que je m'étais faite
de lui, c'était en vain ; je sentais qu'il ne savait pas
qu'on l'appelât le jour de l'an, qu'il finissait dans le
crépuscule d'une façon qui ne m'était pas
nouvelle : dans le vent doux qui soufflait autour de la colonne
d'affiches, j'avais reconnu, j'avais senti reparaître la
matière éternelle et commune, l'humidité
familière, l'ignorante fluidité des anciens jours.
Je revins à la maison. Je venais
de vivre le 1er janvier des hommes vieux qui diffèrent
ce jour-là des jeunes, non parce qu'on ne leur donne plus
d'étrennes, mais parce qu'ils ne croient plus au nouvel
an. Des étrennes j'en avais reçu, mais non pas les
seules qui m'eussent fait plaisir et qui eussent été
un mot de Gilberte. J'étais pourtant jeune encore tout
de même puisque j'avais pu lui en écrire un par lequel
j'espérais, en lui disant les rêves solitaires de
ma tendresse, en éveiller de pareils en elle. La tristesse
des hommes qui ont vieilli c'est de ne pas même songer à
écrire de telles lettres dont ils ont appris l'inefficacité.
Quand je fus couché, les bruits de la rue, qui se prolongeaient
plus tard ce soir de fête, me tinrent éveillé.
Je pensais à tous les gens qui finiraient leur nuit dans
les plaisirs, à l'amant, à la troupe de débauchés
peut-être, qui avaient dû aller chercher la Berma
à la fin de cette représentation que j'avais vue
annoncée pour le soir. Je ne pouvais même pas, pour
calmer l'agitation que cette idée faisait naître
en moi dans cette nuit d'insomnie, me dire que la Berma ne pensait
peut-être pas à l'amour, puisque les vers qu'elle
récitait, qu'elle avait longuement étudiés,
lui rappelaient à tous moments qu'il est délicieux,
comme elle le savait d'ailleurs, si bien qu'elle en faisait apparaître
les troubles bien connus - mais doués d'une violence nouvelle
et d'une douceur insoupçonnée - à des spectateurs
émerveillés dont chacun pourtant les avait ressentis
par soi-même. Je rallumai ma bougie éteinte pour
regarder encore une fois son visage. À la pensée
qu'il était sans doute en ce moment caressé par
ces hommes que je ne pouvais empêcher de donner à
la Berma, et de recevoir d'elle, des joies surhumaines et vagues,
j'éprouvais un émoi plus cruel qu'il n'était
voluptueux, une nostalgie que vint aggraver le son du cor, comme
on l'entend la nuit de la mi-carême et souvent des autres
fêtes, et qui, parce qu'il est alors sans poésie,
est plus triste, sortant d'un mastroquet, que "Le soir au
fond des bois". À ce moment-là, un mot de Gilberte
n'eût peut-être pas été ce qu'il m'eût
fallu. Nos désirs vont s'interférant et, dans la
confusion de l'existence, il est rare qu'un bonheur vienne justement
se poser sur le désir qui l'avait réclamé.
Je continuai à aller aux Champs-Élysées
les jours de beau temps, par des rues dont les maisons élégantes
et roses baignaient, parce que c'était le moment de la
grande vogue des expositions d'aquarellistes, dans un ciel mobile
et léger. Je mentirais en disant que dans ce temps-là
les palais de Gabriel m'aient paru d'une plus grande beauté
ni même d'une autre époque que les hôtels avoisinants.
Je trouvais plus de style et aurais cru plus d'ancienneté
sinon au palais de l'industrie, du moins à celui du trocadéro.
Plongée dans un sommeil agité, mon adolescence enveloppait
d'un même rêve tout le quartier où elle le
promenait, et je n'avais jamais songé qu'il pût y
avoir un édifice du xviiie siècle dans la rue Royale,
de même que j'aurais été étonné
si j'avais appris que la porte Saint-Martin et la porte Saint-Denis,
chefs-d'oeuvre du temps de Louis Xiv, n'étaient pas contemporains
des immeubles les plus récents de ces arrondissements sordides.
Une seule fois un des palais de Gabriel me fit arrêter longuement
; c'est que, la nuit étant venue, ses colonnes dématérialisées
par le clair de lune avaient l'air découpées dans
du carton et, me rappelant un décor de l'opérette
orphée aux enfers , me donnaient pour la première
fois une impression de beauté.
Gilberte cependant ne revenait toujours
pas aux Champs-Élysées. Et pourtant j'aurais eu
besoin de la voir, car je ne me rappelais même pas sa figure.
La manière chercheuse, anxieuse, exigeante que nous avons
de regarder la personne que nous aimons, notre attente de la parole
qui nous donnera ou nous ôtera l'espoir d'un rendez-vous
pour le lendemain, et, jusqu'à ce que cette parole soit
dite, notre imagination alternative, sinon simultanée,
de la joie et du désespoir, tout cela rend notre attention
en face de l'être aimé trop tremblante pour qu'elle
puisse obtenir de lui une image bien nette. Peut-être aussi
cette activité de tous les sens à la fois et qui
essaye de connaître avec les regards seuls ce qui est au
delà d'eux, est-elle trop indulgente aux mille formes,
à toutes les saveurs, aux mouvements de la personne vivante
que d'habitude, quand nous n'aimons pas, nous immobilisons. Le
modèle chéri, au contraire, bouge ; on n'en a jamais
que des photographies manquées. Je ne savais vraiment plus
comment étaient faits les traits de Gilberte, sauf dans
les moments divins où elle les dépliait pour moi
: je ne me rappelais que son sourire. Et ne pouvant revoir ce
visage bien-aimé, quelque effort que je fisse pour m'en
souvenir, je m'irritais de trouver, dessinés dans ma mémoire
avec une exactitude définitive, les visages inutiles et
frappants de l'homme des chevaux de bois et de la marchande de
sucre d'orge : ainsi, ceux qui ont perdu un être aimé
qu'ils ne revoient jamais en dormant, s'exaspèrent de rencontrer
sans cesse dans leurs rêves tant de gens insupportables
et que c'est déjà trop d'avoir connus dans l'état
de veille. Dans leur impuissance à se représenter
l'objet de leur douleur, ils s'accusent presque de n'avoir pas
de douleur. Et moi je n'étais pas loin de croire que, ne
pouvant me rappeler les traits de Gilberte, je l'avais oubliée
elle-même, je ne l'aimais plus.
Enfin elle revint jouer presque tous
les jours, mettant devant moi de nouvelles choses à désirer,
à lui demander, pour le lendemain, faisant bien chaque
jour, en ce sens-là, de ma tendresse une tendresse nouvelle.
Mais une chose changea une fois de plus et brusquement la façon
dont tous les après-midi vers deux heures se posait le
problème de mon amour. M. Swann avait-il surpris la lettre
que j'avais écrite à sa fille, ou Gilberte ne faisait-elle
que m'avouer longtemps après, et afin que je fusse plus
prudent, un état de choses déjà ancien ?
Comme je lui disais combien j'admirais son père et sa mère,
elle prit cet air vague, plein de réticences et de secret
qu'elle avait quand on lui parlait de ce qu'elle avait à
faire, de ses courses et de ses visites, et tout d'un coup finit
par me dire : "Vous savez, ils ne vous gobent pas !"
Et glissante comme une ondine - elle était ainsi - elle
éclata de rire. Souvent son rire en désaccord avec
ses paroles semblait, comme fait la musique, décrire dans
un autre plan une surface invisible. M. Et Mme Swann ne demandaient
pas à Gilberte de cesser de jouer avec moi, mais eussent
autant aimé, pensait-elle, que cela n'eût pas commencé.
Ils ne voyaient pas mes relations avec elle d'un oeil favorable,
ne me croyaient pas d'une grande moralité et s'imaginaient
que je ne pouvais exercer sur leur fille qu'une mauvaise influence.
Ce genre de jeunes gens peu scrupuleux auxquels Swann me croyait
ressembler, je me les représentais comme détestant
les parents de la jeune fille qu'ils aiment, les flattant quand
ils sont là, mais se moquant d'eux avec elle, la poussant
à leur désobéir et, quand ils ont une fois
conquis leur fille, les privant même de la voir. A ces traits
(qui ne sont jamais ceux sous lesquels le plus grand misérable
se voit lui-même) avec quelle violence mon coeur opposait
ces sentiments dont il était animé à l'égard
de Swann, si passionnés au contraire que je ne doutais
pas que, s'il les eût soupçonnés, il ne se
fût repenti de son jugement à mon égard comme
d'une erreur judiciaire ! Tout ce que je ressentais pour lui,
j'osai le lui écrire dans une longue lettre que je confiai
à Gilberte en la priant de la lui remettre. Elle y consentit.
Hélas ! Il voyait donc en moi un plus grand imposteur encore
que je ne pensais ; ces sentiments que j'avais cru peindre, en
seize pages, avec tant de vérité, il en avait donc
douté : la lettre que je lui écrivis, aussi ardente
et aussi sincère que les paroles que j'avais dites à
M. De Norpois, n'eut pas plus de succès. Gilberte me raconta
le lendemain, après m'avoir emmené à l'écart
derrière un massif de lauriers, dans une petite allée
où nous nous assîmes chacun sur une chaise, qu'en
lisant la lettre, qu'elle me rapportait, son père avait
haussé les épaules en disant : "Tout cela ne
signifie rien, cela ne fait que prouver combien j'ai raison."
Moi qui savais la pureté de mes intentions, la bonté
de mon âme, j'étais indigné que mes paroles
n'eussent même pas effleuré l'absurde erreur de Swann.
Car que ce fût une erreur, je n'en doutais pas alors. Je
sentais que j'avais décrit avec tant d'exactitude certaines
caractéristiques irrécusables de mes sentiments
généreux que, pour que d'après elles Swann
ne les eût pas aussitôt reconstitués, ne fût
pas venu me demander pardon et avouer qu'il s'était trompé,
il fallait que ces nobles sentiments, il ne les eût lui-même
jamais ressentis, ce qui devait le rendre incapable de les comprendre
chez les autres. Or, peut-être simplement Swann savait-il
que la générosité n'est souvent que l'aspect
intérieur que prennent nos sentiments égoïstes
quand nous ne les avons pas encore nommés et classés.
Peut-être avait-il reconnu dans la sympathie que je lui
exprimais un simple effet - et une confirmation enthousiaste -
de mon amour pour Gilberte, par lequel - et non par ma vénération
secondaire pour lui - seraient fatalement dans la suite dirigés
mes actes. Je ne pouvais partager ses prévisions, car je
n'avais pas réussi à abstraire de moi-même
mon amour, à le faire rentrer dans la généralité
des autres et à en supputer expérimentalement les
conséquences ; j'étais désespéré.
Je dus quitter un instant Gilberte, Françoise m'ayant appelé.
Il me fallut l'accompagner dans un petit pavillon treillissé
de vert, assez semblable aux bureaux d'octroi désaffectés
du vieux Paris et dans lequel étaient depuis peu installés
ce qu'on appelle en Angleterre un lavabo et en France, par une
anglomanie mal informée, des water-closets. Les murs humides
et anciens de l'entrée où je restai à attendre
Françoise, dégageaient une fraîche odeur de
renfermé qui, m'allégeant aussitôt des soucis
que venaient de faire naître en moi les paroles de Swann
rapportées par Gilberte, me pénétra d'un
plaisir non pas de la même espèce que les autres,
lesquels nous laissent plus instables, incapables de les retenir,
de les posséder, mais au contraire d'un plaisir consistant
auquel je pouvais m'étayer, délicieux, paisible,
riche d'une vérité durable, inexpliquée et
certaine. J'aurais voulu, comme autrefois dans mes promenades
du côté de Guermantes, essayer de pénétrer
le charme de cette impression qui m'avait saisi et rester immobile
à interroger cette émanation vieillotte qui me proposait
non de jouir du plaisir qu'elle ne me donnait que par surcroît,
mais de descendre dans la réalité qu'elle ne m'avait
pas dévoilée. Mais la tenancière de l'établissement,
vieille dame à joues plâtrées et à
perruque rousse, se mit à me parler. Françoise la
croyait "tout à fait bien de chez elle". Sa demoiselle
avait épousé ce que Françoise appelait "un
jeune homme de famille", par conséquent quelqu'un
qu'elle trouvait plus différent d'un ouvrier que Saint-simon
un duc d'un homme "sorti de la lie du peuple". Sans
doute la tenancière, avant de l'être, avait eu des
revers. Mais Françoise assurait qu'elle était marquise
et appartenait à la famille de Saint-ferréol. Cette
marquise me conseilla de ne pas rester au frais et m'ouvrit même
un cabinet en me disant : "Vous ne voulez pas entrer ? En
voici un tout propre, pour vous ce sera gratis." Elle le
faisait peut-être seulement comme les demoiselles de chez
Gouache, quand nous venions faire une commande, m'offraient un
des bonbons qu'elles avaient sur le comptoir sous des cloches
de verre et que maman me défendait, hélas ! D'accepter
; peut-être aussi, moins innocemment, comme telle vieille
fleuriste par qui maman faisait remplir ses "jardinières"
et qui me donnait une rose en roulant des yeux doux. En tous cas,
si la "marquise" avait du goût pour les jeunes
garçons, en leur ouvrant la porte hypogéenne de
ces cubes de pierre où les hommes sont accroupis comme
des sphinx, elle devait chercher dans ses générosités
moins l'espérance de les corrompre que le plaisir qu'on
éprouve à se montrer vainement prodigue envers ce
qu'on aime, car je n'ai jamais vu auprès d'elle d'autre
visiteur qu'un vieux garde forestier du jardin.
Un instant après je prenais congé
de la "marquise", accompagné de Françoise,
et je quittai cette dernière pour retourner auprès
de Gilberte. Je l'aperçus tout de suite, sur une chaise,
derrière le massif de lauriers. C'était pour ne
pas être vue de ses amies : on jouait à cache-cache.
J'allai m'asseoir à côté d'elle. Elle avait
une toque plate qui descendait assez bas sur ses yeux, leur donnant
ce même regard "En dessous", rêveur et fourbe
que je lui avais vu la première fois à Combray.
Je lui demandai s'il n'y avait pas moyen que j'eusse une explication
verbale avec son père. Gilberte me dit qu'elle la lui avait
proposée, mais qu'il la jugeait inutile. "Tenez, ajouta-t-elle,
ne me laissez pas votre lettre, il faut rejoindre les autres puisqu'ils
ne m'ont pas trouvée." Si Swann était arrivé
alors avant même que je l'eusse reprise, cette lettre de
la sincérité de laquelle je trouvais qu'il avait
été si insensé de ne pas s'être laissé
persuader, peut-être aurait-il vu que c'était lui
qui avait raison. Car m'approchant de Gilberte qui, renversée
sur sa chaise, me disait de prendre la lettre et ne me la tendait
pas, je me sentis si attiré par son corps que je lui dis
: - voyons, empêchez-moi de l'attraper, nous allons voir
qui sera le plus fort.
Elle la mit dans son dos, je passai
mes mains derrière son cou, en soulevant les nattes de
cheveux qu'elle portait sur les épaules, soit que ce fût
encore de son âge, soit que sa mère voulût
la faire paraître plus longtemps enfant, afin de se rajeunir
elle-même ; nous luttions, arc-boutés. Je tâchais
de l'attirer, elle résistait ; ses pommettes enflammées
par l'effort étaient rouges et rondes comme des cerises
; elle riait comme si je l'eusse chatouillée ; je la tenais
serrée entre mes jambes comme un arbuste après lequel
j'aurais voulu grimper ; et, au milieu de la gymnastique que je
faisais, sans qu'en fût à peine augmenté l'essoufflement
que me donnaient l'exercice musculaire et l'ardeur du jeu, je
répandis, comme quelques gouttes de sueur arrachées
par l'effort, mon plaisir auquel je ne pus pas même m'attarder
le temps d'en connaître le goût ; aussitôt je
pris la lettre. Alors, Gilberte me dit avec bonté : - vous
savez, si vous voulez, nous pouvons lutter encore un peu.
Peut-être avait-elle obscurément
senti que mon jeu avait un autre objet que celui que j'avais avoué,
mais n'avait-elle pas su remarquer que je l'avais atteint. Et
moi qui craignais qu'elle s'en fût aperçue (et un
certain mouvement rétractile et contenu de pudeur offensée
qu'elle eut un instant après, me donna à penser
que je n'avais pas eu tort de le craindre), j'acceptai de lutter
encore, de peur qu'elle pût croire que je ne m'étais
pas proposé d'autre but que celui après quoi je
n'avais plus envie que de rester tranquille auprès d'elle.
En rentrant, j'aperçus, je me rappelai brusquement l'image,
cachée jusque-là, dont m'avait approché,
sans me la laisser voir ni reconnaître, le frais, sentant
presque la suie, du pavillon treillagé. Cette image était
celle de la petite pièce de mon oncle Adolphe, à
Combray, laquelle exhalait en effet le même parfum d'humidité.
Mais je ne pus comprendre, et je remis à plus tard de chercher
pourquoi le rappel d'une image si insignifiante m'avait donné
une telle félicité. En attendant, il me sembla que
je méritais vraiment le dédain de M. De Norpois
: j'avais préféré jusqu'ici à tous
les écrivains celui qu'il appelait un simple "Joueur
de flûte" et une véritable exaltation m'avait
été communiquée, non par quelque idée
importante, mais par une odeur de moisi. Depuis quelque temps,
dans certaines familles, le nom des Champs-Élysées,
si quelque visiteur le prononçait, était accueilli
par les mères avec l'air malveillant qu'elles réservent
à un médecin réputé auquel elles prétendent
avoir vu faire trop de diagnostics erronés pour avoir encore
confiance en lui ; on assurait que ce jardin ne réussissait
pas aux enfants, qu'on pouvait citer plus d'un mal de gorge, plus
d'une rougeole et nombre de fièvres dont il était
responsable. Sans mettre ouvertement en doute la tendresse de
maman qui continuait à m'y envoyer, certaines de ses amies
déploraient du moins son aveuglement.
Les névropathes sont peut-être,
malgré l'expression consacrée, ceux qui "s'écoutent"
le moins : ils entendent en eux tant de choses dont ils se rendent
compte ensuite qu'ils avaient eu tort de s'alarmer, qu'ils finissent
par ne plus faire attention à aucune. Leur système
nerveux leur a si souvent crié : "Au secours !"
Comme pour une grave maladie, quand tout simplement il allait
tomber de la neige ou qu'on allait changer d'appartement, qu'ils
prennent l'habitude de ne pas plus tenir compte de ces avertissements
qu'un soldat, lequel, dans l'ardeur de l'action, les perçoit
si peu qu'il est capable, étant mourant, de continuer encore
quelques jours à mener la vie d'un homme en bonne santé.
Un matin, portant coordonnés en moi mes malaises habituels,
de la circulation constante et intestine desquels je tenais toujours
mon esprit détourné aussi bien que de celle de mon
sang, je courais allégrement vers la salle à manger
où mes parents étaient déjà à
table, et - m'étant dit comme d'ordinaire qu'avoir froid
peut signifier non qu'il faut se chauffer, mais, par exemple,
qu'on a été grondé, et ne pas avoir faim,
qu'il va pleuvoir et non qu'il ne faut pas manger - je me mettais
à table, quand, au moment d'avaler la première bouchée
d'une côtelette appétissante, une nausée,
un étourdissement m'arrêtèrent, réponse
fébrile d'une maladie commencée, dont la glace de
mon indifférence avait masqué, retardé les
symptômes, mais qui refusait obstinément la nourriture
que je n'étais pas en état d'absorber. Alors, dans
la même seconde, la pensée que l'on m'empêcherait
de sortir si l'on s'apercevait que j'étais malade me donna,
comme l'instinct de conservation à un blessé, la
force de me traîner jusqu'à ma chambre où
je vis que j'avais 40 degrés de fièvre, et ensuite
de me préparer pour aller aux Champs-elysées. A
travers le corps languissant et perméable dont elle était
enveloppée, ma pensée souriante rejoignait, exigeait
le plaisir si doux d'une partie de barres avec Gilberte, et une
heure plus tard, me soutenant à peine, mais heureux à
côté d'elle, j'avais la force de le goûter
encore. Françoise, au retour, déclara que je m'étais
"trouvé indisposé", que j'avais dû
prendre un "chaud et froid", et le docteur, aussitôt
appelé, déclara "préférer"
la "sévérité", la "virulence"
de la poussée fébrile qui accompagnait ma congestion
pulmonaire et ne serait "qu'un feu de paille" à
des formes plus "insidieuses" et "larvées".
Depuis longtemps déjà j'étais sujet à
des étouffements et notre médecin, malgré
la désapprobation de ma grand'mère, qui me voyait
déjà mourant alcoolique, m'avait conseillé,
outre la caféine qui m'était prescrite pour m'aider
à respirer, de prendre de la bière, du champagne
ou du cognac quand je sentais venir une crise. Celles-ci avorteraient,
disait-il, dans l'"euphorie" causée par l'alcool.
J'étais souvent obligé pour que ma grand'mère
permît qu'on m'en donnât, de ne pas dissimuler, de
faire presque montre de mon état de suffocation. D'ailleurs,
dès que je le sentais s'approcher, toujours incertain des
proportions qu'il prendrait, j'en étais inquiet à
cause de la tristesse de ma grand'mère que je craignais
beaucoup plus que ma souffrance. Mais en même temps mon
corps, soit qu'il fût trop faible pour garder seul le secret
de celle-ci, soit qu'il redoutât que dans l'ignorance du
mal imminent on exigeât de moi quelque effort qui lui eût
été impossible ou dangereux, me donnait le besoin
d'avertir ma grand'mère de mes malaises avec une exactitude
où je finissais par mettre une sorte de scrupule physiologique.
Apercevais-je en moi un symptôme fâcheux que je n'avais
pas encore discerné, mon corps était en détresse
tant que je ne l'avais pas communiqué à ma grand'mère.
Feignait-elle de n'y prêter aucune attention, il me demandait
d'insister. Parfois j'allais trop loin ; et le visage aimé,
qui n'était plus toujours aussi maître de ses émotions
qu'autrefois, laissait paraître une expression de pitié,
une contraction douloureuse. Alors mon coeur était torturé
par la vue de la peine qu'elle avait : comme si mes baisers eussent
dû effacer cette peine, comme si ma tendresse eût
pu donner à ma grand'mère autant de joie que mon
bonheur, je me jetais dans ses bras. Et les scrupules étant
d'autre part apaisés par la certitude qu'elle connaissait
le malaise ressenti, mon corps ne faisait pas opposition à
ce que je la rassurasse. Je protestais que ce malaise n'avait
rien de pénible, que je n'étais nullement à
plaindre, qu'elle pouvait être certaine que j'étais
heureux ; mon corps avait voulu obtenir exactement ce qu'il méritait
de pitié et, pourvu qu'on sût qu'il avait une douleur
en son côté droit, il ne voyait pas d'inconvénient
à ce que je déclarasse que cette douleur n'était
pas un mal et n'était pas pour moi un obstacle au bonheur,
mon corps ne se piquant pas de philosophie ; elle n'était
pas de son ressort. J'eus presque chaque jour de ces crises d'étouffement
pendant ma convalescence. Un soir que ma grand'mère m'avait
laissé assez bien, elle rentra dans ma chambre très
tard dans la soirée, et s'apercevant que la respiration
me manquait : "Oh ! Mon dieu, comme tu souffres", s'écria-t-elle,
les traits bouleversés. Elle me quitta aussitôt,
j'entendis la porte cochère, et elle rentra un peu plus
tard avec du cognac qu'elle était allée acheter
parce qu'il n'y en avait pas à la maison. Bientôt
je commençai à me sentir heureux. Ma grand'mère,
un peu rouge, avait l'air gêné, et ses yeux, une
expression de lassitude et de découragement.
- J'aime mieux te laisser et que tu
profites un peu de ce mieux, me dit-elle, en me quittant brusquement.
Je l'embrassai pourtant et je sentis sur ses joues fraîches
quelque chose de mouillé dont je ne sus pas si c'était
l'humidité de l'air nocturne qu'elle venait de traverser.
Le lendemain, elle ne vint que le soir dans ma chambre parce qu'elle
avait eu, me dit-on, à sortir. Je trouvai que c'était
montrer bien de l'indifférence pour moi, et je me retins
pour ne pas la lui reprocher.
Mes suffocations ayant persisté
alors que ma congestion depuis longtemps finie ne les expliquait
plus, mes parents firent venir en consultation le professeur Cottard.
Il ne suffit pas à un médecin appelé dans
des cas de ce genre d'être instruit. Mis en présence
de symptômes qui peuvent être ceux de trois ou quatre
maladies différentes, c'est en fin de compte son flair,
son coup d'oeil qui décident à laquelle, malgré
les apparences à peu près semblables, il y a chance
qu'il ait à faire. Ce don mystérieux n'implique
pas de supériorité dans les autres parties de l'intelligence,
et un être d'une grande vulgarité, aimant la plus
mauvaise peinture, la plus mauvaise musique, n'ayant aucune curiosité
d'esprit, peut parfaitement le posséder. Dans mon cas,
ce qui était matériellement observable pouvait aussi
bien être causé par des spasmes nerveux, par un commencement
de tuberculose, par de l'asthme, par une dyspnée toxi-alimentaire
avec insuffisance rénale, par de la bronchite chronique,
par un état complexe dans lequel seraient entrés
plusieurs de ces facteurs. Or les spasmes nerveux demandaient
à être traités par le mépris, la tuberculose
par de grands soins et par un genre de suralimentation qui eût
été mauvais pour un état arthritique comme
l'asthme et eût pu devenir dangereux en cas de dyspnée
toxi-alimentaire, laquelle exige un régime qui en revanche
serait néfaste pour un tuberculeux. Mais les hésitations
de Cottard furent courtes et ses prescriptions impérieuses
: "Purgatifs violents et drastiques, lait pendant plusieurs
jours, rien que du lait. Pas de viande, pas d'alcool." Ma
mère murmura que j'avais pourtant bien besoin d'être
reconstitué, que j'étais déjà assez
nerveux, que cette purge de cheval et ce régime me mettraient
à bas. Je vis aux yeux de Cottard, aussi inquiets que s'il
avait peur de manquer le train, qu'il se demandait s'il ne s'était
pas laissé aller à sa douceur naturelle. Il tâchait
de se rappeler s'il avait pensé à prendre un masque
froid, comme on cherche une glace pour regarder si on n'a pas
oublié de nouer sa cravate. Dans le doute et pour faire,
à tout hasard, compensation, il répondit grossièrement
: "Je n'ai pas l'habitude de répéter deux fois
mes ordonnances. Donnez-moi une plume. Et surtout au lait. Plus
tard, quand nous aurons jugulé les crises et l'agrypnie,
je veux bien que vous preniez quelques potages, puis des purées,
mais toujours au lait, au lait. Cela vous plaira, puisque l'Espagne
est à la mode, ollé ollé ! (Ses élèves
connaissaient bien ce calembour qu'il faisait à l'hôpital
chaque fois qu'il mettait un cardiaque ou un hépatique
au régime lacté.) Ensuite vous reviendrez progressivement
à la vie commune. Mais chaque fois que la toux et les étouffements
recommenceront, purgatifs, lavages intestinaux, lit, lait."
Il écouta d'un air glacial, sans y répondre, les
dernières objections de ma mère, et, comme il nous
quitta sans avoir daigné expliquer les raisons de ce régime,
mes parents le jugèrent sans rapport avec mon cas, inutilement
affaiblissant et ne me le firent pas essayer. Ils cherchèrent
naturellement à cacher au professeur leur désobéissance,
et pour y réussir plus sûrement, évitèrent
toutes les maisons où ils auraient pu le rencontrer. Puis,
mon état s'aggravant, on se décida à me faire
suivre à la lettre les prescriptions de Cottard ; au bout
de trois jours je n'avais plus de râles, plus de toux et
je respirais bien. Alors nous comprîmes que Cottard, tout
en me trouvant, comme il le dit dans la suite, assez asthmatique
et surtout "toqué", avait discerné que
ce qui prédominait à ce moment-là en moi,
c'était l'intoxication, et qu'en faisant couler mon foie
et en lavant mes reins, il décongestionnerait mes bronches,
me rendrait le souffle, le sommeil, les forces. Et nous comprîmes
que cet imbécile était un grand clinicien. Je pus
enfin me lever. Mais on parlait de ne plus m'envoyer aux Champs-elysées.
On disait que c'était à cause du mauvais air ; je
pensais bien qu'on profitait du prétexte pour que je ne
pusse plus voir Mlle Swann et je me contraignais à redire
tout le temps le nom de Gilberte, comme ce langage natal que les
vaincus s'efforcent de maintenir pour ne pas oublier la patrie
qu'ils ne reverront pas. Quelquefois ma mère passait sa
main sur mon front en me disant : - alors, les petits garçons
ne racontent plus à leur maman les chagrins qu'ils ont
?
Françoise s'approchait tous les
jours de moi en me disant : "Monsieur a une mine ! Vous ne
vous êtes pas regardé, on dirait un mort !"
Il est vrai que si j'avais eu un simple rhume, Françoise
eût pris le même air funèbre. Ces déplorations
tenaient plus à sa "classe" qu'à mon état
de santé. Je ne démêlais pas alors si ce pessimisme
était chez Françoise douloureux ou satisfait. Je
conclus provisoirement qu'il était social et professionnel.
Un jour, à l'heure du courrier, ma mère posa sur
mon lit une lettre. Je l'ouvris distraitement puisqu'elle ne pouvait
pas porter la seule signature qui m'eût rendu heureux, celle
de Gilberte avec qui je n'avais pas de relations en dehors des
Champs-elysées. Or, au bas du papier, timbré d'un
sceau d'argent représentant un chevalier casqué
sous lequel se contournait cette devise : per viam rectam , au-dessous
d'une lettre, d'une grande écriture, et où presque
toutes les phrases semblaient soulignées, simplement parce
que la barre des t étant tracée non au travers d'eux,
mais au-dessus, mettait un trait sous le mot correspondant de
la ligne supérieure, ce fut justement la signature de Gilberte
que je vis. Mais parce que je la savais impossible dans une lettre
adressée à moi, cette vue, non accompagnée
de croyance, ne me causa pas de joie. Pendant un instant elle
ne fit que frapper d'irréalité tout ce qui m'entourait.
Avec une vitesse vertigineuse, cette signature sans vraisemblance
jouait aux quatre coins avec mon lit, ma cheminée, mon
mur. Je voyais tout vaciller comme quelqu'un qui tombe de cheval
et je me demandais s'il n'y avait pas une existence toute différente
de celle que je connaissais, en contradiction avec elle, mais
qui serait la vraie, et qui m'étant montrée tout
d'un coup me remplissait de cette hésitation que les sculpteurs
dépeignant le jugement dernier ont donnée aux morts
réveillés qui se trouvent au seuil de l'autre monde.
"Mon cher ami, disait la lettre, j'ai appris que vous aviez
été très souffrant et que vous ne veniez
plus aux Champs-elysées. Moi je n'y vais guère non
plus parce qu'il y a énormément de malades. Mais
mes amies viennent goûter tous les lundis et vendredis à
la maison. Maman me charge de vous dire que vous nous feriez très
grand plaisir en venant aussi dès que vous serez rétabli,
et nous pourrions reprendre à la maison nos bonnes causeries
des Champs-elysées. Adieu, mon cher ami, j'espère
que vos parents vous permettront de venir très souvent
goûter, et je vous envoie toutes mes amitiés. Gilberte."
Tandis que je lisais ces mots, mon système nerveux recevait
avec une diligence admirable la nouvelle qu'il m'arrivait un grand
bonheur. Mais mon âme, c'est-à-dire moi-même,
et en somme le principal intéressé, l'ignorait encore.
Le bonheur, le bonheur par Gilberte, c'était une chose
à laquelle j'avais constamment songé, une chose
toute en pensées, c'était, comme disait Léonard
de la peinture, cosa mentale . Une feuille de papier couverte
de caractères, la pensée ne s'assimile pas cela
tout de suite. Mais dès que j'eus terminé la lettre,
je pensai à elle, elle devint un objet de rêverie,
elle devint, elle aussi, cosa mentale et je l'aimais déjà
tant que toutes les cinq minutes il me fallait la relire, l'embrasser.
Alors, je connus mon bonheur.
La vie est semée de ces miracles
que peuvent toujours espérer les personnes qui aiment.
Il est possible que celui-ci eût été provoqué
artificiellement par ma mère qui, voyant que depuis quelque
temps j'avais perdu tout coeur à vivre, avait peut-être
fait demander à Gilberte de m'écrire, comme, au
temps de mes premiers bains de mer, pour me donner du plaisir
à plonger, ce que je détestais parce que cela me
coupait la respiration, elle remettait en cachette à mon
guide baigneur de merveilleuses boîtes en coquillages et
des branches de corail que je croyais trouver moi-même au
fond des eaux. D'ailleurs, pour tous les événements
qui dans la vie et ses situations contrastées se rapportent
à l'amour, le mieux est de ne pas essayer de comprendre,
puisque, dans ce qu'ils ont d'inexorable comme d'inespéré,
ils semblent régis par des lois plutôt magiques que
rationnelles. Quand un multimillionnaire, homme malgré
cela charmant, reçoit son congé d'une femme pauvre
et sans agrément avec qui il vit, appelle à lui,
dans son désespoir, toutes les puissances de l'or et fait
jouer toutes les influences de la terre, sans réussir à
se faire reprendre, mieux vaut, devant l'invincible entêtement
de sa maîtresse, supposer que le destin veut l'accabler
et le faire mourir d'une maladie de coeur plutôt que de
chercher une explication logique. Ces obstacles contre lesquels
les amants ont à lutter et que leur imagination surexcitée
par la souffrance cherche en vain à deviner, résident
parfois dans quelque singularité de caractère de
la femme qu'ils ne peuvent ramener à eux, dans sa bêtise,
dans l'influence qu'ont prise sur elle et les craintes que lui
ont suggérées des êtres que l'amant ne connaît
pas, dans le genre de plaisirs qu'elle demande momentanément
à la vie, plaisirs que son amant, ni la fortune de son
amant ne peuvent lui offrir. En tous cas l'amant est mal placé
pour connaître la nature des obstacles que la ruse de la
femme lui cache et que son propre jugement faussé par l'amour
l'empêche d'apprécier exactement. Ils ressemblent
à ces tumeurs que le médecin finit par réduire
mais sans en avoir connu l'origine. Comme elles ces obstacles
restent mystérieux mais sont temporaires. Seulement ils
durent généralement plus que l'amour. Et comme celui-ci
n'est pas une passion désintéressée, l'amoureux
qui n'aime plus ne cherche pas à savoir pourquoi la femme
pauvre et légère qu'il aimait, s'est obstinément
refusée pendant des années à ce qu'il continuât
à l'entretenir.
Or, le même mystère qui
dérobe souvent aux yeux la cause des catastrophes, quand
il s'agit de l'amour, entoure tout aussi fréquemment la
soudaineté de certaines solutions heureuses (telle que
celle qui m'était apportée par la lettre de Gilberte).
Solutions heureuses ou du moins qui paraissent l'être, car
il n'y en a guère qui le soient réellement quand
il s'agit d'un sentiment d'une telle sorte que toute satisfaction
qu'on lui donne ne fait généralement que déplacer
la douleur. Parfois pourtant une trêve est accordée
et l'on a pendant quelque temps l'illusion d'être guéri.
En ce qui concerne cette lettre au bas
de laquelle Françoise se refusa à reconnaître
le nom de Gilberte parce que le g historié, appuyé
sur un i sans point avait l'air d'un a, tandis que la dernière
syllabe était indéfiniment prolongée à
l'aide d'un paraphe dentelé, si l'on tient à chercher
une explication rationnelle du revirement qu'elle traduisait et
qui me rendait si joyeux, peut-être pourra-t-on penser que
j'en fus, pour une part, redevable à un incident que j'avais
cru au contraire de nature à me perdre à jamais
dans l'esprit des Swann. Peu de temps auparavant, Bloch était
venu pour me voir, pendant que le professeur Cottard, que depuis
que je suivais son régime on avait fait revenir, se trouvait
dans ma chambre. La consultation étant finie et Cottard
restant seulement en visiteur parce que mes parents l'avaient
retenu à dîner, on laissa entrer Bloch. Comme nous
étions tous en train de causer, Bloch ayant raconté
qu'il avait entendu dire que Mme Swann m'aimait beaucoup par une
personne avec qui il avait dîné la veille et qui
elle-même était très liée avec Mme
Swann, j'aurais voulu lui répondre qu'il se trompait certainement,
et bien établir, par le même scrupule qui me l'avait
fait déclarer à M. De Norpois et de peur que Mme
Swann me prît pour un menteur, que je ne la connaissais
pas et ne lui avais jamais parlé. Mais je n'eus pas le
courage de rectifier l'erreur de Bloch, parce que je compris bien
qu'elle était volontaire et que, s'il inventait quelque
chose que Mme Swann n'avait pas pu dire en effet, c'était
pour faire savoir, ce qu'il jugeait flatteur et ce qui n'était
pas vrai, qu'il avait dîné à côté
d'une des amies de cette dame. Or il arriva que tandis que M.
De Norpois, apprenant que je ne connaissais pas et aurais aimé
connaître Mme Swann, s'était bien gardé de
lui parler de moi, Cottard, qu'elle avait pour médecin,
ayant induit de ce qu'il avait entendu dire à Bloch qu'elle
me connaissait beaucoup et m'appréciait, pensa que, quand
il la verrait, dire que j'étais un charmant garçon
avec lequel il était lié ne pourrait en rien être
utile pour moi et serait flatteur pour lui, deux raisons qui le
décidèrent à parler de moi à Odette
dès qu'il en trouva l'occasion.
Alors je connus cet appartement d'où
dépassait jusque dans l'escalier le parfum dont se servait
Mme Swann, mais qu'embaumait bien plus encore le charme particulier
et douloureux qui émanait de la vie de Gilberte. L'implacable
concierge, changé en une bienveillante Euménide,
prit l'habitude, quand je lui demandais si je pouvais monter,
de m'indiquer, en soulevant sa casquette d'une main propice, qu'il
exauçait ma prière. Les fenêtres qui du dehors
interposaient entre moi et les trésors qui ne m'étaient
pas destinés un regard brillant, distant et superficiel
qui me semblait le regard même des Swann, il m'arriva, quand
à la belle saison j'avais passé tout un après-midi
avec Gilberte dans sa chambre, de les ouvrir moi-même pour
laisser entrer un peu d'air et même de m'y pencher à
côté d'elle, si c'était le jour de réception
de sa mêre, pour voir arriver les visites qui souvent, levant
la tête en descendant de voiture, me faisaient bonjour de
la main, me prenant pour quelque neveu de la maîtresse de
maison. Les nattes de Gilberte dans ces moments-là touchaient
ma joue. Elles me semblaient, en la finesse de leur gramen, à
la fois naturel et surnaturel, et la puissance de leurs rinceaux
d'art, un ouvrage unique pour lequel on avait utilisé le
gazon même du paradis. A une section même infime d'elles,
quel herbier céleste n'eussé-je pas donné
comme châsse ? Mais n'espérant point obtenir un morceau
vrai de ces nattes, si au moins j'avais pu en posséder
la photographie, combien plus précieuse que celle de fleurettes
dessinées par le Vinci ! Pour en avoir une, je fis auprès
d'amis des Swann et même de photographes, des bassesses
qui ne me procurèrent pas ce que je voulais, mais me lièrent
pour toujours avec des gens très ennuyeux. Les parents
de Gilberte, qui si longtemps m'avaient empêché de
la voir, maintenant - quand j'entrais dans la sombre antichambre
où planait perpétuellement, plus formidable et plus
désirée que jadis à Versailles l'apparition
du roi, la possibilité de les rencontrer, et où
habituellement, après avoir buté contre un énorme
porte-manteaux à sept branches comme le chandelier de l'ecriture,
je me confondais en salutations devant un valet de pied assis,
dans sa longue jupe grise, sur le coffre à bois et que
dans l'obscurité j'avais pris pour Mme Swann - les parents
de Gilberte, si l'un deux se trouvait passer au moment de mon
arrivée, loin d'avoir l'air irrité, me serraient
la main en souriant et me disaient : - comment allez-vous ? (Qu'ils
prononçaient tous deux "Commen allez-vous" sans
faire la liaison du t , liaison qu'on pense bien qu'une fois rentré
à la maison je me faisais un incessant et voluptueux exercice
de supprimer). Gilberte sait-elle que vous êtes là
? Alors je vous quitte.
Bien plus, les goûters eux-mêmes
que Gilberte offrait à ses amies et qui si longtemps m'avaient
paru la plus infranchissable des séparations accumulées
entre elle et moi devenaient maintenant une occasion de nous réunir
dont elle m'avertissait par un mot, écrit (parce que j'étais
une relation encore assez nouvelle) sur un papier à lettres
toujours différent. Une fois il était orné
d'un caniche bleu en relief surmontant une légende humoristique
écrite en anglais et suivie d'un point d'exclamation, une
autre fois timbré d'une ancre marine, ou du chiffre g.
S., Démesurément allongé en un rectangle
qui tenait toute la hauteur de la feuille, ou encore du nom "Gilberte"
tantôt tracé en travers dans un coin en caractères
dorés qui imitaient la signature de mon amie et finissaient
par un paraphe, au-dessous d'un parapluie ouvert imprimé
en noir, tantôt enfermé dans un monogramme en forme
de chapeau chinois qui en contenait toutes les lettres en majuscules
sans qu'il fût possible d'en distinguer une seule. Enfin
comme la série des papiers à lettres que Gilberte
possédait, pour nombreuse que fût cette série,
n'était pas illimitée, au bout d'un certain nombre
de semaines, je voyais revenir celui qui portait, comme la première
fois qu'elle m'avait écrit, la devise : per viam rectam
, au-dessous du chevalier casqué, dans une médaille
d'argent bruni. Et chacun était choisi tel jour plutôt
que tel autre en vertu de certains rites, pensais-je alors, mais
plutôt, je le crois maintenant, parce qu'elle cherchait
à se rappeler ceux dont elle s'était servie les
autres fois, de façon à ne jamais envoyer le même
à un de ses correspondants, au moins de ceux pour qui elle
prenait la peine de faire des frais, qu'aux intervalles les plus
éloignés possible. Comme à cause de la différence
des heures de leurs leçons, certaines des amies que Gilberte
invitait à ces goûters étaient obligées
de partir comme les autres arrivaient seulement, dès l'escalier
j'entendais s'échapper de l'antichambre un murmure de voix
qui, dans l'émotion que me causait la cérémonie
imposante à laquelle j'allais assister, rompait brusquement,
bien avant que j'atteignisse le palier, les liens qui me rattachaient
encore à la vie antérieure et m'ôtait jusqu'au
souvenir d'avoir à retirer mon foulard une fois que je
serais au chaud et de regarder l'heure pour ne pas rentrer en
retard. Cet escalier, d'ailleurs, tout en bois, comme on faisait
alors dans certaines maisons de rapport de ce style Henri ii qui
avait été si longtemps l'idéal d'Odette et
dont elle devait bientôt se déprendre, et pourvu
d'une pancarte sans équivalent chez nous, sur laquelle
on lisait ces mots : "Défense de se servir de l'ascenseur
pour descendre", me semblait quelque chose de tellement prestigieux
que je dis à mes parents que c'était un escalier
ancien rapporté de très loin par M. Swann. Mon amour
de la vérité était si grand que je n'aurais
pas hésité à leur donner ce renseignement
même si j'avais su qu'il était faux, car seul il
pouvait leur permettre d'avoir pour la dignité de l'escalier
des Swann le même respect que moi. C'est ainsi que devant
un ignorant qui ne peut comprendre en quoi consiste le génie
d'un grand médecin, on croirait bien faire de ne pas avouer
qu'il ne sait pas guérir le rhume de cerveau. Mais comme
je n'avais aucun esprit d'observation, comme en général
je ne savais ni le nom ni l'espèce des choses qui se trouvaient
sous mes yeux et comprenais seulement que, quand elles approchaient
les Swann, elles devaient être extraordinaires, il ne me
parut pas certain qu'en avertissant mes parents de la valeur artistique
et de la provenance lointaine de cet escalier, je commisse un
mensonge. Cela ne me parut pas certain ; mais cela dut me paraître
probable, car je me sentis devenir très rouge quand mon
père m'interrompit en disant : "Je connais ces maisons-là
; j'en ai vu une, elles sont toutes pareilles ; Swann occupe simplement
plusieurs étages, c'est Berlier qui les a construites."
Il ajouta qu'il avait voulu louer dans l'une d'elles, mais qu'il
y avait renoncé, ne les trouvant pas commodes et l'entrée
pas assez claire ; il le dit ; mais je sentis instinctivement
que mon esprit devait faire au prestige des Swann et à
mon bonheur les sacrifices nécessaires, et par un coup
d'autorité intérieure, malgré ce que je venais
d'entendre, j'écartai à tout jamais de moi, comme
un dévot la vie de Jésus de Renan, la pensée
dissolvante que leur appartement était un appartement quelconque
que nous aurions pu habiter. Cependant, ces jours de goûter,
m'élevant dans l'escalier marche à marche, déjà
dépouillé de ma pensée et de ma mémoire,
n'étant plus que le jouet des plus vils réflexes,
j'arrivais à la zone où le parfum de Mme Swann se
faisait sentir. Je croyais déjà voir la majesté
du gâteau au chocolat, entouré d'un cercle d'assiettes
à petits fours et de petites serviettes damassées
grises à dessins, exigées par l'étiquette
et particulières aux Swann. Mais cet ensemble inchangeable
et réglé semblait, comme l'univers nécessaire
de Kant, suspendu à un acte suprême de liberté.
Car quand nous étions tous dans le petit salon de Gilberte,
tout d'un coup regardant l'heure elle disait : - dites donc, mon
déjeuner commence à être loin, je ne dîne
qu'à huit heures, j'ai bien envie de manger quelque chose.
Qu'en diriez-vous ?
Et elle nous faisait entrer dans la
salle à manger, sombre comme l'intérieur d'un temple
asiatique peint par Rembrandt, et où un gâteau architectural,
aussi débonnaire et familier qu'il était imposant,
semblait trôner là à tout hasard comme un
jour quelconque, pour le cas où il aurait pris fantaisie
à Gilberte de le découronner de ses créneaux
en chocolat et d'abattre ses remparts aux pentes fauves et raides,
cuites au four comme les bastions du palais de Darius. Bien mieux,
pour procéder à la destruction de la pâtisserie
ninitive, Gilberte ne consultait pas seulement sa faim ; elle
s'informait encore de la mienne, tandis qu'elle extrayait pour
moi du monument écroulé tout un pan verni et cloisonné
de fruits écarlates, dans le goût oriental. Elle
me demandait même l'heure à laquelle mes parents
dînaient, comme si je l'avais encore sue, comme si le trouble
qui me dominait avait laissé persister la sensation de
l'inappétence ou de la faim, la notion du dîner ou
l'image de la famille, dans ma mémoire vide et mon estomac
paralysé. Malheureusement cette paralysie n'était
que momentanée. Les gâteaux que je prenais sans m'en
apercevoir, il viendrait un moment où il faudrait les digérer.
Mais il était encore lointain. En attendant, Gilberte me
faisait "Mon thé". J'en buvais indéfiniment,
alors qu'une seule tasse m'empêchait de dormir pour vingt-quatre
heures. Aussi ma mère avait-elle l'habitude de dire : "C'est
ennuyeux, cet enfant ne peut aller chez les Swann sans rentrer
malade." Mais savais-je seulement, quand j'étais chez
les Swann, que c'était du thé que je buvais ? L'eussé-je
su que j'en eusse pris tout de même, car en admettant que
j'eusse recouvré un instant le discernement du présent,
cela ne m'eût pas rendu le souvenir du passé et la
prévision de l'avenir. Mon imagination n'était pas
capable d'aller jusqu'au temps lointain où je pourrais
avoir l'idée de me coucher et le besoin du sommeil.
Les amies de Gilberte n'étaient
pas toutes plongées dans cet état d'ivresse où
une décision est impossible. Certaines refusaient du thé
! Alors Gilberte disait, phrase très répandue à
cette époque : "Décidément, je n'ai
pas de succès avec mon thé !" Et pour effacer
davantage l'idée de cérémonie, dérangeant
l'ordre des chaises autour de la table : "Nous avons l'air
d'une noce ; mon dieu que les domestiques sont bêtes."
Elle grignotait, assise de côté sur un siège
en forme d'x et placé de travers. Même, comme si
elle eût pu avoir tant de petits fours à sa disposition
sans avoir demandé la permission à sa mère,
quand Mme Swann - dont le "jour" coïncidait d'ordinaire
avec les goûters de Gilberte - après avoir reconduit
une visite, entrait un moment après, en courant, quelquefois
habillée de velours bleu, souvent dans une robe en satin
noir couverte de dentelles blanches, elle disait d'un air étonné
: - tiens, ça a l'air bon ce que vous mangez là,
cela me donne faim de vous voir manger du cake.
- Eh bien, maman, nous vous invitons,
répondait Gilberte.
- Mais non, mon trésor, qu'est-ce
que diraient mes visites, j'ai encore Mme Trombert, Mme Cottard
et Mme Bontemps, tu sais que chère Mme Bontemps ne fait
pas des visites très courtes et elle vient seulement d'arriver.
Qu'est-ce qu'ils diraient toutes ces
bonnes gens de ne pas me voir revenir ? S'il ne vient plus personne,
je reviendrai bavarder avec vous (ce qui m'amusera beaucoup plus)
quand elles seront parties. Je crois que je mérite d'être
un peu tranquille, j'ai eu quarante-cinq visites et sur quarante-cinq
il y en a eu quarante-deux qui ont parlé du tableau de
Gérôme ! Mais venez donc un de ces jours, me disait-elle,
prendre votre thé avec Gilberte, elle vous le fera comme
vous l'aimez, comme vous le prenez dans votre petit "Studio",
ajoutait-elle, tout en s'enfuyant vers ses visites et comme si
ç'avait été quelque chose d'aussi connu de
moi que mes habitudes (fût-ce celle que j'aurais eue de
prendre le thé, si j'en avais jamais pris ; quant à
un "studio" j'étais incertain si j'en avais un
ou non) que j'étais venu chercher dans ce monde mystérieux.
"Quand viendrez-vous ? Demain ? On vous fera des toasts aussi
bons que chez Colombin. Non ? Vous êtes un vilain",
disait-elle, car depuis qu'elle aussi commençait à
avoir un salon, elle prenait les façons de Mme Verdurin,
son ton de despotisme minaudier. Les toasts m'étant d'ailleurs
aussi inconnus que Colombin, cette dernière promesse n'aurait
pu ajouter à ma tentation. Il semblera plus étrange,
puisque tout le monde parle ainsi et peut-être même
maintenant à Combray, que je n'eusse pas à la première
minute compris de qui voulait parler Mme Swann, quand je l'entendis
me faire l'éloge de notre vieille "nurse". Je
ne savais pas l'anglais, je compris bientôt pourtant que
ce mot désignait Françoise. Moi qui, aux Champs-elysées,
avais eu si peur de la fâcheuse impression qu'elle devait
produire, j'appris par Mme Swann que c'est tout ce que Gilberte
lui avait raconté sur ma "nurse" qui leur avait
donné à elle et à son mari de la sympathie
pour moi. "On sent qu'elle vous est si dévouée,
qu'elle est si bien." (Aussitôt je changeai entièrement
d'avis sur Françoise. Par contrecoup, avoir une institutrice
pourvue d'un caoutchouc et d'un plumet ne me sembla plus chose
si nécessaire.) Enfin je compris, par quelques mots échappés
à Mme Swann sur Mme Blatin dont elle reconnaissait la bienveillance
mais redoutait les visites, que des relations personnelles avec
cette dame ne m'eussent pas été aussi précieuses
que j'avais cru et n'eussent amélioré en rien ma
situation chez les Swann.
Si j'avais déjà commencé
d'explorer avec ces tressaillements de respect et de joie le domaine
féerique qui contre toute attente avait ouvert devant moi
ses avenues jusque-là fermées, pourtant c'était
seulement en tant qu'ami de Gilberte. Le royaume dans lequel j'étais
accueilli était contenu lui-même dans un plus mystérieux
encore où Swann et sa femme menaient leur vie surnaturelle,
et vers lequel ils se dirigeaient après m'avoir serré
la main quand ils traversaient en même temps que moi, en
sens inverse, l'antichambre. Mais bientôt je pénétrai
aussi au coeur du sanctuaire. Par exemple, Gilberte n'était
pas là, M. Ou Mme Swann se trouvait à la maison.
Ils avaient demandé qui avait sonné, et apprenant
que c'était moi, m'avaient fait prier d'entrer un instant
auprès d'eux, désirant que j'usasse dans tel ou
tel sens, pour une chose ou pour une autre, de mon influence sur
leur fille. Je me rappelais cette lettre si complète, si
persuasive, que j'avais naguère écrite à
Swann et à laquelle il n'avait même pas daigné
répondre. J'admirais l'impuissance de l'esprit, du raisonnement
et du coeur à opérer la moindre conversion, à
résoudre une seule de ces difficultés qu'ensuite
la vie, sans qu'on sache seulement comment elle s'y est prise,
dénoue si aisément. Ma position nouvelle d'ami de
Gilberte, doué sur elle d'une excellente influence, me
faisait maintenant bénéficier de la même faveur
que si, ayant eu pour camarade, dans un collège où
on m'eût classé toujours premier, le fils d'un roi,
j'avais dû à ce hasard mes petites entrées
au palais et des audiences dans la salle du trône ; Swann,
avec une bienveillance infinie et comme s'il n'avait pas été
surchargé d'occupations glorieuses, me faisait entrer dans
sa bibliothèque et m'y laissait pendant une heure répondre
par des balbutiements, des silences de timidité coupés
de brefs et incohérents élans de courage, à
des propos dont mon émoi m'empêchait de comprendre
un seul mot ; il me montrait des objets d'art et des livres qu'il
jugeait susceptibles de m'intéresser et dont je ne doutais
pas d'avance qu'ils ne passassent infiniment en beauté
tous ceux que possèdent le Louvre et la bibliothèque
nationale, mais qu'il m'était impossible de regarder. A
ces moments-là son maître d'hôtel m'aurait
fait plaisir en me demandant de lui donner ma montre, mon épingle
de cravate, mes bottines et de signer un acte qui le reconnaissait
pour mon héritier : selon la belle expression populaire
dont, comme pour les plus célèbres épopées,
on ne connaît pas l'auteur, mais qui comme elles et contrairement
à la théorie de Wolf en a eu certainement un (un
de ces esprits inventifs et modestes ainsi qu'il s'en rencontre
chaque année, lesquels font des trouvailles telles que
"Mettre un nom sur une figure", mais leur nom à
eux, ils ne le font pas connaître), je ne savais plus ce
que je faisais . Tout au plus m'étonnais-je, quand la visite
se prolongeait, à quel néant de réalisation,
à quelle absence de conclusion heureuse, conduisaient ces
heures vécues dans la demeure enchantée. Mais ma
déception ne tenait ni à l'insuffisance des chefs-d'oeuvre
montrés, ni à l'impossibilité d'arrêter
sur eux un regard distrait. Car ce n'était pas la beauté
intrinsèque des choses qui me rendait miraculeux d'être
dans le cabinet de Swann, c'était l'adhérence à
ces choses - qui eussent pu être les plus laides du monde
- du sentiment particulier, triste et voluptueux que j'y localisais
depuis tant d'années et qui l'imprégnait encore
; de même la multitude des miroirs, des brosses d'argent,
des autels à saint Antoine De Padoue sculptés et
peints par les plus grands artistes, ses amis, n'étaient
pour rien dans le sentiment de mon indignité et de sa bienveillance
royale qui m'était inspiré quand Mme Swann me recevait
un moment dans sa chambre où trois belles et imposantes
créatures, sa première, sa deuxième et sa
troisième femme de chambre préparaient en souriant
des toilettes merveilleuses, et vers laquelle, sur l'ordre proféré
par le valet de pied en culotte courte que madame désirait
me dire un mot, je me dirigeais par le sentier sinueux d'un couloir
tout embaumé à distance des essences précieuses
qui exhalaient sans cesse du cabinet de toilette leurs effluves
odoriférants.
Quand Mme Swann était retournée
auprès de ses visites, nous l'entendions encore parler
et rire, car même devant deux personnes et comme si elle
avait eu à tenir tête à tous les "camarades",
elle élevait la voix, lançait les mots, comme elle
avait si souvent, dans le petit clan, entendu faire à la
"patronne", dans les moments où celle-ci "dirigeait
la conversation". Les expressions que nous avons récemment
empruntées aux autres étant celles, au moins pendant
un temps, dont nous aimons le plus à nous servir, Mme Swann
choisissait tantôt celles qu'elle avait apprises de gens
distingués que son mari n'avait pu éviter de lui
faire connaître (c'est d'eux qu'elle tenait le maniérisme
qui consiste à supprimer l'article ou le pronom démonstratif
devant un adjectif qualifiant une personne), tantôt de plus
vulgaires (par exemple : "C'est un rien !" Mot favori
d'une de ses amies) et cherchait à les placer dans toutes
les histoires que, selon une habitude prise dans le "petit
clan", elle aimait à raconter. Elle disait volontiers
ensuite : "J'aime beaucoup cette histoire", "ah
! Avouez, c'est une bien belle histoire !" ; Ce qui lui venait,
par son mari, des Guermantes qu'elle ne connaissait pas.
Mme Swann avait quitté la salle
à manger, mais son mari qui venait de rentrer faisait à
son tour une apparition auprès de nous. - Sais-tu si ta
mère est seule, Gilberte ? - Non, elle a encore du monde,
papa. - Comment, encore ? À sept heures ! C'est effrayant.
La pauvre femme doit être brisée. C'est odieux. (A
la maison j'avais toujours entendu, dans odieux , prononcer l'
o long audieux -, mais M. Et Mme Swann disaient odieux, en faisant
l' o bref.) Pensez, depuis deux heures de l'après-midi
! Reprenait-il en se tournant vers moi. Et Camille me disait qu'entre
quatre et cinq heures, il est bien venu douze personnes. Qu'est-ce
que je dis douze, je crois qu'il m'a dit quatorze. Non, douze
; enfin je ne sais plus. Quand je suis rentré, je ne songeais
pas que c'était son jour et, en voyant toutes ces voitures
devant la porte, je croyais qu'il y avait un mariage dans la maison.
Et depuis un moment que je suis dans ma bibliothèque, les
coups de sonnette n'ont pas arrêté ; ma parole d'honneur,
j'en ai mal à la tête. Et il y a encore beaucoup
de monde près d'elle ? - Non, deux visites seulement. -
Sais-tu qui ? - Mme Cottard et Mme Bontemps. - Ah ! La femme du
chef de cabinet du ministre des travaux publics. - J'sais que
son mari est employé dans un ministère, mais j'sais
pas au juste comme quoi, disait Gilberte en faisant l'enfant.
- Comment, petite sotte, tu parles comme
si tu avais deux ans. Qu'est-ce que tu dis : employé dans
un ministère ? Il est tout simplement chef de cabinet,
chef de toute la boutique, et encore, où ai-je la tête,
ma parole, je suis aussi distrait que toi, il n'est pas chef de
cabinet, il est directeur du cabinet.
- J'sais pas, moi ; alors c'est beaucoup
d'être le directeur du cabinet ? Répondait Gilberte
qui ne perdait jamais une occasion de manifester de l'indifférence
pour tout ce qui donnait de la vanité à ses parents
(elle pouvait d'ailleurs penser qu'elle ne faisait qu'ajouter
à une relation aussi éclatante, en n'ayant pas l'air
d'y attacher trop d'importance).
- Comment, si c'est beaucoup ! S'écriait
Swann qui préférait à cette modestie qui
eût pu me laisser dans le doute, un langage plus explicite.
Mais c'est simplement le premier après le ministre ! C'est
même plus que le ministre, car c'est lui qui fait tout.
Il paraît du reste que c'est une capacité, un homme
de premier ordre, un individu tout à fait distingué.
Il est officier de la légion d'honneur. C'est un homme
délicieux, même fort joli garçon.
Sa femme d'ailleurs l'avait épousé
envers et contre tous parce que c'était un "Être
de charme". Il avait, ce qui peut suffire à constituer
un ensemble rare et délicat, une barbe blonde et soyeuse,
de jolis traits, une voix nasale, l'haleine forte et un oeil de
verre.
- Je vous dirai, ajoutait-il en s'adressant
à moi, que je m'amuse beaucoup de voir ces gens-là
dans le gouvernement actuel, parce que ce sont les Bontemps, de
la maison Bontemps-chenut, le type de la bourgeoisie réactionnaire,
cléricale, à idées étroites. Votre
pauvre grand-père a bien connu, au moins de réputation
et de vue, le vieux père Chenut qui ne donnait qu'un sou
de pourboire aux cochers bien qu'il fût riche pour l'époque,
et le baron Bréau-chenut. Toute la fortune a sombré
dans le krach de l'union générale, vous êtres
trop jeune pour avoir connu ça, et dame on s'est refait
comme on a pu.
- C'est l'oncle d'une petite qui venait
à mon cours, dans une classe bien au-dessous de moi, la
fameuse "Albertine". Elle sera sûrement très
"fast", mais en attendant elle a une drôle de
touche.
Elle est étonnante ma fille,
elle connaît tout le monde.
- Je ne la connais pas. Je la voyais
seulement passer, on criait Albertine par-ci, Albertine par-là.
Mais je connais Mme Bontemps, et elle ne me plaît pas non
plus.
- Tu as le plus grand tort, elle est
charmante, jolie, intelligente. Elle est même spirituelle.
Je vais aller lui dire bonjour, lui demander si son mari croit
que nous allons avoir la guerre, et si on peut compter sur le
roi Théodose. Il doit savoir cela, n'est-ce pas, lui qui
est dans le secret des dieux ?
Ce n'est pas ainsi que Swann parlait
autrefois ; mais qui n'a vu des princesses royales fort simples,
si dix ans plus tard elles se sont fait enlever par un valet de
chambre et qu'elles cherchent à revoir du monde et sentent
qu'on ne vient pas volontiers chez elles, prendre spontanément
le langage des vieilles raseuses et, quand on cite une duchesse
à la mode, ne les a entendues dire : "Elle était
hier chez moi", et : "Je vis très à l'écart"
? Aussi est-il inutile d'observer les moeurs, puisqu'on peut les
déduire des lois psychologiques.
Les Swann participaient à ce
travers des gens chez qui peu de monde va ; la visite, l'invitation,
une simple parole aimable de personnes un peu marquantes étaient
pour eux un événement auquel ils souhaitaient de
donner de la publicité. Si la mauvaise chance voulait que
les Verdurin fussent à Londres quand Odette avait eu un
dîner un peu brillant, on s'arrangeait pour que par quelque
ami commun la nouvelle leur en fût câblée outre-Manche.
Il n'est pas jusqu'aux lettres, aux télégrammes
flatteurs reçus par Odette, que les Swann ne fussent incapables
de garder pour eux. On en parlait aux amis, on les faisait passer
de mains en mains. Le salon des Swann ressemblait ainsi à
ces hôtels de villes d'eaux où on affiche les dépêches.
Du reste, les personnes qui n'avaient
pas seulement connu l'ancien Swann en dehors du monde, comme j'avais
fait, mais dans le monde, dans ce milieu Guermantes où,
en exceptant les altesses et les duchesses, on était d'une
exigence infinie pour l'esprit et le charme, où on prononçait
l'exclusive pour des hommes éminents qu'on trouvait ennuyeux
ou vulgaires, ces personnes-là auraient pu s'étonner
en constatant que l'ancien Swann avait cessé d'être
non seulement discret quand il parlait de ses relations, mais
difficile quand il s'agissait de les choisir. Comment Mme Bontemps,
si commune, si méchante, ne l'exaspérait-elle pas
? Comment pouvait-il la déclarer agréable ? Le souvenir
du milieu Guermantes aurait dû l'en empêcher, semblait-il
; en réalité, il l'y aidait. Il y avait certes chez
les Guermantes, à l'encontre des trois quarts des milieux
mondains, du goût, un goût raffiné même,
mais aussi du snobisme, d'où possibilité d'une interruption
momentanée dans l'exercice du goût. S'il s'agissait
de quelqu'un qui n'était pas indispensable à cette
coterie, d'un ministre des affaires étrangères,
républicain un peu solennel, d'un académicien bavard,
le goût s'exerçait à fond contre lui, Swann
plaignait Mme De Guermantes d'avoir dîné à
côté de pareils convives dans une ambassade et on
leur préférait mille fois un homme élégant,
c'est-à-dire un homme du milieu Guermantes, bon à
rien, mais possédant l'esprit des Guermantes, quelqu'un
qui était de la même chapelle. Seulement, une grande-duchesse,
une princesse du sang dînait-elle souvent chez Mme De Guermantes,
elle se trouvait alors faire partie de cette chapelle elle aussi,
sans y avoir aucun droit, sans en posséder en rien l'esprit.
Mais avec la naïveté des gens du monde, du moment
qu'on la recevait, on s'ingéniait à la trouver agréable,
faute de pouvoir se dire que c'est parce qu'on l'avait trouvée
agréable qu'on la recevait. Swann, venant au secours de
Mme De Guermantes, lui disait quand l'altesse était partie
: "Au fond elle est bonne femme, elle a même un certain
sens du comique. Mon dieu je ne pense pas qu'elle ait approfondi
la critique de la raison pure , mais elle n'est pas déplaisante.
- Je suis absolument de votre avis,
répondait la duchesse. Et encore elle était intimidée,
mais vous verrez qu'elle peut être charmante. - Elle est
bien moins embêtante que Mme Xj (la femme de l'académicien
bavard, laquelle était remarquable) qui vous cite vingt
volumes. - Mais il n'y a même pas de comparaison possible."
La faculté de dire de telles choses, de les dire sincèrement,
Swann l'avait acquise chez la duchesse, et conservée. Il
en usait maintenant à l'égard des gens qu'il recevait.
Il s'efforçait à discerner, à aimer en eux
les qualités que tout être humain révèle,
si on l'examine avec une prévention favorable et non avec
le dégoût des délicats ; il mettait en valeur
les mérites de Mme Bontemps comme autrefois ceux de la
princesse de Parme, laquelle eût dû être exclue
du milieu Guermantes, s'il n'y avait pas eu entrée de faveur
pour certaines altesses et si, même quand il s'agissait
d'elles, on n'eût vraiment considéré que l'esprit
et un certain charme. On a vu d'ailleurs autrefois que Swann avait
le goût (dont il faisait maintenant une application seulement
plus durable) d'échanger sa situation mondaine contre une
autre qui dans certaines circonstances lui convenait mieux. Il
n'y a que les gens incapables de décomposer, dans leur
perception, ce qui au premier abord paraît indivisible,
qui croient que la situation fait corps avec la personne. Un même
être, pris à des moments successifs de sa vie, baigne
à différents degrés de l'échelle sociale
dans des milieux qui ne sont pas forcément de plus en plus
élevés ; et chaque fois que dans une période
autre de l'existence, nous nouons, ou renouons, des liens avec
un certain milieu, que nous nous y sentons choyés, nous
commençons tout naturellement à nous y attacher
en y poussant d'humaines racines.
Pour ce qui concerne Mme Bontemps, je
crois aussi que Swann en parlant d'elle avec cette insistance
n'était pas fâché de penser que mes parents
apprendraient qu'elle venait voir sa femme. À vrai dire,
à la maison, le nom des personnes que celle-ci arrivait
peu à peu à connaître piquait plus la curiosité
qu'il n'excitait d'admiration. Au nom de Mme Trombert, ma mère
disait : - ah ! Mais voilà une nouvelle recrue et qui lui
en amènera d'autres.
Et comme si elle eût comparé
la façon un peu sommaire, rapide et violente dont Mme Swann
conquérait ses relations à une guerre coloniale,
maman ajoutait : - maintenant que les Trombert sont soumis, les
tribus voisines ne tarderont pas à se rendre. Quand elle
croisait dans la rue Mme Swann, elle nous disait en rentrant :
- j'ai aperçu Mme Swann sur son pied de guerre, elle devait
partir pour quelque offensive fructueuse chez les Masséchutos,
les Cynghalais ou les Trombert.
Et toutes les personnes nouvelles que
je lui disais avoir vues dans ce milieu un peu composite et artificiel
où elles avaient souvent été amenées
assez difficilement et de mondes assez différents, elle
en devinait tout de suite l'origine et parlait d'elles comme elle
aurait fait de trophées chèrement achetés
; elle disait : - rapporté d'une expédition chez
les un tel. Pour Mme Cottard, mon père s'étonnait
que Mme Swann pût trouver quelque avantage à attirer
cette bourgeoise peu élégante et disait : "Malgré
la situation du professeur, j'avoue que je ne comprends pas."
Ma mère, elle, au contraire, comprenait très bien
; elle savait qu'une grande partie des plaisirs qu'une femme trouve
à pénétrer dans un milieu différent
de celui où elle vivait autrefois lui manquerait si elle
ne pouvait informer ses anciennes relations de celles, relativement
plus brillantes, par lesquelles elle les a remplacées.
Pour cela il faut un témoin qu'on laisse pénétrer
dans ce monde nouveau et délicieux, comme dans une fleur
un insecte bourdonnant et volage, qui ensuite, au hasard de ses
visites, répandra, on l'espère du moins, la nouvelle,
le germe dérobé d'envie et d'admiration. Mme Cottard
toute trouvée pour remplir ce rôle rentrait dans
cette catégorie spéciale d'invités que maman,
qui avait certains côtés de la tournure d'esprit
de son père, appelait des : "Étranger, va dire
à Sparte !" D'ailleurs - en dehors d'une autre raison
qu'on ne sut que bien des années après - Mme Swann,
en conviant à ses "jours" cette amie bienveillante,
réservée et modeste, n'avait pas à craindre
d'introduire chez soi un traître ou une concurrente. Elle
savait le nombre énorme de calices bourgeois que pouvait,
quand elle était armée de l'aigrette et du porte-cartes,
visiter en un seul après-midi cette active ouvrière.
Elle en connaissait le pouvoir de dissémination et, en
se basant sur le calcul des probabilités, était
fondée à penser que, très vraisemblablement,
tel habitué des Verdurin apprendrait dès le surlendemain
que le gouverneur de Paris avait mis des cartes chez elle, ou
que M. Verdurin lui-même entendrait raconter que M. Le Hault
De Pressagny, président du concours hippique, les avait
emmenés, elle et Swann, au gala du roi Théodose
; elle ne supposait les Verdurin informés que de ces deux
événements flatteurs pour elle, parce que les matérialisations
particulières sous lesquelles nous nous représentons
et nous poursuivons la gloire sont peu nombreuses par le défaut
de notre esprit, qui n'est pas capable d'imaginer à la
fois toutes les formes que nous espérons bien d'ailleurs
- en gros - que, simultanément, elle ne manquera pas de
revêtir pour nous.
D'ailleurs, Mme Swann n'avait obtenu
de résultats que dans ce qu'on appelait le "monde
officiel". Les femmes élégantes n'allaient
pas chez elle. Ce n'était pas la présence de notabilités
républicaines qui les avait fait fuir. Au temps de ma petite
enfance, tout ce qui appartenait à la société
conservatrice était mondain, et dans un salon bien posé
on n'eût pas pu recevoir un républicain. Les personnes
qui vivaient dans un tel milieu s'imaginaient que l'impossibilité
de jamais inviter un "opportuniste", à plus forte
raison un affreux "radical", était une chose
qui durerait toujours, comme les lampes à huile et les
omnibus à chevaux. Mais pareille aux kaléidoscopes
qui tournent de temps en temps, la société place
successivement de façon différente des éléments
qu'on avait crus immuables et compose une autre figure. Je n'avais
pas encore fait ma première communion, que des dames bien
pensantes avaient la stupéfaction de rencontrer en visite
une juive élégante. Ces dispositions nouvelles du
kaléidoscope sont produites par ce qu'un philosophe appellerait
un changement de critère. L'affaire Dreyfus en amena un
nouveau, à une époque un peu postérieure
à celle où je commençais à aller chez
Mme Swann, et le kaléidoscope renversa une fois de plus
ses petits losanges colorés. Tout ce qui était juif
passa en bas, fût-ce la dame élégante, et
des nationalistes obscurs montèrent prendre sa place. Le
salon le plus brillant de Paris fut celui d'un prince autrichien
et ultra-catholique. Qu'au lieu de l'affaire Dreyfus il fût
survenu une guerre avec l'Allemagne, le tour du kaléidoscope
se fût produit dans un autre sens. Les juifs ayant, à
l'étonnement général, montré qu'ils
étaient patriotes, auraient gardé leur situation,
et personne n'aurait plus voulu aller ni même avouer être
jamais allé chez le prince autrichien. Cela n'empêche
pas que chaque fois que la société est momentanément
immobile, ceux qui y vivent s'imaginent qu'aucun changement n'aura
plus lieu, de même qu'ayant vu commencer le téléphone,
ils ne veulent pas croire à l'aéroplane. Cependant,
les philosophes du journalisme flétrissent la période
précédente, non seulement le genre de plaisirs que
l'on y prenait et qui leur semble le dernier mot de la corruption,
mais même les oeuvres des artistes et des philosophes qui
n'ont plus à leurs yeux aucune valeur, comme si elles étaient
reliées indissolublement aux modalités successives
de la frivolité mondaine. La seule chose qui ne change
pas est qu'il semble chaque fois qu'il y ait "quelque chose
de changé en France". Au moment où j'allai
chez Mme Swann, l'affaire Dreyfus n'avait pas encore éclaté,
et certains grand juifs étaient fort puissants. Aucun ne
l'était plus que sir Rufus Israels dont la femme, lady
Israels, était la tante de Swann. Elle n'avait pas personnellement
des intimités aussi élégantes que son neveu
qui, d'autre part, ne l'aimant pas, ne l'avait jamais beaucoup
cultivée, quoiqu'il dût vraisemblablement être
son héritier. Mais c'était la seule des parentes
de Swann qui eût conscience de la situation mondaine de
celui-ci, les autres étant toujours restées à
cet égard dans la même ignorance qui avait été
longtemps la nôtre. Quand, dans une famille, un des membres
émigre dans la haute société - ce qui lui
semble à lui un phénomène unique, mais ce
qu'à dix ans de distance il constate avoir été
accompli d'une autre façon et pour des raisons différentes
par plus d'un jeune homme avec qui il avait été
élevé - il décrit autour de lui une zone
d'ombre, une terra incognita , fort visible en ses moindres nuances
pour tous ceux qui l'habitent, mais qui n'est que nuit, pur néant
pour ceux qui n'y pénètrent pas et la côtoient
sans en soupçonner, tout près d'eux, l'existence.
Aucune agence havas n'ayant renseigné les cousines de Swann
sur les gens qu'il fréquentait, c'est (avant son horrible
mariage, bien entendu) avec des sourires de condescendance qu'on
se racontait dans les dîners de famille qu'on avait "vertueusement"
employé son dimanche à aller voir le "cousin
Charles" que, le croyant un peu envieux et parent pauvre,
on appelait spirituellement, en jouant sur le titre du roman de
Balzac : "Le cousin bête". Lady Rufus Israels,
elle, savait à merveille qui étaient ces gens qui
prodiguaient à Swann une amitié dont elle était
jalouse. La famille de son mari, qui était à peu
près l'équivalent des Rothschild, faisait depuis
plusieurs générations les affaires des princes d'Orléans.
Lady Israels, excessivement riche, disposait d'une grande influence
et elle l'avait employée à ce qu'aucune personne
qu'elle connaissait ne reçût Odette. Une seule avait
désobéi, en cachette. C'était la comtesse
de Marsantes. Or, le malheur avait voulu qu'Odette étant
allée faire visite à Mme De Marsantes, lady Israels
était entrée presque en même temps. Mme De
Marsantes était sur des épines. Avec la lâcheté
des gens qui pourtant pourraient tout se permettre, elle n'adressa
pas une fois la parole à Odette qui ne fut pas encouragée
à pousser désormais plus loin une incursion dans
un monde qui du reste n'était nullement celui où
elle eût aimé être reçue. Dans ce complet
désintéressement du faubourg Saint-germain, Odette
continuait à être la cocotte illettrée bien
différente des bourgeois ferrés sur les moindres
points de généalogie et qui trompent dans la lecture
des anciens mémoires la soif des relations aristocratiques
que la vie réelle ne leur fournit pas. Et Swann, d'autre
part, continuait sans doute d'être l'amant à qui
toutes ces particularités d'une ancienne maîtresse
semblent agréables ou inoffensives, car souvent j'entendis
sa femme proférer de vraies hérésies mondaines
sans que (par un reste de tendresse, un manque d'estime, ou la
paresse de la perfectionner) il cherchât à les corriger.
C'était peut-être aussi là une forme de cette
simplicité qui nous avait si longtemps trompés à
Combray et qui faisait maintenant que, continuant à connaître,
au moins pour son compte, des gens très brillants, il ne
tenait pas à ce que dans la conversation on eût l'air
dans le salon de sa femme de leur trouver quelque importance.
Ils en avaient d'ailleurs moins que jamais pour Swann, le centre
de gravité de sa vie s'étant déplacé.
En tous cas, l'ignorance d'Odette en matière mondaine était
telle que si le nom de la princesse de Guermantes venait dans
la conversation après celui de la duchesse, sa cousine
: "Tiens, ceux-là sont princes, ils ont donc monté
en grade", disait Odette. Si quelqu'un disait : "Le
prince" en parlant du duc de Chartres, elle rectifiait :
"Le duc, il est duc de Chartres et non prince." Pour
le duc d'Orléans, fils du comte de Paris : "C'est
drôle, le fils est plus que le père", tout en
ajoutant, comme elle était anglomane : "On s'y embrouille
dans ces "royalties" ; et à une personne qui
lui demandait de quelle province étaient les Guermantes,
elle répondit : "De l'Aisne". Swann était
du reste aveugle, en ce qui concernait Odette, non seulement devant
ces lacunes de son éducation, mais aussi devant la médiocrité
de son intelligence. Bien plus, chaque fois qu'Odette racontait
une histoire bête, Swann écoutait sa femme avec une
complaisance, une gaieté, presque une admiration où
il devait entrer des restes de volupté ; tandis que, dans
la même conversation, ce que lui-même pouvait dire
de fin, même de profond, était écouté
par Odette habituellement sans intérêt, assez vite,
avec impatience et quelquefois contredit avec sévérité.
Et on conclura que cet asservissement de l'élite à
la vulgarité est de règle dans bien des ménages,
si l'on pense, inversement, à tant de femmes supérieures
qui se laissent charmer par un butor, censeur impitoyable de leurs
plus délicates paroles, tandis qu'elles s'extasient, avec
l'indulgence infinie de la tendresse, devant ses facéties
les plus plates. Pour revenir aux raisons qui empêchèrent
à cette époque Odette de pénétrer
dans le faubourg Saint-germain, il faut dire que le plus récent
tour du kaléidoscope mondain avait été provoqué
par une série de scandales. Des femmes chez qui on allait
en toute confiance avaient été reconnues être
des filles publiques, des espionnes anglaises. On allait pendant
quelque temps demander aux gens, on le croyait du moins, d'être
avant tout bien posés, bien assis... Odette représentait
exactement tout ce avec quoi on venait de rompre et d'ailleurs
immédiatement de renouer (car les hommes, ne changeant
pas du jour au lendemain, cherchent dans un nouveau régime
la continuation de l'ancien), mais en le cherchant sous une forme
différente qui permît d'être dupe et de croire
que ce n'était plus la société d'avant la
crise. Or, aux dames "brûlées" de cette
société Odette ressemblait trop. Les gens du monde
sont fort myopes ; au moment où ils cessent toutes relations
avec des dames israélites qu'ils connaissaient, pendant
qu'ils se demandent comment remplacer ce vide, ils aperçoivent,
poussée là comme à la faveur d'une nuit d'orage,
une dame nouvelle, israélite aussi ; mais grâce à
sa nouveauté, elle n'est pas associée dans leur
esprit, comme les précédentes, avec ce qu'ils croient
devoir détester. Elle ne demande pas qu'on respecte son
dieu. On l'adopte. Il ne s'agissait pas d'antisémitisme
à l'époque où je commençai d'aller
chez Odette. Mais elle était pareille à ce qu'on
voulait fuir pour un temps.
Swann, lui, allait souvent faire visite
à quelques-unes de ses relations d'autrefois et par conséquent
appartenant toutes au plus grand monde. Pourtant, quand il nous
parlait des gens qu'il venait d'aller voir, je remarquai qu'entre
celles qu'il avait connues jadis le choix qu'il faisait était
guidé par cette même sorte de goût, mi-artistique,
mi-historique, qui inspirait chez lui le collectionneur. Et remarquant
que c'était souvent telle ou telle grande dame déclassée
qui l'intéressait parce qu'elle avait été
la maîtresse de Liszt ou qu'un roman de Balzac avait été
dédié à sa grand'mère (comme il achetait
un dessin si Chateaubriand l'avait décrit), j'eus le soupçon
que nous avions remplacé à Combray l'erreur de croire
Swann un bourgeois n'allant pas dans le monde, par une autre,
celle de le croire un des hommes les plus élégants
de Paris. Etre l'ami du comte de Paris ne signifie rien. Combien
y en a-t-il de ces "amis des princes" qui ne seraient
pas reçus dans un salon un peu fermé ? Les princes
se savent princes, ne sont pas snobs et se croient d'ailleurs
tellement au-dessus de ce qui n'est pas de leur sang que grands
seigneurs et bourgeois leur apparaissent, au-dessous d'eux, presque
au même niveau.
Au reste, Swann ne se contentait pas
de chercher dans la société telle qu'elle existe
et en s'attachant aux noms que le passé y a inscrits et
qu'on peut encore y lire, un simple plaisir de lettré et
d'artiste, il goûtait un divertissement assez vulgaire à
faire comme des bouquets sociaux en groupant des éléments
hétérogènes, en réunissant des personnes
prises ici et là. Ces expériences de sociologie
amusante (ou que Swann trouvait telle) n'avaient pas sur toutes
les amies de sa femme - du moins d'une façon constante
- une répercussion identique. "J'ai l'intention d'inviter
ensemble les Cottard et la duchesse de Vendôme", disait-il
en riant à Mme Bontemps, de l'air friand d'un gourmet qui
a l'intention et veut faire l'essai de remplacer dans une sauce
les clous de girofle par du poivre de Cayenne. Or ce projet qui
allait paraître en effet plaisant, dans le sens ancien du
mot, aux Cottard, avait le don d'exaspérer Mme Bontemps.
Elle avait été récemment présentée
par les Swann à la duchesse de Vendôme et avait trouvé
cela aussi agréable que naturel. En tirer gloire auprès
des Cottard, en le leur racontant, n'avait pas été
la partie la moins savoureuse de son plaisir. Mais comme les nouveaux
décorés qui, dès qu'ils le sont, voudraient
voir se fermer aussitôt le robinet des croix, Mme Bontemps
eût souhaité qu'après elle, personne de son
monde à elle ne fût présenté à
la princesse. Elle maudissait intérieurement le goût
dépravé de Swann qui lui faisait, pour réaliser
une misérable bizarrerie esthétique, dissiper d'un
seul coup toute la poudre qu'elle avait jetée aux yeux
des Cottard en leur parlant de la duchesse de Vendôme. Comment
allait-elle même oser annoncer à son mari que le
professeur et sa femme allaient à leur tour avoir leur
part de ce plaisir qu'elle lui avait vanté comme unique
? Encore si les Cottard avaient pu savoir qu'ils n'étaient
pas invités pour de bon, mais pour l'amusement ! Il est
vrai que les Bontemps l'avaient été de même,
mais Swann ayant pris à l'aristocratie cet éternel
donjuanisme qui, entre deux femmes de rien, fait croire à
chacune que ce n'est qu'elle qu'on aime sérieusement, avait
parlé à Mme Bontemps de la duchesse de Vendôme
comme d'une personne avec qui il était tout indiqué
qu'elle dînât. "Oui, nous comptons inviter la
princesse avec les Cottard, dit quelques semaines plus tard Mme
Swann, mon mari croit que cette conjonction pourra donner quelque
chose d'amusant", car si elle avait gardé du "petit
noyau" certaines habitudes chères à Mme Verdurin,
comme de crier très fort pour être entendue de tous
les fidèles, en revanche, elle employait certaines expressions
- comme "conjonction" - chères au milieu Guermantes
duquel elle subissait ainsi à distance et à son
insu, comme la mer le fait pour la lune, l'attraction, sans pourtant
se rapprocher sensiblement de lui. "Oui, les Cottard et la
duchesse de Vendôme, est-ce que vous ne trouvez pas que
cela sera drôle ?" Demanda Swann. "Je crois que
ça marchera très mal et que ça ne vous attirera
que des ennuis, il ne faut pas jouer avec le feu", répondit
Mme Bontemps, furieuse. Elle et son mari furent, d'ailleurs, ainsi
que le prince d'Agrigente, invités à ce dîner,
que Mme Bontemps et Cottard eurent deux manières de raconter,
selon les personnes à qui ils s'adressaient. Aux uns, Mme
Bontemps de son côté, Cottard du sien, disaient négligemment
quand on leur demandait qui il y avait d'autre au dîner
: "Il n'y avait que le prince d'Agrigente, c'était
tout à fait intime." Mais d'autres risquaient d'être
mieux informés (même une fois quelqu'un avait dit
à Cottard : "Mais est-ce qu'il n'y avait pas aussi
les Bontemps ? - Je les oubliais", avait en rougissant répondu
Cottard au maladroit qu'il classa désormais dans la catégorie
des mauvaises langues). Pour ceux-là les Bontemps et les
Cottard adoptèrent chacun, sans s'être consultés,
une version dont le cadre était identique et où
seuls leurs noms respectifs étaient interchangés.
Cottard disait : "Hé bien, il y avait seulement les
maîtres de maison, le duc et la duchesse de Vendôme
- (en souriant avantageusement) le professeur et Mme Cottard,
et, ma foi, du diable si on a jamais su pourquoi, car ils allaient
là comme des cheveux sur la soupe, M. Et Mme Bontemps."
Mme Bontemps récitait exactement le même morceau,
seulement c'était M. Et Mme Bontemps qui étaient
nommés avec une emphase satisfaite, entre la duchesse de
Vendôme et le prince d'Agrigente, et les pelés qu'à
la fin elle accusait de s'être invités eux-mêmes
et qui faisaient tache, c'était les Cottard. De ses visites
Swann rentrait souvent assez peu de temps avant le dîner.
A ce moment de six heures du soir où jadis il se sentait
si malheureux, il ne se demandait plus ce qu'Odette pouvait être
en train de faire et s'inquiétait peu qu'elle eût
du monde chez elle, ou fût sortie. Il se rappelait parfois
qu'il avait, bien des années auparavant, essayé
un jour de lire à travers l'enveloppe une lettre adressée
par Odette à Forcheville. Mais ce souvenir ne lui était
pas agréable et, plutôt que d'approfondir la honte
qu'il ressentait, il préférait se livrer à
une petite grimace du coin de la bouche complétée
au besoin d'un hochement de tête qui signifiait : "Qu'est-ce
que ça peut me faire ?" Certes, il estimait maintenant
que l'hypothèse à laquelle il s'était souvent
arrêté jadis et d'après quoi c'étaient
les imaginations de sa jalousie qui seules noircissaient la vie,
en réalité innocente, d'Odette, que cette hypothèse
(en somme bienfaisante puisque, tant qu'avait duré sa maladie
amoureuse, elle avait diminué ses souffrances en les lui
faisant paraître imaginaires) n'était pas la vraie,
que c'était sa jalousie qui avait vu juste, et que si Odette
l'avait aimé plus qu'il n'avait cru, elle l'avait aussi
trompé davantage. Autrefois, pendant qu'il souffrait tant,
il s'était juré que, dès qu'il n'aimerait
plus Odette et ne craindrait plus de la fâcher ou de lui
faire croire qu'il l'aimait trop, il se donnerait la satisfaction
d'élucider avec elle, par simple amour de la vérité
et comme un point d'histoire, si oui ou non Forcheville était
couché avec elle le jour où il avait sonné
et frappé au carreau sans qu'on lui ouvrît, et où
elle avait écrit à Forcheville que c'était
un oncle à elle qui était venu. Mais le problème
si intéressant qu'il attendait seulement la fin de sa jalousie
pour tirer au clair, avait précisément perdu tout
intérêt aux yeux de Swann, quand il avait cessé
d'être jaloux. Pas immédiatement pourtant.
Il n'éprouvait déjà
plus de jalousie à l'égard d'Odette, que le jour
des coups frappés en vain par lui dans l'après-midi
à la porte du petit hôtel de la rue La Pérouse,
avait continué à en exciter chez lui. C'était
comme si la jalousie, pareille un peu en cela à ces maladies
qui semblent avoir leur siège, leur source de contagionnement,
moins dans certaines personnes que dans certains lieux, dans certaines
maisons, n'avait pas eu tant pour objet Odette elle-même
que ce jour, cette heure du passé perdu où Swann
avait frappé à toutes les entrées de l'hôtel
d'Odette. On aurait dit que ce jour, cette heure avaient seuls
fixé quelques dernières parcelles de la personnalité
amoureuse que Swann avait eue autrefois et qu'il ne les retrouvait
plus que là. Il était depuis longtemps insoucieux
qu'Odette l'eût trompé et le trompât encore.
Et pourtant il avait continué pendant quelques années
à rechercher d'anciens domestiques d'Odette tant avait
persisté chez lui la douloureuse curiosité de savoir
si ce jour-là, tellement ancien, à six heures, Odette
était couchée avec Forcheville. Puis cette curiosité
elle-même avait disparu, sans pourtant que ses investigations
cessassent. Il continuait à tâcher d'apprendre ce
qui ne l'intéressait plus, parce que son moi ancien, parvenu
à l'extrême décrépitude, agissait encore
machinalement, selon des préoccupations abolies au point
que Swann ne réussissait même plus à se représenter
cette angoisse, si forte pourtant autrefois qu'il ne pouvait se
figurer alors qu'il s'en délivrât jamais et que seule
la mort de celle qu'il aimait (la mort qui, comme le montrera
plus loin, dans ce livre, une cruelle contre-épreuve, ne
diminue en rien les souffrances de la jalousie) lui semblait capable
d'aplanir pour lui la route, entièrement barrée,
de sa vie.
Mais éclaircir un jour les faits
de la vie d'Odette auxquels il avait dû ces souffrances
n'avait pas été le seul souhait de Swann ; il avait
mis en réserve aussi celui de se venger d'elles, quand
n'aimant plus Odette il ne la craindrait plus ; or, d'exaucer
ce second souhait, l'occasion se présentait justement,
car Swann aimait une autre femme, une femme qui ne lui donnait
pas de motifs de jalousie, mais pourtant de la jalousie, parce
qu'il n'était plus capable de renouveler sa façon
d'aimer et que c'était celle dont il avait usé pour
Odette qui lui servait encore pour une autre. Pour que la jalousie
de Swann renaquît, il n'était pas nécessaire
que cette femme fût infidèle, il suffisait que pour
une raison quelconque elle fût loin de lui, à une
soirée par exemple, et eût paru s'y amuser. C'était
assez pour réveiller en lui l'ancienne angoisse, lamentable
et contradictoire excroissance de son amour, et qui éloignait
Swann de ce qu'elle était comme un besoin d'atteindre (le
sentiment réel que cette jeune femme avait pour lui, le
désir caché de ses journées, le secret de
son coeur), car entre Swann et celle qu'il aimait cette angoisse
interposait un amas réfractaire de soupçons antérieurs,
ayant leur cause en Odette, ou en telle autre peut-être
qui avait précédé Odette, et qui ne permettaient
plus à l'amant vieilli de connaître sa maîtresse
d'aujourd'hui qu'à travers le fantôme ancien et collectif
de la "femme qui excitait sa jalousie" dans lequel il
avait arbitrairement incarné son nouvel amour. Souvent
pourtant Swann l'accusait, cette jalousie, de le faire croire
à des trahisons imaginaires ; mais alors il se rappelait
qu'il avait fait bénéficier Odette du même
raisonnement, et à tort. Aussi tout ce que la jeune femme
qu'il aimait faisait aux heures où il n'était pas
avec elle, cessait de lui paraître innocent. Mais alors
qu'autrefois, il avait fait le serment, si jamais il cessait d'aimer
celle qu'il ne devinait pas devoir être un jour sa femme,
de lui manifester implacablement son indifférence, enfin
sincère, pour venger son orgueil longtemps humilié,
ces représailles qu'il pouvait exercer maintenant sans
risques (car que pouvait lui faire d'être pris au mot et
privé de ces tête-à-tête avec Odette
qui lui étaient jadis si nécessaires ?), Ces représailles,
il n'y tenait plus ; avec l'amour avait disparu le désir
de montrer qu'il n'avait plus d'amour. Et lui qui, quand il souffrait
par Odette, eût tant désiré de lui laisser
voir un jour qu'il était épris d'une autre, maintenant
qu'il l'aurait pu, il prenait mille précautions pour que
sa femme ne soupçonnât pas ce nouvel amour.
Ce ne fut pas seulement à ces
goûters, à cause desquels j'avais eu autrefois la
tristesse de voir Gilberte me quitter et rentrer plus tôt,
que désormais je pris part, mais les sorties qu'elle faisait
avec sa mère, soit pour aller en promenade ou à
une matinée, et qui en l'empêchant de venir aux Champs-elysées
m'avaient privé d'elle, les jours où je restais
seul le long de la pelouse ou devant les chevaux de bois, ces
sorties maintenant M. Et Mme Swann m'y admettaient, j'avais une
place dans leur landau et même c'était à moi
qu'on demandait si j'aimais mieux aller au théâtre,
à une leçon de danse chez une camarade de Gilberte,
à une réunion mondaine chez une amie de Mme Swann
(ce que celle-ci appelait "un petit meeting") ou visiter
les tombeaux de Saint-denis.
Ces jours où je devais sortir
avec les Swann, je venais chez eux pour le déjeuner, que
Mme Swann appelait le lunch ; comme on n'était invité
que pour midi et demi et qu'à cette époque mes parents
déjeunaient à onze heures un quart, c'est après
qu'ils étaient sortis de table que je m'acheminais vers
ce quartier luxueux, assez solitaire à toute heure, mais
particulièrement à celle-là où tout
le monde était rentré. Même l'hiver et par
la gelée s'il faisait beau, tout en resserrant de temps
à autre le noeud d'une magnifique cravate de chez Charvet
et en regardant si mes bottines vernies ne se salissaient pas,
je me promenais de long en large dans les avenues en attendant
midi vingt-sept. J'apercevais de loin dans le jardinet des Swann
le soleil qui faisait étinceler comme du givre les arbres
dénudés. Il est vrai que ce jardinet n'en possédait
que deux. L'heure indue faisait nouveau le spectacle. A ces plaisirs
de nature (qu'avivait la suppression de l'habitude, et même
la faim), la perspective émotionnante du déjeuner
chez Mme Swann se mêlait, elle ne les diminuait pas, mais,
les dominant, les asservissait, en faisait des accessoires mondains
; de sorte que si, à cette heure où d'ordinaire
je ne les percevais pas, il me semblait découvrir le beau
temps, le froid, la lumière hivernale, c'était comme
une sorte de préface aux oeufs à la crème,
comme une patine, un rose et frais glacis ajoutés au revêtement
de cette chapelle mystérieuse qu'était la demeure
de Mme Swann et au coeur de laquelle il y avait au contraire tant
de chaleur, de parfums et de fleurs.
A midi et demi, je me décidais
enfin à entrer dans cette maison qui, comme un gros soulier
de noël, me semblait devoir m'apporter de surnaturels plaisirs.
(Le nom de noël était du reste inconnu à Mme
Swann et à Gilberte qui l'avaient remplacé par celui
de Christmas, et ne parlaient que du pudding de Christmas, de
ce qu'on leur avait donné pour leur Christmas, de s'absenter
- ce qui me rendait fou de douleur - pour Christmas. Même
à la maison, je me serais cru déshonoré en
parlant de noël et je ne disais plus que Christmas, ce que
mon père trouvait extrêmement ridicule.) Je ne rencontrais
d'abord qu'un valet de pied qui, après m'avoir fait traverser
plusieurs grands salons, m'introduisait dans un tout petit, vide,
que commençait déjà à faire rêver
l'après-midi bleu de ses fenêtres ; je restais seul
en compagnie d'orchidées, de roses et de violettes qui
- pareilles à des personnes qui attendent à côté
de vous, mais ne vous connaissent pas - gardaient un silence que
leur individualité de choses vivantes rendait plus impressionnant
et recevaient frileusement la chaleur d'un feu incandescent de
charbon, précieusement posé derrière une
vitrine de cristal, dans une cuve de marbre blanc où il
faisait écrouler de temps à autre ses dangereux
rubis.
Je m'étais assis, mais me levais
précipitamment en entendant ouvrir la porte ; ce n'était
qu'un second valet de pied, puis un troisième, et le mince
résultat auquel aboutissaient leurs allées et venues
inutilement émouvantes était de remettre un peu
de charbon dans le feu ou d'eau dans les vases. Ils s'en allaient,
je me retrouvais seul, une fois refermée la porte que Mme
Swann finirait bien par ouvrir. Et, certes, j'eusse été
moins troublé dans un antre magique que dans ce petit salon
d'attente où le feu me semblait procéder à
des transmutations, comme dans le laboratoire de Klingsor. Un
nouveau bruit de pas retentissait, je ne me levais pas, ce devait
être encore un valet de pied, c'était M. Swann. "Comment
? Vous êtes seul ? Que voulez-vous, ma pauvre femme n'a
jamais pu savoir ce que c'est que l'heure. Une heure moins dix.
Tous les jours c'est plus tard. Et vous allez voir, elle arrivera
sans se presser en croyant qu'elle est en avance." Et comme
il était resté neuro-arthritique et devenu un peu
ridicule, avoir une femme si inexacte qui rentrait tellement tard
du bois, qui s'oubliait chez sa couturière, et n'était
jamais à l'heure pour le déjeuner, cela inquiétait
Swann pour son estomac, mais le flattait dans son amour-propre.
Il me montrait des acquisitions nouvelles
qu'il avait faites et m'en expliquait l'intérêt,
mais l'émotion, jointe au manque d'habitude d'être
encore à jeun à cette heure-là, tout en agitant
mon esprit y faisait le vide, de sorte que, capable de parler,
je ne l'étais pas d'entendre. D'ailleurs aux oeuvres que
possédait Swann, il suffisait pour moi qu'elles fussent
situées chez lui, y fissent partie de l'heure délicieuse
qui précédait le déjeuner. La Joconde se
serait trouvée là qu'elle ne m'eût pas fait
plus de plaisir qu'une robe de chambre de Mme Swann, ou ses flacons
de sels.
Je continuais à attendre, seul,
ou avec Swann et souvent Gilberte, qui était venue nous
tenir compagnie. L'arrivée de Mme Swann, préparée
par tant de majestueuses entrées, me paraissait devoir
être quelque chose d'immense. J'épiais chaque craquement.
Mais on ne trouve jamais aussi hauts qu'on avait espéré
une cathédrale, une vague dans la tempête, le bond
d'un danseur ; après ces valets de pied en livrée,
pareils aux figurants dont le cortège, au théâtre,
prépare, et par là même diminue l'apparition
finale de la reine, Mme Swann entrant furtivement en petit paletot
de loutre, sa voilette baissée sur un nez rougi par le
froid, ne tenait pas les promesses prodiguées dans l'attente
à mon imagination. Mais si elle était restée
toute la matinée chez elle, quand elle arrivait dans le
salon, c'était vêtue d'un peignoir en crêpe
de Chine de couleur claire qui me semblait plus élégant
que toutes les robes. Quelquefois les Swann se décidaient
à rester à la maison tout l'après-midi. Et
alors, comme on avait déjeuné si tard, je voyais
bien vite sur le mur du jardinet décliner le soleil de
ce jour qui m'avait paru devoir être différent des
autres, et les domestiques avaient beau apporter des lampes de
toutes les grandeurs et de toutes les formes, brûlant chacune
sur l'autel consacré d'une console, d'un guéridon,
d'une "encoignure" ou d'une petite table, comme pour
la célébration d'un culte inconnu, rien d'extraordinaire
ne naissait de la conversation, et je m'en allais déçu,
comme on l'est souvent dès l'enfance après la messe
de minuit.
Mais ce désappointement-là
n'était guère que spirituel. Je rayonnais de joie
dans cette maison où Gilberte, quand elle n'était
pas encore avec nous, allait entrer, et me donnerait dans un instant,
pour des heures, sa parole, son regard attentif et souriant tel
que je l'avais vu pour la première fois à Combray.
Tout au plus étais-je un peu jaloux en la voyant souvent
disparaître dans de grandes chambres auxquelles on accédait
par un escalier intérieur. Obligé de rester au salon,
comme l'amoureux d'une actrice qui n'a que son fauteuil à
l'orchestre et rêve avec inquiétude de ce qui se
passe dans les coulisses, au foyer des artistes, je posai à
Swann, au sujet de cette autre partie de la maison, des questions
savamment voilées, mais sur un ton duquel je ne parvins
pas à bannir quelque anxiété. Il m'expliqua
que la pièce où allait Gilberte était la
lingerie, s'offrit à me la montrer et me promit que chaque
fois que Gilberte aurait à s'y rendre il la forcerait à
m'y emmener. Par ces derniers mots et la détente qu'ils
me procurèrent, Swann supprima brusquement pour moi une
de ces affreuses distances intérieures au terme desquelles
une femme que nous aimons nous apparaît si lointaine. A
ce moment-là, j'éprouvai pour lui une tendresse
que je crus plus profonde que ma tendresse pour Gilberte. Car,
maître de sa fille, il me la donnait et elle, elle se refusait
parfois ; je n'avais pas directement sur elle ce même empire
qu'indirectement par Swann. Enfin elle, je l'aimais et ne pouvais
par conséquent la voir sans ce trouble, sans ce désir
de quelque chose de plus, qui ôte, auprès de l'être
qu'on aime, la sensation d'aimer.
Au reste, le plus souvent, nous ne restions
pas à la maison, nous allions nous promener. Parfois, avant
d'aller s'habiller, Mme Swann se mettait au piano. Ses belles
mains, sortant des manches roses, ou blanches, souvent de couleurs
très vives, de sa robe de chambre de crêpe de Chine,
allongeaient leurs phalanges sur le piano avec cette même
mélancolie qui était dans ses yeux et n'était
pas dans son coeur. Ce fut un de ces jours-là qu'il lui
arriva de me jouer la partie de la sonate de Vinteuil où
se trouve la petite phrase que Swann avait tant aimée.
Mais souvent on n'entend rien, si c'est une musique un peu compliquée
qu'on écoute pour la première fois. Et pourtant
quand plus tard on m'eut joué deux ou trois fois cette
sonate, je me trouvai la connaître parfaitement. Aussi n'a-t-on
pas tort de dire "entendre pour la première fois".
Si l'on n'avait vraiment, comme on l'a cru, rien distingué
à la première audition, la deuxième, la troisième
seraient autant de premières, et il n'y aurait pas de raison
pour qu'on comprît quelque chose de plus à la dixième.
Probablement ce qui fait défaut, la première fois,
ce n'est pas la compréhension, mais la mémoire.
Car la nôtre, relativement à la complexité
des impressions auxquelles elle a à faire face pendant
que nous écoutons, est infime, aussi brève que la
mémoire d'un homme qui en dormant pense mille choses qu'il
oublie aussitôt, ou d'un homme tombé à moitié
en enfance qui ne se rappelle pas la minute d'après ce
qu'on vient de lui dire. Ces impressions multiples, la mémoire
n'est pas capable de nous en fournir immédiatement le souvenir.
Mais celui-ci se forme en elle peu à peu et, à l'égard
des oeuvres qu'on a entendues deux ou trois fois, on est comme
le collégien qui a relu à plusieurs reprises avant
de s'endormir une leçon qu'il croyait ne pas savoir et
qui la récite par coeur le lendemain matin. Seulement je
n'avais encore jusqu'à ce jour rien entendu de cette sonate,
et là où Swann et sa femme voyaient une phrase distincte,
celle-ci était aussi loin de ma perception claire qu'un
nom qu'on cherche à se rappeler et à la place duquel
on ne trouve que du néant, un néant d'où
une heure plus tard, sans qu'on y pense, s'élanceront d'elles-mêmes,
en un seul bond, les syllabes d'abord vainement sollicitées.
Et non seulement on ne retient pas tout de suite les oeuvres vraiment
rares, mais même au sein de chacune de ces oeuvres-là,
et cela m'arriva pour la sonate de Vinteuil, ce sont les parties
les moins précieuses qu'on perçoit d'abord. De sorte
que je ne me trompais pas seulement en pensant que l'oeuvre ne
me réservait plus rien (ce qui fit que je restai longtemps
sans chercher à l'entendre) du moment que Mme Swann m'en
avait joué la phrase la plus fameuse (j'étais aussi
stupide en cela que ceux qui n'espèrent plus éprouver
de surprise devant Saint-marc de Venise parce que la photographie
leur a appris la forme de ses dômes). Mais bien plus, même
quand j'eus écouté la sonate d'un bout à
l'autre, elle me resta presque tout entière invisible,
comme un monument dont la distance ou la brume ne laissent apercevoir
que de faibles parties. De là, la mélancolie qui
s'attache à la connaissance de tels ouvrages, comme de
tout ce qui se réalise dans le temps. Quand ce qui est
le plus caché dans la sonate de Vinteuil se découvrit
à moi, déjà, entraîné par l'habitude
hors des prises de ma sensibilité, ce que j'avais distingué,
préféré tout d'abord, commençait à
m'échapper, à me fuir. Pour n'avoir pu aimer qu'en
des temps successifs tout ce que m'apportait cette sonate, je
ne la possédai jamais tout entière : elle ressemblait
à la vie. Mais, moins décevants que la vie, ces
grands chefs-d'oeuvre ne commencent pas par nous donner ce qu'ils
ont de meilleur. Dans la sonate de Vinteuil, les beautés
qu'on découvre le plus tôt sont aussi celles dont
on se fatigue le plus vite, et pour la même raison sans
doute, qui est qu'elles diffèrent moins de ce qu'on connaissait
déjà. Mais quand celles-là se sont éloignées,
il nous reste à aimer telle phrase que son ordre, trop
nouveau pour offrir à notre esprit rien que confusion,
nous avait rendue indiscernable et gardée intacte ; alors,
elle devant qui nous passions tous les jours sans le savoir et
qui s'était réservée, qui par le pouvoir
de sa seule beauté était devenue invisible et restée
inconnue, elle vient à nous la dernière. Mais nous
la quitterons aussi en dernier. Et nous l'aimerons plus longtemps
que les autres, parce que nous aurons mis plus longtemps à
l'aimer. Ce temps du reste qu'il faut à un individu - comme
il me le fallut à moi à l'égard de cette
sonate - pour pénétrer une oeuvre un peu profonde,
n'est que le raccourci et comme le symbole des années,
des siècles parfois, qui s'écoulent avant que le
public puisse aimer un chef-d'oeuvre vraiment nouveau. Aussi l'homme
de génie pour s'épargner les méconnaissances
de la foule se dit peut-être que, les contemporains manquant
du recul nécessaire, les oeuvres écrites pour la
postérité ne devraient être lues que par elle,
comme certaines peintures qu'on juge mal de trop près.
Mais en réalité toute lâche précaution
pour éviter les faux jugements est inutile, ils ne sont
pas évitables. Ce qui est cause qu'une oeuvre de génie
est difficilement admirée tout de suite, c'est que celui
qui l'a écrite est extraordinaire, que peu de gens lui
ressemblent. C'est son oeuvre elle-même qui, en fécondant
les rares esprits capables de le comprendre, les fera croître
et multiplier. Ce sont les quatuors de Beethoven (les quatuors
xii, xiii, xiv et xv) qui ont mis cinquante ans à faire
naître, à grossir le public des quatuors de Beethoven,
réalisant ainsi comme tous les chefs-d'oeuvre un progrès
sinon dans la valeur des artistes, du moins dans la société
des esprits, largement composée aujourd'hui de ce qui était
introuvable quand le chef-d'oeuvre parut, c'est-à-dire
d'être capables de l'aimer. Ce qu'on appelle la postérité,
c'est la postérité de l'oeuvre. Il faut que l'oeuvre
(en ne tenant pas compte, pour simplifier, des génies qui
à la même époque peuvent parallèlement
préparer pour l'avenir un public meilleur dont d'autres
génies que lui bénéficieront) crée
elle-même sa postérité. Si donc l'oeuvre était
tenue en réserve, n'était connue que de la postérité,
celle-ci, pour cette oeuvre, ne serait pas la postérité,
mais une assemblée de contemporains ayant simplement vécu
cinquante ans plus tard. Aussi faut-il que l'artiste - et c'est
ce qu'avait fait Vinteuil - s'il veut que son oeuvre puisse suivre
sa route, la lance, là où il y a assez de profondeur,
en plein et lointain avenir. Et pourtant ce temps à venir,
vraie perspective des chefs-d'oeuvre, si n'en pas tenir compte
est l'erreur des mauvais juges, en tenir compte est parfois le
dangereux scrupule des bons. Sans doute, il est aisé de
s'imaginer, dans une illusion analogue à celle qui uniformise
toutes choses à l'horizon, que toutes les révolutions
qui ont eu lieu jusqu'ici dans la peinture ou la musique respectaient
tout de même certaines règles et que ce qui est immédiatement
devant nous, impressionnisme, recherche de la dissonance, emploi
exclusif de la gamme chinoise, cubisme, futurisme, diffère
outrageusement de ce qui a précédé. C'est
que ce qui a précédé, on le considère
sans tenir compte qu'une longue assimilation l'a converti pour
nous en une matière variée sans doute, mais somme
toute homogène, où Hugo voisine avec Molière.
Songeons seulement aux choquants disparates que nous présenterait,
si nous ne tenions pas compte du temps à venir et des changements
qu'il amène, tel horoscope de notre propre âge mûr
tiré devant nous durant notre adolescence. Seulement tous
les horoscopes ne sont pas vrais, et être obligé
pour une oeuvre d'art de faire entrer dans le total de sa beauté
le facteur du temps mêle à notre jugement quelque
chose d'aussi hasardeux et par là d'aussi dénué
d'intérêt véritable que toute prophétie
dont la non-réalisation n'impliquera nullement la médiocrité
d'esprit du prophète, car ce qui appelle à l'existence
les possibles ou les en exclut n'est pas forcément de la
compétence du génie ; on peut en avoir eu et ne
pas avoir cru à l'avenir des chemins de fer, ni des avions,
ou, tout en étant grand psychologue, à la fausseté
d'une maîtresse ou d'un ami, dont de plus médiocres
eussent prévu les trahisons.
Si je ne compris pas la sonate, je fus
ravi d'entendre jouer Mme Swann. Son toucher me paraissait, comme
son peignoir, comme le parfum de son escalier, comme ses manteaux,
comme ses chrysanthèmes, faire partie d'un tout individuel
et mystérieux, dans un monde infiniment supérieur
à celui où la raison peut analyser le talent. "N'est-ce
pas que c'est beau, cette sonate de Vinteuil ? Me dit Swann. Le
moment où il fait nuit sous les arbres, où les arpèges
du violon font tomber la fraîcheur. Avouez que c'est bien
joli ; il y a là tout le côté statique du
clair de lune, qui est le côté essentiel. Ce n'est
pas extraordinaire qu'une cure de lumière comme celle que
suit ma femme agisse sur les muscles, puisque le clair de lune
empêche les feuilles de bouger. C'est cela qui est si bien
peint dans cette petite phrase, c'est le bois de Boulogne tombé
en catalepsie. Au bord de la mer c'est encore plus frappant, parce
qu'il y a les réponses faibles des vagues que naturellement
on entend très bien puisque le reste ne peut pas remuer.
A Paris c'est le contraire ; c'est tout au plus si on remarque
ces lueurs insolites sur les monuments, ce ciel éclairé
comme par un incendie sans couleurs et sans danger, cette espèce
d'immense fait divers deviné. Mais dans la petite phrase
de Vinteuil, et du reste dans toute la sonate, ce n'est pas cela,
cela se passe au bois, dans le gruppetto on entend distinctement
la voix de quelqu'un qui dit : "On pourrait presque lire
son journal." Ces paroles de Swann auraient pu fausser, pour
plus tard, ma compréhension de la sonate, la musique étant
trop peu exclusive pour écarter absolument ce qu'on nous
suggère d'y trouver. Mais je compris par d'autres propos
de lui que ces feuillages nocturnes étaient tout simplement
ceux sous l'épaisseur desquels, dans maint restaurant des
environs de Paris, il avait entendu, bien des soirs, la petite
phrase. Au lieu du sens profond qu'il lui avait si souvent demandé,
ce qu'elle rapportait à Swann, c'était ces feuillages
rangés, enroulés, peints autour d'elle (et qu'elle
lui donnait le désir de revoir parce qu'elle lui semblait
leur être intérieure comme une âme), c'était
tout un printemps dont il n'avait pu jouir autrefois, n'ayant
pas, fiévreux et chagrin comme il était alors, assez
de bien-être pour cela, et que (comme on fait, pour un malade,
des bonnes choses qu'il n'a pu manger) elle lui avait gardé.
Les charmes que lui avaient fait éprouver certaines nuits
dans le bois et sur lesquels la sonate de Vinteuil pouvait le
renseigner, il n'aurait pu à leur sujet interroger Odette
qui pourtant l'accompagnait comme la petite phrase. Mais Odette
était seulement à côté de lui alors
(non en lui comme le motif de Vinteuil), ne voyant donc point
- Odette eût-elle été mille fois plus compréhensive
- ce qui, pour nul de nous (du moins j'ai cru longtemps que cette
règle ne souffrait pas d'exceptions) ne peut s'extérioriser.
"C'est au fond assez joli, n'est-ce pas, dit Swann, que le
son puisse refléter, comme l'eau, comme une glace. Et remarquez
que la phrase de Vinteuil ne me montre que tout ce à quoi
je ne faisais pas attention à cette époque. De mes
soucis, de mes amours de ce temps-là, elle ne me rappelle
plus rien, elle a fait l'échange. - Charles, il me semble
que ce n'est pas très aimable pour moi tout ce que vous
me dites là. - Pas aimable ! Les femmes sont magnifiques
! Je voulais dire simplement à ce jeune homme que ce que
la musique montre - du moins à moi - ce n'est pas du tout
la "volonté en soi" et la "synthèse
de l'infini", mais, par exemple, le père Verdurin
en redingote dans le palmarium du jardin d'acclimatation. Mille
fois, sans sortir de ce salon, cette petite phrase m'a emmené
dîner à Armenonville avec elle. Mon dieu, c'est toujours
moins ennuyeux que d'y aller avec Mme De Cambremer." Mme
Swann se mit à rire : "C'est une dame qui passe pour
avoir été très éprise de Charles",
m'expliqua-t-elle du même ton dont, un peu avant, en parlant
de Ver Meer De Delft, que j'avais été étonné
de voir qu'elle connaissait, elle m'avait répondu : "C'est
que je vous dirai que monsieur s'occupait beaucoup de ce peintre-là
au moment où il me faisait la cour. N'est-ce pas, mon petit
Charles ?
- Ne parlez pas à tort et à
travers de Mme De Cambremer, dit Swann, dans le fond très
flatté. - Mais je ne fais que répéter ce
qu'on m'a dit. D'ailleurs il paraît qu'elle est très
intelligente, je ne la connais pas. Je la crois très "pushing",
ce qui m'étonne d'une femme intelligente. Mais tout le
monde dit qu'elle a été folle de vous, cela n'a
rien de froissant." Swann garda un mutisme de sourd, qui
était une espèce de confirmation et une preuve de
fatuité.
- Puisque ce que je joue vous rappelle
le jardin d'acclimatation, reprit Mme Swann en faisant par plaisanterie
semblant d'être piquée, nous pourrions le prendre
tantôt comme but de promenade si ça amuse ce petit.
Il fait très beau et vous retrouveriez vos chères
impressions. À propos du jardin d'acclimatation, vous savez,
ce jeune homme croyait que nous aimions beaucoup une personne
que je "coupe" au contraire aussi souvent que je peux,
Mme Blatin ! Je trouve très humiliant pour nous qu'elle
passe pour notre amie. Pensez que le bon docteur Cottard qui ne
dit jamais de mal de personne déclare lui-même qu'elle
est infecte. - Quelle horreur ! Elle n'a pour elle que de ressembler
tellement à Savonarole. C'est exactement le portrait de
Savonarole par Fra Bartolomeo." Cette manie qu'avait Swann
de trouver ainsi des ressemblances dans la peinture était
défendable, car même ce que nous appelons l'expression
individuelle est - comme on s'en rend compte avec tant de tristesse
quand on aime et qu'on voudrait croire à la réalité
unique de l'individu - quelque chose de général,
et a pu se rencontrer à différentes époques.
Mais si on avait écouté Swann, les cortèges
des rois mages, déjà si anachroniques quand Benozzo
Gozzoli y introduisait les Médicis, l'eussent été
davantage encore puisqu'ils eussent contenu les portraits d'une
foule d'hommes, contemporains non de Gozzoli, mais de Swann, c'est-à-dire
postérieurs non plus seulement de quinze siècles
à la nativité, mais de quatre au peintre lui-même.
Il n'y avait pas selon Swann, dans ces cortèges, un seul
parisien de marque qui manquât, comme dans cet acte d'une
pièce de Sardou où, par amitié pour l'auteur
et la principale interprète, par mode aussi, toutes les
notabilités parisiennes, de célèbres médecins,
des hommes politiques, des avocats, vinrent pour s'amuser, chacun
un soir, figurer sur la scène. "Mais quel rapport
a-t-elle avec le jardin d'acclimatation ? - Tous ! - Quoi, vous
croyez qu'elle a un derrière bleu ciel comme les singes
? - Charles, vous êtes d'une inconvenance ! Non, je pensais
au mot que lui a dit le cynghalais. Racontez-le lui, c'est vraiment
un "beau mot". - C'est idiot. Vous savez que Mme Blatin
aime à interpeller tout le monde d'un air qu'elle croit
aimable et qui est surtout protecteur.
- Ce que nos bons voisins de la Tamise
appellent patronizing , interrompit Odette. - Elle est allée
dernièrement au jardin d'acclimatation où il y a
des noirs, des cynghalais, je crois, a dit ma femme, qui est beaucoup
plus forte en ethnographie que moi. - Allons, Charles, ne vous
moquez pas. - Mais je ne me moque nullement. Enfin, elle s'adresse
à un de ces noirs : "Bonjour, négro !"
- C'est un rien ! - En tous cas, ce qualificatif ne plut pas au
noir : "Moi négro, dit-il avec colère à
Mme Blatin, mais toi, chameau !" - Je trouve cela très
drôle ! J'adore cette histoire. N'est-ce pas que c'est "beau"
? On voit bien la mère Blatin : "Moi négro,
mais toi chameau !" Je manifestai un extrême désir
d'aller voir ces cynghalais dont l'un avait appelé Mme
Blatin : chameau. Ils ne m'intéressaient pas du tout. Mais
je pensais que pour aller au jardin d'acclimatation et en revenir
nous traverserions cette allée des acacias où j'avais
tant admiré Mme Swann, et que peut-être le mulâtre
ami de Coquelin, à qui je n'avais jamais pu me montrer
saluant Mme Swann, me verrait assis à côté
d'elle au fond d'une victoria.
Pendant ces minutes où Gilberte,
partie se préparer, n'était pas dans le salon avec
nous, M et Mme Swann se plaisaient à me découvrir
les rares vertus de leur fille. Et tout ce que j'observais semblait
prouver qu'ils disaient vrai ; je remarquais que, comme sa mère
me l'avait raconté, elle avait non seulement pour ses amies,
mais pour les domestiques, pour les pauvres, des attentions délicates,
longuement méditées, un désir de faire plaisir,
une peur de mécontenter, se traduisant par de petites choses
qui souvent lui donnaient beaucoup de mal. Elle avait fait un
ouvrage pour notre marchande des champs-élysées
et sortit par la neige pour le lui remettre elle-même et
sans un jour de retard. "Vous n'avez pas idée de ce
qu'est son coeur, car elle le cache", disait son père.
Si jeune, elle avait l'air bien plus raisonnable que ses parents.
Quand Swann parlait des grandes relations de sa femme, Gilberte
détournait la tête et se taisait, mais sans air de
blâme, car son père ne lui paraissait pas pouvoir
être l'objet de la plus légère critique. Un
jour que je lui avais parlé de Mlle Vinteuil, elle me dit
: - jamais je ne la connaîtrai, pour une raison, c'est qu'elle
n'était pas gentille pour son père, à ce
qu'on dit, elle lui faisait de la peine. Vous ne pouvez pas plus
comprendre cela que moi, n'est-ce pas, vous qui ne pourriez sans
doute pas plus survivre à votre papa que moi au mien, ce
qui est du reste tout naturel. Comment oublier jamais quelqu'un
qu'on aime depuis toujours ?
Et une fois qu'elle était plus
particulièrement câline avec Swann, comme je le lui
fis remarquer quand il fut loin : - oui, pauvre papa, c'est ces
jours-ci l'anniversaire de la mort de son père. Vous pouvez
comprendre ce qu'il doit éprouver, vous comprenez cela,
vous, nous sentons de même sur ces choses-là. Alors,
je tâche d'être moins méchante que d'habitude.
- Mais il ne vous trouve pas méchante, il vous trouve parfaite.
- Pauvre papa, c'est parce qu'il est trop bon.
Ses parents ne me firent pas seulement
l'éloge des vertus de Gilberte - cette même Gilberte
qui, même avant que je l'eusse jamais vue, m'apparaissait
devant une église, dans un paysage de l'Île-De-France,
et qui ensuite, m'évoquant non plus mes rêves, mais
mes souvenirs, était toujours devant la haie d'épines
roses, dans le raidillon que je prenais pour aller du côté
de Méséglise. Comme j'avais demandé à
Mme Swann, en m'efforçant de prendre le ton indifférent
d'un ami de la famille, curieux des préférences
d'une enfant, quels étaient parmi les camarades de Gilberte
ceux qu'elle aimait le mieux, Mme Swann me répondit : -
mais vous devez être plus avancé que moi dans ses
confidences, vous qui êtes le grand favori, le grand crack,
comme disent les anglais.
Sans doute dans ces coïncidences
tellement parfaites, quand la réalité se replie
et s'applique sur ce que nous avons si longtemps rêvé,
elle nous le cache entièrement, se confond avec lui, comme
deux figures égales et superposées qui n'en font
plus qu'une, alors qu'au contraire, pour donner à notre
joie toute sa signification, nous voudrions garder à tous
ces points de notre désir, dans le moment même où
nous y touchons - et pour être plus certain que ce soit
bien eux - le prestige d'être intangibles. Et la pensée
ne peut même pas reconstituer l'état ancien pour
le confronter au nouveau, car elle n'a plus le champ libre : la
connaissance que nous avons faite, le souvenir des premières
minutes inespérées, les propos que nous avons entendus,
sont là qui obstruent l'entrée de notre conscience
et commandent beaucoup plus les issues de notre mémoire
que celles de notre imagination, ils rétroagissent davantage
sur notre passé que nous ne sommes plus maîtres de
voir sans tenir compte d'eux, que sur la forme, restée
libre, de notre avenir. J'avais pu croire pendant des années
qu'aller chez Mme Swann était une vague chimère
que je n'atteindrais jamais ; après avoir passé
un quart d'heure chez elle, c'est le temps où je ne la
connaissais pas qui était devenu chimérique et vague
comme un possible que la réalisation d'un autre possible
a anéanti. Comment aurais-je encore pu rêver de la
salle à manger comme d'un lieu inconcevable, quand je ne
pouvais pas faire un mouvement dans mon esprit sans y rencontrer
les rayons infrangibles qu'émettait à l'infini derrière
lui, jusque dans mon passé le plus ancien, le homard à
l'américaine que je venais de manger ? Et Swann avait dû
voir, pour ce qui le concernait lui-même, se produire quelque
chose d'analogue : car cet appartement où il me recevait
pouvait être considéré comme le lieu où
étaient venus se confondre, et coïncider, non pas
seulement l'appartement idéal que mon imagination avait
engendré, mais un autre encore, celui que l'amour jaloux
de Swann, aussi inventif que mes rêves, lui avait si souvent
décrit, cet appartement commun à Odette et à
lui qui lui était apparu si inaccessible, tel soir où
Odette l'avait ramené avec Forcheville prendre de l'orangeade
chez elle ; et ce qui était venu s'absorber, pour lui,
dans le plan de la salle à manger où nous déjeunions,
c'était ce paradis inespéré où jadis
il ne pouvait sans trouble imaginer qu'il aurait dit à
leur maître d'hôtel ces mêmes mots : "Madame
est-elle prête ?" Que je lui entendais prononcer maintenant
avec une légère impatience mêlée de
quelque satisfaction d'amour-propre. Pas plus que ne le pouvait
sans doute Swann, je n'arrivais à connaître mon bonheur,
et quand Gilberte elle-même s'écriait : "Qu'est-ce
qui vous aurait dit que la petite fille que vous regardiez, sans
lui parler, jouer aux barres, serait votre grande amie chez qui
vous iriez tous les jours où cela vous plairait ?",
Elle parlait d'un changement que j'étais bien obligé
de constater du dehors, mais que je ne possédais pas intérieurement,
car il se composait de deux états que je ne pouvais, sans
qu'ils cessassent d'être distincts l'un de l'autre, réussir
à penser à la fois. Et pourtant cet appartement,
parce qu'il avait été si passionnément désiré
par la volonté de Swann, devait conserver pour lui quelque
douceur, si j'en jugeais par moi pour qui il n'avait pas perdu
tout mystère. Ce charme singulier dans lequel j'avais pendant
si longtemps supposé que baignait la vie des Swann, je
ne l'avais pas entièrement chassé de leur maison
en y pénétrant ; je l'avais fait reculer, dompté
qu'il était par cet étranger, ce paria que j'avais
été et à qui Mlle Swann avançait maintenant
gracieusement pour qu'il y prît place, un fauteuil délicieux,
hostile et scandalisé ; mais tout autour de moi, ce charme,
dans mon souvenir, je le perçois encore. Est-ce parce que,
ces jours où M et Mme Swann m'invitaient à déjeuner,
pour sortir ensuite avec eux et Gilberte, j'imprimais avec mon
regard - pendant que j'attendais seul - sur le tapis, sur les
bergères, sur les consoles, sur les paravents, sur les
tableaux, l'idée gravée en moi que Mme Swann, ou
son mari, ou Gilberte allaient entrer ? Est-ce parce que ces choses
ont vécu depuis dans ma mémoire à côté
des Swann et ont fini par prendre quelque chose d'eux ? Est-ce
que, sachant qu'ils passaient leur existence au milieu d'elles,
je faisais de toutes comme les emblèmes de leur vie particulière,
de leurs habitudes dont j'avais été trop longtemps
exclu pour qu'elles ne continuassent pas à me sembler étrangères
même quand on me fit la faveur de m'y mêler ? Toujours
est-il que chaque fois que je pense à ce salon que Swann
(sans que cette critique impliquât de sa part l'intention
de contrarier en rien les goûts de sa femme) trouvait si
disparate - parce que, tout conçu qu'il était encore
dans le goût moitié serre, moitié atelier
qui était celui de l'appartement où il avait connu
Odette, elle avait pourtant commencé à remplacer
dans ce fouillis nombre des objets chinois qu'elle trouvait maintenant
un peu "toc", bien "à côté",
par une foule de petits meubles tendus de vieilles soies Louis
Xvi (sans compter les chefs-d'oeuvre apportés par Swann
de l'hôtel du quai d'Orléans) -, il a au contraire
dans mon souvenir, ce salon composite, une cohésion, une
unité, un charme individuel que n'ont jamais même
les ensembles les plus intacts que le passé nous ait légués,
ni les plus vivants où se marque l'empreinte d'une personne
; car nous seuls pouvons, par la croyance qu'elles ont une existence
à elles, donner à certaines choses que nous voyons
une âme qu'elles gardent ensuite et qu'elles développent
en nous.
Toutes les idées que je m'étais
faites des heures, différentes de celles qui existent pour
les autres hommes, que passaient les Swann dans cet appartement
qui était pour le temps quotidien de leur vie ce que le
corps est pour l'âme, et qui devait en exprimer la singularité,
toutes ces idées étaient réparties, amalgamées
- partout également troublantes et indéfinissables
- dans la place des meubles, dans l'épaisseur des tapis,
dans l'orientation des fenêtres, dans le service des domestiques.
Quand, après le déjeuner, nous allions, au soleil,
prendre le café dans la grande baie du salon, tandis que
Mme Swann me demandait combien je voulais de morceaux de sucre
dans mon café, ce n'était pas seulement le tabouret
de soie qu'elle poussait vers moi qui dégageait, avec le
charme douloureux que j'avais perçu autrefois - sous l'épine
rose, puis à côté du massif de lauriers -
dans le nom de Gilberte, l'hostilité que m'avaient témoignée
ses parents et que ce petit meuble semblait avoir si bien sue
et partagée que je ne me sentais pas digne et que je me
trouvais un peu lâche d'imposer mes pieds à son capitonnage
sans défense ; une âme personnelle le reliait secrètement
à la lumière de deux heures de l'après-midi,
différente de ce qu'elle était partout ailleurs
dans le golfe où elle faisait jouer à nos pieds
ses flots d'or, parmi lesquels les canapés bleuâtres
et les vaporeuses tapisseries émergeaient comme des îles
enchantées ; et il n'était pas jusqu'au tableau
de Rubens accroché au-dessus de la cheminée qui
ne possédât lui aussi le même genre et presque
la même puissance de charme que les bottines à lacets
de M. Swann et ce manteau à pèlerine dont j'avais
tant désiré porter le pareil et que maintenant Odette
demandait à son mari de remplacer par un autre, pour être
plus élégant, quand je leur faisais l'honneur de
sortir avec eux. Elle allait s'habiller elle aussi, bien que j'eusse
protesté qu'aucune robe "de ville" ne vaudrait
à beaucoup près la merveilleuse robe de chambre
de crêpe de Chine ou de soie, vieux rose, cerise, rose Tiepolo,
blanche, mauve, verte, rouge, jaune unie ou à dessins,
dans laquelle Mme Swann avait déjeuné et qu'elle
allait ôter. Quand je disais qu'elle aurait dû sortir
ainsi, elle riait, par moquerie de mon ignorance ou plaisir de
mon compliment. Elle s'excusait de posséder tant de peignoirs
parce qu'elle prétendait qu'il n'y avait que là
dedans qu'elle se sentait bien et elle nous quittait pour aller
mettre une de ces toilettes souveraines qui s'imposaient à
tous, et entre lesquelles pourtant j'étais parfois appelé
à choisir celle que je préférais qu'elle
revêtît.
Au jardin d'acclimatation, que j'étais
fier, quand nous étions descendus de voiture, de m'avancer
à côté de Mme Swann ! Tandis que dans sa démarche
nonchalante elle laissait flotter son manteau, je jetais sur elle
des regards d'admiration auxquels elle répondait coquettement
par un long sourire. Maintenant si nous rencontrions l'un ou l'autre
des camarades, fille ou garçon, de Gilberte, qui nous saluait
de loin, j'étais à mon tour regardé par eux
comme un de ces êtres que j'avais tant enviés, un
de ces amis de Gilberte qui connaissaient sa famille et étaient
mêlés à l'autre partie de sa vie, celle qui
ne se passait pas aux Champs-élysées.
Souvent dans les allées du bois
ou du jardin d'acclimatation nous croisions, nous étions
salués par telle ou telle grande dame amie de Swann, qu'il
lui arrivait de ne pas voir et que lui signalait sa femme. "Charles,
vous ne voyez pas madame de Montmorency ?" Et Swann, avec
le sourire amical dû à une longue familiarité,
se découvrait pourtant largement avec une élégance
qui n'était qu'à lui. Quelquefois la dame s'arrêtait,
heureuse de faire à Mme Swann une politesse qui ne tirait
pas à conséquence et de laquelle on savait qu'elle
ne chercherait pas à profiter ensuite, tant Swann l'avait
habituée à rester sur la réserve. Elle n'en
avait pas moins pris toutes les manières du monde, et si
élégante et noble de port que fût la dame,
Mme Swann l'égalait toujours en cela ; arrêtée
un moment auprès de l'amie que son mari venait de rencontrer,
elle nous présentait avec tant d'aisance, Gilberte et moi,
gardait tant de liberté et de calme dans son amabilité,
qu'il eût été difficile de dire, de la femme
de Swann ou de l'aristocratique passante, laquelle des deux était
la grande dame. Le jour où nous étions allés
voir les Cynghalais, comme nous revenions, nous aperçûmes,
venant dans notre direction et suivie de deux autres qui semblaient
l'escorter, une dame âgée, mais encore belle, enveloppée
dans un manteau sombre et coiffée d'une petite capote attachée
sous le cou par deux brides. "Ah ! Voilà quelqu'un
qui va vous intéresser", me dit Swann. La vieille
dame, maintenant à trois pas, nous souriait avec une douceur
caressante. Swann se découvrit, Mme Swann s'abaissa en
une révérence et voulut baiser la main de la dame
pareille à un portrait de Winterhalter, qui la releva et
l'embrassa. "Voyons, voulez-vous mettre votre chapeau, vous",
dit-elle à Swann, d'une grosse voix un peu maussade, en
amie familière. "Je vais vous présenter à
son altesse impériale", me dit Mme Swann. Swann m'attira
un moment à l'écart pendant que Mme Swann causait
du beau temps et des animaux nouvellement arrivés au jardin
d'acclimatation, avec l'altesse. "C'est la princesse Mathilde,
me dit-il, vous savez, l'amie de Flaubert, de Sainte-beuve, de
Dumas. Songez, c'est la nièce de Napoléon ier !
Elle a été demandée en mariage par Napoléon
iii et par l'empereur de Russie. Ce n'est pas intéressant
? Parlez-lui un peu. Mais je voudrais qu'elle ne nous fît
pas rester une heure sur nos jambes." "J'ai rencontré
Taine qui m'a dit que la princesse était brouillée
avec lui, dit Swann. - Il s'est conduit comme un cauchon, dit-elle
d'une voix rude et en prononçant le mot comme si ç'avait
été le nom de l'évêque contemporain
de Jeanne d'Arc. Après l'article qu'il a écrit sur
l'empereur, je lui ai laissé une carte avec p.P.C."
J'éprouvais la surprise qu'on a en ouvrant la correspondance
de la duchesse d'Orléans, née princesse palatine.
Et, en effet, la princesse Mathilde, animée de sentiments
si français, les éprouvait avec une honnête
rudesse comme en avait l'Allemagne d'autrefois et qu'elle avait
héritée sans doute de sa mère wurtembergeoise.
Sa franchise un peu fruste et presque masculine, elle l'adoucissait,
dès qu'elle souriait, de langueur italienne. Et le tout
était enveloppé dans une toilette tellement second
empire que, bien que la princesse la portât seulement sans
doute par attachement aux modes qu'elle avait aimées, elle
semblait avoir eu l'intention de ne pas commettre une faute de
couleur historique et de répondre à l'attente de
ceux qui attendaient d'elle l'évocation d'une autre époque.
Je soufflai à Swann de lui demander si elle avait connu
Musset. "Très peu, monsieur, répondit-elle
d'un air qui faisait semblant d'être fâché,
et, en effet, c'était par plaisanterie qu'elle disait monsieur
à Swann, étant fort intime avec lui. Je l'ai eu
une fois à dîner. Je l'avais invité pour sept
heures. A sept heures et demie, comme il n'était pas là,
nous nous mîmes à table. Il arrive à huit
heures, me salue, s'assied, ne desserre pas les dents, part après
le dîner sans que j'aie entendu le son de sa voix. Il était
ivre-mort. Cela ne m'a pas beaucoup encouragée à
recommencer." Nous étions un peu àl'écart,
Swann et moi. "J'espère que cette petite séance
ne va pas se prolonger, me dit-il, j'ai mal à la plante
des pieds. Aussi je ne sais pas pourquoi ma femme alimente la
conversation. Après cela, c'est elle qui se plaindra d'être
fatiguée et moi je ne peux plus supporter ces stations
debout." Mme Swann, en effet, qui tenait le renseignement
de Mme Bontemps, était en train de dire à la princesse
que le gouvernement comprenant enfin sa goujaterie, avait décidé
de lui envoyer une invitation pour assister dans les tribunes
à la visite que le tsar Nicolas devait faire le surlendemain
aux invalides. Mais la princesse qui, malgré les apparences,
malgré le genre de son entourage composé surtout
d'artistes et d'hommes de lettres, était restée
au fond, et chaque fois qu'elle avait à agir, nièce
de Napoléon : "Oui, madame, je l'ai reçue ce
matin et je l'ai renvoyée au ministre qui doit l'avoir
à l'heure qu'il est. Je lui ai dit que je n'avais pas besoin
d'invitation pour aller aux invalides. Si le gouvernement désire
que j'y aille, ce ne sera pas dans une tribune, mais dans notre
caveau, où est le tombeau de l'empereur. Je n'ai pas besoin
de cartes pour cela. J'ai mes clefs. J'entre comme je veux. Le
gouvernement n'a qu'à me faire savoir s'il désire
que je vienne ou non. Mais si j'y vais, ce sera là ou pas
du tout." A ce moment nous fûmes salués, Mme
Swann et moi, par un jeune homme qui lui dit bonjour sans s'arrêter
et que je ne savais pas qu'elle connût : Bloch. Sur une
question que je lui posai, Mme Swann me dit qu'il lui avait été
présenté par Mme Bontemps, qu'il était attaché
au cabinet du ministre, ce que j'ignorais. Du reste, elle ne devait
pas l'avoir vu souvent - ou bien elle n'avait pas voulu citer
le nom, trouvé peut-être par elle peu "Chic",
de Bloch - car elle dit qu'il s'appelait M. Moreul. Je lui assurai
qu'elle confondait, qu'il s'appelait Bloch. La princesse redressa
une traîne qui se déroulait derrière elle
et que Mme Swann regardait avec admiration. "C'est justement
une fourrure que l'empereur de Russie m'avait envoyée,
dit la princesse, et comme j'ai été le voir tantôt,
je l'ai mise pour lui montrer que cela avait pu s'arranger en
manteau. - Il paraît que le prince Louis s'est engagé
dans l'armée russe, la princesse va être désolée
de ne plus l'avoir près d'elle, dit Mme Swann qui ne voyait
pas les signes d'impatience de son mari. - Il avait bien besoin
de cela ! Comme je lui ai dit : ce n'est pas une raison parce
que tu as eu un militaire dans ta famille", Répondit
la princesse, faisant, avec cette brusque simplicité, allusion
à Napoléon ier, Swann ne tenait plus en place. "Madame,
c'est moi qui vais faire l'altesse et vous demander la permission
de prendre congé, mais ma femme a été très
souffrante et je ne veux pas qu'elle reste davantage immobile."
Mme Swann refit la révérence et la princesse eut
pour nous tous un divin sourire qu'elle sembla amener du passé,
des grâces de sa jeunesse, des soirées de Compiègne
et qui coula intact et doux sur le visage tout à l'heure
grognon, puis elle s'éloigna suivie des deux dames d'honneur
qui n'avaient fait, à la façon d'interprètes,
de bonnes d'enfants, ou de gardes-malades, que ponctuer notre
conversation de phrases insignifiantes et d'explications inutiles.
"Vous devriez aller écrire votre nom chez elle, un
jour de cette semaine, me dit Mme Swann ; on ne corne pas de bristol
à toutes ces royautés , comme disent les anglais,
mais elle vous invitera si vous vous faites inscrire." Parfois
dans ces derniers jours d'hiver, nous entrions, avant d'aller
nous promener, dans quelqu'une des petites expositions qui s'ouvraient
alors et où Swann, collectionneur de marque, était
salué avec une particulière déférence
par les marchands de tableaux chez qui elles avaient lieu. Et
par ces temps encore froids, mes anciens désirs de partir
pour le Midi et Venise étaient réveillés
par ces salles où un printemps déjà avancé
et un soleil ardent mettaient des reflets violacés sur
les Alpilles roses et donnaient la transparence foncée
de l'émeraude au grand canal. S'il faisait mauvais, nous
allions au concert ou au théâtre et goûter
ensuite dans un "thé". Dès que Mme Swann
voulait me dire quelque chose qu'elle désirait que les
personnes des tables voisines ou même les garçons
qui servaient ne comprissent pas, elle me le disait en anglais
comme si c'eût été un langage connu de nous
deux seulement. Or tout le monde savait l'anglais, moi seul je
ne l'avais pas encore appris et étais obligé de
le dire à Mme Swann pour qu'elle cessât de faire
sur les personnes qui buvaient le thé ou sur celles qui
l'apportaient des réflexions que je devinais désobligeantes
sans que j'en comprisse, ni que l'individu visé en perdît,
un seul mot.
Une fois, à propos d'une matinée
théâtrale, Gilberte me causa un étonnement
profond. C'était justement le jour dont elle m'avait parlé
d'avance et où tombait l'anniversaire de la mort de son
grand-père. Nous devions, elle et moi, aller entendre avec
son institutrice les fragments d'un opéra et Gilberte s'était
habillée dans l'intention de se rendre à cette exécution
musicale, gardant l'air d'indifférence qu'elle avait l'habitude
de montrer pour la chose que nous devions faire, disant que ce
pourrait être n'importe quoi pourvu que cela me plût
et fût agréable à ses parents. Avant le déjeuner,
sa mère nous prit à part pour lui dire que cela
ennuyait son père de nous voir aller au concert ce jour-là.
Je trouvai que c'était trop naturel. Gilberte resta impassible
mais devint pâle d'une colère qu'elle ne put cacher,
et ne dit plus un mot. Quand M. Swann revint, sa femme l'emmena
à l'autre bout du salon et lui parla à l'oreille.
Il appela Gilberte et la prit à part dans la pièce
à côté. On entendit des éclats de voix.
Je ne pouvais cependant pas croire que Gilberte, si soumise, si
tendre, si sage, résistât à la demande de
son père, un jour pareil et pour une cause si insignifiante.
Enfin Swann sortit en lui disant : - tu sais ce que je t'ai dit.
Maintenant, fais ce que tu voudras.
La figure de Gilberte resta contractée
pendant tout le déjeuner, après lequel nous allâmes
dans sa chambre. Puis tout d'un coup, sans une hésitation
et comme si elle n'en avait eu à aucun moment : "Deux
heures ! S'écria-t-elle, mais vous savez que le concert
commence à deux heures et demie." Et elle dit à
son institutrice de se dépêcher.
- Mais, lui dis-je, est-ce que cela
n'ennuie pas votre père ?
- Pas le moins du monde.
- Cependant, il avait peur que cela
ne semble bizarre à cause de cet anniversaire.
- Qu'est-ce que cela peut me faire,
ce que les autres pensent ? Je trouve ça grotesque de s'occuper
des autres dans les choses de sentiment. On sent pour soi, pas
pour le public. Mademoiselle qui a peu de distractions se fait
une fête d'aller à ce concert, je ne vais pas l'en
priver pour faire plaisir au public.
Et elle prit son chapeau.
- Mais, Gilberte, lui dis-je en lui
prenant le bras, ce n'est pas pour faire plaisir au public, c'est
pour faire plaisir à votre père.
- Vous n'allez pas me faire d'observations,
j'espère, me cria-t-elle d'une voix dure, en se dégageant
vivement.
Faveur plus précieuse encore
que de m'emmener avec eux au jardin d'acclimatation ou au concert,
les Swann ne m'excluaient même pas de leur amitié
avec Bergotte, laquelle avait été à l'origine
du charme que je leur avais trouvé quand, avant même
de connaître Gilberte, je pensais que son intimité
avec le divin vieillard eût fait d'elle pour moi la plus
passionnante des amies, si le dédain que je devais lui
inspirer ne m'eût pas interdit l'espoir qu'elle m'emmenât
jamais avec lui visiter les villes qu'il aimait. Or, un jour,
Mme Swann m'invita à un grand déjeuner. Je ne savais
pas quels devaient être les convives. En arrivant, je fus,
dans le vestibule, déconcerté par un incident qui
m'intimida. Mme Swann manquait rarement d'adopter les usages qui
passent pour élégants pendant une saison et, ne
parvenant pas à se maintenir, sont bientôt abandonnés
(comme beaucoup d'années auparavant elle avait eu son hansom
cab , ou faisait imprimer sur une invitation à déjeuner
que c'était to meet un personnage plus ou moins important).
Souvent ces usages n'avaient rien de mystérieux et n'exigeaient
pas d'initiation. C'est ainsi que, mince innovation de ces années-là
et importée d'Angleterre, Odette avait fait faire à
son mari des cartes où le nom de Charles Swann était
précédé de "mr". Après la
première visite que je lui avais faite, Mme Swann avait
corné chez moi un de ces "cartons" comme elle
disait. Jamais personne ne m'avait déposé de cartes
; je ressentis tant de fierté, d'émotion, de reconnaissance,
que, réunissant tout ce que je possédais d'argent,
je commandais une superbe corbeille de camélias et l'envoyai
à Mme Swann. Je suppliai mon père d'aller mettre
une carte chez elle, mais de s'en faire vite graver d'abord où
son nom fût précédé de "mr".
Il n'obéit à aucune de mes deux prières,j'en
fus désespéré pendant quelques jours, et
me demandai ensuite s'il n'avait pas eu raison. Mais l'usage du
"mr", s'il était inutile, était clair.
Il n'en était pas ainsi d'un autre qui, le jour de ce déjeuner,
me fut révélé, mais non pourvu de signification.
Au moment où j'allais passer de l'antichambre dans le salon,
le maître d'hôtel me remit une enveloppe mince et
longue sur laquelle mon nom était écrit. Dans ma
surprise je le remerciai, cependant je regardais l'enveloppe.
Je ne savais pas plus ce que j'en devais faire qu'un étranger,
d'un de ces petits instruments que l'on donne aux convives dans
les dîners chinois. Je vis qu'elle était fermée,
je craignis d'être indiscret en l'ouvrant tout de suite
et je la mis dans ma poche d'un air entendu. Mme Swann m'avait
écrit quelques jours auparavant de venir déjeuner
"en petit comité". Il y avait pourtant seize
personnes, parmi lesquelles j'ignorais absolument que se trouvât
Bergotte. Mme Swann qui venait de me "nommer", comme
elle disait, à plusieurs d'entre elles, tout à coup,
à la suite de mon nom, de la même façon qu'elle
venait de le dire (et comme si nous étions seulement deux
invités du déjeuner qui devaient être chacun
également contents de connaître l'autre), prononça
le nom du doux chantre aux cheveux blancs. Ce nom de Bergotte
me fit tressauter comme le bruit d'un revolver qu'on aurait déchargé
sur moi, mais instinctivement, pour faire bonne contenance, je
saluai ; devant moi, comme ces prestidigitateurs qu'on aperçoit
intacts et en redingote dans la poussière d'un coup de
feu d'où s'envole une colombe, mon salut m'était
rendu par un homme jeune, rude, petit, râblé et myope,
à nez rouge en forme de coquille de colimaçon et
à barbiche noire. J'étais mortellement triste, car
ce qui venait d'être réduit en poudre, ce n'était
pas seulement le langoureux vieillard, dont il ne restait plus
rien, c'était aussi la beauté d'une oeuvre immense
que j'avais pu loger dans l'organisme défaillant et sacré
que j'avais, comme un temple, construit expressément pour
elle, mais à laquelle aucune place n'était réservée
dans le corps trapu, rempli de vaisseaux, d'os, de ganglions,
du petit homme à nez camus et à barbiche noire qui
était devant moi. Tout le Bergotte que j'avais lentement
et délicatement élaboré moi-même, goutte
à goutte, comme une stalactite, avec la transparente beauté
de ses livres, ce Bergotte-là se trouvait d'un seul coup
ne plus pouvoir être d'aucun usage,du moment qu'il fallait
conserver le nez en colimaçon et utiliser la barbiche noire,
- comme n'est plus bonne à rien la solution que nous avions
trouvée pour un problème dont nous avions lu incomplètement
la donnée et sans tenir compte que le total devait faire
un certain chiffre. Le nez et la barbiche étaient des éléments
aussi inéluctables, et d'autant plus gênants que,
me forçant à réédifier entièrement
le personnage de Bergotte, ils semblaient encore impliquer, produire,
sécréter incessamment un certain genre d'esprit
actif et satisfait de soi, ce qui n'était pas de jeu, car
cet esprit-là n'avait rien à voir avec la sorte
d'intelligence répandue dans ces livres, si bien connus
de moi et que pénétrait une douce et divine sagesse.
En partant d'eux, je ne serais jamais arrivé à ce
nez en colimaçon ; mais en partant de ce nez, qui n'avait
pas l'air de s'en inquiéter, faisait cavalier seul et "fantaisie",
j'allais dans une tout autre direction que l'oeuvre de Bergotte,
j'aboutirais, semblait-il, à quelque mentalité d'ingénieur
pressé, de la sorte de ceux qui quand on les salue croient
comme il faut de dire : "Merci et vous" avant qu'on
leur ait demandé de leurs nouvelles et, si on leur déclare
qu'on a été enchanté de faire leur connaissance,
répondent par une abréviation qu'ils se figurent
bien portée, intelligente et moderne en ce qu'elle évite
de perdre en de vaines formules un temps précieux : "Également".
Sans doute, les noms sont des dessinateurs fantaisistes, nous
donnant des gens et des pays des croquis si peu ressemblants que
nous éprouvons souvent une sorte de stupeur quand nous
avons devant nous, au lieu du monde imaginé, le monde visible
(qui d'ailleurs n'est pas le monde vrai, nos sens ne possédant
pas beaucoup plus le don de la ressemblance que l'imagination,
si bien que les dessins enfin approximatifs qu'on peut obtenir
de la réalité sont au moins aussi différents
du monde vu que celui-ci l'était du monde imaginé).
Mais pour Bergotte la gêne du nom préalable n'était
rien auprès de celle que me causait l'oeuvre connue, à
laquelle j'étais obligé d'attacher, comme après
un ballon, l'homme à barbiche sans savoir si elle garderait
la force de s'élever. Il semblait bien pourtant que ce
fût lui qui eût écrit les livres que j'avais
tant aimés, car Mme Swann ayant cru devoir lui dire mon
goût pour l'un d'eux, il ne montra nul étonnement
qu'elle en eût fait part à lui plutôt qu'à
un autre convive, et ne sembla pas voir là l'effet d'une
méprise ; mais, emplissant la redingote qu'il avait mise
en l'honneur de tous ces invités, d'un corps avide du déjeuner
prochain, ayant son attention occupée d'autres réalités
importantes, ce ne fut que comme à un épisode révolu
de sa vie antérieure, et comme si on avait fait allusion
à un costume du duc de Guise qu'il eût mis une certaine
année à un bal costumé, qu'il sourit en se
reportant à l'idée de ses livres, lesquels aussitôt
déclinèrent pour moi (entraînant dans leur
chute toute la valeur du beau, de l'univers, de la vie) jusqu'à
n'avoir été que quelque médiocre divertissement
d'homme à barbiche. Je me disais qu'il avait dû s'y
appliquer, mais que, s'il avait vécu dans une île
entourée par des bancs d'huîtres perlières,
il se fût, à la place, livré avec succès
au commerce des perles. Son oeuvre ne me semblait plus aussi inévitable.
Et alors je me demandais si l'originalité prouve vraiment
que les grands écrivains soient des dieux régnant
chacun dans un royaume qui n'est qu'à lui, ou bien s'il
n'y a pas dans tout cela un peu de feinte, si les différences
entre les oeuvres ne seraient pas le résultat du travail,
plutôt que l'expression d'une différence radicale
d'essence entre les diverses personnalités.
Cependant on était passé
à table. A côté de mon assiette je trouvai
un oeillet dont la tige était enveloppée dans du
papier d'argent. Il m'embarrassa moins que n'avait fait l'enveloppe
remise dans l'antichambre et que j'avais complètement oubliée.
L'usage, pourtant aussi nouveau pour moi, me parut plus intelligible
quand je vis tous les convives masculins s'emparer d'un oeillet
semblable qui accompagnait leur couvert et l'introduire dans la
boutonnière de leur redingote. Je fis comme eux avec cet
air naturel d'un libre penseur dans une église,lequel ne
connaît pas la messe, mais se lève quand tout le
monde se lève et se met à genoux un peu après
que tout le monde s'est mis à genoux. Un autre usage inconnu
et moins éphémère me déplut davantage.
De l'autre côté de mon assiette il y en avait une
plus petite remplie d'une matière noirâtre que je
ne savais pas être du caviar. J'étais ignorant de
ce qu'il fallait en faire, mais résolu à n'en pas
manger. Bergotte n'était pas placé loin de moi,
j'entendais parfaitement ses paroles. Je compris alors l'impression
de M. De Norpois. Il avait en effet un organe bizarre ; rien n'altère
autant les qualités matérielles de la voix que de
contenir de la pensée : la sonorité des diphtongues,
l'énergie des labiales, en sont influencées. La
diction l'est aussi. La sienne me semblait entièrement
différente de sa manière d'écrire, et même
les choses qu'il disait, de celles qui remplissent ses ouvrages.
Mais la voix sort d'un masque sous lequel elle ne suffit pas à
nous faire reconnaître d'abord un visage que nous avons
vu à découvert dans le style. Dans certains passages
de la conversation où Bergotte avait l'habitude de se mettre
à parler d'une façon qui ne paraissait pas affectée
et déplaisante qu'à M. De Norpois, j'ai été
long à découvrir une exacte correspondance avec
les parties de ses livres où sa forme devenait si poétique
et musicale. Alors il voyait dans ce qu'il disait une beauté
plastique indépendante de la signification des phrases
et, comme la parole humaine est en rapport avec l'âme, mais
sans l'exprimer comme fait le style, Bergotte avait l'air de parler
presque à contresens, psalmodiant certains mots et, s'il
poursuivait au-dessous d'eux une seule image, les filant sans
intervalle comme un même son, avec une fatigante monotonie.
De sorte qu'un débit prétentieux, emphatique et
monotone était le signe de la qualité esthétique
de ses propos et l'effet, dans sa conversation, de ce même
pouvoir qui produisait dans ses livres la suite des images et
l'harmonie. J'avais eu d'autant plus de peine à m'en apercevoir
d'abord que ce qu'il disait à ces moments-là, précisément
parce que c'était vraiment de Bergotte, n'avait pas l'air
d'être du Bergotte. C'était un foisonnement d'idées
précises, non incluses dans ce "Genre Bergotte"
que beaucoup de chroniqueurs s'étaient approprié
; et cette dissemblance était probablement - vu d'une façon
trouble à travers la conversation, comme une image derrière
un verre fumé - un autre aspect de ce fait que, quand on
lisait une page de Bergotte, elle n'était jamais ce qu'aurait
écrit n'importe lequel de ces plats imitateurs qui pourtant,
dans le journal et dans le livre, ornaient leur prose de tant
d'images et de pensées "à la Bergotte".
Cette différence dans le style venait de ce que "le
Bergotte" était avant tout quelque élément
précieux et vrai, caché au coeur de chaque chose,
puis extrait d'elle par ce grand écrivain grâce à
son génie, extraction qui était le but du doux chantre,
et non pas de faire du Bergotte. A vrai dire il en faisait malgré
lui puisqu'il était Bergotte et qu'en ce sens chaque nouvelle
beauté de son oeuvre était la petite quantité
de Bergotte enfouie dans une chose et qu'il en avait tirée.
Mais si par là chacune de ces beautés était
apparentée avec les autres et reconnaissable, elle restait
cependant particulière, comme la découverte qui
l'avait mise à jour ; nouvelle, par conséquent différente
de ce qu'on appelait le genre Bergotte qui était une vague
synthèse des Bergotte déjà trouvés
et rédigés par lui, lesquels ne permettaient nullement
à des hommes sans génie d'augurer ce qu'il découvrirait
ailleurs. Il en est ainsi pour tous les grands écrivains,
la beauté de leurs phrases est imprévisible, comme
est celle d'une femme qu'on ne connaît pas encore ; elle
est création puisqu'elle s'applique à un objet extérieur
auquel ils pensent - et non à soi - et qu'ils n'ont pas
encore exprimé. Un auteur de mémoires d'aujourd'hui,
voulant, sans trop en avoir l'air, faire du Saint-simon, pourra
à la rigueur écrire la première ligne du
portrait de Villars : "C'était un assez grand homme
brun... Avec une physionomie vive, ouverte, sortante", mais
quel déterminisme pourra lui faire trouver la seconde ligne
qui commence par : "Et véritablement un peu folle"
? La vraie variété est dans cette plénitude
d'éléments réels et inattendus, dans le rameau
chargé de fleurs bleues qui s'élance, contre toute
attente, de la haie printanière qui semblait déjà
comble, tandis que l'imitation purement formelle de la variété
(et on pourrait raisonner de même pour toutes les autres
qualités du style) n'est que vide et uniformité,
c'est-à-dire ce qui est le plus opposé à
la variété, et ne peut chez les imitateurs en donner
l'illusion et en rappeler le souvenir que pour celui qui ne l'a
pas comprise chez les maîtres. Aussi - de même que
la diction de Bergotte eût sans doute charmé si lui-même
n'avait été que quelque amateur récitant
du prétendu Bergotte, au lieu qu'elle était liée
à la pensée de Bergotte en travail et en action
par des rapports vitaux que l'oreille ne dégageait pas
immédiatement, - de même c'était parce que
Bergotte appliquait cette pensée avec précision
à la réalité qui lui plaisait que son langage
avait quelque chose de positif, de trop nourrissant, qui décevait
ceux qui s'attendaient à l'entendre parler seulement de
"l'éternel torrent des apparences" et des "mystérieux
frissons de la beauté". Enfin la qualité toujours
rare et neuve de ce qu'il écrivait se traduisait dans sa
conversation par une façon si subtile d'aborder une question,
en négligeant tous ses aspects déjà connus,
qu'il avait l'air de la prendre par un petit côté,
d'être dans le faux, de faire du paradoxe, et qu'ainsi ses
idées semblaient le plus souvent confuses, chacun appelant
idées claires celles qui sont au même degré
de confusion que les siennes propres. D'ailleurs toute nouveauté
ayant pour condition l'élimination préalable du
poncif auquel nous étions habitués et qui nous semblait
la réalité même, toute conversation neuve,
aussi bien que toute peinture, toute musique originales, paraîtra
toujours alambiquée et fatigante. Elle repose sur des figures
auxquelles nous ne sommes pas accoutumés, le causeur nous
paraît ne parler que par métaphores, ce qui lasse
et donne l'impression d'un manque de vérité. (Au
fond, les anciennes formes de langage avaient été
autrefois, elles aussi, des images difficiles à suivre,
quand l'auditeur ne connaissait pas encore l'univers qu'elles
peignaient. Mais depuis longtemps on se figure que c'était
l'univers réel, on se repose sur lui.) Aussi quand Bergotte,
ce qui semble pourtant bien simple aujourd'hui, disait de Cottard
que c'était un ludion qui cherchait son équilibre,
et de Brichot que "plus encore qu'à Mme Swann le soin
de sa coiffure lui donnait de la peine, parce que, doublement
préoccupé de son profil et de sa réputation,
il fallait à tout moment que l'ordonnance de sa chevelure
lui donnât l'air à la fois d'un lion et d'un philosophe",
on éprouvait vite de la fatigue et on eût voulu reprendre
pied sur quelque chose de plus concret, disait-on, pour signifier
de plus habituel. Les paroles méconnaissables sorties du
masque que j'avais sous les yeux, c'était bien à
l'écrivain que j'admirais qu'il fallait les rapporter,
elles n'auraient pas su s'insérer dans ses livres à
la façon d'un puzzle qui s'encadre entre d'autres, elles
étaient dans un autre plan et nécessitaient une
transposition moyennant laquelle, un jour que je me répétais
des phrases que j'avais entendu dire à Bergotte, j'y retrouvai
toute l'armature de son style écrit, dont je pus reconnaître
et nommer les différentes pièces dans ce discours
parlé qui m'avait paru si différent. A un point
de vue plus accessoire, la façon spéciale, un peu
trop minutieuse et intense, qu'il avait de prononcer certains
mots, certains adjectifs qui revenaient souvent dans sa conversation
et qu'il ne disait pas sans une certaine emphase, faisant ressortir
toutes leurs syllabes et chanter la dernière (comme pour
le mot "visage" qu'il substituait toujours au mot "figure"
et à qui il ajoutait un grand nombre de v , d' s , de g
, qui semblaient tous exploser de sa main ouverte à ces
moments), correspondait exactement à la belle place où
dans sa prose il mettait ces mots aimés en lumière,
précédés d'une sorte de marge et composés
de telle façon dans le nombre total de la phrase, qu'on
était obligé, sous peine de faire une faute de mesure,
d'y faire compter toute leur "quantité". Pourtant,
on ne retrouvait pas dans le langage de Bergotte certain éclairage
qui dans ses livres, comme dans ceux de quelques autres auteurs,
modifie souvent dans la phrase écrite l'apparence des mots.
C'est sans doute qu'il vient de grandes profondeurs et n'amène
pas ses rayons jusqu'à nos paroles dans les heures où,
ouverts aux autres par la conversation, nous sommes dans une certaine
mesure fermés à nous-même. A cet égard,
il y avait plus d'intonations, plus d'accent, dans ses livres
que dans ses propos : accent indépendant de la beauté
du style, que l'auteur lui-même n'a pas perçu sans
doute, car il n'est pas séparable de sa personnalité
la plus intime. C'est cet accent qui, aux moments où dans
ses livres Bergotte était entièrement naturel, rythmait
les mots souvent alors fort insignifiants qu'il écrivait.
Cet accent n'est pas noté dans le texte, rien ne l'y indique
et pourtant il s'ajoute de lui-même aux phrases, on ne peut
pas les dire autrement, il est ce qu'il y avait de plus éphémère
et pourtant de plus profond chez l'écrivain, et c'est cela
qui portera témoignage sur sa nature, qui dira si, malgré
toutes les duretés qu'il a exprimées, il était
doux, malgré toutes les sensualités, sentimental.
Certaines particularités d'élocution
qui existaient à l'état de faibles traces dans la
conversation de Bergotte ne lui appartenaient pas en propre, car
quand j'ai connu plus tard ses frères et ses soeurs, je
les ai retrouvées chez eux bien plus accentuées.
C'était quelque chose de brusque et de rauque dans les
derniers mots d'une phrase gaie, quelque chose d'affaibli et d'expirant
à la fin d'une phrase triste. Swann, qui avait connu le
maître quand il était enfant, m'a dit qu'alors on
entendait chez lui, tout autant que chez ses frères et
soeurs, ces inflexions en quelque sorte familiales, tour à
tour cris de violente gaieté et murmures d'une lente mélancolie,
et que dans la salle où ils jouaient tous ensemble il faisait
sa partie mieux qu'aucun, dans leurs concerts successivement assourdissants
et languides. Si particulier qu'il soit, tout ce bruit qui s'échappe
des êtres est fugitif et ne leur survit pas. Mais il n'en
fut pas ainsi de la prononciation de la famille Bergotte. Car
s'il est difficile de comprendre jamais, même dans les maîtres
chanteurs , comment un artiste peut inventer la musique en écoutant
gazouiller les oiseaux, pourtant Bergotte avait transposé
et fixé dans sa prose cette façon de traîner
sur des mots qui se répètent en clameurs de joie
ou qui s'égouttent en tristes soupirs. Il y a dans ses
livres telles terminaisons de phrases où l'accumulation
des sonorités se prolonge, comme aux derniers accords d'une
ouverture d'opéra qui ne peut pas finir et redit plusieurs
fois sa suprême cadence avant que le chef d'orchestre pose
son bâton, dans lesquelles je retrouvai plus tard un équivalent
musical de ces cuivres phonétiques de la famille Bergotte.
Mais pour lui, à partir du moment où il les transporta
dans ses livres, il cessa inconsciemment d'en user dans son discours.
Du jour où il avait commencé d'écrire et,
à plus forte raison, plus tard, quand je le connus, sa
voix s'en était désorchestrée pour toujours.
Ces jeunes Bergotte - le futur écrivain
et ses frères et soeurs - n'étaient sans doute pas
supérieurs, au contraire, à des jeunes gens plus
fins, plus spirituels, qui trouvaient les Bergotte bien bruyants,
voire un peu vulgaires, agaçants dans leurs plaisanteries
qui caractérisaient le "Genre" moitié
prétentieux, moitié bêta, de la maison. Mais
le génie, même le grand talent, vient moins d'éléments
intellectuels et d'affinement social supérieurs à
ceux d'autrui, que de la faculté de les transformer, de
les transposer. Pour faire chauffer un liquide avec une lampe
électrique, il ne s'agit pas d'avoir la plus forte lampe
possible, mais une dont le courant puisse cesser d'éclairer,
être dérivé et donner, au lieu de lumière,
de la chaleur. Pour se promener dans les airs, il n'est pas nécessaire
d'avoir l'automobile la plus puissante, mais une automobile qui,
ne continuant pas de courir à terre et coupant d'une verticale
la ligne qu'elle suivait, soit capable de convertir en force ascensionnelle
sa vitesse horizontale. De même ceux qui produisent des
oeuvres géniales ne sont pas ceux qui vivent dans le milieu
le plus délicat, qui ont la conversation la plus brillante,
la culture la plus étendue, mais ceux qui ont eu le pouvoir,
cessant brusquement de vivre pour eux-mêmes, de rendre leur
personnalité pareille à un miroir, de telle sorte
que leur vie, si médiocre d'ailleurs qu'elle pouvait être
mondainement et même, dans un certain sens, intellectuellement
parlant, s'y reflète, le génie consistant dans le
pouvoir réfléchissant et non dans la qualité
intrinsèque du spectacle reflété. Le jour
où le jeune Bergotte put montrer au monde de ses lecteurs
le salon de mauvais goût où il avait passé
son enfance et les causeries pas très drôles qu'il
y tenait avec ses frères, ce jour-là il monta plus
haut que les amis de sa famille, plus spirituels et plus distingués
: ceux-ci dans leurs belles rolls-royce pourraient rentrer chez
eux en témoignant un peu de mépris pour la vulgarité
des Bergotte ; mais lui, de son modeste appareil qui venait enfin
de "Décoller", il les survolait.
C'était, non plus avec des membres
de sa famille, mais avec certains écrivains de son temps
que d'autres traits de son élocution lui étaient
communs. De plus jeunes qui commençaient à le renier
et prétendaient n'avoir aucune parenté intellectuelle
avec lui, la manifestaient sans le vouloir en employant les mêmes
adverbes, les mêmes prépositions qu'il répétait
sans cesse, en construisant les phrases de la même manière,
en parlant sur le même ton amorti, ralenti, par réaction
contre le langage éloquent et facile d'une génération
précédente. Peut-être ces jeunes gens - on
en verra qui étaient dans ce cas - n'avaient- ils pas connu
Bergotte. Mais sa façon de penser, inoculée en eux,
y avait développé ces altérations de la syntaxe
et de l'accent qui sont en relation nécessaire avec l'originalité
intellectuelle. Relation qui demande à être interprétée
d'ailleurs. Ainsi Bergotte, s'il ne devait rien à personne
dans sa façon d'écrire, tenait sa façon de
parler d'un de ses vieux camarades, merveilleux causeur dont il
avait subi l'ascendant, qu'il imitait sans le vouloir dans la
conversation, mais qui, lui, étant moins doué, n'avait
jamais écrit de livres vraiment supérieurs. De sorte
que, si l'on s'en était tenu à l'originalité
du débit, Bergotte eût été étiqueté
disciple, écrivain de seconde main, alors que, influencé
par son ami dans le domaine de la causerie, il avait été
original et créateur comme écrivain. Sans doute
encore pour se séparer de la précédente génération,
trop amie des abstractions, des grands lieux communs, quand Bergotte
voulait dire du bien d'un livre, ce qu'il faisait valoir, ce qu'il
citait c'était toujours quelque scène faisant image,
quelque tableau sans signification rationnelle. "Ah ! Si
! Disait-il, c'est bien ! Il y a une petite fille en châle
orange, ah ! C'est bien", ou encore : "Oh ! Oui, il
y a un passage où il y a un régiment qui traverse
une ville, ah ! Oui, c'est bien !" Pour le style, il n'était
pas tout à fait de son temps (et restait du reste fort
exclusivement de son pays, il détestait Tolstoï, George
Eliot, Ibsen et Dostoïevski), car le mot qui revenait toujours
quand il voulait faire l'éloge d'un style, c'était
le mot "doux". "Si, j'aime tout de même mieux
le Chateaubriand d' Atala que celui de Rancé , il me semble
que c'est plus doux." Il disait ce mot-là comme un
médecin à qui un malade assure que le lait lui fait
mal à l'estomac et qui répond : "C'est pourtant
bien doux." Et il est vrai qu'il y avait dans le style de
Bergotte une sorte d'harmonie pareille à celle pour laquelle
les anciens donnaient à certains de leurs orateurs des
louanges dont nous concevons difficilement la nature, habitués
que nous sommes à nos langues modernes où on ne
cherche pas ce genre d'effets.
Il disait aussi, avec un sourire timide,
de pages de lui pour lesquelles on lui déclarait son admiration
: "Je crois que c'est assez vrai, c'est assez exact, cela
peut être utile", mais simplement par modestie, comme
une femme à qui on dit que sa robe, ou sa fille, est ravissante,
répond, pour la première : "Elle est commode",
pour la seconde : "Elle a un bon caractère".
Mais l'instinct du constructeur était trop profond chez
Bergotte pour qu'il ignorât que la seule preuve qu'il avait
bâti utilement et selon la vérité, résidait
dans la joie que son oeuvre lui avait donnée, à
lui d'abord, et aux autres ensuite. Seulement, bien des années
plus tard, quand il n'eut plus de talent, chaque fois qu'il écrivit
quelque chose dont il n'était pas content, pour ne pas
l'effacer comme il aurait dû, pour le publier, il se répéta,
à soi-même cette fois : "Malgré tout,
c'est assez exact, cela n'est pas inutile à mon pays."
De sorte que la phrase murmurée jadis devant ses admirateurs
par une ruse de sa modestie, le fut, à la fin, dans le
secret de son coeur, par les inquiétudes de son orgueil.
Et les mêmes mots qui avaient servi à Bergotte d'excuse
superflue pour la valeur de ses premières oeuvres, lui
devinrent comme une inefficace consolation de la médiocrité
des dernières.
Une espèce de sévérité
de goût qu'il avait, de volonté de n'écrire
jamais que des choses dont il pût dire : "C'est doux",
et qui l'avait fait passer tant d'années pour un artiste
stérile, précieux, ciseleur de riens, était
au contraire le secret de sa force, car l'habitude fait aussi
bien le style de l'écrivain que le caractère de
l'homme, et l'auteur qui s'est plusieurs fois contenté
d'atteindre dans l'expression de sa pensée à un
certain agrément, pose ainsi pour toujours les bornes de
son talent, comme, en cédant souvent au plaisir, à
la paresse, à la peur de souffrir, on dessine soi-même,
sur un caractère où la retouche finit par n'être
plus possible, la figure de ses vices et les limites de sa vertu.
Si, pourtant, malgré tant de
correspondances que je perçus dans la suite entre l'écrivain
et l'homme, je n'avais pas cru au premier moment, chez Mme Swann,
que ce fût Bergotte, que ce fût l'auteur de tant de
livres divins qui se trouvât devant moi, peut-être
n'avais-je pas eu absolument tort, car lui-même (au vrai
sens du mot) ne le "croyait" pas non plus. Il ne le
croyait pas puisqu'il montrait un grand empressement envers des
gens du monde (sans être d'ailleurs snob), envers des gens
de lettres, des journalistes, qui lui étaient bien inférieurs.
Certes, maintenant il avait appris par le suffrage des autres
qu'il avait du génie, à côté de quoi
la situation dans le monde et les positions officielles ne sont
rien. Il avait appris qu'il avait du génie, mais il ne
le croyait pas puisqu'il continuait à simuler la déférence
envers des écrivains médiocres pour arriver à
être prochainement académicien, alors que l'académie
ou le faubourg Saint-germain n'ont pas plus à voir avec
la part de l'esprit éternel, laquelle est l'auteur des
livres de Bergotte, qu'avec le principe de causalité ou
l'idée de Dieu. Cela il le savait aussi, comme un kleptomane
sait inutilement qu'il est mal de voler. Et l'homme à barbiche
et à nez en colimaçon avait des ruses de gentleman
voleur de fourchettes, pour se rapprocher du fauteuil académique
espéré, de telle duchesse qui disposait de plusieurs
voix dans les élections, mais de s'en rapprocher en tâchant
qu'aucune personne qui eût estimé que c'était
un vice de poursuivre un pareil but, pût voir son manège.
Il n'y réussissait qu'à demi, on entendait alterner
avec les propos du vrai Bergotte ceux du Bergotte égoïste,
ambitieux et qui ne pensait qu'à parler de tels gens puissants,
nobles ou riches, pour se faire valoir, lui qui dans ses livres,
quand il était vraiment lui-même, avait si bien montré,
pur comme celui d'une source, le charme des pauvres.
Quant à ces autres vices auxquels
avait fait allusion M. De Norpois, à cet amour à
demi incestueux qu'on disait même compliqué d'indélicatesse
en matière d'argent, s'ils contredisaient d'une façon
choquante la tendance de ses derniers romans, pleins d'un souci
si scrupuleux, si douloureux, du bien, que les moindres joies
de leurs héros en étaient empoisonnées et
que pour le lecteur même il s'en dégageait un sentiment
d'angoisse à travers lequel l'existence la plus douce semblait
difficile à supporter, ces vices ne prouvaient pas cependant,
à supposer qu'on les imputât justement à Bergotte,
que sa littérature fût mensongère, et tant
de sensibilité, de la comédie. De même qu'en
pathologie certains états d'apparence semblable sont dus,
les uns à un excès, d'autres à une insuffisance
de tension, de sécrétion, etc., De même il
peut y avoir vice par hypersensibilité comme il y a vice
par manque de sensibilité. Peut-être n'est-ce que
dans des vies réellement vicieuses que le problème
moral peut se poser avec toute sa force d'anxiété.
Et à ce problème l'artiste donne une solution non
pas dans le plan de sa vie individuelle, mais de ce qui est pour
lui sa vraie vie, une solution générale, littéraire.
Comme les grands docteurs de l'église commencèrent
souvent, tout en étant bons, par connaître les péchés
de tous les hommes, et en tirèrent leur sainteté
personnelle, souvent les grands artistes, tout en étant
mauvais, se servent de leurs vices pour arriver à concevoir
la règle morale de tous. Ce sont les vices (ou seulement
les faiblesses et les ridicules) du milieu où ils vivaient,
les propos inconséquents, la vie frivole et choquante de
leur fille, les trahisons de leur femme ou leurs propres fautes,
que les écrivains ont le plus souvent flétris dans
leurs diatribes sans changer pour cela le train de leur ménage
ou le mauvais ton qui règne dans leur foyer. Mais ce contraste
frappait moins autrefois qu'au temps de Bergotte, parce que d'une
part, au fur et à mesure que se corrompait la société,
les notions de moralité allaient s'épurant, et que
d'autre part le public s'était mis au courant plus qu'il
n'avait encore fait jusque-là de la vie privée des
écrivains ; et certains soirs au théâtre on
se montrait l'auteur que j'avais tant admiré à Combray,
assis au fond d'une loge dont la seule composition semblait un
commentaire singulièrement risible ou poignant, un impudent
démenti de la thèse qu'il venait de soutenir dans
sa dernière oeuvre. Ce n'est pas ce que les uns ou les
autres purent me dire qui me renseigna beaucoup sur la bonté
ou la méchanceté de Bergotte. Tel de ses proches
fournissait des preuves de sa dureté, tel inconnu citait
un trait (touchant, car il avait été évidemment
destiné à rester caché) de sa sensibilité
profonde. Il avait agi cruellement avec sa femme. Mais, dans une
auberge de village où il était venu passer la nuit,
il était resté pour veiller une pauvresse qui avait
tenté de se jeter à l'eau, et quand il avait été
obligé de partir il avait laissé beaucoup d'argent
à l'aubergiste pour qu'il ne chassât pas cette malheureuse
et pour qu'il eût des attentions envers elle. Peut-être,
plus le grand écrivain se développa en Bergotte
aux dépens de l'homme à barbiche, plus sa vie individuelle
se noya dans le flot de toutes les vies qu'il imaginait et ne
lui parut plus l'obliger à des devoirs effectifs, lesquels
étaient remplacés pour lui par le devoir d'imaginer
ces autres vies. Mais en même temps, parce qu'il imaginait
les sentiments des autres aussi bien que s'ils avaient été
les siens, quand l'occasion faisait qu'il avait à s'adresser
à un malheureux, au moins d'une façon passagère,
il le faisait en se plaçant non à son point de vue
personnel, mais à celui même de l'être qui
souffrait, point de vue d'où lui aurait fait horreur le
langage de ceux qui continuent à penser à leurs
petits intérêts devant la douleur d'autrui. De sorte
qu'il a excité autour de lui des rancunes justifiées
et des gratitudes ineffaçables.
C'était surtout un homme qui
au fond n'aimait vraiment que certaines images et (comme une miniature
au fond d'un coffret) que les composer et les peindre sous les
mots. Pour un rien qu'on lui avait envoyé, si ce rien lui
était l'occasion d'en entrelacer quelques-unes, il se montrait
prodigue dans l'expression de sa reconnaissance, alors qu'il n'en
témoignait aucune pour un riche présent. Et s'il
avait eu à se défendre devant un tribunal, malgré
lui il aurait choisi ses paroles, non selon l'effet qu'elles pouvaient
produire sur le juge, mais en vue d'images que le juge n'aurait
certainement pas aperçues.
Ce premier jour où je le vis
chez les parents de Gilberte, je racontai à Bergotte que
j'avais entendu récemment la Berma dans Phèdre ;
il me dit que dans la scène où elle reste le bras
levé à la hauteur de l'épaule - précisément
une des scènes où on avait tant applaudi - elle
avait su évoquer avec un art très noble des chefs-d'oeuvre
qu'elle n'avait peut-être d'ailleurs jamais vus, une Hespéride
qui fait ce geste sur une métope d'Olympie, et aussi les
belles vierges de l'ancien Erechthéion.
- Ce peut être une divination,
je me figure pourtant qu'elle va dans les musées. Ce serait
intéressant à "repérer" (repérer
était une de ces expressions habituelles à Bergotte
et que tels jeunes gens qui ne l'avaient jamais rencontré
lui avaient prises, parlant comme lui par une sorte de suggestion
à distance).
- Vous pensez aux Cariatides ? Demanda
Swann.
- Non, non, dit Bergotte, sauf dans
la scène où elle avoue sa passion à Oenone
et où elle fait avec la main le mouvement d'Hêgêso
dans la stèle du Céramique, c'est un art bien plus
ancien qu'elle ranime. Je parlais des Koraï de l'ancien Erechthéion,
et je reconnais qu'il n'y a peut-être rien qui soit aussi
loin de l'art de Racine, mais il y a déjà tant de
choses dans Phèdre... , Une de plus... Oh ! Et puis, si,
elle est bien jolie la petite Phèdre du vie siècle,
la verticalité du bras, la boucle du cheveu qui "fait
marbre", si, tout de même, c'est très fort d'avoir
trouvé tout ça. Il y a là beaucoup plus d'antiquité
que dans bien des livres qu'on appelle, cette année, "antiques".
Comme Bergotte avait adressé dans un de ses livres une
invocation célèbre à ces statues archaïques,
les paroles qu'il prononçait en ce moment étaient
fort claires pour moi et me donnaient une nouvelle raison de m'intéresser
au jeu de la Berma. Je tâchais de la revoir dans mon souvenir,
telle qu'elle avait été dans cette scène
où je me rappelais qu'elle avait élevé le
bras à hauteur de l'épaule. Et je me disais : "Voilà
l'Hespéride d'Olympie ; voilà la soeur d'une de
ces admirables orantes de l'Acropole ; voilà ce que c'est
qu'un art noble." Mais pour que ces pensées pussent
m'embellir le geste de la Berma, il aurait fallu que Bergotte
me les eût fournies avant la représentation. Alors
pendant que cette attitude de l'actrice existait effectivement
devant moi, à ce moment où la chose qui a lieu a
encore la plénitude de la réalité, j'aurais
pu essayer d'en extraire l'idée de sculpture archaïque.
Mais de la Berma dans cette scène, ce que je gardais c'était
un souvenir qui n'était plus modifiable, mince comme une
image dépourvue de ces dessous profonds du présent
qui se laissent creuser et d'où l'on peut tirer véridiquement
quelque chose de nouveau, une image à laquelle on ne peut
imposer rétroactivement une interprétation qui ne
serait plus susceptible de vérification, de sanction objective.
Pour se mêler à la conversation, Mme Swann me demanda
si Gilberte avait pensé à me donner ce que Bergotte
avait écrit sur Phèdre . "J'ai une fille si
étourdie", ajouta-t-elle. Bergotte eut un sourire
de modestie et protesta que c'étaient des pages sans importance.
"Mais si, c'est ravissant ce petit opuscule, ce petit tract
", dit Mme Swann pour se montrer bonne maîtresse de
maison, pour faire croire qu'elle avait lu la brochure, et aussi
parce qu'elle n'aimait pas seulement complimenter Bergotte, mais
faire un choix entre les choses qu'il écrivait, le diriger.
Et à vrai dire elle l'inspira, d'une autre façon,
du reste, qu'elle ne crut. Mais enfin il y a entre ce que fut
l'élégance du salon de Mme Swann et tout un côté
de l'oeuvre de Bergotte des rapports tels que chacun des deux
peut être alternativement, pour les vieillards d'aujourd'hui,
un commentaire de l'autre.
Je me laissais aller à raconter
mes impressions. Souvent Bergotte ne les trouvait pas justes,
mais il me laissait parler. Je lui dis que j'avais aimé
cet éclairage vert qu'il y a au moment où Phèdre
lève le bras. "Ah ! Vous feriez très plaisir
au décorateur qui est un grand artiste, je le lui raconterai
parce qu'il est très fier de cette lumière-là.
Moi, je dois dire que je ne l'aime pas beaucoup, ça baigne
tout dans une espèce de machine glauque, la petite Phèdre
là dedans fait trop branche de corail au fond d'un aquarium.
Vous direz que ça fait ressortir le côté cosmique
du drame. Ça, c'est vrai. Tout de même ce serait
mieux pour une pièce qui se passerait chez Neptune. Je
sais bien qu'il y a là de la vengeance de Neptune. Mon
dieu, je ne demande pas qu'on ne pense qu'à Port-royal,
mais enfin, tout de même, ce que Racine a raconté
ce ne sont pas les amours des oursins. Mais enfin, c'est ce que
mon ami a voulu et c'est très fort tout de même et,
au fond, c'est assez joli. Oui, enfin vous avez aimé ça,
vous avez compris ; n'est-ce pas, au fond nous pensons de même
là-dessus, c'est un peu insensé ce qu'il a fait,
n'est-ce pas, mais enfin c'est très intelligent."
Et quand l'avis de Bergotte était ainsi contraire au mien,
il ne me réduisait nullement au silence, à l'impossibilité
de rien répondre, comme eût fait celui de M. De Norpois.
Cela ne prouve pas que les opinions de Bergotte fussent moins
valables que celles de l'ambassadeur, au contraire. Une idée
forte communique un peu de sa force au contradicteur. Participant
à la valeur universelle des esprits, elle s'insère,
se greffe en l'esprit de celui qu'elle réfute, au milieu
d'idées adjacentes, à l'aide desquelles, reprenant
quelque avantage, il la complète, la rectifie ; si bien
que la sentence finale est en quelque sorte l'oeuvre des deux
personnes qui discutaient. C'est aux idées qui ne sont
pas, à proprement parler, des idées, aux idées
qui, ne tenant à rien, ne trouvent aucun point d'appui,
aucun rameau fraternel dans l'esprit de l'adversaire, que celui-ci,
aux prises avec le pur vide, ne trouve rien à répondre.
Les arguments de M. De Norpois (en matière d'art) étaient
sans réplique parce qu'ils étaient sans réalité.
Bergotte n'écartant pas mes objections,
je lui avouai qu'elles avaient été méprisées
par M. De Norpois. "Mais c'est un vieux serin, répondit-il
; il vous a donné des coups de bec parce qu'il croit toujours
avoir devant lui un échaudé ou une seiche. - Comment
! Vous connaissez Norpois ? Me dit Swann. - Oh ! Il est ennuyeux
comme la pluie, interrompit sa femme qui avait grande confiance
dans le jugement de Bergotte et craignait sans doute que M. De
Norpois ne nous eût dit du mal d'elle. J'ai voulu causer
avec lui après le dîner, je ne sais pas si c'est
l'âge ou la digestion, mais je l'ai trouvé d'un vaseux.
Il semble qu'on aurait eu besoin de le doper ! - Oui, n'est-ce
pas, dit Bergotte, il est bien obligé de se taire assez
souvent pour ne pas épuiser avant la fin de la soirée
la provision de sottises qui empèsent le jabot de la chemise
et maintiennent le gilet blanc. - Je trouve Bergotte et ma femme
bien sévères, dit Swann qui avait pris chez lui
"l'emploi" d'homme de bon sens. Je reconnais que Norpois
ne peut pas vous intéresser beaucoup, mais à un
autre point de vue (car Swann aimait à recueillir
562 08016les
Beautés de la "vie"),
il est quelqu'un d'assez curieux, d'assez curieux comme "amant".
Quand il était secrétaire à Rome, ajouta-t-il,
après s'être assuré que Gilberte ne pouvait
pas entendre, il avait à Paris une maîtresse dont
il était éperdu et il trouvait le moyen de faire
le voyage deux fois par semaine pour la voir deux heures. C'était
du reste une femme très intelligente et ravissante à
ce moment-là, c'est une douairière maintenant. Et
il en a eu beaucoup d'autres dans l'intervalle. Moi je serais
devenu fou s'il avait fallu que la femme que j'aimais habitât
Paris pendant que j'étais retenu à Rome. Pour les
gens nerveux, il faudrait toujours qu'ils aimassent, comme disent
les gens du peuple, "au-dessous d'eux" afin qu'une question
d'intérêt mît la femme qu'ils aiment à
leur discrétion." À ce moment Swann s'aperçut
de l'application que je pouvais faire de cette maxime à
lui et à Odette. Et comme, même chez les êtres
supérieurs, au moment où ils semblent planer avec
vous au-dessus de la vie, l'amour-propre reste mesquin, il fut
pris d'une grande mauvaise humeur contre moi. Mais cela ne se
manifesta que par l'inquiétude de son regard. Il ne me
dit rien au moment même. Il ne faut pas trop s'en étonner.
Quand Racine, selon un récit d'ailleurs controuvé,
mais dont la matière se répète tous les jours
dans la vie de Paris, fit allusion à Scarron devant Louis
xiv, le plus puissant roi du monde ne dit rien le soir même
au poète. Et c'est le lendemain que celui-ci tomba en disgrâce.
Mais comme une théorie désire d'être exprimée
entièrement, Swann, après cette minute d'irritation
et ayant essuyé le verre de son monocle, compléta
sa pensée en ces mots qui devaient plus tard prendre dans
mon souvenir la valeur d'un avertissement prophétique et
duquel je ne sus pas tenir compte. "Cependant le danger de
ce genre d'amours est que la sujétion de la femme calme
un moment la jalousie de l'homme mais la rend aussi plus exigeante.
Il arrive à faire vivre sa maîtresse comme ces prisonniers
qui sont jour et nuit éclairés pour être mieux
gardés. Et cela finit généralement par des
drames." Je revins à M. De Norpois. "Ne vous
y fiez pas, il est au contraire très mauvaise langue",
dit Mme Swann avec un accent qui me parut d'autant plus signifier
que M. De Norpois avait mal parlé d'elle, que Swann regarda
sa femme d'un air de réprimande et comme pour l'empêcher
d'en dire davantage.
Cependant Gilberte qu'on avait déjà
priée deux fois d'aller se préparer pour sortir,
restait à nous écouter, entre sa mère et
son père, à l'épaule premier aspect, ne faisait
plus contraste avec Mme Swann, qui était brune, que cette
jeune fille à la chevelure rousse, à la peau dorée.
Mais au bout d'un instant on reconnaissait en Gilberte bien des
traits - par exemple le nez arrêté avec une brusque
et infaillible décision par le sculpteur invisible qui
travaille de son ciseau pour plusieurs générations
-, l'expression, les mouvements de sa mère ; pour prendre
une comparaison dans un autre art, elle avait l'air d'un portrait
peu ressemblant encore de Mme Swann que le peintre, par un caprice
de coloriste, eût fait poser à demi déguisée,
prête à se rendre à un dîner de "têtes",
en vénitienne. Et comme elle n'avait pas qu'une perruque
blonde, mais que tout atome sombre avait été expulsé
de sa chair, laquelle, dévêtue de ses voiles bruns,
semblait plus nue, recouverte seulement des rayons dégagés
par un soleil intérieur, le grimage n'était pas
que superficiel, mais incarné ; Gilberte avait l'air de
figurer quelque animal fabuleux, ou de porter un travesti mythologique.
Cette peau rousse, c'était celle de son père au
point que la nature semblait avoir eu, quand Gilberte avait été
créée, à résoudre le problème
de refaire peu à peu Mme Swann, en n'ayant à sa
disposition comme matière que la peau de M. Swann. Et la
nature l'avait utilisée parfaitement, comme un maître
huchier qui tient à laisser apparents le grain, les noeuds
du bois. Dans la figure de Gilberte, au coin du nez d'Odette parfaitement
reproduit, la peau se soulevait pour garder intacts les deux grains
de beauté de M. Swann. C'était une nouvelle variété
de Mme Swann qui était obtenue là, à côté
d'elle, comme un lilas blanc près d'un lilas violet. Il
ne faudrait pourtant pas se représenter la ligne de démarcation
entre les deux ressemblances comme absolument nette. Par moments,
quand Gilberte riait, on distinguait l'ovale de la joue de son
père dans la figure de sa mère comme si on les avait
mis ensemble pour voir ce que donnerait le mélange ; cet
ovale se précisait comme un embryon se forme : il s'allongeait
obliquement, se gonflait, au bout d'un instant il avait disparu.
Dans les yeux de Gilberte il y avait le bon regard franc de son
père ; c'est celui qu'elle avait eu quand elle m'avait
donné la bille d'agate et m'avait dit : "Gardez-la
en souvenir de notre amitié." Mais, posait-on à
Gilberte une question sur ce qu'elle avait fait, alors on voyait
dans ces mêmes yeux l'embarras, l'incertitude, la dissimulation,
la tristesse qu'avait autrefois Odette quand Swann lui demandait
où elle était allée et qu'elle lui faisait
une de ces réponses mensongères qui désespéraient
l'amant et maintenant lui faisaient brusquement changer la conversation
en mari incurieux et prudent. Souvent, aux Champs-élysées,
j'avais été inquiet en voyant ce regard chez Gilberte.
Mais, la plupart du temps, c'était à tort. Car chez
elle, survivance toute physique de sa mère, ce regard -
celui-là du moins - ne correspondait plus à rien.
C'est quand elle était allée à son cours,
quand elle devait rentrer pour une leçon, que les pupilles
de Gilberte exécutaient ce mouvement qui jadis en les yeux
d'Odette était causé par la peur de révéler
qu'elle avait reçu dans la journée un de ses amants
ou qu'elle était pressée de se rendre à un
rendez-vous. Telles on voyait ces deux natures de M. Et de Mme
Swann onduler, refluer, empiéter tour à tour l'une
sur l'autre, dans le corps de cette Mélusine.
Sans doute on sait bien qu'un enfant
tient de son père et de sa mère. Encore la distribution
des qualités et des défauts dont il hérite
se fait-elle si étrangement que, de deux qualités
qui semblaient inséparables chez un des parents, on ne
trouve plus que l'une chez l'enfant, et alliée à
celui des défauts de l'autre parent qui semblait inconciliable
avec elle. Même l'incarnation d'une qualité morale
dans un défaut physique incompatible est souvent une des
lois de la ressemblance filiale. De deux soeurs, l'une aura, avec
la fière stature de son père, l'esprit mesquin de
sa mère ; l'autre, toute remplie de l'intelligence paternelle,
la présentera au monde sous l'aspect qu'a sa mère
; de sa mère le gros nez, le ventre noueux, et jusqu'à
la voix sont devenus les vêtements de dons qu'on connaissait
sous une apparence superbe. De sorte que de chacune des deux soeurs
on peut dire avec autant de raison que c'est elle qui tient le
plus de tel de ses parents. Il est vrai que Gilberte était
fille unique, mais il y avait au moins deux Gilberte. Les deux
natures, de son père et de sa mère, ne faisaient
pas que se mêler en elle ; elles se la disputaient, et encore
ce serait parler inexactement et donner à supposer qu'une
troisième Gilberte souffrait pendant ce temps-là
d'être la proie des deux autres. Or, Gilberte était
tour à tour l'une et puis l'autre, et à chaque moment
rien de plus que l'une, c'est-à-dire incapable, quand elle
était moins bonne, d'en souffrir, la meilleure Gilberte
ne pouvant alors, du fait de son absence momentanée, constater
cette déchéance. Aussi la moins bonne des deux était-elle
libre de se réjouir de plaisirs peu nobles. Quand l'autre
parlait avec le coeur de son père, elle avait des vues
larges, on aurait voulu conduire avec elle une belle et bienfaisante
entreprise, on le lui disait, mais au moment où l'on allait
conclure, le coeur de sa mère avait déjà
repris son tour ; et c'est lui qui vous répondait ; et
on était déçu et irrité - presque
intrigué comme devant une substitution de personne - par
une réflexion mesquine, un ricanement fourbe, où
Gilberte se complaisait, car ils sortaient de ce qu'elle-même
était à ce moment-là. L'écart était
même parfois tellement grand entre les deux Gilberte qu'on
se demandait, vainement du reste, ce qu'on avait pu lui faire
pour la retrouver si différente. Le rendez-vous qu'elle
vous avait proposé, non seulement elle n'y était
pas venue et ne s'excusait pas ensuite, mais, quelle que fût
l'influence qui eût pu faire changer sa détermination,
elle se montrait si différente ensuite qu'on aurait cru
que, victime d'une ressemblance comme celle qui fait le fond des
Ménechmes , on n'était pas devant la personne qui
vous avait si gentiment demandé à vous voir, si
elle ne vous eût témoigné une mauvaise humeur
qui décelait qu'elle se sentait en faute et désirait
éviter les explications.
- Allons, va, tu vas nous faire attendre,
lui dit sa mère.
- Je suis si bien près de mon
petit papa, je veux rester encore un moment, répondit Gilberte
en cachant sa tête sous le bras de son père qui passa
tendrement les doigts dans la chevelure blonde. Swann était
de ces hommes qui, ayant vécu longtemps dans les illusions
de l'amour, ont vu le bien-être qu'ils ont donné
à nombre de femmes accroître le bonheur de celles-ci
sans créer de leur part aucune reconnaissance, aucune tendresse
envers eux ; mais dans leur enfant ils croient sentir une affection
qui, incarnée dans leur nom même, les fera durer
après leur mort. Quand il n'y aurait plus de Charles Swann,
il y aurait encore une Mlle Swann, ou une Mme X., Née Swann,
qui continuerait à aimer le père disparu. Même
à l'aimer trop peut-être, pensait sans doute Swann,
car il répondit à Gilberte : "Tu es une bonne
fille" de ce ton attendri par l'inquiétude que nous
inspire pour l'avenir la tendresse trop passionnée d'un
être destiné à nous survivre. Pour dissimuler
son émotion, il se mêla à notre conversation
sur la Berma. Il me fit remarquer, mais d'un ton détaché,
ennuyé, comme s'il voulait rester en quelque sorte en dehors
de ce qu'il disait, avec quelle intelligence, quelle justesse
imprévue l'actrice disait à Oenone : "Tu le
savais !" Il avait raison : cette intonation-là, du
moins, avait une valeur vraiment intelligible et aurait dû
par là satisfaire à mon désir de trouver
des raisons irréfutables d'admirer la Berma. Mais c'est
à cause de sa clarté même qu'elle ne le contentait
point. L'intonation était si ingénieuse, d'une intention,
d'un sens si définis, qu'elle semblait exister en elle-même
et que toute artiste intelligente eût pu l'acquérir.
C'était une belle idée ; mais quiconque la concevrait
aussi pleinement, la posséderait de même. Il restait
à la Berma qu'elle l'avait trouvée, mais peut-on
employer ce mot de "Trouver", quand il s'agit de quelque
chose qui ne serait pas différent si on l'avait reçu,
quelque chose qui ne tient pas essentiellement à votre
être, puisqu'un autre peut ensuite le reproduire ?
"Mon dieu, mais comme votre présence
élève le niveau de la conversation ! " Me dit,
comme pour s'excuser auprès de Bergotte, Swann qui avait
pris dans le milieu Guermantes l'habitude de recevoir les grands
artistes comme de bons amis à qui on cherche seulement
à faire manger les plats qu'ils aiment, jouer aux jeux
ou, à la campagne, se livrer aux sports qui leur plaisent.
"Il me semble que nous parlons bien d'art , ajouta-t-il.
- C'est très bien, j'aime beaucoup ça", dit
Mme Swann en me jetant un regard reconnaissant, par bonté
et aussi parce qu'elle avait gardé ses anciennes aspirations
vers une conversation plus intellectuelle. Ce fut ensuite à
d'autres personnes, à Gilberte en particulier, que parla
Bergotte.
J'avais dit à celui-ci tout ce
que je ressentais avec une liberté qui m'avait étonné
et qui tenait à ce qu'ayant pris avec lui, depuis des années
(au cours de tant d'heures de solitude et de lecture, où
il n'était pour moi que la meilleure partie de moi-même),
l'habitude de la sincérité, de la franchise, de
la confiance, il m'intimidait moins qu'une personne avec qui j'aurais
causé pour la première fois. Et cependant pour la
même raison j'étais fort inquiet de l'impression
que j'avais dû produire sur lui, le mépris que j'avais
supposé qu'il aurait pour mes idées ne datant pas
d'aujourd'hui, mais des temps déjà anciens où
j'avais commencé à lire ses livres, dans notre jardin
de Combray. J'aurais peut-être dû me dire pourtant
que puisque c'était sincèrement, en m'abandonnant
à ma pensée, que, d'une part, j'avais tant sympathisé
avec l'oeuvre de Bergotte et que, d'autre part, j'avais éprouvé
au théâtre un désappointement dont je ne connaissais
pas les raisons, ces deux mouvements instinctifs qui m'avaient
entraîné ne devaient pas être si différents
l'un de l'autre, mais obéir aux mêmes lois ; et que
cet esprit de Bergotte, que j'avais aimé dans ses livres,
ne devaient pas être quelque chose d'entièrement
étranger et hostile à ma déception et à
mon incapacité de l'exprimer. Car mon intelligence devait
être une, et peut-être même n'en existe-t-il
qu'une seule dont tout le monde est co-locataire, une intelligence
sur laquelle chacun, du fond de son corps particulier, porte ses
regards, comme au théâtre où, si chacun a
sa place, en revanche, il n'y a qu'une seule scène. Sans
doute, les idées que j'avais le goût de chercher
à démêler n'étaient pas celles qu'approfondissait
d'ordinaire Bergotte dans ses livres. Mais si c'était la
même intelligence que nous avions, lui et moi, à
notre disposition, il devait, en me les entendant exprimer, se
les rappeler, les aimer, leur sourire, gardant probablement, malgré
ce que je supposais, devant son oeil intérieur, une tout
autre partie de l'intelligence que celle dont une découpure
avait passé dans ses livres et d'après laquelle
j'avais imaginé tout son univers mental. De même
que les prêtres ayant la plus grande expérience du
coeur, peuvent le mieux pardonner aux péchés qu'ils
ne commettent pas, de même le génie ayant la plus
grande expérience de l'intelligence, peut le mieux comprendre
les idées qui sont le plus opposées à celles
qui forment le fond de ses propres oeuvres. J'aurais dû
me dire tout cela, qui d'ailleurs n'a rien de très agréable,
car la bienveillance des hauts esprits a pour corollaire l'incompréhension
et l'hostilité des médiocres ; or, on est beaucoup
moins heureux de l'amabilité d'un grand écrivain,
qu'on trouve à la rigueur dans ses livres, qu'on ne souffre
de l'hostilité d'une femme qu'on n'a pas choisie pour son
intelligence, mais qu'on ne peut s'empêcher d'aimer. J'aurais
dû me dire tout cela, mais ne me le disais pas, j'étais
persuadé que j'avais paru stupide à Bergotte, quand
Gilberte me chuchota à l'oreille : - je nage dans la joie,
parce que vous avez fait la conquête de mon grand ami Bergotte.
Il a dit à maman qu'il vous avait trouvé extrêmement
intelligent.
- Où allons-nous ? Demandai-je
à Gilberte.
- Oh ! Où on voudra, moi, vous
savez, aller ici ou là...
Mais depuis l'incident qui avait eu
lieu le jour de l'anniversaire de la mort de son grand-père,
je me demandais si le caractère de Gilberte n'était
pas autre que ce que j'avais cru, si cette indifférence
à ce qu'on ferait, cette sagesse, ce calme, cette douce
soumission constante, ne cachaient pas au contraire des désirs
très passionnés que par amour-propre elle ne voulait
pas laisser voir et qu'elle ne révélait que par
sa soudaine résistance quand ils étaient par hasard
contrariés.
Comme Bergotte habitait dans le même
quartier que mes parents, nous partîmes ensemble ; en voiture
il me parla de ma santé : "Nos amis m'ont dit que
vous étiez souffrant. Je vous plains beaucoup. Et puis
malgré cela je ne vous plains pas trop, parce que je vois
bien que vous devez avoir les plaisirs de l'intelligence et c'est
probablement ce qui compte surtout pour vous, comme pour tous
ceux qui les connaissent." Hélas ! Ce qu'il disait
là, combien je sentais que c'était peu vrai pour
moi que tout raisonnement, si élevé qu'il fût,
laissait froid, qui n'étais heureux que dans des moments
de simple flânerie, quand j'éprouvais du bien-être
; je sentais combien ce que je désirais dans la vie était
purement matériel, et avec quelle facilité je me
serais passé de l'intelligence. Comme je ne distinguais
pas entre les plaisirs ceux qui me venaient de sources différentes,
plus ou moins profondes et durables, je pensai, au moment de lui
répondre, que j'aurais aimé une existence où
j'aurais été lié avec la duchesse de Guermantes
et où j'aurais souvent senti, comme dans l'ancien bureau
d'octroi des Champs-elysées, une fraîcheur qui m'eût
rappelé Combray. Or, dans cet idéal de vie que je
n'osais lui confier, les plaisirs de l'intelligence ne tenaient
aucune place.
- Non, monsieur, les plaisirs de l'intelligence
sont bien peu de chose pour moi, ce n'est pas eux que je recherche,
je ne sais même pas si je les ai jamais goûtés.
- Vous croyez vraiment ? Me répondit-il.
Eh bien, écoutez, si, tout de même, cela doit être
cela que vous aimez le mieux, moi, je me le figure, voilà
ce que je crois.
Il ne me persuadait certes pas ; pourtant
je me sentais plus heureux, moins à l'étroit. A
cause de ce que m'avait dit M. De Norpois, j'avais considéré
mes moments de rêverie, d'enthousiasme, de confiance en
moi, comme purement subjectifs et sans vérité. Or,
selon Bergotte qui avait l'air de connaître mon cas, il
semblait que le symptôme à négliger, c'était
au contraire mes doutes, mon dégoût de moi-même.
Surtout ce qu'il avait dit de M. De Norpois ôtait beaucoup
de sa force à une condamnation que j'avais crue sans appel.
"Êtes-vous bien soigné
? Me demanda Bergotte. Qui est-ce qui s'occupe de votre santé
?" Je lui dis que j'avais vu et reverrais sans doute Cottard.
"Mais ce n'est pas ce qu'il vous faut ! Me répondit-il.
Je ne le connais pas comme médecin. Mais je l'ai vu chez
Mme Swann. C'est un imbécile. À supposer que cela
n'empêche pas d'être un bon médecin, ce que
j'ai peine à croire, cela empêche d'être un
bon médecin pour artistes, pour gens intelligents. Les
gens comme vous ont besoin de médecins appropriés,
je dirais presque de régimes, de médicaments particuliers.
Cottard vous ennuiera et rien que l'ennui empêchera son
traitement d'être efficace. Et puis ce traitement ne peut
pas être le même pour vous que pour un individu quelconque.
Les trois quarts du mal des gens intelligents viennent de leur
intelligence. Il leur faut au moins un médecin qui connaisse
ce mal-là. Comment voulez-vous que Cottard puisse vous
soigner ? Il a prévu la difficulté de digérer
les sauces, l'embarras gastrique, mais il n'a pas prévu
la lecture de Shakespeare...
Aussi ses calculs ne sont plus justes
avec vous, l'équilibre est rompu, c'est toujours le petit
ludion qui remonte. Il vous trouvera une dilatation de l'estomac,
il n'a pas besoin de vous examiner puisqu'il l'a d'avance dans
son oeil. Vous pouvez la voir, elle se reflète dans son
lorgnon." Cette manière de parler me fatiguait beaucoup,
je me disais avec la stupidité du bon sens : "Il n'y
a pas plus de dilatation de l'estomac reflétée dans
le lorgnon du professeur Cottard que de sottises cachées
dans le gilet blanc de M. De Norpois." "Je vous conseillerais
plutôt, poursuivit Bergotte, le docteur du Boulbon, qui
est tout à fait intelligent.
- C'est un grand admirateur de vos oeuvres",
lui répondis-je. Je vis que Bergotte le savait et j'en
conclus que les esprits fraternels se rejoignent vite, qu'on a
peu de vrais "amis inconnus". Ce que Bergotte me dit
au sujet de Cottard me frappa, tout en étant contraire
à tout ce que je croyais. Je ne m'inquiétais nullement
de trouver mon médecin ennuyeux ; j'attendais de lui que,
grâce à un art dont les lois m'échappaient,
il rendît au sujet de ma santé un indiscutable oracle
en consultant mes entrailles. Et je ne tenais pas à ce
que, à l'aide d'une intelligence où j'aurais pu
le suppléer, il cherchât à comprendre la mienne
que je ne me représentais que comme un moyen, indifférent
en soi-même, de tâcher d'atteindre des vérités
extérieures. Je doutais beaucoup que les gens intelligents
eussent besoin d'une autre hygiène que les imbéciles
et j'étais tout prêt à me soumettre à
celle de ces derniers. "Quelqu'un qui aurait besoin d'un
bon médecin, c'est notre ami Swann", dit Bergotte.
Et comme je demandais s'il était malade. "Hé
bien, c'est l'homme qui a épousé une fille, qui
avale par jour cinquante couleuvres de femmes qui ne veulent pas
recevoir la sienne, ou d'hommes qui ont couché avec elle.
On les voit, elles lui tordent la bouche. Regardez un jour le
sourcil circonflexe qu'il a quand il rentre, pour voir qui il
y a chez lui." La malveillance avec laquelle Bergotte parlait
ainsi à un étranger d'amis chez qui il était
reçu depuis si longtemps, était aussi nouvelle pour
moi que le ton presque tendre que chez les Swann il prenait à
tous moments avec eux. Certes, une personne comme ma grand'tante,
par exemple, eût été incapable, avec aucun
de nous, de ces gentillesses que j'avais entendu Bergotte prodiguer
à Swann. Même aux gens qu'elle aimait, elle se plaisait
à dire des choses désagréables. Mais, hors
de leur présence, elle n'aurait pas prononcé une
parole qu'ils n'eussent pu entendre. Rien, moins que notre société
de Combray, ne ressemblait au monde. Celle des Swann était
déjà un acheminement vers lui, vers ses flots versatiles.
Ce n'était pas encore la grande mer, c'était déjà
la lagune. "Tout ceci de vous à moi", me dit
Bergotte en me quittant devant ma porte. Quelques années
plus tard, je lui aurais répondu : "Je ne répète
jamais rien." C'est la phrase rituelle des gens du monde,
par laquelle chaque fois le médisant est faussement rassuré.
C'est celle que j'aurais déjà, ce jour-là,
adressée à Bergotte, car on n'invente pas tout ce
qu'on dit, surtout dans les moments où on agit comme personnage
social. Mais je ne la connaissais pas encore. D'autre part, celle
de ma grand'tante dans une occasion semblable eût été
: "Si vous ne voulez pas que ce soit répété,
pourquoi le dites-vous ?" C'est la réponse des gens
insociables, des "mauvaises têtes". Je ne l'étais
pas : je m'inclinai en silence. Des gens de lettres qui étaient
pour moi des personnages considérables intriguaient pendant
des années avant d'arriver à nouer avec Bergotte
des relations qui restaient toujours obscurément littéraires
et ne sortaient pas de son cabinet de travail, alors que moi,
je venais de m'installer parmi les amis du grand écrivain,
d'emblée et tranquillement, comme quelqu'un qui, au lieu
de faire la queue avec tout le monde pour avoir une mauvaise place,
gagne les meilleures, ayant passé par un couloir fermé
aux autres. Si Swann me l'avait ainsi ouvert, c'est sans doute
parce que, comme un roi se trouve naturellement inviter les amis
de ses enfants dans la loge royale, sur le yacht royal, de même
les parents de Gilberte recevaient les amis de leur fille au milieu
des choses précieuses qu'ils possédaient et des
intimités plus précieuses encore qui y étaient
encadrées. Mais à cette époque je pensai,
et peut-être avec raison, que cette amabilité de
Swann était indirectement à l'adresse de mes parents.
J'avais cru entendre autrefois à Combray qu'il leur avait
offert, voyant mon admiration pour Bergotte, de m'emmener dîner
chez lui, et que mes parents avaient refusé, disant que
j'étais trop jeune et trop nerveux pour "Sortir".
Sans doute, mes parents représentaient-ils pour certaines
personnes, justement celles qui me semblaient le plus merveilleuses,
quelque chose de tout autre qu'à moi, de sorte que, comme
au temps où la dame en rose avait adressé à
mon père des éloges dont il s'était montré
si peu digne, j'aurais souhaité que mes parents comprissent
quel inestimable présent je venais de recevoir et témoignassent
leur reconnaissance à ce Swann généreux et
courtois qui me l'avait, ou le leur avait, offert, sans avoir
plus l'air de s'apercevoir de sa valeur que ne fait dans la fresque
de Luini le charmant roi mage, au nez busqué, aux cheveux
blonds, et avec lequel on lui avait trouvé autrefois, paraît-il,
une grande ressemblance.
Malheureusement, cette faveur que m'avait
faite Swann et que, en rentrant, avant même d'ôter
mon pardessus, j'annonçai à mes parents, avec l'espoir
qu'elle éveillerait dans leur coeur un sentiment aussi
ému que le mien et les déterminerait envers les
Swann à quelque "politesse" énorme et
décisive, cette faveur ne parut pas très appréciée
par eux. "Swann t'a présenté à Bergotte
? Excellente connaissance, charmante relation ! S'écria
ironiquement mon père. Il ne manquait plus que cela !"
Hélas, quand j'eus ajouté qu'il ne goûtait
pas du tout M. De Norpois : - naturellement ! Reprit-il. Cela
prouve bien que c'est un esprit faux et malveillant. Mon pauvre
fils, tu n'avais pas déjà beaucoup de sens commun,
je suis désolé de te voir tombé dans un milieu
qui va achever de te détraquer.
Déjà ma simple fréquentation
chez les Swann avait été loin d'enchanter mes parents.
La présentation à Bergotte leur apparut comme une
conséquence néfaste, mais naturelle, d'une première
faute, de la faiblesse qu'ils avaient eue et que mon grand-père
eût appelée un "Manque de circonspection".
Je sentis que je n'avais plus pour compléter leur mauvaise
humeur qu'à dire que cet homme pervers et qui n'appréciait
pas M. De Norpois, m'avait trouvé extrêmement intelligent.
Quand mon père, en effet, trouvait qu'une personne, un
de mes camarades par exemple, était dans une mauvaise voie
- comme moi en ce moment - si celui-là avait alors l'approbation
de quelqu'un que mon père n'estimait pas, il voyait dans
ce suffrage la confirmation de son fâcheux diagnostic. Le
mal ne lui en apparaissait que plus grand. Je l'entendais déjà
qui allait s'écrier : "Nécessairement, c'est
tout un ensemble ! ", Mot qui m'épouvantait par l'imprécision
et l'immensité des réformes dont il semblait annoncer
l'imminente introduction dans ma si douce vie. Mais comme, n'eussé-je
pas raconté ce que Bergotte avait dit de moi, rien ne pouvait
plus quand même effacer l'impression qu'avaient éprouvée
mes parents, qu'elle fût encore un peu plus mauvaise n'avait
pas grande importance. D'ailleurs ils me semblaient si injustes,
tellement dans l'erreur, que non seulement je n'avais pas l'espoir,
mais presque pas le désir de les ramener à une vue
plus équitable. Pourtant, sentant, au moment où
les mots sortaient de ma bouche, comme ils allaient être
effrayés de penser que j'avais plu à quelqu'un qui
trouvait les hommes intelligents bêtes, était l'objet
du mépris des honnêtes gens, et duquel la louange
en me paraissant enviable m'encouragerait au mal, ce fut à
voix basse et d'un air un peu honteux que, achevant mon récit,
je jetai le bouquet : "Il a dit aux Swann qu'il m'avait trouvé
extrêmement intelligent." Comme un chien empoisonné
qui, dans un champ, se jette sans le savoir sur l'herbe qui est
précisément l'antidote de la toxine qu'il a absorbée,
je venais, sans m'en douter, de dire la seule parole qui fût
au monde capable de vaincre chez mes parents ce préjugé
à l'égard de Bergotte, préjugé contre
lequel tous les plus beaux raisonnements que j'aurais pu faire,
tous les éloges que je lui aurais décernés,
seraient demeurés vains. Au même instant la situation
changea de face : - ah !... Il a dit qu'il te trouvait intelligent
? Dit ma mère. Cela me fait plaisir parce que c'est un
homme de talent.
- Comment ! Il a dit cela ? Reprit mon
père... Je ne nie en rien sa valeur littéraire devant
laquelle tout le monde s'incline, seulement c'est ennuyeux qu'il
ait cette existence peu honorable dont a parlé à
mots couverts le père Norpois, ajouta-t-il sans s'apercevoir
que, devant la vertu souveraine des mots magiques que je venais
de prononcer, la dépravation des moeurs de Bergotte ne
pouvait guère lutter plus longtemps que la fausseté
de son jugement.
- Oh ! Mon ami, interrompit maman, rien
ne prouve que ce soit vrai. On dit tant de choses. D'ailleurs,
M. De Norpois est tout ce qu'il y a de plus gentil, mais il n'est
pas toujours très bienveillant, surtout pour les gens qui
ne sont pas de son bord.
- C'est vrai, je l'avais aussi remarqué,
répondit mon père.
- Et puis enfin il sera beaucoup pardonné
à Bergotte puisqu'il a trouvé mon petit enfant gentil,
reprit maman tout en caressant avec ses doigts mes cheveux et
en attachant sur moi un long regard rêveur.
Ma mère d'ailleurs n'avait pas
attendu ce verdict de Bergotte pour me dire que je pouvais inviter
Gilberte à goûter quand j'aurais des amis. Mais je
n'osais pas le faire pour deux raisons. La première est
que chez Gilberte on ne servait jamais que du thé. A la
maison, au contraire, maman tenait à ce qu'à côté
du thé il y eût du chocolat. J'avais peur que Gilberte
ne trouvât cela commun et n'en conçût un grand
mépris pour nous. L'autre raison fut une difficulté
de protocole que je ne pus jamais réussir à lever.
Quand j'arrivais chez Mme Swann, elle me demandait : - comment
va madame votre mère ?
J'avais fait quelques ouvertures à
maman pour savoir si elle ferait de même quand viendrait
Gilberte, point qui me semblait plus grave qu'à la cour
de Louis xiv le "Monseigneur". Mais maman ne voulut
rien entendre.
- Mais non, puisque je ne connais pas
Mme Swann.
- Mais elle ne te connaît pas
davantage.
- Je ne te dis pas, mais nous ne sommes
pas obligées de faire exactement de même en tout.
Moi, je ferai d'autres amabilités à Gilberte, que
Mme Swann n'aura pas pour toi.
Mais je ne fus pas convaincu et préférai
ne pas inviter Gilberte.
Ayant quitté mes parents, j'allai changer de vêtements et en vidant mes poches je trouvai tout à coup l'enveloppe que m'avait remise le maître d'hôtel des Swann avant de m'introduire au salon. J'étais seul maintenant. Je l'ouvris, à l'intérieur était une carte sur laquelle on m'indiquait la dame à qui je devais offrir le bras pour aller à table. Ce fut vers cette époque que Bloch bouleversa ma conception du monde, ouvrit pour moi des possibilités nouvelles de bonheur (qui devaient du reste se changer plus tard en possibilités de souffrance), en m'assurant que, contrairement à ce que je croyais au temps de mes promenades du côté de Méséglise, les femmes ne demandaient jamais mieux que de faire l'amour. Il compléta ce service en m'en rendant un second que je ne devais apprécier que beaucoup plus tard : ce fut lui qui me conduisit pour la première fois dans une maison de passe.
Il m'avait bien dit qu'il y avait beaucoup
de jolies femmes qu'on peut posséder. Mais je leur attribuais
une figure vague, que les maisons de passe devaient me permettre
de remplacer par des visages particuliers. De sorte que si j'avais
à Bloch - pour sa "bonne nouvelle" que le bonheur,
la possession de la beauté, ne sont pas choses inaccessibles
et que nous avons fait oeuvre inutile en y renonçant à
jamais - une obligation de même genre qu'à tel médecin
ou tel philosophe optimiste qui nous fait espérer la longévité
dans ce monde, et de ne pas être entièrement séparé
de lui quand on aura passé dans un autre, les maisons de
rendez-vous que je fréquentai quelques années plus
tard - en me fournissant des échantillons du bonheur, en
me permettant d'ajouter à la beauté des femmes cet
élément que nous ne pouvons inventer, qui n'est
pas que le résumé des beautés anciennes,
le présent vraiment divin, le seul que nous ne puissions
recevoir de nous-même, devant lequel expirent toutes les
créations logiques de notre intelligence et que nous ne
pouvons demander qu'à la réalité : un charme
individuel - méritèrent d'être classées
par moi à côté de ces autres bienfaiteurs
d'origine plus récente mais d'utilité analogue (avant
lesquels nous imaginions sans ardeur la séduction de Mantegna,
de Wagner, de Sienne, d'après d'autres peintres, d'autres
musiciens, d'autres villes) : les éditions d'histoire de
la peinture illustrées, les concerts symphoniques et les
études sur les "Villes d'art". Mais la maison
où Bloch me conduisit et où il n'allait plus d'ailleurs
lui-même depuis longtemps, était d'un rang trop inférieur,
le personnel était trop médiocre et trop peu renouvelé
pour que j'y pusse satisfaire d'anciennes curiosités ou
en contracter de nouvelles. La patronne de cette maison ne connaissait
aucune des femmes qu'on lui demandait et en proposait toujours
dont on n'aurait pas voulu. Elle m'en vantait surtout une, une
dont, avec un sourire plein de promesses (comme si ç'avait
été une rareté et un régal), elle
disait : "C'est une juive ! Ça ne vous dit rien ?"
(C'est sans doute à cause de cela qu'elle l'appelait Rachel.)
Et avec une exaltation niaise et factice, qu'elle espérait
être communicative et qui finissait sur un râle presque
de jouissance : "Pensez donc, mon petit, une juive, il me
semble que ça doit être affolant ! Rah !" Cette
Rachel, que j'aperçus sans qu'elle me vît, était
brune, pas jolie, mais avait l'air intelligent, et, non sans passer
un bout de langue sur ses lèvres, souriait d'un air plein
d'impertinence aux michés qu'on lui présentait et
que j'entendais entamer la conversation avec elle. Son mince et
étroit visage était entouré de cheveux noirs
et frisés, irréguliers comme s'ils avaient été
indiqués par des hachures dans un lavis, à l'encre
de Chine. Chaque fois je promettais à la patronne, qui
me la proposait avec une insistance particulière en vantant
sa grande intelligence et son instruction, que je ne manquerais
pas un jour de venir tout exprès pour faire la connaissance
de Rachel, surnommée par moi "Rachel quand du seigneur".
Mais le premier soir j'avais entendu celle-ci, au moment où
elle s'en allait, dire à la patronne : - alors, c'est entendu,
demain je suis libre, si vous avez quelqu'un vous n'oublierez
pas de me faire chercher.
Et ces mots m'avaient empêché
de voir en elle une personne, parce qu'ils me l'avaient fait classer
immédiatement dans une catégorie générale
de femmes dont l'habitude commune à toutes était
de venir là le soir voir s'il n'y avait pas un louis ou
deux à gagner. Elle variait seulement la forme de sa phrase
en disant : "Si vous avez besoin de moi" ou "si
vous avez besoin de quelqu'un".
La patronne, qui ne connaissait pas
l'opéra d'Halévy, ignorait pourquoi j'avais pris
l'habitude de dire : "Rachel quand du seigneur". Mais
ne pas la comprendre n'a jamais fait trouver une plaisanterie
moins drôle, et c'est chaque fois en riant de tout son coeur
qu'elle me disait : - alors, ce n'est pas encore pour ce soir
que je vous unis à "Rachel quand du seigneur"
? Comment dites-vous cela : "Rachel quand du seigneur !"
Ah ! Ça c'est très bien trouvé. Je vais vous
fiancer. Vous verrez que vous ne le regretterez pas.
Une fois je faillis me décider,
mais elle était "sous presse", une autre fois
entre les mains du "coiffeur", un vieux monsieur qui
ne faisait rien d'autre aux femmes que verser de l'huile sur leurs
cheveux déroulés et les peigner ensuite. Et je me
lassai d'attendre, bien que quelques habituées fort humbles,
soi-disant ouvrières, mais toujours sans travail, fussent
venues me faire de la tisane et tenir avec moi une longue conversation
à laquelle - malgré le sérieux des sujets
traités - la nudité partielle ou complète
de mes interlocutrices donnait une savoureuse simplicité.
Je cessai du reste d'aller dans cette maison parce que, désireux
de témoigner mes bons sentiments à la femme qui
la tenait et avait besoin de meubles, je lui en donnai quelques-uns
- notamment un grand canapé - que j'avais hérités
de ma tante Léonie. Je ne les voyais jamais, car le manque
de place avait empêché mes parents de les laisser
entrer chez nous, et ils étaient entassés dans un
hangar. Mais dès que je les retrouvai dans la maison où
ces femmes se servaient d'eux, toutes les vertus qu'on respirait
dans la chambre de ma tante à Combray, m'apparurent, suppliciées
par le contact cruel auquel je les avais livrées sans défense
! J'aurais fait violer une morte que je n'aurais pas souffert
davantage. Je ne retournai plus chez l'entremetteuse, car ils
me semblaient vivre et me supplier, comme ces objets en apparence
inanimés d'un conte persan, dans lesquels sont enfermées
des âmes qui subissent un martyre et implorent leur délivrance.
D'ailleurs, comme notre mémoire ne nous présente
pas d'habitude nos souvenirs dans leur suite chronologique, mais
comme un reflet où l'ordre des parties est renversé,
je me rappelai seulement beaucoup plus tard que c'était
sur ce même canapé que, bien des années auparavant,
j'avais connu pour la première fois les plaisirs de l'amour
avec une de mes petites cousines avec qui je ne savais où
me mettre, et qui m'avait donné le conseil assez dangereux
de profiter d'une heure où ma tante Léonie était
levée. Toute une autre partie des meubles, et surtout une
magnifique argenterie ancienne de ma tante Léonie, je les
vendis, malgré l'avis contraire de mes parents, pour pouvoir
disposer de plus d'argent et envoyer plus de fleurs à Mme
Swann qui me disait en recevant d'immenses corbeilles d'orchidées
: "Si j'étais monsieur votre père, je vous
ferais donner un conseil judiciaire." Comment pouvais-je
supposer qu'un jour je pourrais regretter tout particulièrement
cette argenterie et placer certains plaisirs plus haut que celui,
qui deviendrait peut-être absolument nul, de faire des politesses
aux parents de Gilberte ? C'est de même en vue de Gilberte
et pour ne pas la quitter que j'avais décidé de
ne pas entrer dans les ambassades. Ce n'est jamais qu'à
cause d'un état d'esprit qui n'est pas destiné à
durer qu'on prend des résolutions définitives. J'imaginais
à peine que cette substance étrange qui résidait
en Gilberte et rayonnait en ses parents, en sa maison, me rendant
indifférent à tout le reste, cette substance pourrait
être libérée, émigrer dans un autre
être. Vraiment la même substance et, pourtant, devant
avoir sur moi de tout autres effets. Car la même maladie
évolue ; et un délicieux poison n'est plus toléré
de même, quand, avec les années, a diminué
la résistance du coeur.
Mes parents cependant auraient souhaité
que l'intelligence que Bergotte m'avait reconnue se manifestât
par quelque travail remarquable. Quand je ne connaissais pas les
Swann je croyais que j'étais empêché de travailler
par l'état d'agitation où me mettait l'impossibilité
de voir librement Gilberte. Mais quand leur demeure me fut ouverte,
à peine je m'étais assis à mon bureau de
travail que je me levais et courais chez eux. Et une fois que
je les avais quittés et que j'étais rentré
à la maison, mon isolement n'était qu'apparent,
ma pensée ne pouvait plus remonter le courant du flux de
paroles par lequel je m'étais laissé machinalement
entraîner pendant des heures. Seul,je continuais à
fabriquer les propos qui eussent été capables de
plaire aux Swann et, pour donner plus d'intérêt au
jeu, je tenais la place de ces partenaires absents, je me posais
à moi-même des questions fictives choisies de telle
façon que mes traits brillants ne leur servissent que d'heureuse
repartie. Silencieux, cet exercice était pourtant une conversation
et non une méditation, ma solitude, une vie de salon mentale
où c'était non ma propre personne, mais des interlocuteurs
imaginaires qui gouvernaient mes paroles et où j'éprouvais
à former, au lieu des pensées que je croyais vraies,
celles qui me venaient sans peine, sans régression du dehors
vers le dedans, ce genre de plaisir tout passif que trouve à
rester tranquille quelqu'un qui est alourdi par une mauvaise digestion.
Si j'avais été moins décidé
à me mettre définitivement au travail, j'aurais
peut-être fait un effort pour commencer tout de suite. Mais
puisque ma résolution était formelle et qu'avant
vingt-quatre heures, dans les cadres vides de la journée
du lendemain où tout se plaçait si bien parce que
je n'y étais pas encore, mes bonnes dispositions se réaliseraient
aisément, il valait mieux ne pas choisir un soir où
j'étais mal disposé pour un début auquel
les jours suivants, hélas ! Ne devaient pas se montrer
plus propices. Mais j'étais raisonnable. De la part de
qui avait attendu des années, il eût été
puéril de ne pas supporter un retard de trois jours. Certain
que le surlendemain j'aurais déjà écrit quelques
pages, je ne disais plus un seul mot à mes parents de ma
décision ; j'aimais mieux patienter quelques heures, et
apporter à ma grand'mère consolée et convaincue,
de l'ouvrage en train. Malheureusement le lendemain n'était
pas cette journée extérieure et vaste que j'avais
attendue dans la fièvre. Quand il était fini, ma
paresse et ma lutte pénible contre certains obstacles internes
avaient simplement duré vingt-quatre heures de plus. Et
au bout de quelques jours, mes plans n'ayant pas été
réalisés, je n'avais plus le même espoir qu'ils
le seraient immédiatement, partant, plus autant de courage
pour subordonner tout à cette réalisation : je recommençais
à veiller, n'ayant plus pour m'obliger à me coucher
de bonne heure un soir, la vision certaine de voir l'oeuvre commencée
le lendemain matin. Il me fallait avant de reprendre mon élan
quelques jours de détente, et la seule fois où ma
grand'mère osa d'un ton doux et désenchanté
formuler ce reproche : "Hé bien, ce travail, on n'en
parle même plus ?", Je lui en voulus, persuadé
que, n'ayant pas su voir que mon parti était irrévocablement
pris, elle venait d'en ajourner encore, et pour longtemps peut-être,
l'exécution, par l'énervement que son déni
de justice me causait et sous l'empire duquel je ne voudrais pas
commencer mon oeuvre. Elle sentit que son scepticisme venait de
heurter à l'aveugle une volonté. Elle s'en excusa,
me dit en m'embrassant : "Pardon, je ne dirai plus rien."
Et pour que je ne me décourageasse pas, m'assura que du
jour où je serais bien portant, le travail viendrait tout
seul par surcroît.
D'ailleurs, me disais-je, en passant
ma vie chez les Swann, ne fais-je pas comme Bergotte ? A mes parents
il semblait presque que, tout en étant paresseux, je menais,
puisque c'était dans le même salon qu'un grand écrivain,
la vie la plus favorable au talent. Et pourtant, que quelqu'un
puisse être dispensé de faire ce talent soi-même,
par le dedans, et le reçoive d'autrui, est aussi impossible
que se faire une bonne santé (malgré qu'on manque
à toutes les règles de l'hygiène et qu'on
commette les pires excès) rien qu'en dînant souvent
en ville avec un médecin.
La personne du reste qui était
le plus complètement dupe de l'illusion qui m'abusait ainsi
que mes parents, c'était Mme Swann. Quand je lui disais
que je ne pouvais pas venir, qu'il fallait que je restasse à
travailler, elle avait l'air de trouver que je faisais bien des
embarras, qu'il y avait un peu de sottise et de prétention
dans mes paroles : - mais Bergotte vient bien, lui ? Est-ce que
vous trouvez que ce qu'il écrit n'est pas bien ? Cela sera
même mieux bientôt, ajoutait-elle, car il est plus
aigu, plus concentré dans le journal que dans le livre
où il délaie un peu. J'ai obtenu qu'il fasse désormais
le leader article dans le Figaro . Ce sera tout à fait
the right man in the right place .
Et elle ajoutait : - venez, il vous
dira mieux que personne ce qu'il faut faire.
Et c'était, comme on invite un
engagé volontaire avec son colonel, c'était dans
l'intérêt de ma carrière, et comme si les
chefs-d'oeuvre se faisaient "Par relations", qu'elle
me disait de ne pas manquer de venir le lendemain dîner
chez elle avec Bergotte.
Ainsi, pas plus du côté
des Swann que du côté de mes parents, c'est-à-dire
de ceux qui, à des moments différents, avaient semblé
devoir y mettre obstacle, aucune opposition n'était plus
faite à cette douce vie où je pouvais voir Gilberte
comme je voulais, avec ravissement, sinon avec calme. Il ne peut
pas y en avoir dans l'amour, puisque ce qu'on a obtenu n'est jamais
qu'un nouveau point de départ pour désirer davantage.
Tant que je n'avais pu aller chez elle, les yeux fixés
vers cet inaccessible bonheur, je ne pouvais même pas imaginer
les causes nouvelles de trouble qui m'y attendaient. Une fois
la résistance de ses parents brisée, et le problème
enfin résolu, il recommença à se poser, chaque
fois dans d'autres termes. En ce sens c'était bien en effet
chaque jour une nouvelle amitié qui commençait.
Chaque soir, en rentrant, je me rendais compte que j'avais à
dire à Gilberte des choses capitales, desquelles notre
amitié dépendait, et ces choses n'étaient
jamais les mêmes. Mais enfin, j'étais heureux et
aucune menace ne s'élevait plus contre mon bonheur. Il
allait en venir, hélas, d'un côté où
je n'avais jamais aperçu aucun péril, du côté
de Gilberte et de moi-même. J'aurais pourtant dû être
tourmenté par ce qui, au contraire, me rassurait, par ce
que je croyais du bonheur. C'est, dans l'amour, un état
anormal, capable de donner tout de suite à l'accident le
plus simple en apparence et qui peut toujours survenir, une gravité
que par lui-même cet accident ne comporterait pas. Ce qui
rend si heureux, c'est la présence dans le coeur de quelque
chose d'instable, qu'on s'arrange perpétuellement à
maintenir et dont on ne s'aperçoit presque plus tant qu'il
n'est pas déplacé. En réalité, dans
l'amour il y a une souffrance permanente, que la joie neutralise,
rend virtuelle, ajourne, mais qui peut à tout moment devenir
ce qu'elle serait depuis longtemps si l'on n'avait pas obtenu
ce qu'on souhaitait, atroce.
Plusieurs fois je sentis que Gilberte
désirait éloigner mes visites. Il est vrai que quand
je tenais trop à la voir je n'avais qu'à me faire
inviter par ses parents qui étaient de plus en plus persuadés
de mon excellente influence sur elle. Grâce à eux,
pensais-je, mon amour ne court aucun risque ; du moment que je
les ai pour moi, je peux être tranquille puisqu'ils ont
toute autorité sur Gilberte. Malheureusement, à
certains signes d'impatience que celle-ci laissait échapper
quand son père me faisait venir en quelque sorte malgré
elle, je me demandai si ce que j'avais considéré
comme une protection pour mon bonheur n'était pas au contraire
la raison secrète pour laquelle il ne pourrait durer.
La dernière fois que je vins
voir Gilberte, il pleuvait ; elle était invitée
à une leçon de danse chez des gens qu'elle connaissait
trop peu pour pouvoir m'emmener avec elle. J'avais pris à
cause de l'humidité plus de caféine que d'habitude.
Peut-être à cause du mauvais temps, peut-être
ayant quelque prévention contre la maison où cette
matinée devait avoir lieu, Mme Swann, au moment où
sa fille allait partir, la rappela avec une extrême vivacité
: "Gilberte !" Et me désigna pour signifier que
j'étais venu pour la voir et qu'elle devait rester avec
moi. Ce "Gilberte" avait été prononcé,
crié plutôt, dans une bonne intention pour moi, mais
au haussement d'épaules que fit Gilberte en ôtant
ses affaires, je compris que sa mère avait involontairement
accéléré l'évolution, peut-être
jusque-là possible encore à arrêter, qui détachait
peu à peu de moi mon amie. "On n'est pas obligé
d'aller danser tous les jours", dit Odette à sa fille,
avec une sagesse sans doute apprise autrefois de Swann. Puis,
redevenant Odette, elle se mit à parler anglais à
sa fille. Aussitôt ce fut comme si un mur m'avait caché
une partie de la vie de Gilberte, comme si un génie malfaisant
avait emmené loin de moi mon amie. Dans une langue que
nous savons, nous avons substitué à l'opacité
des sons la transparence des idées. Mais une langue que
nous ne savons pas est un palais clos dans lequel celle que nous
aimons peut nous tromper, sans que, restés au dehors et
désespérément crispés dans notre impuissance,
nous parvenions à rien voir, à rien empêcher.
Telle, cette conversation en anglais dont je n'eusse que souri
un mois auparavant et au milieu de laquelle quelques noms propres
français ne laissaient pas d'accroître et d'orienter
mes inquiétudes, avait, tenue à deux pas de moi
par deux personnes immobiles, la même cruauté, me
faisait aussi délaissé et seul, qu'un enlèvement.
Enfin Mme Swann nous quitta. Ce jour-là, peut-être
par rancune contre moi, cause involontaire qu'elle n'allât
pas s'amuser, peut-être aussi parce que, la devinant fâchée,
j'étais préventivement plus froid que d'habitude,
le visage de Gilberte, dépouillé de toute joie,
nu, saccagé, sembla tout l'après-midi vouer un regret
mélancolique au pas-de-quatre que ma présence l'empêchait
d'aller danser, et défier toutes les créatures,
à commencer par moi, de comprendre les raisons subtiles
qui avaient déterminé chez elle une inclination
sentimentale pour le boston. Elle se borna à échanger,
par moments, avec moi, sur le temps qu'il faisait, la recrudescence
de la pluie, l'avance de la pendule, une conversation ponctuée
de silences et de monosyllabes où je m'entêtais moi-même,
avec une sorte de rage désespérée, à
détruire les instants que nous aurions pu donner à
l'amitié et au bonheur. Et à tous nos propos une
sorte de dureté suprême était conférée
par le paroxysme de leur insignifiance paradoxale, lequel me consolait
pourtant, car il empêchait Gilberte d'être dupe de
la banalité de mes réflexions et de l'indifférence
de mon accent. C'est en vain que je disais : "Il me semble
que l'autre jour la pendule retardait plutôt", elle
traduisait évidemment : "Comme vous êtes méchante
!" J'avais beau m'obstiner à prolonger, tout le long
de ce jour pluvieux, ces paroles sans éclaircies, je savais
que ma froideur n'était pas quelque chose d'aussi définitivement
figé que je le feignais, et que Gilberte devait bien sentir
que si, après le lui avoir déjà dit trois
fois, je m'étais hasardé, une quatrième,
à lui répéter que les jours diminuaient,
j'aurais eu de la peine à ma retenir de fondre en larmes.
Quand elle était ainsi, quand un sourire ne remplissait
pas ses yeux et ne découvrait pas son visage, on ne peut
dire de quelle désolante monotonie étaient empreints
ses yeux tristes et ses traits maussades. Sa figure, devenue presque
laide, ressemblait alors à ces plages ennuyeuses où
la mer, retirée très loin, vous fatigue d'un reflet
toujours pareil que cerne un horizon immuable et borné.
A la fin, ne voyant pas se produire de la part de Gilberte le
changement heureux que j'attendais depuis plusieurs heures, je
lui dis qu'elle n'était pas gentille : "C'est vous
qui n'êtes pas gentil", me répondit-elle. "Mais
si !" Je me demandai ce que j'avais fait et, ne le trouvant
pas, le lui demandai à elle-même. "Naturellement,
vous vous trouvez gentil !", Me dit-elle en riant longuement.
Alors je sentis ce qu'il y avait de douloureux pour moi à
ne pouvoir atteindre cet autre plan, plus insaisissable, de sa
pensée, que décrivait son rire. Ce rire avait l'air
de signifier : "Non, non, je ne me laisse pas prendre à
tout ce que vous me dites, je sais que vous êtes fou de
moi, mais cela ne me fait ni chaud ni froid, car je me fiche de
vous." Mais je me disais qu'après tout le rire n'est
pas un langage assez déterminé pour que je pusse
être assuré de bien comprendre celui-là. Et
les paroles de Gilberte étaient affectueuses. "Mais
en quoi ne suis-je pas gentil ? Lui demandai-je, dites-le moi,
je ferai tout ce que vous voudrez. - Non, cela ne servirait à
rien, je ne peux pas vous expliquer." Un instant j'eus peur
qu'elle crût que je ne l'aimasse pas, et ce fut pour moi
une autre souffrance, non moins vive, mais qui réclamait
une dialectique différente. "Si vous saviez le chagrin
que vous me faites, vous me le diriez." Mais ce chagrin qui,
si elle avait douté de mon amour, eût dû la
réjouir, l'irrita au contraire. Alors, comprenant mon erreur,
décidé à ne plus tenir compte de ses paroles,
la laissant, sans la croire, me dire : "Je vous aimais vraiment,
vous verrez cela un jour" (ce jour où les coupables
assurent que leur innocence sera reconnue et qui, pour des raisons
mystérieuses, n'est jamais celui où on les interroge),
j'eus le courage de prendre subitement la résolution de
ne plus la voir, et sans le lui annoncer encore, parce qu'elle
ne m'aurait pas cru.
Un chagrin causé par une personne
qu'on aime peut être amer, même quand il est inséré
au milieu de préoccupations, d'occupations, de joies qui
n'ont pas cet être pour objet et desquelles notre attention
ne se détourne que de temps en temps pour revenir à
lui. Mais quand un tel chagrin naît - comme c'était
le cas pour celui-ci - à un moment où le bonheur
de voir cette personne nous remplit tout entiers, la brusque dépression
qui se produit alors dans notre âme jusque-là ensoleillée,
soutenue et calme, détermine en nous une tempête
furieuse contre laquelle nous ne savons pas si nous serons capables
de lutter jusqu'au bout. Celle qui soufflait sur mon coeur était
si violente que je revins vers la maison, bousculé, meurtri,
sentant que je ne pourrais retrouver la respiration qu'en rebroussant
chemin, qu'en retournant sous un prétexte quelconque auprès
de Gilberte. Mais elle se serait dit : "Encore lui ! Décidément
je peux tout me permettre, il reviendra chaque fois, d'autant
plus docile qu'il m'aura quittée plus malheureux."
Puis j'étais irrésistiblement ramené vers
elle par ma pensée, et ces orientations alternatives, cet
affolement de la boussole intérieure persistèrent
quand je fus rentré, et se traduisirent par les brouillons
des lettres contradictoires que j'écrivis à Gilberte.
J'allais passer par une de ces conjonctures
difficiles en face desquelles il arrive généralement
qu'on se trouve à plusieurs reprises dans la vie et auxquelles,
bien qu'on n'ait pas changé de caractère, de nature
- notre nature qui crée elle-même nos amours, et
presque les femmes que nous aimons, et jusqu'à leurs fautes
- on ne fait pas face de la même manière à
chaque fois, c'est-à-dire à tout âge. A ces
moments-là notre vie est divisée, et comme distribuée
dans une balance, en deux plateaux opposés où elle
tient tout entière. Dans l'un, il y a notre désir
de ne pas déplaire, de ne pas paraître trop humble
à l'être que nous aimons sans parvenir à le
comprendre, mais que nous trouvons plus habile de laisser un peu
de côté pour qu'il n'ait pas ce sentiment de se croire
indispensable, qui le détournerait de nous ; de l'autre
côté, il y a une souffrance - non pas une souffrance
localisée et partielle - qui ne pourrait au contraire être
apaisée que si, renonçant à plaire à
cette femme et à lui faire croire que nous pouvons nous
passer d'elle, nous allions la retrouver. Qu'on retire du plateau
où est la fierté une petite quantité de volonté
qu'on a eu la faiblesse de laisser s'user avec l'âge, qu'on
ajoute dans le plateau où est le chagrin une souffrance
physique acquise et à qui on a permis de s'aggraver, et
au lieu de la solution courageuse qui l'aurait emporté
à vingt ans, c'est l'autre, devenue trop lourde et sans
assez de contre-poids, qui nous abaisse à cinquante. D'autant
plus que les situations, tout en se répétant, changent,
et qu'il y a chance pour qu'au milieu ou à la fin de la
vie, on ait eu pour soi-même la funeste complaisance de
compliquer l'amour d'une part d'habitude que l'adolescence, retenue
par trop d'autres devoirs, moins libre de soi-même, ne connaît
pas.
Je venais d'écrire à Gilberte
une lettre où je laissais tonner ma fureur, non sans pourtant
jeter la bouée de quelques mots placés comme au
hasard, et où mon amie pourrait accrocher une réconciliation
; un instant après, le vent ayant tourné, c'était
des phrases tendres que je lui adressais pour la douceur de certaines
expressions désolées, de tels "jamais plus"
si attendrissants pour ceux qui les emploient, si fastidieux pour
celle qui les lira, soit qu'elle les croie mensongers et traduise
"jamais plus" par "ce soir même, si vous
voulez bien de moi" ou qu'elle les croie vrais et lui annonçant
alors une de ces séparations définitives qui nous
sont si parfaitement égales dans la vie quand il s'agit
d'êtres dont nous ne sommes pas épris. Mais puisque
nous sommes incapables, tandis que nous aimons, d'agir en dignes
prédécesseurs de l'être prochain que nous
serons et qui n'aimera plus, comment pourrions-nous tout à
fait imaginer l'état d'esprit d'une femme à qui,
même si nous savions que nous lui sommes indifférents,
nous avons perpétuellement fait tenir dans nos rêveries,
pour nous bercer d'un beau songe ou nous consoler d'un gros chagrin,
les mêmes propos que si elle nous aimait ? Devant les pensées,
les actions d'une femme que nous aimons, nous sommes aussi désorientés
que le pouvaient être devant les phénomènes
de la nature, les premiers physiciens (avant que la science fût
constituée et eût mis un peu de lumière dans
l'inconnu), ou pis encore, comme un être pour l'esprit de
qui le principe de causalité existerait à peine,
un être qui ne serait pas capable d'établir un lien
entre un phénomène et un autre et devant qui le
spectacle du monde serait incertain comme un rêve. Certes
je m'efforçais de sortir de cette incohérence, de
trouver des causes. Je tâchais même d'être "objectif"
et pour cela de bien tenir compte de la disproportion qui existait
entre l'importance qu'avait pour moi Gilberte et celle non seulement
que j'avais pour elle, mais qu'elle-même avait pour les
autres êtres que moi, disproportion qui, si je l'eusse omise,
eût risqué de me faire prendre une simple amabilité
de mon amie pour un aveu passionné, une démarche
grotesque et avilissante de ma part, pour le simple et gracieux
mouvement qui vous dirige vers de beaux yeux. Mais je craignais
aussi de tomber dans l'excès contraire, où j'aurais
vu dans l'arrivée inexacte de Gilberte à un rendez-vous,
dans un mouvement de mauvaise humeur, une hostilité irrémédiable.
Je tâchais de trouver entre ces deux optiques également
déformantes celle qui me donnerait la vision juste des
choses ; les calculs qu'il me fallait faire pour cela me distrayaient
un peu de ma souffrance ; et soit par obéissance à
la réponse des nombres, soit que je leur eusse fait dire
ce que je désirais, je me décidai le lendemain à
aller chez les Swann, heureux, mais de la même façon
que ceux qui, s'étant tourmentés longtemps à
cause d'un voyage qu'ils ne voulaient pas faire, ne vont pas plus
loin que la gare, et rentrent chez eux défaire leur malle.
Et, comme, pendant qu'on hésite, la seule idée d'une
résolution possible (à moins d'avoir rendu cette
idée inerte en décidant qu'on ne prendra pas la
résolution) développe, comme une graine vivace,
les linéaments, tout le détail des émotions
qui naîtraient de l'acte exécuté, je me dis
que j'avais été bien absurde de me faire, en projetant
de ne plus voir Gilberte, autant de mal que si j'eusse dû
réaliser ce projet et que, puisque au contraire c'était
pour finir par retourner chez elle, j'aurais pu faire l'économie
de tant de velléités et d'acceptations douloureuses.
Mais cette reprise des relations d'amitié
ne dura que le temps d'aller jusque chez les Swann : non pas parce
que leur maître d'hôtel, lequel m'aimait beaucoup,
me dit que Gilberte était sortie (je sus en effet, dès
le soir même, que c'était vrai, par des gens qui
l'avaient rencontrée), mais à cause de la façon
dont il me le dit : "Monsieur, mademoiselle est sortie, je
peux affirmer à monsieur que je ne mens pas. Si monsieur
veut se renseigner, je peux faire venir la femme de chambre. Monsieur
pense bien que je ferais tout ce que je pourrais pour lui faire
plaisir et que, si mademoiselle était là, je mènerais
tout de suite monsieur auprès d'elle." Ces paroles,
de la sorte qui est la seule importante, involontaires, nous donnant
la radiographie au moins sommaire de la réalité
insoupçonnable que cacherait un discours étudié,
prouvaient que dans l'entourage de Gilberte on avait l'impression
que je lui étais importun ; aussi, à peine le maître
d'hôtel les eut-il prononcées, qu'elles engendrèrent
chez moi de la haine à laquelle je préférai
donner comme objet, au lieu de Gilberte, le maître d'hôtel
; il concentra sur lui tous les sentiments de colère que
j'avais pu avoir pour mon amie ; débarrassé d'eux
grâce à ces paroles, mon amour subsista seul ; mais
elles m'avaient montré en même temps que je devais
pendant quelque temps ne pas chercher à voir Gilberte.
Elle allait certainement m'écrire pour s'excuser. Malgré
cela, je ne retournerais pas tout de suite la voir, afin de lui
prouver que je pouvais vivre sans elle. D'ailleurs, une fois que
j'aurais reçu sa lettre, fréquenter Gilberte serait
une chose dont je pourrais plus aisément me priver pendant
quelque temps, parce que je serais sûr de la retrouver dès
que je le voudrais. Ce qu'il me fallait pour supporter moins tristement
l'absence volontaire, c'était sentir mon coeur débarrassé
de la terrible incertitude si nous n'étions pas brouillés
pour toujours, si elle n'était pas fiancée, partie,
enlevée. Les jours qui suivirent ressemblèrent à
ceux de cette ancienne semaine du jour de l'an que j'avais dû
passer sans Gilberte. Mais cette semaine-là finie, jadis,
d'une part mon amie reviendrait aux Champs-elysées, je
la reverrais comme auparavant, j'en étais sûr, et,
d'autre part, je savais avec non moins de certitude que tant que
dureraient les vacances du jour de l'an, ce n'était pas
la peine d'aller aux Champs-elysées. De sorte que, durant
cette triste semaine déjà lointaine, j'avais supporté
ma tristesse avec calme, parce qu'elle n'était mêlée
ni de crainte ni d'espérance.
Maintenant, au contraire, c'était
ce dernier sentiment qui, presque autant que la crainte, rendait
ma souffrance intolérable.
N'ayant pas eu de lettre de Gilberte
le soir même, j'avais fait la part de sa négligence,
de ses occupations, je ne doutais pas d'en trouver une d'elle
dans le courrier du matin. Il fut attendu par moi, chaque jour,
avec des palpitations de coeur auxquelles succédait un
état d'abattement quand je n'y avais trouvé que
des lettres de personnes qui n'étaient pas Gilberte, ou
bien rien, ce qui n'était pas pire, les preuves d'amitié
d'une autre me rendant plus cruelles celles de son indifférence.
Je me remettais à espérer pour le courrier de l'après-midi.
Même entre les heures des levées des lettres je n'osais
pas sortir, car elle eût pu faire porter la sienne. Puis
le moment finissait par arriver où, ni facteur ni valet
de pied des Swann ne pouvant plus venir, il fallait remettre au
lendemain matin l'espoir d'être rassuré, et ainsi,
parce que je croyais que ma souffrance ne durerait pas, j'étais
obligé pour ainsi dire de la renouveler sans cesse. Le
chagrin était peut-être le même, mais au lieu
de ne faire, comme autrefois, que prolonger uniformément
une émotion initiale, recommençait plusieurs fois
par jour en débutant par une émotion si fréquemment
renouvelée qu'elle finissait - elle, état tout physique,
si momentané - par se stabiliser, si bien que les troubles
causés par l'attente ayant à peine le temps de se
calmer avant qu'une nouvelle raison d'attendre survînt,
il n'y avait plus une seule minute par jour où je ne fusse
dans cette anxiété qu'il est pourtant si difficile
de supporter pendant une heure. Ainsi ma souffrance était
infiniment plus cruelle qu'au temps de cet ancien ier janvier,
parce que cette fois il y avait en moi, au lieu de l'acceptation
pure et simple de cette souffrance, l'espoir, à chaque
instant, de la voir cesser. A cette acceptation, je finis pourtant
par arriver : alors, je compris qu'elle devait être définitive
et je renonçai pour toujours à Gilberte, dans l'intérêt
même de mon amour, et parce que je souhaitais avant tout
qu'elle ne conservât pas de moi un souvenir dédaigneux.
Même, à partir de ce moment-là, et pour qu'elle
ne pût former la supposition d'une sorte de dépit
amoureux de ma part, quand dans la suite, elle me fixa des rendez-vous,
je les acceptais souvent et, au dernier moment, je lui écrivais
que je ne pouvais pas venir, mais en protestant que j'en étais
désolé, comme j'aurais fait avec quelqu'un que je
n'aurais pas désiré voir. Ces expressions de regret
qu'on réserve d'ordinaire aux indifférents, persuaderaient
mieux Gilberte de mon indifférence, me semblait-il, que
ne ferait le ton d'indifférence qu'on affecte seulement
envers celle qu'on aime. Quand, mieux qu'avec des paroles, par
des actions indéfiniment répétées,
je lui aurais prouvé que je n'avais pas de goût à
la voir, peut-être en retrouverait-elle pour moi. Hélas
! Ce serait vain : chercher, en ne la voyant plus, à ranimer
en elle ce goût de me voir, c'était la perdre pour
toujours ; d'abord, parce que quand il commencerait à renaître,
si je voulais qu'il durât, il ne faudrait pas y céder
tout de suite ; d'ailleurs, les heures les plus cruelles seraient
passées ; c'était en ce moment qu'elle m'était
indispensable et j'aurais voulu pouvoir l'avertir que bientôt
elle ne calmerait, en me revoyant, qu'une douleur tellement diminuée
qu'elle ne serait plus, comme elle l'eût été
encore en ce moment même, et pour y mettre fin, un motif
de capitulation, de se réconcilier et de se revoir. Et,
plus tard, quand je pourrais enfin avouer sans péril à
Gilberte, tant son goût pour moi aurait repris de force,
le mien pour elle, celui-ci n'aurait pu résister à
une si longue absence et n'existerait plus ; Gilberte me serait
devenue indifférente. Je le savais, mais je ne pouvais
pas le lui dire ; elle aurait cru que si je prétendais
que je cesserais de l'aimer en restant trop longtemps sans la
voir, c'était à seule fin qu'elle me dît de
revenir vite auprès d'elle. En attendant, ce qui me rendait
plus aisé de me condamner à cette séparation,
c'est que (afin qu'elle se rendît bien compte que, malgré
mes affirmations contraires, c'était ma volonté,
et non un empêchement, non mon état de santé,
qui me privaient de la voir) toutes les fois où je savais
d'avance que Gilberte ne serait pas chez ses parents, devait sortir
avec une amie et ne rentrerait pas dîner, j'allais voir
Mme Swann (laquelle était redevenue pour moi ce qu'elle
était au temps où je voyais si difficilement sa
fille et où, les jours où celle-ci ne venait pas
aux Champs-elysées, j'allais me promener avenue des Acacias).
De cette façon j'entendrais parler de Gilberte et j'étais
sûr qu'elle entendrait ensuite parler de moi et d'une façon
qui lui montrerait que je ne tenais pas à elle. Et je trouvais,
comme tous ceux qui souffrent, que ma triste situation aurait
pu être pire. Car, ayant libre entrée dans la demeure
où habitait Gilberte, je me disais toujours, bien que décidé
à ne pas user de cette faculté, que si jamais ma
douleur était trop vive, je pourrais la faire cesser. Je
n'étais malheureux qu'au jour le jour. Et c'est trop dire
encore. Combien de fois par heure (mais maintenant sans l'anxieuse
attente qui m'avait étreint les premières semaines
après notre brouille, avant d'être retourné
chez les Swann) ne me récitais-je pas la lettre que Gilberte
m'enverrait bien un jour, m'apporterait peut-être elle-même
! La constante vision de ce bonheur imaginaire m'aidait à
supporter la destruction du bonheur réel. Pour les femmes
qui ne nous aiment pas, comme pour les "Disparus", savoir
qu'on n'a plus rien à espérer n'empêche pas
de continuer à attendre. On vit aux aguets, aux écoutes
; des mères dont le fils est parti en mer pour une exploration
dangereuse se figurent à toute minute, et alors que la
certitude qu'il a péri est acquise depuis longtemps, qu'il
va entrer, miraculeusement sauvé, et bien portant. Et cette
attente, selon la force du souvenir et la résistance des
organes, ou bien leur permet de traverser les années au
bout desquelles elles supporteront que leur fils ne soit plus,
d'oublier peu à peu et de survivre - ou bien les fait mourir.
D'autre part, mon chagrin était un peu consolé par
l'idée qu'il profitait à mon amour. Chaque visite
que je faisais à Mme Swann sans voir Gilberte, m'était
cruelle, mais je sentais qu'elle améliorait d'autant l'idée
que Gilberte avait de moi.
D'ailleurs si je m'arrangeais toujours,
avant d'aller chez Mme Swann, à être certain de l'absence
de sa fille, cela tenait peut-être autant qu'à ma
résolution d'être brouillé avec elle, à
cet espoir de réconciliation qui se superposait à
ma volonté de renoncement (bien peu sont absolus, au moins
d'une façon continue, dans cette âme humaine dont
une des lois, fortifiée par les afflux inopinés
de souvenirs différents, est l'intermittence) et me masquait
ce qu'elle avait de trop cruel. Cet espoir, je savais bien ce
qu'il avait de chimérique. J'étais comme un pauvre
qui mêle moins de larmes à son pain sec s'il se dit
que tout à l'heure peut-être un étranger va
lui laisser toute sa fortune. Nous sommes tous obligés,
pour rendre la réalité supportable, d'entretenir
en nous quelques petites folies. Or mon espérance restait
plus intacte - tout en même temps que la séparation
s'effectuait mieux - si je ne rencontrais pas Gilberte. Si je
m'étais trouvé face à face avec elle chez
sa mère, nous aurions peut-être échangé
des paroles irréparables qui eussent rendu définitive
notre brouille, tué mon espérance et, d'autre part,
en créant une anxiété nouvelle, réveillé
mon amour et rendu plus difficile ma résignation.
Depuis bien longtemps et fort avant
ma brouille avec sa fille, Mme Swann m'avait dit : "C'est
très bien de venir voir Gilberte, mais j'aimerais aussi
que vous veniez quelquefois pour moi , pas à mon Choufleury,
où vous vous ennuieriez parce que j'ai trop de monde, mais
les autres jours, où vous me trouverez toujours un peu
tard." J'avais donc l'air, en allant la voir, de n'obéir
que longtemps après à un désir anciennement
exprimé par elle. Et très tard, déjà
dans la nuit, presque au moment où mes parents se mettaient
à table, je partais faire à Mme Swann une visite
pendant laquelle je savais que je ne verrais pas Gilberte et où
pourtant je ne penserais qu'à elle. Dans ce quartier, considéré
alors comme éloigné, d'un Paris plus sombre qu'aujourd'hui
et qui, même dans le centre, n'avait pas d'électricité
sur la voie publique et bien peu dans les maisons, les lampes
d'un salon situé au rez-de-chaussée ou à
un entresol très bas (tel qu'était celui de ses
appartements où recevait habituellement Mme Swann) suffisaient
à illuminer la rue et à faire lever les yeux au
passant qui rattachait à leur clarté, comme à
sa cause apparente et voilée, la présence devant
la porte de quelques coupés bien attelés. Le passant
croyait, et non sans un certain émoi, à une modification
survenue dans cette cause mystérieuse, quand il voyait
l'un de ces coupés se mettre en mouvement ; mais c'était
seulement un cocher qui, craignant que ses bêtes prissent
froid, leur faisait faire de temps à autre des allées
et venues d'autant plus impressionnantes que les roues caoutchoutées
donnaient au pas des chevaux un fond de silence sur lequel il
se détachait plus distinct et plus explicite.
Le "jardin d'hiver" que dans
ces années-là le passant apercevait d'ordinaire,quelle
que fût la rue, si l'appartement n'était pas à
un niveau trop élevé au-dessus du trottoir, ne se
voit plus que dans les héliogravures des livres d'étrennes
de P.-J. Stahl où, en contraste avec les rares ornements
floraux des salons Louis xvi d'aujourd'hui - une rose ou un iris
du Japon dans un vase de cristal à long col qui ne pourrait
pas contenir une fleur de plus -, il semble, à cause de
la profusion des plantes d'appartement qu'on avait alors et du
manque absolu de stylisation dans leur arrangement, avoir dû,
chez les maîtresses de maison, répondre plutôt
à quelque vivante et délicieuse passion pour la
botanique qu'à un froid souci de morte décoration.
Il faisait penser, en plus grand, dans les hôtels d'alors,
à ces serres minuscules et portatives posées au
matin du ier janvier sous la lampe allumée - les enfants
n'ayant pas eu la patience d'attendre qu'il fît jour - parmi
les autres cadeaux du jour de l'an, mais le plus beau d'entre
eux, consolant, avec les plantes qu'on va pouvoir cultiver, de
la nudité de l'hiver ; plus encore qu'à ces serres-là
elles-mêmes, ces jardins d'hiver ressemblaient à
celle qu'on voyait tout auprès d'elles, figurée
dans un beau livre, autre cadeau du jour de l'an, et qui, bien
qu'elle fût donnée non aux enfants, mais à
Mlle Lili, l'héroïne de l'ouvrage, les enchantait
à tel point que, devenus maintenant presque vieillards,
ils se demandent si dans ces années fortunées l'hiver
n'était pas la plus belle des saisons. Enfin, au fond de
ce jardin d'hiver, à travers les arborescences d'espèces
variées qui de la rue faisaient ressembler la fenêtre
éclairée au vitrage de ces serres d'enfants, dessinées
ou réelles, le passant, se hissant sur ses pointes, apercevait
généralement un homme en redingote, un gardénia
ou un oeillet à la boutonnière, debout devant une
femme assise, tous deux vagues, comme deux intailles dans une
topaze, au fond de l'atmosphère du salon ambrée
par le samovar - importation récente alors - de vapeurs
qui s'en échappent peut-être encore aujourd'hui,
mais qu'à cause de l'habitude personne ne voit plus. Mme
Swann tenait beaucoup à ce "thé" ; elle
croyait montrer de l'originalité et dégager du charme
en disant à un homme : "Vous me trouverez tous les
jours un peu tard, venez prendre le thé" de sorte
qu'elle accompagnait d'un sourire fin et doux ces mots prononcés
par elle avec un accent anglais momentané et desquels son
interlocuteur prenait bonne note en saluant d'un air grave, comme
s'ils avaient été quelque chose d'important et de
singulier qui commandât la déférence et exigeât
de l'attention. Il y avait une autre raison que celles données
plus haut et pour laquelle les fleurs n'avaient pas qu'un caractère
d'ornement dans le salon de Mme Swann, et cette raison-là
ne tenait pas à l'époque, mais en partie à
l'existence qu'avait menée jadis Odette. Une grande cocotte,
comme elle avait été, vit beaucoup pour ses amants,
c'est-à-dire chez elle, ce qui peut la conduire à
vivre pour elle. Les choses que chez une honnête femme on
voit et qui certes peuvent lui paraître, à elle aussi,
avoir de l'importance, sont celles, en tous cas, qui pour la cocotte
en ont le plus. Le point culminant de sa journée est celui
non pas où elle s'habille pour le monde, mais où
elle se déshabille pour un homme. Il lui faut être
aussi élégante en robe de chambre, en chemise de
nuit, qu'en toilette de ville. D'autres femmes montrent leurs
bijoux ; elle, elle vit dans l'intimité de ses perles.
Ce genre d'existence impose l'obligation, et finit par donner
le goût, d'un luxe secret, c'est-à-dire bien près
d'être désintéressé. Mme Swann l'étendait
aux fleurs. Il y avait toujours près de son fauteuil une
immense coupe de cristal remplie entièrement de violettes
de Parme ou de marguerites effeuillées dans l'eau, et qui
semblait témoigner aux yeux de l'arrivant de quelque occupation
préférée et interrompue, comme eût
été la tasse de thé que Mme Swann eût
bue seule, pour son plaisir ; d'une occupation plus intime même
et plus mystérieuse, si bien qu'on avait envie de s'excuser
en voyant les fleurs étalées là, comme on
l'eût fait de regarder le titre du volume encore ouvert
qui eût révélé la lecture récente,
donc peut-être la pensée actuelle d'Odette. Et plus
que le livre, les fleurs vivaient ; on était gêné,
si on entrait faire une visite à Mme Swann, de s'apercevoir
qu'elle n'était pas seule, ou, si on rentrait avec elle,
de ne pas trouver le salon vide, tant y tenaient une place énigmatique
et se rapportant à des heures de la vie de la maîtresse
de maison qu'on ne connaissait pas, ces fleurs qui n'avaient pas
été préparées pour les visiteurs d'Odette,
mais comme oubliées là par elle, avaient eu et auraient
encore avec elle des entretiens particuliers qu'on avait peur
de déranger et dont on essayait en vain de lire le secret,
en fixant des yeux la couleur délavée, liquide,
mauve et dissolue des violettes de Parme.
Dès la fin d'octobre Odette rentrait
le plus régulièrement qu'elle pouvait pour le thé,
qu'on appelait encore dans ce temps-là le five o'clock
tea, ayant entendu dire (et aimant à répéter)
que si Mme Verdurin s'était fait un salon c'était
parce qu'on était toujours sûr de pouvoir la rencontrer
chez elle à la même heure. Elle s'imaginait elle-même
en avoir un, du même genre, mais plus libre, senza rigore,
aimait-elle à dire. Elle se voyait ainsi comme une espèce
de Lespinasse et croyait avoir fondé un salon rival en
enlevant à la du Deffand du petit groupe ses hommes les
plus agréables, en particulier Swann qui l'avait suivie
dans sa sécession et sa retraite, selon une version qu'on
comprend qu'elle eût réussi à accréditer
auprès de nouveaux venus, ignorants du passé, mais
non auprès d'elle-même. Mais certains rôles
favoris sont par nous joués tant de fois devant le monde,
et repassés en nous-mêmes, que nous nous référons
plus aisément à leur témoignage fictif qu'à
celui d'une réalité presque complètement
oubliée. Les jours où Mme Swann n'était pas
sortie du tout, on la trouvait dans une robe de chambre de crêpe
de Chine, blanche comme une première neige, parfois aussi
dans un de ces longs tuyautages de mousseline de soie, qui ne
semblent qu'une jonchée de pétales roses ou blancs
et qu'on trouverait aujourd'hui peu appropriés à
l'hiver, et bien à tort. Car ces étoffes légères
et ces couleurs tendres donnaient à la femme - dans la
grande chaleur des salons d'alors, fermés de portières,
et desquels ce que les romanciers mondains de l'époque
trouvaient à dire de plus élégant, c'est
qu'ils étaient "douillettement capitonnés"
- le même air frileux qu'aux roses qui pouvaient y rester
à côté d'elle, malgré l'hiver, dans
l'incarnat de leur nudité, comme au printemps. A cause
de cet étouffement des sons par les tapis et de sa retraite
dans des enfoncements, la maîtresse de la maison, n'étant
pas avertie de votre entrée comme aujourd'hui, continuait
à lire pendant que vous étiez déjà
presque devant elle, ce qui ajoutait encore à cette impression
de romanesque, à ce charme d'une sorte de secret surpris,
que nous retrouvons aujourd'hui dans le souvenir de ces robes
déjà démodées alors, que Mme Swann
était peut-être la seule à ne pas avoir encore
abandonnées et qui nous donnent l'idée que la femme
qui les portait devait être une héroïne de roman
parce que nous, pour la plupart, ne les avons guère vues
que dans certains romans d'Henry Gréville. Odette avait
maintenant, dans son salon, au commencement de l'hiver, des chrysanthèmes
énormes et d'une variété de couleurs comme
Swann jadis n'eût pu en voir chez elle. Mon admiration pour
eux - quand j'allais faire à Mme Swann une de ces tristes
visites où, de par mon chagrin, je lui retrouvais toute
sa mystérieuse poésie de mère de cette Gilberte
à qui elle dirait le lendemain : "Ton ami m'a fait
une visite" - venait sans doute de ce que, rose-pâles
comme la soie Louis xv de ses fauteuils, blancs de neige comme
sa robe de chambre en crêpe de Chine, ou d'un rouge métallique
comme son samovar, ils superposaient à celle du salon une
décoration supplémentaire, d'un coloris aussi riche,
aussi raffiné, mais vivante et qui ne durerait que quelques
jours. Mais j'étais touché par ce que ces chrysanthèmes
avaient moins d'éphémère que de relativement
durable par rapport à ces tons, aussi roses ou aussi cuivrés,
que le soleil couché exalte si somptueusement dans la brume
des fins d'après-midi de novembre et qu'après les
avoir aperçus avant que j'entrasse chez Mme Swann, s'éteignant
dans le ciel, je retrouvais prolongés, transposés
dans la palette enflammée des fleurs. Comme des feux arrachés
par un grand coloriste à l'instabilité de l'atmosphère
et du soleil, afin qu'ils vinssent orner une demeure humaine,
ils m'invitaient, ces chrysanthèmes, et malgré toute
ma tristesse, à goûter avidement pendant cette heure
du thé les plaisirs si courts de novembre dont ils faisaient
flamboyer près de moi la splendeur intime et mystérieuse.
Hélas, ce n'était pas dans les conversations que
j'entendais que je pouvais l'atteindre ; elles lui ressemblaient
bien peu. Même avec Mme Cottard, et quoique l'heure fût
avancée, Mme Swann se faisait caressante pour dire : "Mais
non, il n'est pas tard, ne regardez pas la pendule, ce n'est pas
l'heure, elle ne va pas ; qu'est-ce que vous pouvez avoir de si
pressé à faire ?" Et elle offrait une tartelette
de plus à la femme du professeur qui gardait son porte-cartes
à la main.
- On ne peut pas s'en aller de cette
maison, disait Mme Bontemps à Mme Swann, tandis que Mme
Cottard, dans sa surprise d'entendre exprimer sa propre impression,
s'écriait : "C'est ce que je me dis toujours, avec
ma petite jugeotte, dans mon for intérieur !", Approuvée
par des messieurs du jockey qui s'étaient confondus en
saluts, et comme comblés par tant d'honneur, quand Mme
Swann les avait présentés à cette petite
bourgeoise peu aimable, qui restait devant les brillants amis
d'Odette sur la réserve, sinon sur ce qu'elle appelait
la "défensive", car elle employait toujours un
langage noble pour les choses les plus simples. "On ne le
dirait pas, voilà trois mercredis que vous me faites faux
bond", disait Mme Swann à Mme Cottard. "C'est
vrai, Odette, il y a des siècles, des éternités
que je ne vous ai vue. Vous voyez que je plaide coupable, mais
il faut vous dire, ajoutait-elle d'un air pudibond et vague (car,
quoique femme de médecin, elle n'aurait pas osé
parler sans périphrases de rhumatisme ou de coliques néphrétiques),
que j'ai eu bien des petites misères. Chacun a les siennes.
Et puis j'ai eu une crise dans ma domesticité mâle.
Sans être plus qu'une autre très imbue de mon autorité,
j'ai dû, pour faire un exemple, renvoyer mon Vatel qui,
je crois, cherchait d'ailleurs une place plus lucrative. Mais
son départ a failli entraîner la démission
de tout le ministère. Ma femme de chambre ne voulait pas
rester non plus, il y a eu des scènes homériques.
Malgré tout, j'ai tenu ferme le gouvernail, et c'est une
véritable leçon de choses qui n'aura pas été
perdue pour moi. Je vous ennuie avec ces histoires de serviteurs,
mais vous savez comme moi quel tracas c'est d'être obligée
de procéder à des remaniements dans son personnel.
Et nous ne verrons pas votre délicieuse fille ? Demandait-elle.
- Non, ma délicieuse fille dîne chez une amie",
répondait Mme Swann, et elle ajoutait en se tournant vers
moi : "Je crois qu'elle vous a écrit pour que vous
veniez la voir demain. Et vos babys ?" Demandait-elle à
la femme du professeur. Je respirais largement. Ces mots de Mme
Swann, qui me prouvaient que je pourrais voir Gilberte quand je
voudrais, me faisaient justement le bien que j'étais venu
chercher et qui me rendait à cette époque-là
les visites à Mme Swann si nécessaires. "Non,
je lui écrirai un mot ce soir. Du reste, Gilberte et moi
nous ne pouvons plus nous voir", ajoutais-je, ayant l'air
d'attribuer notre séparation à une cause mystérieuse,
ce qui me donnait encore une illusion d'amour, entretenue aussi
par la manière tendre dont je parlais de Gilberte et dont
elle parlait de moi. "Vous savez qu'elle vous aime infiniment,
me disait Mme Swann. Vraiment vous ne voulez pas demain ?"
Tout d'un coup une allégresse me soulevait, je venais de
me dire : "Mais après tout pourquoi pas, puisque c'est
sa mère elle-même qui me le propose ?" Mais
aussitôt je retombais dans ma tristesse. Je craignais qu'en
me voyant Gilberte pensât que mon indifférence de
ces derniers temps avait été simulée et j'aimais
mieux prolonger la séparation. Pendant ces apartés,
Mme Bontemps se plaignait de l'ennui que lui causaient les femmes
des hommes politiques, car elle affectait de trouver tout le monde
assommant et ridicule, et d'être désolée de
la position de son mari : - alors vous pouvez comme ça
recevoir cinquante femmes de médecins de suite, disait-elle
à Mme Cottard qui, elle, au contraire, était pleine
de bienveillance pour chacun et de respect pour toutes les obligations.
Ah, vous avez de la vertu ! Moi, au ministère, n'est-ce
pas, je suis obligée, naturellement. Hé bien ! C'est
plus fort que moi, vous savez, ces femmes de fonctionnaires, je
ne peux pas m'empêcher de leur tirer la langue. Et ma nièce
Albertine est comme moi. Vous ne savez pas ce qu'elle est effrontée,
cette petite. La semaine dernière, il y avait à
mon jour la femme du sous-secrétaire d'etat aux finances
qui disait qu'elle ne s'y connaissait pas en cuisine. "Mais,
madame, lui a répondu ma nièce avec son plus gracieux
sourire, vous devriez pourtant savoir ce que c'est, puisque votre
père était marmiton." - Oh ! J'aime beaucoup
cette histoire, je trouve cela exquis, disait Mme Swann. Mais
au moins pour les jours de consultation du docteur vous devriez
avoir un petit home, avec vos fleurs, vos livres, les choses que
vous aimez, conseillait-elle à Mme Cottard.
- Comme ça , v'lan dans la figure,
v'lan, elle ne lui a pas envoyé dire. Et elle ne m'avait
prévenue de rien, cette petite masque, elle est rusée
comme un singe. Vous avez de la chance de pouvoir vous retenir
; j'envie les gens qui savent déguiser leur pensée.
- Mais je n'en ai pas besoin, madame
: je ne suis pas si difficile, répondait avec douceur Mme
Cottard. D'abord, je n'y ai pas les mêmes droits que vous,
ajoutait-elle d'une voix un peu plus forte, qu'elle prenait, afin
de les souligner, chaque fois qu'elle glissait dans la conversation
quelqu'une de ces amabilités délicates, de ces ingénieuses
flatteries qui faisaient l'admiration et aidaient à la
carrière de son mari. Et puis, je fais avec plaisir tout
ce qui peut être utile au professeur.
- Mais, madame, il faut pouvoir. Probablement
vous n'êtes pas nerveuse. Moi, quand je vois la femme du
ministre de la guerre faire des grimaces, immédiatement
je me mets à l'imiter. C'est terrible d'avoir un tempérament
comme ça.
- Ah ! Oui, dit Mme Cottard, j'ai entendu
dire qu'elle avait des tics ; mon mari connaît aussi quelqu'un
de très haut placé, et naturellement, quand ces
messieurs causent entre eux...
- Mais tenez, madame, c'est encore comme
le chef du protocole qui est bossu, c'est réglé,
il n'est pas depuis cinq minutes chez moi que je vais toucher
sa bosse. Mon mari dit que je le ferai révoquer. Eh bien
! Zut pour le ministère ! Oui, zut pour le ministère
! Je voulais faire mettre ça comme devise sur mon papier
à lettres. Je suis sûre que je vous scandalise, parce
que vous êtes bonne, moi j'avoue que rien ne m'amuse comme
les petites méchancetés. Sans cela la vie serait
bien monotone.
Et elle continuait à parler tout
le temps du ministère comme si ç'avait été
l'Olympe. Pour changer la conversation, Mme Swann se tournant
vers Mme Cottard : - mais vous me semblez bien belle ? Redfern
fecit ? - Non, vous savez que je suis une fervente de Raudnitz.
Du reste c'est un retapage.
- Eh bien ! Cela a un chic !
- Combien croyez-vous ?... Non, changez
le premier chiffre.
- Comment, mais c'est pour rien, c'est
donné. On m'avait dit trois fois autant.
- Voilà comme on écrit
l'histoire, concluait la femme du docteur. Et, montrant à
Mme Swann un tour de cou dont celle-ci lui avait fait présent
: - regardez, Odette. Vous reconnaissez ?
Dans l'entre-bâillement d'une
tenture une tête se montrait, cérémonieusement
déférente, feignant par plaisanterie la peur de
déranger : c'était Swann. "Odette, le prince
d'Agrigente qui est avec moi dans mon cabinet demande s'il pourrait
venir vous présenter ses hommages. Que dois-je aller lui
répondre ? - Mais que je serai enchantée",
disait Odette avec satisfaction, sans se départir d'un
calme qui lui était d'autant plus facile qu'elle avait
toujours, même comme cocotte, reçu des hommes élégants.
Swann partait transmettre l'autorisation et, accompagné
du prince, il revenait auprès de sa femme, à moins
que dans l'intervalle ne fût entrée Mme Verdurin.
Quand il avait épousé
Odette il lui avait demandé de ne plus fréquenter
le petit clan (il avait pour cela bien des raisons et, s'il n'en
avait pas eu, l'eût fait tout de même par obéissance
à une loi d'ingratitude qui ne souffre pas d'exception
et qui fait ressortir l'imprévoyance de tous les entremetteurs
ou leur désintéressement). Il avait seulement permis
qu'Odette échangeât avec Mme Verdurin deux visites
par an, ce qui semblait encore excessif à certains fidèles
indignés de l'injure faite à la patronne qui avait
pendant tant d'années traité Odette et même
Swann comme les enfants chéris de la maison. Car s'il contenait
des faux frères qui lâchaient certains soirs pour
se rendre sans le dire à une invitation d'Odette, prêts,
dans le cas où ils seraient découverts, à
s'excuser sur la curiosité de rencontrer Bergotte (quoique
la patronne prétendît qu'il ne fréquentait
pas chez les Swann, était dépourvu de talent, et
malgré cela elle cherchait, suivant une expression qui
lui était chère, à l'attirer), le petit groupe
avait aussi ses "ultras". Et ceux-ci, ignorants des
convenances particulières qui détournent souvent
les gens de l'attitude extrême qu'on aimerait à leur
voir prendre pour ennuyer quelqu'un, auraient souhaité
et n'avaient pas obtenu que Mme Verdurin cessât toutes relations
avec Odette et lui ôtât ainsi la satisfaction de dire
en riant : "Nous allons très rarement chez la patronne
depuis le schisme. C'était encore possible quand mon mari
était garçon, mais pour un ménage ce n'est
pas toujours très facile... Monsieur Swann, pour vous dire
la vérité, n'avale pas la mère Verdurin et
il n'apprécierait pas beaucoup que j'en fasse ma fréquentation
habituelle. Et moi, fidèle épouse..." Swann
y accompagnait sa femme en soirée, mais évitait
d'être là quand Mme Verdurin venait chez Odette en
visite. Aussi, si la patronne était dans le salon, le prince
d'Agrigente entrait seul. Seul aussi d'ailleurs il était
présenté par Odette, qui préférait
que Mme Verdurin n'entendît pas de noms obscurs et, voyant
plus d'un visage inconnu d'elle, pût se croire au milieu
de notabilités aristocratiques, calcul qui réussissait
si bien que, le soir, Mme Verdurin disait avec dégoût
à son mari : "Charmant milieu ! Il y avait toute la
fleur de la réaction !" Odette vivait à l'égard
de Mme Verdurin dans une illusion inverse. Non que ce salon eût
même seulement commencé alors de devenir ce que nous
le verrons être un jour. Mme Verdurin n'en était
même pas encore à la période d'incubation
où on suspend les grandes fêtes dans lesquelles les
rares éléments brillants récemment acquis
seraient noyés dans trop de tourbe et où on préfère
attendre que le pouvoir générateur des dix justes
qu'on a réussi à attirer en ait produit septante
fois dix. Comme Odette n'allait pas tarder à le faire,
Mme Verdurin se proposait bien le "monde" comme objectif,
mais ses zones d'attaque étaient encore si limitées
et d'ailleurs si éloignées de celles par où
Odette avait quelque chance d'arriver à un résultat
identique, à percer, que celle-ci vivait dans la plus complète
ignorance des plans stratégiques qu'élaborait la
patronne. Et c'était de la meilleure foi du monde que,
quand on parlait à Odette de Mme Verdurin comme d'une snob,
Odette se mettait à rire et disait : "C'est tout le
contraire. D'abord elle n'en a pas les éléments,
elle ne connaît personne. Ensuite il faut lui rendre cette
justice que cela lui plaît ainsi. Non, ce qu'elle aime ce
sont ses mercredis, les causeurs agréables." Et secrètement
elle enviait à Mme Verdurin (bien qu'elle ne désespérât
pas d'avoir elle-même à une si grande école
fini par les apprendre) ces arts auxquels la patronne attachait
une telle importance bien qu'ils ne fassent que nuancer l'inexistant,
sculpter le vide, et soient à proprement parler les arts
du néant : l'art (pour une maîtresse de maison) de
savoir "Réunir", de s'entendre à "grouper",
de "mettre en valeur", de "s'effacer", de
servir de "trait d'union".
En tous cas les amies de Mme Swann étaient
impressionnées de voir chez elle une femme qu'on ne se
représentait habituellement que dans son propre salon,
entourée d'un cadre inséparable d'invités,
de tout un petit groupe qu'on s'émerveillait de voir ainsi,
évoqué, résumé, resserré, dans
un seul fauteuil, sous les espèces de la patronne devenue
visiteuse dans l'emmitouflement de son manteau fourré de
grèbe, aussi duveteux que les blanches fourrures qui tapissaient
ce salon au sein duquel Mme Verdurin était elle-même
un salon. Les femmes les plus timides voulaient se retirer par
discrétion et employant le pluriel, comme quand on veut
faire comprendre aux autres qu'il est plus sage de ne pas trop
fatiguer une convalescente qui se lève pour la première
fois, disaient : "Odette, nous allons vous laisser."
On enviait Mme Cottard que la patronne appelait par son prénom.
"Est-ce que je vous enlève ?" Lui disait Mme
Verdurin qui ne pouvait supporter la pensée qu'une fidèle
allait rester là au lieu de la suivre. "Mais madame
est assez aimable pour me ramener, répondait Mme Cottard,
ne voulant pas avoir l'air d'oublier, en faveur d'une personne
plus célèbre, qu'elle avait accepté l'offre
que Mme Bontemps lui avait faite de la ramener dans sa voiture
à cocarde. J'avoue que je suis particulièrement
reconnaissante aux amies qui veulent bien me prendre avec elles
dans leur véhicule. C'est une véritable aubaine
pour moi qui n'ai pas d'automédon. - D'autant plus, répondait
la patronne (n'osant trop rien dire, car elle connaissait un peu
Mme Bontemps et venait de l'inviter à ses mercredis), que
chez Mme De Crécy vous n'êtes pas près de
chez vous. Oh ! Mon dieu, je n'arriverai jamais à dire
madame Swann." C'était une plaisanterie dans le petit
clan, pour des gens qui n'avaient pas beaucoup d'esprit, de faire
semblant de ne pas pouvoir s'habituer à dire Mme Swann
: "J'avais tellement l'habitude de dire madame de Crécy,
j'ai encore failli de me tromper." Seule, Mme Verdurin, quand
elle parlait à Odette, ne faisait pas que faillir et se
trompait exprès. "Cela ne vous fait pas peur, Odette,
d'habiter ce quartier perdu ? Il me semble que je ne serais qu'à
moitié tranquille le soir pour rentrer. Et puis c'est si
humide. Ça ne doit rien valoir pour l'eczéma de
votre mari. Vous n'avez pas de rats au moins ? - Mais non ! Quelle
horreur ! - Tant mieux, on m'avait dit cela. Je suis bien aise
de savoir que ce n'est pas vrai, parce que j'en ai une peur épouvantable
et que je ne serais pas revenue chez vous. Au revoir, ma bonne
chérie, à bientôt, vous savez comme je suis
heureuse de vous voir. Vous ne savez pas arranger les chrysanthèmes,
disait-elle en s'en allant, tandis que Mme Swann se levait pour
la reconduire. Ce sont des fleurs japonaises, il faut les disposer
comme font les japonais. - Je ne suis pas de l'avis de madame
Verdurin, bien qu'en toutes choses elle soit pour moi la loi et
les prophètes. Il n'y a que vous, Odette, pour trouver
des chrysanthèmes si belles, ou plutôt si beaux puisqu'il
paraît que c'est ainsi qu'on dit maintenant, déclarait
Mme Cottard, quand la patronne avait refermé la porte.
-
Chère madame Verdurin n'est pas
toujours très bienveillante pour les fleurs des autres,
répondait doucement Mme Swann. - Qui cultivez-vous, Odette
? Demandait Mme Cottard, pour ne pas laisser se prolonger les
critiques à l'adresse de la patronne... Lemaître
? J'avoue que devant chez Lemaître, il y avait l'autre jour
un grand arbuste rose qui m'a fait faire une folie." Mais
par pudeur elle se refusa à donner des renseignements plus
précis sur le prix de l'arbuste et dit seulement que le
professeur "qui n'avait pourtant pas la tête près
du bonnet" avait tiré flamberge au vent et lui avait
dit qu'elle ne savait pas la valeur de l'argent. "Non, non,
je n'ai de fleuriste attitré que Debac. - Moi aussi, disait
Mme Cottard, mais je confesse que je lui fais des infidélités
avec Lachaume. - Ah ! Vous le trompez avec Lachaume, je le lui
dirai, répondait Odette qui s'efforçait d'avoir
de l'esprit et de conduire la conversation chez elle, où
elle se sentait plus à l'aise que dans le petit clan. Du
reste Lachaume devient vraiment trop cher ; ses prix sont excessifs,
savez-vous, ses prix je les trouve inconvenants !" Ajoutait-elle
en riant.
Cependant Mme Bontemps, qui avait dit
cent fois qu'elle ne voulait pas aller chez les Verdurin, ravie
d'être invitée aux mercredis, était en train
de calculer comment elle pourrait s'y rendre le plus de fois possible.
Elle ignorait que Mme Verdurin souhaitait qu'on n'en manquât
aucun ; d'autre part, elle était de ces personnes peu recherchées,
qui quand elles sont conviées à des "séries"
par une maîtresse de maison, ne vont pas chez elle, comme
ceux qui savent faire toujours plaisir, quand ils ont un moment
et le désir de sortir ; elles, au contraire, se privent
par exemple de la première soirée et de la troisième,
s'imaginant que leur absence sera remarquée, et se réservent
pour la deuxième et la quatrième ; à moins
que leurs informations ne leur ayant appris que la troisième
sera particulièrement brillante, elles ne suivent un ordre
inverse, alléguant que "malheureusement la dernière
fois elles n'étaient pas libres". Telle, Mme Bontemps
supputait combien il pouvait y avoir encore de mercredis avant
pâques et de quelle façon elle arriverait à
en avoir un de plus, sans pourtant paraître s'imposer. Elle
comptait sur Mme Cottard, avec laquelle elle allait revenir, pour
lui donner quelques indications. "Oh ! Madame Bontemps, je
vois que vous vous levez, c'est très mal de donner ainsi
le signal de la fuite. Vous me devez une compensation pour n'être
pas venue jeudi dernier... Allons, rasseyez-vous un moment. Vous
ne ferez tout de même plus d'autre visite avant le dîner.
Vraiment, vous ne vous laissez pas tenter ? Ajoutait Mme Swann
et tout en tendant une assiette de gâteaux : vous savez
que ce n'est pas mauvais du tout, ces petites saletés-là.
Ça ne paye pas de mine, mais goûtez-en, vous m'en
direz des nouvelles. - Au contraire, ça a l'air délicieux,
répondait Mme Cottard ; chez vous, Odette, on n'est jamais
à court de victuailles. Je n'ai pas besoin de vous demander
la marque de fabrique, je sais que vous faites tout venir de chez
Rebattet. Je dois dire que je suis plus éclectique. Pour
les petits fours, pour toutes les friandises, je m'adresse souvent
à Bourbonneux. Mais je reconnais qu'ils ne savent pas ce
que c'est qu'une glace. Rebattet, pour tout ce qui est glace,
bavaroise ou sorbet, c'est le grand art. Comme dirait mon mari,
c'est le nec plus ultra . - Mais ceci est tout simplement fait
ici. Vraiment non ? - Je ne pourrai pas dîner, répondait
Mme Bontemps, mais je me rassieds un instant ; vous savez, moi,
j'adore causer avec une femme intelligente comme vous. - Vous
allez me trouver indiscrète, Odette, mais j'aimerais savoir
comment vous jugez le chapeau qu'avait Mme Trombert. Je sais bien
que la mode est aux grands chapeaux. Tout de même n'y a-t-il
pas un peu d'exagération ? Et à côté
de celui avec lequel elle est venue l'autre jour chez moi, celui
qu'elle portait tantôt était microscopique. - Mais
non, je ne suis pas intelligente, disait Odette, pensant que cela
faisait bien. Je suis au fond une gobeuse, qui croit tout ce qu'on
lui dit, qui se fait du chagrin pour un rien." Et elle insinuait
qu'elle avait, au commencement, beaucoup souffert d'avoir épousé
un homme comme Swann qui avait une vie de son côté
et qui la trompait. Cependant le prince d'Agrigente, ayant entendu
les mots "je ne suis pas intelligente", trouvait de
son devoir de protester, mais il n'avait pas d'esprit de repartie.
"Taratata, s'écriait Mme Bontemps, vous, pas intelligente
! - En effet je me disais : "Qu'est-ce que j'entends ?"
Disait le prince en saisissant cette perche. Il faut que mes oreilles
m'aient trompé. - Mais non, je vous assure, disait Odette,
je suis au fond une petite bourgeoise très choquable, pleine
de préjugés, vivant dans son trou, surtout très
ignorante." Et pour demander des nouvelles du baron de Charlus
: "Avez-vous vu cher baronet ? Lui disait-elle. - Vous ignorante,
s'écriait Mme Bontemps ! Hé bien alors, qu'est-ce
que vous diriez du monde officiel, toutes ces femmes d'excellences,
qui ne savent parler que de chiffons !... Tenez, madame, pas plus
tard qu'il y a huit jours je mets sur Lohengrin la ministresse
de l'instruction publique. Elle me répond : "Lohengrin
? Ah ! Oui, la dernière revue des folies-bergère,
il paraît que c'est tordant." Hé bien, madame,
qu'est-ce que vous voulez, quand on entend des choses comme ça,
ça vous fait bouillir. J'avais envie de la gifler. Parce
que j'ai mon petit caractère, vous savez. Voyons, monsieur,
disait-elle en se tournant vers moi, est-ce que je n'ai pas raison
? - Écoutez, disait Mme Cottard, on est excusable de répondre
un peu de travers quand on est interrogée ainsi de but
en blanc, sans être prévenue. J'en sais quelque chose,
car Mme Verdurin a l'habitude de nous mettre ainsi le couteau
sur la gorge. - À propos de Mme Verdurin, demandait Mme
Bontemps à Mme Cottard, savez-vous qui il y aura mercredi
chez elle ?... Ah ! Je me rappelle maintenant que nous avons accepté
une invitation pour mercredi prochain. Vous ne voulez pas dîner
de mercredi en huit avec nous ? Nous irions ensemble chez Madame
Verdurin. Cela m'intimide d'entrer seule, je ne sais pas pourquoi
cette grande femme m'a toujours fait peur. - Je vais vous le dire,
répondait Mme Cottard, ce qui vous effraye chez Mme Verdurin,
c'est son organe. Que voulez-vous ? Tout le monde n'a pas un aussi
joli organe que Madame Swann. Mais le temps de prendre langue,
comme dit la patronne, et la glace sera bientôt rompue.
Car dans le fond elle est très accueillante. Mais je comprends
très bien votre sensation, ce n'est jamais agréable
de se trouver la première fois en pays perdu. - Vous pourriez
aussi dîner avec nous, disait Mme Bontemps à Mme
Swann. Après dîner on irait tous ensemble en Verdurin,
faire Verdurin ; et, même si ce devait avoir pour effet
que la patronne me fasse les gros yeux et ne m'invite plus, une
fois chez elle nous resterons toutes les trois à causer
entre nous, je sens que c'est ce qui m'amusera le plus."
Mais cette affirmation ne devait pas être très véridique,
car Mme Bontemps demandait : "Qui pensez-vous qu'il y aura
de mercredi en huit ? Qu'est-ce qui se passera ? Il n'y aura pas
trop de monde, au moins ? - Moi, je n'irai certainement pas, disait
Odette. Nous ne ferons qu'une petite apparition au mercredi final.
Si cela vous est égal d'attendre jusque-là..."
Mais Mme Bontemps ne semblait pas séduite par cette proposition
d'ajournement.
Bien que les mérites spirituels
d'un salon et son élégance soient généralement
en rapports inverses plutôt que directs, il faut croire,
puisque Swann trouvait Mme Bontemps agréable, que toute
déchéance acceptée a pour conséquence
de rendre les gens moins difficiles sur ceux avec qui ils sont
résignés à se plaire, moins difficiles sur
leur esprit comme sur le reste. Et si cela est vrai, les hommes
doivent, comme les peuples, voir leur culture et même leur
langage disparaître avec leur indépendance. Un des
effets de cette indulgence est d'aggraver la tendance qu'à
partir d'un certain âge on a à trouver agréables
les paroles qui sont un hommage à notre propre tour d'esprit,
à nos penchants, un encouragement à nous y livrer
; cet âge-là est celui où un grand artiste
préfère à la société de génies
originaux celle d'élèves qui n'ont en commun avec
lui que la lettre de sa doctrine et par qui il est encensé,
écouté ; où un homme ou une femme remarquables
qui vivent pour un amour trouveront la plus intelligente dans
une réunion la personne peut-être inférieure,
mais dont une phrase aura montré qu'elle sait comprendre
et approuver ce qu'est une existence vouée à la
galanterie, et aura ainsi chatouillé agréablement
la tendance voluptueuse de l'amant ou de la maîtresse ;
c'était l'âge aussi où Swann, en tant qu'il
était devenu le mari d'Odette, se plaisait à entendre
dire à Mme Bontemps que c'est ridicule de ne recevoir que
des duchesses (concluant de là, au contraire de ce qu'il
eût fait jadis chez les Verdurin, que c'était une
bonne femme, très spirituelle et qui n'était pas
snob) et à lui raconter des histoires qui la faisaient
"tordre", parce qu'elle ne les connaissait pas et que
d'ailleurs elle "saisissait" vite, aimant à flatter
et à s'amuser.
- Alors le docteur ne raffole pas, comme
vous, des fleurs ? Demandait Mme Swann à Mme Cottard.
- Oh ! Vous savez que mon mari est un
sage ; il est modéré en toutes choses. Si, pourtant,
il a une passion." L'oeil brillant de malveillance, de joie
et de curiosité : "Laquelle, Madame ?" Demandait
Mme Bontemps. Avec simplicité, Mme Cottard répondait
: "La lecture. - Oh ! C'est une passion de tout repos chez
un mari ! S'écriait Mme Bontemps, en étouffant un
rire satanique. - Quand le docteur est dans un livre, vous savez
! - Hé bien, madame, cela ne doit pas vous effrayer beaucoup...
- Mais si !... Pour sa vue. Je vais aller le retrouver, Odette,
et je reviendrai au premier jour frapper à votre porte.
À propos de vue, vous a-t-on dit que l'hôtel particulier
que vient d'acheter madame Verdurin sera éclairé
à l'électricité ? Je ne le tiens pas de ma
petite police particulière, mais d'une autre source : c'est
l'électricien lui-même, Mildé, qui me l'a
dit. Vous voyez que je cite mes auteurs !
Jusqu'aux chambres qui auront leurs
lampes électriques avec un abat-jour qui tamisera la lumière.
C'est évidemment un luxe charmant.
D'ailleurs nos contemporaines veulent
absolument du nouveau, n'en fût-il plus au monde. Il y a
la belle-soeur d'une de mes amies qui a le téléphone
posé chez elle ! Elle peut faire une commande à
un fournisseur sans sortir de son appartement ! J'avoue que j'ai
platement intrigué pour avoir la permission de venir un
jour parler devant l'appareil. Cela me tente beaucoup, mais plutôt
chez une amie que chez moi. Il me semble que je n'aimerais pas
avoir le téléphone à domicile. Le premier
amusement passé, cela doit être vrai casse-tête.
Allons, Odette, je me sauve, ne retenez plus madame Bontemps puisqu'elle
se charge de moi, il faut absolument que je m'arrache, vous me
faites faire du joli, je vais être rentrée après
mon mari !" Et moi aussi, il fallait que je rentrasse, avant
d'avoir goûté à ces plaisirs de l'hiver, desquels
les chrysanthèmes m'avaient semblé être l'enveloppe
éclatante. Ces plaisirs n'étaient pas venus et cependant
Mme Swann n'avait pas l'air d'attendre encore quelque chose. Elle
laissait les domestiques emporter le thé comme elle aurait
annoncé : "On ferme !" Et elle finissait par
me dire : "Alors, vraiment, vous partez ? Hé bien,
good bye ! " Je sentais que j'aurais pu rester sans rencontrer
ces plaisirs inconnus, et que ma tristesse n'était pas
seule à m'avoir privé d'eux. Ne se trouvaient-ils
donc pas situés sur cette route battue des heures, qui
mènent toujours si vite à l'instant du départ,
mais plutôt sur quelque chemin de traverse inconnu de moi
et par où il eût fallu bifurquer ? Du moins le but
de ma visite était atteint, Gilberte saurait que j'étais
venu chez ses parents quand elle n'était pas là,
et que j'y avais, comme n'avait cessé de le répéter
Mme Cottard, "fait d'emblée, de prime abord, la conquête
de Mme Verdurin". ("Il faut, ajoutait la femme du docteur,
qui ne l'avait jamais vue faire "autant de frais", que
vous ayez ensemble des atomes crochus.") Elle saurait que
j'avais parlé d'elle comme je devais le faire, avec tendresse,
mais que je n'avais pas cette incapacité de vivre sans
que nous nous vissions que je croyais à la base de l'ennui
qu'elle avait éprouvé ces derniers temps auprès
de moi. J'avais dit à Mme Swann que je ne pouvais plus
me trouver avec Gilberte. Je l'avais dit, comme si j'avais décidé
pour toujours de ne plus la voir. Et la lettre que j'allais envoyer
à Gilberte serait conçue dans le même sens.
Seulement, à moi-même, pour me donner courage, je
ne me proposais qu'un suprême et court effort de peu de
jours. Je me disais : "C'est le dernier rendez-vous d'elle
que je refuse, j'accepterai le prochain." Pour me rendre
la séparation moins difficile à réaliser,
je ne me la présentais pas comme définitive. Mais
je sentais bien qu'elle le serait.
Le ier janvier me fut particulièrement
douloureux cette année-là. Tout l'est sans doute,
qui fait date et anniversaire, quand on est malheureux. Mais si
c'est par exemple d'avoir perdu un être cher, la souffrance
consiste seulement dans une comparaison plus vive avec le passé.
Il s'y ajoutait dans mon cas l'espoir informulé que Gilberte,
ayant voulu me laisser l'initiative des premiers pas et constatant
que je ne les avais pas faits, n'avait attendu que le prétexte
du ier janvier pour m'écrire : "Enfin, qu'y a-t-il
? Je suis folle de vous, venez que nous nous expliquions franchement,
je ne peux pas vivre sans vous voir." Dès les derniers
jours de l'année cette lettre me parut probable. Elle ne
l'était peut-être pas, mais, pour que nous la croyions
telle, le désir, le besoin que nous en avons suffit. Le
soldat est persuadé qu'un certain délai indéfiniment
prolongeable lui sera accordé avant qu'il soit tué,
le voleur, avant qu'il soit pris, les hommes en général,
avant qu'ils aient à mourir. C'est là l'amulette
qui préserve les individus - et parfois les peuples - non
du danger, mais de la peur du danger, en réalité
de la croyance au danger, ce qui dans certains cas permet de les
braver sans qu'il soit besoin d'être brave. Une confiance
de ce genre, et aussi peu fondée, soutient l'amoureux qui
compte sur une réconciliation, sur une lettre. Pour que
je n'eusse pas attendu celle-là, il eût suffi que
j'eusse cessé de la souhaiter. Si indifférent qu'on
sache que l'on est à celle qu'on aime encore, on lui prête
une série de pensées - fussent-elles d'indifférence
-, une intention de les manifester, une complication de vie intérieure,
où l'on est l'objet peut-être d'une antipathie, mais
aussi d'une attention permanentes. Pour imaginer, au contraire,
ce qui se passait en Gilberte, il eût fallu que je pusse
tout simplement anticiper, dès ce ier janvier-là,
ce que j'eusse ressenti celui d'une des années suivantes,
et où l'attention, ou le silence, ou la tendresse, ou la
froideur de Gilberte eussent passé à peu près
inaperçus à mes yeux et où je n'eusse pas
songé, pas même pu songer à chercher la solution
de problèmes qui auraient cessé de se poser pour
moi. Quand on aime, l'amour est trop grand pour pouvoir être
contenu tout entier en nous ; il irradie vers la personne aimée,
rencontre en elle une surface qui l'arrête, le force à
revenir vers son point de départ, et c'est ce choc en retour
de notre propre tendresse que nous appelons les sentiments de
l'autre et qui nous charme plus qu'à l'aller, parce que
nous ne reconnaissons pas qu'elle vient de nous.
Le ier janvier sonna toutes ses heures
sans qu'arrivât cette lettre de Gilberte. Et comme j'en
reçus quelques-unes de voeux tardifs ou retardés
par l'encombrement des courriers à ces dates-là,
le 3 et le 4 janvier, j'espérais encore, de moins en moins
pourtant. Les jours qui suivirent, je pleurai beaucoup. Certes,
cela tenait à ce qu'ayant été moins sincère
que je ne l'avais cru quand j'avais renoncé à Gilberte,
j'avais gardé cet espoir d'une lettre d'elle pour la nouvelle
année. Et, le voyant épuisé avant que j'eusse
eu le temps de me précautionner d'un autre, je souffrais
comme un malade qui a vidé sa fiole de morphine sans en
avoir sous la main une seconde. Mais peut-être en moi -
et ces deux explications ne s'excluent pas, car un seul sentiment
est quelquefois fait de contraires - l'espérance que j'avais
de recevoir enfin une lettre avait-elle rapproché de moi
l'image de Gilberte, recréé les émotions
que l'attente de me trouver près d'elle, sa vue, sa manière
d'être avec moi, me causaient autrefois. La possibilité
immédiate d'une réconciliation avait supprimé
cette chose de l'énormité de laquelle nous ne nous
rendons pas compte : la résignation. Les neurasthéniques
ne peuvent croire les gens qui leur assurent qu'ils seront peu
à peu calmés en restant au lit sans recevoir de
lettres, sans lire de journaux. Ils se figurent que ce régime
ne fera qu'exaspérer leur nervosité. De même,
les amoureux, le considérant du sein d'un état contraire,
n'ayant pas commencé de l'expérimenter, ne peuvent
croire à la puissance bienfaisante du renoncement. À
cause de la violence de mes battements de coeur on me fit diminuer
la caféine, ils cessèrent. Alors je me demandai
si ce n'était pas un peu à elle qu'était
due cette angoisse que j'avais éprouvée quand je
m'étais à peu près brouillé avec Gilberte,
et que j'avais attribuée, chaque fois qu'elle se renouvelait,
à la souffrance de ne plus voir mon amie ou de risquer
de ne la voir qu'en proie à la même mauvaise humeur.
Mais, si ce médicament avait été à
l'origine des souffrances que mon imagination eût alors
faussement interprétées (ce qui n'aurait rien d'extraordinaire,
les plus cruelles peines morales ayant souvent pour cause chez
les amants l'habitude physique de la femme avec qui ils vivent),
c'était à la façon du philtre qui, longtemps
après avoir été absorbé, continue
à lier Tristan à Yseult. Car l'amélioration
physique que la diminution de la caféine amena presque
immédiatement chez moi n'arrêta pas l'évolution
du chagrin que l'absorption du toxique avait peut-être sinon
créé, du moins su rendre plus aigu.
Seulement, quand le milieu du mois de
janvier approcha, une fois déçues mes espérances
d'une lettre pour le jour de l'an, et la douleur supplémentaire
qui avait accompagné leur déception une fois calmée,
ce fut mon chagrin d'avant "Les fêtes" qui recommença.
Ce qu'il y avait peut-être encore en lui de plus cruel,
c'est que j'en fusse moi-même l'artisan conscient, volontaire,
impitoyable et patient. La seule chose à laquelle je tinsse,
mes relations avec Gilberte, c'est moi qui travaillais à
les rendre impossibles en créant peu à peu, par
la séparation prolongée d'avec mon amie, non pas
son indifférence, mais, ce qui reviendrait finalement au
même, la mienne. C'était à un long et cruel
suicide du moi qui en moi-même, aimait Gilberte, que je
m'acharnais avec continuité, avec la clairvoyance non seulement
de ce que je faisais dans le présent, mais de ce qui en
résulterait pour l'avenir : je savais non pas seulement
que dans un certain temps je n'aimerais plus Gilberte, mais encore
qu'elle-même le regretterait, et que les tentatives qu'elle
ferait alors pour me voir seraient aussi vaines que celles d'aujourd'hui,
non plus parce que je l'aimerais trop, mais parce que j'aimerais
certainement une autre femme que je resterais à désirer,
à attendre, pendant des heures dont je n'oserais pas distraire
une parcelle pour Gilberte qui ne me serait plus rien. Et sans
doute, en ce moment même où (puisque j'étais
résolu à ne plus la voir, à moins d'une demande
formelle d'explications, d'une complète déclaration
d'amour de sa part, lesquelles n'avaient plus aucune chance de
venir) j'avais déjà perdu Gilberte et l'aimais davantage
(je sentais tout ce qu'elle était pour moi mieux que l'année
précédente, quand, passant tous mes après-midi
avec elle, selon que je voulais, je croyais que rien ne menaçait
notre amitié), sans doute, en ce moment, l'idée
que j'éprouverais un jour les mêmes sentiments pour
une autre m'était odieuse, car cette idée m'enlevait,
outre Gilberte, mon amour et ma souffrance : mon amour, ma souffrance,
où en pleurant j'essayais de saisir justement ce qu'était
Gilberte, et desquels il me fallait reconnaître qu'ils ne
lui appartenaient pas spécialement et seraient, tôt
ou tard, le lot de telle ou telle femme. De sorte - c'était
du moins alors ma manière de penser - qu'on est toujours
détaché des êtres : quand on aime, on sent
que cet amour ne porte pas leur nom, pourra dans l'avenir renaître,
aurait même pu, dans le passé, naître, pour
une autre et non pour celle-là ; et dans le temps où
l'on n'aime pas, si l'on prend philosophiquement son parti de
ce qu'il y a de contradictoire dans l'amour, c'est que cet amour
dont on parle à son aise, on ne l'éprouve pas alors,
donc on ne le connaît pas, la connaissance en ces matières
étant intermittente et ne survivant pas à la présence
effective du sentiment. Cet avenir où je n'aimerais plus
Gilberte et que ma souffrance m'aidait à deviner sans que
mon imagination pût encore se le représenter clairement,
certes il eût été temps encore d'avertir Gilberte
qu'il se formerait peu à peu, que sa venue était,
sinon imminente, du moins inéluctable, si elle-même,
Gilberte, ne venait pas à mon aide et ne détruisait
pas dans son germe ma future indifférence. Combien de fois
ne fus-je pas sur le point d'écrire, ou d'aller dire à
Gilberte : "Prenez garde, j'en ai pris la résolution,
la démarche que je fais est une démarche suprême.
Je vous vois pour la dernière fois. Bientôt je ne
vous aimerai plus" ! À quoi bon ? De quel droit eussé-je
reproché à Gilberte une indifférence que,
sans me croire coupable pour cela, je manifestais à tout
ce qui n'était pas elle ? La dernière fois ! À
moi, cela me paraissait quelque chose d'immense, parce que j'aimais
Gilberte. À elle, cela lui eût fait sans doute autant
d'impression que ces lettres où des amis demandent à
nous faire une visite avant de s'expatrier, visite que, comme
aux ennuyeuses femmes qui nous aiment, nous leur refusons parce
que nous avons des plaisirs devant nous. Le temps dont nous disposons
chaque jour est élastique ; les passions que nous ressentons
le dilatent, celles que nous inspirons le rétrécissent,
et l'habitude le remplit. D'ailleurs, j'aurais eu beau parler
à Gilberte, elle ne m'aurait pas entendu. Nous nous imaginons
toujours, quand nous parlons, que ce sont nos oreilles, notre
esprit qui écoutent. Mes paroles ne seraient parvenues
à Gilberte que déviées, comme si elles avaient
eu à traverser le rideau mouvant d'une cataracte avant
d'arriver à mon amie, méconnaissables, rendant un
son ridicule, n'ayant plus aucune espèce de sens. La vérité
qu'on met dans les mots ne se fraye pas son chemin directement,
n'est pas douée d'une évidence irrésistible.
Il faut qu'assez de temps passe pour qu'une vérité
de même ordre ait pu se former en eux. Alors, l'adversaire
politique qui, malgré tous les raisonnements et toutes
les preuves, tenait le sectateur de la doctrine opposée
pour un traître, partage lui-même la conviction détestée,
à laquelle celui qui cherchait inutilement à la
répandre ne tient plus. Alors, le chef-d'oeuvre qui pour
les admirateurs qui le lisaient haut semblait montrer en soi les
preuves de son excellence et n'offrait à ceux qui écoutaient
qu'une image insane ou médiocre, sera par eux proclamé
chef-d'oeuvre, trop tard pour que l'auteur puisse l'apprendre.
Pareillement, en amour, les barrières, quoi qu'on fasse,
ne peuvent être brisées du dehors par celui qu'elles
désespèrent ; et c'est quand il ne se souciera plus
d'elles que, tout à coup, par l'effet du travail venu d'un
autre côté, accompli à l'intérieur
de celle qui n'aimait pas, ces barrières, attaquées
jadis sans succès, tomberont sans utilité. Si j'étais
venu annoncer à Gilberte mon indifférence future
et le moyen de la prévenir, elle aurait induit de cette
démarche que mon amour pour elle, le besoin que j'avais
d'elle, étaient encore plus grands qu'elle n'avait cru,
et son ennui de me voir en eût été augmenté.
Et il est bien vrai, du reste, que c'est cet amour qui m'aidait,
par les états d'esprit disparates qu'il faisait se succéder
en moi, à prévoir, mieux qu'elle, la fin de cet
amour. Pourtant, un tel avertissement, je l'eusse peut-être
adressé, par lettre ou de vive voix, à Gilberte,
quand assez de temps eût passé, me la rendant ainsi,
il est vrai, moins indispensable, mais aussi ayant pu lui prouver
qu'elle ne me l'était pas. Malheureusement, certaines personnes,
bien ou mal intentionnées, lui parlèrent de moi
d'une façon qui dut lui laisser croire qu'elles le faisaient
à ma prière. Chaque fois que j'appris ainsi que
Cottard, ma mère elle-même, et jusqu'à M.
De Norpois avaient, par de maladroites paroles, rendu inutile
tout le sacrifice que je venais d'accomplir, gâché
tout le résultat de ma réserve, en me donnant faussement
l'air d'en être sorti, j'avais un double ennui. D'abord
je ne pouvais plus faire dater que de ce jour-là ma pénible
et fructueuse abstention que les fâcheux avaient à
mon insu interrompue et, par conséquent, annihilée.
Mais, de plus, j'eusse eu moins de plaisir à voir Gilberte
qui me croyait maintenant non plus dignement résigné,
mais manoeuvrant dans l'ombre pour une entrevue qu'elle avait
dédaigné d'accorder. Je maudissais ces vains bavardages
de gens qui souvent, sans même l'intention de nuire ou de
rendre service, pour rien, pour parler, quelquefois parce que
nous n'avons pas pu nous empêcher de le faire devant eux
et qu'ils sont indiscrets (comme nous), nous causent, à
point nommé, tant de mal. Il est vrai que dans la funeste
besogne accomplie pour la destruction de notre amour, ils sont
loin de jouer un rôle égal à deux personnes
qui ont pour habitude, l'une par excès de bonté
et l'autre de méchanceté, de tout défaire
au moment que tout allait s'arranger. Mais ces deux personnes-là,
nous ne leur en voulons pas comme aux inopportuns Cottard, car
la dernière, c'est la personne que nous aimons, et la première,
c'est nous-même.
Cependant, comme, presque chaque fois
que j'allais la voir, Mme Swann m'invitait à venir goûter
avec sa fille et me disait de répondre directement à
celle-ci, j'écrivais souvent à Gilberte, et dans
cette correspondance je ne choisissais pas les phrases qui eussent
pu, me semblait-il, la persuader, je cherchais seulement à
frayer le lit le plus doux au ruissellement de mes pleurs. Car
le regret comme le désir ne cherche pas à s'analyser,
mais à se satisfaire ; quand on commence d'aimer, on passe
le temps non à savoir ce qu'est son amour, mais à
préparer les possibilités des rendez-vous du lendemain.
Quand on renonce, on cherche non à connaître son
chagrin, mais à offrir de lui à celle qui le cause
l'expression qui nous paraît la plus tendre. On dit les
choses qu'on éprouve le besoin de dire et que l'autre ne
comprendra pas, on ne parle que pour soi-même. J'écrivais
: "J'avais cru que ce ne serait pas possible. Hélas,
je vois que ce n'est pas si difficile." Je disais aussi :
"Je ne vous verrai probablement plus", je le disais
en continuant à me garder d'une froideur qu'elle eût
pu croire affectée, et ces mots, en les écrivant,
me faisaient pleurer, parce que je sentais qu'ils exprimaient
non ce que j'aurais voulu croire, mais ce qui arriverait en réalité.
Car à la prochaine demande de rendez-vous qu'elle me ferait
adresser, j'aurais encore, comme cette fois, le courage de ne
pas céder et, de refus en refus, j'arriverais peu à
peu au moment où, à force de ne plus l'avoir vue,
je ne désirerais pas la voir. Je pleurais mais je trouvais
le courage, je connaissais la douceur, de sacrifier le bonheur
d'être auprès d'elle à la possibilité
de lui paraître agréable un jour, un jour où,
hélas ! Lui paraître agréable me serait indifférent.
L'hypothèse même, pourtant si peu vraisemblable,
qu'en ce moment, comme elle l'avait prétendu pendant la
dernière visite que je lui avais faite, elle m'aimât,
que ce que je prenais pour l'ennui qu'on éprouve auprès
de quelqu'un dont on est las, ne fût dû qu'à
une susceptibilité jalouse, à une feinte d'indifférence
analogue à la mienne, ne faisait que rendre ma résolution
moins cruelle. Il me semblait alors que, dans quelques années,
après que nous nous serions oubliés l'un l'autre,
quand je pourrais rétrospectivement lui dire que cette
lettre qu'en ce moment j'étais en train de lui écrire
n'avait été nullement sincère, elle me répondrait
: "Comment, vous, vous m'aimiez ? Si vous saviez comme je
l'attendais, cette lettre, comme j'espérais un rendez-vous,
comme elle me fit pleurer !" La pensée, pendant que
je lui écrivais, aussitôt rentré de chez sa
mère, que j'étais peut-être en train de consommer
précisément ce malentendu-là, cette pensée,
par sa tristesse même, par le plaisir d'imaginer que j'étais
aimé de Gilberte, me poussait à continuer ma lettre.
Si, au moment de quitter Mme Swann quand
son "thé" finissait, je pensais à ce que
j'allais écrire à sa fille, Mme Cottard, elle, en
s'en allant, avait eu des pensées d'un caractère
tout différent. Faisant sa "petite inspection",
elle n'avait pas manqué de féliciter Mme Swann sur
les meubles nouveaux, les récentes "acquisitions"
remarquées dans le salon. Elle pouvait d'ailleurs y retrouver,
quoique en bien petit nombre, quelques-uns des objets qu'Odette
avait autrefois dans l'hôtel de la rue Lapérouse,
notamment ses animaux en matières précieuses, ses
fétiches. Mais Mme Swann, ayant appris d'un ami qu'elle
vénérait le mot "tocard" - lequel lui
avait ouvert de nouveaux horizons, parce qu'il désignait
précisément les choses que quelques années
auparavant elle avait trouvées "chic" - toutes
ces choses-là, successivement, avaient suivi dans leur
retraite le treillage doré qui servait d'appui aux chrysanthèmes,
mainte bonbonnière de chez Giroux et le papier à
lettres à couronne (pour ne pas parler des louis en carton
semés sur les cheminées et que, bien avant qu'elle
connût Swann, un homme de goût lui avait conseillé
de sacrifier). D'ailleurs dans le désordre artiste, dans
le pêle-mêle d'atelier, des pièces aux murs
encore peints de couleurs sombres qui les faisaient aussi différentes
que possible des salons blancs que Mme Swann eut un peu plus tard,
l'Extrême-orient reculait de plus en plus devant l'invasion
du xviiie siècle ; et les coussins que, afin que je fusse
plus "confortable", Mme Swann entassait et pétrissait
derrière mon dos étaient semés de bouquets
Louis xv, et non plus comme autrefois de dragons chinois. Dans
la chambre où on la trouvait le plus souvent et dont elle
disait : "Oui, je l'aime assez, je m'y tiens beaucoup ; je
ne pourrais pas vivre au milieu de choses hostiles et pompier
; c'est ici que je travaille" (sans d'ailleurs préciser
si c'était à un tableau, peut-être à
un livre, le goût d'en écrire commençait à
venir aux femmes qui aiment à faire quelque chose et à
ne pas être inutiles), elle était entourée
de Saxe (aimant cette dernière sorte de porcelaine, dont
elle prononçait le nom avec un accent anglais, jusqu'à
dire à propos de tout : c'est joli, cela ressemble à
des fleurs de Saxe) ; elle redoutait pour eux, plus encore que
jadis pour ses magots et ses potiches, le toucher ignorant des
domestiques auxquels elle faisait expier les transes qu'ils lui
avaient données par des emportements auxquels Swann, maître
si poli et doux, assistait sans en être choqué. La
vue lucide de certaines infériorités n'ôte
d'ailleurs rien à la tendresse ; celle-ci les fait au contraire
trouver charmantes. Maintenant c'était plus rarement dans
des robes de chambre japonaises qu'Odette recevait ses intimes,
mais plutôt dans les soies claires et mousseuses de peignoirs
Watteau desquelles elle faisait le geste de caresser sur ses seins
l'écume fleurie, et dans lesquelles elle se baignait, se
prélassait, s'ébattait, avec un tel air de bien-être,
de rafraîchissement de la peau, et des respirations si profondes,
qu'elle semblait les considérer non pas comme décoratives
à la façon d'un cadre, mais comme nécessaires
de la même manière que le "Tub" et le "footing",
pour contenter les exigences de sa physionomie et les raffinements
de son hygiène. Elle avait l'habitude de dire qu'elle se
passerait plus aisément de pain que d'art et de propreté,
et qu'elle eût été plus triste de voir brûler
la Joconde que des "foultitudes" de personnes qu'elle
connaissait. Théories qui semblaient paradoxales à
ses amies, mais la faisaient passer pour une femme supérieure
auprès d'elles et lui valaient une fois par semaine la
visite du ministre de Belgique, de sorte que dans le petit monde
dont elle était le soleil, chacun eût été
bien étonné si l'on avait appris qu'ailleurs, chez
les Verdurin par exemple, elle passât pour bête. À
cause de cette vivacité d'esprit, Mme Swann préférait
la société des hommes à celle des femmes.
Mais quand elle critiquait celles-ci, c'était toujours
en cocotte, signalant en elles les défauts qui pouvaient
leur nuire auprès des hommes, de grosses attaches, un vilain
teint, pas d'orthographe, des poils aux jambes, une odeur pestilentielle,
de faux sourcils. Pour telle au contraire qui lui avait jadis
montré de l'indulgence et de l'amabilité, elle était
plus tendre, surtout si celle-là était malheureuse.
Elle la défendait avec adresse et disait : "On est
injuste pour elle, car c'est une gentille femme, je vous assure."
Ce n'était pas seulement l'ameublement du salon d'Odette,
c'était Odette elle-même que Mme Cottard et tous
ceux qui avaient fréquenté Mme De Crécy auraient
eu peine, s'ils ne l'avaient pas vue depuis longtemps, à
reconnaître. Elle semblait avoir tant d'années de
moins qu'autrefois ! Sans doute, cela tenait en partie à
ce qu'elle avait engraissé, et, devenue mieux portante,
avait l'air plus calme, plus frais, plus reposé, et d'autre
part à ce que les coiffures nouvelles, aux cheveux lissés,
donnaient plus d'extension à son visage qu'une poudre rose
animait, et où ses yeux et son profil, jadis trop saillants,
semblaient maintenant résorbés. Mais une autre raison
de ce changement consistait en ceci que, arrivée au milieu
de la vie, Odette s'était enfin découvert, ou inventé,
une physionomie personnelle, un "caractère" immuable,
un "genre de beauté" , et sur ses traits décousus
- qui pendant si longtemps, livrés aux caprices hasardeux
et impuissants de la chair, prenant à la moindre fatigue
pour un instant des années, une sorte de vieillesse passagère,
lui avaient composé tant bien que mal, selon son humeur
et selon sa mine, un visage épars, journalier, informe
et charmant - avait appliqué ce type fixe, comme une jeunesse
immortelle.
Swann avait dans sa chambre, au lieu
des belles photographies qu'on faisait maintenant de sa femme,
et où la même expression énigmatique et victorieuse
laissait reconnaître, quels que fussent la robe et le chapeau,
sa silhouette et son visage triomphants, un petit daguerréotype
ancien tout simple, antérieur à ce type, et duquel
la jeunesse et la beauté d'Odette, non encore trouvées
par elle, semblaient absentes. Mais sans doute Swann, fidèle
ou revenu à une conception différente, goûtait-il
dans la jeune femme grêle aux yeux pensifs, aux traits las,
à l'attitude suspendue entre la marche et l'immobilité,
une grâce plus botticellienne. Il aimait encore, en effet,
à voir en sa femme un Botticelli.
Odette qui au contraire cherchait non
à faire ressortir, mais à compenser, à dissimuler
ce qui, en elle-même, ne lui plaisait pas, ce qui était
peut-être, pour un artiste, son "caractère",
mais que, comme femme, elle trouvait des défauts, ne voulait
pas entendre parler de ce peintre. Swann possédait une
merveilleuse écharpe orientale, bleue et rose, qu'il avait
achetée parce que c'était exactement celle de la
vierge du magnificat . Mais Mme Swann ne voulait pas la porter.
Une fois seulement elle laissa son mari lui commander une toilette
toute criblée de pâquerettes, de bluets, de myosotis
et de campanules d'après la primavera du printemps . Parfois,
le soir, quand elle était fatiguée, il me faisait
remarquer tout bas comme elle donnait, sans s'en rendre compte,
à ses mains pensives le mouvement délié,
un peu tourmenté de la vierge qui trempe sa plume dans
l'encrier que lui tend l'ange, avant d'écrire sur le livre
saint où est déjà tracé le mot "magnificat".
Mais il ajoutait : "Surtout ne le lui dites pas, il suffirait
qu'elle le sût pour qu'elle fît autrement." Sauf
à ces moments d'involontaire fléchissement où
Swann essayait de retrouver la mélancolique cadence botticellienne,
le corps d'Odette était maintenant découpé
en une seule silhouette, cernée tout entière par
une "ligne" qui, pour suivre le contour de la femme,
avait abandonné les chemins accidentés, les rentrants
et les sortants factices, les lacis, l'éparpillement composite
des modes d'autrefois, mais qui aussi, là où c'était
l'anatomie qui se trompait en faisant des détours inutiles
en deçà ou au delà du tracé idéal,
savait rectifier d'un trait hardi les écarts de la nature,
suppléer, pour toute une partie du parcours, aux défaillances
aussi bien de la chair que des étoffes. Les coussins, le
"strapontin" de l'affreuse "tournure" avaient
disparu, ainsi que ces corsages à basques qui, dépassant
la jupe et raidis par des baleines, avaient ajouté si longtemps
à Odette un ventre postiche et lui avaient donné
l'air d'être composée de pièces disparates
qu'aucune individualité ne reliait. La verticale des "effilés"
et la courbe des ruches avaient cédé la place à
l'inflexion d'un corps qui faisait palpiter la soie comme la sirène
bat l'onde et donnait à la percaline une expression humaine,
maintenant qu'il s'était dégagé, comme une
forme organisée et vivante, du long chaos et de l'enveloppement
nébuleux des modes détrônées. Mais
Mme Swann cependant avait voulu, avait su garder un vestige de
certaines d'entre elles, au milieu même de celles qui les
avaient remplacées. Quand, le soir, ne pouvant travailler
et étant assuré que Gilberte était au théâtre
avec des amies, j'allais à l'improviste chez ses parents,
je trouvais souvent Mme Swann dans quelque élégant
déshabillé dont la jupe, d'un de ces beaux tons
sombres, rouge foncé ou orange, qui avaient l'air d'avoir
une signification particulière parce qu'ils n'étaient
plus à la mode, était obliquement traversée
d'une rampe ajourée et large de dentelle noire qui faisait
penser aux volants d'autrefois. Quand, par un jour encore froid
de printemps, elle m'avait, avant ma brouille avec sa fille, emmené
au jardin d'acclimatation, sous sa veste qu'elle entr'ouvrait
plus ou moins selon qu'elle se réchauffait en marchant,
le "dépassant" en dents de scie de sa chemisette
avait l'air du revers entrevu de quelque gilet absent, pareil
à l'un de ceux qu'elle avait portés quelques années
plus tôt et dont elle aimait que les bords eussent ce léger
déchiquetage ; et sa cravate - de cet "écossais"
auquel elle était restée fidèle, mais en
adoucissant tellement les tons (le rouge devenu rose et le bleu,
lilas) que l'on aurait presque cru à un de ces taffetas
gorge de pigeon qui étaient la dernière nouveauté
- était nouée de telle façon sous son menton,
sans qu'on pût voir où elle était attachée,
qu'on pensait invinciblement à ces "brides" de
chapeaux qui ne se portaient plus. Pour peu qu'elle sût
"durer" encore quelque temps ainsi, les jeunes gens,
essayant de comprendre ses toilettes, diraient : "Madame
Swann, n'est-ce pas, c'est toute une époque ?" Comme
dans un beau style qui superpose des formes différentes
et que fortifie une tradition cachée, dans la toilette
de Mme Swann, ces souvenirs incertains de gilets, ou de boucles,
parfois une tendance aussitôt réprimée au
"saute en barque" et jusqu'à une allusion lointaine
et vague au "suivez-moi jeune homme", faisaient circuler
sous la forme concrète la ressemblance inachevée
d'autres plus anciennes qu'on n'aurait pu y trouver effectivement
réalisées par la couturière ou la modiste,
mais auxquelles on pensait sans cesse, et enveloppaient Mme Swann
de quelque chose de noble - peut-être parce que l'inutilité
même de ces atours faisait qu'ils semblaient répondre
à un but plus qu'utilitaire, peut-être à cause
du vestige conservé des années passées, ou
encore d'une sorte d'individualité vestimentaire, particulière
à cette femme, et qui donnait à ses mises les plus
différentes un même air de famille. On sentait qu'elle
ne s'habillait pas seulement pour la commodité ou la parure
de son corps ; elle était entourée de sa toilette
comme de l'appareil délicat et spiritualisé d'une
civilisation.
Quand Gilberte, qui d'habitude donnait
ses goûters le jour où recevait sa mère, devait
au contraire être absente et qu'à cause de cela je
pouvais aller au "Choufleury" de Mme Swann, je la trouvais
vêtue de quelque belle robe, certaines en taffetas, d'autres
en faille, ou en velours, ou en crêpe de Chine, ou en satin,
ou en soie, et qui, non point lâches comme les déshabillés
qu'elle revêtait ordinairement à la maison, mais
combinées comme pour la sortie au dehors, donnaient, cet
après-midi- là, à son oisiveté chez
elle quelque chose d'alerte et d'agissant. Et sans doute la simplicité
hardie de leur coupe était bien appropriée à
sa taille et à ses mouvements dont les manches avaient
l'air d'être la couleur, changeante selon les jours ; on
aurait dit qu'il y avait soudain de la décision dans le
velours bleu, une humeur facile dans le taffetas blanc, et qu'une
sorte de réserve suprême et pleine de distinction
dans la façon d'avancer le bras avait, pour devenir visible,
revêtu l'apparence, brillante du sourire des grands sacrifices,
du crêpe de Chine noir. Mais, en même temps, à
ces robes si vives la complication des "garnitures"
sans utilité pratique, sans raison d'être visible,
ajoutait quelque chose de désintéressé, de
pensif, de secret, qui s'accordait à la mélancolie
que Mme Swann gardait toujours, au moins dans la cernure de ses
yeux et les phalanges de ses mains. Sous la profusion des porte-bonheur
en saphir, des trèfles à quatre feuilles d'émail,
des médailles d'argent, des médaillons d'or, des
amulettes de turquoise, des chaînettes de rubis, des châtaignes
de topaze, il y avait dans la robe elle-même tel dessin
colorié poursuivant sur un empiècement rapporté
son existence antérieure, telle rangée de petits
boutons de satin qui ne boutonnaient rien et ne pouvaient pas
se déboutonner, une soutache cherchant à faire plaisir
avec la minutie, la discrétion d'un rappel délicat,
lesquels, tout autant que les bijoux, avaient l'air - n'ayant
sans cela aucune justification possible - de déceler une
intention, d'être un gage de tendresse, de retenir une confidence,
de répondre à une superstition, de garder le souvenir
d'une guérison, d'un voeu, d'un amour ou d'une philippine.
Et parfois, dans le velours bleu du corsage un soupçon
de crevé Henri ii, dans la robe de satin noir un léger
renflement qui, soit aux manches, près des épaules,
faisait penser aux "gigots" 1830, soit au contraire
sous la jupe, aux "paniers" Louis xv, donnaient à
la robe un air imperceptible d'être un costume et, en insinuant
sous la vie présente comme une réminiscence indiscernable
du passé, mêlaient à la personne de Mme Swann
le charme de certaines héroïnes historiques ou romanesques.
Et si je le lui faisais remarquer : "Je ne joue pas au golf
comme plusieurs de mes amies, disait-elle. Je n'aurais aucune
excuse à être, comme elles, vêtue de sweaters."
Dans la confusion du salon, revenant de reconduire une visite,
ou prenant une assiette de gâteaux pour les offrir à
une autre, Mme Swann, en passant près de moi, me prenait
une seconde à part : "Je suis spécialement
chargée par Gilberte de vous inviter à déjeuner
pour après-demain. Comme je n'étais pas certaine
de vous voir, j'allais vous écrire si vous n'étiez
pas venu." Je continuais à résister. Et cette
résistance me coûtait de moins en moins, parce qu'on
a beau aimer le poison qui vous fait du mal, quand on en en est
privé par quelque nécessité depuis déjà
un certain temps, on ne peut pas ne pas attacher quelque prix
au repos qu'on ne connaissait plus, à l'absence d'émotions
et de souffrances. Si l'on n'est pas tout à fait sincère
en se disant qu'on ne voudra jamais revoir celle qu'on aime, on
ne le serait pas non plus en disant qu'on veut la revoir. Car,
sans doute, on ne peut supporter son absence qu'en se la promettant
courte, en pensant au jour où on se retrouvera, mais d'autre
part on sent à quel point ces rêves quotidiens d'une
réunion prochaine et sans cesse ajournée sont moins
douloureux que ne serait une entrevue qui pourrait être
suivie de jalousie, de sorte que la nouvelle qu'on va revoir celle
qu'on aime donnerait une commotion peu agréable. Ce qu'on
recule maintenant de jour en jour, ce n'est plus la fin de l'intolérable
anxiété causée par la séparation,
c'est le recommencement redouté d'émotions sans
issue. Comme à une telle entrevue on préfère
le souvenir docile, qu'on complète à son gré
de rêveries où celle qui dans la réalité
ne vous aime pas, vous fait, au contraire, des déclarations,
quand vous êtes tout seul ! Ce souvenir qu'on peut arriver,
en y mêlant peu à peu beaucoup de ce qu'on désire,
à rendre aussi doux qu'on veut, comme on le préfère
à l'entretien ajourné où on aurait affaire
à un être à qui on ne dicterait plus à
son gré les paroles qu'on désire, mais dont on subirait
les nouvelles froideurs, les violences inattendues ! Nous savons
tous, quand nous n'aimons plus, que l'oubli, même le souvenir
vague ne causent pas tant de souffrances que l'amour malheureux.
C'est d'un tel oubli anticipé que je préférais,
sans me l'avouer, la reposante douceur.
D'ailleurs, ce qu'une telle cure de
détachement psychique et d'isolement peut avoir de pénible,
le devient de moins en moins pour une autre raison, c'est qu'elle
affaiblit, en attendant de la guérir, cette idée
fixe qu'est un amour. Le mien était encore assez fort pour
que je tinsse à reconquérir tout mon prestige aux
yeux de Gilberte, lequel, par ma séparation volontaire,
devait, me semblait-il, grandir progressivement, de sorte que
chacune de ces calmes et tristes journées où je
ne la voyais pas, venant chacune après l'autre, sans interruption,
sans prescription (quand un fâcheux ne se mêlait pas
de mes affaires), était une journée non pas perdue,
mais gagnée. Inutilement gagnée peut-être,
car bientôt on pourrait me déclarer guéri.
La résignation, modalité de l'habitude, permet à
certaines forces de s'accroître indéfiniment. Celles,
si infimes, que j'avais pour supporter mon chagrin, le premier
soir de ma brouille avec Gilberte, avaient été portées
depuis lors à une puissance incalculable. Seulement la
tendance de tout ce qui existe à se prolonger est parfois
coupée de brusques impulsions auxquelles nous nous concédons
avec d'autant moins de scrupules de nous laisser aller que nous
savons pendant combien de jours, de mois, nous avons pu, nous
pourrions encore, nous priver. Et souvent, c'est quand la bourse
où l'on épargne va être pleine qu'on la vide
tout d'un coup, c'est sans attendre le résultat du traitement
et quand déjà on s'est habitué à lui,
qu'on le cesse. Et un jour où Mme Swann me redisait ses
habituelles paroles sur le plaisir que Gilberte aurait à
me voir, mettant ainsi le bonheur dont je me privais déjà
depuis si longtemps comme à la portée de ma main,
je fus bouleversé en comprenant qu'il était encore
possible de le goûter ; et j'eus peine à attendre
le lendemain ; je venais de me résoudre à aller
surprendre Gilberte avant son dîner.
Ce qui m'aida à patienter tout
l'espace d'une journée fut un projet que je fis. Du moment
que tout était oublié, que j'étais réconcilié
avec Gilberte, je ne voulais plus la voir qu'en amoureux. Tous
les jours, elle recevrait de moi les plus belles fleurs qui fussent.
Et si Mme Swann, bien qu'elle n'eût pas le droit d'être
une mère trop sévère, ne me permettait pas
des envois de fleurs quotidiens, je trouverais des cadeaux plus
précieux et moins fréquents. Mes parents ne me donnaient
pas assez d'argent pour acheter des choses chères. Je songeai
à une grande potiche de vieux Chine qui me venait de matante
Léonie et dont maman prédisait chaque jour que Françoise
allait venir en lui disant : "A s'est décollée"
et qu'il n'en resterait rien. Dans ces conditions, n'était-il
pas plus sage de la vendre, de la vendre pour pouvoir faire tout
le plaisir que je voudrais à Gilberte ? Il me semblait
que je pourrais bien en tirer mille francs. Je la fis envelopper
; l'habitude m'avait empêché de jamais la voir :
m'en séparer eut au moins un avantage, qui fut de me faire
faire sa connaissance. Je l'emportai avec moi avant d'aller chez
les Swann et, en donnant leur adresse au cocher, je lui dis de
prendre par les champs-élysées, au coin desquels
était le magasin d'un grand marchand de chinoiseries que
connaissait mon père. À ma grande surprise, il m'offrit
séance tenante de la potiche non pas mille, mais dix mille
francs. Je pris ces billets avec ravissement ; pendant toute une
année, je pourrais combler chaque jour Gilberte de roses
et de lilas. Quand je fus remonté dans la voiture en quittant
le marchand, le cocher, tout naturellement, comme les Swann demeuraient
près du bois, se trouva, au lieu du chemin habituel, descendre
l'avenue des champs-élysées. Il avait déjà
dépassé le coin de la rue de Berri, quand, dans
le crépuscule, je crus reconnaître, très près
de la maison des Swann, mais allant dans la direction inverse
et s'en éloignant, Gilberte qui marchait lentement, quoique
d'un pas délibéré, à côté
d'un jeune homme avec qui elle causait et duquel je ne pus distinguer
le visage. Je me soulevai dans la voiture, voulant faire arrêter,
puis j'hésitai. Les deux promeneurs étaient déjà
un peu loin, et les deux lignes douces et parallèles que
traçait leur lente promenade allaient s'estompant dans
l'ombre élyséenne. Bientôt j'arrivai devant
la maison de Gilberte. Je fus reçu par Mme Swann : "Oh
! Elle va être désolée, me dit-elle, je ne
sais pas comment elle n'est pas là. Elle a eu très
chaud tantôt à un cours, elle m'a dit qu'elle voulait
aller prendre un peu l'air avec une de ses amies. - Je crois que
je l'ai aperçue avenue des champs-élysées.
- Je ne pense pas que ce fût elle. En tous cas, ne le dites
pas à son père, il n'aime pas qu'elle sorte à
ces heures-là. Good evening ." Je partis, dis au cocher
de reprendre le même chemin, mais ne retrouvai pas les deux
promeneurs. Où avaient-ils été ? Que se disaient-ils
dans le soir, de cet air confidentiel ?
Je rentrai, tenant avec désespoir
les dix mille francs inespérés qui avaient dû
me permettre de faire tant de petits plaisirs à cette Gilberte
que, maintenant, j'étais décidé à
ne plus revoir. Sans doute, cet arrêt chez le marchand de
chinoiseries m'avait réjoui en me faisant espérer
que je ne verrais plus jamais mon amie que contente de moi et
reconnaissante. Mais si je n'avais pas fait cet arrêt, si
la voiture n'avait pas pris par l'avenue des champs-élysées,
je n'eusse pas rencontré Gilberte et ce jeune homme. Ainsi
un même fait porte des rameaux opposites et le malheur qu'il
engendre annule le bonheur qu'il avait causé. Il m'était
arrivé le contraire de ce qui se produit si fréquemment.
On désire une joie, et le moyen matériel de l'atteindre
fait défaut. "Il est triste, a dit La Bruyère,
d'aimer sans une grande fortune." Il ne reste plus qu'à
essayer d'anéantir peu à peu le désir de
cette joie. Pour moi, au contraire, le moyen matériel avait
été obtenu, mais, au même moment, sinon par
un effet logique, du moins par une conséquence fortuite
de cette réussite première, la joie avait été
dérobée. Il semble, d'ailleurs, qu'elle doive nous
l'être toujours. D'ordinaire, il est vrai, pas dans la même
soirée où nous avons acquis ce qui la rend possible.
Le plus souvent, nous continuons de nous évertuer et d'espérer
quelque temps. Mais le bonheur ne peut jamais avoir lieu. Si les
circonstances arrivent à être surmontées,
la nature transporte la lutte du dehors au dedans et fait peu
à peu changer assez notre coeur pour qu'il désire
autre chose que ce qu'il va posséder. Et si la péripétie
a été si rapide que notre coeur n'a pas eu le temps
de changer, la nature ne désespère pas pour cela
de nous vaincre, d'une manière plus tardive il est vrai,
plus subtile, mais aussi efficace. C'est alors à la dernière
seconde que la possession du bonheur nous est enlevée,
ou plutôt c'est cette possession même que par une
ruse diabolique la nature charge de détruire le bonheur.
Ayant échoué dans tout ce qui était du domaine
des faits et de la vie, c'est une impossibilité dernière,
l'impossibilité psychologique du bonheur, que la nature
crée. Le phénomène du bonheur ne se produit
pas ou donne lieu aux réactions les plus amères.
Je serrai les dix mille francs. Mais
ils ne me servaient plus à rien. Je les dépensai
du reste encore plus vite que si j'eusse envoyé tous les
jours des fleurs à Gilberte, car, quand le soir venait,
j'étais si malheureux que je ne pouvais rester chez moi
et allais pleurer dans les bras de femmes que je n'aimais pas.
Quant à chercher à faire un plaisir quelconque à
Gilberte, je ne le souhaitais plus ; maintenant retourner dans
la maison de Gilberte n'eût pu que me faire souffrir. Même
revoir Gilberte, qui m'eût été si délicieux
la veille, ne m'eût plus suffi. Car j'aurais été
inquiet tout le temps où je n'aurais pas été
près d'elle. C'est ce qui fait qu'une femme, par toute
nouvelle souffrance qu'elle nous inflige, souvent sans le savoir,
augmente son pouvoir sur nous, mais aussi nos exigences envers
elle. Par ce mal qu'elle nous a fait, la femme nous cerne de plus
en plus, redouble nos chaînes, mais aussi celles dont il
nous aurait jusque-là semblé suffisant de la garrotter
pour que nous nous sentions tranquilles. La veille encore, si
je n'avais pas cru ennuyer Gilberte, je me serais contenté
de réclamer de rares entrevues, lesquelles maintenant ne
m'eussent plus contenté et que j'eusse remplacées
par bien d'autres conditions. Car en amour, au contraire de ce
qui se passe après les combats, on les fait plus dures,
on ne cesse de les aggraver, plus on est vaincu, si toutefois
on est en situation de les imposer. Ce n'était pas mon
cas à l'égard de Gilberte. Aussi je préférai
d'abord ne pas retourner chez sa mère. Je continuais bien
à me dire que Gilberte ne m'aimait pas, que je le savais
depuis assez longtemps, que je pouvais la revoir si je voulais,
et, si je ne le voulais pas, l'oublier à la longue. Mais
ces idées, comme un remède qui n'agit pas contre
certaines affections, étaient sans aucune espèce
de pouvoir efficace contre ces deux lignes parallèles,
que je revoyais de temps à autre, de Gilberte et du jeune
homme s'enfonçant à petits pas dans l'avenue des
Champs-élysées. C'était un mal nouveau, qui
lui aussi finirait par s'user, c'était une image qui, un
jour, se présenterait à mon esprit entièrement
décantée de tout ce qu'elle contenait de nocif,
comme ces poisons mortels qu'on manie sans danger, comme un peu
de dynamite à quoi on peut allumer sa cigarette sans crainte
d'explosion. En attendant, il y avait en moi une autre force qui
luttait de toute sa puissance contre cette force malsaine qui
me représentait sans changement la promenade de Gilberte
dans le crépuscule : pour briser les assauts renouvelés
de ma mémoire, travaillait utilement en sens inverse mon
imagination. La première de ces deux forces, certes, continuait
à me montrer ces deux promeneurs de l'avenue des Champs-élysées,
et m'offrait d'autres images désagréables, tirées
du passé, par exemple Gilberte haussant les épaules
quand sa mère lui demandait de rester avec moi. Mais la
seconde force, travaillant sur le canevas de mes espérances,
dessinait un avenir bien plus complaisamment développé
que ce pauvre passé en somme si restreint. Pour une minute
où je revoyais Gilberte maussade, combien n'y en avait-il
pas où je combinais une démarche qu'elle ferait
faire pour notre réconciliation, pour nos fiançailles
peut-être ! Il est vrai que cette force que l'imagination
dirigeait vers l'avenir, elle la puisait malgré tout dans
le passé. Au fur et à mesure que s'effacerait mon
ennui que Gilberte eût haussé les épaules,
diminuerait aussi le souvenir de son charme, souvenir qui me faisait
souhaiter qu'elle revînt vers moi. Mais j'étais encore
bien loin de cette mort du passé. J'aimais toujours celle
qu'il est vrai que je croyais détester. Chaque fois qu'on
me trouvait bien coiffé, ayant bonne mine, j'aurais voulu
qu'elle fût là. J'étais irrité du désir
que beaucoup de gens manifestèrent à cette époque
de me recevoir et chez lesquels je refusai d'aller. Il y eut une
scène à la maison parce que je n'accompagnai pas
mon père à un dîner officiel où il
devait y avoir les Bontemps avec leur nièce Albertine,
petite jeune fille presque encore enfant. Les différentes
périodes de notre vie se chevauchent ainsi l'une l'autre.
On refuse dédaigneusement, à cause de ce qu'on aime
et qui vous sera un jour si égal, de voir ce qui vous est
égal aujourd'hui, qu'on aimera demain, qu'on aurait peut-être
pu, si on avait consenti à le voir, aimer plus tôt,
et qui eût ainsi abrégé vos souffrances actuelles,
pour les remplacer, il est vrai, par d'autres. Les miennes allaient
se modifiant. J'avais l'étonnement d'apercevoir au fond
de moi-même, un jour un sentiment, le jour suivant un autre,
généralement inspirés par telle espérance
ou telle crainte relatives à Gilberte. À la Gilberte
que je portais en moi. J'aurais dû me dire que l'autre,
la réelle, était peut-être entièrement
différente de celle-là, ignorait tous les regrets
que je lui prêtais, pensait probablement beaucoup moins
à moi non seulement que moi à elle, mais que je
ne la faisais elle-même penser à moi quand j'étais
seul en tête à tête avec ma Gilberte fictive,
cherchais quelles pouvaient être ses vraies intentions à
mon égard, et l'imaginais ainsi, son attention toujours
tournée vers moi.
Pendant ces périodes où,
tout en s'affaiblissant, persiste le chagrin, il faut distinguer
entre celui que nous cause la pensée constante de la personne
elle-même, et celui que raniment certains souvenirs, telle
phrase méchante dite, tel verbe employé dans une
lettre qu'on a reçue. En réservant de décrire,
à l'occasion d'un amour ultérieur, les formes diverses
du chagrin, disons que, de ces deux-là, la première
est infiniment moins cruelle que la seconde. Cela tient à
ce que notre notion de la personne, vivant toujours en nous, y
est embellie de l'auréole que nous ne tardons pas à
lui rendre, et s'empreint sinon des douceurs fréquentes
de l'espoir, tout au moins du calme d'une tristesse permanente
. (D'ailleurs, il est à remarquer que l'image d'une personne
qui nous fait souffrir tient peu de place dans ces complications
qui aggravent un chagrin d'amour, le prolongent et l'empêchent
de guérir, comme dans certaines maladies la cause est hors
de proportions avec la fièvre consécutive et la
lenteur à entrer en convalescence.) Mais si l'idée
de la personne que nous aimons reçoit le reflet d'une intelligence
généralement optimiste, il n'en est pas de même
de ces souvenirs particuliers, de ces propos méchants,
de cette lettre hostile (je n'en reçus qu'une seule qui
le fût, de Gilberte), on dirait que la personne elle-même
réside dans ces fragments pourtant si restreints, et portée
à une puissance qu'elle est bien loin d'avoir dans l'idée
habituelle que nous nous formons d'elle tout entière. C'est
que la lettre, nous ne l'avons pas, comme l'image de l'être
aimé, contemplée dans le calme mélancolique
du regret ; nous l'avons lue, dévorée, dans l'angoisse
affreuse dont nous étreignait un malheur inattendu. La
formation de cette sorte de chagrins est autre ; ils nous viennent
du dehors, et c'est par le chemin de la plus cruelle souffrance
qu'ils sont allés jusqu'à notre coeur. L'image de
notre amie, que nous croyons ancienne, authentique, a été
en réalité refaite par nous bien des fois. Le souvenir
cruel, lui, n'est pas contemporain de cette image restaurée,
il est d'un autre âge, il est un des rares témoins
d'un monstrueux passé. Mais comme ce passé continue
à exister, sauf en nous à qui il a plu de lui substituer
un merveilleux âge d'or, un paradis où tout le monde
sera réconcilié, ces souvenirs, ces lettres sont
un rappel à la réalité et devraient nous
faire sentir, par le brusque mal qu'ils nous font, combien nous
nous sommes éloignés d'elle dans les folles espérances
de notre attente quotidienne. Ce n'est pas que cette réalité
doive toujours rester la même, bien que cela arrive parfois.
Il y a dans notre vie bien des femmes que nous n'avons jamais
cherché à revoir et qui ont tout naturellement répondu
à notre silence nullement voulu par un silence pareil.
Seulement celles-là, comme nous ne les aimions pas, nous
n'avons pas compté les années passées loin
d'elles, et cet exemple, qui l'infirmerait, est négligé
par nous quand nous raisonnons sur l'efficacité de l'isolement,
comme le sont, par ceux qui croient aux pressentiments, tous les
cas où les leurs ne furent pas vérifiés.
Mais enfin l'éloignement peut être efficace. Le désir,
l'appétit de nous revoir finissent par renaître dans
le coeur qui actuellement nous méconnaît. Seulement
il y faut du temps. Or, nos exigences en ce qui concerne le temps
ne sont pas moins exorbitantes que celles réclamées
par le coeur pour changer. D'abord, du temps, c'est précisément
ce que nous accordons le moins aisément, car notre souffrance
est cruelle et nous sommes pressés de la voir finir. Ensuite,
ce temps dont l'autre coeur aura besoin pour changer, le nôtre
s'en servira pour changer lui aussi, de sorte que quand le but
que nous nous proposions deviendra accessible, il aura cessé
d'être un but pour nous. D'ailleurs, l'idée même
qu'il sera accessible, qu'il n'est pas de bonheur que, lorsqu'il
ne sera plus un bonheur pour nous, nous ne finissions par atteindre,
cette idée comporte une part seulement, de vérité.
Il nous échoit quand nous y sommes devenus indifférents.
Mais précisément cette indifférence nous
a rendus moins exigeants et nous permet de croire rétrospectivement
qu'il nous eût ravis à une époque où
il nous eût peut-être semblé fort incomplet.
On n'est pas très difficile, ni très bon juge, sur
ce dont on ne se soucie point. L'amabilité d'un être
que nous n'aimons plus et qui semble encore excessive à
notre indifférence, eût peut-être été
bien loin de suffire à notre amour. Ces tendres paroles,
cette offre d'un rendez-vous, nous pensons au plaisir qu'elles
nous auraient causé, non à toutes celles dont nous
les aurions voulu voir immédiatement suivies et que, par
cette avidité, nous aurions peut-être empêché
de se produire. De sorte qu'il n'est pas certain que le bonheur
survenu trop tard, quand on ne peut plus en jouir, quand on n'aime
plus, soit tout à fait ce même bonheur dont le manque
nous rendit jadis si malheureux. Une seule personne pourrait en
décider, notre moi d'alors ; il n'est plus là ;
et sans doute suffirait-il qu'il revînt pour que, identique
ou non, le bonheur s'évanouît. En attendant ces réalisations
après coup d'un rève auquel je ne tiendrais plus,
à force d'inventer, comme au temps où je connaissais
à peine Gilberte, des paroles, des lettres où elle
implorait mon pardon, avouait n'avoir jamais aimé que moi
et demandait à m'épouser, une série de douces
images incessamment recréées finirent par prendre
plus de place dans mon esprit que la vision de Gilberte et du
jeune homme, laquelle n'était plus alimentée par
rien. Je serais peut-être dès lors retourné
chez Mme Swann, sans un rêve que je fis et où un
de mes amis, lequel n'était pourtant pas de ceux que je
me connaissais, agissait envers moi avec la plus grande fausseté
et croyait à la mienne. Brusquement réveillé
par la souffrance que venait de me causer ce rêve et voyant
qu'elle persistait, je repensai à lui, cherchai à
me rappeler quel était l'ami que j'avais vu en dormant
et dont le nom espagnol n'était déjà plus
distinct. À la fois Joseph et Pharaon, je me mis à
interpréter mon rêve. Je savais que dans beaucoup
d'entre eux il ne faut tenir compte ni de l'apparence des personnes,
lesquelles peuvent être déguisées et avoir
interchangé leurs visages, comme ces saints mutilés
des cathédrales que des archéologues ignorants ont
refaits, en mettant sur le corps de l'un la tête de l'autre,
et en mêlant les attributs et les noms. Ceux que les êtres
portent dans un rêve peuvent nous abuser. La personne que
nous aimons doit y être reconnue seulement à la force
de la douleur éprouvée. La mienne m'apprit que,
devenue pendant mon sommeil un jeune homme, la personne dont la
fausseté récente me faisait encore mal était
Gilberte. Je me rappelai alors que, la dernière fois que
je l'avais vue, le jour où sa mère l'avait empêchée
d'aller à une matinée de danse, elle avait, soit
sincèrement, soit en le feignant, refusé, tout en
riant d'une façon étrange, de croire à mes
bonnes intentions pour elle. Par association, ce souvenir en ramena
un autre dans ma mémoire. Longtemps auparavant, ç'avait
été Swann qui n'avait pas voulu croire à
ma sincérité, ni que je fusse un bon ami pour Gilberte.
Inutilement je lui avais écrit, Gilberte m'avait rapporté
ma lettre et me l'avait rendue avec le même rire incompréhensible.
Elle ne me l'avait pas rendue tout de suite, je me rappelai toute
la scène derrière le massif de lauriers. On devient
moral dès qu'on est malheureux. L'antipathie actuelle de
Gilberte pour moi me sembla comme un châtiment infligé
par la vie à cause de la conduite que j'avais eue ce jour-là.
Les châtiments, on croit les éviter, parce qu'on
fait attention aux voitures en traversant, qu'on évite
les dangers. Mais il en est d'internes. L'accident vient du côté
auquel on ne songeait pas, du dedans, du coeur. Les mots de Gilberte
: "Si vous voulez, continuons à lutter" me firent
horreur. Je l'imaginai telle, chez elle peut-être, dans
la lingerie, avec le jeune homme que j'avais vu l'accompagnant
dans l'avenue des Champs-élysées. Ainsi, autant
que (il y avait quelque temps) de croire que j'étais tranquillement
installé dans le bonheur, j'avais été insensé,
maintenant que j'avais renoncé à être heureux,
de tenir pour assuré que, du moins, j'étais devenu,
je pourrais rester calme. Car, tant que notre coeur enferme d'une
façon permanente l'image d'un autre être, ce n'est
pas seulement notre bonheur qui peut à tout moment être
détruit ; quand ce bonheur est évanoui, quand nous
avons souffert, puis, que nous avons réussi à endormir
notre souffrance, ce qui est aussi trompeur et précaire
qu'avait été le bonheur même, c'est le calme.
Le mien finit par revenir, car ce qui, modifiant notre état
moral, nos désirs, est entré, à la faveur
d'un rêve, dans notre esprit, cela aussi peu à peu
se dissipe : la permanence et la durée ne sont promises
à rien, pas même à la douleur. D'ailleurs,
ceux qui souffrent par l'amour sont, comme on dit de certains
malades, leur propre médecin. Comme il ne peut leur venir
de consolation que de l'être qui cause leur douleur et que
cette douleur est une émanation de lui, c'est en elle qu'ils
finissent par trouver un remède. Elle le leur découvre
elle-même à un moment donné, car au fur et
à mesure qu'ils la retournent en eux, cette douleur leur
montre un autre aspect de la personne regrettée, tantôt
si haïssable qu'on n'a même plus le désir de
la revoir parce qu'avant de se plaire avec elle il faudrait la
faire souffrir, tantôt si douce que la douceur qu'on lui
prête, on lui en fait un mérite et on en tire une
raison d'espérer. Mais la souffrance qui s'était
renouvelée en moi eut beau finir par s'apaiser, je ne voulus
plus retourner que rarement chez Mme Swann. C'est d'abord que
chez ceux qui aiment et sont abandonnés, le sentiment d'attente
- même d'attente inavouée - dans lequel ils vivent
se transforme de lui-même et, bien qu'en apparence identique,
fait succéder à un premier état, un second
exactement contraire. Le premier était la suite, le reflet
des incidents douloureux qui nous avaient bouleversés.
L'attente de ce qui pourrait se produire est mêlée
d'effroi, d'autant plus que nous désirons à ce moment-là,
si rien de nouveau ne nous vient du côté de celle
que nous aimons, agir nous-mêmes, et nous ne savons trop
quel sera le succès d'une démarche après
laquelle il ne sera peut-être plus possible d'en entamer
d'autre. Mais bientôt, sans que nous nous en rendions compte,
notre attente qui continue est déterminée, nous
l'avons vu, non plus par le souvenir du passé que nous
avons subi, mais par l'espérance d'un avenir imaginaire.
Dès lors, elle est presque agréable. Puis la première,
en durant un peu, nous a habitués à vivre dans l'expectative.
La souffrance que nous avons éprouvée durant nos
derniers rendez-vous, survit encore en nous, mais déjà
ensommeillée. Nous ne sommes pas trop pressés de
la renouveler, d'autant plus que nous ne voyons pas bien ce que
nous demanderions maintenant. La possession d'un peu plus de la
femme que nous aimons ne ferait que nous rendre plus nécessaire
ce que nous ne possédons pas, et qui resterait, malgré
tout, nos besoins naissant de nos satisfactions, quelque chose
d'irréductible.
Enfin une dernière raison s'ajouta
plus tard à celle-ci pour me faire cesser complètement
mes visites à Mme Swann. Cette raison, plus tardive, n'était
pas que j'eusse encore oublié Gilberte, mais de tâcher
de l'oublier plus vite. Sans doute, depuis que ma grande souffrance
était finie, mes visites chez Mme Swann étaient
redevenues, pour ce qui me restait de tristesse, le calmant et
la distraction qui m'avaient été si précieux
au début. Mais la raison de l'efficacité du premier
faisait aussi l'inconvénient de la seconde, à savoir
qu'à ces visites le souvenir de Gilberte était intimement
mêlé. La distraction ne m'eût été
utile que si elle eût mis en lutte avec un sentiment que
la présence de Gilberte n'alimentait plus, des pensées,
des intérêts, des passions où Gilberte ne
fût entrée pour rien. Ces états de conscience
auxquels l'être qu'on aime reste étranger occupent
alors une place qui, si petite qu'elle soit d'abord, est autant
de retranché à l'amour qui occupait l'âme
tout entière. Il faut chercher à nourrir, à
faire croître ces pensées, cependant que décline
le sentiment qui n'est plus qu'un souvenir, de façon que
les éléments nouveaux introduits dans l'esprit lui
disputent, lui arrachent une part de plus en plus grande de l'âme,
et finalement la lui dérobent toute. Je me rendais compte
que c'était la seule manière de tuer un amour, et
j'étais encore assez jeune, assez courageux pour entreprendre
de le faire, pour assumer la plus cruelle des douleurs, qui naît
de la certitude que, quelque temps qu'on doive y mettre, on réussira.
La raison que je donnais maintenant dans mes lettres à
Gilberte, de mon refus de la voir, c'était une allusion
à quelque mystérieux malentendu, parfaitement fictif,
qu'il y aurait eu entre elle et moi et sur lequel j'avais espéré
d'abord que Gilberte me demanderait des explications. Mais, en
fait, même dans les relations les plus insignifiantes de
la vie, un éclaircissement n'est sollicité par un
correspondant qui sait qu'une phrase obscure, mensongère,
incriminatrice, est mise à dessein pour qu'il proteste,
et qui est trop heureux de sentir par là qu'il possède
- et de garder - la maîtrise et l'initiative des opérations.
À plus forte raison en est-il de même dans des relations
plus tendres, où l'amour a tant d'éloquence, l'indifférence
si peu de curiosité. Gilberte n'ayant pas mis en doute
ni cherché à connaître ce malentendu, il devint
pour moi quelque chose de réel auquel je me référais
dans chaque lettre. Et il y a dans ces situations prises à
faux, dans l'affectation de la froideur, un sortilège qui
vous y fait persévérer. À force d'écrire
: "Depuis que nos coeurs sont désunis", pour
que Gilberte me répondit : "Mais ils ne le sont pas,
expliquons-nous", j'avais fini par me persuader qu'ils l'étaient.
En répétant toujours : "La vie a pu changer
pour nous, elle n'effacera pas le sentiment que nous eûmes",
par désir de m'entendre dire enfin : "Mais il n'y
a rien de changé, ce sentiment est plus fort que jamais",
je vivais avec l'idée que la vie avait changé en
effet, que nous garderions le souvenir du sentiment qui n'était
plus, comme certains nerveux, pour avoir simulé une maladie,
finissent par rester toujours malades. Maintenant chaque fois
que j'avais à écrire à Gilberte, je me reportais
à ce changement imaginé et dont l'existence, désormais
tacitement reconnue par le silence qu'elle gardait à ce
sujet dans ses réponses, subsisterait entre nous. Puis
Gilberte cessa de s'en tenir à la prétérition.
Elle-même adopta mon point de vue ; et, comme dans les toasts
officiels où le chef d'etat qui est reçu reprend
à peu près les mêmes expressions dont vient
d'user le chef d'etat qui le reçoit, chaque fois que j'écrivais
à Gilberte : "La vie a pu nous séparer, le
souvenir du temps où nous nous connûmes durera",
elle ne manqua pas de répondre : "La vie a pu nous
séparer, elle ne pourra nous faire oublier les bonnes heures
qui nous seront toujours chères" (nous aurions été
bien embarrassés de dire pourquoi "la vie" nous
avait séparés, quel changement s'était produit).
Je ne souffrais plus trop. Pourtant un jour où je lui disais
dans une lettre que j'avais appris la mort de notre vieille marchande
de sucre d'orge des Champs-élysées, comme je venais
d'écrire ces mots : "J'ai pensé que cela vous
a fait de la peine, en moi cela a remué bien des souvenirs",
je ne pus m'empêcher de fondre en larmes en voyant que je
parlais au passé, et comme s'il s'agissait d'un mort déjà
presque oublié, de cet amour auquel malgré moi je
n'avais jamais cessé de penser comme étant vivant,
pouvant du moins renaître. Rien de plus tendre que cette
correspondance entre amis qui ne voulaient plus se voir. Les lettres
de Gilberte avaient la délicatesse de celles que j'écrivais
aux indifférents, et me donnaient les mêmes marques
apparentes d'affection si douces pour moi à recevoir d'elle.
D'ailleurs, peu à peu, chaque
refus de la voir me fit moins de peine. Et, comme elle me devenait
moins chère, mes souvenirs douloureux n'avaient plus assez
de force pour détruire dans leur retour incessant la formation
du plaisir que j'avais à penser à Florence, à
Venise. Je regrettais, à ces moments-là, d'avoir
renoncé à entrer dans la diplomatie et de m'être
fait une existence sédentaire pour ne pas m'éloigner
d'une jeune fille que je ne verrais plus et que j'avais déjà
presque oubliée. On construit sa vie pour une personne
et, quand enfin on peut l'y recevoir, cette personne ne vient
pas, puis meurt pour nous et on vit prisonnier dans ce qui n'était
destiné qu'à elle. Si Venise semblait à mes
parents bien lointain et bien fiévreux pour moi, il était
du moins facile d'aller sans fatigue s'installer à Balbec.
Mais pour cela il eût fallu quitter Paris, renoncer à
ces visites, grâce auxquelles , si rares qu'elles fussent,
j'entendais quelquefois Mme Swann me parler de sa fille. Je commençais
du reste à y trouver tel ou tel plaisir où Gilberte
n'était pour rien.
Quand le printemps approcha, ramenant
le froid, au temps des saints de glace et des giboulées
de la semaine sainte, comme Mme Swann trouvait qu'on gelait chez
elle, il m'arrivait souvent de la voir recevant dans des fourrures,
ses mains et ses épaules frileuses disparaissant sous le
blanc et brillant tapis d'un immense manchon plat et d'un collet,
tous deux d'hermine, qu'elle n'avait pas quittés en rentrant
et qui avaient l'air des derniers carrés des neiges de
l'hiver plus persistants que les autres, et que la chaleur du
feu ni le progrès de la saison n'avaient réussi
à fondre. Et la vérité totale de ces semaines
glaciales mais déjà fleurissantes, était
suggérée pour moi dans ce salon, où bientôt
je n'irais plus, par d'autres blancheurs plus enivrantes, celles,
par exemple, des "boules de neige" assemblant au sommet
de leurs hautes tiges nues, comme les arbustes linéaires
des préraphaélites, leurs globes parcellés
mais unis, blancs comme des anges annonciateurs et qu'entourait
une odeur de citron. Car la châtelaine de Tansonville savait
qu'avril, même glacé, n'est pas dépourvu de
fleurs, que l'hiver, le printemps, l'été, ne sont
pas séparés par des cloisons aussi hermétiques
que tend à le croire le boulevardier qui jusqu'aux premières
chaleurs s'imagine le monde comme renfermant seulement des maisons
nues sous la pluie. Que Mme Swann se contentât des envois
que lui faisait son jardinier de Combray et que, par l'intermédiaire
de sa fleuriste "attitrée", elle ne comblât
pas les lacunes d'une insuffisante évocation à l'aide
d'emprunts faits à la précocité méditerranéenne,
je suis loin de le prétendre et je ne m'en souciais pas.
Il me suffisait, pour avoir la nostalgie de la campagne, qu'à
côté des névés du manchon que tenait
Mme Swann, les boules de neige (qui n'avaient peut-être
dans la pensée de la maîtresse de la maison d'autre
but que de faire, sur les conseils de Bergotte, "symphonie
en blanc majeur" avec son ameublement et sa toilette) me
rappelassent que l'enchantement du vendredi saint figure un miracle
naturel auquel on pourrait assister tous les ans si l'on était
plus sage, et, aidées du parfum acide et capiteux de corolles
d'autres espèces dont j'ignorais les noms et qui m'avait
fait rester tant de fois en arrêt dans mes promenades de
Combray, rendissent le salon de Mme Swann aussi virginal, aussi
candidement fleuri sans aucune feuille, aussi surchargé
d'odeurs authentiques, que le petit raidillon de Tansonville.
Mais c'était encore trop que celui-ci me fût rappelé.
Son souvenir risquait d'entretenir le peu qui subsistait de mon
amour pour Gilberte. Aussi, bien que je ne souffrisse plus du
tout durant ces visites à Mme Swann, je les espaçai
encore et cherchai à la voir le moins possible. Tout au
plus, comme je continuais à ne pas quitter Paris, me concédai-je
certaines promenades avec elle. Les beaux jours étaient
enfin revenus, et la chaleur. Comme je savais qu'avant le déjeuner
Mme Swann sortait pendant une heure et allait faire quelques pas
avenue du bois, près de l'étoile et de l'endroit
qu'on appelait alors, à cause des gens qui venaient regarder
les riches qu'ils ne connaissaient que de nom, le "club des
pannés", j'obtins de mes parents que le dimanche -
car je n'étais pas libre en semaine à cette heure-là
- je pourrais ne déjeuner que bien après eux, à
une heure un quart, et aller faire un tour auparavant. Je n'y
manquai jamais pendant ce mois de mai, Gilberte étant allée
à la campagne chez des amies. J'arrivais à l'arc
de triomphe vers midi. Je faisais le guet à l'entrée
de l'avenue, ne perdant pas des yeux le coin de la petite rue
par où Mme Swann, qui n'avait que quelques mètres
à franchir, venait de chez elle. Comme c'était déjà
l'heure où beaucoup de promeneurs rentraient déjeuner,
ceux qui restaient étaient peu nombreux et, pour la plus
grande part, des gens élégants. Tout d'un coup,
sur le sable de l'allée, tardive, alentie et luxuriante
comme la plus belle fleur et qui ne s'ouvrirait qu'à midi,
Mme Swann apparaissait, épanouissant autour d'elle une
toilette toujours différente mais que je me rappelle surtout
mauve ; puis elle hissait et déployait sur un long pédoncule,
au moment de sa plus complète irradiation, le pavillon
de soie d'une large ombrelle de la même nuance que l'effeuillaison
des pétales de sa robe. Toute une suite l'environnait ;
Swann, quatre ou cinq hommes de club qui étaient venus
la voir le matin chez elle ou qu'elle avait rencontrés
: et leur noire ou grise agglomération obéissante,
exécutant les mouvements presque mécaniques d'un
cadre inerte autour d'Odette, donnait l'air à cette femme
qui seule avait de l'intensité dans les yeux, de regarder
devant elle, d'entre tous ces hommes, comme d'une fenêtre
dont elle se fût approchée, et la faisait surgir,
frêle, sans crainte, dans la nudité de ses tendres
couleurs, comme l'apparition d'un être d'une espèce
différente, d'une race inconnue, et d'une puissance presque
guerrière, grâce à quoi elle compensait à
elle seule sa multiple escorte. Souriante, heureuse du beau temps,
du soleil qui n'incommodait pas encore, ayant l'air d'assurance
et de calme du créateur qui a accompli son oeuvre et ne
se soucie plus du reste, certaine que sa toilette - dussent des
passants vulgaires ne pas l'apprécier - était la
plus élégante de toutes, elle la portait pour soi-même
et pour ses amis, naturellement, sans attention exagérée,
mais aussi sans détachement complet, n'empêchant
pas les petits noeuds de son corsage et de sa jupe de flotter
légèrement devant elle comme des créatures
dont elle n'ignorait pas la présence et à qui elle
permettait avec indulgence de se livrer à leurs jeux, selon
leur rythme propre, pourvu qu'ils suivissent sa marche, et même,
sur son ombrelle mauve que souvent elle tenait encore fermée
quand elle arrivait, elle laissait tomber par moment, comme sur
un bouquet de violettes de Parme, son regard heureux et si doux
que, quand il ne s'attachait plus à ses amis mais à
un objet inanimé, il avait l'air de sourire encore. Elle
réservait ainsi, elle faisait occuper à sa toilette
cet intervalle d'élégance dont les hommes à
qui Mme Swann parlait le plus en camarade respectaient l'espace
et la nécessité, non sans une certaine déférence
de profanes, un aveu de leur propre ignorance, et sur lequel ils
reconnaissaient à leur amie, comme à un malade sur
les soins spéciaux qu'il doit prendre, ou comme à
une mère sur l'éducation de ses enfants, compétence
et juridiction. Non moins que par la cour qui l'entourait et ne
semblait pas voir les passants, Mme Swann, à cause de l'heure
tardive de son apparition, évoquait cet appartement où
elle avait passé une matinée si longue et où
il faudrait qu'elle rentrât bientôt déjeuner
; elle semblait en indiquer la proximité par la tranquillité
flâneuse de sa promenade, pareille à celle qu'on
fait à petits pas dans son jardin ; de cet appartement
on aurait dit qu'elle portait encore autour d'elle l'ombre intérieure
et fraîche. Mais, par tout cela même, sa vue ne me
donnait que davantage la sensation du plein air et de la chaleur.
D'autant plus que, déjà persuadé qu'en vertu
de la liturgie et des rites dans lesquels Mme Swann était
profondément versée, sa toilette était unie
à la saison et à l'heure par un lien nécessaire,
unique, les fleurs de son flexible chapeau de paille, les petits
rubans de sa robe me semblaient naître du mois de mai plus
naturellement encore que les fleurs des jardins et des bois ;
et pour connaître le trouble nouveau de la saison, je ne
levais pas les yeux plus haut que son ombrelle, ouverte et tendue
comme un autre ciel plus proche, rond, clément, mobile
et bleu. Car ces rites, s'ils étaient souverains, mettaient
leur gloire, et par conséquent Mme Swann mettait la sienne,
à obéir avec condescendance au matin, au printemps,
au soleil, lesquels ne me semblaient pas assez flattés
qu'une femme si élégante voulût bien ne pas
les ignorer et eût choisi à cause d'eux une robe
d'une étoffe plus claire, plus légère, faisant
penser, par son évasement au col et aux manches, à
la moiteur du cou et des poignets, fît enfin pour eux tous
les frais d'une grande dame qui, s'étant gaîment
abaissée à aller voir à la campagne des gens
communs et que tout le monde, même le vulgaire, connaît,
n'en a pas moins tenu à revêtir spécialement
pour ce jour-là une toilette champêtre. Dès
son arrivée, je saluais Mme Swann, elle m'arrêtait
et me disait : "Good morning" en souriant. Nous faisions
quelques pas. Et je comprenais que ces canons selon lesquels elle
s'habillait, c'était pour elle-même qu'elle y obéissait,
comme à une sagesse supérieure dont elle eût
été la grande prêtresse : car s'il lui arrivait
qu'ayant trop chaud, elle entr'ouvrît, ou même ôtât
tout à fait et me donnât à porter sa jaquette
qu'elle avait cru garder fermée, je découvrais dans
la chemisette mille détails d'exécution qui avaient
eu grande chance de rester inaperçus, comme ces parties
d'orchestre auxquelles le compositeur a donné tous ses
soins, bien qu'elles ne doivent jamais arriver aux oreilles du
public ; ou, dans les manches de la jaquette pliée sur
mon bras, je voyais, je regardais longuement, par plaisir ou par
amabilité, quelque détail exquis, une bande d'une
teinte délicieuse, une satinette mauve habituellement cachée
aux yeux de tous, mais aussi délicatement travaillées
que les parties extérieures, comme ces sculptures gothiques
d'une cathédrale dissimulées au revers d'une balustrade
à quatre-vingts pieds de hauteur, aussi parfaites que les
bas-reliefs du grand porche, mais que personne n'avait jamais
vues avant qu'au hasard d'un voyage, un artiste n'eût obtenu
de monter se promener en plein ciel, pour dominer toute la ville,
entre les deux tours.
Ce qui augmentait cette impression que
Mme Swann se promenait dans l'avenue du bois comme dans l'allée
d'un jardin à elle, c'était - pour ces gens qui
ignoraient ses habitudes de "Footing" - qu'elle fût
venue à pied, sans voiture qui suivît, elle que,
dès le mois de mai, on avait l'habitude de voir passer
avec l'attelage le plus soigné, la livrée la mieux
tenue de Paris, mollement et majestueusement assise comme une
déesse, dans le tiède plein air d'une immense victoria
à huit ressorts. À pied, Mme Swann avait l'air,
surtout avec sa démarche que ralentissait la chaleur, d'avoir
cédé à une curiosité, de commettre
une élégante infraction aux règles du protocole,
comme ces souverains qui sans consulter personne, accompagnés
par l'admiration un peu scandalisée d'une suite qui n'ose
formuler une critique, sortent de leur loge pendant un gala et
visitent le foyer en se mêlant pendant quelques instants
aux autres spectateurs. Ainsi, entre Mme Swann et la foule, celle-ci
sentait ces barrières d'une certaine sorte de richesse,
lesquelles lui semblent les plus infranchissables de toutes. Le
faubourg Saint-Germain a bien aussi les siennes, mais moins parlantes
aux yeux et à l'imagination des "pannés".
Ceux-ci, auprès d'une grande dame plus simple, plus facile
à confondre avec une petite bourgeoise, moins éloignée
du peuple, n'éprouveront pas ce sentiment de leur inégalité,
presque de leur indignité, qu'ils ont devant une Mme Swann.
Sans doute, ces sortes de femmes ne sont pas elles-mêmes
frappées comme eux du brillant appareil dont elles sont
entourées, elles n'y font plus attention, mais c'est à
force d'y être habituées, c'est-à-dire d'avoir
fini par le trouver d'autant plus naturel, d'autant plus nécessaire,
par juger les autres êtres selon qu'ils sont plus ou moins
initiés à ces habitudes du luxe : de sorte que (la
grandeur qu'elles laissent éclater en elles, qu'elles découvrent
chez les autres, étant toute matérielle, facile
à constater, longue à acquérir, difficile
à compenser), si ces femmes mettent un passant au rang
le plus bas, c'est de la même manière qu'elles lui
sont apparues au plus haut, à savoir immédiatement,
à première vue, sans appel. Peut-être cette
classe sociale particulière qui comptait alors des femmes
comme lady Israels, mêlée à celles de l'aristocratie,
et Mme Swann, qui devait les fréquenter un jour, cette
classe intermédiaire, inférieure au faubourg Saint-Germain,
puisqu'elle le courtisait, mais supérieure à ce
qui n'est pas du faubourg Saint-germain, et qui avait ceci de
particulier que, déjà dégagée du monde
des riches, elle était la richesse encore, mais la richesse
devenue ductile, obéissant à une destination, à
une pensée artistiques, l'argent malléable, poétiquement
ciselé et qui sait sourire, peut-être cette classe,
du moins avec le même caractère et le même
charme, n'existe-t-elle plus. D'ailleurs, les femmes qui en faisaient
partie n'auraient plus aujourd'hui ce qui était la première
condition de leur règne, puisque avec l'âge elles
ont, presque toutes, perdu leur beauté. Or, autant que
du faîte de sa noble richesse, c'était du comble
glorieux de son été mûr et si savoureux encore,
que Mme Swann, majestueuse, souriante et bonne, s'avançant
dans l'avenue du bois, voyait comme Hypatie, sous la lente marche
de ses pieds, rouler les mondes. Des jeunes gens qui passaient
la regardaient anxieusement, incertains si leurs vagues relations
avec elle (d'autant plus qu'ayant à peine été
présentés une fois à Swann, ils craignaient
qu'il ne les reconnût pas) étaient suffisantes pour
qu'ils se permissent de la saluer. Et ce n'était qu'en
tremblant devant les conséquences, qu'ils s'y décidaient,
se demandant si leur geste audacieusement provocateur et sacrilège,
attentant à l'inviolable suprématie d'une caste,
n'allait pas déchaîner des catastrophes ou faire
descendre le châtiment d'un dieu. Il déclenchait
seulement, comme un mouvement d'horlogerie, la gesticulation de
petits personnages salueurs qui n'étaient autres que l'entourage
d'Odette, à commencer par Swann, lequel soulevait son tube
doublé de cuir vert, avec une grâce souriante, apprise
dans le faubourg Saint-germain, mais à laquelle ne s'alliait
plus l'indifférence qu'il aurait eue autrefois. Elle était
remplacée (comme il s'était dans une certaine mesure
pénétré des préjugés d'Odette)
à la fois par l'ennui d'avoir à répondre
à quelqu'un d'assez mal habillé et par la satisfaction
que sa femme connût tant de monde, sentiment mixte qu'il
traduisait en disant aux amis élégants qui l'accompagnaient
: "Encore un ! Ma parole, je me demande où Odette
va chercher tous ces gens-là !" Cependant, ayant répondu
par un signe de tête au passant alarmé déjà
hors de vue, mais dont le coeur battait encore, Mme Swann se tournait
vers moi : "Alors, me disait-elle, c'est fini ? Vous ne viendrez
plus jamais voir Gilberte ? Je suis contente d'être exceptée
et que vous ne me "dropiez" pas tout à fait.
J'aime vous voir, mais j'aimais aussi l'influence que vous aviez
sur ma fille. Je crois qu'elle le regrette beaucoup aussi. Enfin,
je ne veux pas vous tyranniser, parce que vous n'auriez qu'à
ne plus vouloir me voir non plus ! - Odette, Sagan qui vous dit
bonjour", faisait remarquer Swann à sa femme. Et,
en effet, le prince, faisant comme dans une apothéose de
théâtre, de cirque, ou dans un tableau ancien, faire
front à son cheval, adressait à Odette un grand
salut théâtral et comme allégorique, où
s'amplifiait toute la chevaleresque courtoisie du grand seigneur
inclinant son respect devant la femme, fût-elle incarnée
en une femme que sa mère ou sa soeur ne pourraient pas
fréquenter. D'ailleurs, à tout moment, reconnue
au fond de la transparence liquide et du vernis lumineux de l'ombre
que versait sur elle son ombrelle, Mme Swann était saluée
par les derniers cavaliers attardés, comme cinématographiés
au galop sur l'ensoleillement blanc de l'avenue, hommes de cercle
dont les noms, célèbres pour le public - Antoine
De Castellane, Adalbert De Montmorency et tant d'autres - étaient
pour Mme Swann des noms familiers d'amis. Et, comme la durée
moyenne de la vie - la longévité relative - est
beaucoup plus grande pour les souvenirs des sensations poétiques
que pour ceux des souffrances du coeur, depuis si longtemps que
se sont évanouis les chagrins que j'avais alors à
cause de Gilberte, il leur a survécu, le plaisir que j'éprouve,
chaque fois que je veux lire, en une sorte de cadran solaire,
les minutes qu'il y a entre midi un quart et une heure, au mois
de mai, à me revoir causant ainsi avec Mme Swann, sous
son ombrelle, comme sous le reflet d'un berceau de glycines.
2ième partie
Noms de pays, le pays
J'étais arrivé à
une presque complète indifférence à l'égard
de Gilberte, quand deux ans plus tard je partis avec ma grand'mère
pour Balbec. Quand je subissais le charme d'un visage nouveau,
quand c'était à l'aide d'une autre jeune fille que
j'espérais connaître les cathédrales gothiques,
les palais et les jardins de l'Italie, je me disais tristement
que notre amour, en tant qu'il est l'amour d'une certaine créature,
n'est peut-être pas quelque chose de bien réel, puisque,
si des associations de rêveries agréables ou douloureuses
peuvent le lier pendant quelque temps à une femme jusqu'à
nous faire penser qu'il a été inspiré par
elle d'une façon nécessaire, en revanche si nous
nous dégageons volontairement ou à notre insu de
ces associations, cet amour, comme s'il était au contraire
spontané et venait de nous seuls, renaît pour se
donner à une autre femme. Pourtant, au moment de ce départ
pour Balbec et pendant les premiers temps de mon séjour,
mon indifférence n'était encore qu'intermittente.
Souvent (notre vie étant si peu chronologique, interférant
tant d'anachronismes dans la suite des jours), je vivais dans
ceux, plus anciens que la veille ou l'avant-veille, où
j'aimais Gilberte. Alors ne plus la voir m'était soudain
douloureux, comme c'eût été dans ce temps-là.
Le moi qui l'avait aimée, remplacé déjà
presque entièrement par un autre, resurgissait, et il m'était
rendu beaucoup plus fréquemment par une chose futile que
par une chose importante. Par exemple, pour anticiper sur mon
séjour en Normandie, j'entendis à Balbec un inconnu
que je croisai sur la digue, dire : "La famille du directeur
du ministère des postes." Or (comme je ne savais pas
alors l'influence que cette famille devait avoir sur ma vie),
ce propos aurait dû me paraître oiseux, mais il me
causa une vive souffrance, celle qu'éprouvait un moi, aboli
pour une grande part depuis longtemps, à être séparé
de Gilberte. C'est que jamais je n'avais repensé à
une conversation que Gilberte avait eue devant moi avec son père,
relativement à la famille du "directeur du ministère
des postes". Or, les souvenirs d'amour ne font pas exception
aux lois générales de la mémoire, elles-mêmes
régies par les lois plus générales de l'habitude.
Comme celle-ci affaiblit tout, ce qui nous rappelle le mieux un
être, c'est justement ce que nous avions oublié (parce
que c'était insignifiant, et que nous lui avons ainsi laissé
toute sa force). C'est pourquoi la meilleure part de notre mémoire
est hors de nous, dans un souffle pluvieux, dans l'odeur de renfermé
d'une chambre ou dans l'odeur d'une première flambée,
partout où nous retrouvons de nous-même ce que notre
intelligence, n'en ayant pas l'emploi, avait dédaigné,
la dernière réserve du passé, la meilleure,
celle qui, quand toutes nos larmes semblent taries, sait nous
faire pleurer encore. Hors de nous ? En nous pour mieux dire,
mais dérobée à nos propres regards, dans
un oubli plus ou moins prolongé. C'est grâce à
cet oubli seul que nous pouvons de temps à autre retrouver
l'être que nous fûmes, nous placer vis-à-vis
des choses comme cet être l'était, souffrir à
nouveau, parce que nous ne sommes plus nous, mais lui, et qu'il
aimait ce qui nous est maintenant indifférent. Au grand
jour de la mémoire habituelle, les images du passé
pâlissent peu à peu, s'effacent, il ne reste plus
rien d'elles, nous ne le retrouverons plus. Ou plutôt nous
ne le retrouverions plus, si quelques mots (comme "directeur
au ministère des postes") n'avaient été
soigneusement enfermés dans l'oubli, de même qu'on
dépose à la bibliothèque nationale un exemplaire
d'un livre qui sans cela risquerait de devenir introuvable.
Mais cette souffrance et ce regain d'amour
pour Gilberte ne furent pas plus longs que ceux qu'on a en rêve,
et cette fois, au contraire, parce qu'à Balbec l'habitude
ancienne n'était plus là pour les faire durer. Et
si ces effets de l'habitude semblent contradictoires, c'est qu'elle
obéit à des lois multiples. À Paris j'étais
devenu de plus en plus indifférent à Gilberte, grâce
à l'habitude. Le changement d'habitude, c'est-à-dire
la cessation momentanée de l'habitude, paracheva l'oeuvre
de l'habitude quand je partis pour Balbec. Elle affaiblit mais
stabilise, elle amène la désagrégation mais
la fait durer indéfiniment. Chaque jour depuis des années
je calquais tant bien que mal mon état d'âme sur
celui de la veille. À Balbec un lit nouveau à côté
duquel on m'apportait le matin un petit déjeuner différent
de celui de Paris, ne devait plus soutenir les pensées
dont s'était nourri mon amour pour Gilberte : il y a des
cas (assez rares, il est vrai) où, la sédentarité
immobilisant les jours, le meilleur moyen de gagner du temps,
c'est de changer de place. Mon voyage à Balbec fut comme
la première sortie d'un convalescent qui n'attendait plus
qu'elle pour s'apercevoir qu'il est guéri.
Ce voyage, on le ferait sans doute aujourd'hui
en automobile, croyant le rendre ainsi plus agréable. On
verra qu'accompli de cette façon, il serait même,
en un sens, plus vrai puisqu'on y suivrait de plus près,
dans une intimité plus étroite, les diverses gradations
selon lesquelles change la face de la terre. Mais enfin le plaisir
spécifique du voyage n'est pas de pouvoir descendre en
route et s'arrêter quand on est fatigué, c'est de
rendre la différence entre le départ et l'arrivée
non pas aussi insensible, mais aussi profonde qu'on peut, de la
ressentir dans sa totalité, intacte, telle qu'elle était
en nous quand notre imagination nous portait du lieu où
nous vivions jusqu'au coeur d'un lieu désiré, en
un bond qui nous semblait moins miraculeux parce qu'il franchissait
une distance que parce qu'il unissait deux individualités
distinctes de la terre, qu'il nous menait d'un nom à un
autre nom, et que schématise (mieux qu'une promenade où,
comme on débarque où l'on veut, il n'y a guère
plus d'arrivée) l'opération mystérieuse qui
s'accomplissait dans ces lieux spéciaux, les gares, lesquels
ne font presque pas partie de la ville mais contiennent l'essence
de sa personnalité de même que sur un écriteau
signalétique elles portent son nom.
Mais en tout genre, notre temps a la
manie de vouloir ne montrer les choses qu'avec ce qui les entoure
dans la réalité, et par là de supprimer l'essentiel,
l'acte de l'esprit qui les isola d'elle. On "Présente"
un tableau au milieu de meubles, de bibelots, de tentures de la
même époque, fade décor qu'excelle à
composer dans les hôtels d'aujourd'hui la maîtresse
de maison la plus ignorante la veille, passant maintenant ses
journées dans les archives et les bibliothèques,
et au milieu duquel le chef-d'oeuvre qu'on regarde tout en dînant
ne nous donne pas la même enivrante joie qu'on ne doit lui
demander que dans une salle de musée, laquelle symbolise
bien mieux, par sa nudité et son dépouillement de
toutes particularités, les espaces intérieurs où
l'artiste s'est abstrait pour créer.
Malheureusement ces lieux merveilleux
que sont les gares, d'où l'on part pour une destination
éloignée, sont aussi des lieux tragiques, car si
le miracle s'y accomplit grâce auquel les pays qui n'avaient
encore d'existence que dans notre pensée vont être
ceux au milieu desquels nous vivrons, pour cette raison même
il faut renoncer, au sortir de la salle d'attente, à retrouver
tout à l'heure la chambre familière où l'on
était il y a un instant encore. Il faut laisser toute espérance
de rentrer coucher chez soi, une fois qu'on s'est décidé
à pénétrer dans l'antre empesté par
où l'on accède au mystère, dans un de ces
grands ateliers vitrés, comme celui de Saint-lazare où
j'allai chercher le train de Balbec, et qui déployait au-dessus
de la ville éventrée un de ces immenses ciels crus
et gros de menaces amoncelées de drame, pareils à
certains ciels, d'une modernité presque parisienne, de
Mantegna ou de Véronèse, et sous lequel ne pouvait
s'accomplir que quelque acte terrible et solennel comme un départ
en chemin de fer ou l'érection de la croix.
Tant que je m'étais contenté
d'apercevoir du fond de mon lit de Paris l'église persane
de Balbec au milieu des flocons de la tempête, aucune objection
à ce voyage n'avait été faite par mon corps.
Elles avaient commencé seulement quand il avait compris
qu'il serait de la partie et que le soir de l'arrivée on
me conduirait à "ma" chambre qui lui serait inconnue.
Sa révolte était d'autant plus profonde que la veille
même du départ j'avais appris que ma mère
ne nous accompagnerait pas, mon père, retenu au ministère
jusqu'au moment où il partirait pour l'Espagne avec M.
De Norpois, ayant préféré louer une maison
dans les environs de Paris. D'ailleurs, la contemplation de Balbec
ne me semblait pas moins désirable parce qu'il fallait
l'acheter au prix d'un mal qui au contraire me semblait figurer
et garantir la réalité de l'impression que j'allais
chercher, impression que n'aurait remplacée aucun spectacle
prétendu équivalent, aucun "panorama"
que j'eusse pu aller voir sans être empêché
par cela même de rentrer dormir dans mon lit. Ce n'était
pas la première fois que je sentais que ceux qui aiment
et ceux qui ont du plaisir ne sont pas les mêmes. Je croyais
désirer aussi profondément Balbec que le docteur
qui me soignait et qui me dit, s'étonnant, le matin du
départ, de mon air malheureux : "Je vous réponds
que si je pouvais seulement trouver huit jours pour aller prendre
le frais au bord de la mer, je ne me ferais pas prier. Vous allez
avoir les courses, les régates, ce sera exquis." Pour
moi, j'avais déjà appris, et même bien avant
d'aller entendre la Berma, que, quelle que fût la chose
que j'aimerais, elle ne serait jamais placée qu'au terme
d'une poursuite douloureuse, au cours de laquelle il me faudrait
d'abord sacrifier mon plaisir à ce bien suprême,
au lieu de l'y chercher. Ma grand'mère concevait naturellement
notre départ d'une façon un peu différente
et, toujours aussi désireuse qu'autrefois de donner aux
présents qu'on me faisait un caractère artistique,
avait voulu, pour m'offrir de ce voyage une "épreuve"
en partie ancienne, que nous refissions moitié en chemin
de fer, moitié en voiture le trajet qu'avait suivi Mme
De Sévigné quand elle était allée
de Paris à "L'orient" en passant par Chaulnes
et par "le Pont-audemer". Mais ma grand'mère
avait été obligée de renoncer à ce
projet, sur la défense de mon père, qui savait,
quand elle organisait un déplacement en vue de lui faire
rendre tout le profit intellectuel qu'il pouvait comporter, combien
on pouvait pronostiquer de trains manqués, de bagages perdus,
de maux de gorge et de contraventions. Elle se réjouissait
du moins à la pensée que jamais, au moment d'aller
sur la plage, nous ne serions exposés à en être
empêchés par la survenue de ce que sa chère
Sévigné appelle une chienne de carrossée,
puisque nous ne connaîtrions personne à Balbec, Legrandin
ne nous ayant pas offert de lettre d'introduction pour sa soeur.
(Abstention qui n'avait pas été appréciée
de même par mes tantes Céline et Victoire, lesquelles,
ayant connu jeune fille celle qu'elles n'avaient appelée
jusqu'ici, pour marquer cette intimité d'autrefois, que
"Renée De Cambremer", et possédant encore
d'elle de ces cadeaux qui meublent une chambre et la conversation,
mais auxquels la réalité actuelle ne correspond
pas, croyaient venger notre affront en ne prononçant plus
jamais, chez Mme Legrandin mère, le nom de sa fille, et
se bornant à se congratuler une fois sorties par des phrases
comme : "Je n'ai pas fait allusion à qui tu sais,
je crois qu' on aura compris".) Donc nous partirions simplement
de Paris par ce train de une heure vingt-deux que je m'étais
plu trop longtemps à chercher dans l'indicateur des chemins
de fer, où il me donnait chaque fois l'émotion,
presque la bienheureuse illusion du départ, pour ne pas
me figurer que je le connaissais. Comme la détermination
dans notre imagination des traits d'un bonheur tient plutôt
à l'identité des désirs qu'il nous inspire
qu'à la précision des renseignements que nous avons
sur lui, je croyais connaître celui-là dans ses détails,
et je ne doutais pas que j'éprouverais dans le wagon un
plaisir spécial quand la journée commencerait à
fraîchir, que je contemplerais tel effet à l'approche
d'une certaine station ; si bien que ce train, réveillant
toujours en moi les images des mêmes villes que j'enveloppais
dans la lumière de ces heures de l'après-midi qu'il
traverse, me semblait différent de tous les autres trains
; et j'avais fini, comme on fait souvent pour un être qu'on
n'a jamais vu mais dont on se plaît à s'imaginer
qu'on a conquis l'amitié, par donner une physionomie particulière
et immuable à ce voyageur artiste et blond qui m'aurait
emmené sur sa route, et à qui j'aurais dit adieu
au pied de la cathédrale de Saint-Lô, avant qu'il
se fût éloigné vers le couchant.
Comme ma grand'mère ne pouvait
se résoudre à aller "tout bêtement"
à Balbec, elle s'arrêterait vingt-quatre heures chez
une de ses amies, de chez laquelle je repartirais le soir même
pour ne pas déranger, et aussi de façon à
voir dans la journée du lendemain l'église de Balbec,
qui, avions-nous appris, était assez éloignée
de Balbec-plage, et où je ne pourrais peut-être pas
aller ensuite au début de mon traitement de bains. Et peut-être
était-il moins pénible pour moi de sentir l'objet
admirable de mon voyage placé avant la cruelle première
nuit où j'entrerais dans une demeure nouvelle et accepterais
d'y vivre. Mais il avait fallu d'abord quitter l'ancienne ; ma
mère avait arrangé de s'installer ce jour-là
même à Saint-cloud, et elle avait pris, ou feint
de prendre, toutes ses dispositions pour y aller directement après
nous avoir conduits à la gare, sans avoir à repasser
par la maison où elle craignait que je ne voulusse, au
lieu de partir pour Balbec, rentrer avec elle. Et même,
sous le prétexte d'avoir beaucoup à faire dans la
maison qu'elle venait de louer et d'être à court
de temps, en réalité pour m'éviter la cruauté
de ce genre d'adieux, elle avait décidé de ne pas
rester avec nous jusqu'à ce départ du train où,
dissimulée auparavant dans des allées et venues
et des préparatifs qui n'engagent pas définitivement,
une séparation apparaît brusquement impossible à
souffrir, alors qu'elle n'est déjà plus possible
à éviter, concentrée tout entière
dans un instant immense de lucidité impuissante et suprême.
Pour la première fois je sentais
qu'il était possible que ma mère vécût
sans moi, autrement que pour moi, d'une autre vie. Elle allait
habiter de son côté avec mon père à
qui peut-être elle trouvait que ma mauvaise santé,
ma nervosité, rendaient l'existence un peu compliquée
et triste. Cette séparation me désolait davantage
parce que je me disais qu'elle était probablement pour
ma mère le terme des déceptions successives que
je lui avais causées, qu'elle m'avait tues et après
lesquelles elle avait compris la difficulté de vacances
communes ; et peut-être aussi le premier essai d'une existence
à laquelle elle commençait à se résigner
pour l'avenir, au fur et à mesure que les années
viendraient pour mon père et pour elle, d'une existence
où je la verrais moins, où, ce qui même dans
mes cauchemars ne m'était jamais apparu, elle serait déjà
pour moi un peu étrangère, une dame qu'on verrait
rentrer seule dans une maison où je ne serais pas, demandant
au concierge s'il n'y avait pas de lettres de moi.
Je pus à peine répondre
à l'employé qui voulut me prendre ma valise. Ma
mère essayait, pour me consoler, des moyens qui lui paraissaient
les plus efficaces. Elle croyait inutile d'avoir l'air de ne pas
voir mon chagrin, elle le plaisantait doucement : - eh bien, qu'est-ce
que dirait l'église de Balbec si elle savait que c'est
avec cet air malheureux qu'on s'apprête à aller la
voir ? Est-ce cela, le voyageur ravi dont parle Ruskin ? D'ailleurs,
je saurai si tu as été à la hauteur des circonstances,
même loin je serai encore avec mon petit loup. Tu auras
demain une lettre de ta maman.
- Ma fille, dit ma grand'mère,
je te vois comme madame de Sévigné, une carte devant
les yeux et ne nous quittant pas un instant.
Puis maman cherchait à me distraire,
elle me demandait ce que je commanderais pour dîner, elle
admirait Françoise, lui faisait compliment d'un chapeau
et d'un manteau qu'elle ne reconnaissait pas, bien qu'ils eussent
jadis excité son horreur quand elle les avait vus neufs
sur ma grand'tante, l'un avec l'immense oiseau qui le surmontait,
l'autre surchargé de dessins affreux et de jais. Mais le
manteau étant hors d'usage, Françoise l'avait fait
retourner et exhibait un envers de drap uni d'un beau ton. Quant
à l'oiseau, il y avait longtemps que, cassé, il
avait été mis au rancart. Et, de même qu'il
est quelquefois troublant de rencontrer les raffinements vers
lesquels les artistes les plus conscients s'efforcent, dans une
chanson populaire, à la façade de quelque maison
de paysan qui fait épanouir au-dessus de la porte une rose
blanche ou soufrée juste à la place qu'il fallait
- de même le noeud de velours, la coque de ruban qui eussent
ravi dans un portrait de Chardin ou de Whistler, Françoise
les avait placés avec un goût infaillible et naïf
sur le chapeau devenu charmant.
Pour remonter à un temps plus
ancien, la modestie et l'honnêteté qui donnaient
souvent de la noblesse au visage de notre vieille servante ayant
gagné les vêtements que, en femme réservée
mais sans bassesse, qui sait "Tenir son rang et garder sa
place", elle avait revêtus pour le voyage afin d'être
digne d'être vue avec nous sans avoir l'air de chercher
à se faire voir, Françoise, dans le drap cerise
mais passé de son manteau et les poils sans rudesse de
son collet de fourrure, faisait penser à quelqu'une de
ces images d'Anne De Bretagne peintes dans des livres d'heures
par un vieux maître, et dans lesquelles tout est si bien
en place, le sentiment de l'ensemble s'est si également
répandu dans toutes les parties que la riche et désuète
singularité du costume exprime la même gravité
pieuse que les yeux, les lèvres et les mains. On n'aurait
pu parler de pensée à propos de Françoise.
Elle ne savait rien, dans ce sens total où ne rien savoir
équivaut à ne rien comprendre, sauf les rares vérités
que le coeur est capable d'atteindre directement. Le monde immense
des idées n'existait pas pour elle. Mais devant la clarté
de son regard, devant les lignes délicates de ce nez, de
ces lèvres, devant tous ces témoignages, absents
de tant d'êtres cultivés chez qui ils eussent signifié
la distinction suprême, le noble détachement d'un
esprit d'élite, on était troublé comme devant
le regard intelligent et bon d'un chien à qui on sait pourtant
que sont étrangères toutes les conceptions des hommes,
et on pouvait se demander s'il n'y a pas parmi ces autres humbles
frères, les paysans, des êtres qui sont comme les
hommes supérieurs du monde des simples d'esprit, ou plutôt
qui, condamnés par une injuste destinée à
vivre parmi les simples d'esprit, privés de lumière,
mais pourtant, plus naturellement, plus essentiellement apparentés
aux natures d'élite que ne le sont la plupart des gens
instruits, sont comme des membres dispersés, égarés,
privés de raison, de la famille sainte, des parents, restés
en enfance, des plus hautes intelligences, et auxquels - comme
il apparaît dans la lueur impossible à méconnaître
de leurs yeux où pourtant elle ne s'applique à rien
- il n'a manqué, pour avoir du talent, que du savoir. Ma
mère, voyant que j'avais peine à contenir mes larmes,
me disait : "Régulus avait coutume dans les grandes
circonstances... Et puis ce n'est pas gentil pour ta maman. Citons
madame de Sévigné, comme ta grand'mère :
"Je vais être obligée de me servir de tout le
courage que tu n'as pas." Et se rappelant que l'affection
pour autrui détourne des douleurs égoïstes,
elle tâchait de me faire plaisir en me disant qu'elle croyait
que son trajet de Saint-cloud s'effectuerait bien, qu'elle était
contente du fiacre qu'elle avait gardé, que le cocher était
poli et la voiture confortable. Je m'efforçais de sourire
à ces détails et j'inclinais la tête d'un
air d'acquiescement et de satisfaction. Mais ils ne m'aidaient
qu'à me représenter avec plus de vérité
le départ de maman et c'est le coeur serré que je
la regardais comme si elle était déjà séparée
de moi, sous ce chapeau de paille rond qu'elle avait acheté
pour la campagne, dans une robe légère qu'elle avait
mise à cause de cette longue course par la pleine chaleur,
et qui la faisaient autre, appartenant déjà à
la villa de "Montretout" où je ne la verrais
pas.
Pour éviter les crises de suffocation
que me donnerait le voyage, le médecin m'avait conseillé
de prendre au moment du départ un peu trop de bière
ou de cognac, afin d'être dans cet état qu'il appelait
"euphorie", où le système nerveux est
momentanément moins vulnérable. J'étais encore
incertain si je le ferais, mais je voulais au moins que ma grand'mère
reconnût qu'au cas où je m'y déciderais, j'aurais
pour moi le droit et la sagesse. Aussi j'en parlais comme si mon
hésitation ne portait que sur l'endroit où je boirais
de l'alcool, buffet ou wagon-bar. Mais aussitôt, à
l'air de blâme que prit le visage de ma grand'mère
et de ne pas même vouloir s'arrêter à cette
idée : 'comment, m'écriai-je, me résolvant
soudain à cette action d'aller boire, dont l'exécution
devenait nécessaire à prouver ma liberté
puisque son annonce verbale n'avait pu passer sans protestation,
comment, tu sais combien je suis malade, tu sais ce que le médecin
m'a dit, et voilà le conseil que tu me donnes !" Quand
j'eus expliqué mon malaise à ma grand'mère,
elle eut un air si désolé, si bon, en répondant
: "Mais alors, va vite chercher de la bière ou une
liqueur, si cela doit te faire du bien" que je me jetai sur
elle et la couvris de baisers. Et si j'allai cependant boire beaucoup
trop dans le bar du train, ce fut parce que je sentais que sans
cela j'aurais un accès trop violent et que c'est encore
ce qui la peinerait le plus. Quand, à la première
station, je remontai dans notre wagon, je dis à ma grand'mère
combien j'étais heureux d'aller à Balbec, que je
sentais que tout s'arrangerait bien, qu'au fond je m'habituerais
vite à être loin de maman, que ce train était
agréable, l'homme du bar et les employés si charmants
que j'aurais voulu refaire souvent ce trajet pour avoir la possibilité
de les revoir. Ma grand'mère cependant ne paraissait pas
éprouver la même joie que moi de toutes ces bonnes
nouvelles. Elle me répondit en évitant de me regarder
: "Tu devrais peut-être essayer de dormir un peu",
et tourna les yeux vers la fenêtre dont nous avions abaissé
le rideau qui ne remplissait pas tout le cadre de la vitre, de
sorte que le soleil pouvait glisser sur le chêne ciré
de la portière et le drap de la banquette (comme une réclame
beaucoup plus persuasive pour une vie mêlée à
la nature que celles accrochées trop haut dans le wagon,
par les soins de la compagnie, et représentant des paysages
dont je ne pouvais pas lire les noms) la même clarté
tiède et dormante qui faisait la sieste dans les clairières.
Mais quand ma grand'mère croyait
que j'avais les yeux fermés, je la voyais par moments sous
son voile à gros pois jeter un regard sur moi, puis le
retirer, puis recommencer, comme quelqu'un qui cherche à
s'efforcer, pour s'y habituer, à un exercice qui lui est
pénible.
Alors je lui parlais, mais cela ne semblait
pas lui être agréable. Et à moi pourtant ma
propre voix me donnait du plaisir et de même les mouvements
les plus insensibles, les plus intérieurs de mon corps.
Aussi je tâchais de les faire durer, je laissais chacune
de mes inflexions s'attarder longtemps aux mots, je sentais chacun
de mes regards se trouver bien là où il s'était
posé et y rester au delà du temps habituel. "Allons,
repose-toi, me dit ma grand'mère. Si tu ne peux pas dormir,
lis quelque chose." Et elle me passa un volume de Mme De
Sévigné que j'ouvris, pendant qu'elle-même
s'absorbait dans les mémoires de Madame De Beausergent
. Elle ne voyageait jamais sans un tome de l'une et de l'autre.
C'était ses deux auteurs de prédilection. Ne bougeant
pas volontiers ma tête en ce moment et éprouvant
un grand plaisir à garder une position une fois que je
l'avais prise, je restai à tenir le volume de Mme De Sévigné
sans l'ouvrir, et je n'abaissai pas sur lui mon regard qui n'avait
devant lui que le store bleu de la fenêtre. Mais contempler
ce store me paraissait admirable et je n'eusse pas pris la peine
de répondre à qui eût voulu me détourner
de ma contemplation. La couleur bleue du store me semblait, non
peut-être par sa beauté, mais par sa vivacité
intense, effacer à tel point toutes les couleurs qui avaient
été devant mes yeux depuis le jour de ma naissance
jusqu'au moment où j'avais fini d'avaler ma boisson et
où elle avait commencé de faire son effet, qu'à
côté de ce bleu du store, elles étaient pour
moi aussi ternes, aussi nulles, que peut l'être rétrospectivement
l'obscurité où ils ont vécu pour les aveugles-nés
qu'on opère sur le tard et qui voient enfin les couleurs.
Un vieil employé vint nous demander nos billets. Les reflets
argentés qu'avaient les boutons en métal de sa tunique
ne laissèrent pas de me charmer. Je voulus lui demander
de s'asseoir à côté de nous. Mais il passa
dans un autre wagon, et je songeai avec nostalgie à la
vie des cheminots, lesquels, passant tout leur temps en chemin
de fer, ne devaient guère manquer un seul jour de voir
ce vieil employé. Le plaisir que j'éprouvais à
regarder le store bleu et à sentir que ma bouche était
à demi ouverte commença enfin à diminuer.
Je devins plus mobile ; je remuai un peu ; j'ouvris le volume
que ma grand'mère m'avait tendu et je pus fixer mon attention
sur les pages que je choisis çà et là. Tout
en lisant je sentais grandir mon admiration pour Mme De Sévigné.
Il ne faut pas se laisser tromper par des particularités
purement formelles qui tiennent à l'époque, à
la vie de salon et qui font que certaines personnes croient qu'elles
ont fait leur Sévigné quand elles ont dit : "Mandez-moi,
ma bonne" ou "ce comte me parut avoir bien de l'esprit",
ou "faner est la plus jolie chose du monde". Déjà
Mme De Simiane s'imagine ressembler à sa grand'mère,
parce qu'elle écrit : "M. De La Boulie se porte à
merveille, monsieur, et il est fort en état d'entendre
des nouvelles de sa mort", ou "oh ! Mon cher marquis,
que votre lettre me plaît ! Le moyen de ne pas y répondre",
ou encore : "Il me semble, monsieur, que vous me devez une
réponse, et moi des tabatières de bergamote. Je
m'en acquitte pour huit, il en viendra d'autres... ; Jamais la
terre n'en avait tant porté. C'est apparemment pour vous
plaire." Et elle écrit dans ce même genre la
lettre sur la saignée, sur les citrons, etc., Qu'elle se
figure être des lettres de Mme De Sévigné.
Mais ma grand'mère, qui était venue à celle-ci
par le dedans, par l'amour pour les siens, pour la nature, m'avait
appris à en aimer les vraies beautés, qui sont tout
autres. Elles devaient bientôt me frapper d'autant plus
que Mme De Sévigné est une grande artiste de la
même famille qu'un peintre que j'allais rencontrer à
Balbec et qui eut une influence si profonde sur ma vision des
choses, Elstir. Je me rendis compte à Balbec que c'est
de la même façon que lui qu'elle nous présente
les choses, dans l'ordre de nos perceptions, au lieu de les expliquer
d'abord par leur cause. Mais déjà cet après-midi-là,
dans ce wagon, en relisant la lettre où apparaît
le clair de lune : "Je ne pus résister à la
tentation, je mets toutes mes coiffes et casaques qui n'étaient
pas nécessaires, je vais dans ce mail dont l'air est bon
comme celui de ma chambre ; je trouve mille coquecigrues, des
moines blancs et noirs, plusieurs religieuses grises et blanches,
du linge jeté par-ci par-là, des hommes ensevelis
tout droits contre des arbres, etc.", Je fus ravi par ce
que j'eusse appelé un peu plus tard (ne peint-elle pas
les paysages de la même façon que lui, les caractères
?) Le côté Dostoïevski des lettres de Madame
De Sévigné .
Quand le soir, après avoir conduit
ma grand'mère et être resté quelques heures
chez son amie, j'eus repris seul le train, du moins je ne trouvai
pas pénible la nuit qui vint ; c'est que je n'avais pas
à la passer dans la prison d'une chambre dont l'ensommeillement
me tiendrait éveillé ; j'étais entouré
par la calmante activité de tous ces mouvements du train
qui me tenaient compagnie, s'offraient à causer avec moi
si je ne trouvais pas le sommeil, me berçaient de leurs
bruits que j'accouplais comme le son des cloches à Combray,
tantôt sur un rythme, tantôt sur un autre (entendant
selon ma fantaisie d'abord quatre doubles croches égales,
puis une double croche furieusement précipitée contre
une noire) ; ils neutralisaient la force centrifuge de mon insomnie
en exerçant sur elle des pressions contraires qui me maintenaient
en équilibre et sur lesquelles mon immobilité et
bientôt mon sommeil se sentirent portés avec la même
impression rafraîchissante que m'aurait donnée un
repos dû à la vigilance de forces puissantes au sein
de la nature et de la vie, si j'avais pu pour un moment m'incarner
en quelque poisson qui dort dans la mer, promené dans son
assoupissement par les courants et la vague, ou en quelque aigle
étendu sur le seul appui de la tempête.
Les levers de soleil sont un accompagnement
des longs voyages en chemin de fer, comme les oeufs durs, les
journaux illustrés, les jeux de cartes, les rivières
où des barques s'évertuent sans avancer. À
un moment où je dénombrais les pensées qui
avaient rempli mon esprit pendant les minutes précédentes,
pour me rendre compte si je venais ou non de dormir (et où
l'incertitude même qui me faisait me poser la question était
en train de me fournir une réponse affirmative), dans le
carreau de la fenêtre, au-dessus d'un petit bois noir, je
vis des nuages échancrés dont le doux duvet était
d'un rose fixé, mort, qui ne changera plus, comme celui
qui teint les plumes de l'aile qui l'a assimilé ou le pastel
sur lequel l'a déposé la fantaisie du peintre. Mais
je sentais qu'au contraire cette couleur n'était ni inertie,
ni caprice, mais nécessité et vie. Bientôt
s'amoncelèrent derrière elle des réserves
de lumière. Elle s'aviva, le ciel devint d'un incarnat
que je tâchais, en collant mes yeux à la vitre, de
mieux voir, car je le sentais en rapport avec l'existence profonde
de la nature, mais la ligne du chemin de fer ayant changé
de direction, le train tourna, la scène matinale fut remplacée
dans le cadre de la fenêtre par un village nocturne aux
toits bleus de clair de lune, avec un lavoir encrassé de
la nacre opaline de la nuit, sous un ciel encore semé de
toutes ses étoiles, et je me désolais d'avoir perdu
ma bande de ciel rose quand je l'aperçus de nouveau, mais
rouge cette fois, dans la fenêtre d'en face qu'elle abandonna
à un deuxième coude de la voie ferrée ; si
bien que je passais mon temps à courir d'une fenêtre
à l'autre pour rapprocher, pour rentoiler les fragments
intermittents et opposites de mon beau matin écarlate et
versatile et en avoir une vue totale et un tableau continu.
Le paysage devint accidenté,
abrupt, le train s'arrêta à une petite gare entre
deux montagnes. On ne voyait au fond de la gorge, au bord du torrent,
qu'une maison de garde enfoncée dans l'eau qui coulait
au ras des fenêtres. Si un être peut être le
produit d'un sol dont on goûte en lui le charme particulier,
plus encore que la paysanne que j'avais tant désiré
voir apparaître quand j'errais seul du côté
de Méséglise, dans les bois de Roussainville, ce
devait être la grande fille que je vis sortir de cette maison
et, sur le sentier qu'illuminait obliquement le soleil levant,
venir vers la gare en portant une jarre de lait. Dans la vallée
à qui ces hauteurs cachaient le reste du monde, elle ne
devait jamais voir personne que dans ces trains qui ne s'arrêtaient
qu'un instant. Elle longea les wagons, offrant du café
au lait à quelques voyageurs réveillés. Empourpré
des reflets du matin, son visage était plus rose que le
ciel. Je ressentis devant elle ce désir de vivre qui renaît
en nous chaque fois que nous prenons de nouveau conscience de
la beauté et du bonheur. Nous oublions toujours qu'ils
sont individuels et, leur substituant dans notre esprit un type
de convention que nous formons en faisant une sorte de moyenne
entre les différents visages qui nous ont plu, entre les
plaisirs que nous avons connus, nous n'avons que des images abstraites
qui sont languissantes et fades parce qu'il leur manque précisément
ce caractère d'une chose nouvelle, différente de
ce que nous avons connu, ce caractère qui est propre à
la beauté et au bonheur. Et nous portons sur la vie un
jugement pessimiste et que nous supposons juste, car nous avons
cru y faire entrer en ligne de compte le bonheur et la beauté,
quand nous les avons omis et remplacés par des synthèses
où d'eux il n'y a pas un seul atome. C'est ainsi que bâille
d'avance d'ennui un lettré à qui on parle d'un nouveau
"beau livre", parce qu'il imagine une sorte de composé
de tous les beaux livres qu'il a lus, tandis qu'un beau livre
est particulier, imprévisible, et n'est pas fait de la
somme de tous les chefs-d'oeuvre précédents, mais
de quelque chose que s'être parfaitement assimilé
cette somme ne suffit nullement à faire trouver, car c'est
justement en dehors d'elle. Dès qu'il a eu connaissance
de cette nouvelle oeuvre, le lettré, tout à l'heure
blasé, se sent de l'intérêt pour la réalité
qu'elle dépeint. Telle, étrangère aux modèles
de beauté que dessinait ma pensée quand je me trouvais
seul, la belle fille me donna aussitôt le goût d'un
certain bonheur (seule forme, toujours particulière, sous
laquelle nous puissions connaître le goût du bonheur),
d'un bonheur qui se réaliserait en vivant auprès
d'elle. Mais ici encore la cessation momentanée de l'habitude
agissait pour une grande part. Je faisais bénéficier
la marchande de lait de ce que c'était mon être au
complet, apte à goûter de vives jouissances, qui
était en face d'elle. C'est d'ordinaire avec notre être
réduit au minimum que nous vivons ; la plupart de nos facultés
restent endormies, parce qu'elles se reposent sur l'habitude qui
sait ce qu'il y a à faire et n'a pas besoin d'elles. Mais
par ce matin de voyage, l'interruption de la routine de mon existence,
le changement de lieu et d'heure avaient rendu leur présence
indispensable. Mon habitude, qui était sédentaire
et n'était pas matinale, faisait défaut, et toutes
mes facultés étaient accourues pour la remplacer,
rivalisant entre elles de zèle - s'élevant toutes,
comme des vagues, à un même niveau inaccoutumé
- de la plus basse à la plus noble, de la respiration,
de l'appétit, et de la circulation sanguine à la
sensibilité et à l'imagination. Je ne sais si, en
me faisant croire que cette fille n'était pas pareille
aux autres femmes, le charme sauvage de ces lieux ajoutait au
sien, mais elle le leur rendait. La vie m'aurait paru délicieuse
si seulement j'avais pu, heure par heure, la passer avec elle,
l'accompagner jusqu'au torrent, jusqu'à la vache, jusqu'au
train, être toujours à ses côtés, me
sentir connu d'elle, ayant ma place dans sa pensée. Elle
m'aurait initié aux charmes de la vie rustique et des premières
heures du jour. Je lui fis signe qu'elle vînt me donner
du café au lait. J'avais besoin d'être remarqué
d'elle. Elle ne me vit pas, je l'appelai. Au-dessus de son corps
très grand, le teint de sa figure était si doré
et si rose qu'elle avait l'air d'être vue à travers
un vitrail illuminé. Elle revint sur ses pas, je ne pouvais
détacher mes yeux de son visage de plus en plus large,
pareil à un soleil qu'on pourrait fixer et qui s'approcherait
jusqu'à venir tout près de vous, se laissant regarder
de près, vous éblouissant d'or et de rouge. Elle
posa sur moi son regard perçant, mais comme les employés
fermaient les portières, le train se mit en marche ; je
la vis quitter la gare et reprendre le sentier, il faisait grand
jour maintenant : je m'éloignais de l'aurore. Que mon exaltation
eût été produite par cette fille, ou au contraire
eût causé la plus grande partie du plaisir que j'avais
eu à me trouver près d'elle, en tous cas elle était
si mêlée à lui que mon désir de la
revoir était avant tout le désir moral de ne pas
laisser cet état d'excitation périr entièrement,
de ne pas être séparé à jamais de l'être
qui y avait, même à son insu, participé. Ce
n'est pas seulement que cet état fût agréable.
C'est surtout que (comme la tension plus grande d'une corde ou
la vibration plus rapide d'un nerf produit une sonorité
ou une couleur différente) il donnait une autre tonalité
à ce que je voyais, il m'introduisait comme acteur dans
un univers inconnu et infiniment plus intéressant ; cette
belle fille que j'apercevais encore, tandis que le train accélérait
sa marche, c'était comme une partie d'une vie autre que
celle que je connaissais, séparée d'elle par un
liséré, et où les sensations qu'éveillaient
les objets n'étaient plus les mêmes, et d'où
sortir maintenant eût été comme mourir à
moi-même. Pour avoir la douceur de me sentir du moins rattaché
à cette vie, il eût suffi que j'habitasse assez près
de la petite station pour pouvoir venir tous les matins demander
du café au lait à cette paysanne. Mais, hélas
! Elle serait toujours absente de l'autre vie vers laquelle je
m'en allais de plus en plus vite et que je ne me résignais
à accepter qu'en combinant des plans qui me permettraient
un jour de reprendre ce même train et de m'arrêter
à cette même gare, projet qui avait aussi l'avantage
de fournir un aliment à la disposition intéressée,
active, pratique, machinale, paresseuse, centrifuge qui est celle
de notre esprit, car il se détourne volontiers de l'effort
qu'il faut pour approfondir en soi-même, d'une façon
générale et désintéressée,
une impression agréable que nous avons eue. Et comme d'autre
part nous voulons continuer à penser à elle, il
préfère l'imaginer dans l'avenir, préparer
habilement les circonstances qui pourront la faire renaître,
ce qui ne nous apprend rien sur son essence, mais nous évite
la fatigue de la recréer en nous-même et nous permet
d'espérer la recevoir de nouveau du dehors.
Certains noms de villes, Vézelay
ou Chartres, Bourges ou Beauvais, servent à désigner,
par abréviation, leur église principale. Cette acception
partielle où nous le prenons si souvent, finit - s'il s'agit
de lieux que nous ne connaissons pas encore - par sculpter le
nom tout entier qui dès lors, quand nous voudrons y faire
entrer l'idée de la ville - de la ville que nous n'avons
jamais vue, - lui imposera - comme un moule - les mêmes
ciselures, et du même style, en fera une sorte de grande
cathédrale. Ce fut pourtant à une station de chemin
de fer, au-dessus d'un buffet, en lettres blanches sur un avertisseur
bleu, que je lus le nom, presque de style persan, de Balbec. Je
traversai vivement la gare et le boulevard qui y aboutissait,
je demandai la grève pour ne voir que l'église et
la mer ; on n'avait pas l'air de comprendre ce que je voulais
dire. Balbec-le-vieux, Balbec-en-terre, où je me trouvais,
n'était ni une plage ni un port.
Certes, c'était bien dans la
mer que les pêcheurs avaient trouvé, selon la légende,
le Christ miraculeux dont un vitrail de cette église qui
était à quelques mètres de moi racontait
la découverte ; c'était bien de falaises battues
par les flots qu'avait été tirée la pierre
de la nef et des tours. Mais cette mer, qu'à cause de cela
j'avais imaginée venant mourir au pied du vitrail, était
à plus de cinq lieues de distance, à Balbec-plage,
et, à côté de sa coupole, ce clocher que,
parce que j'avais lu qu'il était lui-même une âpre
falaise normande où s'amassaient les grains, où
tournoyaient les oiseaux, je m'étais toujours représenté
comme recevant à sa base la dernière écume
des vagues soulevées, il se dressait sur une place où
était l'embranchement de deux lignes de tramways, en face
d'un café qui portait, écrit en lettres d'or, le
mot "Billard" ; il se détachait sur un fond de
maisons aux toits desquelles ne se mêlait aucun mât.
Et l'église - entrant dans mon attention avec le café,
avec le passant à qui il avait fallu demander mon chemin,
avec la gare où j'allais retourner - faisait un avec tout
le reste, semblait un accident, un produit de cette fin d'après-midi,
dans laquelle la coupole moelleuse et gonflée sur le ciel
était comme un fruit dont la même lumière
qui baignait les cheminées des maisons, mûrissait
la peau rose, dorée et fondante. Mais je ne voulus plus
penser qu'à la signification éternelle des sculptures,
quand je reconnus les apôtres dont j'avais vu les statues
moulées au musée du Trocadéro et qui, des
deux côtés de la vierge, devant la baie profonde
du porche, m'attendaient comme pour me faire honneur. La figure
bienveillante, camuse et douce, le dos voûté, ils
semblaient s'avancer d'un air de bienvenue en chantant l' alleluia
d'un beau jour. Mais on s'apercevait que leur expression était
immuable comme celle d'un mort et ne se modifiait que si on tournait
autour d'eux. Je me disais : c'est ici, c'est l'église
de Balbec. Cette place qui a l'air de savoir sa gloire, est le
seul lieu du monde qui possède l'église de Balbec.
Ce que j'ai vu jusqu'ici, c'était des photographies de
cette église, et, de ces apôtres, de cette vierge
du porche si célèbres, les moulages seulement. Maintenant
c'est l'église elle-même, c'est la statue elle-même,
elles, les uniques : c'est bien plus.
C'était moins aussi peut-être.
Comme un jeune homme, un jour d'examen ou de duel, trouve le fait
sur lequel on l'a interrogé, la balle qu'il a tirée,
bien peu de chose quand il pense aux réserves de science
et de courage dont il aurait voulu faire preuve, de même
mon esprit qui avait dressé la vierge du porche hors des
reproductions que j'en avais eues sous les yeux, inaccessible
aux vicissitudes qui pouvaient menacer celles-ci, intacte si on
les détruisait, idéale, ayant une valeur universelle,
s'étonnait de voir la statue qu'il avait mille fois sculptée,
réduite maintenant à sa propre apparence de pierre,
occupant par rapport à la portée de mon bras une
place où elle avait pour rivales une affiche électorale
et la pointe de ma canne, enchaînée à la place,
inséparable du débouché de la grand'rue,
ne pouvant fuir les regards du café et du bureau d'omnibus,
recevant sur son visage la moitié du rayon de soleil couchant
- et bientôt, dans quelques heures, de la clarté
du réverbère - dont le bureau du comptoir d'escompte
recevait l'autre moitié, gagnée, en même temps
que cette succursale d'un etablissement de crédit, par
le relent des cuisines du pâtissier, soumise à la
tyrannie du particulier au point que, si j'avais voulu tracer
ma signature sur cette pierre, c'est elle, la vierge illustre
que jusque-là j'avais douée d'une existence générale
et d'une intangible beauté, la vierge de Balbec, l'unique
(ce qui, hélas ! Voulait dire la seule), qui, sur son corps
encrassé de la même suie que les maisons voisines,
aurait, sans pouvoir s'en défaire, montré à
tous les admirateurs venus là pour la contempler, la trace
de mon morceau de craie et les lettres de mon nom, et c'était
elle enfin, l'oeuvre d'art immortelle et si longtemps désirée,
que je trouvais métamorphosée, ainsi que l'église
elle-même, en une petite vieille de pierre dont je pouvais
mesurer la hauteur et compter les rides. L'heure passait, il fallait
retourner à la gare où je devais attendre ma grand'mère
et Françoise pour gagner ensemble Balbec-plage. Je me rappelais
ce que j'avais lu sur Balbec, les paroles de Swann : "C'est
délicieux, c'est aussi beau que Sienne." Et n'accusant
de ma déception que des contingences, la mauvaise disposition
où j'étais, ma fatigue, mon incapacité de
savoir regarder, j'essayais de me consoler en pensant qu'il restait
d'autres villes encore intactes pour moi, que je pourrais prochainement
peut-être pénétrer, comme au milieu d'une
pluie de perles, dans le frais gazouillis des égouttements
de Quimperlé, traverser le reflet verdissant et rose qui
baignait Pont-aven ; mais pour Balbec, dès que j'y étais
entré, ç'avait été comme si j'avais
entr'ouvert un nom qu'il eût fallu tenir hermétiquement
clos et où, profitant de l'issue que je leur avais imprudemment
offerte, en chassant toutes les images qui y vivaient jusque-là,
un tramway, un café, les gens qui passaient sur la place,
la succursale du comptoir d'escompte, irrésistiblement
poussés par une pression externe et une force pneumatique,
s'étaient engouffrés à l'intérieur
des syllabes qui, refermées sur eux, les laissaient maintenant
encadrer le porche de l'église persane et ne cesseraient
plus de les contenir.
Dans le petit chemin de fer d'intérêt
local qui devait nous conduire à Balbec-plage, je retrouvai
ma grand'mère, mais l'y retrouvai seule - car elle avait
imaginé de faire partir avant elle, pour que tout fût
préparé d'avance (mais, lui ayant donné un
renseignement faux, n'avait réussi qu'à faire partir
dans une mauvaise direction) Françoise qui en ce moment,
sans s'en douter, filait à toute vitesse sur Nantes et
se réveillerait peut-être à Bordeaux. À
peine fus-je assis dans le wagon rempli par la lumière
fugitive du couchant et par la chaleur persistante de l'après-midi
(la première, hélas ! Me permettant de voir en plein
sur le visage de ma grand'mère combien la seconde l'avait
fatiguée), elle me demanda : "Hé bien, Balbec
?" Avec un sourire si ardemment éclairé par
l'espérance du grand plaisir qu'elle pensait que j'avais
éprouvé, que je n'osai pas lui avouer tout d'un
coup ma déception. D'ailleurs, l'impression que mon esprit
avait recherchée m'occupait moins au fur et à mesure
que se rapprochait le lieu auquel mon corps allait avoir à
s'accoutumer. Au terme, encore éloigné de plus d'une
heure, de ce trajet, je cherchais à imaginer le directeur
de l'hôtel de Balbec pour qui j'étais, en ce moment,
inexistant, et j'aurais voulu me présenter à lui
dans une compagnie plus prestigieuse que celle de ma grand'mère
qui allait certainement lui demander des rabais. Il m'apparaissait
empreint d'une morgue certaine, mais très vague de contours.
À tout moment le petit chemin de fer nous arrêtait
à l'une des stations qui précédaient Balbec-plage
et dont les noms mêmes (Incarville, Marcouville, Doville,
Pont-à-couleuvre, Arambouville, Saint-mars-le-vieux, Hermonville,
Maineville) me semblaient étranges, alors que, lus dans
un livre, ils auraient eu quelque rapport avec les noms de certaines
localités qui étaient voisines de Combray. Mais
à l'oreille d'un musicien deux motifs, matériellement
composés de plusieurs des mêmes notes, peuvent ne
présenter aucune ressemblance, s'ils diffèrent par
la couleur de l'harmonie et de l'orchestration. De même,
rien moins que ces tristes noms faits de sable, d'espace trop
aéré et vide, et de sel, au-dessus desquels le mot
ville s'échappait comme vole dans pigeon-vole, ne me faisait
penser à ces autres noms de Roussainville ou de Martinville
qui, parce que je les avais entendu prononcer si souvent par ma
grand'tante à table, dans la "salle", avaient
acquis un certain charme sombre où s'étaient peut-être
mélangés des extraits du goût des confitures,
de l'odeur du feu de bois et du papier d'un livre de Bergotte,
de la couleur de grès de la maison d'en face, et qui, aujourd'hui
encore, quand ils remontent comme une bulle gazeuse, du fond de
ma mémoire, conservent leur vertu spécifique à
travers les couches superposées de milieux différents
qu'ils ont à franchir avant d'atteindre jusqu'à
la surface.
C'étaient, dominant la mer lointaine
du haut de leur dune ou s'accommodant déjà pour
la nuit au pied de collines d'un vert cru et d'une forme désobligeante,
comme celle du canapé d'une chambre d'hôtel où
l'on vient d'arriver, composées de quelques villas que
prolongeait un terrain de tennis et quelquefois un casino dont
le drapeau claquait au vent fraîchissant, évidé
et anxieux, de petites stations qui me montraient pour la première
fois leurs hôtes, mais me les montraient par leur dehors
habituel - des joueurs de tennis en casquette blanche, le chef
de gare vivant là, près de ses tamaris et de ses
roses, une dame coiffée d'un "canotier", qui,
décrivant le tracé quotidien d'une vie que je ne
connaîtrais jamais, rappelait son lévrier qui s'attardait,
et rentrait dans son chalet où la lampe était déjà
allumée - et qui blessaient cruellement de ces images étrangement
usuelles et dédaigneusement familières mes regards
inconnus et mon coeur dépaysé. Mais combien ma souffrance
s'aggrava quand nous eûmes débarqué dans le
hall du grand-hôtel de Balbec, en face de l'escalier monumental
qui imitait le marbre, et pendant que ma grand'mère, sans
souci d'accroître l'hostilité et le mépris
des étrangers au milieu desquels nous allions vivre, discutait
les "conditions" avec le directeur, sorte de poussah
à la figure et à la voix pleines de cicatrices (qu'avait
laissées l'extirpation sur l'une, de nombreux boutons,
sur l'autre, des divers accents dus à des origines lointaines
et à une enfance cosmopolite), au smoking de mondain, au
regard de psychologue prenant généralement, à
l'arrivée de l'"omnibus", les grands seigneurs
pour des râleux et les rats d'hôtels pour des grands
seigneurs !
Oubliant sans doute que lui-même
ne touchait pas cinq cent francs d'appointements mensuels, il
méprisait profondément les personnes pour qui cinq
cents francs ou plutôt, comme il disait, "vingt-cinq
louis" est "une somme" et les considérait
comme faisant partie d'une race de parias à qui n'était
pas destiné le grand-hôtel. Il est vrai que, dans
ce palace même, il y avait des gens qui ne payaient pas
très cher tout en étant estimés du directeur,
à condition que celui-ci fût certain qu'ils regardaient
à dépenser non pas par pauvreté mais par
avarice. Elle ne saurait en effet rien ôter au prestige,
puisqu'elle est un vice et peut par conséquent se rencontrer
dans toutes les situations sociales. La situation sociale était
la seule chose à laquelle le directeur fît attention,
la situation sociale, ou plutôt les signes qui lui paraissaient
impliquer qu'elle était élevée, comme de
ne pas se découvrir en entrant dans le hall, de porter
des knickerbockers, un paletot à taille, et de sortir un
cigare ceint de pourpre et d'or d'un étui en maroquin écrasé
(tous avantages, hélas ! Qui me faisaient défaut).
Il émaillait ses propos commerciaux d'expressions choisies,
mais à contresens.
Tandis que j'entendais ma grand'mère,
sans se froisser qu'il l'écoutât son chapeau sur
la tête et tout en sifflotant, lui demander sur une intonation
artificielle : "Et quels sont... Vos prix ?... Oh ! Beaucoup
trop élevés pour mon petit budget", attendant
sur une banquette, je me réfugiais au plus profond de moi-même,
je m'efforçais d'émigrer dans des pensées
éternelles, de ne laisser rien de moi, rien de vivant,
à la surface de mon corps - insensibilisée comme
l'est celle des animaux qui par inhibition font les morts quand
on les blesse -, afin de ne pas trop souffrir dans ce lieu où
mon manque total d'habitude m'était rendu plus sensible
encore par la vue de celle que semblaient en avoir au même
moment une dame élégante à qui le directeur
témoignait son respect en prenant des familiarités
avec le petit chien dont elle était suivie, le jeune gandin
qui, la plume au chapeau, rentrait en demandant "s'il avait
des lettres", tous ces gens pour qui c'était regagner
leur home que de gravir les degrés en faux marbre. Et en
même temps le regard de Minos, Eaque et Rhadamante (regard
dans lequel je plongeai mon âme dépouillée,
comme dans un inconnu où plus rien ne la protégeait)
me fut jeté sévèrement par des messieurs
qui, peu versés peut-être dans l'art de "recevoir",
portaient le titre de "chefs de réception" ;
plus loin, derrière un vitrage clos, des gens étaient
assis dans un salon de lecture pour la description duquel il m'aurait
fallu choisir dans le Dante tour à tour les couleurs qu'il
prête au paradis et à l'enfer, selon que je pensais
au bonheur des élus qui avaient le droit d'y lire en toute
tranquillité , ou à la terreur que m'eût causée
ma grand'mère si, dans son insouci de ce genre d'impressions,
elle m'eût ordonné d'y pénétrer. Mon
impression de solitude s'accrut encore un moment après.
Comme j'avais avoué à ma grand'mère que je
n'étais pas bien, que je croyais que nous allions être
obligés de revenir à Paris, sans protester elle
avait dit qu'elle sortait pour quelques emplettes, utiles aussi
bien si nous partions que si nous restions (et que je sus ensuite
m'être toutes destinées, Françoise ayant avec
elle des affaires qui m'eussent manqué) ; en l'attendant
j'étais allé faire les cent pas dans les rues encombrées
d'une foule qui y maintenait une chaleur d'appartement et où
étaient encore ouverts la boutique du coiffeur et le salon
d'un pâtissier chez lequel des habitués prenaient
des glaces, devant la statue de Duguay-trouin. Elle me causa à
peu près autant de plaisir que son image au milieu d'un
"illustré" peut en procurer au malade qui le
feuillette dans le cabinet d'attente d'un chirurgien. Je m'étonnais
qu'il y eût des gens assez différents de moi pour
que, cette promenade dans la ville, le directeur eût pu
me la conseiller comme une distraction, et aussi pour que le lieu
de supplice qu'est une demeure nouvelle pût paraître
à certains "un séjour de délices"
comme disait le prospectus de l'hôtel, qui pouvait exagérer
mais pourtant s'adressait à toute une clientèle
dont il flattait les goûts. Il est vrai qu'il invoquait,
pour la faire venir au grand-hôtel de Balbec, non seulement
"la chère exquise" et le "coup d'oeil féerique
des jardins du casino", mais encore les "arrêts
de sa majesté la mode, qu'on ne peut violer impunément
sans passer pour un béotien, ce à quoi aucun homme
bien élevé ne voudrait s'exposer".
Le besoin que j'avais de ma grand'mère
était grandi par ma crainte de lui avoir causé une
désillusion. Elle devait être découragée,
sentir que si je ne supportais pas cette fatigue c'était
à désespérer qu'aucun voyage pût me
faire du bien. Je me décidai à rentrer l'attendre
; le directeur vint lui-même pousser un bouton : et un personnage
encore inconnu de moi, qu'on appelait "Lift" (et qui,
au point le plus haut de l'hôtel, là où serait
le lanternon d'une église normande, était installé
comme un photographe derrière son vitrage ou comme un organiste
dans sa chambre), se mit à descendre vers moi avec l'agilité
d'un écureuil domestique, industrieux et captif. Puis en
glissant de nouveau le long d'un pilier il m'entraîna à
sa suite vers le dôme de la nef commerciale. À chaque
étage, des deux côtés de petits escaliers
de communication, se dépliaient en éventails de
sombres galeries, dans lesquelles, portant un traversin, passait
une femme de chambre. J'appliquais à son visage, rendu
indécis par le crépuscule, le masque de mes rêves
les plus passionnés, mais lisais dans son regard tourné
vers moi l'horreur de mon néant. Cependant pour dissiper,
au cours de l'interminable ascension, l'angoisse mortelle que
j'éprouvais à traverser en silence le mystère
de ce clair-obscur sans poésie, éclairé d'une
seule rangée verticale de verrières que faisait
l'unique water-closet de chaque étage, j'adressai la parole
au jeune organiste, artisan de mon voyage et compagnon de ma captivité,
lequel continuait à tirer les registres de son instrument
et à pousser les tuyaux. Je m'excusai de tenir autant de
place, de lui donner tellement de peine, et lui demandai si je
ne le gênais pas dans l'exercice d'un art à l'endroit
duquel, pour flatter le virtuose, je fis plus que manifester de
la curiosité, je confessai ma prédilection. Mais
il ne me répondit pas, soit étonnement de mes paroles,
attention à son travail, souci de l'étiquette, dureté
de son ouïe, respect du lieu, crainte du danger, paresse
d'intelligence ou consigne du directeur.
Il n'est peut-être rien qui donne
plus l'impression de la réalité de ce qui nous est
extérieur, que le changement de la position, par rapport
à nous, d'une personne même insignifiante, avant
que nous l'ayons connue, et après. J'étais le même
homme qui avait pris à la fin de l'après-midi le
petit chemin de fer de Balbec, je portais en moi la même
âme. Mais dans cette âme, à l'endroit où,
à six heures, il y avait, avec l'impossibilité d'imaginer
le directeur, le palace, son personnel, une attente vague et craintive
du moment où j'arriverais, se trouvaient maintenant les
boutons extirpés dans la figure du directeur cosmopolite
(en réalité naturalisé monégasque,
bien qu'il fût - comme il disait, parce qu'il employait
toujours des expressions qu'il croyait distinguées, sans
s'apercevoir qu'elles étaient vicieuses - "d'originalité
roumaine"), son geste pour sonner le lift, le lift lui-même,
toute une frise de personnages de guignol sortis de cette boîte
de Pandore qu'était le grand-hôtel, indéniables,
inamovibles et, comme tout ce qui est réalisé, stérilisants.
Mais du moins ce changement dans lequel je n'étais pas
intervenu me prouvait qu'il s'était passé quelque
chose d'extérieur à moi - si dénuée
d'intérêt que cette chose fût en soi - et j'étais
comme le voyageur qui, ayant eu le soleil devant lui en commençant
une course, constate que les heures ont passé, quand il
le voit derrière lui. J'étais brisé par la
fatigue, j'avais la fièvre, je me serais bien couché,
mais je n'avais rien de ce qu'il eût fallu pour cela. J'aurais
voulu au moins m'étendre un instant sur le lit, mais à
quoi bon puisque je n'aurais pu y faire trouver de repos à
cet ensemble de sensations qui est pour chacun de nous son corps
conscient, sinon son corps matériel, et puisque les objets
inconnus qui l'encerclaient, en le forçant à mettre
ses perceptions sur le pied permanent d'une défensive vigilante,
auraient maintenu mes regards, mon ouïe, tous mes sens, dans
une position aussi réduite et incommode (même si
j'avais allongé mes jambes) que celle du cardinal La Balue
dans la cage où il ne pouvait ni se tenir debout ni s'asseoir.
C'est notre attention qui met des objets dans une chambre, et
l'habitude qui les en retire et nous y fait de la place. De la
place, il n'y en avait pas pour moi dans ma chambre de Balbec
(mienne de nom seulement), elle était pleine de choses
qui ne me connaissaient pas, me rendirent le coup d'oeil méfiant
que je leur jetai et, sans tenir aucun compte de mon existence,
témoignèrent que je dérangeais le train-train
de la leur. La pendule - alors qu'à la maison je n'entendais
la mienne que quelques secondes par semaine, seulement quand je
sortais d'une profonde méditation - continua sans s'interrompre
un instant à tenir dans une langue inconnue des propos
qui devaient être désobligeants pour moi, car les
grands rideaux violets l'écoutaient sans répondre,
mais dans une attitude analogue à celle des gens qui haussent
les épaules pour montrer que la vue d'un tiers les irrite.
Ils donnaient à cette chambre si haute un caractère
quasi historique qui eût pu la rendre appropriée
à l'assassinat du duc de Guise, et plus tard à une
visite de touristes conduits par un guide de l'agence Cook, -
mais nullement à mon sommeil. J'étais tourmenté
par la présence de petites bibliothèques à
vitrines, qui couraient le long des murs, mais surtout par une
grande glace à pieds, arrêtée en travers de
la pièce et avant le départ de laquelle je sentais
qu'il n'y aurait pas pour moi de détente possible. Je levais
à tout moment mes regards - que les objets de ma chambre
de Paris ne gênaient pas plus que ne faisaient mes propres
prunelles, car ils n'étaient plus que des annexes de mes
organes, un agrandissement de moi-même - vers le plafond
surélevé de ce belvédère situé
au sommet de l'hôtel et que ma grand'mère avait choisi
pour moi ; et, jusque dans cette région plus intime que
celle où nous voyons et où nous entendons, dans
cette région où nous éprouvons la qualité
des odeurs, c'était presque à l'intérieur
de mon moi que celle du vétiver venait pousser dans mes
derniers retranchements son offensive, à laquelle j'opposais
non sans fatigue la riposte inutile et incessante d'un reniflement
alarmé. N'ayant plus d'univers, plus de chambre, plus de
corps que menacé par les ennemis qui m'entouraient, qu'envahi
jusque dans les os par la fièvre, j'étais seul,
j'avais envie de mourir. Alors ma grand'mère entra ; et
à l'expansion de mon coeur refoulé s'ouvrirent aussitôt
des espaces infinis.
Elle portait une robe de chambre de
percale qu'elle revêtait à la maison chaque fois
que l'un de nous était malade (parce qu'elle s'y sentait
plus à l'aise, disait-elle, attribuant toujours à
ce qu'elle faisait des mobiles égoïstes), et qui était
pour nous soigner, pour nous veiller, sa blouse de servante et
de garde, son habit de religieuse. Mais tandis que les soins de
celles-là, la bonté qu'elles ont, le mérite
qu'on leur trouve et la reconnaissance qu'on leur doit, augmentent
encore l'impression qu'on a d'être, pour elles, un autre,
de se sentir seul, gardant pour soi la charge de ses pensées,
de son propre désir de vivre, je savais, quand j'étais
avec ma grand'mère, si grand chagrin qu'il y eût
en moi, qu'il serait reçu dans une pitié plus vaste
encore ; que tout ce qui était mien, mes soucis, mon vouloir,
serait, en ma grand'mère, étayé sur un désir
de conservation et d'accroissement de ma propre vie autrement
fort que celui que j'avais moi-même ; et mes pensées
se prolongeaient en elle sans subir de déviation parce
qu'elles passaient de mon esprit dans le sien sans changer de
milieu, de personne. Et - comme quelqu'un qui veut nouer sa cravate
devant une glace sans comprendre que le bout qu'il voit n'est
pas placé par rapport à lui du côté
où il dirige sa main, ou comme un chien qui poursuit à
terre l'ombre dansante d'un insecte - trompé par l'apparence
du corps comme on l'est dans ce monde où nous ne percevons
pas directement les âmes, je me jetai dans les bras de ma
grand'mère et je suspendis mes lèvres à sa
figure comme si j'accédais ainsi à ce coeur immense
qu'elle m'ouvrait. Quand j'avais ainsi ma bouche collée
à ses joues, à son front, j'y puisais quelque chose
de si bienfaisant, de si nourricier, que je gardais l'immobilité,
le sérieux, la tranquille avidité d'un enfant qui
tète.
Je regardais ensuite sans me lasser
son grand visage découpé comme un beau nuage ardent
et calme, derrière lequel on sentait rayonner la tendresse.
Et tout ce qui recevait encore, si faiblement que ce fût,
un peu de ses sensations, tout ce qui pouvait ainsi être
dit encore à elle, en était aussitôt si spiritualisé,
si sanctifié que de mes paumes je lissais ses beaux cheveux
à peine gris avec autant de respect, de précaution
et de douceur que si j'y avais caressé sa bonté.
Elle trouvait un tel plaisir dans toute peine qui m'en épargnait
une, et, dans un moment d'immobilité et de calme pour mes
membres fatigués, quelque chose de si délicieux,
que quand, ayant vu qu'elle voulait m'aider à me coucher
et me déchausser, je fis le geste de l'en empêcher
et de commencer à me déshabiller moi-même,
elle arrêta d'un regard suppliant mes mains qui touchaient
aux premiers boutons de ma veste et de mes bottines.
- Oh, je t'en prie, me dit-elle. C'est
une telle joie pour ta grand'mère. Et surtout ne manque
pas de frapper au mur si tu as besoin de quelque chose cette nuit,
mon lit est adossé au tien, la cloison est très
mince. D'ici un moment quand tu seras couché, fais-le,
pour voir si nous nous comprenons bien.
Et, en effet, ce soir-là, je
frappai trois coups - que, une semaine plus tard, quand je fus
souffrant, je renouvelai pendant quelques jours tous les matins
parce que ma grand'mère voulait me donner du lait de bonne
heure. Alors quand je croyais entendre qu'elle était réveillée
- pour qu'elle n'attendît pas et pût, tout de suite
après, se rendormir - je risquais trois petits coups, timidement,
faiblement, distinctement malgré tout, car si je craignais
d'interrompre son sommeil dans le cas où je me serais trompé
et où elle eût dormi, je n'aurais pas voulu non plus
qu'elle continuât d'épier un appel qu'elle n'aurait
pas distingué d'abord et que je n'oserais pas renouveler.
Et à peine j'avais frappé mes coups que j'en entendais
trois autres, d'une intonation différente ceux-là,
empreints d'une calme autorité, répétés
à deux reprises pour plus de clarté et qui disaient
: "Ne t'agite pas, j'ai entendu ; dans quelques instants
je serai là" ; et bientôt après ma grand'mère
arrivait. Je lui disais que j'avais eu peur qu'elle ne m'entendît
pas ou crût que c'était un voisin qui avait frappé
; elle riait : - confondre les coups de mon pauvre loup avec d'autres,
mais entre mille sa grand'mère les reconnaîtrait
! Crois-tu donc qu'il y en ait d'autres au monde qui soient aussi
bêtas, aussi fébriles, aussi partagés entre
la crainte de me réveiller et de ne pas être compris
? Mais quand même elle se contenterait d'un grattement on
reconnaîtrait tout de suite sa petite souris, surtout quand
elle est aussi unique et à plaindre que la mienne. Je l'entendais
déjà depuis un moment qui hésitait, qui se
remuait dans le lit, qui faisait tous ses manèges.
Elle entr'ouvrait les persiennes ; à
l'annexe en saillie de l'hôtel, le soleil était déjà
installé sur les toits comme un couvreur matinal qui commence
tôt son ouvrage et l'accomplit en silence pour ne pas réveiller
la ville qui dort encore et de laquelle l'immobilité le
fait paraître plus agile. Elle me disait l'heure, le temps
qu'il ferait, que ce n'était pas la peine que j'allasse
jusqu'à la fenêtre, qu'il y avait de la brume sur
la mer, si la boulangerie était déjà ouverte,
quelle était cette voiture qu'on entendait : tout cet insignifiant
lever de rideau, ce négligeable introït du jour auquel
personne n'assiste, petit morceau de vie qui n'était qu'à
nous deux, que j'évoquerais volontiers dans la journée
devant Françoise ou des étrangers en parlant du
brouillard à couper au couteau qu'il y avait eu le matin
à six heures, avec l'ostentation non d'un savoir acquis,
mais d'une marque d'affection reçue par moi seul ; doux
instant matinal qui s'ouvrait comme une symphonie par le dialogue
rythmé de mes trois coups auquel la cloison, pénétrée
de tendresse et de joie, devenue harmonieuse, immatérielle,
chantant comme les anges, répondait par trois autres coups,
ardemment attendus, deux fois répétés, et
où elle savait transporter l'âme de ma grand'mère
tout entière et la promesse de sa venue, avec une allégresse
d'annonciation et une fidélité musicale. Mais cette
première nuit d'arrivée, quand ma grand'mère
m'eut quitté, je recommençai à souffrir,
comme j'avais déjà souffert à Paris au moment
de quitter la maison. Peut-être cet effroi que j'avais -
qu'ont tant d'autres - de coucher dans une chambre inconnue, peut-être
cet effroi n'est-il que la forme la plus humble, obscure, organique,
presque inconsciente, de ce grand refus désespéré
qu'opposent les choses qui constituent le meilleur de notre vie
présente à ce que nous revêtions mentalement
de notre acceptation la formule d'un avenir où elles ne
figurent pas ; refus qui était au fond de l'horreur que
m'avait fait si souvent éprouver la pensée que mes
parents mourraient un jour, que les nécessités de
la vie pourraient m'obliger à vivre loin de Gilberte, ou
simplement à me fixer définitivement dans un pays
où je ne verrais plus jamais mes amis ; refus qui était
encore au fond de la difficulté que j'avais à penser
à ma propre mort ou à une survie comme celle que
Bergotte promettait aux hommes dans ses livres, dans laquelle
je ne pourrais emporter mes souvenirs, mes défauts, mon
caractère, qui ne se résignaient pas à l'idée
de ne plus être et ne voulaient pour moi ni du néant,
ni d'une éternité où ils ne seraient plus.
Quand Swann m'avait dit à Paris,
un jour que j'étais particulièrement souffrant :
"Vous devriez partir pour ces délicieuses îles
de l'Océanie, vous verrez que vous n'en reviendrez plus",
j'aurais voulu lui répondre : "Mais alors je ne verrai
plus votre fille, je vivrai au milieu de choses et de gens qu'elle
n'a jamais vus." Et pourtant ma raison me disait : "Qu'est-ce
que cela peut faire, puisque tu n'en seras pas affligé
? Quand M. Swann te dit que tu ne reviendras pas, il entend par
là que tu ne voudras pas revenir, et puisque tu ne le voudras
pas, c'est que, là-bas, tu seras heureux." Car ma
raison savait que l'habitude - l'habitude qui allait assumer maintenant
l'entreprise de me faire aimer ce logis inconnu, de changer la
place de la glace, la nuance des rideaux, d'arrêter la pendule
- se charge aussi bien de nous rendre chers les compagnons qui
nous avaient déplu d'abord, de donner une autre forme aux
visages, de rendre sympathique le son d'une voix, de modifier
l'inclination des coeurs. Certes ces amitiés nouvelles
pour des lieux et des gens ont pour trame l'oubli des anciennes
; mais justement ma raison pensait que je pouvais envisager sans
terreur la perspective d'une vie où je serais à
jamais séparé d'êtres dont je perdrais le
souvenir, et c'est comme une consolation qu'elle offrait à
mon coeur une promesse d'oubli qui ne faisait au contraire qu'affoler
son désespoir. Ce n'est pas que notre coeur ne doive éprouver,
lui aussi, quand la séparation sera consommée, les
effets analgésiques de l'habitude ; mais jusque-là
il continuera de souffrir. Et la crainte d'un avenir où
nous seront enlevés la vue et l'entretien de ceux que nous
aimons et d'où nous tirons aujourd'hui notre plus chère
joie, cette crainte, loin de se dissiper, s'accroît, si
à la douleur d'une telle privation nous pensons que s'ajoutera
ce qui pour nous semble actuellement plus cruel encore : ne pas
la ressentir comme une douleur, y rester indifférent ;
car alors notre moi serait changé : ce ne serait plus seulement
le charme de nos parents, de notre maîtresse, de nos amis,
qui ne serait plus autour de nous ; notre affection pour eux aurait
été si parfaitement arrachée de notre coeur
dont elle est aujourd'hui une notable part, que nous pourrions
nous plaire à cette vie séparée d'eux dont
la pensée nous fait horreur aujourd'hui ; ce serait donc
une vraie mort de nous-même, mort suivie, il est vrai, de
résurrection, mais en un moi différent et jusqu'à
l'amour duquel ne peuvent s'élever les parties de l'ancien
moi condamnées à mourir. Ce sont elles - même
les plus chétives, comme les obscurs attachements aux dimensions,
à l'atmosphère d'une chambre - qui s'effarent et
refusent, en des rébellions où il faut voir un mode
secret, partiel, tangible et vrai de la résistance à
la mort, de la longue résistance désespérée
et quotidienne à la mort fragmentaire et successive telle
qu'elle s'insère dans toute la durée de notre vie,
détachant de nous à chaque moment des lambeaux de
nous-mêmes sur la mortification desquels des cellules nouvelles
multiplieront. Et pour une nature nerveuse comme était
la mienne (c'est-à-dire chez qui les intermédiaires,
les nerfs, remplissent mal leurs fonctions, n'arrêtent pas
dans sa route vers la conscience, mais y laissent au contraire
parvenir, distincte, épuisante, innombrable et douloureuse,
la plainte des plus humbles éléments du moi qui
vont disparaître), l'anxieuse alarme que j'éprouvais
sous ce plafond inconnu et trop haut n'était que la protestation
d'une amitié qui survivait en moi pour un plafond familier
et bas. Sans doute cette amitié disparaîtrait, une
autre ayant pris sa place (alors la mort, puis une nouvelle vie
auraient, sous le nom d'habitude, accompli leur oeuvre double)
; mais, jusqu'à son anéantissement, chaque soir
elle souffrirait, et, ce premier soir-là surtout, mise
en présence d'un avenir déjà réalisé
où il n'y avait plus de place pour elle, elle se révoltait,
elle me torturait du cri de ses lamentations chaque fois que mes
regards, ne pouvant se détourner de ce qui les blessait,
essayaient de se poser au plafond inaccessible. Mais le lendemain
matin ! - Après qu'un domestique fut venu m'éveiller
et m'apporter de l'eau chaude, et pendant que je faisais ma toilette
et essayais vainement de trouver les affaires dont j'avais besoin
dans ma malle d'où je ne tirais, pêle-mêle,
que celles qui ne pouvaient me servir à rien, quelle joie,
pensant déjà au plaisir du déjeuner et de
la promenade, de voir dans la fenêtre et dans toutes les
vitrines des bibliothèques, comme dans les hublots d'une
cabine de navire, la mer nue, sans ombrages, et pourtant à
l'ombre sur une moitié de son étendue que délimitait
une ligne mince et mobile, et de suivre des yeux les flots qui
s'élançaient l'un après l'autre comme des
sauteurs sur un tremplin ! À tous moments, tenant à
la main la serviette raide et empesée où était
écrit le nom de l'hôtel et avec laquelle je faisais
d'inutiles efforts pour me sécher, je retournais près
de la fenêtre jeter encore un regard sur ce vaste cirque
éblouissant et montagneux et sur les sommets neigeux de
ses vagues en pierre d'émeraude çà et là
polie et translucide, lesquelles avec une placide violence et
un froncement léonin laissaient s'accomplir et dévaler
l'écroulement de leurs pentes auxquelles le soleil ajoutait
un sourire sans visage.
Fenêtre à laquelle je devais
ensuite me mettre chaque matin comme au carreau d'une diligence
dans laquelle on a dormi, pour voir si pendant la nuit s'est rapprochée
ou éloignée une chaîne désirée
- ici ces collines de la mer qui, avant de revenir vers nous en
dansant, peuvent reculer si loin que souvent ce n'était
qu'après une longue plaine sablonneuse que j'apercevais
à une grande distance leurs premières ondulations,
dans un lointain transparent, vaporeux et bleuâtre comme
ces glaciers qu'on voit au fond des tableaux des primitifs toscans.
D'autres fois, c'était tout près de moi que le soleil
riait sur ces flots d'un vert aussi tendre que celui que conserve
aux prairies alpestres (dans les montagnes où le soleil
s'étale çà et là comme un géant
qui en descendrait gaîment, par bonds inégaux, les
pentes) moins l'humidité du sol que la liquide mobilité
de la lumière. Au reste, dans cette brèche que la
plage et les flots pratiquent au milieu du reste du monde pour
y faire passer, pour y accumuler la lumière, c'est elle
surtout, selon la direction d'où elle vient et que suit
notre oeil, c'est elle qui déplace et situe les vallonnements
de la mer. La diversité de l'éclairage ne modifie
pas moins l'orientation d'un lieu, ne dresse pas moins devant
nous de nouveaux buts qu'il nous donne le désir d'atteindre,
que ne ferait un trajet longuement et effectivement parcouru en
voyage. Quand, le matin, le soleil venait de derrière l'hôtel,
découvrant devant moi les grèves illuminées
jusqu'aux premiers contreforts de la mer, il semblait m'en montrer
un autre versant et m'engager à poursuivre, sur la route
tournante de ses rayons, un voyage immobile et varié à
travers les plus beaux sites du paysage accidenté des heures.
Et dès ce premier matin, le soleil me désignait
au loin, d'un doigt souriant, ces cimes bleues de la mer qui n'ont
de nom sur aucune carte géographique, jusqu'à ce
qu'étourdi de sa sublime promenade à la surface
retentissante et chaotique de leurs crêtes et de leurs avalanches,
il vînt se mettre à l'abri du vent dans ma chambre,
se prélassant sur le lit défait et égrenant
ses richesses sur le lavabo mouillé, dans la malle ouverte,
où, par sa splendeur même et son luxe déplacé,
il ajoutait encore à l'impression du désordre. Hélas,
le vent de mer, une heure plus tard, dans la grande salle à
manger - tandis que nous déjeunions et que, de la gourde
de cuir d'un citron, nous répandions quelques gouttes d'or
sur deux soles qui bientôt laissèrent dans nos assiettes
le panache de leurs arêtes, frisé comme une plume
et sonore comme une cithare - il parut cruel à ma grand'mère
de n'en pas sentir le souffle vivifiant à cause du châssis
transparent mais clos qui, comme une vitrine, nous séparait
de la plage tout en nous la laissant entièrement voir et
dans lequel le ciel entrait si complètement que son azur
avait l'air d'être la couleur des fenêtres et ses
nuages blancs, un défaut du verre. Me persuadant que j'étais
"Assis sur le môle" ou au fond du "boudoir"
dont parle Beaudelaire, je me demandais si son "soleil rayonnant
sur la mer", ce n'était pas - bien différent
du rayon du soir, simple et superficiel comme un trait doré
et tremblant - celui qui en ce moment brûlait la mer comme
une topaze, la faisait fermenter, devenir blonde et laiteuse comme
de la bière, écumante comme du lait, tandis que
par moments s'y promenaient çà et là de grandes
ombres bleues que quelque dieu semblait s'amuser à déplacer
en bougeant un miroir dans le ciel. Malheureusement ce n'était
pas seulement par son aspect que différait de la "salle"
de Combray donnant sur les maisons d'en face, cette salle à
manger de Balbec, nue, emplie de soleil vert comme l'eau d'une
piscine, et à quelques mètres de laquelle la marée
pleine et le grand jour élevaient, comme devant la cité
céleste, un rempart indestructible et mobile d'émeraude
et d'or. À Combray, comme nous étions connus de
tout le monde, je ne me souciais de personne. Dans la vie de bains
de mer on ne connaît pas ses voisins. Je n'étais
pas encore assez âgé et j'étais resté
trop sensible pour avoir renoncé au désir de plaire
aux êtres et de les posséder. Je n'avais pas l'indifférence
plus noble qu'aurait éprouvée un homme du monde
à l'égard des personnes qui déjeunaient dans
la salle à manger, ni des jeunes gens et des jeunes filles
passant sur la digue, avec lesquels je souffrais de penser que
je ne pourrais pas faire d'excursions, moins pourtant que si ma
grand'mère, dédaigneuse des formes mondaines et
ne s'occupant que de ma santé, leur avait adressé
la demande, humiliante pour moi, de m'agréer comme compagnon
de promenade.
Soit qu'ils rentrassent vers quelque
chalet inconnu, soit qu'ils en sortissent pour se rendre raquette
en main à un terrain de tennis, ou montassent sur des chevaux
dont les sabots me piétinaient le coeur, je les regardais
avec une curiosité passionnée, dans cet éclairage
aveuglant de la plage où les proportions sociales sont
changées, je suivais tous leurs mouvements à travers
la transparence de cette grande baie vitrée qui laissait
passer tant de lumière. Mais elle interceptait le vent
et c'était un défaut à l'avis de ma grand'mère
qui, ne pouvant supporter l'idée que je perdisse le bénéfice
d'une heure d'air, ouvrit subrepticement un carreau et fit envoler
du même coup, avec les menus, les journaux, voiles et casquettes
de toutes les personnes qui étaient en train de déjeuner
; elle-même, soutenue par le souffle céleste, restait
calme et souriante comme sainte Blandine, au milieu des invectives
qui, augmentant mon impression d'isolement et de tristesse, réunissaient
contre nous les touristes méprisants, dépeignés
et furieux.
Pour une certaine partie - ce qui, à
Balbec, donnait à la population, d'ordinaire banalement
riche et cosmopolite, de ces sortes d'hôtels de grand luxe,
un caractère régional assez accentué - ils
se composaient de personnalités éminentes des principaux
départements de cette partie de la France, d'un premier
président de Caen, d'un bâtonnier de Cherbourg, d'un
grand notaire du Mans, qui à l'époque des vacances,
partant des points sur lesquels toute l'année ils étaient
disséminés en tirailleurs ou comme des pions au
jeu de dames, venaient se concentrer dans cet hôtel. Ils
y conservaient toujours les mêmes chambres, et, avec leurs
femmes qui avaient des prétentions à l'aristocratie,
formaient un petit groupe auquel s'étaient adjoints un
grand avocat et un grand médecin de Paris qui le jour du
départ leur disaient : - ah ! C'est vrai, vous ne prenez
pas le même train que nous, vous êtes privilégiés,
vous serez rendus pour le déjeuner.
- Comment, privilégiés
? Vous qui habitez la capitale, Paris, la grand'ville, tandis
que j'habite un pauvre chef-lieu de cent mille âmes, il
est vrai cent deux mille au dernier recensement ; mais qu'est-ce
à côté de vous qui en comptez deux millions
cinq cent mille, et qui allez retrouver l'asphalte et tout l'éclat
du monde parisien ?
Ils le disaient avec un roulement d'r
paysan, sans y mettre d'aigreur, car c'étaient des lumières
de leur province qui auraient pu comme d'autres venir à
Paris - on avait plusieurs fois offert au premier président
de Caen un siège à la cour de cassation - mais avaient
préféré rester sur place, par amour de leur
ville, ou de l'obscurité, ou de la gloire, ou parce qu'ils
étaient réactionnaires, et pour l'agrément
des relations de voisinage avec les châteaux. Plusieurs
d'ailleurs ne regagnaient pas tout de suite leur chef-lieu. Car
- comme la baie de Balbec était un petit univers à
part au milieu du grand, une corbeille des saisons où étaient
rassemblés en cercle les jours variés et les mois
successifs, si bien que, non seulement les jours où on
apercevait Rivebelle, ce qui était signe d'orage, on y
distinguait du soleil sur les maisons pendant qu'il faisait noir
à Balbec, mais encore que, quand les froids avaient gagné
Balbec, on était certain de trouver sur cette autre rive
deux ou trois mois supplémentaires de chaleur - ceux de
ces habitués du grand-hôtel dont les vacances commençaient
tard ou duraient longtemps, faisaient, quand arrivaient les pluies
et les brumes, à l'approche de l'automne, charger leurs
malles sur une barque, et traversaient rejoindre l'été
à Rivebelle ou à Costedor. Ce petit groupe de l'hôtel
de Balbec regardait d'un air méfiant chaque nouveau venu,
et, en ayant l'air de ne pas s'intéresser à lui,
tous interrogeaient sur son compte leur ami le maître d'hôtel.
Car c'était le même - aimé - qui revenait
tous les ans faire la saison et leur gardait leurs tables ; et
mesdames leurs épouses, sachant que sa femme attendait
un bébé, travaillaient après les repas chacune
à une pièce de la layette, tout en nous toisant
avec leur face-à-main, ma grand'mère et moi, parce
que nous mangions des oeufs durs dans la salade, ce qui était
réputé commun et ne se faisait pas dans la bonne
société d'Alençon. Ils affectaient une attitude
de méprisante ironie à l'égard d'un français
qu'on appelait majesté et qui s'était, en effet,
proclamé lui-même roi d'un petit îlot de l'Océanie
peuplé seulement par quelques sauvages. Il habitait l'hôtel
avec sa jolie maîtresse, sur le passage de qui, quand elle
allait se baigner, les gamins criaient : "Vive la reine !"
Parce qu'elle faisait pleuvoir sur eux des pièces de cinquante
centimes. Le premier président et le bâtonnier ne
voulaient même pas avoir l'air de la voir, et si quelqu'un
de leurs amis la regardait, ils croyaient devoir le prévenir
que c'était une petite ouvrière.
- Mais on m'avait assuré qu'à
Ostende ils usaient de la cabine royale.
- Naturellement ! On la loue pour vingt
francs. Vous pouvez la prendre si cela vous fait plaisir. Et je
sais pertinemment que, lui, avait fait demander une audience au
roi qui lui a fait savoir qu'il n'avait pas à connaître
ce souverain de guignol.
- Ah, vraiment, c'est intéressant
! Il y a tout de même des gens !...
Et sans doute tout cela était
vrai, mais c'était aussi par ennui de sentir que pour une
bonne partie de la foule ils n'étaient, eux, que de bons
bourgeois qui ne connaissaient pas ce roi et cette reine prodigues
de leur monnaie, que le notaire, le président, le bâtonnier,
au passage de ce qu'ils appelaient un carnaval, éprouvaient
tant de mauvaise humeur et manifestaient tout haut une indignation
au courant de laquelle était leur ami le maître d'hôtel,
qui, obligé de faire bon visage aux souverains plus généreux
qu'authentiques, cependant tout en prenant leur commande, adressait
de loin à ses vieux clients un clignement d'oeil significatif.
Peut-être y avait-il aussi un peu de ce même ennui
d'être par erreur crus moins "chic" et de ne pouvoir
expliquer qu'ils l'étaient davantage, au fond du "joli
monsieur !" Dont ils qualifiaient un jeune gommeux, fils
poitrinaire et fêtard d'un grand industriel et qui, tous
les jours, dans un veston nouveau, une orchidée à
la boutonnière, déjeunait au champagne, et allait,
pâle, impassible, un sourire d'indifférence aux lèvres,
jeter au casino sur la table de baccara des sommes énormes
"qu'il n'a pas les moyens de perdre", disait d'un air
renseigné le notaire au premier président duquel
la femme "tenait de bonne source" que ce jeune homme
"fin de siècle"faisait mourir de chagrin ses
parents.
D'autre part, le bâtonnier et
ses amis ne tarissaient pas de sarcasmes au sujet d'une vieille
dame riche et titrée, parce qu'elle ne se déplaçait
qu'avec tout son train de maison. Chaque fois que la femme du
notaire et la femme du premier président la voyaient dans
la salle à manger au moment des repas, elles l'inspectaient
insolemment avec leur face-à-main du même air minutieux
et défiant que si elle avait été quelque
plat au nom pompeux mais à l'apparence suspecte qu'après
le résultat défavorable d'une observation méthodique
on fait éloigner, avec un geste distant et une grimace
de dégoût.
Sans doute par là voulaient-elles
seulement montrer que, s'il y avait certaines choses dont elles
manquaient - dans l'espèce certaines prérogatives
de la vieille dame, et être en relations avec elle -, c'était
non pas parce qu'elles ne pouvaient, mais ne voulaient pas les
posséder. Mais elles avaient fini par s'en convaincre elles-mêmes
; et c'est la suppression de tout désir, de la curiosité
pour les formes de la vie qu'on ne connaît pas, de l'espoir
de plaire à de nouveaux êtres, remplacés chez
ces femmes par un dédain simulé, par une allégresse
factice, qui avait l'inconvénient de leur faire mettre
du déplaisir sous l'étiquette de contentement et
se mentir perpétuellement à elles-mêmes, deux
conditions pour qu'elles fussent malheureuses. Mais tout le monde
dans cet hôtel agissait sans doute de la même manière
qu'elles, bien que sous d'autres formes, et sacrifiait, sinon
à l'amour-propre, du moins à certains principes
d'éducation ou à des habitudes intellectuelles,
le trouble délicieux de se mêler à une vie
inconnue. Sans doute le microcosme dans lequel s'isolait la vieille
dame n'était pas empoisonné de virulentes aigreurs
comme le groupe où ricanaient de rage la femme du notaire
et du premier président. Il était, au contraire,
embaumé d'un parfum fin et vieillot mais qui n'était
pas moins factice. Car, au fond, la vieille dame eût probablement
trouvé, à séduire, à s'attacher (en
se renouvelant pour cela elle-même) la sympathie mystérieuse
d'êtres nouveaux, un charme dont est dénué
le plaisir qu'il y a à ne fréquenter que des gens
de son monde et à se rappeler que, ce monde étant
le meilleur qui soit, le dédain mal informé d'autrui
est négligeable. Peut-être sentait-elle que, si elle
était arrivée inconnue au grand-hôtel de Balbec,
elle eût, avec sa robe de laine noire et son bonnet démodé,
fait sourire quelque noceur qui de son "rocking" eût
murmuré "quelle purée !" Ou surtout quelque
homme de valeur ayant gardé, comme le premier président,
entre ses favoris poivre et sel, un visage frais et des yeux spirituels
comme elle les aimait, et qui eût aussitôt désigné
à la lentille rapprochante du face-à-main conjugal
l'apparition de ce phénomène insolite ; et peut-être
était-ce par inconsciente appréhension de cette
première minute qu'on sait courte mais qui n'est pas moins
redoutée - comme la première tête qu'on pique
dans l'eau - que cette dame envoyait d'avance un domestique mettre
l'hôtel au courant de sa personnalité et de ses habitudes
et, coupant court aux salutations du directeur, gagnait, avec
une brièveté où il y avait plus de timidité
que d'orgueil, sa chambre où des rideaux personnels, remplaçant
ceux qui pendaient aux fenêtres, des paravents, des photographies,
mettaient si bien, entre elle et le monde extérieur auquel
il eût fallu s'adapter, la cloison de ses habitudes, que
c'était son chez elle, au sein duquel elle était
restée, qui voyageait plutôt qu'elle-même.
Dès lors, ayant placé
entre elle d'une part, le personnel de l'hôtel et les fournisseurs
de l'autre, ses domestiques qui recevaient à sa place le
contact de cette humanité nouvelle et entretenaient autour
de leur maîtresse l'atmosphère accoutumée,
ayant mis ses préjugés entre elle et les baigneurs,
insoucieuse de déplaire à des gens que ses amies
n'auraient pas reçus, c'est dans son monde qu'elle continuait
à vivre par la correspondance avec ses amies, par le souvenir,
par la conscience intime qu'elle avait de sa situation, de la
qualité de ses manières, de la compétence
de sa politesse. Et tous les jours, quand elle descendait pour
aller dans sa calèche faire une promenade, sa femme de
chambre qui portait ses affaires derrière elle, son valet
de pied qui la devançait semblaient comme ces sentinelles
qui, aux portes d'une ambassade pavoisée aux couleurs du
pays dont elle dépend, garantissent pour elle, au milieu
d'un sol étranger, le privilège de son exterritorialité.
Elle ne quitta pas sa chambre avant le milieu de l'après-midi,
le jour de notre arrivée, et nous ne l'aperçûmes
pas dans la salle à manger où le directeur, comme
nous étions nouveaux venus, nous conduisit, sous sa protection,
à l'heure du déjeuner, comme un gradé qui
mène des bleus chez le caporal tailleur pour les faire
habiller ; mais nous y vîmes, en revanche, au bout d'un
instant un hobereau et sa fille, d'une obscure mais très
ancienne famille de Bretagne, M. Et Mlle De Stermaria, dont on
nous avait fait donner la table, croyant qu'ils ne rentreraient
que le soir. Venus seulement à Balbec pour retrouver des
châtelains qu'ils connaissaient dans le voisinage, ils ne
passaient dans la salle à manger de l'hôtel, entre
les invitations acceptées au dehors et les visites rendues,
que le temps strictement nécessaire. C'était leur
morgue qui les préservait de toute sympathie humaine, de
tout intérêt pour les inconnus assis autour d'eux,
et au milieu desquels M. De Stermaria gardait l'air glacial, pressé,
distant, rude, pointilleux et malintentionné qu'on a dans
un buffet de chemin de fer au milieu de voyageurs qu'on n'a jamais
vus, qu'on ne reverra pas, et avec qui on ne conçoit d'autres
rapports que de défendre contre eux son poulet froid et
son coin dans le wagon. À peine commencions-nous à
déjeuner qu'on vint nous faire lever sur l'ordre de M.
De Stermaria, lequel venait d'arriver et, sans le moindre geste
d'excuse à notre adresse, pria à haute voix le maître
d'hôtel de veiller à ce qu'une pareille erreur ne
se renouvelât pas, car il lui était désagréable
que "des gens qu'il ne connaissait pas" eussent pris
sa table.
Et certes dans le sentiment qui poussait
une certaine actrice (plus connue d'ailleurs à cause de
son élégance, de son esprit, de ses belles collections
de porcelaine allemande que pour quelques rôles joués
à l'Odéon), son amant, jeune homme très riche
pour lequel elle s'était cultivée, et deux hommes
très en vue de l'aristocratie, à faire dans la vie
bande à part, à ne voyager qu'ensemble, à
prendre à Balbec leur déjeuner, très tard,
quand tout le monde avait fini, à passer la journée
dans leur salon à jouer aux cartes, il n'entrait aucune
malveillance, mais seulement les exigences du goût qu'ils
avaient pour certaines formes spirituelles de conversation, pour
certains raffinements de bonne chère, lequel leur faisait
trouver plaisir à ne vivre, à ne prendre leurs repas
qu'ensemble, et leur eût rendu insupportable la vie en commun
avec des gens qui n'y avaient pas été initiés.
Même devant une table servie ou devant une table à
jeu, chacun d'eux avait besoin de savoir que dans le convive ou
le partenaire qui était assis en face de lui, reposaient
en suspens et inutilisés un certain savoir qui permet de
reconnaître la camelote dont tant de demeures parisiennes
se parent comme d'un "moyen age" ou d'une "renaissance"
authentiques et, en toutes choses, des critériums communs
à eux pour distinguer le bon et le mauvais. Sans doute
ce n'était plus, dans ces moments-là, que par quelque
rare et drôle interjection jetée au milieu du silence
du repas ou de la partie, ou par la robe charmante et nouvelle
que la jeune actrice avait revêtue pour déjeuner
ou faire un poker, que se manifestait l'existence spéciale
dans laquelle ces amis voulaient partout rester plongés.
Mais en les enveloppant ainsi d'habitudes qu'ils connaissaient
à fond, elle suffisait à les protéger contre
le mystère de la vie ambiante. Pendant les longs après-midi,
la mer n'était suspendue en face d'eux que comme une toile
d'une couleur agréable accrochée dans le boudoir
d'un riche célibataire, et ce n'était que dans l'intervalle
des coups qu'un des joueurs, n'ayant rien de mieux à faire,
levait les yeux vers elle pour en tirer une indication sur le
beau temps ou sur l'heure, et rappeler aux autres que le goûter
attendait. Et le soir ils ne dînaient pas à l'hôtel
où, les sources électriques faisant sourdre à
flots la lumière dans la grande salle à manger,
celle-ci devenait comme un immense et merveilleux aquarium devant
la paroi de verre duquel la population ouvrière de Balbec,
les pêcheurs et aussi les familles de petits bourgeois,
invisibles dans l'ombre, s'écrasaient au vitrage pour apercevoir,
lentement balancée dans des remous d'or, la vie luxueuse
de ces gens, aussi extraordinaire pour les pauvres que celle de
poissons et de mollusques étranges (une grande question
sociale, de savoir si la paroi de verre protégera toujours
le festin des bêtes merveilleuses et si les gens obscurs
qui regardent avidement dans la nuit ne viendront pas les cueillir
dans leur aquarium et les manger). En attendant, peut-être
parmi la foule arrêtée et confondue dans la nuit
y avait-il quelque écrivain, quelque amateur d'ichtyologie
humaine, qui, regardant les mâchoires de vieux monstres
féminins se refermer sur un morceau de nourriture engloutie,
se complaisait à classer ceux-ci par race, par caractères
innés et aussi par ces caractères acquis qui font
qu'une vieille dame serbe dont l'appendice buccal est d'un grand
poisson de mer, parce que depuis son enfance elle vit dans les
eaux douces du faubourg Saint-germain, mange la salade comme une
La Rochefoucauld.
A cette heure-là on apercevait
les trois hommes en smoking attendant la femme en retard, laquelle
bientôt, en une robe presque chaque fois nouvelle et des
écharpes choisies selon un goût particulier à
son amant, après avoir, de son étage, sonné
le lift, sortait de l'ascenseur comme d'une boîte de joujoux.
Et tous les quatre qui trouvaient que le phénomène
international du palace, implanté à Balbec, y avait
fait fleurir le luxe plus que la bonne cuisine, s'engouffrant
dans une voiture, allaient dîner à une demi-lieue
de là dans un petit restaurant réputé où
ils avaient avec le cuisinier d'interminables conférences
sur la composition du menu et la confection des plats. Pendant
ce trajet la route bordée de pommiers qui part de Balbec
n'était pour eux que la distance qu'il fallait franchir
- peu distincte dans la nuit noire de celle qui séparait
leurs domiciles parisiens du café anglais ou de la tour
d'argent - avant d'arriver au petit restaurant élégant
où, tandis que les amis du jeune homme riche l'enviaient
d'avoir une maîtresse si bien habillée, les écharpes
de celle-ci tendaient devant la petite société comme
un voile parfumé et souple, mais qui la séparait
du monde. Malheureusement pour ma tranquillité, j'étais
bien loin d'être comme tous ces gens. De beaucoup d'entre
eux je me souciais ; j'aurais voulu ne pas être ignoré
d'un homme au front déprimé, au regard fuyant entre
les oeillères de ses préjugés et de son éducation,
le grand seigneur de la contrée, lequel n'était
autre que le beau-frère de Legrandin : il venait quelquefois
en visite à Balbec et, le dimanche, par la garden-party
hebdomadaire que sa femme et lui donnaient, dépeuplait
l'hôtel d'une partie de ses habitants, parce qu'un ou deux
d'entre eux étaient invités à ces fêtes
et parce que les autres, pour ne pas avoir l'air de ne pas l'être,
choisissaient ce jour-là pour faire une excursion éloignée.
Il avait, d'ailleurs, été le premier jour fort mal
reçu à l'hôtel quand le personnel, frais débarqué
de la côte d'Azur, ne savait pas encore qui il était.
Non seulement il n'était pas habillé en flanelle
blanche, mais, par vieille manière française et
ignorance de la vie des palaces, entrant dans un hall où
il y avait des femmes, il avait ôté son chapeau dès
la porte, ce qui avait fait que le directeur n'avait même
pas touché le sien pour lui répondre, estimant que
ce devait être quelqu'un de la plus humble extraction, ce
qu'il appelait un homme "Sortant de l'ordinaire". Seule
la femme du notaire s'était sentie attirée vers
le nouveau venu qui fleurait toute la vulgarité gourmée
des gens comme il faut, et elle avait déclaré, avec
le fond de discernement infaillible et d'autorité sans
réplique d'une personne pour qui la première société
du Mans n'a pas de secrets, qu'on se sentait devant lui en présence
d'un homme d'une haute distinction, parfaitement bien élevé
et qui tranchait sur tout ce qu'on rencontrait à Balbec
et qu'elle jugeait infréquentable tant qu'elle ne le fréquentait
pas. Ce jugement favorable qu'elle avait porté sur le beau-frère
de Legrandin tenait peut-être au terne aspect de quelqu'un
qui n'avait rien d'intimidant, peut-être à ce qu'elle
avait reconnu dans ce gentilhomme-fermier à allure de sacristain
les signes maçonniques de son propre cléricalisme.
J'avais beau avoir appris que les jeunes gens qui montaient tous
les jours à cheval devant l'hôtel étaient
les fils du propriétaire véreux d'un magasin de
nouveautés et que mon père n'eût jamais consenti
à connaître, la "vie de bains de mer" les
dressait, à mes yeux, en statues équestres de demi-dieux,
et le mieux que je pouvais espérer était qu'ils
ne laissassent jamais tomber leurs regards sur le pauvre garçon
que j'étais, qui ne quittait la salle à manger de
l'hôtel que pour aller s'asseoir sur le sable. J'aurais
voulu inspirer de la sympathie même à l'aventurier
qui avait été roi d'une île déserte
en Océanie, même au jeune tuberculeux dont j'aimais
à supposer qu'il cachait sous ses dehors insolents une
âme craintive et tendre qui eût peut-être prodigué
pour moi seul des trésors d'affection. D'ailleurs (au contraire
de ce qu'on dit d'habitude des relations de voyage), comme être
vu avec certaines personnes peut vous ajouter, sur une plage où
l'on retourne quelquefois, un coefficient sans équivalent
dans la vraie vie mondaine, il n'y a rien, non pas qu'on tienne
aussi à distance, mais qu'on cultive si soigneusement dans
la vie de Paris, que les amitiés de bains de mer. Je me
souciais de l'opinion que pouvaient avoir de moi toutes ces notabilités
momentanées ou locales que ma disposition à me mettre
à la place des gens et à recréer leur état
d'esprit me faisait situer non à leur rang réel,
à celui qu'ils auraient occupé à Paris par
exemple et qui eût été fort bas, mais à
celui qu'ils devaient croire le leur, et qui l'était à
vrai dire à Balbec où l'absence de commune mesure
leur donnait une sorte de supériorité relative et
d'intérêt singulier. Hélas, d'aucune de ces
personnes le mépris ne m'était aussi pénible
que celui de M. De Stermaria.
Car j'avais remarqué sa fille
dès son entrée, son joli visage pâle et presque
bleuté, ce qu'il y avait de particulier dans le port de
sa haute taille, dans sa démarche, et qui m'évoquait
avec raison son hérédité, son éducation
aristocratique, et d'autant plus clairement que je savais son
nom, - comme ces thèmes expressifs inventés par
des musiciens de génie et qui peignent splendidement le
scintillement de la flamme, le bruissement du fleuve et la paix
de la campagne pour les auditeurs qui, en parcourant préalablement
le livret, ont aiguillé leur imagination dans la bonne
voie. La "race", en ajoutant aux charmes de Mlle De
Stermaria l'idée de leur cause les rendait plus intelligibles,
plus complets. Elle les faisait aussi plus désirables,
annonçant qu'ils étaient peu accessibles, comme
un prix élevé ajoute à la valeur d'un objet
qui nous a plu. Et la tige héréditaire donnait à
ce teint composé de sucs choisis la saveur d'un fruit exotique
ou d'un cru célèbre.
Or, un hasard mit tout d'un coup entre
nos mains le moyen de nous donner, à ma grand'mère
et à moi, pour tous les habitants de l'hôtel un prestige
immédiat. En effet, dès ce premier jour, au moment
où la vieille dame descendait de chez elle, exerçant,
grâce au valet de pied qui la précédait, à
la femme de chambre qui courait derrière avec un livre
et une couverture oubliée, une action sur les âmes,
et excitant chez tous une curiosité et un respect auxquels
il fut visible qu'échappait moins que personne M. De Stermaria,
le directeur se pencha vers ma grand'mère, et par amabilité
(comme on montre le Shah De Perse ou la Reine Ranavalo à
un spectateur obscur qui ne peut évidemment avoir aucune
relation avec le puissant souverain, mais peut trouver intéressant
de l'avoir vu à quelques pas) il lui coula dans l'oreille
: "La marquise de Villeparisis", cependant qu'au même
moment cette dame apercevant ma grand'mère ne pouvait retenir
un regard de joyeuse surprise.
On peut penser que l'apparition soudaine,
sous les traits d'une petite vieille, de la plus puissante des
fées ne m'aurait pas causé plus de plaisir, dénué
comme j'étais de tout recours pour m'approcher de Mlle
De Stermaria, dans un pays où je ne connaissais personne.
J'entends personne au point de vue pratique. Esthétiquement,
le nombre des types humains est trop restreint pour qu'on n'ait
pas bien souvent, dans quelque endroit qu'on aille, la joie de
revoir des gens de connaissance, même sans les chercher
dans les tableaux des vieux maîtres, comme faisait Swann.
C'est ainsi que dès les premiers jours de notre séjour
à Balbec, il m'était arrivé de rencontrer
Legrandin, le concierge de Swann, et Mme Swann elle-même,
devenus, le premier, un garçon de café, le second,
un étranger de passage que je ne revis pas, et la dernière,
un maître baigneur. Et une sorte d'aimantation attire et
retient si inséparablement les uns auprès des autres
certains caractères de physionomie et de mentalité
que quand la nature introduit ainsi une personne dans un nouveau
corps, elle ne la mutile pas trop. Legrandin changé en
garçon de café gardait intacts sa stature, le profil
de son nez et une partie du menton ; Mme Swann, dans le sexe masculin
et la condition de maître baigneur, avait été
suivie non seulement par sa physionomie habituelle, mais même
par une certaine manière de parler. Seulement elle ne pouvait
pas m'être de plus d'utilité, entourée de
sa ceinture rouge et hissant, à la moindre houle, le drapeau
qui interdit les bains (car les maîtres baigneurs sont prudents,
sachant rarement nager), qu'elle ne l'eût pu dans la fresque
de la vie de Moïse où Swann l'avait reconnue jadis
sous les traits de la fille de Jethro. Tandis que cette Mme De
Villeparisis était bien la véritable, elle n'avait
pas été victime d'un enchantement qui l'eût
dépouillée de sa puissance, mais était capable,
au contraire, d'en mettre un à la disposition de la mienne
qu'il centuplerait, et grâce auquel, comme si j'avais été
porté par les ailes d'un oiseau fabuleux, j'allais franchir
en quelques instants les distances sociales infinies - au moins
à Balbec - qui me séparaient de Mlle De Stermaria.
Malheureusement, s'il y avait quelqu'un
qui, plus que quiconque, vécût enfermé dans
son univers particulier, c'était ma grand'mère.
Elle ne m'aurait même pas méprisé, elle ne
m'aurait pas compris, si elle avait su que j'attachais de l'importance
à l'opinion, que j'éprouvais de l'intérêt
pour la personne, de gens dont elle ne remarquait seulement pas
l'existence et dont elle devait quitter Balbec sans avoir retenu
le nom ; je n'osais pas lui avouer que si ces mêmes gens
l'avaient vue causer avec Mme De Villeparisis, j'en aurais eu
un grand plaisir, parce que je sentais que la marquise avait du
prestige dans l'hôtel et que son amitié nous eût
posés aux yeux de M. De Stermaria. Non d'ailleurs que l'amie
de ma grand'mère me représentât le moins du
monde une personne de l'aristocratie : j'étais trop habitué
à son nom devenu familier à mes oreilles avant que
mon esprit s'arrêtât sur lui, quand, tout enfant,
je l'entendais prononcer à la maison ; et son titre n'y
ajoutait qu'une particularité bizarre comme aurait fait
un prénom peu usité, ainsi qu'il arrive dans les
noms de rue où on n'aperçoit rien de plus noble
dans la rue Lord-byron, dans la si populaire et vulgaire rue Rochechouart,
ou dans la rue de Gramont que dans la rue Léonce-reynaud
ou la rue Hippolyte-lebas. Mme De Villeparisis ne me faisait pas
plus penser à une personne d'un monde spécial que
son cousin Mac-mahon, que je ne différenciais pas de M.
Carnot, président de la république comme lui, et
de Raspail dont Françoise avait acheté la photographie
avec celle de Pie Xi. Ma grand'mère avait pour principe
qu'en voyage on ne doit plus avoir de relations, qu'on ne va pas
au bord de la mer pour voir des gens, qu'on a tout le temps pour
cela à Paris, qu'ils vous feraient perdre en politesses,
en banalités, le temps précieux qu'il faut passer
tout entier au grand air, devant les vagues ; et trouvant plus
commode de supposer que cette opinion était partagée
par tout le monde et qu'elle autorisait entre de vieux amis que
le hasard mettait en présence dans le même hôtel
la fiction d'un incognito réciproque, au nom que lui cita
le directeur, elle se contenta de détourner les yeux et
eut l'air de ne pas voir Mme De Villeparisis qui, comprenant que
ma grand'mère ne tenait pas à faire de reconnaissances,
regarda à son tour dans le vague. Elle s'éloigna,
et je restai dans mon isolement comme un naufragé de qui
a paru s'approcher un vaisseau, lequel a disparu ensuite sans
s'être arrêté.
Elle prenait aussi ses repas dans la
salle à manger, mais à l'autre bout. Elle ne connaissait
aucune des personnes qui habitaient l'hôtel ou y venaient
en visite, pas même M. De Cambremer ; en effet, je vis qu'il
ne la saluait pas, un jour où il avait accepté avec
sa femme une invitation à déjeuner du bâtonnier,
lequel, ivre de l'honneur d'avoir le gentilhomme à sa table,
évitait ses amis des autres jours et se contentait de leur
adresser de loin un clignement d'oeil pour faire à cet
événement historique une allusion toutefois assez
discrète pour qu'elle ne pût être interprétée
comme une invite à s'approcher.
- Eh bien, j'espère que vous
vous mettez bien, que vous êtes un homme chic, lui dit le
soir la femme du premier président.
- Chic ? Pourquoi ? Demanda le bâtonnier,
dissimulant sa joie sous un étonnement exagéré
; à cause de mes invités ? Dit-il en sentant qu'il
était incapable de feindre plus longtemps ; mais qu'est-ce
que ça a de chic d'avoir des amis à déjeuner
? Faut bien qu'ils déjeunent quelque part !
- Mais si, c'est chic ! C'était
bien les de Cambremer, n'est-ce pas ? Je les ai bien reconnus.
C'est une marquise. Et authentique. Pas par les femmes.
- Oh ! C'est une femme bien simple,
elle est charmante, on ne fait pas moins de façons. Je
pensais que vous alliez venir, je vous faisais des signes... Je
vous aurais présenté ! Dit-il en corrigeant par
une légère ironie l'énormité de cette
proposition, comme Assuérus quand il dit à Esther
: "Faut-il de mes etats vous donner la moitié ?"
- Non, non, non, non, nous restons cachés, comme l'humble
violette.
- Mais vous avez eu tort, je vous le
répète, répondit le bâtonnier, enhardi
maintenant que le danger était passé. Ils ne vous
auraient pas mangés. Allons-nous faire notre petit bésigue
?
- Mais volontiers, nous n'osions pas
vous le proposer, maintenant que vous traitez des marquises !
- Oh ! Allez, elles n'ont rien de si
extraordinaire. Tenez, j'y dîne demain soir. Voulez-vous
y aller à ma place ? C'est de grand coeur. Franchement,
j'aime autant rester ici.
- Non, non !... On ne me révoquerait
comme réactionnaire, s'écria le président,
riant aux larmes de sa plaisanterie. Mais vous aussi, vous êtes
reçu à Féterne, ajouta-t-il en se tournant
vers le notaire.
- Oh ! Je vais là les dimanches,
on entre par une porte, on sort par l'autre. Mais ils ne déjeunent
pas chez moi comme chez le bâtonnier.
M. De Stermaria n'était pas ce
jour-là à Balbec, au grand regret du bâtonnier.
Mais insidieusement il dit au maître d'hôtel : - Aimé,
vous pourrez dire à M. De Stermaria qu'il n'est pas le
seul noble qu'il y ait eu dans cette salle à manger. Vous
avez bien vu ce monsieur qui a déjeuné avec moi
ce matin ? Hein ? Petites moustaches, air militaire ? Eh bien,
c'est le marquis de Cambremer.
- Ah, vraiment ? Cela ne m'étonne
pas !
- Ça lui montrera qu'il n'est
pas le seul homme titré. Et attrape donc ! Il n'est pas
mal de leur rabattre leur caquet à ces nobles. Vous savez,
Aimé, ne lui dites rien si vous voulez, moi, ce que j'en
dis, ce n'est pas pour moi ; du reste, il le connaît bien.
Et le lendemain, M. De Stermaria, qui
savait que le bâtonnier avait plaidé pour un de ses
amis, alla se présenter lui-même.
- Nos amis communs, les de Cambremer,
voulaient justement nous réunir, nos jours n'ont pas coïncidé,
enfin je ne sais plus, dit le bâtonnier, qui comme beaucoup
de menteurs s'imaginent qu'on ne cherchera pas à élucider
un détail insignifiant qui suffit pourtant (si le hasard
vous met en possession de l'humble réalité qui est
en contradiction avec lui) pour dénoncer un caractère
et inspirer à jamais la méfiance.
Comme toujours, mais plus facilement
pendant que son père s'était éloigné
pour causer avec le bâtonnier, je regardais Mlle De Stermaria.
Autant que la singularité hardie et toujours belle de ses
attitudes, comme quand, les deux coudes posés sur la table,
elle élevait son verre au-dessus de ses deux avant-bras,
la sécheresse d'un regard vite épuisé, la
dureté foncière, familiale, qu'on sentait, mal recouverte
sous ses inflexions personnelles, au fond de sa voix, et qui avait
choqué ma grand'mère, une sorte de cran d'arrêt
atavique auquel elle revenait dès que dans un coup d'oeil
ou une intonation elle avait achevé de donner sa pensée
propre ; tout cela ramenait la pensée de celui qui la regardait
vers la lignée qui lui avait légué cette
insuffisance de sympathie humaine, des lacunes de sensibilité,
un manque d'ampleur dans l'étoffe qui à tout moment
faisait faute. Mais à certains regards qui passaient un
instant sur le fond si vite à sec de sa prunelle et dans
lesquels on sentait cette douceur presque humble que le goût
prédominant des plaisirs des sens donne à la plus
fière, laquelle bientôt ne reconnaît plus qu'un
prestige, celui qu'a pour elle tout être qui peut les lui
faire éprouver, fût-ce un comédien ou un saltimbanque
pour lequel elle quittera peut-être un jour son mari ; à
certaine teinte d'un rose sensuel et vif qui s'épanouissait
dans ses joues pâles, pareille à celle qui mettait
son incarnat au coeur des nymphéas blancs de la Vivonne,
je croyais sentir qu'elle eût facilement permis que je vinsse
chercher sur elle le goût de cette vie si poétique
qu'elle menait en Bretagne, vie à laquelle, soit par trop
d'habitude, soit par distinction innée, soit par dégoût
de la pauvreté ou de l'avarice des siens, elle ne semblait
pas trouver grand prix, mais que pourtant elle contenait enclose
en son corps. Dans la chétive réserve de volonté
qui lui avait été transmise et qui donnait à
son expression quelque chose de lâche, peut-être n'eût-elle
pas trouvé les ressources d'une résistance. Et,
surmonté d'une plume un peu démodée et prétentieuse,
le feutre gris qu'elle portait invariablement à chaque
repas me la rendait plus douce, non parce qu'il s'harmonisait
avec son teint d'argent et de rose, mais parce qu'en me la faisant
supposer pauvre, il la rapprochait de moi. Obligée à
une attitude de convention par la présence de son père,
mais apportant déjà à la perception et au
classement des êtres qui étaient devant elle des
principes autres que lui, peut-être voyait-elle en moi non
le rang insignifiant, mais le sexe et l'âge. Si un jour
M. De Stermaria était sorti sans elle, surtout si Mme De
Villeparisis en venant s'asseoir à notre table lui avait
donné de nous une opinion qui m'eût enhardi à
m'approcher d'elle, peut-être aurions-nous pu échanger
quelques paroles, prendre un rendez-vous, nous lier davantage.
Et, un mois où elle serait restée seule sans ses
parents dans son château romanesque, peut-être aurions-nous
pu nous promener seuls le soir tous deux dans le crépuscule
où luiraient plus doucement au-dessus de l'eau assombrie
les fleurs roses des bruyères, sous les chênes battus
par le clapotement des vagues. Ensemble nous aurions parcouru
cette île empreinte pour moi de tant de charme parce qu'elle
avait enfermé la vie habituelle de Mlle De Stermaria et
qu'elle reposait dans la mémoire de ses yeux. Car il me
semblait que je ne l'aurais vraiment possédée que
là, quand j'aurais traversé ces lieux qui l'enveloppaient
de tant de souvenirs - voile que mon désir voulait arracher,
et de ceux que la nature interpose entre la femme et quelques
êtres (dans la même intention qui lui fait, pour tous,
mettre l'acte de la reproduction entre eux et le plus vif plaisir,
et pour les insectes, placer devant le nectar le pollen qu'ils
doivent emporter) afin que, trompés par l'illusion de la
posséder ainsi plus entière, ils soient forcés
de s'emparer d'abord des paysages au milieu desquels elle vit
et qui, plus utiles pour leur imagination que le plaisir sensuel,
n'eussent pas suffi pourtant, sans lui, à les attirer.
Mais je dus détourner mes regards
de Mlle De Stermaria, car déjà, considérant
sans doute que faire la connaissance d'une personnalité
importante était un acte curieux et bref qui se suffisait
à lui-même et qui, pour développer tout l'intérêt
qu'il comportait, n'exigeait qu'une poignée de main et
un coup d'oeil pénétrant sans conversation immédiate
ni relations ultérieures, son père avait pris congé
du bâtonnier et retournait s'asseoir en face d'elle, en
se frottant les mains comme un homme qui vient de faire une précieuse
acquisition. Quant au bâtonnier, la première émotion
de cette entrevue une fois passée, comme les autres jours
on l'entendait par moments, s'adressant au maître d'hôtel
: - mais moi je ne suis pas roi, Aimé ; allez donc près
du roi... Dites, premier, cela a l'air très bon, ces petites
truites-là, nous allons en demander à Aimé.
Aimé, cela me semble tout à fait recommandable,
ce petit poisson que vous avez là-bas : vous allez nous
apporter de cela, Aimé, et à discrétion.
Il répétait tout le temps
le nom d'Aimé, ce qui faisait que quand il avait quelqu'un
à dîner, son invité lui disait : "Je
vois que vous êtes tout à fait bien dans la maison"
et croyait devoir aussi prononcer constamment "Aimé"
par cette disposition, où il entre à la fois de
la timidité, de la vulgarité et de la sottise, qu'ont
certaines personnes à croire qu'il est spirituel et élégant
d'imiter à la lettre les gens avec qui elles se trouvent.
Il le répétait sans cesse, mais avec un sourire,
car il tenait à étaler à la fois ses bonnes
relations avec le maître d'hôtel et sa supériorité
sur lui. Et le maître d'hôtel lui aussi, chaque fois
que revenait son nom, souriait d'un air attendri et fier, montrant
qu'il ressentait l'honneur et comprenait la plaisanterie.
Si intimidants que fussent toujours
pour moi les repas, dans ce vaste restaurant, habituellement comble,
du grand-hôtel, ils le devenaient davantage encore quand
arrivait pour quelques jours le propriétaire (ou directeur
général élu par une société
de commanditaires, je ne sais) non seulement de ce palace, mais
de sept ou huit autres situés aux quatre coins de la France
et dans chacun desquels, faisant entre eux la navette, il venait
passer, de temps en temps, une semaine. Alors, presque au commencement
du dîner, apparaissait chaque soir, à l'entrée
de la salle à manger, cet homme petit, à cheveux
blancs, à nez rouge, d'une impassibilité et d'une
correction extraordinaires, et qui était connu, paraît-il,
à Londres aussi bien qu'à Monte-carlo , pour un
des premiers hôteliers de l'Europe. Une fois que j'étais
sorti un instant au commencement du dîner, comme en rentrant
je passai devant lui, il me salua, sans doute pour montrer que
j'étais chez lui, mais avec une froideur dont je ne pus
démêler si la cause était la réserve
de quelqu'un qui n'oublie pas ce qu'il est, ou le dédain
pour un client sans importance. Devant ceux qui en avaient au
contraire une très grande, le directeur général
s'inclinait avec autant de froideur mais plus profondément,
les paupières abaissées par une sorte de respect
pudique, comme s'il eût eu devant lui, à un enterrement,
le père de la défunte ou le saint sacrement. Sauf
pour ces saluts glacés et rares, il ne faisait pas un mouvement,
comme pour montrer que ses yeux étincelants qui semblaient
lui sortir de la figure, voyaient tout, réglaient tout,
assuraient dans "le dîner au grand-hôtel"
aussi bien le fini des détails que l'harmonie de l'ensemble.
Il se sentait évidemment plus que metteur en scène,
que chef d'orchestre, véritable généralissime.
Jugeant qu'une contemplation portée à son maximum
d'intensité lui suffisait pour s'assurer que tout était
prêt, qu'aucune faute commise ne pouvait entraîner
la déroute, et pour prendre enfin ses responsabilités,
il s'abstenait non seulement de tout geste, même de bouger
ses yeux pétrifiés par l'attention qui embrassaient
et dirigeaient la totalité des opérations. Je sentais
que les mouvements de ma cuiller eux-mêmes ne lui échappaient
pas, et, s'éclipsât-il dès après le
potage, pour tout le dîner la revue qu'il venait de passer
m'avait coupé l'appétit. Le sien était fort
bon, comme on pouvait le voir au déjeuner qu'il prenait
comme un simple particulier, à la même heure que
tout le monde, dans la salle à manger. Sa table n'avait
qu'une particularité, c'est qu'à côté,
pendant qu'il mangeait, l'autre directeur, l'habituel, restait
debout tout le temps à faire la conversation. Car étant
le subordonné du directeur général, il cherchait
à le flatter et avait de lui une grande peur. La mienne
était moindre pendant ces déjeuners, car, perdu
alors au milieu des clients, il mettait la discrétion d'un
général assis dans un restaurant où se trouvent
aussi des soldats, à ne pas avoir l'air de s'occuper d'eux.
Néanmoins quand le concierge, entouré de ses "chasseurs",
m'annonçait : "Il repart demain matin pour Dinard.
De là il va à Biarritz et après, à
Cannes", je respirais plus librement.
Ma vie dans l'hôtel était
rendue non seulement triste parce que je n'y avais pas de relations,
mais incommode parce que Françoise en avait noué
de nombreuses. Il peut sembler qu'elles auraient dû nous
faciliter bien des choses. C'était tout le contraire. Les
prolétaires, s'ils avaient quelque peine à être
traités en personnes de connaissance par Françoise
et ne le pouvaient qu'à de certaines conditions de grande
politesse envers elle, en revanche, une fois qu'ils y étaient
arrivés, étaient les seules gens qui comptassent
pour elle. Son vieux code lui enseignait qu'elle n'était
tenue à rien envers les amis de ses maîtres, qu'elle
pouvait si elle était pressée envoyer promener une
dame venue pour voir ma grand'mère. Mais envers ses relations
à elle, c'est-à-dire avec les rares gens du peuple
admis à sa difficile amitié, le protocole le plus
subtil et le plus absolu réglait ses actions. Ainsi Françoise
ayant fait la connaissance du cafetier et d'une petite femme de
chambre qui faisait des robes pour une dame belge, ne remontait
plus préparer les affaires de ma grand'mère tout
de suite après déjeuner, mais seulement une heure
plus tard parce que le cafetier voulait lui faire du café
ou une tisane à la cafeterie, que la femme de chambre lui
demandait de venir la regarder coudre et que leur refuser eût
été impossible et de ces choses qui ne se font pas.
D'ailleurs des égards particuliers étaient dus à
la petite femme de chambre qui était orpheline et avait
été élevée chez des étrangers
auprès desquels elle allait passer parfois quelques jours.
Cette situation excitait la pitié de Françoise et
aussi son dédain bienveillant.
Elle qui avait de la famille, une petite
maison qui lui venait de ses parents et où son frère
élevait quelques vaches, elle ne pouvait pas considérer
comme son égale une déracinée. Et comme cette
petite espérait pour le 15 août aller voir ses bienfaiteurs,
Françoise ne pouvait se tenir de répéter
: "Elle me fait rire. Elle dit : j'espère d'aller
chez moi pour le 15 août. Chez moi, qu'elle dit ! C'est
seulement pas son pays, c'est des gens qui l'ont recueillie, et
ça dit chez moi comme si c'était vraiment chez elle.
Pauvre petite ! Quelle misère qu'elle peut bien avoir pour
qu'elle ne connaisse pas ce que c'est que d'avoir un chez soi."
Mais si encore Françoise ne s'était liée
qu'avec des femmes de chambre amenées par des clients,
lesquelles dînaient avec elle aux "courriers"
et, devant son beau bonnet de dentelles et son fin profil, la
prenaient pour quelque dame, noble peut-être, réduite
par les circonstances ou poussée par l'attachement à
servir de dame de compagnie à ma grand'mère, si
en un mot Françoise n'eût connu que des gens qui
n'étaient pas de l'hôtel, le mal n'eût pas
été grand, parce qu'elle n'eût pu les empêcher
de nous servir à quelque chose, pour la raison qu'en aucun
cas, et même inconnus d'elle, ils n'auraient pu nous servir
à rien. Mais elle s'était liée aussi avec
un sommelier, avec un homme de la cuisine, avec une gouvernante
d'étage. Et il en résultait en ce qui concernait
notre vie de tous les jours que Françoise qui, le jour
de son arrivée, quand elle ne connaissait encore personne,
sonnait à tort et à travers pour la moindre chose,
à des heures où ma grand'mère et moi nous
n'aurions pas osé le faire, et, si nous lui en faisions
une légère observation, répondait : "Mais
on paye assez cher pour ça", comme si elle avait payé
elle-même, maintenant, depuis qu'elle était amie
d'une personnalité de la cuisine, ce qui nous avait paru
de bon augure pour notre commodité, si ma grand'mère
ou moi nous avions froid aux pieds, Françoise, fût-il
une heure tout à fait normale, n'osait pas sonner ; elle
assurait que ce serait mal vu parce que cela obligerait à
rallumer les fourneaux ou gênerait le dîner des domestiques
qui seraient mécontents. Et elle finissait par une locution
qui, malgré la façon incertaine dont elle la prononçait,
n'en était pas moins claire et nous donnait nettement tort
: "Le fait est..." Nous n'insistions pas, de peur de
nous en faire infliger une, bien plus grave : "C'est quelque
chose !..." De sorte qu'en somme nous ne pouvions plus avoir
d'eau chaude parce que Françoise était devenue l'amie
de celui qui la faisait chauffer.
A la fin, nous aussi, nous fîmes
une relation, malgré mais par ma grand'mère, car
elle et Mme De Villeparisis tombèrent un matin l'une sur
l'autre dans une porte et furent obligées de s'aborder
non sans échanger au préalable des gestes de surprise,
d'hésitation, exécuter des mouvements de recul,
de doute et enfin des protestations de politesse et de joie comme
dans certaines scènes de Molière où deux
acteurs monologuant depuis longtemps chacun de son côté
à quelques pas l'un de l'autre, sont censés ne pas
s'être vus encore, et tout à coup s'aperçoivent,
n'en peuvent croire leurs yeux, entrecoupent leurs propos, finalement
parlent ensemble, le choeur ayant suivi le dialogue, et se jettent
dans les bras l'un de l'autre. Mme De Villeparisis, par discrétion,
voulut au bout d'un instant quitter ma grand'mère qui,
au contraire, préféra la retenir jusqu'au déjeuner,
désirant apprendre comment elle faisait pour avoir son
courrier plus tôt que nous et de bonnes grillades (car Mme
De Villeparisis, très gourmande, goûtait fort peu
la cuisine de l'hôtel où l'on nous servait des repas
que ma grand'mère, citant toujours Mme De Sévigné,
prétendait être "d'une magnificence à
mourir de faim"). Et la marquise prit l'habitude de venir
tous les jours, en attendant qu'on la servît, s'asseoir
un moment près de nous dans la salle à manger, sans
permettre que nous nous levions, que nous nous dérangions
en rien. Tout au plus nous attardions-nous souvent à causer
avec elle, notre déjeuner fini, à ce moment sordide
où les couteaux traînent sur la nappe à côté
des serviettes défaites. Pour ma part, afin de garder,
pour pouvoir aimer Balbec, l'idée que j'étais sur
la pointe extrême de la terre, je m'efforçais de
regarder plus loin, de ne voir que la mer, d'y chercher des effets
décrits par Beaudelaire et de ne laisser tomber mes regards
sur notre table que les jours où y était servi quelque
vaste poisson, monstre marin qui, au contraire des couteaux et
des fourchettes, était contemporain des époques
primitives où la vie commençait à affluer
dans l'océan, au temps des cimmériens, et duquel
le corps aux innombrables vertèbres, aux nerfs bleus et
roses, avait été construit par la nature, mais selon
un plan architectural, comme une polychrome cathédrale
de la mer.
Comme un coiffeur, voyant un officier
qu'il sert avec une considération particulière reconnaître
un client qui vient d'entrer et entamer un bout de causette avec
lui, se réjouit en comprenant qu'ils sont du même
monde et ne peut s'empêcher de sourire en allant chercher
le bol de savon, car il sait que dans son établissement,
aux besognes vulgaires du simple salon de coiffure s'ajoutent
des plaisirs sociaux, voire aristocratiques, tel Aimé,
voyant que Mme De Villeparisis avait retrouvé en nous d'anciennes
relations, s'en allait chercher nos rince-bouches avec le même
sourire orgueilleusement modeste et savamment discret de maîtresse
de maison qui sait se retirer à propos. On eût dit
aussi un père heureux et attendri qui veille sans le troubler
sur le bonheur de fiançailles qui se sont nouées
à sa table. Du reste, il suffisait qu'on prononçât
le nom d'une personne titrée pour qu'Aimé parût
heureux, au contraire de Françoise devant qui on ne pouvait
dire "le comte un tel" sans que son visage s'assombrît
et que sa parole devînt sèche et brève, ce
qui signifiait qu'elle chérissait la noblesse, non pas
moins que ne faisait Aimé, mais davantage. Puis Françoise
avait la qualité qu'elle trouvait chez les autres le plus
grand des défauts, elle était fière. Elle
n'était pas de la race agréable et pleine de bonhomie
dont Aimé faisait partie. Ils éprouvent, ils manifestent
un vif plaisir quand on leur raconte un fait plus ou moins piquant,
mais inédit, qui n'est pas dans le journal.
Françoise ne voulait pas avoir
l'air étonné. On aurait dit devant elle que l'archiduc
Rodolphe, dont elle n'avait jamais soupçonné l'existence,
était non pas mort comme cela passait pour assuré,
mais vivant, qu'elle eût répondu "oui",
comme si elle le savait depuis longtemps. Il est, d'ailleurs,
à croire que, pour que même de notre bouche à
nous, qu'elle appelait si humblement ses maîtres et qui
l'avions presque si entièrement domptée, elle ne
pût entendre, sans avoir à réprimer un mouvement
de colère, le nom d'un noble, il fallait que la famille
dont elle était sortie occupât dans son village une
situation aisée, indépendante, et qui ne devait
être troublée dans la considération dont elle
jouissait que par ces mêmes nobles chez lesquels au contraire,
dès l'enfance, un Aimé a servi comme domestique,
s'il n'y a pas été élevé par charité.
Pour Françoise, Mme De Villeparisis avait donc à
se faire pardonner d'être noble. Mais, en France du moins,
c'est justement le talent, comme la seule occupation, des grands
seigneurs et des grandes dames. Françoise, obéissant
à la tendance des domestiques qui recueillent sans cesse
sur les rapports de leurs maîtres avec les autres personnes
des observations fragmentaires dont ils tirent parfois des inductions
erronées - comme font les humains sur la vie des animaux
-, trouvait à tout moment qu'on nous avait "manqué",
conclusion à laquelle l'amenait facilement, d'ailleurs,
autant que son amour excessif pour nous, le plaisir qu'elle avait
à nous être désagréable. Mais, ayant
constaté, sans erreur possible, les mille prévenances
dont nous entourait et dont l'entourait elle-même Mme De
Villeparisis, Françoise l'excusa d'être marquise
et, comme elle n'avait jamais cessé de lui savoir gré
de l'être, elle la préféra à toutes
les personnes que nous connaissions. C'est qu'aussi aucune ne
s'efforçait d'être aussi continuellement aimable.
Chaque fois que ma grand'mère remarquait un livre que Mme
De Villeparisis lisait, ou disait avoir trouvé beaux des
fruits que celle-ci avait reçus d'une amie, une heure après
un valet de chambre montait nous remettre livre ou fruits. Et
quand nous la voyions ensuite, pour répondre à nos
remerciements elle se contentait de dire, ayant l'air de chercher
une excuse à son présent dans quelque utilité
spéciale : "Ce n'est pas un chef-d'oeuvre, mais les
journaux arrivent si tard, il faut bien avoir quelque chose à
lire" ou : "C'est toujours plus prudent d'avoir du fruit
dont on est sûr au bord de la mer." - Mais il me semble
que vous ne mangez jamais d'huîtres, nous dit Mme De Villeparisis
(augmentant l'impression de dégoût que j'avais à
cette heure-là, car la chair vivante des huîtres
me répugnait encore plus que la viscosité des méduses
ne me ternissait la plage de Balbec) ; elles sont exquises sur
cette côte ! Ah ! Je dirai à ma femme de chambre
d'aller prendre vos lettres en même temps que les miennes.
Comment, votre fille vous écrit tous les jours ? Mais qu'est-ce
que vous pouvez trouver à vous dire !
Ma grand'mère se tut, mais on
peut croire que ce fut par dédain, elle qui répétait
pour maman les mots de Mme De Sévigné : "Dès
que j'ai reçu une lettre, j'en voudrais tout à l'heure
une autre, je ne respire que d'en recevoir. Peu de gens sont dignes
de comprendre ce que je sens." Et je craignais qu'elle n'appliquât
à Mme De Villeparisis la conclusion : "Je cherche
ceux qui sont de ce petit nombre, et j'évite les autres."
Elle se rabattit sur l'éloge des fruits que Mme De Villeparisis
nous avait fait porter la veille. Et ils étaient, en effet,
si beaux que le directeur, malgré la jalousie de ses compotiers
dédaignés, m'avait dit : "Je suis comme vous,
je suis plus frivole de fruit que de tout autre dessert."
Ma grand'mère dit à son amie qu'elle les avait d'autant
plus appréciés que ceux qu'on servait à l'hôtel
étaient généralement détestables.
"Je ne peux pas, ajouta-t-elle, dire comme Mme De Sévigné
que si nous voulions par fantaisie trouver un mauvais fruit, nous
serions obligés de le faire venir de Paris. - Ah, oui,
vous lisez Mme De Sévigné. Je vous vois depuis le
premier jour avec ses lettres (elle oubliait qu'elle n'avait jamais
aperçu ma grand'mère dans l'hôtel avant de
la rencontrer dans cette porte). Est-ce que vous ne trouvez pas
que c'est un peu exagéré ce souci constant de sa
fille, elle en parle trop pour que ce soit bien sincère.
Elle manque de naturel." Ma grand'mère trouva la discussion
inutile et, pour éviter d'avoir à parler des choses
qu'elle aimait devant quelqu'un qui ne pouvait les comprendre,
elle cacha, en posant son sac sur eux, les mémoires de
Madame De Beausergent. Quand Mme De Villeparisis rencontrait Françoise
au moment (que celle-ci appelait "le midi") où,
coiffée d'un beau bonnet et entourée de la considération
générale, elle descendait "manger aux courriers",
Mme De Villeparisis l'arrêtait pour lui demander de nos
nouvelles. Et Françoise, nous transmettant les commisions
de la marquise : "Elle a dit : vous leur donnerez bien le
bonjour", Contrefaisant la voix de Mme De Villeparisis de
laquelle elle croyait citer textuellement les paroles, tout en
ne les déformant pas moins que Platon celles de Socrate
ou saint Jean celles de Jésus. Françoise était
naturellement très touchée de ces attentions. Tout
au plus ne croyait- elle pas ma grand'mère et pensait-elle
que celle-ci mentait dans un intérêt de classe, les
gens riches se soutenant les uns les autres, quand elle assurait
que Mme De Villeparisis avait été autrefois ravissante.
Il est vrai qu'il n'en subsistait que
de bien faibles restes dont on n'eût pu, à moins
d'être plus artiste que Françoise, restituer la beauté
détruite. Car, pour comprendre combien une vieille femme
a pu être jolie, il ne faut pas seulement regarder, mais
traduire chaque trait.
- Il faudra que je pense une fois à
lui demander si je me trompe et si elle n'a pas quelque parenté
avec des Guermantes, me dit ma grand'mère qui excita par
là mon indignation. Comment aurais-je pu croire à
une communauté d'origine entre deux noms qui étaient
entrés en moi, l'un par la porte basse et honteuse de l'expérience,
l'autre par la porte d'or de l'imagination ?
On voyait souvent passer depuis quelques
jours, en pompeux équipage, grande, rousse, belle, avec
un nez un peu fort, la princesse de Luxembourg, qui était
en villégiature pour quelques semaines dans le pays. Sa
calèche s'était arrêtée devant l'hôtel,
un valet de pied était venu parler au directeur, était
retourné à la voiture et avait rapporté des
fruits merveilleux (qui unissaient dans une seule corbeille, comme
la baie elle-même, diverses saisons), avec une carte : "La
princesse de Luxembourg", où étaient écrits
quelques mots au crayon. À quel voyageur princier demeurant
ici incognito, pouvaient être destinés ces fruits,
des prunes glauques, lumineuses et sphériques comme était
à ce moment-là la rotondité de la mer, des
raisins transparents suspendus au bois desséché
comme une claire journée d'automne, des poires d'un outremer
céleste ? Car ce ne pouvait être à l'amie
de ma grand'mère que la princesse avait voulu faire visite.
Pourtant le lendemain soir Mme De Villeparisis nous envoya la
grappe de raisins fraîche et dorée et des prunes
et des poires que nous reconnûmes aussi, quoique les prunes
eussent passé, comme la mer à l'heure de notre dîner,
au mauve et que dans l'outremer des poires flotassent quelques
formes de nuages roses. Quelques jours après nous rencontrâmes
Mme De Villeparisis en sortant du concert symphonique qui se donnait
le matin sur la plage. Persuadé que les oeuvres que j'y
entendais (le prélude de Lohengrin , l'ouverture de Tannhaüser
, etc.) Exprimaient les vérités les plus hautes,
je tâchais de m'élever autant que je pouvais pour
atteindre jusqu'à elles, je tirais de moi, pour les comprendre,
je leur remettais tout ce que je recélais alors de meilleur,
de plus profond.
Or, en sortant du concert, comme, en
reprenant le chemin qui va vers l'hôtel, nous nous étions
arrêtés un instant sur la digue, ma grand'mère
et moi, pour échanger quelques mots avec Mme De Villeparisis
qui nous annonçait qu'elle avait commandé pour nous
à l'hôtel des "croque-monsieur" et des
oeufs à la crème, je vis de loin venir dans notre
direction la princesse de Luxembourg, à demi appuyée
sur une ombrelle de façon à imprimer à son
grand et merveilleux corps cette légère inclinaison,
à lui faire dessiner cette arabesque si chère aux
femmes qui avaient été belles sous l'empire et qui
savaient, les épaules tombantes, le dos remonté,
la hanche creuse, la jambe tendue, faire flotter mollement leur
corps comme un foulard, autour de l'armature d'une invisible tige
inflexible et oblique qui l'aurait traversé. Elle sortait
tous les matins faire son tour de plage presque à l'heure
où tout le monde, après le bain, remontait pour
le déjeuner, et comme le sien était seulement à
une heure et demie, elle ne rentrait à sa villa que longtemps
après que les baigneurs avaient abandonné la digue
déserte et brûlante. Mme De Villeparisis présenta
ma grand'mère, voulut me présenter, mais dut me
demander mon nom, car elle ne se le rappelait pas. Elle ne l'avait
peut-être jamais su ou, en tous cas, avait oublié
depuis bien des années à qui ma grand'mère
avait marié sa fille. Ce nom parut faire une vive impression
sur Mme De Villeparisis. Cependant la princesse de Luxembourg
nous avait tendu la main et, de temps en temps, tout en causant
avec la marquise, elle se détournait pour poser de doux
regards sur ma grand'mère et sur moi, avec cet embryon
de baiser qu'on ajoute au sourire quand celui-ci s'adresse à
un bébé avec sa nounou. Même, dans son désir
de ne pas avoir l'air de siéger dans une sphère
supérieure à la nôtre, elle avait sans doute
mal calculé la distance, car, par une erreur de réglage,
ses regards s'imprégnèrent d'une telle bonté
que je vis approcher le moment où elle nous flatterait
de la main comme deux bêtes sympathiques qui eussent passé
la tête vers elle, à travers un grillage, au jardin
d'acclimatation. Aussitôt du reste cette idée d'animaux
et de bois de Boulogne prit plus de consistance pour moi. C'était
l'heure où la digue est parcourue par des marchands ambulants
et criards qui vendent des gâteaux, des bonbons, des petits
pains. Ne sachant que faire pour nous témoigner sa bienveillance,
la princesse arrêta le premier qui passa ; il n'avait plus
qu'un pain de seigle, du genre de ceux qu'on jette aux canards.
La princesse le prit et me dit : "C'est pour votre grand'mère."
Pourtant, ce fut à moi qu'elle le tendit, en me disant
avec un fin sourire : "Vous le lui donnerez vous-même",
pensant qu'ainsi mon plaisir serait plus complet s'il n'y avait
pas d'intermédiaires entre moi et les animaux. D'autres
marchands s'approchèrent, elle remplit mes poches de tout
ce qu'ils avaient, de paquets tout ficelés, de plaisirs,
de babas et de sucres d'orge. Elle me dit : "Vous en mangerez
et vous en ferez manger aussi à votre grand'mère"
et elle fit payer le marchand par le petit nègre habillé
en satin rouge qui la suivait partout et qui faisait l'émerveillement
de la plage. Puis elle dit adieu à Mme De Villeparisis
et nous tendit la main avec l'intention de nous traiter de la
même manière que son amie, en intimes, et de se mettre
à notre portée. Mais cette fois, elle plaça
sans doute notre niveau un peu moins bas dans l'échelle
des êtres, car son égalité avec nous fut signifiée
par la princesse à ma grand'mère au moyen de ce
tendre et maternel sourire qu'on adresse à un gamin quand
on lui dit au revoir comme à une grande personne. Par un
merveilleux progrès de l'évolution, ma grand'mère
n'était plus un canard ou une antilope, mais déjà
ce que Mme Swann eût appelé un "baby".
Enfin, nous ayant quittés tous trois, la princesse reprit
sa promenade sur la digue ensoleillée en incurvant sa taille
magnifique qui comme un serpent autour d'une baguette s'enlaçait
à l'ombrelle blanche imprimée de bleu que Mme de
Luxembourg tenait fermée à la main. C'était
ma première altesse, je dis la première, car la
princesse Mathilde n'était pas altesse du tout de façons.
La seconde, on le verra plus tard, ne devait pas moins m'étonner
par sa bonne grâce. Une forme de l'amabilité des
grands seigneurs, intermédiaires bénévoles
entre les souverains et les bourgeois, me fut apprise le lendemain
quand Mme De Villeparisis nous dit : "Elle vous a trouvés
charmants. C'est une femme d'un grand jugement, de beaucoup de
coeur. Elle n'est pas comme tant de souveraines ou d'altesses.
Elle a une vraie valeur." Et Mme De Villeparisis ajouta d'un
air convaincu, et toute ravie de pouvoir nous le dire : "Je
crois qu'elle serait enchantée de vous revoir." Mais
ce matin-là même, en quittant la princesse de Luxembourg,
Mme De Villeparisis me dit une chose qui me frappa davantage et
qui n'était pas du domaine de l'amabilité.
- Est-ce que vous êtes le fils
du directeur au ministère ? Me demanda-t-elle. Ah ! Il
paraît que votre père est un homme charmant. Il fait
un bien beau voyage en ce moment.
Quelques jours auparavant nous avions
appris par une lettre de maman que mon père et son compagnon
M. De Norpois avaient perdu leurs bagages.
- Ils sont retrouvés, ou plutôt
ils n'ont jamais été perdus, voici ce qui était
arrivé, nous dit Mme De Villeparisis, qui, sans que nous
sussions comment, avait l'air beaucoup plus renseigné que
nous sur les détails du voyage. Je crois que votre père
avancera son retour à la semaine prochaine, car il renoncera
probablement à aller à Algésiras. Mais il
a envie de consacrer un jour de plus à Tolède, car
il est admirateur d'un élève de Titien dont je ne
me rappelle pas le nom et qu'on ne voit bien que là.
Et je me demandais par quel hasard,
dans la lunette indifférente à travers laquelle
Mme De Villeparisis considérait d'assez loin l'agitation
sommaire, minuscule et vague de la foule des gens qu'elle connaissait,
se trouvait intercalé à l'endroit où elle
considérait mon père un morceau de verre prodigieusement
grossissant qui lui faisait voir avec tant de relief et dans le
plus grand détail tout ce qu'il avait d'agréable,
les contingences qui le forçaient à revenir, ses
ennuis de douane, son goût pour le greco, et, changeant
pour elle l'échelle de sa vision, lui montrait ce seul
homme si grand au milieu des autres, tout petits, comme ce Jupiter
à qui Gustave Moreau a donné, quand il l'a peint
à côté d'une faible mortelle, une stature
plus qu'humaine.
Ma grand'mère prit congé
de Mme De Villeparisis pour que nous pussions rester à
respirer l'air un instant de plus devant l'hôtel, en attendant
qu'on nous fît signe à travers le vitrage que notre
déjeuner était servi. On entendit un tumulte. C'était
la jeune maîtresse du roi des sauvages, qui venait de prendre
son bain et rentrait déjeuner.
- Vraiment c'est un fléau, c'est
à quitter la France !
S'écria rageusement le bâtonnier
qui passait à ce moment.
Cependant la femme du notaire attachait
des yeux écarquillés sur la fausse souveraine.
- Je ne peux pas vous dire comme Mme
Blandais m'agace en regardant ces gens-là comme cela, dit
le bâtonnier au président. Je voudrais pouvoir lui
donner une gifle. C'est comme cela qu'on donne de l'importance
à cette canaille qui naturellement ne demande qu'à
ce que l'on s'occupe d'elle. Dites donc à son mari de l'avertir
que c'est ridicule ; moi, je ne sors plus avec eux s'ils ont l'air
de faire attention aux déguisés. Quant à
la venue de la princesse de Luxembourg, dont l'équipage,
le jour où elle avait apporté des fruits, s'était
arrêté devant l'hôtel, elle n'avait pas échappé
au groupe de la femme du notaire, du bâtonnier et du premier
président, déjà depuis quelque temps fort
agitées de savoir si c'était une marquise authentique
et non une aventurière que cette Mme De Villeparisis qu'on
traitait avec tant d'égards, desquels toutes ces dames
brûlaient d'apprendre qu'elle était indigne. Quand
Mme De Villeparisis traversait le hall, la femme du premier président,
qui flairait partout des irrégulières, levait son
nez de sur son ouvrage et la regardait d'une façon qui
faisait mourir de rire ses amies.
- Oh ! Moi, vous savez, disait-elle
avec orgueil, je commence toujours par croire le mal. Je ne consens
à admettre qu'une femme est vraiment mariée que
quand on m'a sorti les extraits de naissance et les actes notariés.
Du reste, n'ayez crainte, je vais procéder à ma
petite enquête. Et chaque jour toutes ces dames accouraient
en riant.
- Nous venons aux nouvelles.
Mais le soir de la visite de la princesse
de Luxembourg, la femme du premier mit un doigt sur sa bouche.
- Il y a du nouveau.
- Oh ! Elle est extraordinaire, Mme
Poncin ! Je n'ai jamais vu... Mais dites, qu'y a-t-il ?
- Hé bien, il y a qu'une femme
aux cheveux jaunes, avec un pied de rouge sur la figure, une voiture
qui sentait l'horizontale d'une lieue, et comme n'en ont que ces
demoiselles, est venue tantôt pour voir la prétendue
marquise.
- Ouil you uouil ! Patatras ! Voyez-vous
ça ! Mais c'est cette dame que nous avons vue, vous vous
rappelez, bâtonnier, nous avons bien trouvé qu'elle
marquait très mal, mais nous ne savions pas qu'elle était
venue pour la marquise. Une femme avec un nègre, n'est-ce
pas ?
- C'est cela même.
- Ah ! Vous m'en direz tant. Vous ne
savez pas son nom ?
- Si, j'ai fait semblant de me tromper,
j'ai pris la carte, elle a comme nom de guerre la princesse de
Luxembourg ! Avais-je raison de me méfier ! C'est agréable
d'avoir ici une promiscuité avec cette espèce de
baronne d'ange.
Le bâtonnier cita Mathurin Régnier
et Macette au premier président.
Il ne faut, d'ailleurs, pas croire que
ce malentendu fut momentané comme ceux qui se forment au
deuxième acte d'un vaudeville pour se dissiper au dernier.
Mme De Luxembourg, nièce du roi d'Angleterre et de l'empereur
d'Autriche, et Mme De Villeparisis parurent toujours, quand la
première venait chercher la seconde pour se promener en
voiture, deux drôlesses de l'espèce de celles dont
on se gare difficilement dans les villes d'eaux. Les trois quarts
des hommes du faubourg Saint-germain passent aux yeux d'une bonne
partie de la bourgeoisie pour des décavés crapuleux
(qu'ils sont d'ailleurs quelquefois individuellement) et que,
par conséquent, personne ne reçoit. La bourgeoisie
est trop honnête en cela, car leurs tares ne les empêcheraient
nullement d'être reçus avec la plus grande faveur
là où elle ne le sera jamais. Et eux s'imaginent
tellement que la bourgeoisie le sait qu'ils affectent une simplicité
en ce qui les concerne, un dénigrement pour leurs amis
particulièrement "à la côte", qui
achève le malentendu. Si par hasard un homme du grand monde
est en rapports avec la petite bourgeoisie parce qu'il se trouve,
étant extrêmement riche, avoir la présidence
des plus importantes sociétés financières,
la bourgeoisie qui voit enfin un noble digne d'être grand
bourgeois, jurerait qu'il ne fraye pas avec le marquis joueur
et ruiné qu'elle croit d'autant plus dénué
de relations qu'il est plus aimable. Et elle n'en revient pas
quand le duc, président du conseil d'administration de
la colossale affaire, donne pour femme à son fils la fille
du marquis joueur, mais dont le nom est le plus ancien de France,
de même qu'un souverain fera plutôt épouser
à son fils la fille d'un roi détrôné
que d'un président de la république en fonctions.
C'est dire que les deux mondes ont l'un de l'autre une vue aussi
chimérique que les habitants d'une plage située
à une des extrémités de la baie de Balbec,
ont de la plage située à l'autre extrémité
: de Rivebelle on voit un peu Marcouville l'orgueilleuse ; mais
cela même trompe, car on croit qu'on est vu de Marcouville,
d'où au contraire les splendeurs de Rivebelle sont en grande
partie invisibles.
Le médecin de Balbec appelé
pour un accès de fièvre que j'avais eu, ayant estimé
que je ne devrais pas rester toute la journée au bord de
la
704 08003mer, en plein soleil, par les
grandes chaleurs,
Et rédigé à mon
usage quelques ordonnances pharmaceutiques, ma grand'mère
prit les ordonnances avec un respect apparent où je reconnus
tout de suite sa ferme décision de n'en faire exécuter
aucune, mais tint compte du conseil en matière d'hygiène
et accepta l'offre de Mme De Villeparisis de nous faire faire
quelques promenades en voiture. J'allais et je venais, jusqu'à
l'heure du déjeuner, de ma chambre à celle de ma
grand'mère. Elle ne donnait pas directement sur la mer
comme la mienne mais prenait jour de trois côtés
différents : sur un coin de la digue, sur une cour et sur
la campagne, et était meublée autrement, avec des
fauteuils brodés de filigranes métalliques et de
fleurs roses d'où semblait émaner l'agréable
et fraîche odeur qu'on trouvait en entrant. Et à
cette heure où des rayons venus d'expositions et comme
d'heures différentes, brisaient les angles du mur, à
côté d'un reflet de la plage mettaient sur la commode
un reposoir diapré comme les fleurs du sentier, suspendaient
à la paroi les ailes repliées, tremblantes et tièdes
d'une clarté prête à reprendre son vol, chauffaient
comme un bain un carré de tapis provincial devant la fenêtre
de la courette que le soleil festonnait comme une vigne, ajoutaient
au charme et à la complexité de la décoration
mobilière en semblant exfolier la soie fleurie des fauteuils
et détacher leur passementerie, cette chambre, que je traversais
un moment avant de m'habiller pour la promenade, avait l'air d'un
prisme où se décomposaient les couleurs de la lumière
du dehors, d'une ruche où les sucs de la journée
que j'allais goûter étaient dissociés, épars,
enivrants et visibles, d'un jardin de l'espérance qui se
dissolvait en une palpitation de rayons d'argent et de pétales
de rose. Mais avant tout j'avais ouvert mes rideaux dans l'impatience
de savoir quelle était la mer qui jouait ce matin-là
au bord du rivage, comme une Néréide. Car chacune
de ces mers ne restait jamais plus d'un jour. Le lendemain il
y en avait une autre qui parfois lui ressemblait. Mais je ne vis
jamais deux fois la même.
Il y en avait qui étaient d'une
beauté si rare qu'en les apercevant mon plaisir était
encore accru par la surprise. Par quel privilège, un matin
plutôt qu'un autre, la fenêtre en s'entr'ouvrant découvrit-elle
à mes yeux émerveillés la nymphe Glaukonomè,
dont la beauté paresseuse et qui respirait mollement, avait
la transparence d'une vaporeuse émeraude à travers
laquelle je voyais affluer les éléments pondérables
qui la coloraient ? Elle faisait jouer le soleil avec un sourire
alangui par une brume invisible qui n'était qu'un espace
vide réservé autour de sa surface translucide rendue
ainsi plus abrégée et plus saisissante, comme ces
déesses que le sculpteur détache sur le reste du
bloc qu'il ne daigne pas dégrossir. Telle, dans sa couleur
unique, elle nous invitait à la promenade sur ces routes
grossières et terriennes, d'où, installés
dans la calèche de Mme De Villeparisis, nous apercevrions
tout le jour, et sans jamais l'atteindre, la fraîcheur de
sa molle palpitation.
2e part. Noms de pays, le pays
Mme De Villeparisis faisait atteler
de bonne heure, pour que nous eussions le temps d'aller soit jusqu'à
Saint-mars-le-vêtu, soit jusqu'aux rochers de Quette-holme
ou à quelque autre but d'excursion qui, pour une voiture
assez lente, était fort lointain et demandait toute la
journée. Dans ma joie de la longue promenade que nous allions
entreprendre, je fredonnais quelque air récemment écouté,
et je faisais les cent pas en attendant que Mme De Villeparisis
fût prête. Si c'était dimanche, sa voiture
n'était pas seule devant l'hôtel ; plusieurs fiacres
loués attendaient non seulement les personnes qui étaient
invitées au château de Féterne chez Mme De
Cambremer, mais celles qui, plutôt que de rester là
comme des enfants punis, déclaraient que le dimanche était
un jour assommant à Balbec et partaient dès après
déjeuner se cacher dans une plage voisine ou visiter quelque
site. Et même souvent, quand on demandait à Mme Blandais
si elle avait été chez les Cambremer, elle répondait
péremptoirement : "Non, nous étions aux cascades
du Bec", comme si c'était là la seule raison
pour laquelle elle n'avait pas passé la journée
à Féterne. Et le bâtonnier disait charitablement
: - je vous envie, j'aurais bien changé avec vous, c'est
autrement intéressant.
A côté des voitures, devant
le porche où j'attendais, était planté comme
un arbrisseau d'une espèce rare un jeune chasseur qui ne
frappait pas moins les yeux par l'harmonie singulière de
ses cheveux colorés que par son épiderme de plante.
À l'intérieur dans le hall qui correspondait au
narthex, ou église des catéchumènes, des
églises romanes, et où les personnes qui n'habitaient
pas l'hôtel avaient le droit de passer, les camarades du
groom "Extérieur" ne travaillaient pas beaucoup
plus que lui mais exécutaient du moins quelques mouvements.
Il est probable que le matin ils aidaient au nettoyage. Mais l'après-midi
ils restaient là seulement comme des choristes qui, même
quand ils ne servent à rien, demeurent en scène
pour ajouter à la figuration. Le directeur général,
celui qui me faisait si peur, comptait augmenter considérablement
leur nombre l'année suivante, car il "voyait grand".
Et sa décision affligeait beaucoup le directeur de l'hôtel,
lequel trouvait que tous ces enfants n'étaient que des
"faiseurs d'embarras", entendant par là qu'ils
embarrassaient le passage et ne servaient à rien. Du moins,
entre le déjeuner et le dîner, entre les sorties
et les rentrées des clients, remplissaient-ils le vide
de l'action, comme ces élèves de Mme De Maintenon
qui, sous le costume de jeunes israélites, font intermède
chaque fois qu'Esther ou Joad s'en vont. Mais le chasseur du dehors,
aux nuances précieuses, à la taille élancée
et frêle, non loin duquel j'attendais que la marquise descendît,
gardait une immobilité à laquelle s'ajoutait de
la mélancolie, car ses frères aînés
avaient quitté l'hôtel pour des destinées
plus brillantes et il se sentait isolé sur cette terre
étrangère. Enfin Mme De Villeparisis arrivait. S'occuper
de sa voiture et l'y faire monter eût peut-être dû
faire partie des fonctions du chasseur. Mais il savait qu'une
personne qui amène ses gens avec soi se fait servir par
eux et d'habitude donne peu de pourboires dans un hôtel,
que les nobles de l'ancien faubourg Saint-germain agissent de
même. Mme De Villeparisis appartenait à la fois à
ces deux catégories. Le chasseur arborescent en concluait
qu'il n'avait rien à attendre de la marquise et, laissant
le maître d'hôtel et la femme de chambre de celle-ci
l'installer avec ses affaires, il rêvait tristement au sort
envié de ses frères et conservait son immobilité
végétale.
Nous partions ; quelque temps après
avoir contourné la station du chemin de fer, nous entrions
dans une route campagnarde qui me devint bientôt aussi familière
que celles de Combray, depuis le coude où elle s'amorçait
entre des clos charmants jusqu'au tournant où nous la quittions
et qui avait de chaque côté des terres labourées.
Au milieu d'elles, on voyait çà et là un
pommier, privé il est vrai de ses fleurs et ne portant
plus qu'un bouquet de pistils, mais qui suffisait à m'enchanter
parce que je reconnaissais ces feuilles inimitables dont la large
étendue, comme le tapis d'estrade d'une fête nuptiale
maintenant terminée, avait été tout récemment
foulée par la traîne de satin blanc des fleurs rougissantes.
Combien de fois à Paris, dans
le mois de mai de l'année suivante, il m'arriva d'acheter
une branche de pommier chez le fleuriste et de passer ensuite
la nuit devant ses fleurs où s'épanouissait la même
essence crémeuse qui poudrait encore de son écume
les bourgeons des feuilles et entre les blanches corolles desquelles
il semblait que ce fût le marchand qui, par générosité
envers moi, par goût inventif aussi et contraste ingénieux,
eût ajouté de chaque côté, en surplus,
un seyant bouton rose ; je les regardais, je les faisais poser
sous ma lampe - si longtemps que j'étais souvent encore
là quand l'aurore leur apportait la même rougeur
qu'elle devait faire en même temps à Balbec - et
je cherchais à les reporter sur cette route par l'imagination,
à les multiplier, à les étendre dans le cadre
préparé, sur la toile toute prête, de ces
clos dont je savais le dessin par coeur et que j'aurais tant voulu,
qu'un jour je devais, revoir, au moment où, avec la verve
ravissante du génie, le printemps couvre leur canevas de
ses couleurs.
Avant de monter en voiture, j'avais
composé le tableau de mer que j'allais chercher, que j'espérais
voir avec le "soleil rayonnant", et qu'à Balbec
je n'apercevais que trop morcelé entre tant d'enclaves
vulgaires et que mon rêve n'admettait pas, de baigneurs,
de cabines, de yachts de plaisance. Mais quand, la voiture de
Mme De Villeparisis étant parvenue en haut d'une côte,
j'apercevais la mer entre les feuillages des arbres, alors sans
doute de si loin disparaissaient ces détails contemporains
qui l'avaient mise comme en dehors de la nature et de l'histoire,
et je pouvais en regardant les flots m'efforcer de penser que
c'était les mêmes que Leconte De Lisle nous peint
dans l'Orestie quand "tel qu'un vol d'oiseaux carnassiers
dans l'aurore", les guerriers chevelus de l'héroïque
Hellas "de cent mille avirons battaient le flot sonore".
Mais, en revanche, je n'étais plus assez près de
la mer qui ne me semblait pas vivante, mais figée, je ne
sentais plus de puissance sous ses couleurs étendues comme
celles d'une peinture entre les feuilles où elle apparaissait
aussi inconsistante que le ciel, et seulement plus foncée
que lui. Mme De Villeparisis voyant que j'aimais les églises
me promettait que nous irions voir une fois l'une, une fois l'autre,
et surtout celle de Carqueville "toute cachée sous
son vieux lierre" dit-elle avec un mouvement de la main qui
semblait envelopper avec goût la façade absente dans
un feuillage invisible et délicat. Mme De Villeparisis
avait souvent, avec ce petit geste descriptif, un mot juste pour
définir le charme et la particularité d'un monument,
évitant toujours les termes techniques, mais ne pouvant
dissimuler qu'elle savait très bien les choses dont elle
parlait. Elle semblait chercher à s'en excuser sur ce qu'un
des châteaux de son père, et où elle avait
été élevée, étant situé
dans une région où il y avait des églises
du même style qu'autour de Balbec, il eût été
honteux qu'elle n'eût pas pris le goût de l'architecture,
ce château étant d'ailleurs le plus bel exemplaire
de celle de la renaissance. Mais comme il était aussi un
vrai musée, comme d'autre part Chopin et Liszt y avaient
joué, Lamartine récité des vers, tous les
artistes connus de tout un siècle écrit des pensées,
des mélodies, fait des croquis sur l'album familial, Mme
De Villeparisis ne donnait, par grâce, bonne éducation,
modestie réelle, ou manque d'esprit philosophique, que
cette origine purement matérielle à sa connaissance
de tous les arts, et finissait par avoir l'air de considérer
la peinture, la musique, la littérature et la philosophie
comme l'apanage d'une jeune fille élevée de la façon
la plus aristocratique dans un monument classé et illustre.
On aurait dit qu'il n'y avait pas pour elle d'autres tableaux
que ceux dont on a hérité. Elle fut contente que
ma grand'mère aimât un collier qu'elle portait et
qui dépassait de sa robe. Il était dans le portrait
d'une bisaïeule à elle, par Titien, et qui n'était
jamais sorti de la famille. Comme cela on était sûr
que c'était un vrai. Elle ne voulait pas entendre parler
des tableaux achetés on ne sait comment par un crésus,
elle était d'avance persuadée qu'ils étaient
faux et n'avait aucun désir de les voir. Nous savions qu'elle-même
faisait des aquarelles de fleurs, et ma grand'mère qui
les avait entendu vanter lui en parla. Mme De Villeparisis changea
de conversation par modestie, mais sans montrer plus d'étonnement
ni de plaisir qu'une artiste suffisamment connue à qui
les compliments n'apprennent rien. Elle se contenta de dire que
c'était un passe-temps charmant parce que si les fleurs
nées du pinceau n'étaient pas fameuses, du moins
les peindre vous faisait vivre dans la société des
fleurs naturelles, de la beauté desquelles, surtout quand
on était obligé de les regarder de plus près
pour les imiter, on ne se lassait pas. Mais à Balbec Mme
De Villeparisis se donnait congé pour laisser reposer ses
yeux. Nous fûmes étonnés, ma grand'mère
et moi, de voir combien elle était plus "libérale"
que même la plus grande partie de la bourgeoisie. Elle s'étonnait
qu'on fût scandalisé des expulsions des jésuites,
disant que cela s'était toujours fait, même sous
la monarchie, même en Espagne. Elle défendait la
république à laquelle elle ne reprochait son anticléricalisme
que dans cette mesure : "Je trouverais tout aussi mauvais
qu'on m'empêchât d'aller à la messe, si j'en
ai envie, pas", lançant même certains mots comme
: "Oh ! La noblesse aujourd'hui, qu'est-ce que c'est !"
"Pour moi, un homme qui ne travaille pas, ce n'est rien",
peut-être seulement parce qu'elle sentait ce qu'ils prenaient
de piquant, de savoureux, de mémorable dans sa bouche.
En entendant souvent exprimer avec franchise
des opinions avancées - pas jusqu'au socialisme cependant,
qui était la bête noire de Mme De Villeparisis -
précisément par une de ces personnes en considération
de l'esprit desquelles notre scrupuleuse et timide impartialité
se refuse à condamner les idées des conservateurs,
nous n'étions pas loin, ma grand'mère et moi, de
croire qu'en notre agréable compagne se trouvaient la mesure
et le modèle de la vérité en toutes choses.
Nous la croyions sur parole tandis qu'elle jugeait ses Titiens,
la colonnade de son château, l'esprit de conversation de
Louis-philippe. Mais - comme ces érudits qui émerveillent
quand on les met sur la peinture égyptienne et les inscriptions
étrusques et qui parlent d'une façon si banale des
oeuvres modernes que nous nous demandons si nous n'avons pas surfait
l'intérêt des sciences où ils sont versés,
puisque n'y apparaît pas cette même médiocrité
qu'ils ont pourtant dû y apporter aussi bien que dans leurs
niaises études sur Beaudelaire - Mme De Villeparisis, interrogée
par moi sur Chateaubriand, sur Balzac, sur Victor Hugo, tous reçus
jadis par ses parents et entrevus par elle-même, riait de
mon admiration, racontait sur eux des traits piquants comme elle
venait de faire sur des grands seigneurs ou des hommes politiques,
et jugeait sévèrement ces écrivains, précisément
parce qu'ils avaient manqué de cette modestie, de cet effacement
de soi, de cet art sobre qui se contente d'un seul trait juste
et n'appuie pas, qui fuit plus que tout le ridicule de la grandiloquence,
de cet à-propos, de ces qualités de modération
de jugement et de simplicité, auxquelles on lui avait appris
qu'atteint la vraie valeur ; on voyait qu'elle n'hésitait
pas à leur préférer des hommes qui, peut-être,
en effet, avaient eu, à cause d'elles, l'avantage sur un
Balzac, un Hugo, un Vigny, dans un salon, une académie,
un conseil des ministres, Molé, Fontanes, Vitrolles, Bersot,
Pasquier, Lebrun, Salvandy ou Daru.
- C'est comme les romans de Stendhal
pour qui vous aviez l'air d'avoir de l'admiration. Vous l'auriez
beaucoup étonné en lui parlant sur ce ton. Mon père
qui le voyait chez M. Mérimée - un homme de talent,
au moins, celui-là - m'a souvent dit que Beyle (c'était
son nom) était d'une vulgarité affreuse, mais spirituel
dans un dîner, et ne s'en faisant pas accroire pour ses
livres. Du reste, vous avez pu voir vous-même par quel haussement
d'épaules il a répondu aux éloges outrés
de M. De Balzac. En cela, du moins, il était homme de bonne
compagnie.
Elle avait de tous ces grands hommes
des autographes, et semblait, se prévalant des relations
particulières que sa famille avait eues avec eux, penser
que son jugement à leur égard était plus
juste que celui de jeunes gens qui, comme moi, n'avaient pas pu
les fréquenter.
- Je crois que je peux en parler, car
ils venaient chez mon père ; et, comme disait M. Sainte-beuve
qui avait bien de l'esprit, il faut croire sur eux ceux qui les
ont vus de près et ont pu juger plus exactement de ce qu'ils
valaient.
Parfois, comme la voiture gravissait
une route montante entre des terres labourées, rendant
les champs plus réels, leur ajoutant une marque d'authenticité,
comme la précieuse fleurette dont certains maîtres
anciens signaient leurs tableaux, quelques bleuets hésitants,
pareils à ceux de Combray, suivaient notre voiture. Bientôt
nos chevaux les distançaient, mais, après quelques
pas, nous en apercevions un autre qui en nous attendant avait
piqué devant nous dans l'herbe son étoile bleue
; plusieurs s'enhardissaient jusqu'à venir se poser au
bord de la route et c'était toute une nébuleuse
qui se formait avec mes souvenirs lointains et les fleurs apprivoisées.
Nous redescendions la côte ; alors nous croisions, la montant
à pied, à bicyclette, en carriole ou en voiture,
quelqu'une de ces créatures - fleurs de la belle journée,
mais qui ne sont pas comme les fleurs des champs, car chacune
recèle quelque chose qui n'est pas dans une autre et qui
empêchera que nous puissions contenter avec ses pareilles
le désir qu'elle a fait naître en nous -, quelque
fille de ferme poussant sa vache ou à demi couchée
sur une charrette, quelque fille de boutiquier en promenade, quelque
élégante demoiselle assise sur le strapontin d'un
landau, en face de ses parents. Certes Bloch m'avait ouvert une
ère nouvelle et avait changé pour moi la valeur
de la vie, le jour où il m'avait appris que les rêves
que j'avais promenés solitairement du côté
de Méséglise quand je souhaitais que passât
une paysanne que je prendrais dans mes bras, n'étaient
pas une chimère qui ne correspondait à rien d'extérieur
à moi, mais que toutes les filles qu'on rencontrait, villageoises
ou demoiselles, étaient toutes prêtes à en
exaucer de pareils. Et dussé-je, maintenant que j'étais
souffrant et ne sortais pas seul, ne jamais pouvoir faire l'amour
avec elles, j'étais tout de même heureux comme un
enfant né dans une prison ou dans un hôpital et qui,
ayant cru longtemps que l'organisme humain ne peut digérer
que du pain sec et des médicaments, a appris tout d'un
coup que les pêches, les abricots, le raisin, ne sont pas
une simple parure de la campagne, mais des aliments délicieux
et assimilables. Même si son geôlier ou son garde-malade
ne lui permettent pas de cueillir ces beaux fruits, le monde cependant
lui paraît meilleur et l'existence plus clémente.
Car un désir nous semble plus beau, nous nous appuyons
à lui avec plus de confiance quand nous savons qu'en dehors
de nous la réalité s'y conforme, même si pour
nous il n'est pas réalisable. Et nous pensons avec plus
de joie à une vie où - à condition que nous
écartions pour un instant de notre pensée le petit
obstacle accidentel et particulier qui nous empêche personnellement
de le faire, - nous pouvons nous imaginer l'assouvissant. Pour
les belles filles qui passaient, du jour où j'avais su
que leurs joues pouvaient être embrassées, j'étais
devenu curieux de leur âme. Et l'univers m'avait paru plus
intéressant.
La voiture de Mme De Villeparisis allait
vite. À peine avais-je le temps de voir la fillette qui
venait dans notre direction ; et pourtant - comme la beauté
des êtres n'est pas comme celle des choses, et que nous
sentons qu'elle est celle d'une créature unique, consciente
et volontaire - dès que son individualité, âme
vague, volonté inconnue de moi, se peignait en une petite
image prodigieusement réduite, mais complète, au
fond de son regard distrait, aussitôt, mystérieuse
réplique des pollens tout préparés pour les
pistils, je sentais saillir en moi l'embryon aussi vague, aussi
minuscule, du désir de ne pas laisser passer cette fille
sans que sa pensée prît conscience de ma personne,
sans que j'empêchasse ses désirs d'aller à
quelqu'un d'autre, sans que je vinsse me fixer dans sa rêverie
et saisir son coeur.
Cependant notre voiture s'éloignait,
la belle fille était déjà derrière
nous et, comme elle ne possédait de moi aucune des notions
qui constituent une personne, ses yeux, qui m'avaient à
peine vu, m'avaient déjà oublié. Etait-ce
parce que je ne l'avais qu'entr'aperçue que je l'avais
trouvée si belle ? Peut-être. D'abord, l'impossibilité
de s'arrêter auprès d'une femme, le risque de ne
pas la retrouver un autre jour lui donnent brusquement le même
charme qu'à un pays la maladie ou la pauvreté qui
nous empêchent de le visiter, ou qu'aux jours si ternes
qui nous restaient à vivre, le combat où nous succomberons
sans doute. De sorte que, s'il n'y avait pas l'habitude, la vie
devrait paraître délicieuse à des êtres
qui seraient à chaque heure menacés de mourir, -
c'est-à-dire à tous les hommes. Puis, si l'imagination
est entraînée par le désir de ce que nous
ne pouvons posséder, son essor n'est pas limité
par une réalité complètement perçue
dans ces rencontres où les charmes de la passante sont
généralement en relation directe avec la rapidité
du passage. Pour peu que la nuit tombe et que la voiture aille
vite, à la campagne, dans une ville, il n'y a pas un torse
féminin, mutilé comme un marbre antique par la vitesse
qui nous entraîne et le crépuscule qui le noie, qui
ne tire sur notre coeur, à chaque coin de route, du fond
de chaque boutique, les flèches de la beauté, de
la beauté dont on serait parfois tenté de se demander
si elle est en ce monde autre chose que la partie de complément
qu'ajoute à une passante fragmentaire et fugitive notre
imagination surexcitée par le regret.
Si j'avais pu descendre, parler à
la fille que nous croisions, peut-être eussé-je été
désillusionné par quelque défaut de sa peau
que de la voiture je n'avais pas distingué. (Et alors,
tout effort pour pénétrer dans sa vie m'eût
semblé soudain impossible. Car la beauté est une
suite d'hypothèses que rétrécit la laideur
en barrant la route que nous voyions déjà s'ouvrir
sur l'inconnu.) Peut-être un seul mot qu'elle eût
dit, un sourire, m'eussent fourni une clef, un chiffre inattendus,
pour lire l'expression de sa figure et de sa démarche,
qui seraient aussitôt devenues banales. C'est possible,
car je n'ai jamais rencontré dans la vie de filles aussi
désirables que les jours où j'étais avec
quelque grave personne que, malgré les mille prétextes
que j'inventais, je ne pouvais quitter : quelques années
après celle où j'allai pour la première fois
à Balbec, faisant à Paris une course en voiture
avec un ami de mon père et ayant aperçu une femme
qui marchait vite dans la nuit, je pensai qu'il était déraisonnable
de perdre pour une raison de convenances ma part de bonheur dans
la seule vie qu'il y ait sans doute, et sautant à terre
sans m'excuser, je me mis à la recherche de l'inconnue,
la perdis au carrefour de deux rues, la retrouvai dans une troisième,
et me trouvai enfin, tout essoufflé, sous un réverbère,
en face de la vieille Mme Verdurin que j'évitais partout
et qui, heureuse et surprise, s'écria : "Oh ! Comme
c'est aimable d'avoir couru pour me dire bonjour !" Cette
année-là, à Balbec, au moment de ces rencontres,
j'assurais à ma grand'mère, à Mme De Villeparisis
qu'à cause d'un grand mal de tête, il valait mieux
que je rentrasse seul à pied. Elles refusaient de me laisser
descendre. Et j'ajoutais la belle fille (bien plus difficile à
retrouver que ne l'est un monument, car elle était anonyme
et mobile) à la collection de toutes celles que je me promettais
de voir de près. Une pourtant se trouva repasser sous mes
yeux, dans des conditions telles que je crus que je pourrais la
connaître comme je voudrais. C'était une laitière
qui vint d'une ferme apporter un supplément de crème
à l'hôtel. Je pensai qu'elle m'avait aussi reconnu
et elle me regardait, en effet, avec une attention qui n'était
peut-être causée que par l'étonnement que
lui causait la mienne. Or le lendemain, jour où je m'étais
reposé toute la matinée, quand Françoise
vint ouvrir les rideaux vers midi, elle me remit une lettre qui
avait été déposée pour moi à
l'hôtel. Je ne connaissais personne à Balbec. Je
ne doutai pas que la lettre ne fût de la laitière.
Hélas, elle n'était que de Bergotte qui, de passage,
avait essayé de me voir, mais, ayant su que je dormais,
m'avait laissé un mot charmant pour lequel le liftman avait
fait une enveloppe que j'avais crue écrite par la laitière.
J'étais affreusement déçu, et l'idée
qu'il était plus difficile et plus flatteur d'avoir une
lettre de Bergotte, ne me consolait en rien qu'elle ne fût
pas de la laitière. Cette fille-là même, je
ne la retrouvai pas plus que celles que j'apercevais seulement
de la voiture de Mme De Villeparisis. La vue et la perte de toutes
accroissaient l'état d'agitation où je vivais, et
je trouvais quelque sagesse aux philosophes qui nous recommandent
de borner nos désirs (si toutefois ils veulent parler du
désir des êtres, car c'est le seul qui puisse laisser
de l'anxiété, s'appliquant à de l'inconnu
conscient. Supposer que la philosophie veut parler du désir
des richesses serait trop absurde). Pourtant j'étais disposé
à juger cette sagesse incomplète, car je me disais
que ces rencontres me faisaient trouver encore plus beau un monde
qui fait ainsi croître sur toutes les routes campagnardes
des fleurs à la fois singulières et communes, trésors
fugitifs de la journée, aubaines de la promenade, dont
des circonstances contingentes qui ne se reproduiraient peut-être
pas toujours m'avaient seules empêché de profiter,
et qui donnent un goût nouveau à la vie.
Mais peut-être, en espérant
qu'un jour, plus libre, je pourrais trouver sur d'autres routes
de semblables filles, je commençais déjà
à fausser ce qu'a d'exclusivement individuel le désir
de vivre auprès d'une femme qu'on a trouvée jolie
et, du seul fait que j'admettais la possibilité de le faire
naître artificiellement, j'en avais implicitement reconnu
l'illusion.
Le jour que Mme De Villeparisis nous
mena à Carqueville où était cette église
couverte de lierre dont elle nous avait parlé et qui, bâtie
sur un tertre, domine le village, la rivière qui le traverse
et qui a conservé son petit pont du moyen âge, ma
grand'mère, pensant que je serais content d'être
seul pour regarder le monument, proposa à son amie d'aller
goûter chez le pâtissier, sur la place qu'on apercevait
distinctement et qui sous sa patine dorée était
comme une autre partie d'un objet tout entier ancien. Il fut convenu
que j'irais les y retrouver. Dans le bloc de verdure devant lequel
on me laissa, il fallait pour reconnaître une église
faire un effort qui me fît serrer de plus près l'idée
d'église ; en effet, comme il arrive aux élèves
qui saisissent plus complètement le sens d'une phrase quand
on les oblige par la version ou par le thème à la
dévêtir des formes auxquelles ils sont accoutumés,
cette idée d'église dont je n'avais guère
besoin d'habitude devant des clochers qui se faisaient reconnaître
d'eux-mêmes, j'étais obligé d'y faire perpétuellement
appel pour ne pas oublier, ici que le cintre de cette touffe de
lierre était celui d'une verrière ogivale, là,
que la saillie des feuilles était due au relief d'un chapiteau.
Mais alors un peu de vent soufflait, faisait frémir le
porche mobile que parcouraient des remous propagés et tremblants
comme une clarté ; les feuilles déferlaient les
unes contre les autres ; et, frisssonnante, la façade végétale
entraînait avec elle les piliers onduleux, caressés
et fuyants.
Comme je quittais l'église, je
vis devant le vieux pont des filles du village qui, sans doute
parce que c'était un dimanche, se tenaient attifées,
interpellant les garçons qui passaient. Moins bien vêtue
que les autres, mais semblant les dominer par quelque ascendant
- car elle répondait à peine à ce qu'elles
lui disaient -, l'air plus grave et plus volontaire, il y en avait
une grande qui, assise à demi sur le rebord du pont, laissant
pendre ses jambes, avait devant elle un petit pot plein de poissons
qu'elle venait probablement de pêcher. Elle avait un teint
bruni, des yeux doux, mais un regard dédaigneux de ce qui
l'entourait, un nez petit, d'une forme fine et charmante. Mes
regards se posaient sur sa peau, et mes lèvres à
la rigueur pouvaient croire qu'elles avaient suivi mes regards.
Mais ce n'est pas seulement son corps que j'aurais voulu atteindre,
c'était aussi la personne qui vivait en lui et avec laquelle
il n'est qu'une sorte d'attouchement, qui est d'attirer son attention,
qu'une sorte de pénétration, y éveiller une
idée.
Et cet être intérieur de
la belle pêcheuse semblait m'être clos encore, je
doutais si j'y étais entré, même après
que j'eus aperçu ma propre image se refléter furtivement
dans le miroir de son regard, suivant un indice de réfraction
qui m'était aussi inconnu que si je me fusse placé
dans le champ visuel d'une biche. Mais de même qu'il ne
m'eût pas suffi que mes lèvres prissent du plaisir
sur les siennes mais leur en donnassent, de même j'aurais
voulu que l'idée de moi qui entrerait en cet être,
qui s'y accrocherait, n'amenât pas à moi seulement
son attention, mais son admiration, son désir, et le forçât
à garder mon souvenir jusqu'au jour où je pourrais
le retrouver. Cependant, j'apercevais à quelques pas la
place où devait m'attendre la voiture de Mme De Villeparisis.
Je n'avais qu'un instant ; et déjà je sentais que
les filles commençaient à rire de me voir ainsi
arrêté. J'avais cinq francs dans ma poche. Je les
en sortis, et avant d'expliquer à la belle fille la commission
dont je la chargeais, pour avoir plus de chance qu'elle m'écoutât
je tins un instant la pièce devant ses yeux : - puisque
vous avez l'air d'être du pays, dis-je à la pêcheuse,
est-ce que vous auriez la bonté de faire une petite course
pour moi ? Il faudrait aller devant un pâtissier qui est,
paraît-il, sur une place, mais je ne sais pas où
c'est, et où une voiture m'attend. Attendez !... Pour ne
pas confondre vous demanderez si c'est la voiture de la marquise
de Villeparisis. Du reste vous verrez bien, elle a deux chevaux.
C'était cela que je voulais qu'elle
sût pour prendre une grande idée de moi. Mais quand
j'eus prononcé les mots "Marquise" et "deux
chevaux", soudain j'éprouvai un grand apaisement.
Je sentis que la pêcheuse se souviendrait de moi et se dissiper,
avec mon effroi de ne pouvoir la retrouver, une partie de mon
désir de la retrouver. Il me semblait que je venais de
toucher sa personne avec des lèvres invisibles et que je
lui avais plu. Et cette prise de force de son esprit, cette possession
immatérielle, lui avait ôté de son mystère
autant que fait la possession physique...
Nous descendîmes sur Hudimesnil
; tout d'un coup je fus rempli de ce bonheur profond que je n'avais
pas souvent ressenti depuis Combray, un bonheur analogue à
celui que m'avaient donné, entre autres, les clochers de
Martinville. Mais, cette fois, il resta incomplet. Je venais d'apercevoir,
en retrait de la route en dos d'âne que nous suivions, trois
arbres qui devaient servir d'entrée à une allée
couverte et formaient un dessin que je ne voyais pas pour la première
fois, je ne pouvais arriver à reconnaître le lieu
dont ils étaient comme détachés, mais je
sentais qu'il m'avait été familier autrefois ; de
sorte que, mon esprit ayant trébuché entre quelque
année lointaine et le moment présent, les environs
de Balbec vacillèrent et je me demandai si toute cette
promenade n'était pas une fiction, Balbec, un endroit où
je n'étais jamais allé que par l'imagination, Mme
De Villeparisis, un personnage de roman et les trois vieux arbres,
la réalité qu'on retrouve en levant les yeux de
dessus le livre qu'on était en train de lire et qui vous
décrivait un milieu dans lequel on avait fini par se croire
effectivement transporté.
Je regardais les trois arbres, je les
voyais bien, mais mon esprit sentait qu'ils recouvraient quelque
chose sur quoi il n'avait pas prise, comme sur ces objets placés
trop loin dont nos doigts, allongés au bout de notre bras
tendu, effleurent seulement par instant l'enveloppe sans arriver
à rien saisir. Alors on se repose un moment pour jeter
le bras en avant d'un élan plus fort et tâcher d'atteindre
plus loin. Mais pour que mon esprit pût ainsi se rassembler,
prendre son élan, il m'eût fallu être seul.
Que j'aurais voulu pouvoir m'écarter comme je faisais dans
les promenades du côté de Guermantes quand je m'isolais
de mes parents ! Il me semblait même que j'aurais dû
le faire. Je reconnaissais ce genre de plaisir qui requiert, il
est vrai, un certain travail de la pensée sur elle-même,
mais à côté duquel les agréments de
la nonchalance qui vous fait renoncer à lui, semblent bien
médiocres. Ce plaisir, dont l'objet n'était que
pressenti, que j'avais à créer, moi-même,
je ne l'éprouvais que de rares fois, mais à chacune
d'elles il me semblait que les choses qui s'étaient passées
dans l'intervalle n'avaient guère d'importance et qu'en
m'attachant à sa seule réalité je pourrais
commencer enfin une vraie vie. Je mis un instant ma main devant
mes yeux pour pouvoir les fermer sans que Mme De Villeparisis
s'en aperçût. Je restai sans penser à rien,
puis de ma pensée ramassée, ressaisie avec plus
de force, je bondis plus avant dans la direction des arbres, ou
plutôt dans cette direction intérieure au bout de
laquelle je les voyais en moi-même. Je sentis de nouveau
derrière eux le même objet connu mais vague et que
je pus ramener à moi. Cependant tous trois, au fur et à
mesure que la voiture avançait, je les voyais s'approcher.
Où les avais-je déjà regardés ? Il
n'y avait aucun lieu autour de Combray où une allée
s'ouvrît ainsi. Le site qu'ils me rappelaient, il n'y avait
pas de place pour lui davantage dans la campagne allemande où
j'étais allé, une année, avec ma grand'mère
prendre les eaux. Fallait-il croire qu'ils venaient d'années
déjà si lointaines de ma vie que le paysage qui
les entourait avait été entièrement aboli
dans ma mémoire et que, comme ces pages qu'on est tout
d'un coup ému de retrouver dans un ouvrage qu'on s'imaginait
n'avoir jamais lu, ils surnageaient seuls du livre oublié
de ma première enfance ? N'appartenaient-ils au contraire
qu'à ces paysages du rêve, toujours les mêmes,
du moins pour moi en qui leur aspect étrange n'était
que l'objectivation dans mon sommeil de l'effort que je faisais
pendant la veille, soit pour atteindre le mystère dans
un lieu derrière l'apparence duquel je le pressentais,
comme cela m'était arrivé si souvent du côté
de Guermantes, soit pour essayer de le réintroduire dans
un lieu que j'avais désiré connaître et qui,
du jour où je l'avais connu, m'avait paru tout superficiel,
comme Balbec ? N'étaient-ils qu'une image toute nouvelle
détachée d'un rêve de la nuit précédente,
mais déjà si effacée qu'elle me semblait
venir de beaucoup plus loin ?
Ou bien ne les avais-je jamais vus et
cachaient-ils derrière eux, comme tels arbres, telle touffe
d'herbe que j'avais vus du côté de Guermantes, un
sens aussi obscur, aussi difficile à saisir qu'un passé
lointain, de sorte que, sollicité par eux d'approfondir
une pensée, je croyais avoir à reconnaître
un souvenir ? Ou encore ne cachaient-ils même pas de pensée
et était-ce une fatigue de ma vision qui me les faisait
voir doubles dans le temps comme on voit quelquefois double dans
l'espace ? Je ne savais. Cependant ils venaient vers moi ; peut-être
apparition mythique, ronde de sorcières ou de nornes qui
me proposait ses oracles. Je crus plutôt que c'étaient
des fantômes du passé, de chers compagnons de mon
enfance, des amis disparus qui invoquaient nos communs souvenirs.
Comme des ombres ils semblaient me demander de les emmener avec
moi, de les rendre à la vie. Dans leur gesticulation naïve
et passionnée, je reconnaissais le regret impuissant d'un
être aimé qui a perdu l'usage de la parole, sent
qu'il ne pourra nous dire ce qu'il veut et que nous ne savons
pas deviner. Bientôt, à un croisement de route, la
voiture les abandonna. Elle m'entraînait loin de ce que
je croyais seul vrai, de ce qui m'eût rendu vraiment heureux,
elle ressemblait à ma vie.
Je vis les arbres s'éloigner
en agitant leurs bras désespérés, semblant
me dire : ce que tu n'apprends pas de nous aujourd'hui, tu ne
le sauras jamais. Si tu nous laisses retomber au fond de ce chemin
d'où nous cherchions à nous hisser jusqu'à
toi, toute une partie de toi-même que nous t'apportions
tombera pour jamais au néant. En effet, si dans la suite
je retrouvai le genre de plaisir et d'inquiétude que je
venais de sentir encore une fois, et si un soir - trop tard, mais
pour toujours - je m'attachai à lui, de ces arbres eux-mêmes,
en revanche, je ne sus jamais ce qu'ils avaient voulu m'apporter
ni où je les avais vus. Et quand, la voiture ayant bifurqué,
je leur tournai le dos et cessai de les voir, tandis que Mme De
Villeparisis me demandait pourquoi j'avais l'air rêveur,
j'étais triste comme si je venais de perdre un ami, de
mourir à moi-même, de renier un mort ou de méconnaître
un dieu.
Il fallait songer au retour. Mme De
Villeparisis qui avait un certain sens de la nature, plus froid
que celui de ma grand'mère, mais qui savait reconnaître,
même en dehors des musées et des demeures aristocratiques,
la beauté simple et majestueuse de certaines choses anciennes,
disait au cocher de prendre la vieille route de Balbec, peu fréquentée,
mais plantée de vieux ormes qui nous semblaient admirables.
Une fois que nous connûmes cette
vieille route, pour changer, nous revînmes, à moins
que nous ne l'eussions prise à l'aller, par une autre qui
traversait les bois de Chantereine et de Canteloup. L'invisibilité
des innombrables oiseaux qui s'y répondaient tout à
côté de nous dans les arbres donnait la même
impression de repos qu'on a les yeux fermés. Enchaîné
à mon strapontin comme Prométhée sur son
rocher, j'écoutais mes océanides. Et quand, par
hasard, j'apercevais l'un de ces oiseaux qui passait d'une feuille
sous une autre, il y avait si peu de lien apparent entre lui et
ces chants, que je ne croyais pas voir la cause de ceux-ci dans
ce petit corps sautillant, étonné et sans regard.
Cette route était pareille à
bien d'autres de ce genre qu'on rencontre en France, montant en
pente assez raide, puis redescendant sur une grande longueur.
Au moment même, je ne lui trouvais pas un grand charme,
j'étais seulement content de rentrer. Mais elle devint
pour moi dans la suite une cause de joies en restant dans ma mémoire
comme une amorce où toutes les routes semblables sur lesquelles
je passerais plus tard au cours d'une promenade ou d'un voyage
s'embrancheraient aussitôt sans solution de continuité
et pourraient, grâce à elle, communiquer immédiatement
avec mon coeur. Car dès que la voiture ou l'automobile
s'engagerait dans une de ces routes qui auraient l'air d'être
la continuation de celle que j'avais parcourue avec Mme De Villeparisis,
ce à quoi ma conscience actuelle se trouverait immédiatement
appuyée comme à mon passé le plus récent,
ce serait (toutes les années intermédiaires se trouvant
abolies) les impressions que j'avais eues par ces fins d'après-midi-là,
en promenade près de Balbec, quand les feuilles sentaient
bon, que la brume s'élevait et qu'au delà du prochain
village, on apercevait entre les arbres le coucher du soleil comme
s'il avait été quelque localité suivante,
forestière, distante et qu'on n'atteindra pas le soir même.
Raccordées à celles que j'éprouvais maintenant
dans un autre pays, sur une route semblable, s'entourant de toutes
les sensations accessoires de libre respiration, de curiosité,
d'indolence, d'appétit, de gaieté qui leur étaient
communes, excluant toutes les autres, ces impressions se renforceraient,
prendraient la consistance d'un type particulier de plaisir, et
presque d'un cadre d'existence que j'avais d'ailleurs rarement
l'occasion de retrouver, mais dans lequel le réveil des
souvenirs mettait au milieu de la réalité matériellement
perçue une part assez grande de réalité évoquée,
songée, insaisissable, pour me donner, au milieu de ces
régions où je passais, plus qu'un sentiment esthétique,
un désir fugitif mais exalté, d'y vivre désormais
pour toujours. Que de fois, pour avoir simplement senti une odeur
de feuillée, être assis sur un strapontin en face
de Mme De Villeparisis, croiser la princesse de Luxembourg qui
lui envoyait des bonjours de sa voiture, rentrer dîner au
grand-hôtel, ne m'est-il pas apparu comme un de ces bonheurs
ineffables que ni le présent ni l'avenir ne peuvent nous
rendre et qu'on ne goûte qu'une fois dans la vie !
Souvent le jour était tombé
avant que nous fussions de retour. Timidement je citais à
Mme De Villeparisis, en lui montrant la lune dans le ciel, quelque
belle expression de Chateaubriand ou de Vigny ou de Victor Hugo
: "Elle répandait ce vieux secret de mélancolie"
ou "pleurant comme Diane au bord de ses fontaines" ou
"l'ombre était nuptiale, auguste et solennelle."
- Et vous trouvez cela beau ? Me demandait-elle, "génial",
comme vous dites ? Je vous dirai que je suis toujours étonnée
de voir qu'on prend maintenant très au sérieux des
choses que les amis de ces messieurs, tout en rendant pleine justice
à leurs qualités, étaient les premiers à
plaisanter. On ne prodiguait pas le nom de génie comme
aujourd'hui, où si vous dites à un écrivain
qu'il n'a que du talent il prend cela pour une injure. Vous me
citez une grande phrase de M. De Chateaubriand sur le clair de
lune. Vous allez voir que j'ai mes raisons pour y être réfractaire.
M. De Chateaubriand venait bien souvent chez mon père.
Il était du reste agréable quand on était
seul, parce qu'alors il était simple et amusant, mais,
dès qu'il y avait du monde, il se mettait à poser
et devenait ridicule ; devant mon père, il prétendait
avoir jeté sa démission à la face du roi
et dirigé le conclave, oubliant que mon père avait
été chargé par lui de supplier le roi de
le reprendre, et l'avait entendu faire sur l'élection du
pape les pronostics les plus insensés. Il fallait entendre
sur ce fameux conclave M. De Blacas, qui était un autre
homme que M. De Chateaubriand. Quant aux phrases de celui-ci sur
le clair de lune, elles étaient tout simplement devenues
une charge à la maison. Chaque fois qu'il faisait clair
de lune autour du château, s'il y avait quelque invité
nouveau, on lui conseillait d'emmener M De Chateaubriand prendre
l'air après le dîner. Quand ils revenaient, mon père
ne manquait pas de prendre à part l'invité : "M
De Chateaubriand a été bien éloquent ? -
Oh ! Oui. - Il vous a parlé du clair de lune. - Oui, comment
savez-vous ? - Attendez, ne vous a-t-il pas dit, et il lui citait
la phrase. - Oui, mais par quel mystère ? - Et il vous
a parlé même du clair de lune dans la campagne romaine.
- Mais vous êtes sorcier". Mon père n'était
pas sorcier, mais M De Chateaubriand se contentait de servir toujours
un même morceau tout préparé.
Au nom de Vigny elle se mit à
rire.
- Celui qui disait : "Je suis le
comte Alfred De Vigny." On est comte ou on n'est pas comte,
ça n'a aucune espèce d'importance.
Et peut-être trouvait-elle que
cela en avait tout de même un peu, car elle ajoutait : -
d'abord je ne suis pas sûre qu'il le fût, et il était
en tout cas de très petite souche, ce monsieur qui a parlé
dans ses vers de son "Cimier de gentilhomme". Comme
c'est de bon goût et comme c'est intéressant pour
le lecteur ! C'est comme Musset, simple bourgeois de Paris, qui
disait emphatiquement : "L'épervier d'or dont mon
casque est armé." Jamais un vrai grand seigneur ne
dit de ces choses-là. Au moins Musset avait du talent comme
poète. Mais à part cinq-mars , je n'ai jamais rien
pu lire de M De Vigny, l'ennui me fait tomber le livre des mains.
M Molé, qui avait autant d'esprit et de tact que M De Vigny
en avait peu, l'a arrangé de belle façon en le recevant
à l'académie. Comment, vous ne connaissez pas son
discours ? C'est un chef-d'oeuvre de malice et d'impertinence.
Elle reprochait à Balzac, qu'elle s'étonnait de
voir admiré par ses neveux, d'avoir prétendu peindre
une société "où il n'était pas
reçu", et dont il a raconté mille invraisemblances.
Quant à Victor Hugo, elle nous disait que M De Bouillon,
son père, qui avait des camarades dans la jeunesse romantique,
était entré grâce à eux à la
première d' Hernani , mais qu'il n'avait pu rester jusqu'au
bout, tant il avait trouvé ridicules les vers de cet écrivain
doué mais exagéré, et qui n'a reçu
le titre de grand poète qu'en vertu d'un marché
fait, et comme récompense de l'indulgence intéressée
qu'il a professée pour les dangereuses divagations des
socialistes.
Nous apercevions déjà
l'hôtel, ses lumières si hostiles le premier soir,
à l'arrivée, maintenant protectrices et douces,
annonciatrices du foyer. Et quand la voiture arrivait près
de la porte, le concierge, les grooms, le lift, empressés,
naïfs, vaguement inquiets de notre retard, massés
sur les degrés à nous attendre, étaient,
devenus familiers, de ces êtres qui changent tant de fois
au cours de notre vie, comme nous changeons nous-mêmes,
mais dans lesquels, au moment où ils sont pour un temps
le miroir de nos habitudes, nous trouvons de la douceur à
nous sentir fidèlement et amicalement reflétés.
Nous les préférons à des amis que nous n'avons
pas vus depuis longtemps, car ils contiennent davantage de ce
que nous sommes actuellement. Seul "le chasseur", exposé
au soleil dans la journée, avait été rentré,
pour ne pas supporter la rigueur du soir, et emmailloté
de lainages, lesquels, joints à l'éplorement orangé
de sa chevelure et à la fleur curieusement rose de ses
joues, faisaient, au milieu du hall vitré, penser à
une plante de serre qu'on protège contre le froid. Nous
descendions de voiture, aidés par beaucoup plus de serviteurs
qu'il n'était nécessaire, mais ils sentaient l'importance
de la scène et se croyaient obligés d'y jouer un
rôle. J'étais affamé. Aussi, souvent, pour
ne pas retarder le moment de dîner, je ne remontais pas
dans la chambre qui avait fini par devenir si réellement
mienne que revoir les grands rideaux violets et les bibliothèques
basses, c'était me retrouver seul avec ce moi-même
dont les choses, comme les gens, m'offraient l'image, et nous
attendions tous ensemble dans le hall que le maître d'hôtel
vînt nous dire que nous étions servis. C'était
encore l'occasion pour nous d'écouter Mme De Villeparisis.
- Nous abusons de vous, disait ma grand'mère.
- Mais comment, je suis ravie, cela
m'enchante, répondait son amie avec un sourire câlin,
en filant les sons, sur un ton mélodieux qui contrastait
avec sa simplicité coutumière.
C'est qu'en effet dans ces moments-là
elle n'était pas naturelle, elle se souvenait de son éducation,
des façons aristocratiques avec lesquelles une grande dame
doit montrer à des bourgeois qu'elle est heureuse de se
trouver avec eux, qu'elle est sans morgue. Et le seul manque de
véritable politesse qu'il y eût en elle était
dans l'excès de ses politesses ; car on y reconnaissait
ce pli professionnel d'une dame du faubourg Saint-germain, laquelle,
voyant toujours dans certains bourgeois les mécontents
qu'elle est destinée à faire certains jours, profite
avidement de toutes les occasions où il lui est possible,
dans le livre de comptes de son amabilité avec eux, de
prendre l'avance d'un solde créditeur, qui lui permettra
prochainement d'inscrire à son débit le dîner
ou le raout où elle ne les invitera pas. Ainsi, ayant agi
jadis sur elle une fois pour toutes, et ignorant que maintenant
les circonstances étaient autres, les personnes différentes,
et qu'à Paris elle souhaiterait de nous voir chez elle
souvent, le génie de sa caste poussait avec une ardeur
fiévreuse Mme De Villeparisis, et comme si le temps qui
lui était concédé pour être aimable
était court, à multiplier avec nous, pendant que
nous étions à Balbec, les envois de roses et de
melons, les prêts de livres, les promenades en voiture et
les effusions verbales. Et par là - tout autant que la
splendeur aveuglante de la plage, que le flamboiement multicolore
et les lueurs sous-océaniques des chambres, tout autant
même que les leçons d'équitation par lesquelles
des fils de commerçants étaient déifiés
comme Alexandre De Macédoine - les amabilités quotidiennes
de Mme De Villeparisis, et aussi la facilité momentanée,
estivale, avec laquelle ma grand'mère les acceptait, sont
restées dans mon souvenir comme caractéristiques
de la vie de bains de mer.
- Donnez donc vos manteaux pour qu'on
les remonte. Ma grand'mère les passait au directeur, et
à cause de ses gentillesses pour moi, j'étais désolé
de ce manque d'égards dont il paraissait souffrir.
- Je crois que ce monsieur est froissé,
disait la marquise. Il se croit probablement trop grand seigneur
pour prendre vos châles. Je me rappelle le duc de Nemours,
quand j'étais encore bien petite, entrant chez mon père
qui habitait le dernier étage de l'hôtel Bouillon,
avec un gros paquet sous le bras, des lettres et des journaux.
Je crois voir le prince dans son habit bleu sous l'encadrement
de notre porte qui avait de jolies boiseries, je crois que c'est
Bagard qui faisait cela, vous savez ces fines baguettes si souples
que l'ébéniste parfois leur faisait former des petites
coques, et des fleurs, comme des rubans qui nouent un bouquet.
"Tenez, Cyrus, dit-il à mon père, voilà
ce que votre concierge m'a donné pour vous. Il m'a dit
: "Puisque vous allez chez M. Le comte, ce n'est pas la peine
que je monte les étages, mais prenez garde de ne pas gâter
la ficelle." Maintenant que vous avez donné vos affaires,
asseyez-vous, tenez, mettez-vous là, disait-elle à
ma grand'mère en lui prenant la main.
- Oh ! Si cela vous est égal,
pas dans ce fauteuil ! Il est trop petit pour deux, mais trop
grand pour moi seule, j'y serais mal.
- Vous me faites penser, car c'était
tout à fait le même, à un fauteuil que j'ai
eu longtemps, mais que j'ai fini par ne pas pouvoir garder, parce
qu'il avait été donné à ma mère
par la malheureuse duchesse de Praslin. Ma mère, qui était
pourtant la personne la plus simple du monde, mais qui avait encore
des idées qui viennent d'un autre temps et que déjà
je ne comprenais pas très bien, n'avait pas d'abord voulu
se laisser présenter à Mme De Praslin qui n'était
que Mlle Sebastiani, tandis que celle-ci, parce qu'elle était
duchesse, trouvait que ce n'était pas à elle à
se faire présenter. Et par le fait, ajoutait Mme De Villeparisis
oubliant qu'elle ne comprenait pas ce genre de nuances, n'eût-elle
été que Mme De Choiseul que sa prétention
aurait pu se soutenir. Les Choiseul sont tout ce qu'il y a de
plus grand, ils sortent d'une soeur du roi Louis Le Gros, ils
étaient de vrais souverains en Bassigny. J'admets que nous
l'emportons par les alliances et l'illustration, mais l'ancienneté
est presque la même. Il était résulté
de cette question de préséance des incidents comiques,
comme un déjeuner qui fut servi en retard de plus d'une
grande heure que mit l'une de ces dames à accepter de se
laisser présenter. Elles étaient malgré cela
devenues de grandes amies et elle avait donné à
ma mère un fauteuil du genre de celui-ci et où,
comme vous venez de faire, chacun refusait de s'asseoir. Un jour
ma mère entend une voiture dans la cour de son hôtel.
Elle demande à un petit domestique qui c'est. "C'est
madame la duchesse de La Rochefoucauld, madame la comtesse. -
Ah ! Bien, je la recevrai." Au bout d'un quart d'heure, personne
: "Hé bien, madame la duchesse de La Rochefoucauld
? Où est-elle donc ? - Elle est dans l'escalier, a souffle,
madame la comtesse", répond le petit domestique qui
arrivait depuis peu de la campagne où ma mère avait
la bonne habitude de les prendre. Elle les avait souvent vus naître.
C'est comme cela qu'on a chez soi de braves gens. Et c'est le
premier des luxes. En effet, la duchesse de La Rochefoucauld montait
difficilement, étant énorme, si énorme que
quand elle entra, ma mère eut un instant d'inquiétude
en se demandant où elle pourrait la placer. À ce
moment le meuble donné par Mme De Praslin frappa ses yeux
: "Prenez donc la peine de vous asseoir", dit ma mère
en le lui avançant. Et la duchesse le remplit jusqu'aux
bords. Elle était, malgré cette... Importance, restée
assez agréable. "Elle fait encore un certain effet
quand elle entre", disait un de nos amis. "Elle en fait
surtout quand elle sort", répondit ma mère
qui avait le mot plus leste qu'il ne serait de mise aujourd'hui.
Chez Mme De La Rochefoucauld même, on ne se gênait
pas pour plaisanter devant elle, qui en riait la première,
ses amples proportions. "Mais est-ce que vous êtes
seul ?" Demanda un jour à M. De La Rochefoucauld ma
mère qui venait faire visite à la duchesse et qui,
reçue à l'entrée par le mari, n'avait pas
aperçu sa femme qui était dans une baie du fond.
"Est-ce que madame de La Rochefoucauld n'est pas là
? Je ne la vois pas.
- Comme vous êtes aimable !"
Répondit le duc qui avait un des jugements les plus faux
que j'aie jamais connus, mais ne manquait pas d'un certain esprit.
Après le dîner, quand j'étais
remonté avec ma grand'mère, je lui disais que les
qualités qui nous charmaient chez Mme De Villeparisis,
le tact, la finesse, la discrétion, l'effacement de soi-même
n'étaient peut-être pas bien précieuses, puisque
ceux qui les possédèrent au plus haut degré
ne furent que des Molé et des Loménie et que, si
leur absence peut rendre les relations quotidiennes désagréables,
elle n'a pas empêché de devenir Chateaubriand, Vigny,
Hugo, Balzac, des vaniteux qui n'avaient pas de jugement, qu'il
était facile de railler, comme Bloch... Mais au nom de
Bloch ma grand'mère se récriait. Et elle me vantait
Mme De Villeparisis. Comme on dit que c'est l'intérêt
de l'espèce qui guide en amour les préférences
de chacun et, pour que l'enfant soit constitué de la façon
la plus normale, fait rechercher les femmes maigres aux hommes
gras et les grasses aux maigres, de même c'était
obscurément les exigences de mon bonheur menacé
par le nervosisme, par mon penchant maladif à la tristesse,
à l'isolement, qui lui faisaient donner le premier rang
aux qualités de pondération et de jugement, particulières
non seulement à Mme De Villeparisis, mais à une
société où je pourrais trouver une distraction,
un apaisement, - une société pareille à celle
où l'on vit fleurir l'esprit d'un Doudan, d'un M. De Rémusat,
pour ne pas dire d'une Beausergent, d'un Joubert, d'une Sévigné,
esprit qui met plus de bonheur, plus de dignité dans la
vie que les raffinements opposés, lesquels ont conduit
un Baudelaire, un Poe, un Verlaine, un Rimbaud, à des souffrances,
à une déconsidération dont ma grand'mère
ne voulait pas pour son petit-fils. Je l'interrompais pour l'embrasser
et lui demandais si elle avait remarqué telle phrase que
Mme De Villeparisis avait dite et dans laquelle se marquait la
femme qui tenait plus à sa naissance qu'elle ne l'avouait.
Ainsi soumettais-je à ma grand'mère mes impressions,
car je ne savais jamais le degré d'estime dû à
quelqu'un que quand elle me l'avait indiqué. Chaque soir
je venais lui apporter les croquis que j'avais pris dans la journée
d'après tous ces êtres inexistants qui n'étaient
pas elle.
Une fois je luis dis : "Sans toi
je ne pourrai pas vivre. - Mais il ne faut pas, me répondit-elle
d'une voix troublée. Il faut nous faire un coeur plus dur
que ça. Sans cela, que deviendrais-tu si je partais en
voyage ? J'espère, au contraire, que tu serais très
raisonnable et très heureux. - Je saurais être raisonnable
si tu partais pour quelques jours, mais je compterais les heures.
- Mais si je partais pour des mois... (À cette seule idée
mon coeur se serrait), pour des années... Pour... Nous
nous taisions tous les deux. Nous n'osions pas nous regarder.
Pourtant je souffrais plus de son angoisse que de la mienne. Aussi
je m'approchai de la fenêtre et distinctement je lui dis
en détournant les yeux : - tu sais comme je suis un être
d'habitudes. Les premiers jours où je viens d'être
séparé des gens que j'aime le plus, je suis malheureux.
Mais tout en les aimant toujours autant, je m'accoutume, ma vie
devient calme, douce ; je supporterais d'être séparé
d'eux, des mois, des années...
Je dus me taire et regarder tout à
fait par la fenêtre. Ma grand'mère sortit un instant
de la chambre. Mais le lendemain je me mis à parler de
philosophie, sur le ton le plus indifférent, en m'arrangeant
cependant pour que ma grand'mère fît attention à
mes paroles, je dis que c'était curieux, qu'après
les dernières découvertes de la science le matérialisme
semblait ruiné, et que le plus probable était encore
l'éternité des âmes et leur future réunion.
Mme De Villeparisis nous prévint
que bientôt elle ne pourrait nous voir aussi souvent. Un
jeune neveu qui préparait Saumur, actuellement en garnison
dans le voisinage, à Doncières, devait venir passer
auprès d'elle un congé de quelques semaines et elle
lui donnerait beaucoup de son temps. Au cours de nos promenades,
elle nous avait vanté sa grande intelligence, surtout son
bon coeur ; déjà je me figurais qu'il allait se
prendre de sympathie pour moi, que je serais son ami préféré,
et quand, avant son arrivée, sa tante laissa entendre à
ma grand'mère qu'il était malheureusement tombé
dans les griffes d'une mauvaise femme dont il était fou
et qui ne le lâcherait pas, comme j'étais persuadé
que ce genre d'amour finissait fatalement par l'aliénation
mentale, le crime et le suicide, pensant au temps si court qui
était réservé à notre amitié,
déjà si grande dans mon coeur sans que je l'eusse
encore vu, je pleurai sur elle et sur les malheurs qui l'attendaient
comme sur un être cher dont on vient de nous apprendre qu'il
est gravement atteint et que ses jours sont comptés.
Une après-midi de grande chaleur,
j'étais dans la salle à manger de l'hôtel
qu'on avait laissée à demi dans l'obscurité
pour la protéger du soleil en tirant des rideaux qu'il
jaunissait et qui par leurs interstices laissaient clignoter le
bleu de la mer, quand, dans la travée centrale qui allait
de la plage à la route, je vis, grand, mince, le cou dégagé,
la tête haute et fièrement portée, passer
un jeune homme aux yeux pénétrants et dont la peau
était aussi blonde et les cheveux aussi dorés que
s'ils avaient absorbé tous les rayons du soleil. Vêtu
d'une étoffe souple et blanchâtre comme je n'aurais
jamais cru qu'un homme eût osé en porter, et dont
la minceur n'évoquait pas moins que le frais de la salle
à manger, la chaleur et le beau temps du dehors, il marchait
vite. Ses yeux, de l'un desquels tombait à tout moment
un monocle, étaient de la couleur de la mer. Chacun le
regarda curieusement passer, on savait que ce jeune marquis de
Saint-loup-en-bray était célèbre pour son
élégance. Tous les journaux avaient décrit
le costume dans lequel il avait récemment servi de témoin
au jeune duc d'Uzès, dans un duel. Il semblait que la qualité
si particulière de ses cheveux, de ses yeux, de sa peau,
de sa tournure, qui l'eussent distingué au milieu d'une
foule comme un filon précieux d'opale azurée et
lumineuse, engainé dans une matière grossière,
devait correspondre à une vie différente de celle
des autres hommes. Et en conséquence, quand, avant la liaison
dont Mme De Villeparisis se plaignait, les plus jolies femmes
du grand monde se l'étaient disputé, sa présence,
dans une plage par exemple, à côté de la beauté
en renom à laquelle il faisait la cour, ne la mettait pas
seulement tout à fait en vedette, mais attirait les regards
autant sur lui que sur elle. À cause de son "Chic",
de son impertinence de jeune "lion", à cause
de son extraordinaire beauté surtout, certains lui trouvaient
même un air efféminé, mais sans le lui reprocher,
car on savait combien il était viril et qu'il aimait passionnément
les femmes. C'était ce neveu de Mme De Villeparisis duquel
elle nous avait parlé. Je fus ravi de penser que j'allais
le connaître pendant quelques semaines et sûr qu'il
me donnerait toute son affection. Il traversa rapidement l'hôtel
dans toute sa largeur, semblant poursuivre son monocle qui voltigeait
devant lui comme un papillon. Il venait de la plage, et la mer
qui remplissait jusqu'à mi-hauteur le vitrage du hall lui
faisait un fond sur lequel il se détachait en pied, comme
dans certains portraits où des peintres prétendent,
sans tricher en rien sur l'observation la plus exacte de la vie
actuelle, mais en choisissant pour leur modèle un cadre
approprié, pelouse de polo, de golf, champ de courses,
pont de yacht, donner un équivalent moderne de ces toiles
où les primitifs faisaient apparaître la figure humaine
au premier plan d'un paysage. Une voiture à deux chevaux
l'attendait devant la porte ; et tandis que son monocle reprenait
ses ébats sur la route ensoleillée, avec l'élégance
et la maîtrise qu'un grand pianiste trouve le moyen de montrer
dans le trait le plus simple où il ne semblait pas possible
qu'il sût se montrer supérieur à un exécutant
de deuxième ordre, le neveu de Mme De Villeparisis, prenant
les guides que lui passa le cocher, s'assit à côté
de lui et tout en décachetant une lettre que le directeur
de l'hôtel lui remit, fit partir les bêtes.
Quelle déception j'éprouvai,
les jours suivants, quand, chaque fois que je le rencontrai dehors
ou dans l'hôtel - le col haut, équilibrant perpétuellement
les mouvements de ses membres autour de son monocle fugitif et
dansant qui semblait leur centre de gravité - je pus me
rendre compte qu'il ne cherchait pas à se rapprocher de
nous et vis qu'il ne nous saluait pas, quoiqu'il ne pût
ignorer que nous étions les amis de sa tante ! Et me rappelant
l'amabilité que m'avaient témoignée Mme De
Villeparisis et, avant elle, M. De Norpois, je pensais que peut-être
ils n'étaient que des nobles pour rire et qu'un article
secret des lois qui gouvernent l'aristocratie doit y permettre
peut-être aux femmes et à certains diplomates de
manquer, dans leurs rapports avec les roturiers, et pour une raison
qui m'échappait, à la morgue que devait au contraire
pratiquer impitoyablement un jeune marquis. Mon intelligence aurait
pu me dire le contraire. Mais la caractéristique de l'âge
ridicule que je traversais - âge nullement ingrat, très
fécond - est qu'on n'y consulte pas l'intelligence et que
les moindres attributs des êtres semblent faire partie indivisible
de leur personnalité. Tout entouré de monstres et
de dieux, on ne connaît guère le calme. Il n'y a
presque pas un des gestes qu'on a faits alors, qu'on ne voudrait
plus tard pouvoir abolir. Mais ce qu'on devrait regretter au contraire,
c'est de ne plus posséder la spontanéité
qui nous les faisait accomplir. Plus tard on voit les choses d'une
façon plus pratique, en pleine conformité avec le
reste de la société, mais l'adolescence est le seul
temps où l'on ait appris quelque chose.
Cette insolence que je devinais chez
M. De Saint-loup, et tout ce qu'elle impliquait de dureté
naturelle, se trouva vérifiée par son attitude chaque
fois qu'il passait à côté de nous, le corps
aussi inflexiblement élancé, la tête toujours
aussi haute, le regard impassible, ce n'est pas assez dire, aussi
implacable, dépouillé de ce vague respect qu'on
a pour les droits d'autres créatures, même si elles
ne connaissent pas votre tante, et qui faisait que je n'étais
pas tout à fait le même devant une vieille dame que
devant un bec de gaz. Ces manières glacées étaient
aussi loin des lettres charmantes que je l'imaginais encore, il
y a quelques jours, m'écrivant pour me dire sa sympathie,
qu'est loin de l'enthousiasme de la chambre et du peuple qu'il
s'est représenté en train de soulever par un discours
inoubliable, la situation médiocre, obscure, de l'imaginatif
qui, après avoir ainsi rêvassé tout seul,
pour son compte, à haute voix, se retrouve, les acclamations
imaginaires une fois apaisées, gros-jean comme devant.
Quand Mme De Villeparisis, sans doute pour tâcher d'effacer
la mauvaise impression que nous avaient causée ces dehors
révélateurs d'une nature orgueilleuse et méchante,
nous reparla de l'inépuisable bonté de son petit-neveu
(il était le fils d'une de ses nièces et était
un peu plus âgé que moi) j'admirai comme dans le
monde, au mépris de toute vérité, on prête
des qualités de coeur à ceux qui l'ont si sec, fussent-ils
d'ailleurs aimables avec des gens brillants qui font partie de
leur milieu. Mme De Villeparisis ajouta elle-même, quoique
indirectement, une confirmation aux traits essentiels, déjà
certains pour moi, de la nature de son neveu, un jour où
je les rencontrai tous deux dans un chemin si étroit qu'elle
ne put faire autrement que de me présenter à lui.
Il sembla ne pas entendre qu'on lui nommait quelqu'un, aucun muscle
de son visage ne bougea ; ses yeux, où ne brilla pas la
plus faible lueur de sympathie humaine, montrèrent seulement
dans l'insensibilité, dans l'inanité du regard,
une exagération à défaut de laquelle rien
ne les eût différenciés de miroirs sans vie.
Puis, fixant sur moi ces yeux durs comme s'il eût voulu
se renseigner sur moi, avant de me rendre mon salut, par un brusque
déclenchement qui sembla plutôt dû à
un réflexe musculaire qu'à un acte de volonté,
mettant entre lui et moi le plus grand intervalle possible, allongea
le bras dans toute sa longueur, et me tendit la main, à
distance. Je crus qu'il s'agissait au moins d'un duel, quand le
lendemain il me fit passer sa carte. Mais il ne me parla que de
littérature, déclara après une longue causerie
qu'il avait une envie extrême de me voir plusieurs heures
chaque jour. Il n'avait pas, durant cette visite, fait preuve
seulement d'un goût très ardent pour les choses de
l'esprit, il m'avait témoigné une sympathie qui
allait fort peu avec le salut de la veille. Quand je le lui eus
vu refaire chaque fois qu'on lui présentait quelqu'un,
je compris que c'était une simple habitude mondaine particulière
à une certaine partie de sa famille et à laquelle
sa mère, qui tenait à ce qu'il fût admirablement
bien élevé, avait plié son corps ; il faisait
ces saluts-là sans y penser plus qu'à ses beaux
vêtements, à ses beaux cheveux ; c'était une
chose dénuée de la signification morale que je lui
avais donnée d'abord, une chose purement apprise, comme
cette autre habitude qu'il avait aussi de se faire présenter
immédiatement aux parents de quelqu'un qu'il connaissait,
et qui était devenue chez lui si instinctive que, me voyant
le lendemain de notre rencontre, il fonça sur moi et, sans
me dire bonjour, me demanda de le nommer à ma grand'mère
qui était auprès de moi, avec la même rapidité
fébrile que si cette requête eût été
due à quelque instinct défensif, comme le geste
de parer un coup ou de fermer les yeux devant un jet d'eau bouillante,
sans le préservatif duquel il y eût eu péril
à demeurer une seconde de plus. Les premiers rites d'exorcisme
une fois accomplis, comme une fée hargneuse dépouille
sa première apparence et se pare de grâces enchanteresses,
je vis cet être dédaigneux devenir le plus aimable,
le plus prévenant jeune homme que j'eusse jamais rencontré.
"Bon, me dis-je, je me suis déjà trompé
sur lui, j'avais été victime d'un mirage, mais je
n'ai triomphé du premier que pour tomber dans un second,
car c'est un grand seigneur féru de noblesse et cherchant
à le dissimuler." Or, toute la charmante éducation,
toute l'amabilité de Saint-loup devait, en effet, au bout
de peu de temps, me laisser voir un autre être, mais bien
différent de celui que je soupçonnais.
Ce jeune homme qui avait l'air d'un
aristocrate et d'un sportsman dédaigneux n'avait d'estime
et de curiosité que pour les choses de l'esprit, surtout
pour ces manifestations modernistes de la littérature et
de l'art qui semblaient si ridicules à sa tante ; il était
imbu, d'autre part, de ce qu'elle appelait les déclamations
socialistes, rempli du plus profond mépris pour sa caste,
et passait des heures à étudier Nietzsche et Proudhon.
C'était un de ces "intellectuels" prompts à
l'admiration, qui s'enferment dans un livre, soucieux seulement
de haute pensée. Même, chez Saint-loup, l'expression
de cette tendance très abstraite et qui l'éloignait
tant de mes préoccupations habituelles, tout en me paraissant
touchante m'ennuyait un peu. Je peux dire que, quand je sus bien
qui avait été son père, les jours où
je venais de lire des mémoires tout nourris d'anecdotes
sur ce fameux comte de Marsantes en qui se résume l'élégance
si spéciale d'une époque déjà lointaine,
l'esprit empli de rêveries, désireux d'avoir des
précisions sur la vie qu'avait menée M. De Marsantes,
j'enrageais que Robert de Saint-loup au lieu de se contenter d'être
le fils de son père, au lieu d'être capable de me
guider dans le roman démodé qu'avait été
l'existence de celui-ci, se fût élevé jusqu'à
l'amour de Nietzsche et de Proudhon. Son père n'eût
pas partagé mes regrets. Il était lui-même
un homme intelligent, excédant les bornes de sa vie d'homme
du monde. Il n'avait guère eu le temps de connaître
son fils, mais avait souhaité qu'il valût mieux que
lui. Et je crois bien que, contrairement au reste de la famille,
il l'eût admiré, se fût réjoui qu'il
délaissât ce qui avait fait ses minces divertissements
pour d'austères méditations, et, sans en rien dire,
dans sa modestie de grand seigneur spirituel, eût lu en
cachette les auteurs favoris de son fils pour apprécier
de combien Robert lui était supérieur.
Il y avait, du reste, cette chose assez
triste, c'est que si M. De Marsantes, à l'esprit fort ouvert,
eût apprécié un fils si différent de
lui, Robert de Saint-loup, parce qu'il était de ceux qui
croient que le mérite est attaché à certaines
formes d'art et de vie, avait un souvenir affectueux mais un peu
méprisant d'un père qui s'était occupé
toute sa vie de chasse et de course, avait bâillé
à Wagner et raffolé d'Offenbach. Saint-loup n'était
pas assez intelligent pour comprendre que la valeur intellectuelle
n'a rien à voir avec l'adhésion à une certaine
formule esthétique, et il avait pour l'"intellectualité"
de M. De Marsantes un peu le même genre de dédain
qu'auraient pu avoir pour Boieldieu ou pour Labiche un fils Boieldieu
ou un fils Labiche qui eussent été des adeptes de
la littérature la plus symboliste et de la musique la plus
compliquée. "J'ai très peu connu mon père,
disait Robert. Il paraît que c'était un homme exquis.
Son désastre a été la déplorable époque
où il a vécu. Être né dans le faubourg
Saint-germain et avoir vécu à l'époque de
la belle Hélène , cela fait cataclysme dans une
existence. Peut-être, petit bourgeois fanatique du "ring",
eût-il donné tout autre chose. On me dit même
qu'il aimait la littérature. Mais on ne peut pas savoir,
puisque ce qu'il entendait par littérature ne se compose
que d'oeuvres périmées." Et pour ce qui était
de moi, si je trouvais Saint-loup un peu sérieux, lui ne
comprenait pas que je ne le fusse pas davantage. Ne jugeant chaque
chose qu'au poids d'intelligence qu'elle contient, ne percevant
pas les enchantements d'imagination que me donnaient certaines
qu'il jugeait frivoles, il s'étonnait que moi - moi à
qui il s'imaginait être tellement inférieur - je
pusse m'y intéresser.
Dès les premiers jours, Saint-loup
fit la conquête de ma grand'mère, non seulement par
la bonté incessante qu'il s'ingéniait à nous
témoigner à tous deux, mais par le naturel qu'il
y mettait comme en toutes choses. Or, le naturel - sans doute
parce que, sous l'art de l'homme, il laisse sentir la nature -
était la qualité que ma grand'mère préférait
à toutes, tant dans les jardins où elle n'aimait
pas qu'il y eût, comme dans celui de Combray, de plates-bandes
trop régulières, qu'en cuisine où elle détestait
ces "pièces montées" dans lesquelles on
reconnaît à peine les aliments qui ont servi à
les faire, ou dans l'interprétation pianistique qu'elle
ne voulait pas trop fignolée, trop léchée,
ayant même eu pour les notes accrochées, pour les
fausses notes, de Rubinstein, une complaisance particulière.
Ce naturel, elle le goûtait jusque dans les vêtements
de Saint-loup, d'une élégance souple sans rien de
"gommeux" ni de "compassé", sans raideur
et sans empois. Elle prisait davantage encore ce jeune homme riche
dans la façon négligente et libre qu'il avait de
vivre dans le luxe sans "sentir l'argent", sans airs
importants ; elle retrouvait même le charme de ce naturel
dans l'incapacité que Saint-loup avait gardée -
et qui généralement disparaît avec l'enfance,
en même temps que certaines particularités physiologiques
de cet âge - d'empêcher son visage de refléter
une émotion. Quelque chose qu'il désirait par exemple
et sur quoi il n'avait pas compté, ne fût-ce qu'un
compliment, faisait se dégager en lui un plaisir si brusque,
si brûlant, si volatil, si expansif, qu'il lui était
impossible de le contenir et de le cacher ; une grimace de plaisir
s'emparait irrésistiblement de son visage ; la peau trop
fine de ses joues laissait transparaître une vive rougeur,
ses yeux reflétaient la confusion et la joie ; et ma grand'mère
était infiniment sensible à cette gracieuse apparence
de franchise et d'innocence, laquelle d'ailleurs chez Saint-loup,
au moins à l'époque où je me liai avec lui,
ne trompait pas. Mais j'ai connu un autre être, et il y
en a beaucoup, chez lequel la sincérité physiologique
de cet incarnat passager n'excluait nullement la duplicité
morale ; bien souvent il prouve seulement la vivacité avec
laquelle ressentent le plaisir, jusqu'à être désarmées
devant lui et à être forcées de le confesser
aux autres, des natures capables des plus viles fourberies. Mais
où ma grand'mère adorait surtout le naturel de Saint-loup,
c'était dans sa façon d'avouer sans aucun détour
la sympathie qu'il avait pour moi, et pour l'expression de laquelle
il avait de ces mots comme elle n'eût pas pu en trouver
elle-même, disait-elle, de plus justes, et vraiment aimants,
des mots qu'eussent contresignés "Sevigné et
Beausergent" ; il ne se gênait pas pour plaisanter
mes défauts - qu'il avait démêlés avec
une finesse dont elle était amusée - mais comme
elle-même aurait fait, avec tendresse, exaltant au contraire
mes qualités avec une chaleur, un abandon qui ne connaissait
pas les réserves et la froideur grâce auxquelles
les jeunes gens de son âge croient généralement
se donner de l'importance. Et il montrait à prévenir
mes moindres malaises, à remettre des couvertures sur mes
jambes si le temps fraîchissait sans que je m'en fusse aperçu,
à s'arranger sans le dire à rester le soir avec
moi plus tard, s'il me sentait triste ou mal disposé, une
vigilance que, du point de vue de ma santé, pour laquelle
plus d'endurcissement eût peut-être été
préférable, ma grand'mère trouvait presque
excessive, mais qui, comme preuve d'affection pour moi, la touchait
profondément.
Il fut bien vite convenu entre lui et
moi que nous étions devenus de grands amis pour toujours,
et il disait "notre amitié" comme s'il eût
parlé de quelque chose d'important et de délicieux
qui eût existé en dehors de nous-mêmes et qu'il
appela bientôt - en mettant à part son amour pour
sa maîtresse - la meilleure joie de sa vie. Ces paroles
me causaient une sorte de tristesse, et j'étais embarrassé
pour y répondre, car je n'éprouvais à me
trouver, à causer avec lui - et sans doute c'eût
été de même avec tout autre - rien de ce bonheur
qu'il m'était au contraire possible de ressentir quand
j'étais sans compagnon. Seul, quelquefois, je sentais affluer
du fond de moi quelqu'une de ces impressions qui me donnaient
un bien-être délicieux. Mais dès que j'étais
avec quelqu'un, dès que je parlais à un ami, mon
esprit faisait volte-face, c'était vers cet interlocuteur
et non vers moi-même qu'il dirigeait ses pensées,
et quand elles suivaient ce sens inverse, elles ne me procuraient
aucun plaisir. Une fois que j'avais quitté Saint-loup,
je mettais, à l'aide de mots, une sorte d'ordre dans les
minutes confuses que j'avais passées avec lui ; je me disais
que j'avais un bon ami, qu'un bon ami est une chose rare, et je
goûtais, à me sentir entouré de biens difficiles
à acquérir, ce qui était justement l'opposé
du plaisir qui m'était naturel, l'opposé du plaisir
d'avoir extrait de moi-même et amené à la
lumière quelque chose qui y était caché dans
la pénombre. Si j'avais passé deux ou trois heures
à causer avec Robert De Saint-loup et qu'il eût admiré
ce que je lui avais dit, j'éprouvais une sorte de remords,
de regret, de fatigue de ne pas être resté seul et
prêt enfin à travailler. Mais je me disais qu'on
n'est pas intelligent que pour soi-même, que les plus grands
ont désiré d'être appréciés,
que je ne pouvais pas considérer comme perdues des heures
où j'avais bâti une haute idée de moi dans
l'esprit de mon ami, je me persuadais facilement que je devais
en être heureux et je souhaitais d'autant plus vivement
que ce bonheur ne me fût jamais enlevé, que je ne
l'avais pas ressenti. On craint plus que de tous les autres la
disparition des biens restés en dehors de nous, parce que
notre coeur ne s'en est pas emparé. Je me sentais capable
d'exercer les vertus de l'amitié mieux que beaucoup (parce
que je ferais toujours passer le bien de mes amis avant ces intérêts
personnels auxquels d'autres sont attachés et qui ne comptaient
pas pour moi), mais non pas de connaître la joie par un
sentiment qui, au lieu d'accroître les différences
qu'il y avait entre mon âme et celles des autres - comme
il y en a entre les âmes de chacun de nous -, les effacerait.
En revanche par moments ma pensée démêlait
en Saint-loup un être plus général que lui-même,
le "noble", et qui comme un esprit intérieur
mouvait ses membres, ordonnait ses gestes et ses actions ; alors,
à ces moments-là, quoique près de lui, j'étais
seul, comme je l'eusse été devant un paysage dont
j'aurais compris l'harmonie. Il n'était plus qu'un objet
que ma rêverie cherchait à approfondir. À
retrouver toujours en lui cet être antérieur, séculaire,
cet aristocrate que Robert aspirait justement à ne pas
être, j'éprouvais une vive joie, mais d'intelligence,
non d'amitié. Dans l'agilité morale et physique
qui donnait tant de grâce à son amabilité,
dans l'aisance avec laquelle il offrait sa voiture à ma
grand'mère et l'y faisait monter, dans son adresse à
sauter du siège quand il avait peur que j'eusse froid,
pour jeter son propre manteau sur mes épaules, je ne sentais
pas seulement la souplesse héréditaire des grands
chasseurs qu'avaient été depuis des générations
les ancêtres de ce jeune homme qui ne prétendait
qu'à l'intellectualité, leur dédain de la
richesse qui, subsistant chez lui à côté du
goût qu'il avait d'elle rien que pour pouvoir mieux fêter
ses amis, lui faisait mettre si négligemment son luxe à
leurs pieds ; j'y sentais surtout la certitude ou l'illusion qu'avaient
eues ces grands seigneurs d'être "plus que les autres",
grâce à quoi ils n'avaient pu léguer à
Saint-loup ce désir de montrer qu'on est "autant que
les autres", cette peur de paraître trop empressé
qui lui était en effet vraiment inconnue et qui enlaidit
de tant de raideur et de gaucherie la plus sincère amabilité
plébéienne. Quelquefois je me reprochais de prendre
ainsi plaisir à considérer mon ami comme une oeuvre
d'art, c'est-à-dire à regarder le jeu de toutes
les parties de son être comme harmonieusement réglé
par une idée générale à laquelle elles
étaient suspendues mais qu'il ne connaissait pas et qui
par conséquent n'ajoutait rien à ses qualités
propres, à cette valeur personnelle d'intelligence et de
moralité à quoi il attachait tant de prix.
Et pourtant elle était, dans
une certaine mesure, leur condition. C'est parce qu'il était
un gentilhomme que cette activité mentale, ces aspirations
socialistes, qui lui faisaient rechercher de jeunes étudiants
prétentieux et mal mis, avaient chez lui quelque chose
de vraiment pur et désintéressé qu'elles
n'avaient pas chez eux. Se croyant l'héritier d'une caste
ignorante et égoïste, il cherchait sincèrement
à ce qu'ils lui pardonnassent ces origines aristocratiques
qui exerçaient sur eux, au contraire, une séduction
et à cause desquelles ils le recherchaient, tout en simulant
à son égard la froideur et même l'insolence.
Il était ainsi amené à faire des avances
à des gens dont mes parents, fidèles à la
sociologie de Combray, eussent été stupéfaits
qu'il ne se détournât pas. Un jour que nous étions
assis sur le sable, Saint-loup et moi, nous entendîmes d'une
tente de toile contre laquelle nous étions, sortir des
imprécations contre le fourmillement d'israélites
qui infestait Balbec. "On ne peut faire deux pas sans en
rencontrer, disait la voix. Je ne suis pas par principe irréductiblement
hostile à la nationalité juive, mais ici il y a
pléthore. On n'entend que : "Dis donc, Apraham, "chai
fu Chakop." On se croirait rue d'Aboukir." L'homme qui
tonnait ainsi contre Israël sortit enfin de la tente, nous
levâmes les yeux sur cet antisémite. C'était
mon camarade Bloch. Saint-loup me demanda immédiatement
de rappeler à celui-ci qu'ils s'étaient rencontrés
au concours général où Bloch avait eu le
prix d'honneur, puis dans une université populaire. Tout
au plus souriais-je parfois de retrouver chez Robert les leçons
des jésuites dans la gêne que la peur de froisser
faisait naître en lui, chaque fois que quelqu'un de ses
amis intellectuels commettait une erreur mondaine, faisait une
chose ridicule, à laquelle lui, Saint-loup, n'attachait
aucune importance, mais dont il sentait que l'autre aurait rougi
si l'on s'en était aperçu. Et c'était Robert
qui rougissait comme si ç'avait été lui le
coupable, par exemple le jour où Bloch lui promettant d'aller
le voir à l'hôtel, ajouta : - comme je ne peux pas
supporter d'attendre parmi le faux chic de ces grands caravansérails,
et que les tziganes me feraient trouver mal, dites au "Laïft"
de les faire taire et de vous prévenir de suite.
Personnellement, je ne tenais pas beaucoup
à ce que Bloch vînt à l'hôtel. Il était
à Balbec, non pas seul, malheureusement, mais avec ses
soeurs qui y avaient elles-mêmes beaucoup de parents et
d'amis. Or, cette colonie juive était plus pittoresque
qu'agréable. Il en était de Balbec comme de certains
pays, la Russie ou la Roumanie, où les cours de géographie
nous enseignent que la population israélite n'y jouit point
de la même faveur et n'y est pas parvenue au même
degré d'assimilation qu'à Paris par exemple. Toujours
ensemble, sans mélange d'aucun autre élément,
quand les cousines et les oncles de Bloch, ou leurs coreligionnaires
mâles ou femelles se rendaient au casino, les unes pour
le "bal", les autres bifurquant vers le baccara, ils
formaient un cortège homogène en soi et entièrement
dissemblable des gens qui les regardaient passer et les retrouvaient
là tous les ans sans jamais échanger un salut avec
eux, que ce fût la société des Cambremer,
le clan du premier président , ou des grands et petits
bourgeois, ou même certains simples grainetiers de Paris,
dont les filles, belles, fières, moqueuses et françaises
comme les statues de Reims, n'auraient pas voulu se mêler
à cette horde de fillasses mal élevées, poussant
le souci des modes de "bains de mer" jusqu'à
toujours avoir l'air de revenir de pêcher la crevette ou
d'être en train de danser le tango. Quant aux hommes, malgré
l'éclat des smokings et des souliers vernis, l'exagération
de leur type faisait penser à ces recherches dites "intelligentes"
des peintres qui, ayant à illustrer les evangiles ou les
mille et une nuits, pensent au pays où la scène
se passe et donnent à saint Pierre ou à Ali-baba
précisément la figure qu'avait le plus gros "ponte"
de Balbec. Bloch me présenta ses soeurs, auxquelles il
fermait le bec avec la dernière brusquerie et qui riaient
aux éclats des moindres boutades de leur frère,
leur admiration et leur idole. De sorte qu'il est probable que
ce milieu devait renfermer comme tout autre, peut-être plus
que tout autre, beaucoup d'agréments, de qualités
et de vertus. Mais pour les éprouver, il eût fallu
y pénétrer. Or, il ne plaisait pas, le sentait,
voyait là la preuve d'un antisémitisme contre lequel
il faisait front en une phalange compacte et close où personne
d'ailleurs ne songeait à se frayer un chemin.
Pour ce qui est de "laïft",
cela avait d'autant moins lieu de me surprendre que, quelques
jours auparavant, Bloch m'ayant demandé pourquoi j'étais
venu à Balbec (il lui semblait, au contraire, tout naturel
que lui-même y fût) et si c'était "dans
l'espoir de faire de belles connaissances", comme je lui
avais dit que ce voyage répondait à un de mes plus
anciens désirs, moins profond pourtant que celui d'aller
à Venise, il avait répondu : "Oui, naturellement,
pour boire des sorbets avec les belles madames, tout en faisant
semblant de lire les stones of venaïce de Lord John Ruskin,
sombre raseur et l'un des plus barbifiants bonshommes qui soient."
Bloch croyait donc évidemment qu'en Angleterre non seulement
tous les individus du sexe mâle sont lords, mais encore
que la lettre i s'y prononce toujours aï . Quant à
Saint-loup, il trouvait cette faute de prononciation d'autant
moins grave qu'il y voyait surtout un manque de ces notions presque
mondaines que mon nouvel ami méprisait autant qu'il les
possédait. Mais la peur que Bloch, apprenant un jour qu'on
dit Venice et que Ruskin n'était pas lord, crût rétrospectivement
que Robert l'avait trouvé ridicule, fit que ce dernier
se sentit coupable comme s'il avait manqué de l'indulgence
dont il débordait et que, la rougeur qui colorerait sans
doute un jour le visage de Bloch à la découverte
de son erreur, il la sentit, par anticipation et réversibilité,
monter au sien. Car il pensait bien que Bloch attachait plus d'importance
que lui à cette faute. Ce que Bloch prouva quelque temps
après, un jour qu'il m'entendit prononcer "lift",
en interrompant : "Ah ! On dit lift." Et, d'un ton sec
et hautain : "Cela n'a d'ailleurs aucune espèce d'importance."
Phrase analogue à un réflexe, la même chez
tous les hommes qui ont de l'amour-propre, dans les plus graves
circonstances aussi bien que dans les plus infimes ; dénonçant
alors, aussi bien que dans celle-ci, combien importante paraît
la chose en question à celui qui la déclare sans
importance ; phrase tragique parfois, qui, la première
de toutes, s'échappe, si navrante alors, des lèvres
de tout homme un peu fier à qui on vient d'enlever la dernière
espérance à laquelle il se raccrochait, en lui refusant
un service : "Ah ! Bien, cela n'a aucune espèce d'importance,
je m'arrangerai autrement", l'autre arrangement vers lequel
il est sans aucune espèce d'importance d'être rejeté
étant quelquefois le suicide.
Puis Bloch me dit des choses fort gentilles.
Il avait certainement envie d'être très aimable avec
moi. Pourtant, il me demanda : "Est-ce par goût de
t'élever vers la noblesse - une noblesse très à-côté
du reste, mais tu es demeuré naïf - que tu fréquentes
de Saint-loup-en-bray? Tu dois être en train de traverser
une jolie crise de snobisme. Dis-moi, es-tu snob ? Oui, n'est-ce
pas ?" Ce n'est pas que son désir d'amabilité
eût brusquement changé. Mais ce qu'on appelle en
un français assez incorrect "la mauvaise éducation"
était son défaut, par conséquent le défaut
dont il ne s'apercevait pas, à plus forte raison dont il
ne crût pas que les autres pussent être choqués.
Dans l'humanité, la fréquence
des vertus identiques pour tous n'est pas plus merveilleuse que
la multiplicité des défauts particuliers à
chacun. Sans doute, ce n'est pas le bon sens qui est "la
chose du monde la plus répandue", c'est la bonté.
Dans les coins les plus lointains, les plus perdus, on s'émerveille
de la voir fleurir d'elle-même, comme dans un vallon écarté
un coquelicot pareil à ceux du reste du monde, lui qui
ne les a jamais vus, et n'a jamais connu que le vent qui fait
frissonner parfois son rouge chaperon solitaire. Même si
cette bonté, paralysée par l'intérêt,
ne s'exerce pas, elle existe pourtant et, chaque fois qu'aucun
mobile égoïste ne l'empêche de le faire, par
exemple pendant la lecture d'un roman ou d'un journal, elle s'épanouit,
se tourne, même dans le coeur de celui qui, assassin dans
la vie, reste tendre comme amateur de feuilletons, vers le faible,
vers le juste et le persécuté. Mais la variété
des défauts n'est pas moins admirable que la similitude
des vertus. La personne la plus parfaite a un certain défaut
qui choque ou qui met en rage. L'une est d'une belle intelligence,
voit tout d'un point de vue élevé, ne dit jamais
de mal de personne, mais oublie dans sa poche les lettres les
plus importantes qu'elle vous a demandé elle-même
de lui confier, et vous fait manquer ensuite un rendez-vous capital,
sans vous faire d'excuses, avec un sourire, parce qu'elle met
sa fierté à ne jamais savoir l'heure. Un autre a
tant de finesse, de douceur, de procédés délicats,
qu'il ne vous dit jamais de vous-même que les choses qui
peuvent vous rendre heureux, mais vous sentez qu'il en tait, qu'il
en ensevelit dans son coeur, où elles aigrissent, de toutes
différentes, et le plaisir qu'il a à vous voir lui
est si cher qu'il vous ferait crever de fatigue plutôt que
de vous quitter. Un troisième a plus de sincérité,
mais la pousse jusqu'à tenir à ce que vous sachiez,
quand vous vous êtes excusé sur votre état
de santé de ne pas être allé le voir, que
vous avez été vu vous rendant au théâtre
et qu'on vous a trouvé bonne mine, ou qu'il n'a pu profiter
entièrement de la démarche que vous avez faite pour
lui, que d'ailleurs déjà trois autres lui ont proposé
de faire et dont il ne vous est ainsi que légèrement
obligé. Dans les deux circonstances, l'ami précédent
aurait fait semblant d'ignorer que vous étiez allé
au théâtre et que d'autres personnes eussent pu lui
rendre le même service. Quant à ce dernier ami, il
éprouve le besoin de répéter ou de révéler
à quelqu'un ce qui peut le plus vous contrarier, est ravi
de sa franchise et vous dit avec force : "Je suis comme cela."
Tandis que d'autres vous agacent par leur curiosité exagérée,
ou leur incuriosité si absolue que vous pouvez leur parler
des événements les plus sensationnels sans qu'ils
sachent de quoi il s'agit ; que d'autres encore restent des mois
à vous répondre si votre lettre a trait à
un fait qui concerne vous et non eux, ou bien, s'ils vous disent
qu'ils vont venir vous demander quelque chose et que vous n'osiez
pas sortir de peur de les manquer, ne viennent pas et vous laissent
attendre des semaines, parce que, n'ayant pas reçu de vous
la réponse que leur lettre ne demandait nullement, ils
avaient cru vous avoir fâché. Et certains, consultant
leur désir et non le vôtre, vous parlent sans vous
laisser placer un mot s'ils sont gais et ont envie de vous voir,
quelque travail urgent que vous ayez à faire ; mais, s'ils
se sentent fatigués par le temps, ou de mauvaise humeur,
vous ne pouvez pas tirer d'eux une parole, ils opposent à
vos efforts une inerte langueur et ne prennent pas plus la peine
de répondre, même par monosyllabes, à ce que
vous dites que s'ils ne vous avaient pas entendus. Chacun de nos
amis a tellement ses défauts que, pour continuer à
l'aimer, nous sommes obligés d'essayer de nous consoler
d'eux - en pensant à son talent, à sa bonté,
à sa tendresse, - ou plutôt de ne pas en tenir compte
en déployant pour cela toute notre bonne volonté.
Malheureusement notre complaisante obstination à ne pas
voir le défaut de notre ami est surpassé par celle
qu'il met à s'y adonner à cause de son aveuglement
ou de celui qu'il prête aux autres. Car il ne le voit pas
ou croit qu'on ne le voit pas. Comme le risque de déplaire
vient surtout de la difficulté d'apprécier ce qui
passe ou non inaperçu, on devrait au moins, par prudence,
ne jamais parler de soi, parce que c'est un sujet où on
peut être sûr que la vue des autres et la nôtre
propre ne concordent jamais. Si on a autant de surprises qu'à
visiter une maison d'apparence quelconque dont l'intérieur
est rempli de trésors, de pinces-monseigneur ou de cadavres
quand on découvre la vraie vie des autres, l'univers réel
sous l'univers apparent, on n'en éprouve pas moins si,
au lieu de l'image qu'on s'était faite de soi-même
grâce à ce que chacun nous en disait, on apprend,
par le langage qu'ils tiennent à notre égard en
notre absence, quelle image entièrement différente
ils portaient en eux de nous et de notre vie. De sorte que chaque
fois que nous avons parlé de nous, nous pouvons être
sûrs que nos inoffensives et prudentes paroles, écoutées
avec une politesse apparente et une hypocrite approbation, ont
donné lieu aux commentaires les plus exaspérés
ou les plus joyeux, en tous cas les moins favorables. Le moins
que nous risquions est d'agacer par la disproportion qu'il y a
entre notre idée de nous-mêmes et nos paroles, disproportion
qui rend généralement les propos des gens sur eux
aussi risibles que ces chantonnements des faux amateurs de musique
qui éprouvent le besoin de fredonner un air qu'ils aiment
en compensant l'insuffisance de leur murmure inarticulé
par une mimique énergique et un air d'admiration que ce
qu'ils nous font entendre ne justifie pas. Et à la mauvaise
habitude de parler de soi et de ses défauts il faut ajouter,
comme faisant bloc avec elle, cette autre de dénoncer chez
les autres des défauts précisément analogues
à ceux qu'on a. Or, c'est toujours de ces défauts-là
qu'on parle, comme si c'était une manière de parler
de soi, détournée, et qui joint au plaisir de s'absoudre
celui d'avouer. D'ailleurs il semble que notre attention, toujours
attirée sur ce qui nous caractérise, le remarque
plus que toute autre chose chez les autres. Un myope dit d'un
autre : "Mais il peut à peine ouvrir les yeux"
; un poitrinaire a des doutes sur l'intégrité pulmonaire
du plus solide ; un malpropre ne parle que des bains que les autres
ne prennent pas ; un malodorant prétend qu'on sent mauvais
; un mari trompé voit partout des maris trompés
; une femme légère, des femmes légères
; le snob, des snobs. Et puis chaque vice, comme chaque profession,
exige et développe un savoir spécial qu'on n'est
pas fâché d'étaler. L'inverti dépiste
les invertis, le couturier invité dans le monde n'a pas
encore causé avec vous qu'il a déjà apprécié
l'étoffe de votre vêtement et que ses doigts brûlent
d'en palper les qualités, et si après quelques instants
de conversation vous demandiez sa vraie opinion sur vous à
un odontalgiste, il vous dirait le nombre de vos mauvaises dents.
Rien ne lui paraît plus important, et à vous qui
avez remarqué les siennes, plus ridicule. Et ce n'est pas
seulement quand nous parlons de nous que nous croyons les autres
aveugles ; nous agissons comme s'ils l'étaient. Pour chacun
de nous, un dieu spécial est là qui lui cache ou
lui promet l'invisibilité de son défaut, de même
qu'il ferme les yeux et les narines aux gens qui ne se lavent
pas, sur la raie de crasse qu'ils portent aux oreilles et l'odeur
de transpiration qu'ils gardent au creux des bras, et les persuade
qu'ils peuvent impunément promener l'une et l'autre dans
le monde qui ne s'apercevra de rien. Et ceux qui portent ou donnent
en présent de fausses perles s'imaginent qu'on les prendra
pour des vraies.
Bloch était mal élevé,
névropathe, snob et, appartenant à une famille peu
estimée, supportait comme au fond des mers les incalculables
pressions que faisaient peser sur lui non seulement les chrétiens
de la surface, mais les couches superposées des castes
juives supérieures à la sienne, chacune accablant
de son mépris celle qui lui était immédiatement
inférieure. Percer jusqu'à l'air libre en s'élevant
de famille juive en famille juive eût demandé à
Bloch plusieurs milliers d'années. Il valait mieux chercher
à se frayer une issue d'un autre côté.
Quand Bloch me parla de la crise de
snobisme que je devais traverser et me demanda de lui avouer que
j'étais snob, j'aurais pu lui répondre : "Si
je l'étais, je ne te fréquenterais pas." Je
lui dis seulement qu'il était peu aimable. Alors il voulut
s'excuser, mais selon le mode qui est justement celui de l'homme
mal élevé, lequel est trop heureux, en revenant
sur ses paroles, de trouver une occasion de les aggraver. "Pardonne-moi,
me disait-il maintenant chaque fois qu'il me rencontrait, je t'ai
chagriné, torturé, j'ai été méchant
à plaisir. Et pourtant - l'homme en général
et ton ami en particulier est un si singulier animal - tu ne peux
imaginer, moi qui te taquine si cruellement, la tendresse que
j'ai pour toi. Elle va souvent, quand je pense à toi, jusqu'aux
larmes." Et il fit entendre un sanglot. Ce qui m'étonnait
plus chez Bloch que ses mauvaises manières, c'était
combien la qualité de sa conversation était inégale.
Ce garçon si difficile, qui des écrivains les plus
en vogue disait : "C'est un sombre idiot, c'est tout à
fait un imbécile", par moments racontait avec une
grande gaieté des anecdotes qui n'avaient rien de drôle
et citait comme "quelqu'un de vraiment curieux" tel
homme entièrement médiocre. Cette double balance
pour juger de l'esprit, de la valeur, de l'intérêt
des êtres, ne laissa pas de m'étonner jusqu'au jour
où je connus M. Bloch père.
Je n'avais pas cru que nous serions
jamais admis à le connaître, car Bloch fils avait
mal parlé de moi à Saint-loup et de Saint-loup à
moi. Il avait notamment dit à Robert que j'étais
(toujours) affreusement snob. "Si, si, il est enchanté
de connaître M. Llllegrandin", dit-il. Cette manière
de détacher un mot était chez Bloch le signe à
la fois de l'ironie et de la littérature. Saint-loup, qui
n'avait jamais entendu le nom de Legrandin, s'étonna :
"Mais qui est-ce ? - Oh ! C'est quelqu'un de très
bien " , répondit Bloch en riant et en mettant frileusement
ses mains dans les poches de son veston, persuadé qu'il
était en ce moment en train de contempler le pittoresque
aspect d'un extraordinaire gentilhomme provincial auprès
de quoi ceux de Barbey d'Aurevilly n'étaient rien. Il se
consolait de ne pas savoir peindre M. Legrandin, en lui donnant
plusieurs l et en savourant ce nom comme un vin de derrière
les fagots. Mais ces jouissances subjectives restaient inconnues
aux autres. S'il dit à Saint-loup du mal de moi, d'autre
part il ne m'en dit pas moins de Saint-loup. Nous avions connu
le détail de ces médisances chacun dès le
lendemain, non que nous nous les fussions répétées
l'un à l'autre, ce qui nous eût semblé très
coupable, mais paraissait si naturel et presque si inévitable
à Bloch que, dans son inquiétude et tenant pour
certain qu'il ne ferait qu'apprendre à l'un ou à
l'autre ce qu'ils allaient savoir, il préféra prendre
les devants et, emmenant Saint-loup à part, lui avoua qu'il
avait dit du mal de lui, exprès , pour que cela lui fût
redit, lui jura "par le kroniôn zeus, gardien des serments",
qu'il l'aimait, qu'il donnerait sa vie pour lui et essuya une
larme. Le même jour, il s'arrangea pour me voir seul, me
fit sa confession, déclara qu'il avait agi dans mon intérêt
parce qu'il croyait qu'un certain genre de relations mondaines
m'était néfaste et que je "valais mieux que
cela". Puis, me prenant la main avec un attendrissement d'ivrogne,
bien que son ivresse fût purement nerveuse : "Crois-moi,
dit-il, et que la noire Kèr me saisisse à l'instant
et me fasse franchir les portes d'Hadès, odieux aux hommes,
si hier en pensant à toi, à Combray, à ma
tendresse infinie pour toi, à telles après-midi
en classe que tu ne te rappelles même pas, je n'ai pas sangloté
toute la nuit. Oui, toute la nuit, je te le jure, et hélas,
je le sais, car je connais les âmes, tu ne me croiras pas."
Je ne le croyais pas, en effet, et à ces paroles que je
sentais inventées à l'instant même et au fur
et à mesure qu'il parlait, son serment "par la Kèr"
n'ajoutait pas un grand poids, le culte hellénique étant
chez Bloch purement littéraire. D'ailleurs, dès
qu'il commençait à s'attendrir et désirait
qu'on s'attendrît sur un fait faux, il disait : "Je
te le jure", plus encore pour la volupté hystérique
de mentir que dans l'intérêt de faire croire qu'il
disait la vérité. Je ne croyais pas ce qu'il me
disait, mais je ne lui en voulais pas, car je tenais de ma mère
et de ma grand'mère d'être incapable de rancune,
même contre de bien plus grands coupables, et de ne jamais
condamner personne.
Ce n'était du reste pas absolument
un mauvais garçon que Bloch, il pouvait avoir de grandes
gentillesses. Et depuis que la race de Combray, la race d'où
sortaient des êtres absolument intacts comme ma grand'mère
et ma mère, semble presque éteinte, comme je n'ai
plus guère le choix qu'entre d'honnêtes brutes, insensibles
et loyales et chez qui le simple son de la voix montre bien vite
qu'ils ne se soucient en rien de votre vie - et une autre espèce
d'hommes qui, tant qu'ils sont auprès de vous, vous comprennent,
vous chérissent, s'attendrissent jusqu'à pleurer,
prennent leur revanche quelques heures plus tard en faisant une
cruelle plaisanterie sur vous, mais vous reviennent, toujours
aussi compréhensifs, aussi charmants, aussi momentanément
assimilés à vous-même, je crois que c'est
cette dernière sorte d'hommes dont je préfère,
sinon la valeur morale, du moins la société.
"Tu ne peux t'imaginer ma douleur
quand je pense à toi, reprit Bloch. Au fond, c'est un côté
assez juif chez moi", ajouta-t-il ironiquement en rétrécissant
sa prunelle comme s'il s'agissait de doser au microscope une quantité
infinitésimale de "sang juif" et comme aurait
pu le dire (mais ne l'eût pas dit) un grand seigneur français
que parmi ses ancêtres tous chrétiens eût pourtant
compté Samuel Bernard ou plus anciennement encore la sainte
vierge de qui prétendent descendre, dit-on, les Lévy,
"qui reparaît. J'aime assez, ajouta-t-il, faire ainsi
dans mes sentiments la part, assez mince d'ailleurs, qui peut
tenir à mes origines juives." Il prononça cette
phrase parce que cela lui paraissait à la fois spirituel
et brave de dire la vérité sur sa race, vérité
que par la même occasion il s'arrangeait à atténuer
singulièrement, comme les avares qui se décident
à acquitter leurs dettes, mais n'ont le courage d'en payer
que la moitié. Le genre de fraude qui consiste à
avoir l'audace de proclamer la vérité, mais en y
mêlant pour une bonne part des mensonges qui la falsifient,
est plus répandu qu'on ne pense, et même chez ceux
qui ne le pratiquent pas habituellement, certaines crises dans
la vie, notamment celles où une liaison amoureuse est en
jeu, leur donnent l'occasion de s'y livrer.
Toutes ces diatribes confidentielles
de Bloch à Saint-Loup contre moi, à moi contre Saint-Loup
finirent par une invitation à dîner. Je ne suis pas
bien sûr qu'il ne fit pas d'abord une tentative pour avoir
Saint-Loup seul. La vraisemblance rend cette tentative probable,
le succès ne la couronna pas, car ce fut à moi et
à Saint-Loup que Bloch dit un jour : "Cher maître,
et vous, cavalier aimé d'Arès, de Saint-Loup-En-Bray,
dompteur de chevaux, puisque je vous ai rencontrés sur
le rivage d'Amphitrite, résonnant d'écume, près
des tentes des Menier aux nefs rapides, voulez-vous tous deux
venir dîner, un jour de la semaine, chez mon illustre père
au coeur irréprochable ?" Il nous adressait cette
invitation parce qu'il avait le désir de se lier plus étroitement
avec Saint-Loup, qui le ferait, espérait-il, pénétrer
dans des milieux aristocratiques. Formé par moi, pour moi,
ce souhait eût paru à Bloch la marque du plus hideux
snobisme, bien conforme à l'opinion qu'il avait de tout
un côté de ma nature qu'il ne jugeait pas, jusqu'ici
du moins, le principal ; mais le même souhait, de sa part,
lui semblait la preuve d'une belle curiosité de son intelligence
désireuse de certains dépaysements sociaux où
il pouvait peut-être trouver quelque utilité littéraire.
M. Bloch père, quand son fils lui avait dit qu'il amènerait
dîner un de ses amis, dont il avait décliné
sur un ton de satisfaction sarcastique le titre et le nom : "Le
marquis de Saint-Loup-En-Bray", avait éprouvé
une commotion violente. "Le marquis de Saint-Loup-En-Bray
! Ah ! Bougre !" S'était-il écrié, usant
du juron qui était chez lui la marque la plus forte de
la déférence sociale. Et il avait jeté sur
son fils, capable de s'être fait de telles relations, un
regard admiratif qui signifiait : "Il est vraiment étonnant.
Ce prodige est-il mon enfant ?" Et causa autant de plaisir
à mon camarade que si cinquante francs avaient été
ajoutés à sa pension mensuelle. Car Bloch était
mal à l'aise chez lui et sentait que son père le
traitait de dévoyé parce qu'il vivait dans l'admiration
de Leconte De Lisle, Heredia et autres "bohèmes".
Mais des relations avec Saint-Loup-En-Bray dont le père
avait été président du canal de Suez ! (Ah
! Bougre !), C'était un résultat "indiscutable".
On regretta d'autant plus d'avoir laissé à Paris,
par crainte de l'abîmer, le stéréoscope. Seul,
M. Bloch, le père, avait l'art ou du moins le droit de
s'en servir. Il ne le faisait du reste que rarement, à
bon escient, les jours où il y avait gala et domestiques
mâles en extra.
De sorte que de ces séances de
stéréoscope émanaient, pour ceux qui y assistaient,
comme une distinction, une faveur de privilégiés
et, pour le maître de maison qui les donnait, un prestige
analogue à celui que le talent confère et qui n'aurait
pas pu être plus grand si les vues avaient été
prises par M. Bloch lui-même et l'appareil, de son invention.
"Vous n'étiez pas invité hier chez Salomon
? Disait-on dans la famille.
- Non, je n'étais pas des élus
! Qu'est-ce qu'il y avait ? - Un grand tralala, le stéréoscope,
toute la boutique. - Ah ! S'il y avait le stéréoscope,
je regrette, car il paraît que Salomon est extraordinaire
quand il le montre." - Que veux-tu, dit M. Bloch à
son fils, il ne faut pas lui donner tout à la fois, comme
cela il lui restera quelque chose à désirer.
Il avait bien pensé dans sa tendresse
paternelle et pour émouvoir son fils, à faire venir
l'instrument. Mais le "temps matériel" manquait,
ou plutôt on avait cru qu'il manquerait ; mais nous dûmes
faire remettre le dîner parce que Saint-loup ne put se déplacer,
attendant un oncle qui allait venir passer quarante-huit heures
auprès de Mme De Villeparisis. Comme, très adonné
aux exercices physiques, surtout aux longues marches, c'était
en grande partie à pied, en couchant la nuit dans les fermes,
que cet oncle devait faire la route depuis le château où
il était en villégiature, le moment où il
arriverait à Balbec était assez incertain. Et Saint-loup,
n'osant bouger, me chargea même d'aller porter à
Incarville, où était le bureau télégraphique,
la dépêche que mon ami envoyait quotidiennement à
sa maîtresse. L'oncle qu'on attendait s'appelait Palamède,
d'un prénom qu'il avait hérité des princes
de Sicile, ses ancêtres. Et plus tard quand je retrouvai
dans mes lectures historiques, appartenant à tel podestat
ou tel prince de l'eglise, ce prénom même, belle
médaille de la renaissance - d'aucuns disaient un véritable
antique - toujours restée dans la famille, ayant glissé
de descendant en descendant depuis le cabinet du Vatican jusqu'à
l'oncle de mon ami, j'éprouvai le plaisir réservé
à ceux qui, ne pouvant faute d'argent constituer un médaillier,
une pinacothèque, recherchent les vieux noms (noms de localités,
documentaires et pittoresques comme une carte ancienne, une vue
cavalière, une enseigne ou un coutumier, noms de baptême
où résonne et s'entend, dans les belles finales
françaises, le défaut de langue, l'intonation d'une
vulgarité ethnique, la prononciation vicieuse selon lesquels
nos ancêtres faisaient subir aux mots latins et saxons des
mutilations durables, devenues plus tard les augustes législatrices
des grammaires) et, en somme, grâce à ces collections
de sonorités anciennes, se donnent à eux-mêmes
des concerts, à la façon de ceux qui acquièrent
des violes de gambe et des violes d'amour pour jouer de la musique
d'autrefois sur des instruments anciens. Saint-loup me dit que,
même dans la société aristocratique la plus
fermée, son oncle Palamède se distinguait encore
comme particulièrement difficile d'accès, dédaigneux,
entiché de sa noblesse, formant, avec la femme de son frère
et quelques autres personnes choisies, ce qu'on appelait le cercle
des phénix. Là même il était si redouté
pour ses insolences qu'autrefois il était arrivé
que des gens du monde qui désiraient le connaître
et s'étaient adressés à son propre frère,
avaient essuyé un refus. "Non, ne me demandez pas
de vous présenter à mon frère Palamède.
Ma femme, nous tous, nous nous y attellerions que nous ne pourrions
pas. Ou bien vous risqueriez qu'il ne soit pas aimable et je ne
le voudrais pas." Au jockey, il avait avec quelques amis
désigné deux cents membres qu'ils ne se laisseraient
jamais présenter. Et chez le comte de Paris il était
connu sous le sobriquet du "prince" à cause de
son élégance et de sa fierté. Saint-loup
me parla de la jeunesse, depuis longtemps passée, de son
oncle. Il amenait tous les jours des femmes dans une garçonnière
qu'il avait en commun avec deux de ses amis, beaux comme lui,
ce qui faisait qu'on les appelait "les trois grâces".
- Un jour, un des hommes qui est aujourd'hui
des plus en vue dans le faubourg Saint-germain, comme eût
dit Balzac, mais qui dans une première période assez
fâcheuse montrait des goûts bizarres, avait demandé
à mon oncle de venir dans cette garçonnière.
Mais, à peine arrivé, ce ne fut pas aux femmes,
mais à mon oncle Palamède, qu'il se mit à
faire une déclaration. Mon oncle fit semblant de ne pas
comprendre, emmena sous un prétexte ses deux amis, ils
revinrent, prirent le coupable, le déshabillèrent,
le frappèrent jusqu'au sang et, par un froid de dix degrés
au-dessous de zéro, le jetèrent à coups de
pieds dehors où il fut trouvé à demi mort,
si bien que la justice fit une enquête à laquelle
le malheureux eut toute la peine du monde à la faire renoncer.
Mon oncle ne se livrerait plus aujourd'hui à une exécution
aussi cruelle et tu n'imagines pas le nombre d'hommes du peuple,
lui si hautain avec les gens du monde, qu'il prend en affection,
qu'il protège, quitte à être payé d'ingratitude.
Ce sera un domestique qui l'aura servi dans un hôtel et
qu'il placera à Paris, ou un paysan à qui il fera
apprendre un métier. C'est même le côté
assez gentil qu'il y a chez lui, par contraste avec le côté
mondain." Saint-loup appartenait, en effet, à ce genre
de jeunes gens du monde situés à une altitude où
on a pu faire pousser ces expressions : "Ce qu'il y a même
d'assez gentil chez lui, son côté assez gentil",
semences assez précieuses, produisant très vite
une manière de concevoir les choses dans laquelle on se
compte pour rien, et le "peuple" pour tout ; en somme
tout le contraire de l'orgueil plébéin. "Il
paraît qu'on ne peut se figurer comme il donnait le ton,
comme il faisait la loi à toute la société
dans sa jeunesse. Pour lui, en toute circonstance il faisait ce
qui lui paraissait le plus agréable, le plus commode, mais
aussitôt c'était imité par les snobs. S'il
avait eu soif au théâtre et s'était fait apporter
à boire dans le fond de sa loge, les petits salons qu'il
y avait derrière chacune se remplissaient la semaine suivante,
de rafraîchissements. Un été très pluvieux
où il avait un peu de rhumatisme, il s'était commandé
un pardessus d'une vigogne souple mais chaude qui ne sert guère
que pour faire des couvertures de voyage et dont il avait respecté
les raies bleues et orange. Les grands tailleurs se virent commander
aussitôt par leurs clients des pardessus bleus et frangés,
à longs poils. Si pour une raison quelconque il désirait
ôter tout caractère de solennité à
un dîner dans un château où il passait une
journée, et pour marquer cette nuance n'avait pas apporté
d'habit et s'était mis à table avec le veston de
l'après-midi, la mode devenait de dîner à
la campagne en veston. Que pour manger un gâteau il se servît,
au lieu de sa cuiller, d'une fourchette ou d'un couvert de son
invention commandé par lui à un orfèvre,
ou de ses doigts, il n'était plus permis de faire autrement.
Il avait eu envie de réentendre certains quatuors de Beethoven
(car avec toutes ses idées saugrenues il est loin d'être
bête et est fort doué) et avait fait venir des artistes
pour les jouer chaque semaine, pour lui et quelques amis. La grande
élégance fut cette année-là de donner
des réunions peu nombreuses où on entendait de la
musique de chambre. Je crois d'ailleurs qu'il ne s'est pas ennuyé
dans la vie. Beau comme il a été, il a dû
en avoir, des femmes ! Je ne pourrais pas vous dire d'ailleurs
exactement lesquelles, parce qu'il est très discret. Mais
je sais qu'il a bien trompé ma pauvre tante. Ce qui n'empêche
pas qu'il était délicieux avec elle, qu'elle l'adorait,
et qu'il l'a pleurée pendant des années. Quand il
est à Paris, il va encore au cimetière presque chaque
jour." Le lendemain matin du jour où Robert m'avait
ainsi parlé de son oncle tout en l'attendant, vainement
du reste, comme je passais seul devant le casino en rentrant à
l'hôtel, j'eus la sensation d'être regardé
par quelqu'un qui n'était pas loin de moi. Je tournai la
tête et j'aperçus un homme d'une quarantaine d'années,
très grand et assez gros, avec des moustaches très
noires, et qui, tout en frappant nerveusement son pantalon avec
une badine, fixait sur moi des yeux dilatés par l'attention.
Par moments, ils étaient percés en tous sens par
des regards d'une extrême activité comme en ont seuls
devant une personne qu'ils ne connaissent pas des hommes à
qui, pour un motif quelconque, elle inspire des pensées
qui ne viendraient pas à tout autre - par exemple des fous
ou des espions. Il lança sur moi une suprême oeillade
à la fois hardie, prudente, rapide et profonde, comme un
dernier coup que l'on tire au moment de prendre la fuite, et après
avoir regardé tout autour de lui, prenant soudain un air
distrait et hautain, par un brusque revirement de toute sa personne
il se tourna vers une affiche dans la lecture de laquelle il s'absorba,
en fredonnant un air et en arrangeant la rose mousseuse qui pendait
à sa boutonnière. Il sortit de sa poche un calepin
sur lequel il eut l'air de prendre en note le titre du spectacle
annoncé, tira deux ou trois fois sa montre, abaissa sur
ses yeux un canotier de paille noire dont il prolongea le rebord
avec sa main mise en visière comme pour voir si quelqu'un
n'arrivait pas, fit le geste de mécontentement par lequel
on croit faire voir qu'on a assez d'attendre, mais qu'on ne fait
jamais quand on attend réellement, puis rejetant en arrière
son chapeau et laissant voir une brosse coupée ras qui
admettait cependant de chaque côté d'assez longues
ailes de pigeon ondulées, il exhala le souffle bruyant
des personnes qui ont non pas trop chaud, mais le désir
de montrer qu'elles ont trop chaud. J'eus l'idée d'un escroc
d'hôtel qui, nous ayant peut-être déjà
remarqués les jours précédents, ma grand'mère
et moi, et préparant quelque mauvais coup, venait de s'apercevoir
que je l'avais surpris pendant qu'il m'épiait ; pour me
donner le change, peut-être cherchait-il seulement, par
sa nouvelle attitude, à exprimer la distraction et le détachement,
mais c'était avec une exagération si agressive que
son but semblait, au moins autant que de dissiper les soupçons
que j'avais dû avoir, de venger une humiliation qu'à
mon insu je lui eusse infligée, de me donner l'idée
non pas tant qu'il ne m'avait pas vu, que celle que j'étais
un objet de trop petite importance pour attirer son attention.
Il cambrait sa taille d'un air de bravade, pinçait les
lèvres, relevait ses moustaches et dans son regard ajustait
quelque chose d'indifférent, de dur, de presque insultant.
Si bien que la singularité de son expression me le faisait
prendre tantôt pour un voleur et tantôt pour un aliéné.
Pourtant sa mise extrêmement soignée était
beaucoup plus grave et beaucoup plus simple que celles de tous
les baigneurs que je voyais à Balbec, et rassurante pour
mon veston si souvent humilié par la blancheur éclatante
et banale de leurs costumes de plage. Mais ma grand'mère
venait à ma rencontre, nous fîmes un tour ensemble,
et je l'attendais, une heure après, devant l'hôtel
où elle était rentrée un instant, quand je
vis sortir Mme De Villeparisis avec Robert de Saint-loup et l'inconnu
qui m'avait regardé si fixement devant le casino. Avec
la rapidité d'un éclair son regard me traversa ainsi
qu'au moment où je l'avais aperçu, et revint, comme
s'il ne m'avait pas vu, se ranger, un peu bas, devant ses yeux,
émoussé, comme le regard neutre qui feint de ne
rien voir au dehors et n'est capable de rien lire au dedans, le
regard qui exprime seulement la satisfaction de sentir autour
de soi les cils qu'il écarte de sa rondeur béate,
le regard dévot et confit qu'ont certains hypocrites, le
regard fat qu'ont certains sots. Je vis qu'il avait changé
de costume. Celui qu'il portait était encore plus sombre
; et sans doute c'est que la véritable élégance
est moins loin de la simplicité que la fausse ; mais il
y avait autre chose : d'un peu près on sentait que si la
couleur était presque entièrement absente de ces
vêtements, ce n'était pas parce que celui qui l'en
avait bannie y était indifférent, mais plutôt
parce que, pour une raison quelconque, il se l'interdisait. Et
la sobriété qu'ils laissaient paraître semblait
de celles qui viennent de l'obéissance à un régime,
plutôt que du manque de gourmandise. Un filet de vert sombre
s'harmonisait, dans le tissu du pantalon, à la rayure des
chaussettes avec un raffinement qui décelait la vivacité
d'un goût maté partout ailleurs et à qui cette
seule concession avait été faite par tolérance,
tandis qu'une tache rouge sur la cravate était imperceptible
comme une liberté qu'on n'ose prendre.
- Comment allez-vous ? Je vous présente
mon neveu, le baron de Guermantes, me dit Mme De Villeparisis,
pendant que l'inconnu, sans me regarder, grommelant un vague :
"Charmé" qu'il fit suivre de : "Heue, heue,
heue" pour donner à son amabilité quelque chose
de forcé, et repliant le petit doigt, l'index et le pouce,
me tendait le troisième doigt et l'annulaire, dépourvus
de toute bague, que je serrai sous son gant de Suède ;
puis sans avoir levé les yeux sur moi il se détourna
vers Mme De Villeparisis.
- Mon dieu, est-ce que je perds la tête
? Dit celle-ci en riant, voilà que je t'appelle le baron
de Guermantes. Je vous présente le baron de Charlus. Après
tout, l'erreur n'est pas si grande, ajouta-t-elle, tu es bien
un Guermantes tout de même.
Cependant ma grand'mère sortait,
nous fîmes route ensemble. L'oncle de Saint-loup ne m'honora
non seulement pas d'une parole, mais même d'un regard. S'il
dévisageait les inconnus (et pendant cette courte promenade
il lança deux ou trois fois son terrible et profond regard
en coup de sonde sur des gens insignifiants et de la plus modeste
extraction qui passaient), en revanche, il ne regardait à
aucun moment, si j'en jugeais par moi, les personnes qu'il connaissait,
- comme un policier en mission secrète mais qui tient ses
amis en dehors de sa surveillance professionnelle. Les laissant
causer ensemble, ma grand'mère, Mme De Villeparisis et
lui, je retins Saint-loup en arrière : - dites-moi, ai-je
bien entendu ? Madame de Villeparisis a dit à votre oncle
qu'il était un Guermantes.
- Mais oui, naturellement, c'est Palamède
De Guermantes.
- Mais des mêmes Guermantes qui
ont un château près de Combray et qui prétendent
descendre de Geneviève De Brabant ?
- Mais absolument : mon oncle, qui est
on ne peut plus héraldique, vous répondrait que
notre cri , notre cri de guerre, qui devint ensuite passavant,
était d'abord Combraysis, dit-il en riant pour ne pas avoir
l'air de tirer vanité de cette prérogative du cri
qu'avaient seules les maisons quasi souveraines, les grands chefs
des bandes. Il est le frère du possesseur actuel du château.
Ainsi s'apparentait, et de tout près, aux Guermantes, cette
Mme De Villeparisis, restée si longtemps pour moi la dame
qui m'avait donné une boîte de chocolat tenue par
un canard, quand j'étais petit, plus éloignée
alors du côté de Guermantes que si elle avait été
enfermée dans le côté de Méséglise,
moins brillante, moins haut située par moi que l'opticien
de Combray, et qui maintenant subissait brusquement une de ces
hausses fantastiques, parallèles aux dépréciations
non moins imprévues d'autres objets que nous possédons,
lesquelles - les unes comme les autres - introduisent dans notre
adolescence et dans les parties de notre vie où persiste
un peu de notre adolescence, des changements aussi nombreux que
les métamorphoses d'Ovide.
- Est-ce qu'il n'y a pas dans ce château
tous les bustes des anciens seigneurs de Guermantes ?
- Oui, c'est un beau spectacle, dit
ironiquement Saint-loup. Entre nous, je trouve toutes ces choses-là
un peu falotes. Mais il y a à Guermantes, ce qui est un
peu plus intéressant ! Un portrait bien touchant de ma
tante par Carrière. C'est beau comme du Whistler ou du
Vélasquez, ajouta Saint-loup qui dans son zèle de
néophyte ne gardait pas toujours exactement l'échelle
des grandeurs. Il y a aussi d'émouvantes peintures de Gustave
Moreau. Ma tante est la nièce de votre amie madame de Villeparisis,
elle a été élevée par elle, et a épousé
son cousin qui était neveu aussi de ma tante Villeparisis,
le duc de Guermantes actuel.
- Et alors qu'est votre oncle ?
- Il porte le titre de baron de Charlus.
Régulièrement, quand mon
grand-oncle est mort, mon oncle Palamède aurait dû
prendre le titre de prince des Laumes, qui était celui
de son frère avant qu'il devînt duc de Guermantes,
car dans cette famille-là ils changent de nom comme de
chemise. Mais mon oncle a sur tout cela des idées particulières.
Et comme il trouve qu'on abuse un peu des duchés italiens,
grandesses espagnoles, etc., Et bien qu'il eût le choix
entre quatre ou cinq titres de prince, il a gardé celui
de baron de Charlus, par protestation et avec une apparente simplicité
où il ya beaucoup d'orgueil. "Aujourd'hui, dit-il,
tout le monde est prince, il faut pourtant bien avoir quelque
chose qui vous distingue ; je prendrai un titre de prince quand
je voudrai voyager incognito." Il n'y a pas selon lui de
titre plus ancien que celui de baron de Charlus ; pour vous prouver
qu'il est antérieur à celui des Montmorency, qui
se disaient faussement les premiers barons de France, alors qu'ils
l'étaient seulement de l'Ile-de-france où était
leur fief, mon oncle vous donnera des explications pendant des
heures, et avec plaisir parce que, quoiqu'il soit très
fin, très doué, il trouve cela un sujet de conversation
tout à fait vivant, dit Saint-loup avec un sourire. Mais
comme je ne suis pas comme lui, vous n'allez pas me faire parler
généalogie, je ne sais rien de plus assommant, de
plus périmé, vraiment l'existence est trop courte.
Je reconnaissais maintenant dans le
regard dur qui m'avait fait retourner tout à l'heure près
du casino celui que j'avais vu fixé sur moi à Tansonville
au moment où Mme Swann avait appelé Gilberte.
- Mais parmi les nombreuses maîtresses
que vous me disiez qu'avait eues votre oncle, M. De Charlus, est-ce
qu'il n'y avait pas madame Swann ?
- Oh ! Pas du tout ! C'est-à-dire
qu'il est un grand ami de Swann et l'a toujours beaucoup soutenu.
Mais on n'a jamais dit qu'il fût l'amant de sa femme. Vous
causeriez beaucoup d'étonnement dans le monde, si vous
aviez l'air de croire cela. Je n'osai lui répondre qu'on
en aurait éprouvé bien plus à Combray, si
j'avais eu l'air de ne pas le croire.
Ma grand'mère fut enchantée
de M. De Charlus. Sans doute, il attachait une extrême importance
à toutes les questions de naissance et de situation mondaine,
et ma grand'mère l'avait remarqué, mais sans rien
de cette sévérité où entrent d'habitude
une secrète envie et l'irritation de voir un autre se réjouir
d'avantages qu'on voudrait et qu'on ne peut posséder. Comme
au contraire ma grand'mère, contente de son sort et ne
regrettant nullement de ne pas vivre dans une société
plus brillante, ne se servait que de son intelligence pour observer
les travers de M. De Charlus, elle parlait de l'oncle de Saint-loup
avec cette bienveillance détachée, souriante, presque
sympathique, par laquelle nous récompensons l'objet de
notre observation désintéressée du plaisir
qu'elle nous procure, et d'autant plus que cette fois l'objet
était un personnage dont elle trouvait que les prétentions,
sinon légitimes, du moins pittoresques, le faisaient assez
vivement trancher sur les personnes qu'elle avait généralement
l'occasion de voir. Mais c'était surtout en faveur de l'intelligence
et de la sensibilité, qu'on devinait extrêmement
vives chez M. De Charlus, au contraire de tant de gens du monde
dont se moquait Saint-loup, que ma grand'mère lui avait
si aisément pardonné son préjugé aristocratique.
Celui-ci n'avait pourtant pas été sacrifié
par l'oncle, comme par le neveu, à des qualités
supérieures. M. De Charlus l'avait plutôt concilié
avec elles. Possédant, comme descendant des ducs de Nemours
et des princes de Lamballe, des archives, des meubles, des tapisseries,
des portraits faits pour ses aïeux par Raphaël, par
Vélasquez, par Boucher, pouvant dire justement qu'il visitait
un musée et une incomparable bibliothèque rien qu'en
parcourant ses souvenirs de famille, il plaçait au contraire
au rang d'où son neveu l'avait fait déchoir tout
l'héritage de l'aristocratie. Peut-être aussi, moins
idéologue que Saint-loup, se payant moins de mots, plus
réaliste observateur des hommes, ne voulait-il pas négliger
un élément essentiel de prestige à leurs
yeux et qui, s'il donnait à son imagination des jouissances
désintéressées, pouvait être souvent
pour son activité utilitaire un adjuvant puissamment efficace.
Le débat reste ouvert entre les hommes de cette sorte et
ceux qui obéissent à l'idéal intérieur
qui les pousse à se défaire de ces avantages pour
chercher uniquement à le réaliser, semblables en
cela aux peintres, aux écrivains qui renoncent leur virtuosité,
aux peuples artistes qui se modernisent, aux peuples guerriers
prenant l'initiative du désarmement universel, aux gouvernements
absolus qui se font démocratiques et abrogent de dures
lois, bien souvent sans que la réalité récompense
leur noble effort ; car les uns perdent leur talent, les autres
leur prédominance séculaire ; le pacifisme multiplie
quelquefois les guerres et l'indulgence, la criminalité.
Si les efforts de sincérité et d'émancipation
de Saint-loup ne pouvaient être trouvés que très
nobles, à juger par le résultat extérieur,
il était permis de se féliciter qu'ils eussent fait
défaut chez M. De Charlus, lequel avait fait transporter
chez lui une grande partie des admirables boiseries de l'hôtel
Guermantes au lieu de les échanger, comme son neveu, contre
un mobilier modern style, des Lebourg et des Guillaumin. Il n'en
était pas moins vrai que l'idéal de M. De Charlus
était fort factice, et, si cette épithète
peut être rapprochée du mot idéal, tout autant
mondain qu'artistique. À quelques femmes de grande beauté
et de rare culture dont les aïeules avaient été
deux siècles plus tôt mêlées à
toute la gloire et à toute l'élégance de
l'ancien régime, il trouvait une distinction qui le faisait
pouvoir se plaire seulement avec elles, et sans doute l'admiration
qu'il leur avait vouée était sincère, mais
de nombreuses réminiscences d'histoire et d'art évoquées
par leurs noms y entraient pour une grande part, comme des souvenirs
de l'antiquité sont une des raisons du plaisir qu'un lettré
trouve à lire une ode d'Horace peut-être inférieure
à des poèmes de nos jours qui laisseraient ce même
lettré indifférent. Chacune de ces femmes à
côté d'une jolie bourgeoise était pour lui
ce que sont à une toile contemporaine représentant
une route ou une noce, ces tableaux anciens dont on sait l'histoire,
depuis le pape ou le roi qui les commandèrent, en passant
par tels personnages auprès de qui leur présence,
par don, achat, prise ou héritage, nous rappelle quelque
événement ou tout au moins quelque alliance d'un
intérêt historique, par conséquent des connaissances
que nous avons acquises, leur donne une nouvelle utilité,
augmente le sentiment de la richesse des possessions de notre
mémoire ou de notre érudition. M. De Charlus se
félicitait qu'un préjugé analogue au sien,
en empêchant ces quelques grandes dames de frayer avec des
femmes d'un sang moins pur, les offrît à son culte
intactes dans leur noblesse inaltérée, comme telle
façade du xviiie siècle soutenue par ses colonnes
plates de marbre rose et à laquelle les temps nouveaux
n'ont rien changé.
M. De Charlus célébrait
la véritable noblesse d'esprit et de coeur de ces femmes,
jouant ainsi sur le mot par une équivoque qui le trompait
lui-même et où résidait le mensonge de cette
conception bâtarde, de cet ambigu d'aristocratie, de générosité
et d'art, mais aussi sa séduction, dangereuse pour des
êtres comme ma grand'mère à qui le préjugé
plus grossier mais plus innocent d'un noble qui ne regarde qu'aux
quartiers et ne se soucie pas du reste, eût semblé
trop ridicule, mais qui était sans défense dès
que quelque chose se présentait sous les dehors d'une supériorité
spirituelle, au point qu'elle trouvait les princes enviables par-dessus
tous les hommes parce qu'ils purent avoir un La Bruyère,
un Fénelon comme précepteurs.
Devant le grand-hôtel, les trois
Guermantes nous quittèrent ; ils allaient déjeuner
chez la princesse de Luxembourg. Au moment où ma grand'mère
disait au revoir à Mme De Villeparisis et Saint-loup à
ma grand'mère, M. De Charlus, qui jusque-là ne m'avait
pas adressé la parole, fit quelques pas en arrière
et arrivé à côté de moi : "Je
prendrai le thé ce soir après dîner dans l'appartement
de ma tante Villeparisis, me dit-il. J'espère que vous
me ferez le plaisir de venir avec Madame votre grand'mère."
Et il rejoignit la marquise.
Quoique ce fût dimanche, il n'y
avait pas plus de fiacres devant l'hôtel qu'au commencement
de la saison.
La femme du notaire, en particulier,
trouvait que c'était faire bien des frais que de louer
chaque fois une voiture pour ne pas aller chez les Cambremer,
et elle se contentait de rester dans sa chambre.
- Est-ce que madame Blandais est souffrante
? Demandait-on au notaire, on ne l'a pas vue aujourd'hui.
- Elle a un peu mal à la tête,
la chaleur, cet orage. Il lui suffit d'un rien ; mais je crois
que vous la verrez ce soir. Je lui ai conseillé de descendre.
Cela ne peut lui faire que du bien. J'avais pensé qu'en
nous invitant ainsi chez sa tante, que je ne doutais pas qu'il
eût prévenue, M. De Charlus eût voulu réparer
l'impolitesse qu'il m'avait témoignée pendant la
promenade du matin. Mais quand, arrivé dans le salon de
Mme De Villeparisis, je voulus saluer le neveu de celle-ci, j'eus
beau tourner autour de lui qui, d'une voix aiguë, racontait
une histoire assez malveillante pour un de ses parents, je ne
pus pas attraper son regard ; je me décidai à lui
dire bonjour, et assez fort, pour l'avertir de ma présence,
mais je compris qu'il l'avait remarquée, car avant même
qu'aucun mot ne fût sorti de mes lèvres, au moment
où je m'inclinais, je vis ses deux doigts tendus pour que
je les serrasse, sans qu'il eût tourné les yeux ou
interrompu la conversation. Il m'avait évidemment vu, sans
le laisser paraître, et je m'aperçus alors que ses
yeux, qui n'étaient jamais fixés sur l'interlocuteur,
se promenaient perpétuellement dans toutes les directions,
comme ceux de certains animaux effrayés, ou ceux de ces
marchands en plein air qui, tandis qu'ils débitent leur
boniment et exhibent leur marchandise illicite, scrutent, sans
pourtant tourner la tête, les différents points de
l'horizon par où pourrait venir la police. Cependant j'étais
un peu étonné de voir que Mme De Villeparisis, heureuse
de nous voir venir, ne semblait pas s'y être attendue, je
le fus plus encore d'entendre M. De Charlus dire à ma grand'mère
: "Ah ! C'est une très bonne idée que vous
avez eue de venir, c'est charmant, n'est-ce pas, ma tante ?"
Sans doute avait-il remarqué la surprise de celle-ci à
notre entrée et pensait-il, en homme habitué à
donner le ton, le "la", qu'il lui suffirait pour changer
cette surprise en joie d'indiquer qu'il en éprouvait lui-même,
que c'était bien le sentiment que notre venue devait exciter.
En quoi il calculait bien, car Mme De Villeparisis qui comptait
fort son neveu et savait combien il était difficile de
lui plaire, parut soudain avoir trouvé à ma grand'mère
de nouvelles qualités et ne cessa de lui faire fête.
Mais je ne pouvais comprendre que M. De Charlus eût oublié
en quelques heures l'invitation si brève, mais en apparence
si intentionnelle, si préméditée qu'il m'avait
adressée le matin même, et qu'il appelât "bonne
idée" de ma grand'mère, une idée qui
était toute de lui. Avec un scrupule de précision
que je gardai jusqu'à l'âge où je compris
que ce n'est pas en la lui demandant qu'on apprend la vérité
sur l'intention qu'un homme a eue et que le risque d'un malentendu
qui passera probablement inaperçu est moindre que celui
d'une naïve insistance : "Mais, monsieur, lui dis-je,
vous vous rappelez bien, n'est-ce pas, que c'est vous qui m'avez
demandé que nous vinssions ce soir ?" Aucun mouvement,
aucun son ne trahit que M. De Charlus eût entendu ma question.
Ce que voyant, je la répétai comme les diplomates
ou ces jeunes gens brouillés qui mettent une bonne volonté
inlassable et vaine à obtenir des éclaircissements
que l'adversaire est décidé à ne pas donner.
M. De Charlus ne me répondit
pas davantage. Il me sembla voir flotter sur ses lèvres
le sourire de ceux qui de très haut jugent les caractères
et les éducations.
Puisqu'il refusait toute explication,
j'essayai de m'en donner une, et je n'arrivai qu'à hésiter
entre plusieurs dont aucune pouvait n'être la bonne. Peut-être
ne se rappelait-il pas, ou peut-être c'était moi
qui avais mal compris ce qu'il m'avait dit le matin... Plus probablement
par orgueil, ne voulait-il pas paraître avoir cherché
à attirer des gens qu'il dédaignait, et préférait-il
rejeter sur eux l'initiative de leur venue. Mais alors, s'il nous
dédaignait, pourquoi avait-il tenu à ce que nous
vinssions, ou plutôt à ce que ma grand'mère
vînt, car de nous deux ce fut à elle seule qu'il
adressa la parole pendant cette soirée, et pas une seule
fois à moi. Causant avec la plus grande animation avec
elle ainsi qu'avec Mme De Villeparisis, caché en quelque
sorte derrière elles, comme il eût été
au fond d'une loge, il se contentait seulement, détournant
par moments le regard investigateur de ses yeux pénétrants,
de l'attacher sur ma figure, avec le même sérieux,
le même air de préoccupation, que si elle eût
été un manuscrit difficile à déchiffrer.
Sans doute, s'il n'y avait pas eu ces
yeux, le visage de M. De Charlus était semblable à
celui de beaucoup de beaux hommes. Et quand Saint-loup, en me
parlant d'autres Guermantes, me dit plus tard : "Dame, ils
n'ont pas cet air de race, de grand seigneur jusqu'au bout des
ongles, qu'a mon oncle Palamède", en confirmant que
l'air de race et la distinction aristocratiques n'étaient
rien de mystérieux et de nouveau, mais consistaient en
des éléments que j'avais reconnus sans difficulté
et sans éprouver d'impression particulière, je devais
sentir se dissiper une de mes illusions. Mais ce visage, auquel
une légère couche de poudre donnait un peu l'aspect
d'un visage de théâtre, M. De Charlus avait beau
en fermer hermétiquement l'expression, les yeux étaient
comme une lézarde, comme une meurtrière que seule
il n'avait pu boucher et par laquelle, selon le point où
on était placé par rapport à lui, on se sentait
brusquement croisé du reflet de quelque engin intérieur
qui semblait n'avoir rien de rassurant, même pour celui
qui, sans en être absolument maître, le portait en
soi, à l'état d'équilibre instable et toujours
sur le point d'éclater ; et l'expression circonspecte et
incessamment inquiète de ces yeux, avec toute la fatigue
qui, autour d'eux, jusqu'à un cerne descendu très
bas, en résultait pour le visage, si bien composé
et arrangé qu'il fût, faisait penser à quelque
incognito, à quelque déguisement d'un homme puissant
en danger, ou seulement d'un individu dangereux, mais tragique.
J'aurais voulu deviner quel était ce secret que ne portaient
pas en eux les autres hommes et qui m'avait déjà
rendu si énigmatique le regard de M. De Charlus quand je
l'avais vu le matin près du casino. Mais avec ce que je
savais maintenant de sa parenté, je ne pouvais plus croire
ni que ce fût celui d'un voleur, ni, d'après ce que
j'entendais de sa conversation, que ce fût celui d'un fou.
S'il était si froid avec moi, alors qu'il était
tellement aimable avec ma grand'mère, cela ne tenait peut-être
pas à une antipathie personnelle, car d'une manière
générale, autant il était bienveillant pour
les femmes, des défauts de qui il parlait sans se départir,
habituellement, d'une grande indulgence, autant il avait à
l'égard des hommes, et particulièrement des jeunes
gens, une haine d'une violence qui rappelait celle de certains
misogynes pour les femmes. De deux ou trois "gigolos"
qui étaient de la famille ou de l'intimité de Saint-loup
et dont celui-ci cita par hasard le nom, M. De Charlus dit avec
une expression presque féroce qui tranchait sur sa froideur
habituelle : "Ce sont de petites canailles." Je compris
que ce qu'il reprochait surtout aux jeunes gens d'aujourd'hui,
c'était d'être trop efféminés. "Ce
sont de vraies femmes", disait-il avec mépris. Mais
quelle vie n'eût semblé efféminée auprès
de celle qu'il voulait que menât un homme, et qu'il ne trouvait
jamais assez énergique et virile ? (Lui-même dans
ses voyages à pied, après des heures de course,
se jetait brûlant dans des rivières glacées.)
Il n'admettait même pas qu'un homme portât une seule
bague.
Mais ce parti pris de virilité
ne l'empêchait pas d'avoir des qualités de sensibilité
des plus fines. À Mme De Villeparisis qui le priait de
décrire pour ma grand'mère un château où
avait séjourné Mme De Sévigné, ajoutant
qu'elle voyait un peu de littérature dans ce désespoir
d'être séparée de cette ennuyeuse Mme De Grignan
: - rien au contraire, répondit-il, ne me semble plus vrai.
C'était du reste une époque où ces sentiments-là
étaient bien compris. L'habitant du Monomotapa de La Fontaine,
courant chez son ami qui lui est apparu un peu triste pendant
son sommeil, le pigeon trouvant que le plus grand des maux est
l'absence de l'autre pigeon, vous semblent peut-être, ma
tante, aussi exagérés que Mme De Sévigné
ne pouvant pas attendre le moment où elle sera seule avec
sa fille. C'est si beau ce qu'elle dit quand elle la quitte :
"Cette séparation me fait une douleur à l'âme,
que je sens comme un mal du corps. Dans l'absence on est libéral
des heures. On avance dans un temps auquel on aspire." Ma
grand'mère était ravie d'entendre parler de ces
lettres exactement de la façon qu'elle eût fait.
Elle s'étonnait qu'un homme pût les comprendre si
bien. Elle trouvait à M. De Charlus des délicatesses,
une sensibilité féminines. Nous nous dîmes
plus tard, quand nous fûmes seuls et parlâmes tous
les deux de lui, qu'il avait dû subir l'influence profonde
d'une femme, sa mère, ou plus tard sa fille s'il avait
des enfants. Moi je pensai : "Une maîtresse",
en me reportant à l'influence que celle de Saint-loup me
semblait avoir eue sur lui et qui me permettait de me rendre compte
à quel point les femmes avec lesquelles ils vivent affinent
les hommes.
- Une fois près de sa fille,
elle n'avait probablement rien à lui dire, répondit
Mme De Villeparisis.
- Certainement si ; fût-ce de
ce qu'elle appelait "choses si légères qu'il
n'y a que vous et moi qui les remarquions". Et en tous cas,
elle était près d'elle. Et La Bruyère nous
dit que c'est tout : "Etre près des gens qu'on aime,
leur parler, ne leur parler point, tout est égal."
Il a raison ; c'est le seul bonheur, ajouta M. De Charlus d'une
voix mélancolique ; et ce bonheur-là, hélas,
la vie est si mal arrangée qu'on le goûte bien rarement
; Mme De Sévigné a été en somme moins
à plaindre que d'autres. Elle a passé une grande
partie de sa vie auprès de ce qu'elle aimait.
- Tu oublies que ce n'était pas
de l'amour, c'était de sa fille qu'il s'agissait.
- Mais l'important dans la vie n'est
pas ce qu'on aime, reprit-il d'un ton compétent, péremptoire
et presque tranchant, c'est d'aimer. Ce que ressentait Mme De
Sévigné pour sa fille peut prétendre beaucoup
plus justement ressembler à la passion que Racine a dépeinte
dans Andromaque ou dans Phèdre , que les banales relations
que le jeune Sévigné avait avec ses maîtresses.
De même, l'amour de tel mystique pour son dieu. Les démarcations
trop étroites que nous traçons autour de l'amour
viennent seulement de notre grande ignorance de la vie.
- Tu aimes beaucoup Andromaque et Phèdre
? Demanda Saint-loup à son oncle, sur un ton légèrement
dédaigneux.
- Il y a plus de vérité
dans une tragédie de Racine que dans tous les drames de
monsieur Victor Hugo, répondit M. De Charlus.
- C'est tout de même effrayant,
le monde, me dit Saint-loup à l'oreille. Préférer
Racine à Victor, c'est quand même quelque chose d'énorme
! Il était sincèrement attristé des paroles
de son oncle, mais le plaisir de dire "quand même"
et surtout "énorme" le consolait.
Dans ces réflexions sur la tristesse
qu'il y a à vivre loin de ce qu'on aime (qui devaient amener
ma grand'mère à me dire que le neveu de Mme De Villeparisis
comprenait autrement bien certaines oeuvres que sa tante, et surtout
avait quelque chose qui le mettait bien au-dessus de la plupart
des gens de club), M. De Charlus ne laissait pas seulement paraître
une finesse de sentiment que montrent en effet rarement les hommes
; sa voix elle-même, pareille à certaines voix de
contralto en qui on n'a pas assez cultivé le médium
et dont le chant semble le duo alterné d'un jeune homme
et d'une femme, se posait, au moment où il exprimait ces
pensées si délicates, sur des notes hautes, prenait
une douceur imprévue et semblait contenir des choeurs de
fiancées, de soeurs, qui répandaient leur tendresse.
Mais la nichée de jeunes filles que M. De Charlus, avec
son horreur de tout efféminement, aurait été
si navré d'avoir l'air d'abriter ainsi dans sa voix, ne
s'y bornait pas à l'interprétation, à la
modulation des morceaux de sentiment. Souvent, tandis que causait
M. De Charlus, on entendait leur rire aigu et frais de pensionnaires
ou de coquettes ajuster leur prochain avec des malices de bonnes
langues et de fines mouches.
Il raconta qu'une demeure qui avait
appartenu à sa famille, où Marie-antoinette avait
couché, dont le parc était de Lenôtre, appartenait
maintenant aux riches financiers Israël, qui l'avaient achetée.
"Israêl, du moins c'est le nom que portent ces gens,
qui me semble un terme générique, ethnique, plutôt
qu'un nom propre. On ne sait pas, peut-être que ce genre
de personnes ne portent pas de noms et sont seulement désignées
par la collectivité à laquelle elles appartiennent.
Cela ne fait rien ! Avoir été la demeure des Guermantes
et appartenir aux Israël !!!
S'écria-t-il. Cela fait penser
à cette chambre du château de Blois où le
gardien qui le faisait visiter me dit : "C'est ici que Marie
Stuart faisait sa prière, et c'est là maintenant
où ce que je mets mes balais." Naturellement je ne
veux rien savoir de cette demeure qui s'est déshonorée,
pas plus que de ma cousine Clara De Chimay qui a quitté
son mari. Mais je conserve la photographie de la première
encore intacte, comme celle de la princesse quand ses grands yeux
n'avaient de regards que pour mon cousin. La photographie acquiert
un peu de la dignité qui lui manque, quand elle cesse d'être
une reproduction du réel et nous montre des choses qui
n'existent plus. Je pourrai vous en donner une, puisque ce genre
d'architecture vous intéresse", dit-il à ma
grand'mère. À ce moment, apercevant que le mouchoir
brodé qu'il avait dans sa poche laissait dépasser
des lisérés de couleur, il le rentra vivement avec
la mine effarouchée d'une femme pudibonde mais point innocente
dissimulant des appas que, par un excès de scrupule, elle
juge indécents.
- Imaginez-vous, reprit-il, que ces
gens ont commencé par détruire le parc de Lenôtre,
ce qui est aussi coupable que de lacérer un tableau de
Poussin. Pour cela, ces Israël devraient être en prison.
Il est vrai, ajouta-t-il en souriant après un moment de
silence, qu'il y a sans doute tant d'autres choses pour lesquelles
ils devraient y être ! En tous cas, vous vous imaginez l'effet
que produit devant ces architectures un jardin anglais.
- Mais la maison est du même style
que le petit Trianon, dit Mme De Villeparisis, et Marie-antoinette
y a bien fait faire un jardin anglais.
- Qui dépare tout de même
la façade de Gabriel, répondit M. De Charlus. Évidemment
ce serait maintenant une sauvagerie que de détruire le
hameau. Mais quel que soit l'esprit du jour, je doute tout de
même qu'à cet égard une fantaisie de Mme Israël
ait le même prestige que le souvenir de la reine.
Cependant ma grand'mère m'avait
fait signe de monter me coucher, malgré l'insistance de
Saint-loup qui, à ma grande honte, avait fait allusion
devant M. De Charlus à la tristesse que j'éprouvais
souvent le soir avant de m'endormir et que son oncle devait trouver
quelque chose de bien peu viril. Je tardai encore quelques instants,
puis m'en allai, et fus bien étonné quand un peu
après, ayant entendu frapper à la porte de ma chambre,
et ayant demandé qui était là, j'entendis
la voix de M. De Charlus qui disait d'un ton sec : - c'est Charlus.
Puis-je entrer, monsieur ? Monsieur, reprit-il du même ton
une fois qu'il eut refermé la porte, mon neveu racontait
tout à l'heure que vous étiez un peu ennuyé
avant de vous endormir, et d'autre part que vous admiriez les
livres de Bergotte. Comme j'en ai dans ma malle un que vous ne
connaissez probablement pas, je vous l'apporte pour vous aider
à passer ces moments où vous ne vous sentez pas
heureux.
Je remerciai M. De Charlus avec émotion
et lui dis que j'avais au contraire eu peur que ce que Saint-loup
lui avait dit de mon malaise à l'approche de la nuit, m'eût
fait paraître à ses yeux plus stupide encore que
je n'étais.
- Mais non, répondit-il avec
un accent plus doux. Vous n'avez peut-être pas de mérite
personnel, je n'en sais rien, si peu d'êtres en ont ! Mais,
pour un temps du moins, vous avez la jeunesse, et c'est toujours
une séduction. D'ailleurs, monsieur, la plus grande des
sottises, c'est de trouver ridicules ou blâmables les sentiments
qu'on n'éprouve pas. J'aime la nuit et vous me dites que
vous la redoutez ; j'aime sentir les roses et j'ai un ami à
qui leur odeur donne la fièvre. Croyez-vous que je pense
pour cela qu'il vaut moins que moi ? Je m'efforce de tout comprendre
et je me garde de rien condamner. En somme, ne vous plaignez pas
trop, je ne dirai pas que ces tristesses ne sont pas pénibles,
je sais ce qu'on peut souffrir pour des choses que les autres
ne comprendraient pas. Mais du moins vous avez bien placé
votre affection dans votre grand'mère. Vous la voyez beaucoup.
Et puis c'est une tendresse permise, je veux dire une tendresse
payée de retour. Il y en a tant dont on ne peut pas dire
cela ! Il marchait de long en large dans la chambre, regardant
un objet, en soulevant un autre. J'avais l'impression qu'il avait
quelque chose à m'annoncer et ne trouvait pas en quels
termes le faire.
- J'ai un autre volume de Bergotte ici,
je vais vous le chercher, ajouta-t-il, et il sonna. Un groom vint
au bout d'un moment. "Allez me chercher votre maître
d'hôtel. Il n'y a que lui ici qui soit capable de faire
une commission intelligemment, dit M. De Charlus avec hauteur.
- Monsieur Aimé, Monsieur ? Demanda le groom. - Je ne sais
pas son nom, mais si, je me rappelle que je l'ai entendu appeler
Aimé. Allez vite, je suis pressé.
- Il va être tout de suite ici,
monsieur, je l'ai justement vu en bas", répondit le
groom qui voulait avoir l'air au courant. Un certain temps se
passa. Le groom revint. "Monsieur, monsieur Aimé est
couché. Mais je peux faire la commission. - Non, vous n'avez
qu'à le faire lever. - Monsieur, je ne peux pas, il ne
couche pas là. - Alors, laissez-nous tranquilles. - Mais,
monsieur, dis-je, le groom parti, vous êtes trop bon, un
seul volume de Bergotte me suffira. - C'est ce qui me semble,
après tout." M. De Charlus marchait. Quelques minutes
se passèrent ainsi, puis, après quelques instants
d'hésitation et se reprenant à plusieurs fois, il
pivota sur lui-même et de sa voix redevenue cinglante, il
me jeta : "Bonsoir, monsieur" et partit.
Après tous les sentiments élevés
que je lui avais entendu exprimer ce soir-là, le lendemain
qui était le jour de son départ, sur la plage, dans
la matinée, au moment où j'allais prendre mon bain,
comme M. De Charlus s'était approché de moi pour
m'avertir que ma grand'mère m'attendait aussitôt
que je serais sorti de l'eau, je fus bien étonné
de l'entendre me dire, en me pinçant le cou, avec une familiarité
et un rire vulgaires : - mais on s'en fiche bien de sa vieille
grand'mère, hein ? Petite fripouille !
- Comment, monsieur, je l'adore !...
- Monsieur, me dit-il en s'éloignant
d'un pas, et avec un air glacial, vous êtes encore jeune,
vous devriez en profiter pour apprendre deux choses : la première,
c'est de vous abstenir d'exprimer des sentiments trop naturels
pour n'être pas sous-entendus ; la seconde, c'est de ne
pas partir en guerre pour répondre aux choses qu'on vous
dit avant d'avoir pénétré leur signification.
Si vous aviez pris cette précaution, il y a un instant,
vous vous seriez évité d'avoir l'air de parler à
tort et à travers comme un sourd et d'ajouter par là
un second ridicule à celui d'avoir des ancres brodées
sur votre costume de bain. Je vous ai prêté un livre
de Bergotte dont j'ai besoin. Faites-le moi rapporter dans une
heure par ce maître d'hôtel au prénom risible
et mal porté, qui, je suppose, n'est pas couché
à cette heure-ci. Vous me faites apercevoir que je vous
ai parlé trop tôt hier soir des séductions
de la jeunesse, je vous aurais rendu meilleur service en vous
signalant son étourderie, ses inconséquences et
son incompréhension. J'espère, monsieur, que cette
petite douche ne vous sera pas moins salutaire que votre bain.
Mais ne restez pas ainsi immobile, car vous pourriez prendre froid.
Bonsoir, monsieur. Sans doute eut-il regret de ces paroles, car
quelque temps après je reçus - dans une reliure
de maroquin sur le plat de laquelle avait été encastrée
une plaque de cuir incisé qui représentait en demi-relief
une branche de myosotis - le livre qu'il m'avait prêté
et que je lui avais fait remettre, non par Aimé qui se
trouvait "De sortie", mais par le liftier.
Une fois M. De Charlus parti, nous pûmes
enfin, Robert et moi, aller dîner chez Bloch. Or je compris
pendant cette petite fête que les histoires trop facilement
trouvées drôles par notre camarade étaient
des histoires de M. Bloch père et que l'homme "tout
à fait curieux" était toujours un de ses amis
qu'il jugeait de cette façon. Il y a un certain nombre
de gens qu'on admire dans son enfance, un père plus spirituel
que le reste de la famille, un professeur qui bénéficie
à nos yeux de la métaphysique qu'il nous révèle,
un camarade plus avancé que nous (ce que Bloch avait été
pour moi) qui méprise le Musset de l'espoir en Dieu quand
nous l'aimons encore, et, quand nous en serons venus au père
Leconte ou à Claudel, ne s'extasiera plus que sur à
Saint-blaise, à la Zuecca, vous étiez, vous étiez
bien aise... En y ajoutant : Padoue est un fort bel endroit où
de très grands docteurs en droit...
Mais j'aime mieux la polenta...
...Passe dans son domino noir la toppatelle.
Et de toutes les "Nuits" ne retient que : au Havre,
devant l'Atlantique, à Venise, à l'affreux Lido,
où vient sur l'herbe d'un tombeau mourir la pâle
Adriatique. Or, de quelqu'un qu'on admire de confiance, on recueille,
on cite avec admiration, des choses très inférieures
à celles que, livré à son propre génie,
on refuserait avec sévérité, de même
qu'un écrivain utilise dans un roman, sous prétexte
qu'ils sont vrais, des "Mots", des personnages qui,
dans l'ensemble vivant, font au contraire poids mort, partie médiocre.
Les portraits de Saint-simon, écrits par lui sans qu'il
s'admire sans doute, sont admirables, les traits qu'il cite comme
charmants, de gens d'esprit qu'il a connus, sont restés
médiocres ou devenus incompréhensibles. Il eût
dédaigné d'inventer ce qu'il rapporte comme si fin
ou si coloré de Mme Cornuel ou de Louis Xiv, fait qui du
reste est à noter chez bien d'autres et comporte diverses
interprétations dont il suffit en ce moment de retenir
celle-ci : c'est que dans l'état d'esprit où l'on
"Observe", on est très au-dessous du niveau où
l'on se trouve quand on crée.
Il y avait donc, enclavé en mon
camarade Bloch, un père Bloch qui retardait de quarante
ans sur son fils, débitait des anecdotes saugrenues et
en riait autant, au fond de mon ami, que faisait le père
Bloch extérieur et véritable, puisque au rire que
ce dernier lâchait non sans répéter deux ou
trois fois le dernier mot pour que son public goûtât
bien l'histoire, s'ajoutait le rire bruyant par lequel le fils
ne manquait pas à table de saluer les histoires de son
père. C'est ainsi qu'après avoir dit les choses
les plus intelligentes, Bloch jeune, manifestant l'apport qu'il
avait reçu de sa famille, nous racontait pour la trentième
fois quelques-uns des mots que le père Bloch sortait seulement
(en même temps que sa redingote) les jours solennels où
Bloch jeune amenait quelqu'un qu'il valait la peine d'éblouir
: un de ses professeurs, un "Copain" qui avait tous
les prix, ou, ce soir-là, Saint-loup et moi. Par exemple
: "Un critique militaire très fort, qui avait savamment
déduit avec preuves à l'appui pour quelles raisons
infaillibles, dans la guerre russo-japonaise, les japonais seraient
battus et les russes vainqueurs", ou bien : "C'est un
homme éminent qui passe pour un grand financier dans les
milieux politiques et pour un grand politique dans les milieux
financiers." Ces histoires étaient interchangeables
avec une du baron de Rothschild et une de sir Rufus Israël,
personnages mis en scène d'une manière équivoque
qui pouvait donner à entendre que M. Bloch les avait personnellement
connus.
J'y fus moi-même pris et, à
la manière dont M. Nloch père parla de Bergotte,
je crus aussi que c'était un de ses vieux amis. Or, tous
les gens célèbres, M. Bloch ne les connaissait que
"sans les connaître", pour les avoir vus de loin
au théâtre, sur les boulevards. Il s'imaginait du
reste que sa propre figure, son nom, sa personnalité ne
leur étaient pas inconnus et qu'en l'apercevant, ils étaient
souvent obligés de retenir une furtive envie de le saluer.
Les gens du monde, parce qu'ils connaissent les gens de talent,
d'original, qu'ils les reçoivent à dîner,
ne les comprennent pas mieux pour cela. Mais quand on a un peu
vécu dans le monde, la sottise de ses habitants vous fait
trop souhaiter de vivre, trop supposer d'intelligence, dans les
milieux obscurs où l'on ne connaît que "sans
connaître". J'allais m'en rendre compte en parlant
de Bergotte.
M. Bloch n'était pas le seul
qui eût des succès chez lui. Mon camarade en avait
davantage encore auprès de ses soeurs qu'il ne cessait
d'interpeller sur un ton bougon, en enfonçant sa tête
dans son assiette ; il les faisait ainsi rire aux larmes. Elles
avaient d'ailleurs adopté la langue de leur frère
qu'elles parlaient couramment, comme si elle eût été
obligatoire et la seule dont pussent user des personnes intelligentes.
Quand nous arrivâmes, l'aînée dit à
une de ses cadettes : "Va prévenir notre père
prudent et notre mère vénérable. - Chiennes,
leur dit Bloch, je vous présente le cavalier Saint-loup,
aux javelots rapides, qui est venu pour quelques jours de Doncières
aux demeures de pierre polie, féconde en chevaux."
Comme il était aussi vulgaire que lettré, le discours
se terminait d'habitude par quelque plaisanterie moins homérique
: "Voyons, fermez un peu plus vos peplos aux belles agrafes,
qu'est-ce que c'est que ce chichi-là ? Après tout,
c'est pas mon père !" Et les demoiselles Bloch s'écroulaient
dans une tempête de rires. Je dis à leur frère
combien de joies il m'avait données en me recommandant
la lecture de Bergotte dont j'avais adoré les livres.
M. Bloch père qui ne connaissait
Bergotte que de loin, et la vie de Bergotte que par les racontars
du parterre, avait une manière tout aussi indirecte de
prendre connaissance de ses oeuvres, à l'aide de jugements
d'apparence littéraire. Il vivait dans le monde des à
peu près, où l'on salue dans le vide, où
l'on juge dans le faux.
L'inexactitude, l'incompétence,
n'y diminuent pas l'assurance, au contraire. C'est le miracle
bienfaisant de l'amour-propre que, peu de gens pouvant avoir les
relations brillantes et les connaissances profondes, ceux auxquels
elles font défaut se croient encore les mieux partagés
parce que l'optique des gradins sociaux fait que tout rang semble
le meilleur à celui qui l'occupe et qui voit moins favorisés
que lui, mal lotis, à plaindre, les plus grands qu'il nomme
et calomnie sans les connaître, juge et dédaigne
sans les comprendre. Même dans les cas où la multiplication
des faibles avantages personnels par l'amour-propre ne suffirait
pas à assurer à chacun la dose de bonheur, supérieure
à celle accordée aux autres, qui lui est nécessaire,
l'envie est là pour combler la différence. Il est
vrai que si l'envie s'exprime en phrases dédaigneuses,
il faut traduire : "Je ne veux pas le connaître"
par "je ne peux pas le connaître". C'est le sens
intellectuel. Mais le sens passionné est bien : "Je
ne veux pas le connaître." On sait que cela n'est pas
vrai, mais on ne le dit pas cependant par simple artifice, on
le dit parce qu'on éprouve ainsi, et cela suffit pour supprimer
la distance, c'est-à-dire pour le bonheur. L'égocentrisme
permettant de la sorte à chaque humain de voir l'univers
étagé au-dessous de lui qui est roi, M. Bloch se
donnait le luxe d'en être un impitoyable quand le matin
en prenant son chocolat, voyant la signature de Bergotte au bas
d'un article dans le journal à peine entr'ouvert, il lui
accordait dédaigneusement une audience écourtée,
prononçait sa sentence, et s'octroyait le confortable plaisir
de répéter entre chaque gorgée du breuvage
bouillant : "Ce Bergotte est devenu illisible. Ce que cet
animal-là peut être embêtant. C'est à
se désabonner. Comme c'est emberlificoté ! Quelle
tartine !" Et il reprenait une beurrée.
Cette importance illusoire de M. Bloch
père était d'ailleurs étendue un peu au delà
du cercle de sa propre perception. D'abord ses enfants le considéraient
comme un homme supérieur. Les enfants ont toujours une
tendance soit à déprécier, soit à
exalter leurs parents, et pour un bon fils, son père est
toujours le meilleur des pères, en dehors même de
toutes raisons objectives de l'admirer. Or celles-ci ne manquaient
pas absolument pour M. Bloch, lequel était instruit, fin,
affectueux pour les siens. Dans la famille la plus proche, on
se plaisait d'autant plus avec lui que si, dans la "société",
on juge les gens, d'après un étalon d'ailleurs absurde
et selon des règles fausses mais fixes, par comparaison
avec la totalité des autres gens élégants,
en revanche dans le morcellement de la vie bourgeoise, les dîners,
les soirées de famille tournent autour de personnes qu'on
déclare agréables, amusantes, et qui dans le monde
ne tiendraient pas l'affiche deux soirs. Enfin, dans ce milieu
où les grandeurs factices de l'aristocratie n'existent
pas, on les remplace par des distinctions plus folles encore.
C'est ainsi que pour sa famille et jusqu'à un degré
de parenté fort éloigné, une prétendue
ressemblance dans la façon de porter la moustache et dans
le haut du nez faisait qu'on appelait M. Bloch un "faux duc
d'Aumale". (Dans le monde des "chasseurs" de cercle,
l'un qui porte sa casquette de travers et sa vareuse très
serrée de manière à se donner l'air, croit-il,
d'un officier étranger, n'est-il pas une manière
de personnage pour ses camarades ?) La ressemblance était
des plus vagues, mais on eût dit que ce fût un titre.
On répétait : "Bloch ? Lequel ? Le duc d'Aumale
?" Comme on dit : "La princesse Murat ? Laquelle ? La
reine (de Naples) ?" Un certain nombre d'autres infimes indices
achevaient de lui donner aux yeux du cousinage une prétendue
distinction. N'allant pas jusqu'à avoir une voiture, M.
Bloch louait à certains jours une victoria découverte
à deux chevaux de la compagnie et traversait le bois de
Boulogne, mollement étendu de travers, deux doigts sur
la tempe, deux autres sous le menton, et si les gens qui ne le
connaissaient pas le trouvaient à cause de cela "faiseur
d'embarras", on était persuadé dans la famille
que pour le chic, l'oncle Salomon aurait pu en remontrer à
Gramont-caderousse. Il était de ces personnes qui, quand
elles meurent et à cause d'une table commune avec le rédacteur
en chef de cette feuille dans un restaurant des boulevards, sont
qualifiés de "physionomie bien connue des parisiens",
par la chronique mondaine du radical . M. Bloch nous dit, à
Saint-loup et à moi, que Bergotte savait si bien pourquoi
lui, M. Bloch, ne le saluait pas, que dès qu'il l'apercevait
au théâtre ou au cercle, il fuyait son regard. Saint-loup
rougit, car il réfléchit que ce cercle ne pouvait
pas être le jockey dont son père avait été
président. D'autre part ce devait être un cercle
relativement fermé, car M. Bloch avait dit que Bergotte
n'y serait plus reçu aujourd'hui. Aussi est-ce en tremblant
de "sous-estimer l'adversaire" que Saint-loup demanda
si ce cercle était le cercle de la rue Royale, lequel était
jugé "déclassant" par la famille de Saint-loup
et où il savait qu'étaient reçus certains
israélites. "Non, répondit M. Bloch d'un air
négligent, fier et honteux, c'est un petit cercle, mais
beaucoup plus agréable, le cercle des ganaches. On y juge
sévèrement la galerie. - Est-ce que sir Rufus Israël
n'en est pas président ?" Demanda Bloch fils à
son père, pour lui fournir l'occasion d'un mensonge honorable
et sans se douter que ce financier n'avait pas le même prestige
aux yeux de Saint-loup qu'aux siens. En réalité,
il y avait au cercle des ganaches non point sir Rufus Israël,
mais un de ses employés. Mais comme il était fort
bien avec son patron, il avait à sa disposition des cartes
du grand financier, et en donnait une à M. Bloch, quand
celui-ci partait en voyage sur une ligne dont sir Rufus était
administrateur, ce qui faisait dire au père Bloch : "Je
vais passer au cercle demander une recommandation de sir Rufus."
Et la carte lui permettait d'éblouir les chefs de train.
Les demoiselles Bloch furent plus intéressées par
Bergotte et revenant à lui au lieu de poursuivre sur les
"ganaches", la cadette demanda à son frère
du ton le plus sérieux du monde, car elle croyait qu'il
n'existait pas au monde pour désigner les gens de talent
d'autres expressions que celles qu'il employait : "Est-ce
un coco vraiment étonnant, ce Bergotte ? Est-il de la catégorie
des grands bonshommes, des cocos comme Villiers ou Catulle ? -
Je l'ai rencontré à plusieurs générales,
dit M. Nissim Bernard. Il est gauche, c'est une espèce
de Schlemihl." Cette allusion au conte de Chamisso n'avait
rien de bien grave, mais l'épithète de Schlemihl
faisait partie de ce dialecte mi-allemand, mi-juif dont l'emploi
ravissait M. Bloch dans l'intimité, mais qu'il trouvait
vulgaire et déplacé devant des étrangers.
Aussi jeta-t-il un regard sévère sur son oncle.
"Il a du talent, dit Bloch. - Ah ! Fit gravement sa soeur
comme pour dire que dans ces conditions j'étais excusable.
- Tous les écrivains ont du talent, dit avec mépris
M. Bloch père. - Il paraît même, dit son fils
en levant sa fourchette et en plissant ses yeux d'un air diaboliquement
ironique qu'il va se présenter à l'académie.
- Allons donc ! Il n'a pas un bagage suffisant, répondit
M. Bloch le père qui ne semblait pas avoir pour l'académie
le mépris de son fils et de ses filles. Il n'a pas le calibre
nécessaire. - D'ailleurs l'académie est un salon
et Bergotte ne jouit d'aucune surface", déclara l'oncle
à héritage de Mme Bloch, personnage inoffensif et
doux dont le nom de Bernard eût peut-être à
lui seul éveillé les dons de diagnostic de mon grand'père,
mais eût paru insuffisamment en harmonie avec un visage
qui semblait rapporté du palais de Darius et reconstitué
par Mme Dieulafoy, si, choisi par quelque amateur désireux
de donner un couronnement oriental à cette figure de suse,
le prénom de Nissim n'avait fait planer au-dessus d'elle
les ailes de quelque taureau androcéphale de Khorsabad.
Mais M. Bloch ne cessait d'insulter son oncle, soit qu'il fût
excité par la bonhomie sans défense de son souffre-douleur,
soit que, la villa étant payée par M. Nissim Bernard,
le bénéficiaire voulût montrer qu'il gardait
son indépendance et surtout qu'il ne cherchait pas par
des cajoleries à s'assurer l'héritage à venir
du richard : "Naturellement, quand il y a quelque bêtise
prudhommesque à dire, on peut être sûr que
vous ne la ratez pas. Vous seriez le premier à lui lécher
les pieds s'il était là", cria M. Bloch, tandis
que M Nissim Bernard attristé inclinait vers son assiette
la barbe annelée du roi Sargon. Mon camarade, depuis qu'il
portait la sienne qu'il avait aussi crépue et bleutée,
ressemblait beaucoup à son grand-oncle.
- Comment, vous êtes le fils du
marquis de Marsantes ? Mais je l'ai très bien connu, dit
à Saint-loup M. Nissim Bernard. Je crus qu'il voulait dire
"connu" au sens où le père de Bloch disait
qu'il connaissait Bergotte c'est-à-dire de vue. Mais il
ajouta : "Votre père était un de mes bons amis."
Cependant Bloch était devenu excessivement rouge, son père
avait l'air profondément contrarié, les demoiselles
Bloch riaient en s'étouffant. C'est que chez M. Nissim
Bernard le goût de l'ostentation, contenu chez M. Bloch
le père et chez ses enfants, avait engendré l'habitude
du mensonge perpétuel. Par exemple, en voyage, à
l'hôtel, M. Nissim Bernard, comme aurait pu faire M. Bloch
le père, se faisait apporter tous ses journaux par son
valet de chambre dans la salle à manger, au milieu du déjeuner,
quand tout le monde était réuni, pour qu'on vît
bien qu'il voyageait avec un valet de chambre. Mais aux gens avec
qui il se liait dans l'hôtel, l'oncle disait, ce que le
neveu n'eût jamais fait, qu'il était sénateur.
Il avait beau être certain qu'on apprendrait un jour que
le titre était usurpé, il ne pouvait au moment même
résister au besoin de se le donner. M. Bloch souffrait
beaucoup des mensonges de son oncle et de tous les ennuis qu'ils
lui causaient. "Ne faites pas attention, il est extrêmement
blagueur, dit-il à mi-voix à Saint-loup qui n'en
fut que plus intéressé, étant très
curieux de la psychologie des menteurs. - Plus menteur encore
que l'Ithakésien Odysseus qu'Athéné appelait
pourtant le plus menteur des hommes, compléta notre camarade
Bloch. - Ah ! Par exemple ! S'écria M. Nissim Bernard,
si je m'attendais à dîner avec le fils de mon ami
! Mais j'ai à Paris chez moi, une photographie de votre
père et combien de lettres de lui. Il m'appelait toujours
"mon oncle", on n'a jamais su pourquoi. C'était
un homme charmant, étincelant. Je me rappelle un dîner
chez moi, à Nice, où il y avait Sardou, Labiche,
Augier...
- Molière, Racine, Corneille,
continua ironiquement M. Bloch le père, dont le fils acheva
l'énumération en ajoutant : Plaute, Ménandre,
Kalidasa." M. Nissim Bernard, blessé arrêta
brusquement son récit et, se privant ascétiquement
d'un grand plaisir, resta muet jusqu'à la fin du dîner.
- Saint-loup au casque d'airain, dit
Bloch, reprenez un peu de ce canard aux cuisses lourdes de graisse
sur lesquelles l'illustre sacrificateur des volailles a répandu
de nombreuses libations de vin rouge.
D'habitude, après avoir sorti
de derrière les fagots pour un camarade de marque les histoires
sur sir Rufus Israël et autres, M. Bloch sentant qu'il avait
touché son fils jusqu'à l'attendrissement, se retirait
pour ne pas se "galvauder" aux yeux du "potache".
Cependant, s'il y avait une raison tout à fait capitale,
comme quand son fils par exemple fut reçu à l'agrégation,
M. Bloch ajoutait à la série habituelle des anecdotes
cette réflexion ironique qu'il réservait plutôt
pour ses amis personnels et que Bloch jeune fut extrêmement
fier de voir débiter pour ses amis à lui : "Le
gouvernement a été impardonnable. Il n'a pas consulté
M. Coquelin ! M. Coquelin a fait savoir qu'il était mécontent."
(M. Bloch se piquait d'être réactionnaire et méprisant
pour les gens de théâtre.) Mais les demoiselles Bloch
et leur frère rougirent jusqu'aux oreilles tant ils furent
impressionnés quand Bloch père, pour se montrer
royal jusqu'au bout envers les deux "labadens" de son
fils, donna l'ordre d'apporter du champagne et annonça
négligemment que pour nous "régaler",
il avait fait prendre trois fauteuils pour la représentation
qu'une troupe d'opéra comique donnait le soir même
au casino. Il regrettait de n'avoir pu avoir de loge. Elles étaient
toutes prises. D'ailleurs il les avait souvent expérimentées,
on était mieux à l'orchestre. Seulement, si le défaut
de son fils, c'est-à-dire ce que son fils croyait invisible
aux autres, était la grossièreté, celui du
père était l'avarice. Aussi, c'est dans une carafe
qu'il fit servir sous le nom de champagne un petit vin mousseux
et sous celui de fauteuils d'orchestre il avait fait prendre des
parterres qui coûtaient moitié moins, miraculeusement
persuadé par l'intervention divine de son défaut
que ni à table, ni au théâtre (où toutes
les loges étaient vides) on ne s'apercevrait de la différence.
Quand M Bloch nous eut laissé tremper nos lèvres
dans des coupes plates que son fils décorait du nom de
"cratères aux flancs profondément creusés",
il nous fit admirer un tableau qu'il aimait tant qu'il l'apportait
avec lui à Balbec. Il nous dit que c'était un Rubens.
Saint-Loup lui demanda naïvement s'il était signé.
M Bloch répondit en rougissant qu'il avait fait couper
la signature à cause du cadre, ce qui n'avait pas d'importance,
puisqu'il ne voulait pas le vendre. Puis il nous congédia
rapidement pour se plonger dans le journal officiel dont les numéros
encombraient la maison et dont la lecture lui était rendue
nécessaire, nous dit-il, "par sa situation parlementaire",
sur la nature exacte de laquelle il ne nous fournit pas de lumières.
"Je prends un foulard, nous dit Bloch, car Zéphyros
et Boréas se disputent à qui mieux mieux la mer
poissonneuse, et pour peu que nous nous attardions après
le spectacle, nous ne rentrerons qu'aux premières lueurs
d'Eôs aux doigts de pourpre. À propos, demanda-t-il
à Saint-Loup, quand nous fûmes dehors (et je tremblai
car je compris bien vite que c'était de M De Charlus que
Bloch parlait sur ce ton ironique), quel était cet excellent
fantoche en costume sombre que je vous ai vu promener avant-hier
matin sur la plage ? - C'est mon oncle", répondit
Saint-Loup piqué. Malheureusement, une "gaffe"
était bien loin de paraître à Bloch chose
à éviter. Il se tordit de rire : "Tous mes
compliments, j'aurais dû le deviner, il a un excellent chic,
et une impayable bobine de gaga de la plus haute lignée.
- Vous vous trompez du tout au tout, il est très intelligent,
riposta Saint-Loup furieux. - Je le regrette, car alors il est
moins complet. J'aimerais du reste beaucoup le connaître
car je suis sûr que j'écrirais des machines adéquates
sur des bonshommes comme ça. Celui-là, à
voir passer, est crevant. Mais je négligerais le côté
caricatural, au fond assez méprisable pour un artiste épris
de la beauté plastique des phrases, de la binette qui,
excusez-moi, m'a fait gondoler un bon moment, et je mettrais en
relief le côté aristocratique de votre oncle qui
en somme fait un effet boeuf et, la première rigolade passée,
frappe par un très grand style. Mais, dit-il, en s'adressant
cette fois à moi, il y a une chose, dans un tout autre
ordre d'idées, sur laquelle je veux t'interroger et, chaque
fois que nous sommes ensemble, quelque dieu, bienheureux habitant
de l'Olympe, me fait oublier totalement de te demander ce renseignement
qui eût pu m'être déjà et me sera sûrement
fort utile. Quelle est donc cette belle personne avec laquelle
je t'ai rencontré au jardin d'acclimatation et qui était
accompagnée d'un monsieur que je crois connaître
de vue et d'une jeune fille à la longue chevelure ?"
J'avais bien vu que Mme Swann ne se rappelait pas le nom de Bloch,
puisqu'elle m'en avait dit un autre et avait qualifié mon
camarade d'attaché à un ministère où
je n'avais jamais pensé depuis à m'informer s'il
était entré. Mais comment Bloch qui, à ce
qu'elle m'avait dit alors, s'était fait présenter
à elle pouvait-il ignorer son nom ? J'étais si étonné
que je restai un moment sans répondre. "En tous cas,
tous mes compliments, me dit-il, tu n'as pas dû t'embêter
avec elle. Je l'avais rencontrée quelques jours auparavant
dans le train de ceinture. Elle voulut bien dénouer la
sienne en faveur de ton serviteur, je n'ai jamais passé
de si bons moments et nous allions prendre toutes dispositions
pour nous revoir quand une personne qu'elle connaissait eut le
mauvais goût de monter à l'avant-dernière
station." Le silence que je gardai ne parut pas plaire à
Bloch. "J'espérais, me dit-il, connaître grâce
à toi son adresse et aller goûter chez elle, plusieurs
fois par semaine, les plaisirs d'Éros, chers aux dieux,
mais je n'insiste pas puisque tu poses pour la discrétion
à l'égard d'une professionnelle qui s'est donnée
à moi trois fois de suite et de la manière la plus
raffinée, entre Paris et le Point-Du-Jour. Je la retrouverai
bien un soir ou l'autre." J'allai voir Bloch à la
suite de ce dîner, il me rendit ma visite, mais j'étais
sorti et il fut aperçu, me demandant, par Françoise,
laquelle par hasard, bien qu'il fût venu à Combray,
ne l'avait jamais vu jusque-là. De sorte qu'elle savait
seulement qu'un "des monsieur" que je connaissais était
passé pour me voir, elle ignorait "à quel effet",
vêtu d'une manière quelconque et qui ne lui avait
pas fait grande impression. Or, j'avais beau savoir que certaines
idées sociales de Françoise me resteraient toujours
impénétrables, qui reposaient peut-être en
partie sur des confusions entre des mots, des noms qu'elle avait
pris une fois, et à jamais, les uns pour les autres, je
ne pus m'empêcher, moi qui avais depuis longtemps renoncé
à me poser des questions dans ces cas-là, de chercher,
vainement d'ailleurs, ce que le nom de Bloch pouvait représenter
d'immense pour Françoise. Car à peine lui eus-je
dit que ce jeune homme qu'elle avait aperçu était
M Bloch, elle recula de quelques pas, tant furent grandes sa stupeur
et sa déception. "Comment, c'est cela, M Bloch !"
S'écria-t-elle d'un air atterré, comme si un personnage
aussi prestigieux eût dû posséder une apparence
qui "fît connaître" immédiatement
qu'on se trouvait en présence d'un grand de la terre, et,
à la façon de quelqu'un qui trouve qu'un personnage
historique n'est pas à la hauteur de sa réputation,
elle répétait, d'un ton impressionné et où
on sentait pour l'avenir les germes d'un scepticisme universel
: "Comment, c'est ça M Bloch ! Ah ! Vraiment on ne
dirait pas à le voir." Elle avait l'air de m'en garder
rancune, comme si je lui eusse jamais "surfait" Bloch.
Et pourtant elle eut la bonté d'ajouter : "Hé
bien, tout M Bloch qu'il est, monsieur peut dire qu'il est aussi
bien que lui." Elle eut bientôt, à l'égard
de Saint-Loup qu'elle adorait, une désillusion d'un autre
genre, et d'une moindre durée : elle apprit qu'il était
républicain. Or, bien qu'en parlant par exemple de la reine
de Portugal, elle dît avec cet irrespect qui dans le peuple
est le respect suprême "Amélie, la soeur à
Philippe", Françoise était royaliste. Mais
surtout, un marquis, un marquis qui l'avait éblouie, et
qui était pour la république, ne lui paraissait
plus vrai. Elle en marquait la même mauvaise humeur que
si je lui eusse donné une boîte qu'elle eût
crue d'or, de laquelle elle m'eût remercié avec effusion,
et qu'ensuite un bijoutier lui eût révélé
être en plaqué. Elle retira aussitôt son estime
à Saint-Loup, mais bientôt après la lui rendit,
ayant réfléchi qu'il ne pouvait pas, étant
le marquis de Saint-Loup, être républicain, qu'il
faisait seulement semblant, par intérêt, car avec
le gouvernement qu'on avait, cela pouvait lui rapporter gros.
De ce jour, sa froideur envers lui, son dépit contre moi
cessèrent. Et quand elle parlait de Saint-Loup, elle disait
: "C'est un hypocrite", avec un large et bon sourire
qui faisait bien comprendre qu'elle le "considérait"
de nouveau autant qu'au premier jour et qu'elle lui avait pardonné.
Or, la sincérité et le
désintéressement de Saint-Loup étaient au
contraire absolus et c'était cette grande pureté
morale qui, ne pouvant se satisfaire entièrement dans un
sentiment égoïste comme l'amour, ne rencontrant pas
d'autre part en lui l'impossibilité qui existait par exemple
en moi de trouver sa nourriture spirituelle autre part qu'en soi-même,
le rendait vraiment capable, autant que moi incapable, d'amitié.
Françoise ne se trompait pas
moins sur Saint-loup quand elle disait qu'il avait l'air comme
ça de ne pas dédaigner le peuple, mais que ce n'était
pas vrai, et qu'il n'y avait qu'à le voir quand il était
en colère après son cocher. Il était arrivé,
en effet, quelquefois à Robert de le gronder avec une certaine
rudesse, qui prouvait chez lui moins le sentiment de la différence
que de l'égalité entre les classes. "Mais,
me dit-il en réponse aux reproches que je lui faisais d'avoir
traité un peu durement ce cocher, pourquoi affecterais-je
de lui parler poliment ? N'est-il pas mon égal ? N'est-il
pas aussi près de moi que mes oncles ou mes cousins ? Vous
avez l'air de trouver que je devrais le traiter avec égards,
comme un inférieur ! Vous parlez comme un aristocrate",
ajouta-t-il avec dédain.
En effet, s'il y avait une classe contre
laquelle il eût de la prévention et de la partialité,
c'était l'aristocratie, et jusqu'à croire aussi
difficilement à la supériorité d'un homme
du monde, qu'il croyait facilement à celle d'un homme du
peuple. Comme je lui parlais de la princesse de Luxembourg que
j'avais rencontrée avec sa tante : - une carpe, me dit-il,
comme toutes ses pareilles. C'est d'ailleurs un peu ma cousine.
Ayant un préjugé contre
les gens qui le fréquentaient, il allait rarement dans
le monde, et l'attitude méprisante ou hostile qu'il y prenait
augmentait encore chez tous ses proches parents le chagrin de
sa liaison avec une femme "De théâtre",
liaison qu'ils accusaient de lui être fatale et notamment
d'avoir développé chez lui cet esprit de dénigrement,
ce mauvais esprit, de l'avoir "dévoyé",
en attendant qu'il se "déclassât" complètement.
Aussi, bien des hommes légers du faubourg Saint-Germain
étaient-ils sans pitié quand ils parlaient de la
maîtresse de Robert. "Les grues font leur métier,
disait-on, elles valent autant que d'autres ; mais celle-là,
non ! Nous ne lui pardonnerons pas ! Elle a fait trop de mal à
quelqu'un que nous aimons." Certes, il n'était pas
le premier qui eût un fil à la patte. Mais les autres
s'amusaient en hommes du monde, continuaient à penser en
hommes du monde sur la politique, sur tout. Lui, sa famille le
trouvait "aigri". Elle ne se rendait pas compte que
pour bien des jeunes gens du monde, lesquels sans cela resteraient
incultes d'esprit, rudes dans leurs amitiés, sans douceur
et sans goût, c'est bien souvent leur maîtresse qui
est leur vrai maître, et les liaisons de ce genre, la seule
école de morale où ils soient initiés à
une culture supérieure, où ils apprennent le prix
des connaissances désintéressées. Même
dans le bas peuple (qui au point de vue de la grossièreté
ressemble si souvent au grand monde), la femme, plus sensible,
plus fine, plus oisive, a la curiosité de certaines délicatesses,
respecte certaines beautés de sentiment et d'art que, ne
les comprît-elle pas, elle place pourtant au-dessus de ce
qui semblait le plus désirable à l'homme, l'argent,
la situation. Or, qu'il s'agisse de la maîtresse d'un jeune
clubman comme Saint-loup ou d'un jeune ouvrier (les électriciens,
par exemple, comptent aujourd'hui dans les rangs de la chevalerie
véritable), son amant a pour elle trop d'admiration et
de respect pour ne pas les étendre à ce qu'elle-même
respecte et admire ; et pour lui, l'échelle des valeurs
s'en trouve renversée. À cause de son sexe même,
elle est faible, elle a des troubles nerveux, inexplicables, qui
chez un homme, et même chez une autre femme, chez une femme
dont il est neveu ou cousin, auraient fait sourire ce jeune homme
robuste. Mais il ne peut voir souffrir celle qu'il aime. Le jeune
noble qui, comme Saint-loup, a une maîtresse, prend l'habitude,
quand il va dîner avec elle au cabaret, d'avoir dans sa
poche le valérianate dont elle peut avoir besoin, d'enjoindre
au garçon, avec force et sans ironie, de faire attention
à fermer les portes sans bruit, à ne pas mettre
de mousse humide sur la table, afin d'éviter à son
amie ces malaises que pour sa part il n'a jamais ressentis, qui
composent pour lui un monde occulte à la réalité
duquel elle lui a appris à croire, malaises qu'il plaint
maintenant sans avoir besoin pour cela de les connaître,
qu'il plaindra même quand ce sera d'autres qu'elle qui les
ressentiront. La maîtresse de Saint-loup - comme les premiers
moines du moyen âge, à la chrétienté
- lui avait enseigné la pitié envers les animaux,
car elle en avait la passion, ne se déplaçant jamais
sans son chien, ses serins, ses perroquets ; Saint-loup veillait
sur eux avec des soins maternels et traitait de brutes les gens
qui ne sont pas bons avec les bêtes. D'autre part, une actrice,
ou soi-disant telle, comme celle qui vivait avec lui - qu'elle
fût intelligente ou non, ce que j'ignorais - en lui faisant
trouver ennuyeuse la société des femmes du monde
et considérer comme une corvée l'obligation d'aller
dans une soirée, l'avait préservé du snobisme
et guéri de la frivolité. Si grâce à
elle les relations mondaines tenaient moins de place dans la vie
de son jeune amant, en revanche, tandis que, s'il avait été
un simple homme de salon, la vanité ou l'intérêt
auraient dirigé ses amitiés comme la rudesse les
aurait empreintes, sa maîtresse lui avait appris à
y mettre de la noblesse et du raffinement. Avec son instinct de
femme et appréciant plus chez les hommes certaines qualités
de sensibilité que son amant eût peut-être
sans elle méconnues ou plaisantées, elle avait toujours
vite fait de distinguer entre les autres celui des amis de Saint-loup
qui avait pour lui une affection vraie, et de le préférer.
Elle savait le forcer à éprouver pour celui-là
de la reconnaissance, à la lui témoigner, à
remarquer les choses qui lui faisaient plaisir, celles qui lui
faisaient de la peine. Et bientôt Saint-loup, sans plus
avoir besoin qu'elle l'avertît, commença à
se soucier de tout cela, et, à Balbec où elle n'était
pas, pour moi qu'elle n'avait jamais vu et dont il ne lui avait
même peut-être pas encore parlé dans ses lettres,
de lui-même il fermait la fenêtre d'une voiture où
j'étais, emportait les fleurs qui me faisaient mal et,
quand il eut à dire au revoir à la fois à
plusieurs personnes, à son départ, s'arrangea à
les quitter un peu plus tôt afin de rester seul et en dernier
avec moi, de mettre cette différence entre elles et moi,
de me traiter autrement que les autres. Sa maîtresse avait
ouvert son esprit à l'invisible, elle avait mis du sérieux
dans sa vie, des délicatesses dans son coeur, mais tout
cela échappait à la famille en larmes qui répétait
: "Cette gueuse le tuera, et en attendant elle le déshonore."
Il est vrai qu'il avait fini de tirer d'elle tout le bien qu'elle
pouvait lui faire ; et maintenant elle était cause seulement
qu'il souffrait sans cesse, car elle l'avait pris en horreur et
le torturait. Elle avait commencé, un beau jour, à
le trouver bête et ridicule, parce que les amis qu'elle
avait parmi de jeunes auteurs et acteurs lui avaient assuré
qu'il l'était, et elle répétait à
son tour ce qu'ils avaient dit, avec cette passion, cette absence
de réserves qu'on montre chaque fois qu'on reçoit
du dehors et qu'on adopte des opinions ou des usages qu'on ignorait
entièrement. Elle professait volontiers, comme ces comédiens,
qu'entre elle et Saint-loup le fossé était infranchissable,
parce qu'ils étaient d'une autre race, qu'elle était
une intellectuelle et que lui, quoi qu'il prétendît,
était, de naissance, un ennemi de l'intelligence. Cette
vue lui semblait profonde et elle en cherchait la vérification
dans les paroles les plus insignifiantes, les moindres gestes
de son amant. Mais quand les mêmes amis l'eurent, en outre,
convaincue qu'elle détruisait dans une compagnie aussi
peu faite pour elle les grandes espérances qu'elle avait,
disaient-ils, données, que son amant finirait par déteindre
sur elle, qu'à vivre avec lui elle gâchait son avenir
d'artiste, à son mépris pour Saint-Loup s'ajouta
la même haine que s'il s'était obstiné à
vouloir lui inoculer une maladie mortelle. Elle le voyait le moins
possible tout en reculant encore le moment dd'une rupture définitive,
laquelle me paraissait à moi bien peu vraisemblable. Saint-Loup
faisait pour elle de tels sacrifices que, à moins qu'elle
fût ravissante (mais il n'avait jamais voulu me montrer
sa photographie, me disant : "D'abord ce n'est pas une beauté,
et puis elle vient mal en photographie, ce sont des instantanés
que j'ai faits moi-même avec mon kodak et ils vous donneraient
une fausse idée d'elle"), il semblait difficile qu'elle
trouvât un second homme qui en consentît de semblables.
Je ne songeais pas qu'une certaine toquade de se faire un nom,
même quand on n'a pas de talent, que l'estime, rien que
l'estime privée, de personnes qui vous imposent, peuvent
(ce n'était peut-être du reste pas le cas pour la
maîtresse de Saint-Loup) être, même pour une
petite cocotte, des motifs plus déterminants que le plaisir
de gagner de l'argent. Saint-Loup qui, sans bien comprendre ce
qui se passait dans la pensée de sa maîtresse, ne
la croyait pas complètement sincère, ni dans les
reproches injustes ni dans les promesses d'amour éternel,
avait pourtant à certains moments le sentiment qu'elle
romprait quand elle le pourrait, et à cause de cela, mû
sans doute par l'instinct de conservation de son amour plus clairvoyant
peut-être que Saint-Loup n'était lui-même,
usant d'ailleurs d'une habileté pratique qui se conciliait
chez lui avec les plus grands et les plus aveugles élans
du coeur, il s'était refusé à lui constituer
un capital, avait emprunté un argent énorme pour
qu'elle ne manquât de rien, mais ne le lui remettait qu'au
jour le jour. Et sans doute, au cas où elle eût vraiment
songé à le quitter, attendait-elle froidement d'avoir
"fait sa pelote", ce qui avec les sommes données
par Saint-Loup demanderait sans doute un temps fort court, mais
tout de même concédé en supplément
pour prolonger le bonheur de mon nouvel ami - ou son malheur.
Cette période dramatique de leur
liaison - et qui était arrivée maintenant à
son point le plus aigu, le plus cruel pour Saint-Loup, car elle
lui avait défendu de rester à Paris où sa
présence l'exaspérait et l'avait forcé de
prendre son congé à Balbec, à côté
de sa garnison - avait commencé un soir chez une tante
de Saint-Loup, lequel avait obtenu d'elle que son amie viendrait
pour de nombreux invités dire des fragments d'une pièce
symboliste qu'elle avait jouée une fois sur une scène
d'avant-garde et pour laquelle elle lui avait fait partager l'admiration
qu'elle éprouvait elle-même.
Mais quand elle était apparue,
un grand lys à la main, dans un costume copié de
l' "Ancilla Domini" et qu'elle avait persuadé
à Robert être une véritable "vision d'art",
son entrée avait été accueillie dans cette
assemblée d'hommes de cercle et de duchesses par des sourires
que le ton monotone de la psalmodie, la bizarrerie de certains
mots, leur fréquente répétition avaient changés
en fous rires, d'abord étouffés, puis si irrésistibles
que la pauvre récitante n'avait pu continuer. Le lendemain,
la tante de Saint-Loup avait été unanimement blâmée
d'avoir laissé paraître chez elle une artiste aussi
grotesque. Un duc bien connu ne lui cacha pas qu'elle n'avait
à s'en prendre qu'à elle-même si elle se faisait
critiquer : - que diable aussi, on ne nous sort pas des numéros
de cette force-là ! Si encore cette femme avait du talent,
mais elle n'en a et n'en aura jamais aucun. Sapristi ! Paris n'est
pas si bête qu'on veut bien le dire. La société
n'est pas composée que d'imbéciles. Cette petite
demoiselle a évidemment cru étonner Paris. Mais
Paris est plus difficile à étonner que cela, et
il y a tout de même des affaires qu'on ne nous fera pas
avaler.
Quant à l'artiste, elle sortit
en disant à Saint-Loup : - chez quelles dindes, chez quelles
garces sans éducation, chez quels goujats m'as-tu fourvoyée
? J'aime mieux te le dire, il n'y en avait pas un, des hommes
présents, qui ne m'eût fait de l'oeil, du pied, et
c'est parce que j'ai repoussé leurs avances qu'ils ont
cherché à se venger.
Paroles qui avaient changé l'antipathie
de Robert pour les gens du monde en une horreur autrement profonde
et douloureuse et que lui inspiraient particulièrement
ceux qui la méritaient le moins, des parents dévoués
qui, délégués par la famille, avaient cherché
à persuader à l'amie de Saint-Loup de rompre avec
lui, démarche qu'elle lui présentait comme inspirée
par leur amour pour elle. Robert, quoiqu'il eût aussitôt
cessé de les fréquenter, pensait, quand il était
loin de son amie comme maintenant, qu'eux ou d'autres en profitaient
pour revenir à la charge et avaient peut-être reçu
ses faveurs. Et quand il parlait des viveurs qui trompent leurs
amis, cherchent à corrompre les femmes, tâchent de
les faire venir dans des maisons de passe, son visage respirait
la souffrance et la haine.
- Je les tuerais avec moins de remords
qu'un chien qui est du moins une bête gentille, loyale et
fidèle. En voilà qui méritent la guillotine,
plus que des malheureux qui ont été conduits au
crime par la misère et par la cruauté des riches.
Il passait la plus grande partie de
son temps à envoyer à sa maîtresse des lettres
et des dépêches. Chaque fois que, tout en l'empêchant
de venir à Paris, elle trouvait, à distance, le
moyen d'avoir une brouille avec lui, je l'apprenais à sa
figure décomposée. Comme sa maîtresse ne lui
disait jamais ce qu'elle avait à lui reprocher, soupçonnant
que, peut-être, si elle ne le lui disait pas, c'est qu'elle
ne le savait pas et qu'elle avait simplement assez de lui, il
aurait pourtant voulu avoir des explications, il lui écrivait
: "Dis-moi ce que j'ai fait de mal. Je suis prêt à
reconnaître mes torts", le chagrin qu'il éprouvait
ayant pour effet de le persuader qu'il avait mal agi.
Mais elle lui faisait attendre indéfiniment
des réponses d'ailleurs dénuées de sens.
Aussi c'est presque toujours le front soucieux et bien souvent
les mains vides que je voyais Saint-loup revenir de la poste où,
seul de tout l'hôtel avec Françoise, il allait chercher
ou porter lui-même ses lettres, lui par impatience d'amant,
elle par méfiance de domestique. (Les dépêches
le forçaient à faire beaucoup plus de chemin.) Quand,
quelques jours après le dîner chez les Bloch, ma
grand'mère me dit d'un air joyeux que Saint-loup venait
de lui demander si avant qu'il quittât Balbec elle ne voulait
pas qu'il la photographiât, et quand je vis qu'elle avait
mis pour cela sa plus belle toilette et hésitait entre
diverses coiffures, je me sentis un peu irrité de cet enfantillage
qui m'étonnait tellement de sa part. J'en arrivais même
à me demander si je ne m'étais pas trompé
sur ma grand'mère, si je ne la plaçais pas trop
haut, si elle était aussi détachée que j'avais
toujours cru de ce qui concernait sa personne, si elle n'avait
pas ce que je croyais lui être le plus étranger,
de la coquetterie.
Malheureusement, ce mécontentement
que me causaient le projet de séance photographique et
surtout la satisfaction que ma grand'mère paraissait en
ressentir, je le laissai suffisamment apercevoir pour que Françoise
le remarquât et s'empressât involontairement de l'accroître
en me tenant un discours sentimental et attendri auquel je ne
voulus pas avoir l'air d'adhérer.
- Oh ! Monsieur, cette pauvre madame
qui sera si heureuse qu'on tire son portrait, et qu'elle va même
mettre le chapeau que sa vieille Françoise, elle lui a
arrangé, il faut la laisser faire, monsieur.
Je me convainquis que je n'étais
pas cruel de me moquer de la sensibilité de Françoise,
en me rappelant que ma mère et ma grand'mère, mes
modèles en tout, le faisaient souvent aussi. Mais ma grand'mère,
s'apercevant que j'avais l'air ennuyé, me dit que si cette
séance de pose pouvait me contrarier elle y renoncerait.
Je ne le voulus pas, je l'assurai que je n'y voyais aucun inconvénient
et la laissai se faire belle, mais crus faire preuve de pénétration
et de force en lui disant quelques paroles ironiques et blessantes
destinées à neutraliser le plaisir qu'elle semblait
trouver à être photographiée, de sorte que,
si je fus contraint de voir le magnifique chapeau de ma grand'mère,
je réussis du moins à faire disparaître de
son visage cette expression joyeuse qui aurait dû me rendre
heureux et qui, comme il arrive trop souvent tant que sont encore
en vie les êtres que nous aimons le mieux, nous apparaît
comme la manifestation exaspérante d'un travers mesquin
plutôt que comme la forme précieuse du bonheur que
nous voudrions tant leur procurer. Ma mauvaise humeur venait surtout
de ce que, cette semaine-là, ma grand'mère avait
paru me fuir et que je n'avais pu l'avoir un instant à
moi, pas plus le jour que le soir. Quand je rentrais dans l'après-midi
pour être un peu seul avec elle, on me disait qu'elle n'était
pas là ; ou bien elle s'enfermait avec Françoise
pour de longs conciliabules qu'il ne m'était pas permis
de troubler. Et quand, ayant passé la soirée dehors
avec Saint-loup, je songeais pendant le trajet du retour au moment
où j'allais pouvoir retrouver et embrasser ma grand'mère,
j'avais beau attendre qu'elle frappât contre la cloison
ces petits coups qui me diraient d'entrer lui dire bonsoir, je
n'entendais rien ; je finissais par me coucher, lui en voulant
un peu de ce qu'elle me privât, avec une indifférence
si nouvelle de sa part, d'une joie sur laquelle j'avais tant compté,
je restais encore, le coeur palpitant comme dans mon enfance,
à écouter le mur qui restait muet, et je m'endormais
dans les larmes.
Ce jour-là, comme les précédents,
Saint-loup avait été obligé d'aller à
Doncières où, en attendant qu'il y rentrât
d'une manière définitive, on aurait toujours besoin
de lui maintenant jusqu'à la fin de l'après-midi.
Je regrettais qu'il ne fût pas à Balbec. J'avais
vu descendre de voiture et entrer, les unes dans la salle de danse
du casino, les autres chez le glacier, des jeunes femmes qui,
de loin, m'avaient paru ravissantes. J'étais dans une de
ces périodes de la jeunesse, dépourvues d'un amour
particulier, vacantes, où partout - comme un amoureux,
la femme dont il est épris - on désire, on cherche,
on voit la beauté. Qu'un seul trait réel - le peu
qu'on distingue d'une femme vue de loin, ou de dos - nous permette
de projeter la beauté devant nous, nous nous figurons l'avoir
reconnue, notre coeur bat, nous pressons le pas, et nous resterons
toujours à demi persuadés que c'était elle,
pourvu que la femme ait disparu : ce n'est que si nous pouvons
la rattraper que nous comprenons notre erreur.
D'ailleurs, de plus en plus souffrant,
j'étais tenté de surfaire les plaisirs les plus
simples à cause des difficultés mêmes qu'il
y avait pour moi à les atteindre.
Des femmes élégantes,
je croyais en apercevoir partout, parce que j'étais trop
fatigué, si c'était sur la plage, trop timide, si
c'était au casino ou dans une pâtisserie, pour les
approcher nulle part. Pourtant, si je devais bientôt mourir,
j'aurais aimé savoir comment étaient faites de près,
en réalité, les plus jolies jeunes filles que la
vie pût offrir, quand même c'eût été
un autre que moi, ou même personne, qui dût profiter
de cette offre (je ne me rendais pas compte, en effet, qu'il y
avait un désir de possession à l'origine de ma curiosité).
J'aurais osé entrer dans la salle de bal, si Saint-loup
avait été avec moi. Seul, je restai simplement devant
le Grand-hôtel à attendre le moment d'aller retrouver
ma grand'mère, quand, presque encore à l'extrémité
de la digue où elles faisaient mouvoir une tache singulière,
je vis s'avancer cinq ou six fillettes, aussi différentes,
par l'aspect et par les façons, de toutes les personnes
auxquelles on était accoutumé à Balbec, qu'aurait
pu l'être, débarquée on ne sait d'où,
une bande de mouettes qui exécute à pas comptés
sur la plage - les retardataires rattrapant les autres en voletant
- une promenade dont le but semble aussi obscur aux baigneurs
qu'elles ne paraissent pas voir, que clairement déterminé
pour leur esprit d'oiseaux. Une de ces inconnues poussait devant
elle, de la main, sa bicyclette ; deux autres tenaient des "Clubs"
de golf ; et leur accoutrement tranchait sur celui des autres
jeunes filles de Balbec, parmi lesquelles quelques-unes, il est
vrai, se livraient aux sports, mais sans adopter pour cela une
tenue spéciale.
C'était l'heure où dames
et messieurs venaient tous les jours faire leur tour de digue,
exposés aux feux impitoyables du face-à-main que
fixait sur eux, comme s'ils eussent été porteurs
de quelque tare qu'elle tenait à inspecter dans ses moindres
détails, la femme du premier président, fièrement
assise devant le kiosque de musique, au milieu de cette rangée
de chaises redoutée où eux-mêmes tout à
l'heure, d'acteurs devenus critiques, viendraient s'installer
pour juger à leur tour ceux qui défileraient devant
eux. Tous ces gens qui longeaient la digue en tanguant aussi fort
que si elle avait été le pont d'un bateau (car ils
ne savaient pas lever une jambe sans du même coup remuer
le bras, tourner les yeux, remettre d'aplomb leurs épaules,
compenser par un mouvement balancé du côté
opposé le mouvement qu'ils venaient de faire de l'autre
côté, et congestionner leur face) faisant semblant
de ne pas voir, pour faire croire qu'ils ne se souciaient pas
d'elles, mais regardant à la dérobée, pour
ne pas risquer de les heurter, les personnes qui marchaient à
leurs côtés ou venaient en sens inverse, butaient
au contraire contre elles, s'accrochaient à elles, parce
qu'ils avaient été réciproquement de leur
part l'objet de la même attention secrète, cachée
sous le même dédain apparent ; l'amour - par conséquent
la crainte - de la foule étant un des plus puissants mobiles
chez tous les hommes, soit qu'ils cherchent à plaire aux
autres ou à les étonner, soit à leur montrer
qu'ils les méprisent : chez le solitaire la claustration
même absolue et durant jusqu'à la fin de la vie a
souvent pour principe un amour déréglé de
la foule qui l'emporte tellement sur tout autre sentiment que,
ne pouvant obtenir, quand il sort, l'admiration de la concierge,
des passants, du cocher arrêté, il préfère
n'être jamais vu d'eux, et pour cela renoncer à toute
activité qui rendrait nécessaire de sortir.
Au milieu de tous ces gens dont quelques-uns
poursuivaient une pensée, mais en trahissaient alors la
mobilité par une saccade de gestes, une divagation de regards,
aussi peu harmonieuses que la circonspecte titubation de leurs
voisins, les fillettes que j'avais aperçues, avec la maîtrise
de gestes que donne un parfait assouplissement de son propre corps
et un mépris sincère du reste de l'humanité,
venaient droit devant elles, sans hésitation ni raideur,
exécutant exactement les mouvements qu'elles voulaient,
dans une pleine indépendance de chacun de leurs membres
par rapport aux autres, la plus grande partie de leur corps gardant
cette immobilité si remarquable chez les bonnes valseuses.
Elles n'étaient plus loin de moi. Quoique chacune fût
d'un type absolument différent des autres, elles avaient
toutes de la beauté ; mais, à vrai dire, je les
voyais depuis si peu d'instants et sans oser les regarder fixement
que je n'avais encore individualisé aucune d'elles. Sauf
une, que son nez droit, sa peau brune mettaient en contraste au
milieu des autres comme, dans quelque tableau de la renaissance,
un roi mage de type arabe, elles ne m'étaient connues,
l'une que par une paire d'yeux durs, butés et rieurs ;
une autre que par des joues où le rose avait cette teinte
cuivrée qui évoque l'idée de géranium
; et même ces traits, je n'avais encore indissolublement
attaché aucun d'entre eux à l'une des jeunes filles
plutôt qu'à l'autre ; et quand (selon l'ordre dans
lequel se déroulait cet ensemble, merveilleux parce qu'y
voisinaient les aspects les plus différents, que toutes
les gammes de couleurs y étaient rapprochées, mais
qui était confus comme une musique où je n'aurais
pas su isoler et reconnaître au moment de leur passage les
phrases, distinguées mais oubliées aussitôt
après) je voyais émerger un ovale blanc, des yeux
noirs, des yeux verts, je ne savais pas si c'était les
mêmes qui m'avaient déjà apporté du
charme tout à l'heure, je ne pouvais pas les rapporter
à telle jeune fille que j'eusse séparée des
autres et reconnue. Et cette absence, dans ma vision, des démarcations
que j'établirais bientôt entre elles, propageait
à travers leur groupe un flottement harmonieux, la translation
continue d'une beauté fluide, collective et mobile. Ce
n'était peut-être pas, dans la vie, le hasard seul
qui, pour réunir ces amies, les avait toutes choisies si
belles ; peut-être ces filles (dont l'attitude suffisait
à révéler la nature hardie, frivole et dure),
extrêmement sensibles à tout ridicule et à
toute laideur, incapables de subir un attrait d'ordre intellectuel
ou moral, s'étaient-elles naturellement trouvées,
parmi les camarades de leur âge, éprouver de la répulsion
pour toutes celles chez qui des dispositions pensives ou sensibles
se trahissaient par de la timidité, de la gêne, de
la gaucherie, par ce qu'elles devaient appeler "Un genre
antipathique", et les avaient-elles tenues à l'écart
; tandis qu'elles s'étaient liées au contraire avec
d'autres vers qui les attirait un certain mélange de grâce,
de souplesse et d'élégance physique, seule forme
sous laquelle elles pussent se représenter la franchise
d'un caractère séduisant et la promesse de bonnes
heures à passer ensemble. Peut-être aussi la classe,
à laquelle elles appartenaient et que je n'aurais pu préciser,
était-elle à ce point de son évolution où,
soit grâce à l'enrichissement et au loisir, soit
grâce aux habitudes nouvelles de sport, répandues
même dans certains milieux populaires, et d'une culture
physique à laquelle ne s'est pas encore ajoutée
celle de l'intelligence, un milieu social pareil aux écoles
de sculpture harmonieuses et fécondes qui ne recherchent
pas encore l'expression tourmentée, produit naturellement,
et en abondance, de beaux corps aux belles jambes, aux belles
hanches, aux visages sains et reposés, avec un air d'agilité
et de ruse. Et n'était-ce pas de nobles et calmes modèles
de beauté humaine que je voyais là, devant la mer,
comme des statues exposées au soleil sur un rivage de la
Grèce ?
Telles que si, du sein de leur bande
qui progressait le long de la digue comme une lumineuse comète,
elles eussent jugé que la foule environnante était
composée d'êtres d'une autre race et dont la souffrance
même n'eût pu éveiller en elles un sentiment
de solidarité, elles ne paraissaient pas la voir, forçaient
les personnes arrêtées à s'écarter
ainsi que sur le passage d'une machine qui eût été
lâchée et dont il ne fallait pas attendre qu'elle
évitât les piétons, et se contentaient tout
au plus, si quelque vieux monsieur dont elles n'admettaient pas
l'existence et dont elles repoussaient le contact s'était
enfui avec des mouvements craintifs ou furieux, mais précipités
et risibles, de se regarder entre elles en riant. Elles n'avaient
à l'égard de ce qui n'était pas de leur groupe
aucune affectation de mépris, leur mépris sincère
suffisait. Mais elles ne pouvaient voir un obstacle sans s'amuser
à le franchir en prenant leur élan ou à pieds
joints, parce qu'elles étaient toutes remplies, exubérantes
de cette jeunesse qu'on a si grand besoin de dépenser que,
même quand on est triste ou souffrant, obéissant
plus aux nécessités de l'âge qu'à l'humeur
de la journée, on ne laisse jamais passer une occasion
de saut ou de glissade sans s'y livrer consciencieusement, interrompant,
semant sa marche lente - comme Chopin la phrase la plus mélancolique
- de gracieux détours où le caprice se mêle
à la virtuosité. La femme d'un vieux banquier, après
avoir hésité pour son mari entre diverses expositions,
l'avait assis, sur un pliant, face à la digue, abrité
du vent et du soleil par le kiosque des musiciens. Le voyant bien
installé, elle venait de le quitter pour aller lui acheter
un journal qu'elle lui lirait et qui le distrairait, petites absences
pendant lesquelles elle le laissait seul et qu'elle ne prolongeait
jamais au delà de cinq minutes, ce qui lui semblait déjà
bien long, mais qu'elle renouvelait assez fréquemment pour
que le vieil époux à qui elle prodiguait à
la fois et dissimulait ses soins, eût l'impression qu'il
était encore en état de vivre comme tout le monde
et n'avait nul besoin de protection. La tribune des musiciens
formait au-dessus de lui un tremplin naturel et tentant sur lequel
sans une hésitation l'aînée de la petite bande
se mit à courir ; et elle sauta par-dessus le vieillard
épouvanté, dont la casquette marine fut effleurée
par les pieds agiles, au grand amusement des autres jeunes filles,
surtout de deux yeux verts dans une figure poupine qui exprimèrent
pour cet acte une admiration et une gaieté où je
crus discerner un peu de timidité, d'une timidité
honteuse et fanfaronne, qui n'existait pas chez les autres. "C'pauvre
vieux, i m'fait d'la peine, il a l'air à moitié
crevé", dit l'une de ces filles d'une voix rogommeuse
et avec un accent à demi ironique. Elles firent quelques
pas encore, puis s'arrêtèrent un moment au milieu
du chemin sans s'occuper d'arrêter la circulation des passants,
en un agrégat de forme irrégulière, compact,
insolite et piaillant, comme un conciliabule d'oiseaux qui s'assemblent
au moment de s'envoler ; puis elles reprirent leur lente promenade
le long de la digue, au-dessus de la mer.
Maintenant, leurs traits charmants n'étaient
plus indistincts et mêlés. Je les avais répartis
et agglomérés (à défaut du nom de
chacune, que j'ignorais) autour de la grande qui avait sauté
par-dessus le vieux banquier ; de la petite qui détachait
sur l'horizon de la mer ses joues bouffies et roses, ses yeux
verts ; de celle au teint bruni, au nez droit, qui tranchait au
milieu des autres ; d'une autre, au visage blanc comme un oeuf
dans lequel un petit nez faisait un arc de cercle comme un bec
de poussin, visage comme en ont certains très jeunes gens
; d'une autre encore, grande, couverte d'une pèlerine (qui
lui donnait un aspect si pauvre et démentait tellement
sa tournure élégante que l'explication qui se présentait
à l'esprit était que cette jeune fille devait avoir
des parents assez brillants et plaçant leur amour-propre
assez au-dessus des baigneurs de Balbec et de l'élégance
vestimentaire de leurs propres enfants pour qu'il leur fût
absolument égal de la laisser se promener sur la digue
dans une tenue que de petites gens eussent jugée trop modeste)
; d'une fille aux yeux brillants, rieurs, aux grosses joues mates,
sous un "polo" noir, enfoncé sur sa tête,
qui poussait une bicyclette avec un dandinement de hanches si
dégingandé, en employant des termes d'argot si voyous
et criés si fort, quand je passai auprès d'elle
(parmi lesquels je distinguai cependant la phrase fâcheuse
de "vivre sa vie") qu'abandonnant l'hypothèse
que la pèlerine de sa camarade m'avait fait échafauder,
je conclus plutôt que toutes ces filles appartenaient à
la population qui fréquente les vélodromes, et devaient
être les très jeunes maîtresses de coureurs
cyclistes. En tous cas, dans aucune de mes suppositions, ne figurait
celle qu'elles eussent pu être vertueuses. À première
vue - dans la manière dont elles se regardaient en riant,
dans le regard insistant de celle aux joues mates - j'avais compris
qu'elles ne l'étaient pas. D'ailleurs, ma grand'mère
avait toujours veillé sur moi avec une délicatesse
trop timorée pour que je ne crusse pas que l'ensemble des
choses qu'on ne doit pas faire est indivisible et que des jeunes
filles qui manquent de respect à la vieillesse fussent
tout d'un coup arrêtées par des scrupules quand il
s'agit de plaisirs plus tentateurs que de sauter par-dessus un
octogénaire. Individualisées maintenant, pourtant
la réplique que se donnaient les uns aux autres leurs regards
animés de suffisance et d'esprit de camaraderie et dans
lesquels se rallumaient d'instant en instant tantôt l'intérêt,
tantôt l'insolente indifférence dont brillait chacune,
selon qu'il s'agissait de ses amies ou des passants, cette conscience
aussi de se connaître entre elles assez intimement pour
se promener toujours ensemble, en faisant "bande à
part", mettaient entre leurs corps indépendants et
séparés, tandis qu'ils s'avançaient lentement,
une liaison invisible, mais harmonieuse comme une même ombre
chaude, une même atmosphère, faisant d'eux un tout
aussi homogène en ses parties qu'il était différent
de la foule au milieu de laquelle se déroulait lentement
leur cortège.
Un instant, tandis que je passais à
côté de la brune aux grosses joues qui poussait une
bicyclette, je croisai ses regards obliques et rieurs, dirigés
du fond de ce monde inhumain qui enfermait la vie de cette petite
tribu, inaccessible inconnu où l'idée de ce que
j'étais ne pouvait certainement ni parvenir ni trouver
place. Toute occupée à ce que disaient ses camarades,
cette jeune fille coiffée d'un polo qui descendait très
bas sur son front, m'avait-elle vu au moment où le rayon
noir émané de ses yeux m'avait rencontré
? Si elle m'avait vu, qu'avais-je pu lui représenter ?
Du sein de quel univers me distinguait-elle ? Il m'eût été
aussi difficile de le dire que, lorsque certaines particularités
nous apparaissent grâce au télescope, dans un astre
voisin, il est malaisé de conclure d'elles que des humains
y habitent, qu'ils nous voient, et quelles idées cette
vue a pu éveiller en eux.
Si nous pensions que les yeux d'une
telle fille ne sont qu'une brillante rondelle de mica, nous ne
serions pas avides de connaître et d'unir à nous
sa vie. Mais nous sentons que ce qui luit dans ce disque réfléchissant
n'est pas dû uniquement à sa composition matérielle
; que ce sont, inconnues de nous, les noires ombres des idées
que cet être se fait, relativement aux gens et aux lieux
qu'il connaît - pelouses des hippodromes, sable des chemins
où, pédalant à travers champs et bois, m'eût
entraîné cette petite péri, plus séduisante
pour moi que celle du paradis persan -, les ombres aussi de la
maison où elle va rentrer, des projets qu'elle forme ou
qu'on a formés pour elle ; et surtout que c'est elle, avec
ses désirs, ses sympathies, ses répulsions, son
obscure et incessante volonté. Je savais que je ne posséderais
pas cette jeune cycliste, si je ne possédais aussi ce qu'il
y avait dans ses yeux. Et c'était par conséquent
toute sa vie qui m'inspirait du désir ; désir douloureux,
parce que je le sentais irréalisable, mais enivrant, parce
que ce qui avait été jusque-là ma vie ayant
brusquement cessé d'être ma vie totale, n'étant
plus qu'une petite partie de l'espace étendu devant moi
que je brûlais de couvrir, et qui était fait de la
vie de ces jeunes filles, m'offrait ce prolongement, cette multiplication
possible de soi-même, qui est le bonheur. Et, sans doute,
qu'il n'y eût entre nous aucune habitude - comme aucune
idée - communes, devait me rendre plus difficile de me
lier avec elles et de leur plaire. Mais peut-être aussi
c'était grâce à ces différences, à
la conscience qu'il n'entrait pas, dans la composition de la nature
et des actions de ces filles, un seul élément que
je connusse ou possédasse, que venait en moi de succéder
à la satiété, la soif - pareille à
celle dont brûle une terre altérée - d'une
vie que mon âme, parce qu'elle n'en avait jamais reçu
jusqu'ici une seule goutte, absorberait d'autant plus avidement,
à longs traits, dans une plus parfaite imbibition.
J'avais tant regardé cette cycliste
aux yeux brillants qu'elle parut s'en apercevoir et dit à
la plus grande un mot que je n'entendis pas, mais qui fit rire
celle-ci. À vrai dire, cette brune n'était pas celle
qui me plaisait le plus, justement parce qu'elle était
brune et que, depuis le jour où dans le petit raidillon
de Tansonville, j'avais vu Gilberte, une jeune fille rousse à
la peau dorée était restée pour moi l'idéal
inaccessible. Mais Gilberte elle-même, ne l'avais-je pas
aimée surtout parce qu'elle m'était apparue nimbée
par cette auréole d'être l'amie de Bergotte, d'aller
visiter avec lui les cathédrales ? Et de la même
façon ne pouvais-je me réjouir d'avoir vu cette
brune me regarder (ce qui me faisait espérer qu'il me serait
plus facile d'entrer en relations avec elle d'abord), car elle
me présenterait à l'impitoyable qui avait sauté
par-dessus le vieillard, à la cruelle qui avait dit : "Il
me fait de la peine, ce pauvre vieux", à toutes successivement,
desquelles elle avait d'ailleurs le prestige d'être l'inséparable
compagne. Et cependant, la supposition que je pourrais un jour
être l'ami de telle ou telle de ces jeunes filles, que ces
yeux, dont les regards inconnus me frappaient parfois en jouant
sur moi sans le savoir comme un effet de soleil sur un mur, pourraient
jamais par une alchimie miraculeuse laisser transpénétrer
entre leurs parcelles ineffables l'idée de mon existence,
quelque amitié pour ma personne, que moi-même je
pourrais un jour prendre place entre elles, dans la théorie
qu'elles déroulaient le long de la mer, - cette supposition
me paraissait enfermer en elle une contradiction aussi insoluble
que si, devant quelque frise attique ou quelque fresque figurant
un cortège, j'avais cru possible, moi spectateur, de prendre
place, aimé d'elles, entre les divines processionnaires.
Le bonheur de connaître ces jeunes
filles était-il donc irréalisable ? Certes, ce n'eût
pas été le premier de ce genre auquel j'eusse renoncé.
Je n'avais qu'à me rappeler tant d'inconnues que, même
à Balbec, la voiture s'éloignant à toute
vitesse m'avait fait à jamais abandonner. Et même
la plaisir que me donnait la petite bande, noble comme si elle
était composée de vierges helléniques, venait
de ce qu'elle avait quelque chose de la fuite des passantes sur
la route. Cette fugacité des êtres qui ne sont pas
connus de nous, qui nous forcent à démarrer de la
vie habituelle où les femmes que nous fréquentons
finissent par dévoiler leurs tares, nous met dans cet état
de poursuite où rien n'arrête plus l'imagination.
Or dépouiller d'elle nos plaisirs, c'est les réduire
à eux-mêmes, à rien. Offertes chez une de
ces entremetteuses que, par ailleurs, on a vu que je ne méprisais
pas, retirées de l'élément qui leur donnait
tant de nuances et de vague, ces jeunes filles m'eussent moins
enchanté. Il faut que l'imagination, éveillée
par l'incertitude de pouvoir atteindre son objet, crée
un but qui nous cache l'autre et, en substituant au plaisir sensuel
l'idée de pénétrer dans une vie, nous empêche
de reconnaître ce plaisir, d'éprouver son goût
véritable, de le restreindre à sa portée.
Il faut qu'entre nous et le poisson qui, si nous le voyions pour
la première fois servi sur une table, ne paraîtrait
pas valoir les mille ruses et détours nécessaires
pour nous emparer de lui, s'interpose, pendant les après-midi
de pêche, le remous à la surface duquel viennent
affleurer, sans que nous sachions bien ce que nous voulons en
faire, le poli d'une chair, l'indécision d'une forme, dans
la fluidité d'un transparent et mobile azur.
Ces jeunes filles bénéficiaient
aussi de ce changement des proportions sociales, caractéristique
de la vie de bains de mer. Tous les avantages qui dans notre milieu
habituel nous prolongent, nous agrandissent, se trouvent là
devenus invisibles, en fait supprimés ; en revanche, les
êtres à qui on suppose indûment de tels avantages,
ne s'avancent qu'amplifiés d'une étendue postiche.
Elle rendait plus aisé que des inconnues, et ce jour-là
ces jeunes filles, prissent à mes yeux une importance énorme,
et impossible de leur faire connaître celle que je pouvais
avoir.
Mais si la promenade de la petite bande
avait pour elle de n'être qu'un extrait de la fuite innombrable
de passantes, laquelle m'avait toujours troublé, cette
fuite était ici ramenée à un mouvement tellement
lent qu'il se rapprochait de l'immobilité. Or, précisément,
que dans une phase aussi peu rapide, les visages, non plus emportés
dans un tourbillon, mais calmes et distincts, me parussent encore
beaux, cela m'empêchait de croire, comme je l'avais fait
si souvent quand m'emportait la voiture de Mme De Villeparisis,
que, de plus près, si je me fusse arrêté un
instant, tels détails, une peau grêlée, un
défaut dans les ailes du nez, un regard banal, la grimace
du sourire, une vilaine taille, eussent remplacé dans le
visage et dans le corps de la femme ceux que j'avais sans doute
imaginés ; car il avait suffi d'une jolie ligne de corps,
d'un teint frais entrevu, pour que de très bonne foi j'y
eusse ajouté quelque ravissante épaule, quelque
regard délicieux dont je portais toujours en moi le souvenir
ou l'idée préconçue, ces déchiffrages
rapides d'un être qu'on voit à la volée nous
exposant ainsi aux mêmes erreurs que ces lectures trop rapides
où, sur une seule syllabe et sans prendre le temps d'identifier
les autres, on met à la place du mot qui est écrit,
un tout différent que nous fournit notre mémoire.
Il ne pouvait en être ainsi maintenant. J'avais bien regardé
leurs visages ; chacun d'eux, je l'avais vu, non pas dans tous
ses profils, et rarement de face, mais tout de même selon
deux ou trois aspects assez différents pour que je pusse
faire soit la rectification, soit la vérification et la
"preuve" des différentes suppositions de lignes
et de couleurs que hasarde la première vue, et pour voir
subsister en eux, à travers les expressions successives,
quelque chose d'inaltérablement matériel. Aussi,
je pouvais me dire avec certitude que, ni à Paris, ni à
Balbec, dans les hypothèses les plus favorables de ce qu'auraient
pu être, même si j'avais pu rester à causer
avec elles, les passantes qui avaient arrêté mes
yeux, il n'y en avait jamais eu dont l'apparition, puis la disparition
sans que je les eusse connues, m'eussent laissé plus de
regrets que ne feraient celles-ci, m'eussent donné l'idée
que leur amitié pût être une telle ivresse.
Ni parmi les actrices, ou les paysannes, ou les demoiselles de
pensionnat religieux, je n'avais rien vu d'aussi beau, imprégné
d'autant d'inconnu, aussi inestimablement précieux, aussi
vraisemblablement inaccessible. Elles étaient, du bonheur
inconnu et possible de la vie, un exemplaire si délicieux
et en si parfait état, que c'était presque pour
des raisons intellectuelles que j'étais désespéré
de ne pas pouvoir faire dans des conditions uniques, ne laissant
aucune place à l'erreur possible, l'expérience de
ce que nous offre de plus mystérieux la beauté qu'on
désire, et qu'on se console de ne posséder jamais
en demandant du plaisir - comme Swann avait toujours refusé
de faire, avant Odette - à des femmes qu'on n'a pas désirées,
si bien qu'on meurt sans avoir jamais su ce qu'était cet
autre plaisir. Sans doute, il se pouvait qu'il ne fût pas
en réalité un plaisir inconnu, que de près
son mystère se dissipât, qu'il ne fût qu'une
projection, qu'un mirage du désir. Mais, dans ce cas, je
ne pourrais m'en prendre qu'à la nécessité
d'une loi de la nature - qui, si elle s'appliquait à ces
jeunes filles-ci, s'appliquerait à toutes -, et non à
la défectuosité de l'objet. Car il était
celui que j'eusse choisi entre tous, me rendant bien compte, avec
une satisfaction de botaniste, qu'il n'était pas possible
de trouver réunies des espèces plus rares que celles
de ces jeunes fleurs qui interrompaient en ce moment devant moi
la ligne du flot de leur haie légère, pareille à
un bosquet de roses de Pennsylvanie, ornement d'un jardin sur
la falaise, entre lesquelles tient tout le trajet de l'océan
parcouru par quelque steamer, si lent à glisser sur le
trait horizontal et bleu qui va d'une tige à l'autre, qu'un
papillon paresseux, attardé au fond de la corolle que la
coque du navire a depuis longtemps dépassée, peut
pour s'envoler en étant sûr d'arriver avant le vaisseau,
attendre que rien qu'une seule parcelle azurée sépare
encore la proue de celui-ci du premier pétale de la fleur
vers laquelle il navigue.
Je rentrai parce que je devais aller
dîner à Rivebelle avec Robert et que ma grand'mère
exigeait qu'avant de partir je m'étendisse ces soirs-là
pendant une heure sur mon lit, sieste que le médecin de
Balbec m'ordonna bientôt d'étendre à tous
les autres soirs.
D'ailleurs, il n'y avait même
pas besoin pour rentrer de quitter la digue et de pénétrer
dans l'hôtel par le hall, c'est-à-dire par derrière.
En vertu d'une avance comparable à celle du samedi où
à Combray on déjeunait une heure plus tôt,
maintenant avec le plein de l'été les jours étaient
devenus si longs que le soleil était encore haut dans le
ciel, comme à une heure de goûter, quand on mettait
le couvert pour le dîner au Grand-hôtel de Balbec.
Aussi les grandes fenêtres vitrées et à coulisses
restaient-elles ouvertes de plain-pied avec la digue. Je n'avais
qu'à enjamber un mince cadre de bois pour me trouver dans
la salle à manger que je quittais aussitôt pour prendre
l'ascenseur.
En passant devant le bureau j'adressai
un sourire au directeur, et sans l'ombre de dégoût,
en recueillis un dans sa figure que, depuis que j'étais
à Balbec, mon attention compréhensive injectait
et transformait peu à peu comme une préparation
d'histoire naturelle. Ses traits m'étaient devenus courants,
chargés d'un sens médiocre, mais intelligible comme
une écriture qu'on lit et ne ressemblaient plus en rien
à ces caractères bizarres, intolérables que
son visage m'avait présentés ce premier jour où
j'avais vu devant moi un personnage maintenant oublié ou,
si je parvenais à l'évoquer, méconnaissable,
difficile à identifier avec la personnalité insignifiante
et polie dont il n'était que la caricature, hideuse et
sommaire. Sans la timidité ni la tristesse du soir de mon
arrivée, je sonnai le lift qui ne restait plus silencieux
pendant que je m'élevais à côté de
lui dans l'ascenseur, comme dans une cage thoracique mobile qui
se fût déplacée le long de la colonne montante,
mais me répétait : "Il y a plus autant de monde
comme il y a un mois. On va commencer à s'en aller, les
jours baissent." Il disait cela, non que ce fût vrai,
mais parce qu'ayant un engagement pour une partie plus chaude
de la côte, il aurait voulu que nous partissions tous le
plus tôt possible afin que l'hôtel fermât et
qu'il eût quelques jours à lui, avant de "rentrer"
dans sa nouvelle place. "Rentrer" et "nouvelle"
n'étaient du reste pas des expressions contradictoires,
car pour le lift "rentrer" était la forme usuelle
du verbe "entrer". La seule chose qui m'étonnât
était qu'il condescendît à dire "place",
car il appartenait à ce prolétariat moderne qui
désire effacer dans le langage la trace du régime
de la domesticité. Du reste, au bout d'un instant, il m'apprit
que dans la "situation" où il allait "rentrer",
il aurait une plus jolie "tunique" et un meilleur "traitement"
; les mots "livrée" et "gages" lui
paraissaient désuets et inconvenants. Et comme, par une
contradiction absurde, le vocabulaire a, malgré tout, chez
les "patrons", survécu à la conception
de l'inégalité, je comprenais toujours mal ce que
me disait le lift. Ainsi la seule chose qui m'intéressât
était de savoir si ma grand'mère était à
l'hôtel. Or, prévenant mes questions, le lift me
disait : "Cette dame vient de sortir de chez vous."
J'y étais toujours pris, je croyais que c'était
ma grand'mère. "Non, cette dame qui est je crois employée
chez vous." Comme, dans l'ancien langage bourgeois qui devrait
bien être aboli, une cuisinière ne s'appelle pas
une employée, je pensais un instant : "Mais il se
trompe, nous ne possédons ni usine, ni employés."
Tout d'un coup, je me rappelais que le nom d'employé est,
comme le port de la moustache pour les garçons de café,
une satisfaction d'amour-propre donnée aux domestiques
et que cette dame qui venait de sortir était Françoise
(probablement en visite à la caféterie ou en train
de regarder coudre la femme de chambre de la dame belge), satisfaction
qui ne suffisait pas encore au lift, car il disait volontiers
en s'apitoyant sur sa propre classe "chez l'ouvrier"
ou "chez le petit", se servant du même singulier
que Racine quand il dit : "Le pauvre...". Mais d'habitude,
car mon zèle et ma timidité du premier jour étaient
loin, je ne parlais plus au lift. C'était lui maintenant
qui restait sans recevoir de réponses dans la courte traversée
dont il filait les noeuds à travers l'hôtel, évidé
comme un jouet et qui déployait autour de nous, étage
par étage, ses ramifications de couloirs dans les profondeurs
desquels la lumière se veloutait, se dégradait,
amincissait les portes de communication ou les degrés des
escaliers intérieurs qu'elle convertissait en cette ambre
dorée, inconsistante et mystérieuse comme un crépuscule,
où Rembrandt découpe tantôt l'appui d'une
fenêtre ou la manivelle d'un puits. Et à chaque étage
une lueur d'or reflétée sur le tapis annonçait
le coucher du soleil et la fenêtre des cabinets.
Je me demandais si les jeunes filles
que je venais de voir habitaient Balbec et qui elles pouvaient
être. Quand le désir est ainsi orienté vers
une petite tribu humaine qu'il sélectionne, tout ce qui
peut se rattacher à elle devient motif d'émotion,
puis de rêverie. J'avais entendu une dame dire sur la digue
: "C'est une amie de la petite Simonet" avec l'air de
précision avantageuse de quelqu'un qui explique : "C'est
le camarade inséparable du petit La Rochefoucauld."
Et aussitôt on avait senti sur la figure de la personne
à qui on apprenait cela une curiosité de mieux regarder
la personne favorisée qui était "amie de la
petite Simonet". Un privilège assurément qui
ne paraissait pas donné à tout le monde. Car l'aristocratie
est une chose relative. Et il y a des petits trous pas chers où
le fils d'un marchand de meubles est prince des élégances
et règne sur une cour comme un jeune prince de Galles.
J'ai souvent cherché depuis à me rappeler comment
avait résonné pour moi sur la plage ce nom de Simonet,
encore incertain alors dans sa forme que j'avais mal distinguée,
et aussi quant à sa signification, à la désignation
par lui de telle personne ou peut-être de telle autre ;
en somme, empreint de ce vague et de cette nouveauté si
émouvants pour nous dans la suite, quand ce nom, dont les
lettres sont à chaque seconde plus profondément
gravées en nous par notre attention incessante, est devenu
(ce qui ne devait arriver pour moi, à l'égard de
la petite Simonet, que quelques années plus tard) le premier
vocable que nous retrouvions (soit au moment du réveil,
soit après un évanouissement), même avant
la notion de l'heure qu'il est, du lieu où nous sommes,
presque avant le mot "je", comme si l'être qu'il
nomme était plus nous que nous-même, et si, après
quelques moments d'inconscience, la trêve qui expire avant
toute autre était celle pendant laquelle on ne pensait
pas à lui. Je ne sais pourquoi je me dis dès le
premier jour que le nom de Simonet devait être celui d'une
des jeunes filles ; je ne cessai plus de me demander comment je
pourrais connaître la famille Simonet ; et cela par des
gens qu'elle jugeât supérieurs à elle-même,
ce qui ne devait pas être difficile si ce n'étaient
que de petites grues du peuple, pour qu'elle ne pût avoir
une idée dédaigneuse de moi. Car on ne peut avoir
connaissance parfaite, on ne peut pratiquer l'absorption complète
de qui vous dédaigne, tant qu'on n'a pas vaincu ce dédain.
Or, chaque fois que l'image de femmes si différentes pénètre
en nous, à moins que l'oubli ou la concurrence d'autres
images ne l'élimine, nous n'avons de repos que nous n'ayons
converti ces étrangères en quelque chose qui soit
pareil à nous, notre âme étant à cet
égard douée du même genre de réaction
et d'activité que notre organisme physique, lequel ne peut
tolérer l'immixtion dans son sein d'un corps étranger
sans qu'il s'exerce aussitôt à digérer et
assimiler l'intrus. La petite Simonet devait être la plus
jolie de toutes - celle, d'ailleurs, qui, me semblait-il, aurait
pu devenir ma maîtresse, car elle était la seule
qui à deux ou trois reprises, détournant à
demi la tête, avait paru prendre conscience de mon fixe
regard. Je demandai au lift s'il ne connaissait pas à Balbec
des Simonet. N'aimant pas à dire qu'il ignorait quelque
chose il répondit qu'il lui semblait avoir entendu causer
de ce nom-là. Arrivé au dernier étage, je
le priai de me faire apporter les dernières listes d'étrangers.
Je sortis de l'ascenseur, mais au lieu
d'aller vers ma chambre je m'engageai plus avant dans le couloir,
car à cette heure-là le valet de chambre de l'étage,
quoiqu'il craignît les courants d'air, avait ouvert la fenêtre
du bout, laquelle regardait, au lieu de la mer, le côté
de la colline et de la vallée, mais ne les laissait jamais
voir, car ses vitres, d'un verre opaque, étaient le plus
souvent fermées. Je m'arrêtai devant elle en une
courte station et le temps de faire mes dévotions à
la "vue" que pour une fois elle découvrait au
delà de la colline à laquelle était adossé
l'hôtel et qui ne contenait qu'une maison posée à
quelque distance, mais à laquelle la perspective et la
lumière du soir en lui conservant son volume donnaient
une ciselure précieuse et un écrin de velours, comme
à une de ces architectures en miniature, petit temple ou
petite chapelle d'orfèvrerie et d'émaux qui servent
de reliquaires et qu'on n'expose qu'à de rares jours à
la vénération des fidèles. Mais cet instant
d'adoration avait déjà trop duré, car le
valet de chambre qui tenait d'une main un trousseau de clefs et
de l'autre me saluait en touchant sa calotte de sacristain, mais
sans la soulever à cause de l'air pur et frais du soir,
venait refermer comme ceux d'une châsse les deux battants
de la croisée et dérobait à mon adoration
le monument réduit et la relique d'or.
J'entrai dans ma chambre. Au fur et
à mesure que la saison s'avança, changea le tableau
que j'y trouvais dans la fenêtre. D'abord il faisait grand
jour, et sombre seulement s'il faisait mauvais temps ; alors,
dans le verre glauque et qu'elle boursouflait de ses vagues rondes,
la mer, sertie entre les montants de fer de ma croisée
comme dans les plombs d'un vitrail, effilochait sur toute la profonde
bordure rocheuse de la baie des triangles empennés d'une
immobile écume linéamentée avec la délicatesse
d'une plume ou d'un duvet dessinés par Pisanello, et fixés
par cet émail blanc, inaltérable et crémeux
qui figure une couche de neige dans les verreries de Gallé.
Bientôt les jours diminuèrent
et au moment où j'entrais dans la chambre, le ciel violet,
semblant stigmatisé par la figure raide, géométrique,
passagère et fulgurante du soleil (pareille à la
représentation de quelque signe miraculeux, de quelque
apparition mystique), s'inclinait vers la mer sur la charnière
de l'horizon comme un tableau religieux au-dessus du maître-autel,
tandis que les parties différentes du couchant, exposés
dans les glaces des bibliothèques basses en acajou qui
couraient le long des murs et que je rapportais par la pensée
à la merveilleuse peinture dont elles étaient détachées,
semblaient comme ces scènes différentes que quelque
maître ancien exécuta jadis pour une confrérie
sur une châsse et dont on exhibe à côté
les uns des autres dans une salle de musée les volets séparés
que l'imagination seule du visiteur remet à leur place
sur les prédelles du retable.
Quelques semaines plus tard, quand je
remontais, le soleil était déjà couché.
Pareille à celle que je voyais à Combray au-dessus
du calvaire quand je rentrais de promenade et m'apprêtais
à descendre avant le dîner à la cuisine, une
bande de ciel rouge au-dessus de la mer, compacte et coupante
comme de la gelée de viande, puis bientôt, sur la
mer déjà froide et bleue comme le poisson appelé
mulet, le ciel du même rose qu'un de ces saumons que nous
nous ferions servir tout à l'heure à Rivebelle,
ravivaient le plaisir que j'allais avoir à me mettre en
habit pour partir dîner. Sur la mer, tout près du
rivage, essayaient de s'élever, les unes par-dessus les
autres, à étages de plus en plus larges, des vapeurs
d'un noir de suie mais aussi d'un poli, d'une consistance d'agate,
d'une pesanteur visible, si bien que les plus élevées
penchant au-dessus de la tige déformée et jusqu'en
dehors du centre de gravité de celles qui les avaient soutenues
jusqu'ici, semblaient sur le point d'entraîner cet échafaudage
déjà à demi-hauteur du ciel et de le précipiter
dans la mer. La vue d'un vaisseau qui s'éloignait comme
un voyageur de nuit me donnait cette même impression que
j'avais eue en wagon, d'être affranchi des nécessités
du sommeil et de la claustration dans une chambre. D'ailleurs
je ne me sentais pas emprisonné dans celle où j'étais,
puisque dans une heure j'allais la quitter pour monter en voiture.
Je me jetais sur mon lit ; et, comme si j'avais été
sur la couchette d'un des bateaux que je voyais assez près
de moi et que la nuit on s'étonnerait de voir se déplacer
lentement dans l'obscurité, comme des cygnes assombris
et silencieux mais qui ne dorment pas, j'étais de tous
côtés entouré des images de la mer.
Mais bien souvent ce n'était,
en effet, que des images ; j'oubliais que sous leur couleur se
creusait le triste vide de la plage, parcouru par le vent inquiet
du soir que j'avais si anxieusement ressenti à mon arrivée
à Balbec ; d'ailleurs, même dans ma chambre, tout
occupé des jeunes filles que j'avais vues passer, je n'étais
plus dans des dispositions assez calmes ni assez désintéressées
pour que pussent se produire en moi des impressions vraiment profondes
de beauté. L'attente du dîner à Rivebelle
rendait mon humeur plus frivole encore et ma pensée, habitant
à ces moments-là la surface de mon corps que j'allais
habiller pour tâcher de paraître le plus plaisant
possible aux regards féminins qui me dévisageraient
dans le restaurant illuminé, était incapable de
mettre de la profondeur derrière la couleur des choses.
Et si, sous ma fenêtre, le vol inlassable et doux des martinets
et des hirondelles n'avait pas monté comme un jet d'eau,
comme un feu d'artifice de vie, unissant l'intervalle de ses hautes
fusées par la filée immobile et blanche de longs
sillages horizontaux, sans le miracle charmant de ce phénomène
naturel et local qui rattachait à la réalité
les paysages que j'avais devant les yeux, j'aurais pu croire qu'ils
n'étaient qu'un choix, chaque jour renouvelé, de
peintures qu'on montrait arbitrairement dans l'endroit où
je me trouvais et sans qu'elles eussent de rapport nécessaire
avec lui. Une fois c'était une exposition d'estampes japonaises
: à côté de la mince découpure du soleil
rouge et rond comme la lune, un nuage jaune paraissait un lac
contre lequel des glaives noirs se profilaient ainsi que les arbres
de sa rive, une barre d'un rose tendre que je n'avais jamais revu
depuis ma première boîte de couleurs s'enflait comme
un fleuve sur les deux rives duquel des bateaux semblaient attendre
à sec qu'on vînt les tirer pour les mettre à
flot. Et avec le regard dédaigneux, ennuyé et frivole
d'un amateur ou d'une femme parcourant, entre deux visites mondaines,
une galerie, je me disais : "C'est curieux, ce coucher de
soleil, c'est différent, mais enfin j'en ai déjà
vu d'aussi délicats, d'aussi étonnants que celui-ci."
J'avais plus de plaisir les soirs où un navire absorbé
et fluidifié par l'horizon apparaissait tellement de la
même couleur que lui, ainsi que dans une toile impressionniste,
qu'il semblait aussi de la même matière, comme si
on n'eût fait que découper sa coque et les cordages
en lesquels elle s'était amincie et filigranée,
dans le bleu vaporeux du ciel. Parfois l'océan emplissait
presque toute ma fenêtre, surélevée qu'elle
était par une bande de ciel bordée en haut seulement
d'une ligne qui était du même bleu que celui de la
mer, mais qu'à cause de cela je croyais être la mer
encore et ne devant sa couleur différente qu'à un
effet d'éclairage. Un autre jour, la mer n'était
peinte que dans la partie basse de la fenêtre dont tout
le reste était rempli de tant de nuages poussés
les uns contre les autres par bandes horizontales, que les carreaux
avaient l'air, par une préméditation ou une spécialité
de l'artiste, de présenter une "étude de nuages",
cependant que les différentes vitrines de la bibliothèque
montrant des nuages semblables mais dans une autre partie de l'horizon
et diversement colorés par la lumière, paraissaient
offrir comme la répétition, chère à
certains maîtres contemporains, d'un seul et même
effet, pris toujours à des heures différentes, mais
qui maintenant avec l'immobilité de l'art pouvaient être
tous vus ensemble dans une même pièce, exécutés
au pastel, et mis sous verre. Et parfois, sur le ciel et la mer
uniformément gris, un peu de rose s'ajoutait avec un raffinement
exquis, cependant qu'un petit papillon qui s'était endormi
au bas de la fenêtre semblait apposer avec ses ailes, au
bas de cette "harmonie gris et rose" dans le goût
de celles de Whistler, la signature favorite du maître de
Chelsea. Le rose même disparaissait, il n'y avait plus rien
à regarder. Je me mettais debout un instant et, avant de
m'étendre de nouveau, je fermais les grands rideaux. Au-dessus
d'eux, je voyais de mon lit la raie de clarté qui y restait
encore, s'assombrissant, s'amincissant progressivement, mais c'est
sans m'attrister et sans lui donner de regret que je laissais
ainsi mourir au haut des rideaux l'heure où d'habitude
j'étais à table, car je savais que ce jour-ci était
d'une autre sorte que les autres, plus long comme ceux du pôle
que la nuit interrompt seulement quelques minutes ; je savais
que de la chrysalide de ce crépuscule se préparait
à sortir, par une radieuse métamorphose, la lumière
éclatante du restaurant de Rivebelle. Je me disais : "Il
est temps" ; je m'étirais sur le lit, je me levais,
j'achevais ma toilette ; et je trouvais du charme à ces
instants inutiles, allégés de tout fardeau matériel
où, tandis qu'en bas les autres dînaient, je n'employais
les forces accumulées pendant l'inactivité de cette
fin de journée qu'à sécher mon corps, à
passer un smoking, à attacher ma cravate, à faire
tous ces gestes que guidait déjà le plaisir attendu
de revoir telle femme que j'avais remarquée la dernière
fois à Rivebelle, qui avait paru me regarder, n'était
peut-être sortie un instant de table que dans l'espoir que
je la suivrais ; c'est avec joie que j'ajoutais à moi tous
ces appâts pour me donner entier et dispos à une
vie nouvelle, libre, sans souci, où j'appuierais mes hésitations
au calme de Saint-loup et choisirais, entre les espèces
de l'histoire naturelle et les provenances de tous les pays, celles
qui, composant les plats inusités aussitôt commandés
par mon ami, auraient tenté ma gourmandise ou mon imagination.
Et tout à la fin, les jours vinrent où je ne pouvais
plus rentrer de la digue par la salle à manger : ses vitres
n'étaient plus ouvertes, car il faisait nuit dehors, et
l'essaim des pauvres et des curieux attirés par le flamboiement
qu'ils ne pouvaient atteindre pendait, en noires grappes morfondues
par la bise, aux parois lumineuses et glissantes de la ruche de
verre.
On frappa ; c'était Aimé
qui avait tenu à m'apporter lui-même les dernières
listes d'étrangers.
Aimé, avant de se retirer, tint
à me dire que Dreyfus était mille fois coupable.
"On saura tout, me dit-il, pas cette année, mais l'année
prochaine : c'est un monsieur très lié dans l'état-major
qui me l'a dit." Je lui demandais si on ne se déciderait
pas à tout découvrir tout de suite avant la fin
de l'année. "Il a posé sa cigarette",
continua Aimé en mimant la scène et en secouant
la tête et l'index comme avait fait son client, voulant
dire : il ne faut pas être trop exigeant. "Pas cette
année, Aimé, qu'il m'a dit en me touchant l'épaule,
ce n'est pas possible. Mais à pâques, oui !"
Et Aimé me frappa légèrement sur l'épaule
en me disant : "Vous voyez, je vous montre exactement comme
il a fait", soit qu'il fût flatté de cette familiarité
d'un grand personnage, soit pour que je pusse mieux apprécier
en pleine connaissance de cause la valeur de l'argument et nos
raisons d'espérer.
Ce ne fut pas sans un léger choc
au coeur qu'à la première page de la liste des étrangers,
j'aperçus les mots : "Simonet et sa famille".
J'avais en moi de vieilles rêveries qui dataient de mon
enfance et où toute la tendresse qui était dans
mon coeur mais qui, éprouvée par lui, ne s'en distinguait
pas, m'était apportée par un être aussi différent
que possible de moi. Cet être, une fois de plus je le fabriquais,
en utilisant pour cela le nom de Simonet et le souvenir de l'harmonie
qui régnait entre les jeunes corps que j'avais vus se déployer
sur la plage en une procession sportive digne de l'antique et
de Giotto. Je ne savais pas laquelle de ces jeunes filles était
Mlle Simonet, si aucune d'elles s'appelait ainsi, mais je savais
que j'étais aimé de Mlle Simonet et que j'allais
grâce à Saint-loup essayer de la connaître.
Malheureusement n'ayant obtenu qu'à cette condition une
prolongation de congé, il était obligé de
retourner tous les jours à Doncières ; mais, pour
le faire manquer à ses obligations militaires, j'avais
cru pouvoir compter, plus encore que sur son amitié pour
moi, sur cette même curiosité de naturaliste humain
que si souvent - même sans avoir vu la personne dont on
parlait et rien qu'à entendre dire qu'il y avait une jolie
caissière chez un fruitier - j'avais eue de faire connaissance
avec une nouvelle variété de la beauté féminine.
Or, cette curiosité, c'est à tort que j'avais espéré
l'exciter chez Saint-loup en lui parlant de mes jeunes filles.
Car elle était pour longtemps paralysée en lui par
l'amour qu'il avait pour cette actrice dont il était l'amant.
Et même l'eût-il légèrement ressentie
qu'il l'eût réprimée, à cause d'une
sorte de croyance superstitieuse que de sa propre fidélité
pouvait dépendre celle de sa maîtresse. Aussi fut-ce
sans qu'il m'eût promis de s'occuper activement de mes jeunes
filles que nous partîmes dîner à Rivebelle.
Les premiers temps, quand nous y arrivions,
le soleil venait de se coucher, mais il faisait encore clair ;
dans le jardin du restaurant dont les lumières n'étaient
pas encore allumées, la chaleur du jour tombait, se déposait,
comme au fond d'un vase le long des parois duquel la gelée
transparente et sombre de l'air semblait si consistante qu'un
grand rosier, appliqué au mur obscurci qu'il veinait de
rose, avait l'air de l'arborisation qu'on voit au fond d'une pierre
d'onyx. Bientôt, ce ne fut qu'à la nuit que nous
descendions de voiture, souvent même que nous partions de
Balbec si le temps était mauvais et que nous eussions retardé
le moment de faire atteler, dans l'espoir d'une accalmie. Mais
ces jours-là, c'est sans tristesse que j'entendais le vent
souffler, je savais qu'il ne signifiait pas l'abandon de mes projets,
la réclusion dans une chambre, je savais que, dans la grande
salle à manger du restaurant où nous entrerions
au son de la musique des tziganes, les innombrables lampes triompheraient
aisément de l'obscurité et du froid en leur appliquant
leurs larges cautères d'or, et je montais gaiement à
côté de Saint-loup dans le coupé qui nous
attendait sous l'averse.
Depuis quelque temps, les paroles de
Bergotte se disant convaincu que, malgré ce que je prétendais,
j'étais fait pour goûter surtout les plaisirs de
l'intelligence, m'avaient rendu, au sujet de ce que je pourrais
faire plus tard, une espérance que décevait chaque
jour l'ennui que j'éprouvais à me mettre devant
une table à commencer une étude critique ou un roman.
"Après tout, me disais-je, peut-être le plaisir
qu'on a eu à l'écrire n'est-il pas le critérium
infaillible de la valeur d'une belle page ; peut-être n'est-il
qu'un état accessoire qui s'y surajoute souvent, mais dont
le défaut ne peut préjuger contre elle. Peut-être
certains chefs-d'oeuvre ont-ils été composés
en bâillant." Ma grand'mère apaisait mes doutes
en me disant que je travaillerais bien et avec joie si je me portais
bien. Et, notre médecin ayant trouvé plus prudent
de m'avertir des graves risques auxquels pouvait m'exposer mon
état de santé, et m'ayant tracé toutes les
précautions d'hygiène à suivre pour éviter
un accident, je subordonnais tous les plaisirs au but, que je
jugeais infiniment plus important qu'eux, de devenir assez fort
pour pouvoir réaliser l'oeuvre que je portais peut-être
en moi, j'exerçais sur moi-même, depuis que j'étais
à Balbec, un contrôle minutieux et constant. On n'aurait
pu me faire toucher à la tasse de café qui m'eût
privé du sommeil de la nuit, nécessaire pour ne
pas être fatigué le lendemain. Mais quand nous arrivions
à Rivebelle, aussitôt, - à cause de l'excitation
d'un plaisir nouveau, et me trouvant dans cette zone différente
où l'exceptionnel nous fait entrer après avoir coupé
le fil, patiemment tissé depuis tant de jours, qui nous
conduisait vers la sagesse - comme s'il ne devait plus jamais
y avoir de lendemain, ni de fins élevées à
réaliser, disparaissait ce mécanisme précis
de prudente hygiène qui fonctionnait pour les sauvegarder.
Tandis qu'un valet de pied me demandait mon paletot, Saint-loup
me disait : - vous n'aurez pas froid ? Vous feriez peut-être
mieux de le garder, il ne fait pas très chaud. Je répondais
: "Non, non", et peut-être je ne sentais pas le
froid, mais en tous cas je ne savais plus la peur de tomber malade,
la nécessité de ne pas mourir, l'importance de travailler.
Je donnais mon paletot ; nous entrions dans la salle du restaurant
aux sons de quelque marche guerrière jouée par les
tziganes, nous nous avancions entre les rangées des tables
servies comme dans un facile chemin de gloire, et, sentant l'ardeur
joyeuse imprimée à notre corps par les rythmes de
l'orchestre qui nous décernait ses honneurs militaires
et ce triomphe immérité, nous la dissimulions sous
une mine grave et glacée, sous une démarche pleine
de lassitude, pour ne pas imiter ces gommeuses de café-concert
qui, venant chanter sur un air belliqueux un couplet grivois,
entrent en courant sur la scène avec la contenance martiale
d'un général vainqueur.
À partir de ce moment-là,
j'étais un homme nouveau, qui n'était plus le petit-fils
de ma grand'mère et ne se souviendrait d'elle qu'en sortant,
mais le frère momentané des garçons qui allaient
nous servir.
La dose de bière, à plus
forte raison de champagne, qu'à Balbec je n'aurais pas
voulu atteindre en une semaine, alors pourtant qu'à ma
conscience calme et lucide la saveur de ces breuvages représentait
un plaisir clairement appréciable mais aisément
sacrifié, je l'absorbais en une heure en y ajoutant quelques
gouttes de porto, trop distrait pour pouvoir le goûter,
et je donnais au violoniste qui venait de jouer, les deux "louis"
que j'avais économisés depuis un mois en vue d'un
achat que je ne me rappelais pas. Quelques-uns des garçons
qui servaient, lâchés entre les tables fuyaient à
toute vitesse, ayant sur leur paume tendue un plat que cela semblait
être le but de ce genre de courses de ne pas laisser choir.
Et de fait, les soufflés au chocolat arrivaient à
destination sans avoir été renversés, les
pommes à l'anglaise, malgré le galop qui avait dû
les secouer, rangées comme au départ autour de l'agneau
de Pauillac. Je remarquai un de ces servants, très grand,
emplumé de superbes cheveux noirs, la figure fardée
d'un teint qui rappelait davantage certaines espèces d'oiseaux
rares que l'espèce humaine et qui, courant sans trêve
et, eût-on dit, sans but, d'un bout à l'autre de
la salle, faisait penser à quelqu'un de ces "aras"
qui remplissent les grandes volières des jardins zoologiques
de leur ardent coloris et de leur incompréhensible agitation.
Bientôt le spectacle s'ordonna, à mes yeux du moins,
d'une façon plus noble et plus calme. Toute cette activité
vertigineuse se fixait en une calme harmonie. Je regardais les
tables rondes dont l'assemblée innombrable emplissait le
restaurant, comme autant de planètes, telles que celles-ci
sont figurées dans les tableaux allégoriques d'autrefois.
D'ailleurs, une force d'attraction irrésistible s'exerçait
entre ces astres divers et à chaque table les dîneurs
n'avaient d'yeux que pour les tables où ils n'étaient
pas, exception faite pour quelque riche amphitryon, lequel, ayant
réussi à amener un écrivain célèbre,
s'évertuait à tirer de lui, grâce aux vertus
de la table tournante, des propos insignifiants dont les dames
s'émerveillaient. L'harmonie de ces tables astrales n'empêchait
pas l'incessante révolution des servants innombrables,
lesquels, parce qu'au lieu d'être assis, comme les dîneurs,
ils étaient debout, évoluaient dans une zone supérieure.
Sans doute l'un courait porter des hors-d'oeuvre, changer le vin,
ajouter des verres. Mais malgré ces raisons particulières,
leur course perpétuelle entre les tables rondes finissait
par dégager la loi de sa circulation vertigineuse et réglée.
Assises derrière un massif de fleurs, deux horribles caissières,
occupées à des calculs sans fin, semblaient deux
magiciennes occupées à prévoir par des calculs
astrologiques les bouleversements qui pouvaient parfois se produire
dans cette voûte céleste conçue selon la science
du moyen âge.
Et je plaignais un peu tous les dîneurs,
parce que je sentais que pour eux les tables rondes n'étaient
pas des planètes et qu'ils n'avaient pas pratiqué
dans les choses un sectionnement qui nous débarrasse de
leur apparence coutumière et nous permet d'apercevoir des
analogies. Ils pensaient qu'ils dînaient avec telle ou telle
personne, que le repas coûterait à peu près
tant, et qu'ils recommenceraient le lendemain. Et ils paraissaient
absolument insensibles au déroulement d'un cortège
de jeunes commis qui, probablement n'ayant pas à ce moment
de besogne urgente, portaient processionnellement des pains dans
des paniers. Quelques-uns, trop jeunes, abrutis par les taloches
que leur donnaient en passant les maîtres d'hôtel,
fixaient mélancoliquement leurs yeux sur un rêve
lointain et n'étaient consolés que si quelque client
de l'hôtel de Balbec où ils avaient jadis été
employés, les reconnaissant, leur adressait la parole et
leur disait personnellement d'emporter le champagne qui n'était
pas buvable, ce qui les remplissait d'orgueil.
J'entendais le grondement de mes nerfs
dans lesquels il y avait du bien-être, indépendant
des objets extérieurs qui peuvent en donner et que le moindre
déplacement que j'occasionnais à mon corps, à
mon attention, suffisait à me faire éprouver, comme
à un oeil fermé une légère compression
donne la sensation de la couleur. J'avais déjà bu
beaucoup de porto, et si je demandais à en prendre encore,
c'était moins en vue du bien-être que les verres
nouveaux m'apporteraient que par l'effet du bien-être produit
par les verres précédents. Je laissais la musique
conduire elle-même mon plaisir sur chaque note où,
docilement, il venait alors se poser. Si, pareil à ces
industries chimiques grâce auxquelles sont débités
en grandes quantités des corps qui ne se rencontrent dans
la nature que d'une façon accidentelle et fort rarement,
ce restaurant de Rivebelle réunissait en un même
moment plus de femmes au fond desquelles me sollicitaient des
perspectives de bonheur que le hasard des promenades ou des voyages
ne m'en eût fait rencontrer en une année, d'autre
part, cette musique que nous entendions - arrangements de valses,
d'opérettes allemandes, de chansons de cafés-concerts,
toutes nouvelles pour moi - était elle-même comme
un lieu de plaisir aérien superposé à l'autre
et plus grisant que lui. Car chaque motif, particulier comme une
une femme, ne réservait pas, comme elle eût fait,
pour quelque privilégié le secret de volupté
qu'il recélait : il me le proposait, me reluquait, venait
à moi d'une allure capricieuse ou canaille, m'accostait,
me caressait, comme si j'étais devenu tout d'un coup plus
séduisant, plus puissant ou plus riche ; je leur trouvais
bien, à ces airs, quelque chose de cruel ; c'est que tout
sentiment désintéressé de la beauté,
tout reflet de l'intelligence leur était inconnu ; pour
eux le plaisir physique existe seul. Et ils sont l'enfer le plus
impitoyable, le plus dépourvu d'issues pour le malheureux
jaloux à qui ils présentent ce plaisir - ce plaisir
que la femme aimée goûte avec un autre - comme la
seule chose qui existe au monde pour celle qui le remplit tout
entier. Mais tandis que je répétais à mi-voix
les notes de cet air et lui rendais son baiser, la volupté
à lui spéciale qu'il me faisait éprouver
me devenait si chère que j'aurais quitté mes parents
pour suivre le motif dans le monde singulier qu'il construisait
dans l'invisible, en lignes tour à tour pleines de langeur
et de vivacité. Quoiqu'un tel plaisir ne soit pas d'une
sorte qui donne plus de valeur à l'être auquel il
s'ajoute, car il n'est perçu que de lui seul, et quoique,
chaque fois que dans notre vie nous avons déplu à
une femme qui nous a aperçu, elle ignorât si à
ce moment-là nous possédions ou non cette félicité
intérieure et subjective qui, par conséquent, n'eût
rien changé au jugement qu'elle porta sur nous, je me sentais
plus puissant, presque irrésistible. Il me semblait que
mon amour n'était plus quelque chose de déplaisant
et dont on pouvait sourire, mais avait précisément
la beauté touchante, la séduction de cette musique,
semblable elle-même à un milieu sympathique où
celle que j'aimais et moi nous nous serions rencontrés,
soudain devenus intimes. Le restaurant n'était pas fréquenté
seulement par des demi-mondaines, mais aussi par des gens du monde
le plus élégant, qui y venaient goûter vers
cinq heures ou y donnaient de grands dîners. Les goûters
avaient lieu dans une longue galerie vitrée, étroite,
en forme de couloir qui, allant du vestibule à la salle
à manger, longeait sur un côté le jardin,
duquel elle n'était séparée, (en exceptant
quelques colonnes de pierre) que par le vitrage qu'on ouvrait
ici ou là. Il en résultait, outre de nombreux courants
d'air, des coups de soleil brusques, intermittents, un éclairage
éblouissant et instable, empêchant presque de distinguer
les goûteuses, ce qui faisait que, quand elles étaient
là, empilées deux tables par deux tables dans toute
la longueur de l'étroit goulot, comme elles chatoyaient
à tous les mouvements qu'elles faisaient pour boire leur
thé ou se saluer entre elles, on aurait dit un réservoir,
une nasse où le pêcheur a entassé les éclatants
poissons qu'il a pris, lesquels, à moitié hors de
l'eau et baignés de rayons, miroitent aux regards en leur
éclat changeant.
Quelques heures plus tard, pendant le
dîner qui, lui, était naturellement servi dans la
salle à manger, on allumait les lumières, bien qu'il
fît encore clair dehors, de sorte qu'on voyait devant soi,
dans le jardin, à côté de pavillons éclairés
par le crépuscule et qui semblaient les pâles spectres
du soir, des charmilles dont la glauque verdure était traversée
par les derniers rayons et qui, de la pièce éclairée
par les lampes où on dînait, apparaissaient au delà
du vitrage - non plus, comme on aurait dit des dames qui goûtaient
à la fin de l'après-midi le long du couloir bleuâtre
et or, dans un filet étincelant et humide - mais comme
les végétations d'un pâle et vert aquarium
géant à la lumière surnaturelle. On se levait
de table ; et, si les convives, pendant le repas, tout en passant
leur temps à regarder, à reconnaître, à
se faire nommer les convives du dîner voisin, avaient été
retenus dans une cohésion parfaite autour de leur propre
table, la force attractive qui les faisait graviter autour de
leur amphitryon d'un soir perdait de sa puissance, au moment où
pour prendre le café ils se rendaient dans ce même
couloir qui avait servi aux goûters ; il arrivait souvent
qu'au moment du passage, tel dîner en marche abandonnât
l'un ou plusieurs de ses corpuscules qui, ayant subi trop fortement
l'attraction du dîner rival, se détachaient un instant
du leur, où ils étaient remplacés par des
messieurs ou des dames qui étaient venus saluer des amis,
avant de rejoindre, en disant : "Il faut que je me sauve
retrouver M. X dont je suis ce soir l'invité." Et
pendant un instant, on aurait dit de deux bouquets séparés
qui auraient interchangé quelques-unes de leurs fleurs.
Puis le couloir lui-même se vidait. Souvent, comme il faisait,
même après dîner, encore un peu jour, on n'allumait
pas ce long corridor et, côtoyé par les arbres qui
se penchaient au dehors de l'autre côté du vitrage,
il avait l'air d'une allée dans un jardin boisé
et ténébreux. Parfois dans l'ombre une dîneuse
s'y attardait. En le traversant pour sortir, j'y distinguai un
soir, assise au milieu d'un groupe inconnu, la belle princesse
de Luxembourg. Je me découvris sans m'arrêter. Elle
me reconnut, inclina la tête en souriant ; très au-dessus
de ce salut, émanant de ce mouvement même, s'élevèrent
mélodieusement quelques paroles à mon adresse, qui
devaient être un bonsoir un peu long, non pour que je m'arrêtasse,
mais seulement pour compléter le salut, pour en faire un
salut parlé. Mais les paroles restèrent si indistinctes
et le son que seul je perçus se prolongea si doucement
et me sembla si musical, que ce fut comme si, dans la ramure assombrie
des arbres, un rossignol se fût mis à chanter.
Si par hasard, pour finir la soirée
avec telle bande d'amis à lui que nous avions rencontrée,
Saint-loup décidait de se rendre au casino d'une plage
voisine et, partant avec eux, s'il me mettait seul dans une voiture,
je recommandais au cocher d'aller à toute vitesse, afin
que fussent moins longs les instants que je passerais sans avoir
l'aide de personne pour me dispenser de fournir moi-même
à ma sensibilité - en faisant machine en arrière
et en sortant de la passivité où j'étais
pris comme dans un engrenage - ces modifications que depuis mon
arrivée à Rivebelle je recevais des autres. Le choc
possible avec une voiture venant en sens inverse dans ces sentiers
où il n'y avait de place que pour une seule et où
il faisait nuit noire, l'instabilité du sol souvent éboulé
de la falaise, la proximité de son versant à pic
sur la mer, rien de tout cela ne trouvait en moi le petit effort
qui eût été nécessaire pour amener
la représentation et la crainte du danger jusqu'à
ma raison. C'est que, pas plus que ce n'est le désir de
devenir célèbre, mais l'habitude d'être laborieux,
qui nous permet de produire une oeuvre, ce n'est l'allégresse
du moment présent, mais les sages réflexions du
passé, qui nous aident à préserver le futur.
Or, si déjà, en arrivant à Rivebelle, j'avais
jeté loin de moi ces béquilles du raisonnement,
du contrôle de soi-même qui aident notre infirmité
à suivre le droit chemin, et me trouvais en proie à
une sorte d'ataxie morale, l'alcool, en tendant exceptionnellement
mes nerfs, avait donné aux minutes actuelles une qualité,
un charme qui n'avaient pas eu pour effet de me rendre plus apte
ni même plus résolu à les défendre
; car en me les faisant préférer mille fois au reste
de ma vie, mon exaltation les en isolait ; j'étais enfermé
dans le présent, comme les héros, comme les ivrognes
; momentanément éclipsé, mon passé
ne projetait plus devant moi cette ombre de lui-même que
nous appelons notre avenir ; plaçant le but de ma vie,
non plus dans la réalisation des rêves de ce passé,
mais dans la félicité de la minute présente,
je ne voyais pas plus loin qu'elle. De sorte que, par une contradiction
qui n'était qu'apparente, c'est au moment où j'éprouvais
un plaisir exceptionnel, où je sentais que ma vie pouvait
être heureuse, où elle aurait dû avoir à
mes yeux plus de prix, c'est à ce moment que, délivré
des soucis qu'elle avait pu m'inspirer jusque-là, je la
livrais sans hésitation au hasard d'un accident. Je ne
faisais, du reste, en somme, que concentrer dans une soirée
l'incurie qui pour les autres hommes est diluée dans leur
existence entière où journellement ils affrontent
sans nécessité le risque d'un voyage en mer, d'une
promenade en aéroplane ou en automobile, quand les attend
à la maison l'être que leur mort briserait ou quand
est encore lié à la fragilité de leur cerveau
le livre dont la prochaine mise au jour est la seule raison de
leur vie. Et de même, dans le restaurant de Rivebelle, les
soirs où nous y restions, si quelqu'un était venu
dans l'intention de me tuer, comme je ne voyais plus que dans
un lointain sans réalité ma grand'mère, ma
vie à venir, mes livres à composer, comme j'adhérais
tout entier à l'odeur de la femme qui était à
la table voisine, à la politesse des maîtres d'hôtel,
au contour de la valse qu'on jouait, que j'étais collé
à la sensation présente, n'ayant pas plus d'extension
qu'elle ni d'autre but que de ne pas en être séparé,
je serais mort contre elle, je me serais laissé massacrer
sans offrir de défense, sans bouger, abeille engourdie
par la fumée du tabac, qui n'a plus le souci de préserver
la provision de ses efforts accumulés et l'espoir de sa
ruche. Je dois du reste dire que cette insignifiance où
tombaient les choses les plus graves par contraste avec la violence
de mon exaltation, finissait par comprendre même Mlle Simonet
et ses amies. L'entreprise de les connaître me semblait
maintenant facile mais indifférente, car ma sensation présente
seule, grâce à son extraordinaire puissance, à
la joie que provoquaient ses moindres modifications et même
sa simple continuité, avait de l'importance pour moi ;
tout le reste, parents, travail, plaisirs, jeunes filles de Balbec,
ne pesait pas plus qu'un flocon d'écume dans un grand vent
qui ne le laisse pas se poser, n'existait plus que relativement
à cette puissance intérieure : l'ivresse réalise
pour quelques heures l'idéalisme subjectif, le phénoménisme
pur ; tout n'est plus qu'apparences et n'existe plus qu'en fonction
de notre sublime nous-même. Ce n'est pas, du reste, qu'un
amour véritable, si nous en avons un, ne puisse subsister
dans un semblable état. Mais nous sentons si bien, comme
dans un milieu nouveau, que des pressions inconnues ont changé
les dimensions de ce sentiment que nous ne pouvons pas le considérer
pareillement. Ce même amour, nous le retrouvons bien, mais
déplacé, ne pesant plus sur nous, satisfait de la
sensation que lui accorde le présent et qui nous suffit,
car de ce qui n'est pas actuel nous ne nous soucions pas. Malheureusement
le coefficient qui change ainsi les valeurs ne les change que
dans cette heure d'ivresse. Les personnes qui n'avaient plus d'importance
et sur lesquelles nous soufflions comme sur des bulles de savon
reprendront le lendemain leur densité ; il faudra essayer
de nouveau de se remettre aux travaux qui ne signifiaient plus
rien. Chose plus grave encore, cette mathématique du lendemain,
la même que celle d'hier, et avec les problèmes de
laquelle nous nous retrouverons inexorablement aux prises, c'est
celle qui nous régit même pendant ces heures-là,
sauf pour nous-même. S'il se trouve près de nous
une femme vertueuse ou hostile, cette chose si difficile la veille
- à savoir que nous arrivions à lui plaire - nous
semble maintenant un million de fois plus aisée, sans l'être
devenue en rien, car ce n'est qu'à nos propres yeux, à
nos propres yeux intérieurs, que nous avons changé.
Et elle est aussi mécontente, à l'instant même,
que nous nous soyons permis une familiarité que nous le
serons, le lendemain, d'avoir donné cent francs au chasseur,
et pour la même raison, qui pour nous a été
seulement retardée : l'absence d'ivresse.
Je ne connaissais aucune des femmes
qui étaient à Rivebelle et qui, parce qu'elles faisaient
partie de mon ivresse comme les reflets font partie du miroir,
me paraissaient mille fois plus désirables que la de moins
en moins existante Mlle Simonet. Une jeune blonde, seule, à
l'air triste, sous son chapeau de paille piqué de fleurs
des champs, me regarda un instant d'un air rêveur et me
parut agréable. Puis ce fut le tour d'une autre, puis d'une
troisième ; enfin d'une brune au teint éclatant.
Presque toutes étaient connues, à défaut
de moi, par Saint-loup.
Avant qu'il eût fait la connaissance
de sa maîtresse actuelle, il avait en effet tellement vécu
dans le monde restreint de la noce que, de toutes les femmes qui
dînaient ces soirs-là à Rivebelle et dont
beaucoup s'y trouvaient par hasard, étant venues au bord
de la mer, certaines pour retrouver leur amant, d'autres pour
tâcher d'en trouver un, il n'y en avait guère qu'il
ne connût pour avoir passé - lui-même ou tel
de ses amis - au moins une nuit avec elles. Il ne les saluait
pas si elles étaient avec un homme, et elles, tout en le
regardant plus qu'un autre parce que l'indifférence qu'on
lui savait pour toute femme qui n'était pas son actrice
lui donnait aux yeux de celles-ci un prestige singulier, elles
avaient l'air de ne pas le connaître. Et l'une chuchotait
: "C'est le petit Saint-loup. Il paraît qu'il aime
toujours sa grue. C'est la grande amour. Quel joli garçon
! Moi je le trouve épatant ! Et quel chic ! Il y a tout
de même des femmes qui ont une sacrée veine. Et un
chic type en tout. Je l'ai bien connu quand j'étais avec
d'Orléans. C'était les deux inséparables.
Il en faisait une noce à ce moment-là ! Mais ce
n'est plus ça ; il ne lui fait pas de queues. Ah ! Elle
peut dire qu'elle en a une chance. Et je me demande qu'est-ce
qu'il peut lui trouver. Il faut qu'il soit tout de même
une fameuse truffe. Elle a des pieds comme des bateaux, des moustaches
à l'américaine et des dessous sales ! Je crois qu'une
petite ouvrière ne voudrait pas de ses pantalons. Regardez-moi
un peu quels yeux il a, on se jetterait au feu pour un homme comme
ça. Tiens, tais-toi, il m'a reconnue, il rit, oh ! Il me
connaissait bien. On n'a qu'à lui parler de moi."
Entre elles et lui je surprenais un regard d'intelligence. J'aurais
voulu qu'il me présentât à ces femmes, pouvoir
leur demander un rendez-vous et qu'elles me l'accordassent, même
si je n'avais pas pu l'accepter. Car sans cela leur visage resterait
éternellement dépourvu, dans ma mémoire,
de cette partie de lui-même - et comme si elle était
cachée par un voile - qui varie avec toutes les femmes,
que nous ne pouvons imaginer chez l'une quand nous ne l'y avons
pas vue, et qui apparaît seulement dans le regard qui s'adresse
à nous et qui acquiesce à notre désir et
nous promet qu'il sera satisfait. Et pourtant, même aussi
réduit, leur visage était pour moi bien plus que
celui des femmes que j'aurais su vertueuses et ne me semblait
pas comme le leur, plat, sans dessous, composé d'une pièce
unique et sans épaisseur. Sans doute, il n'était
pas pour moi ce qu'il devait être pour Saint-loup qui par
la mémoire, sous l'indifférence, pour lui transparente,
des traits immobiles qui affectaient de ne pas le connaître
ou sous la banalité du même salut que l'on eût
adressé aussi bien à tout autre, se rappelait, voyait,
entre des cheveux défaits, une bouche pâmée
et des yeux mi-clos, tout un tableau silencieux comme ceux que
les peintres, pour tromper le gros des visiteurs, revêtent
d'une toile décente. Certes, pour moi au contraire, qui
sentais que rien de mon être n'avait pénétré
en telle ou telle de ces femmes et n'y serait emporté dans
les routes inconnues qu'elle suivrait pendant sa vie, ces visages
restaient fermés. Mais c'était déjà
assez de savoir qu'ils s'ouvraient, pour qu'ils me semblassent
d'un prix que je ne leur aurais pas trouvé s'ils n'avaient
été que de belles médailles, au lieu de médaillons
sous lesquels se cachaient des souvenirs d'amour. Quant à
Robert, tenant à peine en place quand il était assis,
dissimulant sous un sourire d'homme de cour l'avidité d'agir
en homme de guerre, à le bien regarder, je me rendais compte
combien l'ossature énergique de son visage triangulaire
devait être la même que celle de ses ancêtres,
plus faite pour un ardent archer que pour un lettré délicat.
Sous la peau fine, la construction hardie, l'architecture féodale
apparaissaient. Sa tête faisait penser à ces tours
d'antique donjon dont les créneaux inutilisés restent
visibles, mais qu'on a aménagées intérieurement
en bibliothèque.
En rentrant à Balbec, de telle
de ces inconnues à qui il m'avait présenté
je me redisais sans m'arrêter une seconde et pourtant sans
presque m'en apercevoir : "Quelle femme délicieuse
!" Comme on chante un refrain. Certes, ces paroles étaient
plutôt dictées par les dispositions nerveuses que
par un jugement durable. Il n'en est pas moins vrai que si j'eusse
eu mille francs sur moi et qu'il y eût encore des bijoutiers
d'ouverts à cette heure-là, j'eusse acheté
une bague à l'inconnue. Quand les heures de notre vie se
déroulent ainsi que sur des plans trop différents,
on se trouve donner trop de soi pour des personnes diverses qui
le lendemain vous semblent sans intérêt. Mais on
se sent responsable de ce qu'on leur a dit la veille et on veut
y faire honneur.
Comme, ces soirs-là, je rentrais
tard, je retrouvais avec plaisir dans ma chambre qui n'était
plus hostile le lit où, le jour de mon arrivée,
j'avais cru qu'il me serait toujours impossible de me reposer
et où maintenant mes membres si las cherchaient un soutien
; de sorte que successivement mes cuisses, mes hanches, mes épaules
tâchaient d'adhérer en tous leurs points aux draps
qui enveloppaient le matelas, comme si ma fatigue, pareille à
un sculpteur, avait voulu prendre un moulage total d'un corps
humain. Mais je ne pouvais m'endormir, je sentais approcher le
matin ; le calme, la bonne santé n'étaient plus
en moi. Dans ma détresse, il me semblait que jamais je
ne les retrouverais plus. Il m'eût fallu dormir longtemps
pour les rejoindre. Or, me fussé-je assoupi, que de toutes
façons je serais réveillé deux heures après
par le concert symphonique. Tout à coup je m'endormais,
je tombais dans ce sommeil lourd où se dévoilent
pour nous le retour à la jeunesse, la reprise des années
passées, des sentiments perdus, la désincarnation,
la transmigration des âmes, l'évocation des morts,
les illusions de la folie, la régression vers les règnes
les plus élémentaires de la nature (car on dit que
nous voyons souvent des animaux en rêve, mais on oublie
que presque toujours nous y sommes nous-même un animal,
privé de cette raison qui projette sur les choses une clarté
de certitude ; nous n'y offrons au contraire au spectacle de la
vie qu'une vision douteuse et à chaque minute anéantie
par l'oubli, la réalité précédente
s'évanouissant devant celle qui lui succède, comme
une projection de lanterne magique devant la suivante quand on
a changé le verre), tous ces mystères que nous croyons
ne pas connaître et auxquels nous sommes en réalité
initiés presque toutes les nuits, ainsi qu'à l'autre
grand mystère de l'anéantissement et de la résurrection.
Rendue plus vagabonde par la digestion difficile du dîner
de Rivebelle, l'illumination successive et errante de zones assombries
de mon passé faisait de moi un être dont le suprême
bonheur eût été de rencontrer Legrandin avec
lequel je venais de causer en rêve. Puis, même ma
propre vie m'était entièrement cachée par
un décor nouveau, comme celui planté tout au bord
du plateau et devant lequel, pendant que, derrière, on
procède aux changements de tableaux, des acteurs donnent
un divertissement. Celui où je tenais alors mon rôle
était dans le goût des contes orientaux, je n'y savais
rien de mon passé ni de moi-même, à cause
de cet extrême rapprochement d'un décor interposé
; je n'étais qu'un personnage qui recevais la bastonnade
et subissais des châtiments variés pour une faute
que je n'apercevais pas, mais qui était d'avoir bu trop
de porto. Tout à coup je m'éveillais, je m'apercevais
qu'à la faveur d'un long sommeil, je n'avais pas entendu
le concert symphonique. C'était déjà l'après-midi
; je m'en assurais à ma montre, après quelques efforts
pour me redresser, efforts infructueux d'abord et interrompus
par des chutes sur l'oreiller, mais de ces chutes courtes qui
suivent le sommeil comme les autres ivresses, que ce soit le vin
qui les procure ou une convalescence ; du reste, avant même
d'avoir regardé l'heure, j'étais certain que midi
était passé. Hier soir, je n'étais plus qu'un
être vidé, sans poids, et (comme il faut avoir été
couché pour être capable de s'asseoir et avoir dormi
pour l'être de se taire) je ne pouvais cesser de remuer
ni de parler, je n'avais plus de consistance, de centre de gravité,
j'étais lancé, il me semblait que j'aurais pu continuer
ma morne course jusque dans la lune. Or, si en dormant mes yeux
n'avaient pas vu l'heure, mon corps avait su la calculer, il avait
mesuré le temps non pas sur un cadran superficiellement
figuré, mais par la pesée progressive de toutes
mes forces refaites que, comme une puissante horloge, il avait
cran par cran laissé descendre de mon cerveau dans le reste
de mon corps où elles entassaient maintenant jusqu'au-dessus
de mes genoux l'abondance intacte de leurs provisions. S'il est
vrai que la mer ait été autrefois notre milieu vital
où il faille replonger notre sang pour retrouver nos forces,
il en est de même de l'oubli, du néant mental ; on
semble alors absent du temps pendant quelques heures ; mais les
forces qui se sont rangées pendant ce temps-là sans
être dépensées, le mesurent par leur quantité
aussi exactement que les poids de l'horloge ou les croulants monticules
du sablier. On ne sort pas, d'ailleurs, plus aisément d'un
tel sommeil que de la veille prolongée, tant toutes choses
tendent à durer et, s'il est vrai que certains narcotiques
font dormir, dormir longtemps est un narcotique plus puissant
encore, après lequel on a bien de la peine à se
réveiller. Pareil à un matelot qui voit bien le
quai où amarrer sa barque, secouée cependant encore
par les flots, j'avais bien l'idée de regarder l'heure
et de me lever, mais mon corps était à tout instant
rejeté dans le sommeil ; l'atterrissage était difficile,
et avant de me mettre debout pour atteindre ma montre et confronter
son heure avec celle qu'indiquait la richesse de matériaux
dont disposaient mes jambes rompues, je retombais encore deux
ou trois fois sur mon oreiller.
Enfin je voyais clairement : "Deux
heures de l'après-midi !", Je sonnais, mais aussitôt
je rentrais dans un sommeil qui cette fois devait être infiniment
plus long si j'en jugeais par le repos et la vision d'une immense
nuit dépassée, que je trouvais au réveil.
Pourtant, comme celui-ci était causé par l'entrée
de Françoise, entrée qu'avait elle-même motivée
mon coup de sonnette, ce nouveau sommeil, qui me paraissait avoir
dû être plus long que l'autre et avait amené
en moi tant de bien-être et d'oubli, n'avait duré
qu'une demi-minute. Ma grand'mère ouvrait la porte de ma
chambre, je lui posais mille questions sur la famille Legrandin.
Ce n'est pas assez de dire que j'avais
rejoint le calme et la santé, car c'était plus qu'une
simple distance qui les avait la veille séparés
de moi, j'avais eu toute la nuit à lutter contre un flot
contraire, et puis je ne me retrouvais pas seulement auprès
d'eux, ils étaient rentrés en moi. À des
points précis et encore un peu douloureux de ma tête
vide et qui serait un jour brisée, laissant mes idées
s'échapper à jamais, celles-ci avaient une fois
encore repris leur place, et retrouvé cette existence dont
hélas ! Jusqu'ici elles n'avaient pas su profiter.
Une fois de plus j'avais échappé
à l'impossibilité de dormir, au déluge, au
naufrage des crises nerveuses. Je ne craignais plus tout ce qui
me menaçait la veille au soir quand j'étais démuni
de repos. Une nouvelle vie s'ouvrait devant moi ; sans faire un
seul mouvement, car j'étais encore brisé quoique
déjà dispos, je goûtais ma fatigue avec allégresse
; elle avait isolé et rompu les os de mes jambes, de mes
bras, que je sentais assemblés devant moi, prêts
à se rejoindre, et que j'allais relever rien qu'en chantant
comme l'architecte de la fable.
Tout à coup, je me rappelai la
jeune blonde à l'air triste que j'avais vue à Rivebelle
et qui m'avait regardé un instant. Pendant toute la soirée,
bien d'autres m'avaient semblé agréables, maintenant
elle venait seule de s'élever du fond de mon souvenir.
Il me semblait qu'elle m'avait remarqué, je m'attendais
à ce qu'un des garçons de Rivebelle vînt me
dire un mot de sa part.
Saint-loup ne la connaissait pas et
croyait qu'elle était comme il faut. Il serait bien difficile
de la voir, de la voir sans cesse. Mais j'étais prêt
à tout pour cela, je ne pensais plus qu'à elle.
La philosophie parle souvent d'actes libres et d'actes nécessaires.
Peut-être n'en est-il pas de plus complètement subi
par nous que celui qui, en vertu d'une force ascensionnelle comprimée
pendant l'action, fait, une fois notre pensée au repos,
remonter ainsi un souvenir jusque-là nivelé avec
les autres par la force oppressive de la distraction, et le fait
s'élancer parce qu'à notre insu il contenait plus
que les autres un charme dont nous ne nous apercevons que vingt
quatre heures après. Et peut-être n'y a-t-il pas
non plus d'acte aussi libre, car il est encore dépourvu
de l'habitude, de cette sorte de manie mentale qui, dans l'amour,
favorise la renaissance exclusive de l'image d'une certaine personne.
Ce jour-là était justement
le lendemain de celui où j'avais vu défiler devant
la mer le beau cortège de jeunes filles. J'interrogeai
à leur sujet plusieurs clients de l'hôtel qui venaient
presque tous les ans à Balbec. Ils ne purent me renseigner.
Plus tard une photographie m'expliqua pourquoi. Qui eût
pu reconnaître maintenant en elles, à peine mais
déjà sorties d'un âge où on change
si complètement, telle masse amorphe et délicieuse,
encore tout enfantine, de petites filles que, quelques années
seulement auparavant, on pouvait voir assises en cercle sur le
sable, autour d'une tente : sorte de blanche et vague constellation
où l'on n'eût distingué deux yeux plus brillants
que les autres, un malicieux visage, des cheveux blonds, que pour
les reperdre et les confondre bien vite au sein de la nébuleuse
indistincte et lactée ?
Sans doute, en ces années-là
encore si peu éloignées, ce n'était pas,
comme la veille dans leur première apparition devant moi,
la vision du groupe, mais le groupe lui-même qui manquait
de netteté. Alors, ces enfants trop jeunes étaient
encore à ce degré élémentaire de formation
où la personnalité n'a pas mis son sceau sur chaque
visage. Comme ces organismes primitifs où l'individu n'existe
guère par lui-même, est plutôt constitué
par le polypier que par chacun des polypes qui le composent, elles
restaient pressées les unes contre les autres. Parfois
l'une faisait tomber sa voisine, et alors un fou rire, qui semblait
la seule manifestation de leur vie personnelle, les agitait toutes
à la fois, effaçant, confondant ces visages indécis
et grimaçants dans la gelée d'une seule grappe scintillatrice
et tremblante. Dans une photographie ancienne qu'elles devaient
me donner un jour et que j'ai gardée, leur troupe enfantine
offre déjà le même nombre de figurantes que,
plus tard, leur cortège féminin ; on y sent qu'elles
devaient déjà faire sur la plage une tache singulière
qui forçait à les regarder, mais on ne peut les
y reconnaître individuellement que par le raisonnement,
en laissant le champ libre à toutes les transformations
possibles pendant la jeunesse jusqu'à la limite où
ces formes reconstituées empiéteraient sur une autre
individualité qu'il faut identifier aussi et dont le beau
visage, à cause de la concomitance d'une grande taille
et de cheveux frisés, a chance d'avoir été
jadis ce ratatinement de grimace rabougrie présenté
par la carte-album ; et la distance parcourue en peu de temps
par les caractères physiques de chacune de ces jeunes filles
faisant d'eux un critérium fort vague, et d'autre part
ce qu'elles avaient de commun et comme de collectif étant
dès lors fort marqué, il arrivait parfois à
leurs meilleures amies de les prendre l'une pour l'autre sur cette
photographie, si bien que le doute ne pouvait finalement être
tranché que par tel accessoire de toilette que l'une était
certaine d'avoir porté, à l'exclusion des autres.
Depuis ces jours si différents de celui où je venais
de les voir sur la digue, si différents et pourtant si
proches, elles se laissaient encore aller au rire comme je m'en
étais rendu compte la veille, mais à un rire qui
n'était plus celui, intermittent et presque automatique,
de l'enfance, détente spasmodique qui autrefois faisait
à tous moments faire un plongeon à ces têtes,
comme les blocs de vairons dans la Vivonne se dispersaient et
disparaissaient pour se reformer un instant après ; leurs
physionomies maintenant étaient devenues maîtresses
d'elles-mêmes, leurs yeux étaient fixés sur
le but qu'ils poursuivaient ; et il avait fallu hier l'indécision
et le tremblé de ma perception première pour confondre
indistinctement, comme l'avaient fait l'hilarité ancienne
et la vieille photographie, les sporades aujourd'hui individualisées
et désunies du pâle madrépore. Sans doute,
bien des fois, au passage de jolies jeunes filles, je m'étais
fait la promesse de les revoir. D'habitude, elles ne reparaissent
pas ; d'ailleurs la mémoire, qui oublie vite leur existence,
retrouverait difficilement leurs traits ; nos yeux ne les reconnaîtraient
peut-être pas, et déjà nous avons vu passer
de nouvelles jeunes filles, que nous ne reverrons pas non plus.
Mais d'autres fois, et c'est ainsi que cela devait arriver pour
la petite bande insolente, le hasard les ramène avec insistance
devant nous. Il nous paraît alors beau, car nous discernons
en lui comme un commencement d'organisation, d'effort, pour composer
notre vie ; et il nous rend facile, inévitable, et quelquefois
- après des interruptions qui ont pu faire espérer
de cesser de nous souvenir - cruelle, la fidélité
à des images à la possession desquelles nous nous
croirons plus tard avoir été prédestinés,
et que sans lui nous aurions pu, tout au début, oublier,
comme tant d'autres, si aisément.
Bientôt le séjour de Saint-loup
toucha à sa fin. Je n'avais pas revu ces jeunes filles
sur la plage. Il restait trop peu l'après-midi à
Balbec pour pouvoir s'occuper d'elles et tâcher de faire,
à mon intention, leur connaissance. Le soir, il était
plus libre et continuait à m'emmener souvent à Rivebelle.
Il y a dans ces restaurants, comme dans les jardins publics et
les trains, des gens enfermés dans une apparence ordinaire
et dont le nom nous étonne si, l'ayant par hasard demandé,
nous découvrons qu'ils sont non l'inoffensif premier venu
que nous supposions, mais rien de moins que le ministre ou le
duc dont nous avons si souvent entendu parler. Déjà,
deux ou trois fois, dans le restaurant de Rivebelle, nous avions,
Saint-loup et moi, vu venir s'asseoir à une table, quand
tout le monde commençait à partir, un homme de grande
taille, très musclé, aux traits réguliers,
à la barbe grisonnante, mais de qui le regard songeur restait
fixé avec application dans le vide. Un soir que nous demandions
au patron qui était ce dîneur obscur, isolé
et retardataire : "Comment, vous ne connaissiez pas le célèbre
peintre Elstir ?" Nous dit-il. Swann avait une fois prononcé
son nom devant moi, j'avais entièrement oublié à
quel propos ; mais l'omission d'un souvenir, comme celle d'un
membre de phrase dans une lecture, favorise parfois non l'incertitude,
mais l'éclosion d'une certitude prématurée.
"C'est un ami de Swann, et un artiste très connu,
de grande valeur", dis-je à Saint-loup. Aussitôt
passa sur lui et sur moi, comme un frisson, la pensée qu'Elstir
était un grand artiste, un homme célèbre,
puis, que nous confondant avec les autres dîneurs, il ne
se doutait pas de l'exaltation où nous jetait l'idée
de son talent. Sans doute, qu'il ignorât notre admiration
et que nous connaissions Swann, ne nous eût pas été
pénible si nous n'avions pas été aux bains
de mer. Mais, attardés à un âge où
l'enthousiasme ne peut rester silencieux et transportés
dans une vie où l'incognito semble étouffant, nous
écrivîmes une lettre signée de nos noms, où
nous dévoilions à Elstir dans les deux dîneurs
assis à quelques pas de lui deux amateurs passionnés
de son talent, deux amis de son grand ami Swann, et où
nous demandions à lui présenter nos hommages. Un
garçon se chargea de porter cette missive à l'homme
célèbre.
Célèbre, Elstir ne l'était
peut-être pas encore à cette époque tout à
fait autant que le prétendait le patron de l'établissement,
et qu'il le fut d'ailleurs bien peu d'années plus tard.
Mais il avait été un des premiers à habiter
ce restaurant alors que ce n'était encore qu'une sorte
de ferme et à y amener une colonie d'artistes (qui avaient
du reste tous émigré ailleurs dès que la
ferme où l'on mangeait en plein air sous un simple auvent,
était devenue un centre élégant ; Elstir
lui-même ne revenait en ce moment à Rivebelle qu'à
cause d'une absence de sa femme, avec laquelle il habitait non
loin de là). Mais un grand talent, même quand il
n'est pas encore reconnu, provoque nécessairement quelques
phénomènes d'admiration, tels que le patron de la
ferme avait été à même d'en distinguer
dans les questions de plus d'une anglaise de passage, avide de
renseignements sur la vie que menait Elstir, ou dans le nombre
de lettres que celui-ci recevait de l'étranger. Alors le
patron avait remarqué davantage qu'Elstir n'aimait pas
être dérangé pendant qu'il travaillait, qu'il
se relevait la nuit pour emmener un petit modèle poser
nu au bord de la mer quand il y avait clair de lune, et il s'était
dit que tant de fatigues n'étaient pas perdues, ni l'admiration
des touristes, injustifiée, quand il avait dans un tableau
d'Elstir reconnu une croix de bois qui était plantée
à l'entrée de Rivebelle. "C'est bien elle,
répétait-il avec stupéfaction. Il y a les
quatre morceaux ! Ah ! Aussi, il s'en donne une peine !"
Et il ne savait pas si un petit "lever de soleil sur la mer"
qu'Elstir lui avait donné, ne valait pas une fortune.
Nous le vîmes lire notre lettre,
la remettre dans sa poche, continuer à dîner, commencer
à demander ses affaires, se lever pour partir, et nous
étions tellement sûrs de l'avoir choqué par
notre démarche que nous eussions souhaité maintenant
(tout autant que nous l'avions redouté) de partir sans
avoir été remarqués par lui. Nous ne pensions
pas un seul instant à une chose qui aurait dû pourtant
nous sembler la plus importante, c'est que notre enthousiasme
pour Elstir, de la sincérité duquel nous n'aurions
pas permis qu'on doutât et dont nous aurions pu, en effet,
donner comme témoignage notre respiration entrecoupée
par l'attente, notre désir de faire n'importe quoi de difficile
ou d'héroïque pour le grand homme, n'était
pas, comme nous nous le figurions, de l'admiration, puisque nous
n'avions jamais rien vu d'Elstir ; notre sentiment pouvait avoir
pour objet l'idée creuse de "un grand artiste",
non pas une oeuvre qui nous était inconnue. C'était
tout au plus de l'admiration à vide, le cadre nerveux,
l'armature sentimentale d'une admiration sans contenu, c'est-à-dire
quelque chose d'aussi indissolublement attaché à
l'enfance que certains organes qui n'existent plus chez l'homme
adulte ; nous étions encore des enfants. Elstir cependant
allait arriver à la porte, quand tout à coup il
fit un crochet et vint à nous. J'étais transporté
d'une délicieuse épouvante comme je n'aurais pu
en éprouver quelques années plus tard, parce que,
en même temps que l'âge diminue la capacité,
l'habitude du monde ôte toute idée de provoquer d'aussi
étranges occasions, de ressentir ce genre d'émotions.
Dans les quelques mots qu'Elstir vint
nous dire en s'asseyant à notre table, il ne me répondit
jamais, les diverses fois où je lui parlai de Swann. Je
commençai à croire qu'il ne le connaissait pas.
Il ne m'en demanda pas moins d'aller le voir à son atelier
de Balbec, invitation qu'il n'adressa pas à Saint-loup,
et que me valurent, ce que n'aurait peut-être pas fait la
recommandation de Swann si Elstir eût été
lié avec lui (car la part des sentiments désintéressés
est plus grande qu'on ne croit dans la vie des hommes), quelques
paroles qui lui firent penser que j'aimais les arts. Il prodigua
pour moi une amabilité qui était aussi supérieure
à celle de Saint-loup que celle-ci à l'affabilité
d'un petit bourgeois. À côté de celle d'un
grand artiste, l'amabilité d'un grand seigneur, si charmante
soit-elle, a l'air d'un jeu d'acteur, d'une simulation. Saint-loup
cherchait à plaire, Elstir aimait à donner, à
se donner. Tout ce qu'il possédait, idées, oeuvres,
et le reste qu'il comptait pour bien moins, il l'eût donné
avec joie à quelqu'un qui l'eût compris. Mais faute
d'une société supportable, il vivait dans un isolement,
avec une sauvagerie, que les gens du monde appelaient de la pose
et de la mauvaise éducation, les pouvoirs publics, un mauvais
esprit, ses voisins, de la folie, sa famille, de l'égoïsme
et de l'orgueil.
Et sans doute, les premiers temps, avait-il
pensé, dans la solitude même, avec plaisir que, par
le moyen de ses oeuvres, il s'adressait à distance, il
donnait une plus haute idée de lui, à ceux qui l'avaient
méconnu ou froissé. Peut-être alors vécut-il
seul, non par indifférence, mais par amour des autres,
et, comme j'avais renoncé à Gilberte pour lui réapparaître
un jour sous des couleurs plus aimables, destinait-il son oeuvre
à certains, comme un retour vers eux où, sans le
revoir lui-même, on l'aimerait, on l'admirerait, on s'entretiendrait
de lui ; un renoncement n'est pas toujours total dès le
début, quand nous le décidons avec notre âme
ancienne et avant que par réaction il n'ait agi sur nous,
qu'il s'agisse du renoncement d'un malade, d'un moine, d'un artiste,
d'un héros. Mais s'il avait voulu produire en vue de quelques
personnes, en produisant il avait vécu pour lui-même,
loin de la société à laquelle il était
devenu indifférent ; la pratique de la solitude lui en
avait donné l'amour, comme il arrive pour toute grande
chose que nous avons crainte d'abord, parce que nous la savions
incompatible avec de plus petites auxquelles nous tenions et dont
elle nous prive moins qu'elle ne nous détache. Avant de
la connaître, toute notre préoccupation est de savoir
dans quelle mesure nous pourrons la concilier avec certains plaisirs
qui cessent d'en être dès que nous l'avons connue.
Elstir ne resta pas longtemps à causer avec nous. Je me
promettais d'aller à son atelier dans les deux ou trois
jours suivants, mais le lendemain de cette soirée, comme
j'avais accompagné ma grand'mère tout au bout de
la digue vers les falaises de Canapville, en revenant, au coin
d'une des petites rues qui débouchent, perpendiculairement,
sur la plage, nous croisâmes une jeune fille qui, tête
basse comme un animal qu'on fait rentrer malgré lui dans
l'étable, et tenant des clubs de golf, marchait devant
une personne autoritaire, vraisemblablement son "anglaise",
ou celle d'une de ses amies, laquelle ressemblait au portrait
de Jeffries par Hogarth, le teint rouge comme si sa boisson favorite
avait été plutôt le gin que le thé,
et prolongeant par le croc noir d'un reste de chique une moustache
grise, mais bien fournie. La fillette qui la précédait
ressemblait à celle de la petite bande qui, sous un polo
noir, avait dans un visage immobile et joufflu des yeux rieurs.
Or, celle qui rentrait en ce moment avait aussi un polo noir,
mais elle me semblait encore plus jolie que l'autre, la ligne
de son nez était plus droite, à la base l'aile en
était plus large et plus charnue. Puis l'autre m'était
apparue comme une fière jeune fille pâle, celle-ci
comme une enfant domptée et de teint rose.
Pourtant, comme elle poussait une bicyclette
pareille et comme elle portait les mêmes gants de renne,
je conclus que les différences tenaient peut-être
à la façon dont j'étais placé et aux
circonstances, car il était peu probable qu'il y eût
à Balbec une seconde jeune fille de visage malgré
tout si semblable et qui dans son accoutrement réunît
les mêmes particularités. Elle jeta dans ma direction
un regard rapide ; les jours suivants, quand je revis la petite
bande sur la plage, et même plus tard quand je connus toutes
les jeunes filles qui la composaient, je n'eus jamais la certitude
absolue qu'aucune d'elles - même celle qui de toutes lui
ressemblait le plus, la jeune fille à la bicyclette - fût
bien celle que j'avais vue ce soir-là au bout de la plage,
au coin de la rue, jeune fille qui n'était guère,
mais était tout de même un peu différente
de celle que j'avais remarquée dans le cortège.
À partir de cet après-midi-là,
moi qui, les jours précédents, avais surtout pensé
à la grande, ce fut celle aux clubs de golf, présumée
être Mlle Simonet, qui recommença à me préoccuper.
Au milieu des autres, elle s'arrêtait souvent, forçant
ses amies qui semblaient la respecter beaucoup, à interrompre
aussi leur marche. C'est ainsi, faisant halte, les yeux brillants
sous son "polo", que je la revois encore maintenant,
silhouettée sur l'écran que lui fait, au fond, la
mer, et séparée de moi par un espace transparent
et azuré, le temps écoulé depuis lors, première
image, toute mince dans mon souvenir, désirée, poursuivie,
puis oubliée, puis retrouvée, d'un visage que j'ai
souvent depuis projeté dans le passé pour pouvoir
me dire d'une jeune fille qui était dans ma chambre : "C'est
elle !" Mais c'est peut-être encore celle au teint
de géranium, aux yeux verts, que j'aurais le plus désiré
connaître. Quelle que fût, d'ailleurs, tel jour donné,
celle que je préférais apercevoir, les autres, sans
celle-là, suffisaient à m'émouvoir ; mon
désir, même se portant une fois plutôt sur
l'une, une fois plutôt sur l'autre, continuait - comme,
le premier jour, ma confuse vision - à les réunir,
à faire d'elles le petit monde à part animé
d'une vie commune qu'elles avaient, sans doute, d'ailleurs, la
prétention de constituer ; en devenant l'ami de l'une d'elles
j'eusse pénétré - comme un païen raffiné
ou un chrétien scrupuleux chez les barbares - dans une
société rajeunissante où régnaient
la santé, l'inconscience, la volupté, la cruauté,
l'inintellectualité et la joie.
Ma grand'mère, à qui j'avais
raconté mon entrevue avec Elstir et qui se réjouissait
de tout le profit intellectuel que je pouvais tirer de son amitié,
trouvait absurde et peu gentil que je ne fusse pas encore allé
lui faire une visite. Mais je ne pensais qu'à la petite
bande et, incertain de l'heure où ces jeunes filles passeraient
sur la digue, je n'osais pas m'éloigner. Ma grand'mère
s'étonnait aussi de mon élégance, car je
m'étais soudain souvenu de costumes que j'avais jusqu'ici
laissés au fond de ma malle. J'en mettais chaque jour un
différent, et j'avais même écrit à
Paris pour me faire envoyer de nouveaux chapeaux et de nouvelles
cravates.
C'est un grand charme ajouté
à la vie dans une station balnéaire comme était
Balbec, si le visage d'une jolie fille, une marchande de coquillages,
de gâteaux ou de fleurs, peint en vives couleurs dans notre
pensée, est quotidiennement pour nous dès le matin
le but de chacune de ces journées oisives et lumineuses
qu'on passe sur la plage. Elles sont alors, et par là,
bien que désoeuvrées, alertes comme des journées
de travail, aiguillées, aimantées, soulevées
légèrement vers un instant prochain, celui où
tout en achetant des sablés, des roses, des ammonites,
on se délectera à voir, sur un visage féminin,
les couleurs étalées aussi purement que sur une
fleur. Mais au moins, ces petites marchandes, d'abord on peut
leur parler, ce qui évite d'avoir à construire avec
l'imagination les autres côtés que ceux que nous
fournit la simple perception visuelle, et à recréer
leur vie, à s'exagérer son charme, comme devant
un portrait ; surtout, justement parce qu'on leur parle, on peut
apprendre où, à quelles heures on peut les retrouver.
Or, il n'en était nullement ainsi pour moi en ce qui concernait
les jeunes filles de la petite bande. Leurs habitudes m'étant
inconnues, quand certains jours je ne les apercevais pas, ignorant
la cause de leur absence, je cherchais si celle-ci était
quelque chose de fixe, si on ne les voyait que tous les deux jours,
ou quand il faisait tel temps, ou s'il y avait des jours où
on ne les voyait jamais. Je me figurais d'avance ami avec elles
et leur disant : "Mais vous n'étiez pas là
tel jour ? - Ah ! Oui, c'est parce que c'était un samedi,
le samedi nous ne venons jamais parce que..." Encore si c'était
aussi simple que de savoir que, le triste samedi, il est inutile
de s'acharner, qu'on pourrait parcourir la plage en tous sens,
s'asseoir à la devanture du pâtissier, faire semblant
de manger un éclair, entrer chez le marchand de curiosités,
attendre l'heure du bain, le concert, l'arrivée de la marée,
le coucher du soleil, la nuit, sans voir la petite bande désirée.
Mais le jour fatal ne revenait peut-être pas une fois par
semaine. Il ne tombait peut-être pas forcément un
samedi. Peut-être certaines conditions atmosphériques
influaient-elles sur lui ou lui étaient-elles entièrement
étrangères. Combien d'observations patientes, mais
non point sereines, il faut recueillir sur les mouvements en apparence
irréguliers de ces mondes inconnus avant de pouvoir être
sûr qu'on ne s'est pas laissé abuser par des coïncidences,
que nos prévisions ne seront pas trompées, avant
de dégager les lois certaines, acquises au prix d'expériences
cruelles, de cette astronomie passionnée ! Me rappelant
que je ne les avais pas vues le même jour qu'aujourd'hui,
je me disais qu'elles ne viendraient pas, qu'il était inutile
de rester sur la plage. Et justement je les apercevais. En revanche,
un jour où, autant que j'avais pu supposer que des lois
réglaient le retour de ces constellations, j'avais calculé
devoir être un jour faste, elles ne venaient pas. Mais à
cette première incertitude si je les verrais ou non le
jour même, venait s'en ajouter une plus grave, si je les
reverrais jamais, car j'ignorais en somme si elles ne devaient
pas partir pour l'Amérique, ou rentrer à Paris.
Cela suffisait pour me faire commencer à les aimer. On
peut avoir du goût pour une personne. Mais pour déchaîner
cette tristesse, ce sentiment de l'irréparable, ces angoisses
qui préparent l'amour, il faut - et il est peut-être
ainsi, plutôt que ne l'est une personne, l'objet même
que cherche anxieusement à étreindre la passion
- le risque d'une impossibilité. Ainsi agissaient déjà
ces influences qui se répètent au cours d'amours
successives (pouvant du reste se produire, mais alors plutôt
dans l'existence des grandes villes, au sujet d'ouvrières
dont on ne sait pas les jours de congé et qu'on s'effraye
de ne pas avoir vues à la sortie de l'atelier), ou du moins
qui se renouvelèrent au cours des miennes. Peut-être
sont-elles inséparables de l'amour ; peut-être tout
ce qui fut une particularité du premier vient-il s'ajouter
aux suivants par souvenir, suggestion, habitude, et, à
travers les périodes successives de notre vie, donner à
ses aspects différents un caractère général.
Je prenais tous les prétextes
pour aller sur la plage aux heures où j'espérais
pouvoir les rencontrer. Les ayant aperçues une fois pendant
notre déjeuner, je n'y arrivais plus qu'en retard, attendant
indéfiniment sur la digue qu'elles y passassent ; restant
le peu de temps que j'étais assis dans la salle à
manger à interroger des yeux l'azur du vitrage ; me levant
bien avant le dessert pour ne pas les manquer dans le cas où
elles se fussent promenées à une autre heure, et
m'irritant contre ma grand'mère, inconsciemment méchante,
quand elle me faisait rester avec elle au delà de l'heure
qui me semblait propice. Je tâchais de prolonger l'horizon
en mettant ma chaise de travers ; si par hasard j'apercevais n'importe
laquelle des jeunes filles, puisqu'elles participaient toutes
à la même essence spéciale, c'était
comme si j'avais vu projeté en face de moi dans une hallucination
mobile et diabolique un peu de rêve ennemi et pourtant passionnément
convoité qui, l'instant d'avant encore, n'existait, y stagnant
d'ailleurs d'une façon permanente, que dans mon cerveau.
Je n'en aimais aucune, les aimant toutes,
et pourtant leur rencontre possible était pour mes journées
le seul élément délicieux, faisait seule
naître en moi de ces espoirs où on briserait tous
les obstacles, espoirs souvent suivis de rage, si je ne les avais
pas vues. En ce moment, ces jeunes filles éclipsaient pour
moi ma grand'mère ; un voyage m'eût tout de suite
souri si ç'avait été pour aller dans un lieu
où elles dussent se trouver. C'était à elles
que ma pensée s'était agréablement suspendue
quand je croyais penser à autre chose, ou à rien.
Mais quand, même ne le sachant pas, je pensais à
elles, plus inconsciemment encore, elles, c'était pour
moi les ondulations montueuses et bleues de la mer, le profil
d'un défilé devant la mer. C'était la mer
que j'espérais retrouver, si j'allais dans quelque ville
où elles seraient. L'amour le plus exclusif pour une personne
est toujours l'amour d'autre chose.
Ma grand'mère me témoignait,
parce que maintenant je m'intéressais extrêmement
au golf et au tennis et laissais échapper l'occasion de
regarder travailler et entendre discourir un artiste qu'elle savait
des plus grands, un mépris qui me semblait procéder
de vues un peu étroites. J'avais autrefois entrevu aux
Champs-élysées et je m'étais mieux rendu
compte depuis, qu'en étant amoureux d'une femme nous projetons
simplement en elle un état de notre âme ; que par
conséquent l'important n'est pas la valeur de la femme,
mais la profondeur de l'état ; et que les émotions
qu'une jeune fille médiocre nous donne peuvent nous permettre
de faire monter à notre conscience des parties plus intimes
de nous-même, plus personnelles, plus lointaines, plus essentielles,
que ne ferait le plaisir que nous donne la conversation d'un homme
supérieur ou même la contemplation admirative de
ses oeuvres.
Je dus finir par obéir à
ma grand'mère avec d'autant plus d'ennui qu'Elstir habitait
assez loin de la digue, dans une des avenues les plus nouvelles
de Balbec. La chaleur du jour m'obligea à prendre le tramway
qui passait par la rue de la plage, et je m'efforçais,
pour penser que j'étais dans l'antique royaume des cimmériens,
dans la patrie peut-être du roi Mark ou sur l'emplacement
de la forêt de Brocéliande, de ne pas regarder le
luxe de pacotille des constructions qui se développaient
devant moi et entre lesquelles la villa d'Elstir était
peut-être la plus somptueusement laide, louée malgré
cela par lui, parce que de toutes celles qui existaient à
Balbec, c'était la seule qui pouvait lui offrir un vaste
atelier. C'est aussi en détournant les yeux que je traversai
le jardin qui avait une pelouse - en plus petit comme chez n'importe
quel bourgeois dans la banlieue de Paris -, une petite statuette
de galant jardinier, des boules de verre où l'on se regardait,
des bordures de bégonias et une petite tonnelle sous laquelle
des rocking-chairs étaient allongés devant une table
de fer. Mais après tous ces abords empreints de laideur
citadine, je ne fis plus attention aux moulures chocolat des plinthes
quand je fus dans l'atelier ; je me sentis parfaitement heureux,
car par toutes les études qui étaient autour de
moi, je sentais la possibilité de m'élever à
une connaissance poétique, féconde en joies, de
maintes formes que je n'avais pas isolées jusque-là
du spectacle total de la réalité. Et l'atelier d'Elstir
m'apparut comme le laboratoire d'une sorte de nouvelle création
du monde, où, du chaos que sont toutes choses que nous
voyons, il avait tiré, en les peignant sur divers rectangles
de toile qui étaient posés dans tous les sens, ici
une vague de la mer écrasant avec colère sur le
sable son écume lilas, là un jeune homme en coutil
blanc accoudé sur le pont d'un bateau. Le veston du jeune
homme et la vague éclaboussante avaient pris une dignité
nouvelle du fait qu'ils continuaient à être, encore
que dépourvus de ce en quoi ils passaient pour consister,
la vague ne pouvant plus mouiller, ni le veston habiller personne.
Au moment où j'entrai, le créateur était
en train d'achever, avec le pinceau qu'il tenait dans sa main,
la forme du soleil à son coucher.
Les stores étaient clos de presque
tous les côtés, l'atelier était assez frais
et, sauf à un endroit où le grand jour apposait
au mur sa décoration éclatante et passagère,
obscur ; seule était ouverte une petite fenêtre rectangulaire
encadrée de chèvrefeuilles, qui après une
bande de jardin, donnait sur une avenue ; de sorte que l'atmosphère
de la plus grande partie de l'atelier était sombre, transparente
et compacte dans sa masse, mais humide et brillante aux cassures
où la sertissait la lumière, comme un bloc de cristal
de roche dont une face déjà taillée et polie,
çà et là, luit comme un miroir et s'irise.
Tandis qu'Elstir, sur ma prière, continuait à peindre,
je circulais dans ce clair-obscur, m'arrêtant devant un
tableau, puis devant un autre.
Le plus grand nombre de ceux qui m'entouraient
n'étaient pas ce que j'aurais le plus aimé voir
de lui, les peintures appartenant à ses première
et deuxième manières, comme disait une revue d'art
anglaise qui traînait sur la table du salon du grand-hôtel,
la manière mythologique et celle où il avait subi
l'influence du Japon, toutes deux admirablement représentées,
disait-on, dans la collection de Mme De Guermantes.
Naturellement, ce qu'il avait dans son
atelier, ce n'était guère que des marines prises
ici, à Balbec. Mais j'y pouvais discerner que le charme
de chacune consistait en une sorte de métamorphose des
choses représentées, analogue à celle qu'en
poésie on nomme métaphore, et que, si Dieu le père
avait créé les choses en les nommant c'est en leur
ôtant leur nom, ou en leur en donnant un autre, qu'Elstir
les recréait. Les noms qui désignent les choses
répondent toujours à une notion de l'intelligence,
étrangère à nos impressions véritables,
et qui nous force à éliminer d'elles tout ce qui
ne se rapporte pas à cette notion.
Parfois à ma fenêtre, dans
l'hôtel de Balbec, le matin quand Françoise défaisait
les couvertures qui cachaient la lumière, le soir quand
j'attendais le moment de partir avec Saint-Loup, il m'était
arrivé, grâce à un effet de soleil, de prendre
une partie plus sombre de la mer pour une côte éloignée,
ou de regarder avec joie une zone bleue et fluide sans savoir
si elle appartenait à la mer ou au ciel. Bien vite mon
intelligence rétablissait entre les éléments
la séparation que mon impression avait abolie. C'est ainsi
qu'il m'arrivait à Paris, dans ma chambre, d'entendre une
dispute, presque une émeute, jusqu'à ce que j'eusse
rapporté à sa cause, par exemple une voiture dont
le roulement approchait, ce bruit dont j'éliminais alors
ces vociférations aiguës et discordantes que mon oreille
avait réellement entendues, mais que mon intelligence savait
que des roues ne produisaient pas. Mais les rares moments où
l'on voit la nature telle qu'elle est, poétiquement, c'était
de ceux-là qu'était faite l'oeuvre d'Elstir. Une
de ses métaphores les plus fréquentes dans les marines
qu'il avait près de lui en ce moment était justement
celle qui, comparant la terre à la mer, supprimait entre
elles toute démarcation. C'était cette comparaison,
tacitement et inlassablement répétée dans
une même toile, qui y introduisait cette multiforme et puissante
unité, cause, parfois non clairement aperçue par
eux, de l'enthousiasme qu'excitait chez certains amateurs la peinture
d'Elstir. C'est par exemple à une métaphore de ce
genre - dans un tableau représentant le port de Carquethuit,
tableau qu'il avait terminé depuis peu de jours et que
je regardai longuement - qu'Elstir avait préparé
l'esprit du spectateur en n'employant pour la petite ville que
des termes marins, et que des termes urbains pour la mer. Soit
que les maisons cachassent une partie du port, un bassin de calfatage
ou peut-être la mer même s'enfonçant en golfe
dans les terres, ainsi que cela arrivait constamment dans ce pays
de Balbec, de l'autre côté de la pointe avancée
où était construite la ville, les toits étaient
dépassés (comme ils l'eussent été
par des cheminées ou par des clochers) par des mâts,
lesquels avaient l'air de faire des vaisseaux auxquels ils appartenaient,
quelque chose de citadin, de construit sur terre impression qu'augmentaient
d'autres bateaux, demeurés le long de la jetée,
mais en rangs si pressés que les hommes y causaient d'un
bâtiment à l'autre sans qu'on pût distinguer
leur séparation et l'interstice de l'eau, et ainsi cette
flotille de pêche avait moins l'air d'appartenir à
la mer que, par exemple, les églises de Criquebec qui,
au loin, entourées d'eau de tous côtés parce
qu'on les voyait sans la ville, dans un poudroiement de soleil
et de vagues, semblaient sortir des eaux, soufflées en
albâtre ou en écume et, enfermées dans la
ceinture d'un arc-en-ciel versicolore, former un tableau irréel
et mystique. Dans le premier plan de la plage, le peintre avait
su habituer les yeux à ne pas reconnaître de frontière
fixe, de démarcation absolue, entre la terre et l'océan.
Des hommes qui poussaient des bateaux à la mer couraient
aussi bien dans les flots que sur le sable, lequel mouillé,
réfléchissait déjà les coques comme
s'il avait été de l'eau. La mer elle-même
ne montait pas régulièrement, mais suivait les accidents
de la grève, que la perspective déchiquetait encore
davantage, si bien qu'un navire en pleine mer, à demi caché
par les ouvrages avancés de l'arsenal, semblait voguer
au milieu de la ville ; des femmes qui ramassaient des crevettes
dans les rochers, avaient l'air, parce qu'elles étaient
entourées d'eau et à cause de la dépression
qui, après la barrière circulaire des roches, abaissait
la plage (des deux côtés les plus rapprochés
des terres) au niveau de la mer, d'être dans une grotte
marine surplombée de barques et de vagues, ouverte et protégée
au milieu des flots écartés miraculeusement. Si
tout le tableau donnait cette impression des ports où la
mer entre dans la terre, où la terre est déjà
marine et la population, amphibie, la force de l'élément
marin éclatait partout ; et, près des rochers, à
l'entrée de la jetée, où la mer était
agitée, on sentait, aux efforts des matelots et à
l'obliquité des barques couchées à angle
aigu devant la calme verticalité de l'entrepôt, de
l'église, des maisons de la ville, où les uns rentraient,
d'où les autres partaient pour la pêche, qu'ils trottaient
rudement sur l'eau comme sur un animal fougueux et rapide dont
les soubresauts, sans leur adresse, les eussent jetés à
terre. Une bande de promeneurs sortait gaîment en une barque
secouée comme une carriole ; un matelot joyeux, mais attentif
aussi, la gouvernait comme avec des guides, menait la voile fougueuse,
chacun se tenait bien à sa place pour ne pas faire trop
de poids d'un côté et ne pas verser, et on courait
ainsi par les champs ensoleillés, dans les sites ombreux,
dégringolant les pentes. C'était une belle matinée
malgré l'orage qu'il avait fait. Et même on sentait
encore les puissantes actions qu'avait à neutraliser le
bel équilibre des barques immobiles, jouissant du soleil
et de la fraîcheur, dans les parties où la mer était
si calme que les reflets avaient presque plus de solidité
et de réalité que les coques vaporisées par
un effet de soleil et que la perspective faisait s'enjamber les
unes les autres. Ou plutôt on n'aurait pas dit d'autres
parties de la mer. Car entre ces parties, il y avait autant de
différence qu'entre l'une d'elles et l'église sortant
des eaux, et les bateaux derrière la ville. L'intelligence
faisait ensuite un même élément de ce qui
était, ici noir dans un effet d'orage, plus loin tout d'une
couleur avec le ciel et aussi verni que lui, et là si blanc
de soleil, de brume et d'écume, si compact, si terrien,
si circonvenu de maisons, qu'on pensait à quelque chaussée
de pierres ou à un champ de neige, sur lequel on était
effrayé de voir un navire s'élever en pente raide
et à sec comme une voiture qui s'ébroue en sortant
d'un gué, mais qu'au bout d'un moment, en y voyant sur
l'étendue haute et inégale du plateau solide des
bateaux titubants, on comprenait, identique en tous ces aspects
divers, être encore la mer. Bien qu'on dise avec raison
qu'il n'y a pas de progrès, pas de découvertes en
art, mais seulement dans les sciences, et que chaque artiste recommençant
pour son compte un effort individuel ne peut y être aidé
ni entravé par les efforts de tout autre, il faut pourtant
reconnaître que, dans la mesure où l'art met en lumière
certaines lois, une fois qu'une industrie les a vulgarisées,
l'art antérieur perd rétrospectivement un peu de
son originalité. Depuis les débuts d'Elstir, nous
avons connu ce qu'on appelle "d'admirables" photographies
de paysages et de villes. Si on cherche à préciser
ce que les amateurs désignent dans ce cas par cette épithète,
on verra qu'elle s'applique d'ordinaire à quelque image
singulière d'une chose connue, image différente
de celles que nous avons l'habitude de voir, singulière
et pourtant vraie, et qui à cause de cela est pour nous
doublement saisissante parce qu'elle nous étonne, nous
fait sortir de nos habitudes, et tout à la fois nous fait
rentrer en nous-même en nous rappelant une impression. Par
exemple, telle de ces photographies "magnifiques" illustrera
une loi de la perspective, nous montrera telle cathédrale
que nous avons l'habitude de voir au milieu de la ville, prise
au contraire d'un point choisi d'où elle aura l'air trente
fois plus haute que les maisons et faisant éperon au bord
du fleuve d'où elle est en réalité distante.
Or, l'effort d'Elstir de ne pas exposer les choses telles qu'il
savait qu'elles étaient, mais selon ces illusions optiques
dont notre vision première est faite, l'avait précisément
amené à mettre en lumière certaines de ces
lois de perspective, plus frappantes alors, car l'art était
le premier à les dévoiler. Un fleuve, à cause
du tournant de son cours, un golfe, à cause du rapprochement
apparent des falaises, avaient l'air de creuser au milieu de la
plaine ou des montagnes un lac absolument fermé de toutes
parts. Dans un tableau pris de Balbec par une torride journée
d'été, un rentrant de la mer semblait, enfermé
dans des murailles de granit rose, n'être pas la mer, laquelle
commençait plus loin. La continuité de l'océan
n'était suggérée que par des mouettes qui,
tournoyant sur ce qui semblait au spectateur de la pierre, humaient
au contraire l'humidité du flot. D'autres lois se dégageaient
de cette même toile comme, au pied des immenses falaises,
la grâce lilliputienne des voiles blanches sur le miroir
bleu où elles semblaient des papillons endormis, et certains
contrastes entre la profondeur des ombres et la pâleur de
la lumière. Ces jeux des ombres, que la photographie a
banalisés aussi, avaient intéressé Elstir
au point qu'il s'était complu autrefois à peindre
de véritables mirages, où un château coiffé
d'une tour apparaissait comme un château complètement
circulaire prolongé d'une tour à son faîte,
et en bas d'une tour inverse, soit que la pureté extraordinaire
d'un beau temps donnât à l'ombre qui se reflétait
dans l'eau la dureté et l'éclat de la pierre, soit
que les brumes du matin rendissent la pierre aussi vaporeuse que
l'ombre. De même, au delà de la mer, derrière
une rangée de bois, une autre mer commençait, rosée
par le coucher du soleil, et qui était le ciel. La lumière,
inventant comme de nouveaux solides, poussait la coque du bateau
qu'elle frappait, en retrait de celle qui était dans l'ombre,
et disposait comme les degrés d'un escalier de cristal
sur la surface matériellement plane, mais brisée
par l'éclairage, de la mer au matin. Un fleuve qui passe
sous les ponts d'une ville était pris d'un point de vue
tel qu'il apparaissait entièrement disloqué, étalé
ici en lac, aminci là en filet, rompu ailleurs par l'interposition
d'une colline couronnée de bois où le citadin va
le soir respirer la fraîcheur du soir ; et le rythme même
de cette ville bouleversée n'était assuré
que par la verticale inflexible des clochers qui ne montaient
pas, mais plutôt, selon le fil à plomb de la pesanteur
marquant la cadence comme dans une marche triomphale, semblaient
tenir en suspens au-dessous d'eux toute la masse plus confuse
des maisons étagées dans la brume, le long du fleuve
écrasé et décousu. Et (comme les premières
oeuvres d'Elstir dataient de l'époque où on agrémentait
les paysages par la présence d'un personnage) sur la falaise
ou dans la montagne, le chemin, cette partie à demi humaine
de la nature, subissait, comme le fleuve ou l'océan, les
éclipses de la perspective. Et soit qu'une arête
montagneuse, ou la brume d'une cascade, ou la mer empêchât
de suivre la continuité de la route, visible pour le promeneur
mais non pour nous, le petit personnage humain en habits démodés
perdu dans ces solitudes semblait souvent arrêté
devant un abîme, le sentier qu'il suivait finissant là,
tandis que, trois cents mètres plus haut dans ces bois
de sapins, c'est d'un oeil attendri et d'un coeur rassuré
que nous voyions reparaître la mince blancheur de son sable
hospitalier au pas du voyageur, mais dont le versant de la montagne
nous avait dérobé, contournant la cascade ou le
golfe, les lacets intermédiaires.
L'effort qu'Elstir faisait pour se dépouiller
en présence de la réalité de toutes les notions
de son intelligence était d'autant plus admirable que cet
homme qui avant de peindre se faisait ignorant, oubliait tout
par probité (car ce qu'on sait n'est pas à soi),
avait justement une intelligence exceptionnellement cultivée.
Comme je lui avouais la déception que j'avais eue devant
l'église de Balbec : - comment, me dit-il, vous avez été
déçu par ce porche, mais c'est la plus belle bible
historiée que le peuple ait jamais pu lire. Cette vierge
et tous les bas-reliefs qui racontent sa vie, c'est l'expression
la plus tendre, la plus inspirée, de ce long poème
d'adoration et de louanges que le moyen âge déroulera
à la gloire de la Madone. Si vous saviez, à côté
de l'exactitude la plus minutieuse à traduire le texte
saint, quelles trouvailles de délicatesse a eues le vieux
sculpteur, que de profondes pensées, quelle délicieuse
poésie ! L'idée de ce grand voile dans lequel les
anges portent le corps de la vierge, trop sacré pour qu'ils
osent le toucher directement (je lui dis que le même sujet
était traité à Saint-andré-des-champs
; il avait vu des photographies du porche de cette dernière
église, mais me fit remarquer que l'empressement de ces
petits paysans qui courent tous à la fois autour de la
vierge était autre chose que la gravité des deux
grands anges presque italiens, si élancés, si doux)
; l'ange qui emporte l'âme de la vierge pour la réunir
à son corps ; dans la rencontre de la vierge et d'Elisabeth,
le geste de cette dernière qui touche le sein de Marie
et s'émerveille de le sentir gonflé ; et le bras
bandé de la sage-femme qui n'avait pas voulu croire, sans
toucher, à l'Immaculée Conception ; et la ceinture
jetée par la Vierge à saint Thomas pour lui donner
la preuve de sa résurrection ; ce voile, aussi, que la
vierge arrache de son sein pour en voiler la nudité de
son fils d'un côté de qui l'eglise recueille le sang,
la liqueur de l'eucharistie, tandis que, de l'autre, la synagogue,
dont le règne est fini, a les yeux bandés, tient
un sceptre à demi brisé et laisse échapper,
avec sa couronne qui lui tombe de la tête, les tables de
l'ancienne loi ; et l'époux qui aidant, à l'heure
du jugement dernier, sa jeune femme à sortir du tombeau
lui appuie la main contre son propre coeur pour la rassurer et
lui prouver qu'il bat vraiment, est-ce aussi assez chouette comme
idée, assez trouvé ? Et l'ange qui emporte le soleil
et la lune devenus inutiles puisqu'il est dit que la lumière
de la croix sera sept fois plus puissante que celle des astres
; et celui qui trempe sa main dans l'eau du bain de Jésus
pour voir si elle est assez chaude ; et celui qui sort des nuées
pour poser sa couronne sur le front de la vierge ; et tous ceux
qui, penchés du haut du ciel entre les balustres de la
Jérusalem céleste, lèvent les bras d'épouvante
ou de joie à la vue des supplices des méchants et
du bonheur des élus ! Car c'est tous les cercles du ciel,
tout un gigantesque poème théologique et symbolique
que vous avez là. C'est fou, c'est divin, c'est mille fois
supérieur à tout ce que vous verrez en Italie, où
d'ailleurs ce tympan a été littéralement
copié par des sculpteurs de bien moins de génie.
Parce que, vous comprenez, tout ça c'est une question de
génie. Il n'y a pas eu d'époque où tout le
monde a du génie, tout ça c'est des blagues, ça
serait plus fort que l'âge d'or. Le type qui a sculpté
cette façade-là, croyez bien qu'il était
aussi fort, qu'il avait des idées aussi profondes que les
gens de maintenant que vous admirez le plus. Je vous montrerais
cela, si nous y allions ensemble. Il y a certaines paroles de
l'office de l'assomption qui ont été traduites avec
une subtilité qu'un Redon n'a pas égalée.
Cette vaste vision céleste dont
il me parlait, ce gigantesque poème théologique
que je comprenais avoir été écrit là,
pourtant quand mes yeux pleins de désirs s'étaient
ouverts devant la façade, ce n'est pas eux que j'avais
vus. Je lui parlai de ces grandes statues de saints qui montées
sur ces échasses forment une sorte d'avenue.
- Elle part des fonds des âges
pour aboutir à Jésus-christ, me dit-il. Ce sont
d'un côté ses ancêtres selon l'esprit, de l'autre,
les rois de Juda, ses ancêtres selon la chair. Tous les
siècles sont là. Et si vous aviez mieux regardé
ce qui vous a paru des échasses, vous auriez pu nommer
ceux qui y étaient perchés. Car sous les pieds de
Moïse, vous auriez reconnu le veau d'or, sous les pieds d'Abraham,
le bélier, sous ceux de Joseph, le démon conseillant
la femme de Putiphar.
Je lui dis aussi que je m'étais
attendu à trouver un monument presque persan et que ç'avait
sans doute été là une des causes de mon mécompte.
"Mais non, me répondit-il, il y a beaucoup de vrai.
Certaines parties sont tout orientales ; un chapiteau reproduit
si exactement un sujet persan que la persistance des traditions
orientales ne suffit pas à l'expliquer. Le sculpteur a
dû copier quelque coffret apporté par des navigateurs."
Et en effet, il devait me montrer plus tard la photographie d'un
chapiteau où je vis des dragons quasi chinois qui se dévoraient,
mais à Balbec ce petit morceau de sculpture avait passé
pour moi inaperçu dans l'ensemble du monument qui ne ressemblait
pas à ce que m'avaient montré ces mots : "Église
presque persane".
Les joies intellectuelles que je goûtais
dans cet atelier ne m'empêchaient nullement de sentir, quoiqu'ils
nous entourassent comme malgré nous, les tièdes
glacis, la pénombre étincelante de la pièce
et, au bout de la petite fenêtre encadrée de chèvrefeuilles,
dans l'avenue toute rustique, la résistante sécheresse
de la terre brûlée de soleil que voilait seulement
la transparence de l'éloignement et de l'ombre des arbres.
Peut-être l'inconscient bien-être que me causait ce
jour d'été venait-il agrandir, comme un affluent,
la joie que me causait la vue du "port de Carquethuit".
J'avais cru Elstir modeste, mais je compris que je m'étais
trompé, en voyant son visage se nuancer de tristesse quand
dans une phrase de remerciement je prononçai le mot de
gloire. Ceux qui croient leurs oeuvres durables - et c'était
le cas pour Elstir - prennent l'habitude de les situer dans une
époque où eux-mêmes ne seront plus que poussière.
Et ainsi, en les forçant à réfléchir
au néant, l'idée de la gloire les attriste parce
qu'elle est inséparable de l'idée de la mort. Je
changeai de conversation pour dissiper ce nuage d'orgueilleuse
mélancolie dont j'avais sans le vouloir chargé le
front d'Elstir. "On m'avait conseillé, lui dis-je
en pensant à la conversation que nous avions eue avec Legrandin
à Combray et sur laquelle j'étais content d'avoir
son avis, de ne pas aller en Bretagne, parce que c'était
malsain pour un esprit déjà porté au rêve.
- Mais non, me répondit-il, quand un esprit est porté
au rêve, il ne faut pas l'en tenir écarté,
le lui rationner. Tant que vous détournerez votre esprit
de ses rêves, il ne les connaîtra pas ; vous serez
le jouet de mille apparences parce que vous n'en aurez pas compris
la nature. Si un peu de rêve est dangereux, ce qui en guérit,
ce n'est pas moins de rêve, mais plus de rêve, mais
tout le rêve. Il importe qu'on connaisse entièrement
ses rêves pour n'en plus souffrir ; il y a une certaine
séparation du rêve et de la vie qu'il est si souvent
utile de faire que je me demande si on ne devrait pas à
tout hasard la pratiquer préventivement, comme certains
chirurgiens prétendent qu'il faudrait, pour éviter
la possibilité d'une appendicite future, enlever l'appendice
chez tous les enfants."
Elstir et moi nous étions allés
jusqu'au fond de l'atelier, devant la fenêtre qui donnait
derrière le jardin sur une étroite avenue de traverse,
presque un petit chemin rustique. Nous étions venus là
pour respirer l'air rafraîchi de l'après-midi plus
avancé. Je me croyais bien loin des jeunes filles de la
petite bande, et c'est en sacrifiant pour une fois l'espérance
de les voir que j'avais fini par obéir à la prière
de ma grand'mère et aller voir Elstir. Car où se
trouve ce qu'on cherche, on ne le sait pas et on fuit souvent
pendant bien longtemps le lieu où, pour d'autres raisons,
chacun nous invite ; mais nous ne soupçonnons pas que nous
y verrions justement l'être auquel nous pensons. Je regardais
vaguement ce chemin campagnard qui, extérieur à
l'atelier, passait tout près de lui mais n'appartenait
pas à Elstir. Tout à coup y apparut, le suivant
à pas rapides, la jeune cycliste de la petite bande avec,
sur ses cheveux noirs, son polo abaissé vers ses grosses
joues, ses yeux gais et un peu insistants ; et dans ce sentier
fortuné miraculeusement rempli de douces promesses, je
la vis sous les arbres adresser à Elstir un salut souriant
d'amie, arc-en-ciel qui unit pour moi notre monde terraqué
à des régions que j'avais jugées jusque-là
inaccessibles. Elle s'approcha même pour tendre la main
au peintre, sans s'arrêter, et je vis qu'elle avait un petit
grain de beauté au menton. "Vous connaissez cette
jeune fille, monsieur ?" Dis-je à Elstir, comprenant
qu'il pourrait me présenter à elle, l'inviter chez
lui. Et cet atelier paisible avec son horizon rural s'était
rempli d'un surcroît délicieux, comme il arrive d'une
maison où un enfant se plaisait déjà et où
il apprend que, en plus, de par la générosité
qu'ont les belles choses et les nobles gens à accroître
indéfiniment leurs dons, se prépare pour lui un
magnifique goûter. Elstir me dit qu'elle s'appelait Albertine
Simonet et me nomma aussi ses autres amies que je lui décrivis
avec assez d'exactitude pour qu'il n'eût guère d'hésitation.
J'avais commis à l'égard de leur situation sociale
une erreur, mais pas dans le même sens que d'habitude à
Balbec. J'y prenais facilement pour des princes des fils de boutiquiers
montant à cheval. Cette fois, j'avais situé dans
un milieu interlope des filles d'une petite bourgeoisie fort riche,
du monde de l'industrie et des affaires. C'était celui
qui, de prime abord, m'intéressait le moins, n'ayant pour
moi le mystère ni du peuple, ni d'une société
comme celle des Guermantes. Et sans doute, si un prestige préalable,
qu'elles ne perdraient plus, ne leur avait été conféré,
devant mes yeux éblouis, par la vacuité éclatante
de la vie de plage, je ne serais peut-être pas arrivé
à lutter victorieusement contre l'idée qu'elles
étaient les filles de gros négociants. Je ne pus
qu'admirer combien la bourgeoisie française était
un atelier merveilleux de la sculpture la plus variée.
Que de types imprévus, quelle invention dans le caractère
des visages, quelle décision, quelle fraîcheur, quelle
naïveté dans les traits ! Les vieux bourgeois avares
d'où étaient issues ces Dianes et ces nymphes me
semblaient les plus grands des statuaires. Avant que j'eusse eu
le temps de m'apercevoir de la métamorphose sociale de
ces jeunes filles, et tant ces découvertes d'une erreur,
ces modifications de la notion qu'on a d'une personne ont l'instantanéité
d'une réaction chimique, s'était déjà
installée derrière le visage d'un genre si voyou
de ces jeunes filles que j'avais prises pour des maîtresses
de coureurs cyclistes, de champions de boxe, l'idée qu'elles
pouvaient très bien être liées avec la famille
de tel notaire que nous connaissions. Je ne savais guère
ce qu'était Albertine Simonet. Elle ignorait certes ce
qu'elle devait être un jour pour moi. Même ce nom
de Simonet que j'avais déjà entendu sur la plage,
si on m'avait demandé de l'écrire je l'aurais orthographié
avec deux n , ne me doutant pas de l'importance que cette famille
attachait à n'en posséder qu'un seul. Au fur et
à mesure que l'on descend dans l'échelle sociale,
le snobisme s'accroche à des riens qui ne sont peut-être
pas plus nuls que les distinctions de l'aristocratie, mais qui,
plus obscurs, plus particuliers à chacun, surprennent davantage.
Peut-être y avait-il eu des Simonnet qui avaient fait de
mauvaises affaires, ou pis encore. Toujours est-il que les Simonet
s'étaient, paraît-il, toujours irrités comme
d'une calomnie quand on doublait leur n . Ils avaient, d'être
les seuls Simonet avec un n au lieu de deux, autant de fierté
peut-être que les Montmorency d'être les premiers
barons de France. Je demandai à Elstir si ces jeunes filles
habitaient Balbec, il me répondit oui pour certaines d'entre
elles. La villa de l'une était précisément
située tout au bout de la plage, là où commencent
les falaises de Canapville. Comme cette jeune fille était
une grande amie d'Albertine Simonet, ce me fut une raison de plus
de croire que c'était bien cette dernière que j'avais
rencontrée, quand j'étais avec ma grand'mère.
Certes il y avait tant de ces petites rues perpendiculaires à
la plage où elles faisaient un angle pareil, que je n'aurais
pu spécifier exactement laquelle c'était. On voudrait
avoir un souvenir exact, mais au moment même la vision a
été trouble. Pourtant qu'Albertine et cette jeune
fille entrant chez son amie fussent une seule et même personne,
c'était pratiquement une certitude. Malgré cela,
tandis que les innombrables images que m'a présentées
dans la suite la brune joueuse de golf, si différentes
qu'elles soient les unes des autres, se superposent (parce que
je sais qu'elles lui appartiennent toutes) et que, si je remonte
le fil de mes souvenirs, je peux, sous le couvert de cette identité
et comme dans un chemin de communication intérieure, repasser
par toutes ces images sans sortir d'une même personne, en
revanche, si je veux remonter jusqu'à la jeune fille que
je croisai le jour où j'étais avec ma grand'mère,
il me faut ressortir à l'air libre. Je suis persuadé
que c'est Albertine que je retrouve, la même que celle qui
s'arrêtait souvent, au milieu de ses amies, dans sa promenade,
dépassant l'horizon de la mer ; mais toutes ces images
restent séparées de cette autre parce que je ne
peux pas lui conférer rétrospectivement une identité
qu'elle n'avait pas pour moi au moment où elle a frappé
mes yeux ; quoi que puisse m'assurer le calcul des probabilités,
cette jeune fille aux grosses joues qui me regarda si hardiment
au coin de la petite rue et de la plage et par qui je crois que
j'aurais pu être aimé, au sens strict du mot revoir,
je ne l'ai jamais revue.
Mon hésitation entre les diverses
jeunes filles de la petite bande, lesquelles gardaient toutes
un peu du charme collectif qui m'avait d'abord troublé,
s'ajouta-t-elle aussi à ces causes pour me laisser plus
tard, même au temps de mon plus grand - de mon second -
amour pour Albertine, une sorte de liberté intermittente,
et bien brève, de ne l'aimer pas ? Pour avoir erré
entre toutes ses amies avant de se porter définitivement
sur elle, mon amour garda parfois entre lui et l'image d'Albertine
un certain "jeu" qui lui permettait, comme un éclairage
mal adapté, de se poser sur d'autres avant de revenir s'appliquer
à elle ; le rapport entre le mal que je ressentais au coeur
et le souvenir d'Albertine ne me semblait pas nécessaire,
j'aurais peut-être pu le coordonner avec l'image d'une autre
personne. Ce qui me permettait, l'éclair d'un instant,
de faire évanouir la réalité, non pas seulement
pour Gilberte (que j'avais reconnu pour un état intérieur
où je tirais de moi seul la qualité particulière,
le caractère spécial de l'être que j'aimais,
tout ce qui le rendait indispensable à mon bonheur), mais
même la réalité intérieure et purement
subjective.
"Il n'y a pas de jour qu'une ou
l'autre d'entre elles ne passe devant l'atelier et n'entre me
faire un bout de visite", me dit Elstir, me désespérant
ainsi par la pensée que si j'avais été le
voir aussitôt que ma grand'mère m'avait demandé
de le faire, j'eusse probablement depuis longtemps déjà
fait la connaissance d'Albertine.
Elle s'était éloignée
; de l'atelier on ne la voyait plus. Je pensai qu'elle était
allée rejoindre ses amies sur la digue. Si j'avais pu m'y
trouver avec Elstir, j'eusse fait leur connaissance. J'inventai
mille prétextes pour qu'il consentît à venir
faire un tour de plage avec moi. Je n'avais plus le même
calme qu'avant l'apparition de la jeune fille dans le cadre de
la petite fenêtre si charmante jusque-là sous ses
chèvrefeuilles et maintenant bien vide. Elstir me causa
une joie mêlée de torture en me disant qu'il ferait
quelques pas avec moi, mais qu'il était obligé de
terminer d'abord le morceau qu'il était en train de peindre.
C'était des fleurs, mais pas de celles dont j'eusse mieux
aimer lui commander le portrait que celui d'une personne, afin
d'apprendre par la révélation de son génie
ce que j'avais si souvent cherché en vain devant elles
- aubépines, épines roses, bluets, fleurs de pommiers.
Elstir tout en peignant me parlait de botanique, mais je ne l'écoutais
guère ; il ne se suffisait plus à lui-même,
il n'était plus que l'intermédiaire nécessaire
entre ces jeunes filles et moi ; le prestige que, quelques instants
encore auparavant, lui donnait pour moi son talent, ne valait
plus qu'en tant qu'il m'en conférait un peu à moi-même
aux yeux de la petite bande à qui je serais présenté
par lui.
J'allais et venais, impatient qu'il
eût fini de travailler ; je saisissais pour les regarder
des études dont beaucoup, tournées contre le mur,
étaient empilées les unes sur les autres. Je me
trouvai ainsi mettre au jour une aquarelle qui devait être
d'un temps bien plus ancien de la vie d'Elstir et me causa cette
sorte particulière d'enchantement que dispensent des oeuvres,
non seulement d'une exécution délicieuse, mais aussi
d'un sujet si singulier et si séduisant que c'est à
lui que nous attribuons une partie de leur charme, comme si, ce
charme, le peintre n'avait eu qu'à le découvrir,
qu'à l'observer, matériellement réalisé
déjà dans la nature et à le reproduire. Que
de tels objets puissent exister, beaux en dehors même de
l'interprétation du peintre, cela contente en nous un matérialisme
inné, combattu par la raison, et sert de contrepoids aux
abstractions de l'esthétique. C'était - cette aquarelle
- le portrait d'une jeune femme pas jolie, mais d'un type curieux,
que coiffait un serre-tête assez semblable à un chapeau
melon bordé d'un ruban de soie cerise ; une de ses mains
gantées de mitaines tenait une cigarette allumée,
tandis que l'autre élevait à la hauteur du genou
une sorte de grand chapeau de jardin, simple écran de paille
contre le soleil. À côté d'elle, un porte-bouquet
plein de roses sur une table. Souvent, et c'était le cas
ici, la singularité de ces oeuvres tient surtout à
ce qu'elles ont été exécutées dans
des conditions particulières dont nous ne nous rendons
pas clairement compte d'abord, par exemple si la toilette étrange
d'un modèle féminin est un déguisement de
bal costumé, ou si au contraire le manteau rouge d'un vieillard
qui a l'air de l'avoir revêtu pour se prêter à
une fantaisie du peintre, est sa robe de professeur ou de conseiller,
ou son camail de cardinal. Le caractère ambigu de l'être
dont j'avais le portrait sous les yeux tenait, sans que je le
comprisse, à ce que c'était une jeune actrice d'autrefois
en demi-travesti. Mais son melon, sous lequel ses cheveux étaient
bouffants, mais courts, son veston de velours sans revers ouvrant
sur un plastron blanc me firent hésiter sur la date de
la mode et le sexe du modèle, de façon que je ne
savais pas exactement ce que j'avais sous les yeux, sinon le plus
clair des morceaux de peinture. Et le plaisir qu'il me donnait
était troublé seulement par la peur qu'Elstir, en
s'attardant encore, me fît manquer les jeunes filles, car
le soleil était déjà oblique et bas dans
la petite fenêtre. Aucune chose dans cette aquarelle n'était
simplement constatée en fait et peinte à cause de
son utilité dans la scène, le costume parce qu'il
fallait que la femme fût habillée, le porte-bouquet
pour les fleurs. Le verre du porte-bouquet, aimé pour lui-même,
avait l'air d'enfermer l'eau où trempaient les tiges des
oeillets, dans quelque chose d'aussi limpide, presque d'aussi
liquide qu'elle ; l'habillement de la femme l'entourait d'une
matière qui avait un charme indépendant, fraternel
et, si les oeuvres de l'industrie pouvaient rivaliser de charme
avec les merveilles de la nature, aussi délicate, aussi
savoureuse au toucher du regard, aussi fraîchement peinte
que la fourrure d'une chatte, les pétales d'un oeillet,
les plumes d'une colombe. La blancheur du plastron, d'une finesse
de grésil et dont le frivole plissage avait des clochettes
comme celles du muguet, s'étoilait des clairs reflets de
la chambre , aigus eux-mêmes et finement nuancés
comme des bouquets de fleurs qui auraient broché le linge.
Et le velours du veston, brillant et nacré, avait çà
et là quelque chose de hérissé, de déchiqueté
et de velu qui faisait penser à l'ébouriffage des
oeillets dans le vase. Mais surtout on sentait qu'Elstir, insoucieux
de ce que pouvait présenter d'immoral ce travesti d'une
jeune actrice, pour qui le talent avec lequel elle jouerait son
rôle avait sans doute moins
849 08025d'importance que l'attrait
irritant qu'elle allait
Offrir aux sens blasés ou dépravés
de certains spectateurs, s'était au contraire attaché
à ces traits d'ambiguïté comme à un
élément esthétique qui valait d'être
mis en relief et qu'il avait tout fait pour souligner. Le long
des lignes du visage, le sexe avait l'air d'être sur le
point d'avouer qu'il était celui d'une fille un peu garçonnière,
s'évanouissait, et plus loin se retrouvait, suggérant
plutôt l'idée d'un jeune efféminé vicieux
et songeur, puis fuyait encore, restait insaisissable. Le caractère
de tristesse rêveuse du regard, par son contraste même
avec les accessoires appartenant au monde de la noce et du théâtre,
n'était pas ce qui était le moins troublant. On
pensait du reste qu'il devait être factice et que le jeune
être qui semblait s'offrir aux caresses dans ce provocant
costume avait probablement trouvé piquant d'y ajouter l'expression
romanesque d'un sentiment secret, d'un chagrin inavoué.
Au bas du portrait était écrit : Miss Sacripant,
octobre 1872. Je ne pus contenir mon admiration. "Oh ! Ce
n'est rien, c'est une pochade de jeunesse, c'était un costume
pour une revue des variétés. Tout cela est bien
loin. - Et qu'est devenu le modèle ?" Un étonnement
provoqué par mes paroles précéda sur la figure
d'Elstir l'air indifférent et distrait qu'au bout d'une
seconde il y étendit. "Tenez, passez-moi vite cette
toile, me dit-il, j'entends madame Elstir qui arrive et bien que
la jeune personne en melon n'ait joué, je vous assure,
aucun rôle dans ma vie, il est inutile que ma femme ait
cette aquarelle sous les yeux. Je n'ai gardé cela que comme
un document amusant sur le théâtre de cette époque."
Et avant de cacher l'aquarelle derrière lui, Elstir qui
peut-être ne l'avait pas vue depuis longtemps y attacha
un regard attentif. "Il faudra que je ne garde que la tête,
murmura-t-il, le bas est vraiment trop mal peint, les mains sont
d'un commençant." J'étais désolé
de l'arrivée de Mme Elstir qui allait encore nous retarder.
Le rebord de la fenêtre fut bientôt rose. Notre sortie
serait en pure perte. Il n'y avait plus aucune chance de voir
les jeunes filles, par conséquent plus aucune importance
à ce que Mme Elstir nous quittât plus ou moins vite.
Elle ne resta, d'ailleurs, pas très longtemps. Je la trouvai
très ennuyeuse ; elle aurait pu être belle, si elle
avait eu vingt ans, conduisant un boeuf dans la campagne romaine
; mais ses cheveux noirs blanchissaient ; et elle était
commune sans être simple, parce qu'elle croyait que la solennité
des manières et la majesté de l'attitude étaient
requises par sa beauté sculpturale à laquelle, d'ailleurs,
l'âge avait enlevé toutes ses séductions.
Elle était mise avec la plus grande simplicité.
Et on était touché mais surpris d'entendre Elstir
dire à tout propos et avec une douceur respectueuse, comme
si rien que prononcer ces mots lui causait de l'attendrissement
et de la vénération : "Ma belle Gabrielle !"
Plus tard, quand je connus la peinture mythologique d'Elstir,
Mme Elstir prit pour moi aussi de la beauté. Je compris
qu'à un certain type idéal résumé
en certaines lignes, en certaines arabesques qui se retrouvaient
sans cesse dans son oeuvre, à un certain canon, il avait
attribué en fait un caractère presque divin, puisque
tout son temps, tout l'effort de pensée dont il était
capable, en un mot toute sa vie, il l'avait consacrée à
la tâche de distinguer mieux ces lignes, de les reproduire
plus fidèlement. Ce qu'un tel idéal inspirait à
Elstir, c'était vraiment un culte si grave, si exigeant,
qu'il ne lui permettait jamais d'être content ; cet idéal,
c'était la partie la plus intime de lui-même : aussi
n'avait-il pu le considérer avec détachement, en
tirer des émotions, jusqu'au jour où il le rencontra,
réalisé au dehors, dans le corps d'une femme, le
corps de celle qui était par la suite devenue madame Elstir
et chez qui il avait pu - comme cela ne nous est possible que
pour ce qui n'est pas nous-mêmes - le trouver méritoire,
attendrissant, divin. Quel repos, d'ailleurs, de poser ses lèvres
sur ce beau que jusqu'ici il fallait avec tant de peine extraire
de soi, et qui maintenant, mystérieusement incarné,
s'offrait à lui pour une suite de communications efficaces
! Elstir à cette époque n'était plus dans
la première jeunesse où l'on attend que de la puissance
de la pensée la réalisation de son idéal.
Il approchait de l'âge où l'on compte sur les satisfactions
du corps pour stimuler la force de l'esprit, où la fatigue
de celui-ci en nous inclinant au matérialisme, et la diminution
de l'activité, à la possibilité d'influences
passivement reçues, commencent à nous faire admettre
qu'il y a peut-être bien certains corps, certains métiers,
certains rythmes privilégiés, réalisant si
naturellement notre idéal que, même sans génie,
rien qu'en copiant le mouvement d'une épaule, la tension
d'un cou, nous ferions un chef-d'oeuvre ; c'est l'âge où
nous aimons à caresser la beauté du regard, hors
de nous, près de nous, dans une tapisserie, dans une belle
esquisse de Titien découverte chez un brocanteur, dans
une maîtresse aussi belle que l'esquisse de Titien. Quand
j'eus compris cela, je ne pus plus voir sans plaisir Mme Elstir,
et son corps perdit de sa lourdeur, car je le remplis d'une idée,
l'idée qu'elle était une créature immatérielle,
un portrait d'Elstir. Elle en était un pour moi et pour
lui aussi sans doute. Les données de la vie ne comptent
pas pour l'artiste, elles ne sont pour lui qu'une occasion de
mettre à nu son génie. On sent bien, à voir
les uns à côté des autres dix portraits de
personnes différentes peintes par Elstir, que ce sont avant
tout des Elstir. Seulement, après cette marée montante
du génie qui recouvre la vie, quand le cerveau se fatigue,
peu à peu l'équilibre se rompt, et comme un fleuve
qui reprend son cours après le contre-flux d'une grande
marée, c'est la vie qui reprend le dessus. Or, pendant
que durait la première période, l'artiste a peu
à peu dégagé la loi, la formule de son don
inconscient. Il sait quelles situations, s'il est romancier, quels
paysages, s'il est peintre, lui fournissent la matière,
indifférente en soi, mais nécessaire à ses
recherches, comme serait un laboratoire ou un atelier. Il sait
qu'il a fait ses chefs-d'oeuvre avec des effets de lumière
atténuée, avec des remords modifiant l'idée
d'une faute, avec des femmes posées sous les arbres ou
à demi plongées dans l'eau comme des statues. Un
jour viendra où, par l'usure de son cerveau, il n'aura
plus, devant ces matériaux dont se servait son génie,
la force de faire l'effort intellectuel qui seul peut produire
son oeuvre, et continuera pourtant à les rechercher, heureux
de se trouver près d'eux à cause du plaisir spirituel,
amorce du travail, qu'ils éveillent en lui ; et, les entourant
d'ailleurs d'une sorte de superstition comme s'ils étaient
supérieurs à autre chose, si en eux résidait
déjà une bonne part de l'oeuvre d'art qu'ils porteraient
en quelque sorte toute faite, il n'ira pas plus loin que la fréquentation,
l'adoration des modèles. Il causera indéfiniment
avec des criminels repentis, dont les remords, la régénération
ont fait jadis l'objet de ses romans ; il achètera une
maison de campagne dans un pays où la brume atténue
la lumière ; il passera de longues heures à regarder
des femmes se baigner ; il collectionnera les belles étoffes.
Et ainsi la beauté de la vie, mot en quelque sorte dépourvu
de signification, stade situé en deçà de
l'art et auquel j'avais vu s'arrêter Swann, était
celui où, par ralentissement du génie créateur,
idolâtrie des formes qui l'avaient favorisé, désir
du moindre effort, devait un jour rétrograder peu à
peu un Elstir.
Il venait enfin de donner un dernier
coup de pinceau à ses fleurs ; je perdis un instant à
les regarder ; je n'avais pas de mérite à le faire,
puisque je savais que les jeunes filles ne se trouveraient plus
sur la plage ; mais j'aurais cru qu'elles y étaient encore
et que ces minutes perdues me les faisaient manquer, que j'aurais
regardé tout de même, car je me serais dit qu'Elstir
s'intéressait plus à ses fleurs qu'à ma rencontre
avec les jeunes filles. La nature de ma grand'mère, nature
qui était juste l'opposé de mon total égoïsme,
se reflétait pourtant dans la mienne. Dans une circonstance
où quelqu'un qui m'était indifférent, pour
qui j'avais toujours feint de l'affection ou du respect, ne risquait
qu'un désagrément tandis que je courais un danger,
je n'aurais pas pu faire autrement que de le plaindre de son ennui
comme d'une chose considérable et de traiter mon danger
comme un rien, parce qu'il me semblait que c'était avec
ces proportions que les choses devaient lui apparaître.
Pour dire les choses telles qu'elles sont, c'est même un
peu plus que cela, et pas seulement ne pas déplorer le
danger que je courais moi-même, mais aller au-devant de
ce danger-là et, pour celui qui concernait les autres,
tâcher au contraire, dussé-je avoir plus de chances
d'être atteint moi-même, de le leur éviter.
Cela tient à plusieurs raisons qui ne sont point à
mon honneur. L'une est que si, tant que je ne faisais que raisonner,
je croyais surtout tenir à la vie, chaque fois qu'au cours
de mon existence je me suis trouvé obsédé
par des soucis moraux ou seulement par des inquiétudes
nerveuses, quelquefois si puériles que je n'oserais pas
les rapporter, si une circonstance imprévue survenait alors,
amenant pour moi le risque d'être tué, cette nouvelle
préoccupation était si légère, relativement
aux autres, que je l'accueillais avec un sentiment de détente
qui allait jusqu'à l'allégresse. Je me trouve ainsi
avoir connu, quoique étant l'homme le moins brave du monde,
cette chose qui me semblait, quand je raisonnais, si étrangère
à ma nature, si inconcevable, l'ivresse du danger. Mais
même fussé-je, quand il y en a un, et mortel, qui
se présente, dans une période entièrement
calme et heureuse, je ne pourrais pas, si je suis avec une autre
personne, ne pas la mettre à l'abri et choisir pour moi
la place dangereuse. Quand un assez grand nombre d'expériences
m'eurent appris que j'agissais toujours ainsi, et avec plaisir,
je découvris et à ma grande honte, que c'est que,
contrairement à ce que j'avais toujours cru et affirmé,
j'étais très sensible à l'opinion des autres.
Cette sorte d'amour-propre inavoué n'a pourtant aucun rapport
avec la vanité ni avec l'orgueil. Car ce qui peut contenter
l'une ou l'autre ne me causerait aucun plaisir, et je m'en suis
toujours abstenu. Mais les gens devant qui j'ai réussi
à cacher le plus complètement les petits avantages
qui auraient pu leur donner une moins piètre idée
de moi, je n'ai jamais pu me refuser le plaisir de leur montrer
que je mets plus de soin à écarter la mort de leur
route que de la mienne. Comme mon mobile est alors l'amour-propre
et non la vertu, je trouve bien naturel qu'en toute circonstance
ils agissent autrement. Je suis bien loin de les en blâmer,
ce que je ferais peut-être si j'avais été
mû par l'idée d'un devoir qui me semblerait dans
ce cas être obligatoire pour eux aussi bien que pour moi.
Au contraire, je les trouve fort sages de préserver leur
vie, tout en ne pouvant m'empêcher de faire passer au second
plan la mienne, ce qui est particulièrement absurde et
coupable, depuis que j'ai cru reconnaître que celle de beaucoup
de gens devant qui je me place quand éclate une bombe,
est plus dénuée de prix. D'ailleurs, le jour de
cette visite à Elstir, les temps étaient encore
loin où je devais prendre conscience de cette différence
de valeur, et il ne s'agissait d'aucun danger, mais simplement,
signe avant-coureur du pernicieux amour-propre de ne pas avoir
l'air d'attacher au plaisir que je désirais si ardemment
plus d'importance qu'à la besogne d'aquarelliste qu'il
n'avait pas achevée. Elle le fut enfin. Et, une fois dehors,
je m'aperçus que - tant les jours étaient longs
dans cette saison-là - il était moins tard que je
ne croyais ; nous allâmes sur la digue. Que de ruses j'employai
pour faire demeurer Elstir à l'endroit où je croyais
que ces jeunes filles pouvaient encore passer ! Lui montrant les
falaises qui s'élevaient à côté de
nous, je ne cessais de lui demander de me parler d'elles, afin
de lui faire oublier l'heure et de le faire rester. Il me semblait
que nous avions plus de chance de cerner la petite bande en allant
vers l'extrémité de la plage. "J'aurais voulu
voir d'un tout petit peu près avec vous ces falaises",
dis-je à Elstir, ayant remarqué qu'une de ces jeunes
filles s'en allait souvent de ce côté. "Et pendant
ce temps-là, parlez-moi de Carquethuit. Ah ! Que j'aimerais
aller à Carquethuit !" Ajoutai-je sans penser que
le caractère si nouveau qui se manifestait avec tant de
puissance dans le "port de Carquethuit" d'Elstir tenait
peut-être plus à la vision du peintre qu'à
un mérite spécial de cette plage. "Depuis que
j'ai vu ce tableau, c'est peut-être ce que je désire
le plus connaître avec la Pointe Du Raz, qui serait, d'ailleurs,
d'ici, tout un voyage. - Et puis, même si ce n'était
pas plus près, je vous conseillerais peut-être tout
de même davantage Carquethuit, me répondit Elstir.
La Pointe Du Raz est admirable, mais enfin c'est toujours la grande
falaise normande ou bretonne que vous connaissez. Carquethuit,
c'est tout autre chose avec ces roches sur une plage basse. Je
ne connais rien en France d'analogue, Floride. C'est très
curieux, et du reste extrêmement sauvage aussi. C'est entre
Clitourps et Nehomme, et vous savez combien ces parages sont désolés
; la ligne des plages est ravissante. Ici, la ligne de la plage
est quelconque ; mais là-bas, je ne peux vous dire quelle
grâce elle a, quelle douceur." Le soir tombait ; il
fallut revenir ; je ramenais Elstir vers sa villa, quand tout
d'un coup, tel Méphistophélès surgissant
devant Faust, apparurent au bout de l'avenue - comme une simple
objectivation irréelle et diabolique du tempérament
opposé au mien, de la vitalité quasi barbare et
cruelle dont était si dépourvue ma faiblesse, mon
excès de sensibilité douloureuse et d'intellectualité
- quelques taches de l'essence impossible à confondre avec
rien d'autre, quelques sporades de la bande zoophytique des jeunes
filles, lesquelles avaient l'air de ne pas me voir, mais sans
aucun doute n'en étaient pas moins en train de porter su
moi un jugement ironique. Sentant qu'il était inévitable
que la rencontre entre elles et nous se produisît, et qu'Elstir
allait m'appeler, je tournai le dos comme un baigneur qui va recevoir
la lame ; je m'arrêtai net et, laissant mon illustre compagnon
poursuivre son chemin, je restai en arrière, penché,
comme si j'étais subitement intéressé par
elle, vers la vitrine du marchand d'antiquités devant lequel
nous passions en ce moment ; je n'étais pas fâché
d'avoir l'air de pouvoir penser à autre chose qu'à
ces jeunes filles, et je savais déjà obscurément
que, quand Elstir m'appellerait pour me présenter, j'aurais
la sorte de regard interrogateur qui décèle non
la surprise, mais le désir d'avoir l'air surpris - tant
chacun est un mauvais acteur, ou le prochain, un bon physiognomoniste
-, que j'irais même jusqu'à indiquer ma poitrine
avec mon doigt pour demander : "C'est bien moi que vous appelez
?" Et accourir vite, la tête courbée par l'obéissance
et la docilité, le visage dissimulant froidement l'ennui
d'être arraché à la contemplation de vieilles
faïences pour être présenté à
des personnes que je ne souhaitais pas de connaître. Cependant
je considérais la devanture en attendant le moment où
mon nom crié par Elstir viendrait me frapper comme une
balle attendue et inoffensive. La certitude de la présentation
à ces jeunes filles avait eu pour résultat, non
seulement de me faire à leur égard jouer, mais éprouver,
l'indifférence. Désormais inévitable, le
plaisir de les connaître fut comprimé, réduit,
me parut plus petit que celui de causer avec Saint-loup, de dîner
avec ma grand'mère, de faire dans les environs des excursions
que je regretterais d'être probablement, par le fait de
relations avec des personnes qui devaient peu s'intéresser
aux monuments historiques, contraint de négliger. D'ailleurs,
ce qui diminuait le plaisir que j'allais avoir, ce n'était
pas seulement l'imminence, mais l'incohérence de sa réalisation.
Des lois aussi précises que celles de l'hydrostatique maintiennent
la superposition des images que nous formons dans un ordre fixe
que la proximité de l'événement bouleverse.
Elstir allait m'appeler. Ce n'était pas du tout de cette
façon que je m'étais souvent, sur la plage, dans
ma chambre, figuré que je connaîtrais ces jeunes
filles. Ce qui allait avoir lieu, c'était un autre événement
auquel je n'étais pas préparé. Je n'y reconnaissais
ni mon désir, ni son objet ; je regrettais presque d'être
sorti avec Elstir. Mais, surtout, la contraction du plaisir que
j'avais auparavant cru avoir était due à la certitude
que rien ne pouvait plus me l'enlever. Et il reprit, comme en
vertu d'une force élastique, toute sa hauteur, quand il
cessa de subir l'étreinte de cette certitude, au moment
où, m'étant décidé à tourner
la tête, je vis Elstir, arrêté quelques pas
plus loin avec les jeunes filles, leur dire au revoir. La figure
de celle qui était le plus près de lui, grosse et
éclairée par ses regards, avait l'air d'un gâteau
où on eût réservé de la place pour
un peu de ciel. Ses yeux, même fixes, donnaient l'impression
de la mobilité, comme il arrive par ces jours de grand
vent où l'air, quoique invisible, laisse percevoir la vitesse
avec laquelle il passe sur le fond de l'azur. Un instant ses regards
croisèrent les miens, comme ces ciels voyageurs des jours
d'orage qui approchent d'une nuée moins rapide, la côtoient,
la touchent, la dépassent. Mais ils ne se connaissent pas
et s'en vont loin l'un de l'autre. Tels, nos regards furent un
instant face à face, ignorant chacun ce que le continent
céleste qui était devant lui contenait de promesses
et de menaces pour l'avenir. Au moment seulement où son
regard passa exactement sous le mien, sans ralentir sa marche,
il se voila légèrement. Ainsi, par une nuit claire,
la lune emportée par le vent passe sous un nuage et voile
un instant son éclat, puis reparaît bien vite. Mais
déjà Elstir avait quitté les jeunes filles
sans m'avoir appelé. Elles prirent une rue de traverse,
il vint vers moi. Tout était manqué.
J'ai dit qu'Albertine ne m'était
pas apparue, ce jour-là, la même que les précédents,
et que, chaque fois, elle devait me sembler différente.
Mais je sentis à ce moment que certaines modifications
dans l'aspect, l'importance, la grandeur d'un être peuvent
tenir aussi à la variabilité de certains états
interposés entre cet être et nous. L'un de ceux qui
jouent à cet égard le rôle le plus considérable
est la croyance (ce soir-là, la croyance, puis l'évanouissement
de la croyance, que j'allais connaître Albertine, l'avait,
à quelques secondes d'intervalle, rendue presque insignifiante,
puis infiniment précieuse, à mes yeux ; quelques
années plus tard, la croyance, puis la disparition de la
croyance, qu'Albertine m'était fidèle, amena des
changements analogues).
Certes, à Combray déjà
j'avais vu diminuer ou grandir selon les heures, selon que j'entrais
dans l'un ou l'autre des deux grands modes qui se partageaient
ma sensibilé, le chagrin de n'être pas près
de ma mère, aussi imperceptible, tout l'après-midi,
que la lumière de la lune tant que brille le soleil et,
la nuit venue, régnant seul dans mon âme anxieuse
à la place de souvenirs effacés et récents.
Mais, ce jour-là, en voyant qu'Elstir quittait les jeunes
filles sans m'avoir appelé, j'appris que les variations
de l'importance qu'ont à nos yeux un plaisir ou un chagrin
peuvent ne pas tenir seulement à cette alternance de deux
états, mais au déplacement de croyances invisibles,
lesquelles par exemple nous font paraître indifférente
la mort parce qu'elles répandent sur celle-ci une lumière
d'irréalité, et nous permettent ainsi d'attacher
de l'importance à nous rendre à une soirée
musicale qui perdrait de son charme si, à l'annonce que
nous allons être guillotinés, la croyance qui baigne
cette soirée se dissipait tout à coup ; ce rôle
des croyances, il est vrai que quelque chose en moi le savait,
c'était la volonté, mais elle le sait en vain si
l'intelligence, la sensibilité continuent à l'ignorer
; celles-ci sont de bonne foi quand elles croient que nous avons
envie de quitter une maîtresse à laquelle seule notre
volonté sait que nous tenons. C'est qu'elles sont obscurcies
par la croyance que nous la retrouverons dans un instant. Mais
que cette croyance se dissipe, qu'elles apprennent tout d'un coup
que cette maîtresse est partie pour toujours, alors l'intelligence
et la sensibilité, ayant perdu leur mise au point, sont
comme folles, le plaisir infime s'agrandit à l'infini.
Variation d'une croyance, néant
de l'amour aussi, lequel, préexistant et mobile, s'arrête
à l'image d'une femme simplement parce que cette femme
sera presque impossible à atteindre. Dès lors on
pense moins à la femme, qu'on se représente difficilement,
qu'aux moyens de la connaître. Tout un processus d'angoisses
se développe et suffit pour fixer notre amour sur elle,
qui en est l'objet à peine connu de nous. L'amour devient
immense, nous ne songeons pas combien la femme réelle y
tient peu de place. Et si tout d'un coup, comme au moment où
j'avais vu Elstir s'arrêter avec les jeunes filles, nous
cessons d'être inquiets, d'avoir de l'angoisse, comme c'est
elle qui est tout notre amour, il semble brusquement qu'il se
soit évanoui au moment où nous tenons enfin la proie
à la valeur de laquelle nous n'avons pas assez pensé.
Que connaissais-je d'Albertine ? Un ou deux profils sur la mer,
moins beaux assurément que ceux des femmes de Véronèse
que j'aurais dû, si j'avais obéi à des raisons
purement esthétiques, lui préférer. Or, est-ce
à d'autres raisons que je pouvais obéir, puisque,
l'anxiété tombée, je ne pouvais retrouver
que ces profils muets, je ne possédais rien d'autre ? Depuis
que j'avais vu Albertine, j'avais fait chaque jour à son
sujet des milliers de réflexions, j'avais poursuivi, avec
ce que j'appelais elle, tout un entretien intérieur où
je la faisais questionner, répondre, penser, agir, et dans
la série indéfinie d'Albertines imaginées
qui se succédaient en moi heure par heure, l'Albertine
réelle, aperçue sur la plage, ne figurait qu'en
tête, comme la "créatrice" d'un rôle,
l'étoile, ne paraît, dans une longue série
de représentations, que dans les toutes premières.
Cette Albertine-là n'était guère qu'une silhouette,
tout ce qui s'y était superposé était de
mon cru, tant dans l'amour les apports qui viennent de nous l'emportent
- à ne se placer même qu'au point de vue de la quantité
- sur ceux qui nous viennent de l'être aimé. Et cela
est vrai des amours les plus effectifs. Il en est qui peuvent
non seulement se former mais subsister autour de bien peu de chose
- et même parmi ceux qui ont reçu leur exaucement
charnel. Un ancien professeur de dessin de ma grand'mère
avait eu d'une maîtresse obscure une fille. La mère
mourut peu de temps après la naissance de l'enfant et le
professeur de dessin en eut un chagrin tel qu'il ne survécut
pas longtemps. Dans les derniers mois de sa vie, ma grand'mère
et quelques dames de Combray, qui n'avaient jamais voulu faire
même allusion devant leur professeur à cette femme,
avec laquelle d'ailleurs il n'avait pas officiellement vécu
et n'avait eu que peu de relations, songèrent à
assurer le sort de la petite fille en se cotisant pour lui faire
une rente viagère. Ce fut ma grand'mère qui le proposa,
certaines amies se firent tirer l'oreille : cette petite fille
était-elle vraiment si intéressante, était-elle
seulement la fille de celui qui s'en croyait le père ?
Avec des femmes comme était la mère, on n'est jamais
sûr. Enfin on se décida. La petite fille vint remercier.
Elle était laide et d'une ressemblance avec le vieux maître
de dessin qui ôta tous les doutes ; comme ses cheveux étaient
tout ce qu'elle avait de bien, une dame dit au père qui
l'avait conduite : "Comme elle a de beaux cheveux !"
Et pensant que maintenant, la femme coupable étant morte
et le professeur à demi mort, une allusion à ce
passé qu'on avait toujours feint d'ignorer n'avait plus
de conséquence, ma grand'mère ajouta : "Ça
doit être de famille. Est-ce que sa mère avait ces
beaux cheveux-là ? - Je ne sais pas, répondit naïvement
le père. Je ne l'ai jamais vue qu'en chapeau." Il
fallait rejoindre Elstir. Je m'aperçus dans une glace.
En plus du désastre de ne pas avoir été présenté,
je remarquai que ma cravate était tout de travers, mon
chapeau laissait voir mes cheveux longs, ce qui m'allait mal ;
mais c'était une chance tout de même qu'elles m'eussent,
même ainsi, rencontré avec Elstir et ne pussent pas
m'oublier ; c'en était une autre que j'eusse ce jour-là,
sur le conseil de ma grand'mère, mis mon joli gilet qu'il
s'en était fallu de si peu que j'eusse remplacé
par un affreux, et pris ma plus belle canne ; car un événement
que nous désirons ne se produisant jamais comme nous avons
pensé, à défaut des avantages sur lesquels
nous croyions pouvoir compter, d'autres, que nous n'espérions
pas, se sont présentés, le tout se compense ; et
nous redoutions tellement le pire que nous sommes finalement enclins
à trouver que dans l'ensemble pris en bloc, le hasard nous
a, somme toute, plutôt favorisés.
"J'aurais été si
content de les connaître", dis-je à Elstir en
arrivant près de lui. - Aussi pourquoi restez-vous à
des lieues ?" Ce furent les paroles qu'il prononça,
non qu'elles exprimassent sa pensée, puisque si son désir
avait été d'exaucer le mien, m'appeler lui eût
été bien facile, mais peut-être parce qu'il
avait entendu des phrases de ce genre, familier aux gens vulgaires
pris en faute, et parce que même les grands hommes sont,
en certaines choses, pareils aux gens vulgaires, prennent les
excuses journalières dans le même répertoire
qu'eux, comme le pain quotidien chez le même boulanger ;
soit que de telles paroles, qui doivent en quelque sorte être
lues à l'envers puisque leur lettre signifie le contraire
de la vérité, soient l'effet nécessaire,
le graphique négatif d'un réflexe. "Elles étaient
pressées." Je pensai que surtout elles l'avaient empêché
d'appeler quelqu'un qui leur était peu sympathique ; sans
cela il n'y eût pas manqué, après toutes les
questions que je lui avais posées sur elles, et l'intérêt
qu'il avait bien vu que je leur portais.
- Je vous parlais de Carquethuit, me
dit-il, avant que je l'eusse quitté à sa porte.
J'ai fait une petite esquisse où on voit bien mieux la
cernure de la plage. Le tableau n'est pas trop mal, mais c'est
autre chose. Si vous le permettez, en souvenir de notre amitié,
je vous donnerai mon esquisse, ajouta-t-il, car les gens qui vous
refusent les choses qu'on désire vous en donnent d'autres.
- J'aurais beaucoup aimé, si
vous en possédiez, avoir une photographie du petit portrait
de miss Sacripant. Mais qu'est-ce que c'est que ce nom ? - C'est
celui d'un personnage que tint le modèle dans une stupide
petite opérette. - Mais vous savez que je ne la connais
nullement, monsieur, vous avez l'air de croire le contraire."
Elstir se tut. "Ce n'est pourtant pas Mme Swann avant son
mariage", dis-je par une de ces brusques rencontres fortuites
de la vérité, qui sont somme toute assez rares,
mais qui suffisent après coup à donner un certain
fondement à la théorie des pressentiments si on
prend soin d'oublier toutes les erreurs qui l'infirmeraient. Elstir
ne me répondit pas. C'était bien un portrait d'Odette
De Crécy. Elle n'avait pas voulu le garder pour beaucoup
de raisons, dont quelques-unes sont trop évidentes. Il
y en avait d'autres. Le portrait était antérieur
au moment où Odette, disciplinant ses traits, avait fait
de son visage et de sa taille cette création dont, à
travers les années, ses coiffeurs, ses couturiers, elle-même
- dans sa façon de se tenir, de parler, de sourire, de
poser ses mains, ses regards, de penser - devaient respecter les
grandes lignes. Il fallait la dépravation d'un amant rassasié
pour que Swann préférât aux nombreuses photographies
de l'Odette ne varietur qu'était sa ravissante femme, la
petite photographie qu'il avait dans sa chambre et où,
sous un chapeau de paille orné de pensées, on voyait
une maigre jeune femme assez laide, aux cheveux bouffants, aux
traits tirés. Mais d'ailleurs le portrait eût-il
été, non pas antérieur, comme la photographie
préférée de Swann, à la systématisation
des traits d'Odette en un type nouveau, majestueux et charmant,
mais postérieur, qu'il eût suffi de la vision d'Elstir
pour désorganiser ce type. Le génie artistique agit
à la façon de ces températures extrêmement
élevées qui ont le pouvoir de dissocier les combinaisons
d'atomes et de grouper ceux-ci suivant un ordre absolument contraire,
répondant à un autre type. Toute cette harmonie
factice que la femme a imposée à ses traits et dont
chaque jour avant de sortir elle surveille la persistance dans
sa glace, chargeant l'inclinaison du chapeau, le lissage des cheveux,
l'enjouement du regard, d'en assurer la continuité, cette
harmonie, le coup d'oeil du grand peintre la détruit en
une seconde, et à sa place il fait un regroupement des
traits de la femme, de manière à donner satisfaction
à un certain idéal féminin et pictural qu'il
porte en lui. De même, il arrive souvent qu'à partir
d'un certain âge, l'oeil d'un grand chercheur trouve partout
les éléments nécessaires à établir
les rapports qui seuls l'intéressent. Comme ces ouvriers
et ces joueurs qui ne font pas d'embarras et se contentent de
ce qui leur tombe sous la main, ils pourraient dire de n'importe
quoi : cela fera l'affaire. Ainsi une cousine de la princesse
de Luxembourg, beauté des plus altières, s'étant
éprise autrefois d'un art qui était nouveau à
cette époque, avait demandé au plus grand des peintres
naturalistes de faire son portrait. Aussitôt l'oeil de l'artiste
avait trouvé ce qu'il cherchait partout. Et sur la toile
il y avait, à la place de la grande dame, un trottin, et
derrière lui un vaste décor incliné et violet
qui faisait penser à la place Pigalle. Mais même
sans aller jusque-là, non seulement le portrait d'une femme
par un grand artiste ne cherchera aucunement à donner satisfaction
à quelques-unes des exigences de la femme - comme celles
qui, par exemple, quand elle commence à vieillir, la font
se faire photographier dans des tenues presque de fillette qui
font valoir sa taille restée jeune et la font paraître
comme la soeur ou même la fille de sa fille, celle-ci au
besoin "Fagotée" pour la circonstance, à
côté d'elle - ; il mettra au contraire en relief
les désavantages qu'elle cherche à cacher et qui,
comme un teint fiévreux, voire verdâtre, le tentent
d'autant plus parce qu'ils ont du "caractère"
; mais ils suffisent à désenchanter le spectateur
vulgaire et réduisent pour lui en miettes l'idéal
dont la femme soutenait si fièrement l'armature et qui
la plaçait, dans sa forme unique, irréductible,
si en dehors, si au-dessus du reste de l'humanité. Maintenant
déchue, située hors de son propre type où
elle trônait invulnérable, elle n'est plus qu'une
femme quelconque, en la supériorité de qui nous
avons perdu toute foi. Ce type, nous faisions tellement consister
en lui, non seulement la beauté d'une Odette, mais sa personnalité,
son identité, que devant le portrait qui l'a dépouillée
de lui, nous sommes tentés de nous écrier non pas
seulement : "Comme c'est enlaidi !", Mais : "Comme
c'est peu ressemblant !" Nous avons peine à croire
que ce soit elle. Nous ne la reconnaissons pas. Et pourtant il
y a là un être que nous sentons bien que nous avons
déjà vu. Mais cet être-là, ce n'est
pas Odette ; le visage de cet être, son corps, son aspect,
nous sont bien connus. Ils nous rappellent, non pas la femme,
qui ne se tenait jamais ainsi, dont la pose habituelle ne dessine
nullement une telle étrange et provocante arabesque, mais
d'autres femmes, toutes celles qu'à peintes Elstir et que
toujours, si différentes qu'elles puissent être,
il a aimé à camper ainsi de face, le pied cambré
dépassant de la jupe, le large chapeau rond tenu à
la main, répondant symétriquement, à la hauteur
du genou qu'il couvre, à cet autre disque vu de face, le
visage. Et enfin non seulement un portrait génial disloque
le type d'une femme tel que l'ont défini sa coquetterie
et sa conception égoïste de la beauté, mais
s'il est ancien, il ne se contente pas de vieillir l'original
de la même manière que la photographie, en le montrant
dans des atours démodés. Dans le portrait, ce n'est
pas seulement la manière que la femme avait de s'habiller
qui date, c'est aussi la manière que l'artiste avait de
peindre. Cette manière, la première manière
d'Elstir, était l'extrait de naissance le plus accablant
pour Odette, parce qu'il faisait d'elle non pas seulement, comme
ses photographies d'alors, une cadette de cocottes connues, mais
parce qu'il faisait de son portrait le contemporain d'un des nombreux
portraits que Manet ou Whistler ont peints d'après tant
de modèles disparus qui appartiennent déjà
à l'oubli ou à l'histoire. C'est dans ces pensées
silencieusement ruminées à côté d'Elstir,
tandis que je le conduisais chez lui, que m'entraînait la
découverte que je venais de faire relativement à
l'identité de son modèle, quand cette première
découverte m'en fit faire une seconde, plus troublante
encore pour moi, concernant l'identité de l'artiste. Il
avait fait le portrait d'Odette De Crécy. Serait-il possible
que cet homme de génie, ce sage, ce solitaire, ce philosophe
à la conversation magnifique et qui dominait toutes choses,
fût le peintre ridicule et pervers adopté jadis par
les Verdurin ? Je lui demandai s'il les avait connus, si par hasard
ils ne le surnommaient pas alors M. Biche. Il me répondit
que si, sans embarras, comme s'il s'agissait d'une partie déjà
un peu ancienne de son existence et s'il ne se doutait pas de
la déception extraordinaire qu'il éveillait en moi,
mais, levant les yeux, il la lut sur mon visage. Le sien eut une
expression de mécontentement. Et comme nous étions
déjà presque arrivés chez lui, un homme moins
éminent par l'intelligence et par le coeur m'eût
peut-être simplement dit au revoir un peu sèchement
et après cela eût évité de me revoir.
Mais ce ne fut pas ainsi qu'Elstir agit avec moi ; en vrai maître
- et c'était peut-être au point de vue de la création
pure son seul défaut d'en être un, dans ce sens du
mot maître, car un artiste pour être tout à
fait dans la vérité de la vie spirituelle doit être
seul, et ne pas prodiguer de son moi, même à des
disciples -, de toute circonstance, qu'elle fût relative
à lui ou à d'autres, il cherchait à extraire,
pour le meilleur enseignement des jeunes gens, la part de vérité
qu'elle contenait. Il préféra donc aux paroles qui
auraient pu venger son amour-propre, celles qui pouvaient m'instruire.
"Il n'y a pas d'homme si sage qu'il soit, me dit-il, qui
n'ait à telle époque de sa jeunesse prononcé
des paroles, ou même mené une vie, dont le souvenir
lui soit désagréable et qu'il souhaiterait être
aboli. Mais il ne doit pas absolument le regretter, parce qu'il
ne peut être assuré d'être devenu un sage,
dans la mesure où cela est possible, que s'il a passé
par toutes les incarnations ridicules ou odieuses qui doivent
précéder cette dernière incarnation-là.
Je sais qu'il y a des jeunes gens, fils et petits-fils d'hommes
distingués, à qui leurs précepteurs ont enseigné
la noblesse de l'esprit et l'élégance morale dès
le collège. Ils n'ont peut-être rien à retrancher
de leur vie, ils pourraient publier et signer tout ce qu'ils ont
dit, mais ce sont de pauvres esprits, descendants sans force de
doctrinaires, et de qui la sagesse est négative et stérile.
On ne reçoit pas la sagesse, il faut la découvrir
soi-même après un trajet que personne ne peut faire
pour nous, ne peut nous épargner, car elle est un point
de vue sur les choses. Les vies que vous admirez , les attitudes
que vous trouvez nobles n'ont pas été disposées
par le père de famille ou par le précepteur, elles
ont été précédées de débuts
bien différents, ayant été influencées
par ce qui régnait autour d'elles de mal ou de banalité.
Elles représentent un combat et une victoire. Je comprends
que l'image de ce que nous avons été dans une période
première ne soit plus reconnaissable et soit en tous cas
déplaisante. Elle ne doit pas être reniée
pourtant, car elle est un témoignage que nous avons vraiment
vécu, que c'est selon les lois de la vie et de l'esprit
que nous avons, des éléments communs de la vie,
de la vie des ateliers, des coteries artistiques s'il s'agit d'un
peintre, extrait quelque chose qui les dépasse." Nous
étions arrivés devant sa porte. J'étais déçu
de ne pas avoir connu ces jeunes filles. Mais enfin maintenant
il y aurait une possibilité de les retrouver dans la vie
; elles avaient cessé de ne faire que passer à un
horizon où j'avais pu croire que je ne les verrais plus
jamais apparaître. Autour d'elles ne flottait plus comme
ce grand remous qui nous séparait et qui n'était
que la traduction du désir en perpétuelle activité,
mobile, urgent, alimenté d'inquiétudes, qu'éveillaient
en moi leur inaccessibilité, leur fuite peut-être
pour toujours. Mon désir d'elles, je pouvais maintenant
le mettre au repos, le garder en réserve, à côté
de tant d'autres dont, une fois que je la savais possible, j'ajournais
la réalisation. Je quittai Elstir, je me retrouvai seul.
Alors tout d'un coup, malgré ma déception, je vis
dans mon esprit tous ces hasards que je n'eusse pas soupçonné
pouvoir se produire, qu'Elstir fût justement lié
avec ces jeunes filles, que celles qui le matin encore étaient
pour moi des figures dans un tableau ayant pour fond la mer, m'eussent
vu, m'eussent vu lié avec un grand peintre, lequel savait
maintenant mon désir de les connaître et le seconderait
sans doute. Tout cela avait causé pour moi du plaisir,
mais ce plaisir m'était resté caché ; il
était de ces visiteurs qui attendent, pour nous faire savoir
qu'ils sont là, que les autres nous aient quittés,
que nous soyons seuls. Alors nous les apercevons, nous pouvons
leur dire : je suis tout à vous, et les écouter.
Quelquefois entre le moment où
ces plaisirs sont entrés en nous et le moment où
nous pouvons y rentrer nous-mêmes, il s'est écoulé
tant d'heures, nous avons vu tant de gens dans l'intervalle que
nous craignons qu'ils ne nous aient pas attendus. Mais ils sont
patients, ils ne se lassent pas, et dès que tout le monde
est parti, nous les trouvons en face de nous. Quelquefois c'est
nous alors qui sommes si fatigués qu'il nous semble que
nous n'aurons plus dans notre pensée défaillante
assez de force pour retenir ces souvenirs, ces impressions pour
qui notre moi fragile est le seul lieu habitable, l'unique mode
de réalisation. Et nous le regretterions, car l'existence
n'a guère d'intérêt que dans les journées
où la poussière des réalités est mêlée
de sable magique, où quelque vulgaire incident devient
un ressort romanesque. Tout un promontoire du monde inaccessible
surgit alors de l'éclairage du songe, et entre dans notre
vie, dans notre vie où comme le dormeur éveillé
nous voyons les personnes dont nous avions si ardemment rêvé
que nous avions cru que nous ne les verrions jamais qu'en rêve.
L'apaisement apporté par la probabilité
de connaître maintenant ces jeunes filles quand je le voudrais
me fut d'autant plus précieux que je n'aurais pu continuer
à les guetter les jours suivants, lesquels furent pris
par les préparatifs du départ de Saint-loup. Ma
grand'mère était désireuse de témoigner
à mon ami sa reconnaissance de tant de gentillesses qu'il
avait eues pour elle et pour moi. Je lui dis qu'il était
grand admirateur de Proudhon et je lui donnai l'idée de
faire venir de nombreuses lettres autographes de ce philosophe
qu'elle avait achetées ; Saint-loup vint les voir à
l'hôtel, le jour où elles arrivèrent qui était
la veille de son départ. Il les lut avidement, maniant
chaque feuille avec respect, tâchant de retenir les phrases,
puis s'étant levé, s'excusait déjà
auprès de ma grand'mère d'être resté
aussi longtemps, quand il l'entendit lui répondre : - mais
non, emportez-les, c'est à vous, c'est pour vous les donner
que je les ai fait venir.
Il fut pris d'une joie dont il ne fut
pas plus le maître que d'un état physique qui se
produit sans intervention de la volonté, il devint écarlate
comme un enfant qu'on vient de punir, et ma grand'mère
fut beaucoup plus touchée de voir tous les efforts qu'il
avait faits (sans y réussir) pour contenir la joie qui
le secouait, que par tous les remerciements qu'il aurait pu proférer.
Mais lui, craignant d'avoir mal témoigné sa reconnaissance,
me priait encore de l'en excuser, le lendemain, penché
à la fenêtre du petit chemin de fer d'intérêt
local qu'il prit pour rejoindre sa garnison. Celle-ci était,
en effet, très peu éloignée. Il avait pensé
s'y rendre, comme il faisait souvent quand il devait revenir le
soir et qu'il ne s'agissait pas d'un départ définitif,
en voiture. Mais il eût fallu cette fois-ci qu'il mît
ses nombreux bagages dans le train. Et il trouva plus simple d'y
monter aussi lui-même, suivant en cela l'avis du directeur
qui, consulté, répondit que, voiture ou petit chemin
de fer, "Ce serait à peu près équivoque".
Il entendait signifier par là que ce serait équivalent
(en somme, à peu près ce que Françoise eût
exprimé en disant que "cela reviendrait du pareil
au même"). "Soit, avait conclu Saint-Loup, je
prendrai le petit "tortillard". Je l'aurais pris aussi
si je n'avais été fatigué et aurais accompagné
mon ami jusqu'à Doncières ; je lui promis du moins,
tout le temps que nous restâmes à la gare de Balbec
- c'est-à-dire que le chauffeur du petit train passa à
attendre des amis retardataires, sans lesquels il ne voulait pas
s'en aller, et aussi à prendre quelques rafraîchissements
-, d'aller le voir plusieurs fois par semaine. Comme Bloch était
venu aussi à la gare - au grand ennui de Saint-Loup -,
ce dernier voyant que notre camarade l'entendait me prier de venir
déjeuner, dîner, habiter à Doncières,
finit par lui dire d'un ton extrêmement froid, lequel était
chargé de corriger l'amabilité forcée de
l'invitation et d'empêcher Bloch de la prendre au sérieux
: "Si jamais vous passez par Doncières une après-midi
où je sois libre, vous pourrez me demander au quartier,
mais libre, je ne le suis à peu près jamais."
Peut-être aussi Robert craignait-il que, seul, je ne vinsse
pas et, pensant que j'étais plus lié avec Bloch
que je ne le disais, me mettait-il ainsi en mesure d'avoir un
compagnon de route, un entraîneur.
J'avais peur que ce ton, cette manière
d'inviter quelqu'un en lui conseillant de ne pas venir, n'eût
froissé Bloch, et je trouvais que Saint-Loup eût
mieux fait de ne rien dire. Mais je m'étais trompé,
car après le départ du train, tant que nous fîmes
route ensemble jusqu'au croisement des deux avenues où
il fallait nous séparer, l'une allant à l'hôtel,
l'autre à la ville de Bloch, celui-ci ne cessa de me demander
quel jour nous irions à Doncières, car après
"toutes les amabilités que Saint-Loup lui avait faites",
il eût été "trop grossier de sa part"
de ne pas se rendre à son invitation. J'étais content
qu'il n'eût pas remarqué, ou fût assez peu
mécontent pour désirer feindre de ne pas avoir remarqué,
sur quel ton moins que pressant, à peine poli, l'invitation
avait été faite. J'aurais pourtant voulu pour Bloch
qu'il s'évitât le ridicule d'aller tout de suite
à Doncières. Mais je n'osais pas lui donner un conseil
qui n'eût pu que lui déplaire en lui montrant que
Saint-Loup avait été moins pressant que lui n'était
empressé. Il l'était beaucoup trop, et bien que
tous les défauts qu'il avait dans ce genre fussent compensés
chez lui par de remarquables qualités que d'autres, plus
réservés, n'auraient pas eues, il poussait l'indiscrétion
à un point dont on était agacé. La semaine
ne pouvait, à l'entendre, se passer sans que nous allions
à Doncières (il disait "nous", car je
crois qu'il comptait un peu sur ma présence pour excuser
la sienne). Tout le long de la route, devant le gymnase perdu
dans ses arbres, devant le terrain de tennis, devant la mairie,
devant le marchand de coquillages, il m'arrêta, me suppliant
de fixer un jour et, comme je ne le fis pas, me quitta fâché
en me disant : "À ton aise, messire. Moi en tous cas,
je suis obligé d'y aller, puisqu'il m'a invité."
Saint-Loup avait si peur d'avoir mal remercié ma grand'mère
qu'il me chargeait encore de lui dire sa gratitude le surlendemain,
dans une lettre que je reçus de lui de la ville où
il était en garnison et qui semblait, sur l'enveloppe où
la poste en avait timbré le nom, accourir vite vers moi,
me dire qu'entre ses murs, dans le quartier de cavalerie Louis
Xvi, il pensait à moi. Le papier était aux armes
de Marsantes, dans lesquelles je distinguai un lion que surmontait
une couronne fermée par un bonnet de pair de France.
"Après un trajet qui, me
disait-il, s'est bien effectué, en lisant un livre acheté
à la gare, qui est par Arvède Barine (c'est un auteur
russe, je pense, cela m'a paru remarquablement écrit pour
un étranger, mais donnez-moi votre appréciation,
car vous devez connaître cela, vous, puits de science qui
avez tout lu), me voici revenu au milieu de cette vie grossière,
où hélas, je me sens bien exilé, n'y ayant
pas ce que j'ai laissé à Balbec ; cette vie où
je ne retrouve aucun souvenir d'affection, aucun charme d'intellectualité
; vie dont vous mépriseriez sans doute l'ambiance et qui
n'est pourtant pas sans charme. Tout m'y semble avoir changé
depuis que j'en étais parti, car dans l'intervalle, une
des ères les plus importantes de ma vie, celle d'où
notre amitié date, a commencé. J'espère qu'elle
ne finira jamais. Je n'ai parlé d'elle, de vous, qu'à
une seule personne, qu'à mon amie qui m'a fait la surprise
de venir passer une heure auprès de moi. Elle aimerait
beaucoup vous connaître et je crois que vous vous accorderiez,
car elle est aussi extrêmement littéraire. En revanche,
pour repenser à nos causeries, pour revivre ces heures
que je n'oublierai jamais, je me suis isolé de mes camarades,
excellents garçons, mais qui eussent été
bien incapables de comprendre cela. Ce souvenir des instants passés
avec vous, j'aurais presque mieux aimé, pour le premier
jour, l'évoquer pour moi seul et sans vous écrire.
Mais j'ai craint que vous, esprit subtil et coeur ultra-sensitif,
ne vous mettiez martel en tête en ne recevant pas de lettre,
si toutefois vous avez daigné abaisser votre pensée
sur le rude cavalier que vous aurez fort à faire pour dégrossir
et rendre un peu plus subtil et plus digne de vous." Au fond
cette lettre ressemblait beaucoup par sa tendresse à celles
que, quand je ne connaissais pas encore Saint-loup, je m'étais
imaginé qu'il m'écrirait, dans ces songeries d'où
la froideur de son premier accueil m'avait tiré en me mettant
en présence d'une réalité glaciale qui ne
devait pas être définitive. Une fois que je l'eus
reçue, chaque fois qu'à l'heure du déjeuner
on apportait le courrier, je reconnaissais tout de suite quand
c'était de lui que venait une lettre, car elle avait toujours
ce second visage qu'un être montre quand il est absent et
dans les traits duquel (les caractères de l'écriture)
il n'y a aucune raison pour que nous ne croyions pas saisir une
âme individuelle aussi bien que dans la ligne du nez ou
les inflexions de la voix.
Je restais maintenant volontiers à table pendant qu'on desservait et, si ce n'était pas un moment où les jeunes filles de la petite bande pouvaient passer, ce n'était plus uniquement du côté de la mer que je regardais. Depuis que j'en avais vu dans des aquarelles d'Elstir, je cherchais à retrouver dans la réalité, j'aimais comme quelque chose de poétique, le geste interrompu des couteaux encore de travers, la rondeur bombée d'une serviette défaite où le soleil intercale un morceau de velours jaune, le verre à demi vidé qui montre mieux ainsi le noble évasement de ses formes et, au fond de son vitrage translucide et pareil à une condensation du jour, un reste de vin sombre mais scintillant de lumières, le déplacement des volumes, la transmutation des liquides par l'éclairage, l'altération des prunes qui passent du vert au bleu et du bleu à l'or dans le compotier déjà à demi dépouillé, la promenade des chaises vieillottes qui deux fois par jour viennent s'installer autour de la nappe, dressée sur la table ainsi que sur un autel où sont célébrées les fêtes de la gourmandise, et sur laquelle au fond des huîtres quelques gouttes d'eau lustrale restent comme dans de petits bénitiers de pierre ; j'essayais de trouver la beauté là où je ne m'étais jamais figuré qu'elle fût, dans les choses les plus usuelles, dans la vie profonde des "natures mortes".
gK436 PROUST [LRDTP [ L'. J. FILL. 2e
part. Noms de pays, le pays
Quand, quelques jours après le
départ de Saint-loup, j'eus réussi à ce qu'Elstir
donnât une petite matinée où je rencontrerais
Albertine, le charme et l'élégance, tout momentanés,
qu'on me trouva au moment où je sortais du grand-hôtel
(et qui étaient dus à un repos prolongé,
à des frais de toilette spéciaux), je regrettai
de ne pas pouvoir les réserver (et aussi le crédit
d'Elstir) pour la conquête de quelque autre personne plus
intéressante, je regrettai de consommer tout cela pour
le simple plaisir de faire la connaissance d'Albertine. Mon intelligence
jugeait ce plaisir fort peu précieux, depuis qu'il était
assuré. Mais en moi, la volonté ne partagea pas
un instant cette illusion, la volonté qui est le serviteur
persévérant et immuable de nos personnalités
successives ; cachée dans l'ombre, dédaignée,
inlassablement fidèle, travaillant sans cesse, et sans
se soucier des variations de notre moi, à ce qu'il ne manque
jamais du nécessaire. Pendant qu'au moment où va
se réaliser un voyage désiré, l'intelligence
et la sensibilité commencent à se demander s'il
vaut vraiment la peine d'être entrepris, la volonté
qui sait que ces maîtres oisifs recommenceraient immédiatement
à trouver merveilleux ce voyage si celui-ci ne pouvait
avoir lieu, la volonté les laisse disserter devant la gare,
multiplier les hésitations ; mais elle s'occupe de prendre
les billets et de nous mettre en wagon pour l'heure du départ.
Elle est aussi invariable que l'intelligence et la sensibilité
sont changeantes, mais, comme elle est silencieuse, ne donne pas
ses raisons, elle semble presque inexistante ; c'est sa ferme
détermination que suivent les autres parties de notre moi,
mais sans l'apercevoir, tandis qu'elles distinguent nettement
leurs propres incertitudes. Ma sensibilité et mon intelligence
instituèrent donc une discussion sur la valeur du plaisir
qu'il y aurait à connaître Albertine, tandis que
je regardais dans la glace de vains et fragiles agréments
qu'elles eussent voulu garder intacts pour une autre occasion.
Mais ma volonté ne laissa pas passer l'heure où
il fallait partir, et ce fut l'adresse d'Elstir qu'elle donna
au cocher. Mon intelligence et ma sensibilité eurent le
loisir, puisque le sort en était jeté, de trouver
que c'était dommage. Si ma volonté avait donné
une autre adresse, elles eussent été bien attrapées.
Quand j'arrivai chez Elstir, un peu
plus tard, je crus d'abord que Mlle Simonet n'était pas
dans l'atelier. Il y avait bien une jeune fille assise, en robe
de soie, nu-tête, mais de laquelle je ne connaissais pas
la magnifique chevelure, ni le nez, ni ce teint, et où
je ne retrouvais pas l'entité que j'avais extraite d'une
jeune cycliste se promenant, coiffée d'un polo, le long
de la mer. C'était pourtant Albertine. Mais même
quand je le sus, je ne m'occupai pas d'elle. En entrant dans toute
réunion mondaine, quand on est jeune, on meurt à
soi-même, on devient un homme différent, tout salon
étant un nouvel univers où, subissant la loi d'une
autre perspective morale, on darde son attention, comme si elles
devaient nous importer à jamais, sur des personnes, des
danses, des parties de cartes, que l'on aura oubliées le
lendemain. Obligé de suivre, pour me diriger vers une causerie
avec Albertine, un chemin nullement tracé par moi et qui
s'arrêtait d'abord devant Elstir, passait par d'autres groupes
d'invités à qui on me nommait, puis le long du buffet,
où m'étaient offertes, et où je mangeais,
des tartes aux fraises, cependant que j'écoutais, immobile,
une musique qu'on commençait d'exécuter, je me trouvais
donner à ces divers épisodes la même importance
qu'à ma présentation à Mlle Simonet, présentation
qui n'était plus que l'un d'entre eux et que j'avais entièrement
oubliée avoir été, quelques minutes auparavant,
le but unique de ma venue. D'ailleurs n'en est-il pas ainsi, dans
la vie active, de nos vrais bonheurs, de nos grands malheurs ?
Au milieu d'autres personnes, nous recevons de celle que nous
aimons la réponse favorable ou mortelle que nous attendions
depuis une année. Mais il faut continuer à causer,
les idées s'ajoutent les unes aux autres, développant
une surface sous laquelle c'est à peine si, de temps à
autre, vient sourdement affleurer le souvenir, autrement profond
mais fort étroit, que le malheur est venu pour nous. Si,
au lieu du malheur, c'est le bonheur, il peut arriver que ce ne
soit que plusieurs années après que nous nous rappelons
que le plus grand événement de notre vie sentimentale
s'est produit, sans que nous eussions le temps de lui accorder
une longue attention, presque d'en prendre conscience,dans une
réunion mondaine par exemple, et où nous ne nous
étions rendus que dans l'attente de cet événement.
Au moment où Elstir me demanda
de venir pour qu'il me présentât à Albertine,
assise un peu plus loin, je finis d'abord de manger un éclair
au café et demandai avec intérêt à
un vieux monsieur dont je venais de faire la connaissance et auquel
je crus pouvoir offrir la rose qu'il admirait à ma boutonnière,
de me donner des détails sur certaines foires normandes.
Ce n'est pas à dire que la présentation qui suivit
ne me causa aucun plaisir et n'offrit pas à mes yeux une
certaine gravité. Pour le plaisir, je ne le connus naturellement
qu'un peu plus tard, quand, rentré à l'hôtel,
resté seul, je fus redevenu moi-même. Il en est des
plaisirs comme des photographies. Ce qu'on prend en présence
de l'être aimé n'est qu'un cliché négatif,
on le développe plus tard, une fois chez soi, quand on
a retrouvé à sa disposition cette chambre noire
intérieure dont l'entrée est "condamnée"
tant qu'on voit du monde.
Si la connaissance du plaisir fut ainsi
retardée pour moi de quelques heures, en revanche la gravité
de cette présentation, je la ressentis tout de suite. Au
moment de la présentation, nous avons beau nous sentir
tout à coup gratifiés et porteurs d'un "bon",
valable pour des plaisirs futurs, après lequel nous courions
depuis des semaines, nous comprenons bien que son obtention met
fin pour nous, non pas seulement à de pénibles recherches
- ce qui ne pourrait que nous remplir de joie -, mais aussi à
l'existence d'un certain être, celui que notre imagination
avait dénaturé, que notre crainte anxieuse de ne
jamais pouvoir être connus de lui avait grandi. Au moment
où notre nom résonne dans la bouche du présentateur,
surtout si celui-ci l'entoure comme fit Elstir de commentaires
élogieux - ce moment sacramentel, analogue à celui
où, dans une féerie, le génie ordonne à
une personne d'en être soudain une autre -, celle que nous
avons désiré d'approcher s'évanouit : d'abord,
comment resterait-elle pareille à elle-même, puisque
- de par l'attention que l'inconnue est obligée de prêter
à notre nom et de marquer à notre personne - dans
les yeux hier situés à l'infini (et que nous croyions
que les nôtres, errants, mal réglés, désespérés,
divergents, ne parviendraient jamais à rencontrer) le regard
conscient, la pensée inconnaissable que nous cherchions,
viennent d'être miraculeusement et tout simplement remplacés
par notre propre image peinte comme au fond d'un miroir qui sourirait
? Si l'incarnation de nous-même en ce qui nous en semblait
le plus différent, est ce qui modifie le plus la personne
à qui on vient de nous présenter, la forme de cette
personne reste encore assez vague ; et nous pouvons nous demander
si elle sera dieu, table ou cuvette. Mais, aussi agiles que ces
ciroplastes qui font un buste devant nous en cinq minutes, les
quelques mots que l'inconnue va nous dire préciseront cette
forme et lui donneront quelque chose de définitif qui exclura
toutes les hypothèses auxquelles se livraient la veille
notre désir et notre imagination. Sans doute, même
avant de venir à cette matinée, Albertine n'était
plus tout à fait pour moi ce seul fantôme digne de
hanter notre vie que reste une passante dont nous ne savons rien,
que nous avons à peine discernée. Sa parenté
avec Mme Bontemps avait déjà restreint ces hypothèses
merveilleuses, en aveuglant une des voies par lesquelles elles
pouvaient se répandre. Au fur et à mesure que je
me rapprochais de la jeune fille et la connaissais davantage,
cette connaissance se faisait par soustraction, chaque partie
d'imagination et de désir étant remplacée
par une notion qui valait infiniment moins, notion à laquelle
il est vrai que venait s'ajouter une sorte d'équivalent,
dans le domaine de la vie, de ce que les sociétés
financières donnent après le remboursement de l'action
primitive, et qu'elles appellent action de jouissance. Son nom,
ses parentés avaient été une première
limite apportée à mes suppositions. Son amabilité,
tandis que tout près d'elle je retrouvais son petit grain
de beauté sur la joue au-dessous de l'oeil, fut une autre
borne ; enfin, je fus étonné de l'entendre se servir
de l'adverbe "Parfaitement" au lieu de "tout à
fait", en parlant de deux personnes, disant de l'une "elle
est parfaitement folle, mais très gentille tout de même"
et de l'autre "c'est un monsieur parfaitement commun et parfaitement
ennuyeux". Si peu plaisant que soit cet emploi de "parfaitement",
il indique un degré de civilisation et de culture auquel
je n'aurais pu imaginer qu'atteignait la bacchante à bicyclette,
la muse orgiaque du golf. Il n'empêche d'ailleurs qu'après
cette première métamorphose, Albertine devait changer
encore bien des fois pour moi. Les qualités et les défauts
qu'un être présente disposés au premier plan
de son visage se rangent selon une formation tout autre si nous
l'abordons par un côté différent, comme dans
une ville les monuments répandus en ordre dispersé
sur une seule ligne, d'un autre point de vue s'échelonnent
en profondeur et échangent leurs grandeurs relatives. Pour
commencer je trouvai Albertine l'air assez intimidée à
la place d'implacable ; elle me sembla plus comme il faut que
mal élevée, à en juger par les épithètes
de "elle a un mauvais genre, elle a un drôle de genre"
qu'elle appliqua à toutes les jeunes filles dont je lui
parlai ; elle avait enfin comme point de mire du visage une tempe
assez enflammée et peu agréable à voir, et
non plus le regard singulier auquel j'avais toujours repensé
jusque-là. Mais ce n'était qu'une seconde vue et
il y en avait d'autres sans doute par lesquelles je devrais successivement
passer. Ainsi ce n'est qu'après avoir reconnu, non sans
tâtonnements, les erreurs d'optique du début qu'on
pourrait arriver à la connaissance exacte d'un être
si cette connaissance était possible. Mais elle ne l'est
pas ; car tandis que se rectifie la vision que nous avons de lui,
lui-même, qui n'est pas un objectif inerte, change pour
son compte, nous pensons le rattraper, il se déplace, et,
croyant le voir enfin plus clairement, ce n'est que les images
anciennes que nous en avions prises que nous avons réussi
à éclaircir, mais qui ne le représentent
plus. Pourtant, quelques déceptions inévitables
qu'elle doive apporter, cette démarche vers ce qu'on n'a
qu'entrevu, ce qu'on a eu le loisir d'imaginer, cette démarche
est la seule qui soit saine pour les sens, qui y entretienne l'appétit.
De quel morne ennui est empreinte la vie des gens qui, par paresse
ou timidité, se rendent directement en voiture chez des
amis qu'ils ont connus sans avoir d'abord rêvé d'eux,
sans jamais oser sur le parcours s'arrêter auprès
de ce qu'ils désirent ! Je rentrai en pensant à
cette matinée, en revoyant l'éclair au café
que j'avais fini de manger avant de me laisser conduire par Elstir
auprès d'Albertine, la rose que j'avais donnée au
vieux monsieur, tous ces détails choisis à notre
insu par les circonstances et qui composent pour nous, en un arrangement
spécial et fortuit, le tableau d'une première rencontre.
Mais ce tableau, j'eus l'impression de le voir d'un autre point
de vue, de très loin de moi-même, comprenant qu'il
n'avait pas existé que pour moi, quand quelques mois plus
tard, à mon grand étonnement, comme je parlais à
Albertine du premier jour où je l'avais connue, elle me
rappela l'éclair, la fleur que j'avais donnée, tout
ce que je croyais, je ne peux pas dire n'être important
que pour moi, mais n'avoir été aperçu que
de moi et que je retrouvais ainsi, transcrit en une version dont
je ne soupçonnais pas l'existence, dans la pensée
d'Albertine. Dès ce premier jour, quand en rentrant je
pus voir le souvenir que je rapportais, je compris quel tour de
muscade avait été parfaitement exécuté
et comment j'avais causé un moment avec une personne qui,
grâce à l'habileté du prestidigitateur, sans
avoir rien de celle que j'avais suivie si longtemps au bord de
la mer, lui avait été substituée. J'aurais
du reste pu le deviner d'avance, puisque la jeune fille de la
plage avait été fabriquée par moi. Malgré
cela, comme je l'avais, dans mes conversations avec Elstir, identifiée
à Albertine, je me sentais envers celle-ci l'obligation
morale de tenir les promesses d'amour faites à l'Albertine
imaginaire. On se fiance par procuration, et on se croit obligé
d'épouser ensuite la personne interposée. D'ailleurs,
si avait disparu, provisoirement du moins, de ma vie une angoisse
qu'avait suffi à apaiser le souvenir des manières
comme il faut, de cette expression "parfaitement commun"
et de la tempe enflammée, ce souvenir éveillait
en moi un autre genre de désir qui, bien que doux et nullement
douloureux, semblable à un sentiment fraternel, pouvait
à la longue devenir aussi dangereux en me faisant ressentir
à tout moment le besoin d'embrasser cette personne nouvelle
dont les bonnes façons et la timidité, la disponibilité
inattendue, arrêtaient la course inutile de mon imagination,
mais donnaient naissance à une gratitude attendrie. Et
puis comme la mémoire commence tout de suite à prendre
des clichés indépendants les uns des autres, supprime
tout lien, tout progrès, entre les scènes qui y
sont figurées, dans la collection de ceux qu'elle expose,
le dernier ne détruit pas forcément les précédents.
En face de la médiocre et touchante Albertine à
qui j'avais parlé, je voyais la mystérieuse Albertine
en face de la mer. C'était maintenant des souvenirs, c'est-à-dire
des tableaux dont l'un ne me semblait pas plus vrai que l'autre.
Pour en finir avec ce premier soir de présentation, en
cherchant à revoir ce petit grain de beauté sur
la joue au-dessous de l'oeil, je me rappelai que de chez Elstir,
quand Albertine était partie, j'avais vu ce grain de beauté
sur le menton. En somme, quand je la voyais, je remarquais qu'elle
avait un grain de beauté, mais ma mémoire errante
le promenait ensuite sur la figure d'Albertine et le plaçait
tantôt ici tantôt là.
J'avais beau être assez désappointé
d'avoir trouvé en Mlle Simonet une jeune fille trop peu
différente de tout ce que je connaissais, de même
que ma déception devant l'église de Balbec ne m'empêchait
pas de désirer aller à Quimperlé, à
Pont-aven et à Venise, je me disais que, par Albertine
du moins, si elle-même n'était pas ce que j'avais
espéré, je pourrais connaître ses amies de
la petite bande.
Je crus d'abord que j'y échouerais.
Comme elle devait rester fort longtemps encore à Balbec
et moi aussi, j'avais trouvé que le mieux était
de ne pas trop chercher à la voir et d'attendre une occasion
qui me fît la rencontrer. Mais cela arrivât-il tous
les jours, il était fort à craindre qu'elle se contentât
de répondre de loin à mon salut, lequel dans ce
cas, répété quotidiennement pendant toute
la saison, ne m'avancerait à rien. Peu de temps après,
un matin où il avait plu et où il faisait presque
froid, je fus abordé sur la digue par une jeune fille portant
un toquet et un manchon, si différente de celle que j'avais
vue à la réunion d'Elstir que reconnaître
en elle la même personne semblait pour l'esprit une opération
impossible ; le mien y réussit cependant, mais après
une seconde de surprise qui, je crois, n'échappa pas à
Albertine. D'autre part, me souvenant à ce moment-là
des "bonnes façons" qui m'avaient frappé,
elle me fit éprouver l'étonnement inverse par son
ton rude et ses manières "petite bande". Au reste
la tempe avait cessé d'être le centre optique et
rassurant du visage, soit que je fusse placé de l'autre
côté, soit que le toquet la recouvrît, soit
que son inflammation ne fût pas constante. "Quel temps
! Me dit-elle, au fond l'été sans fin de Balbec
est une vaste blague. Vous ne faites rien ici ? On ne vous voit
jamais au golf, aux bals du casino ; vous ne montez pas à
cheval non plus. Comme vous devez vous raser ! Vous ne trouvez
pas qu'on se bêtifie à rester tout le temps sur la
plage ? Ah ! Vous aimez à faire le lézard ? Vous
avez du temps de reste. Je vois que vous n'êtes pas comme
moi, j'adore tous les sports ! Vous n'étiez pas aux courses
de la Sogne ? Nous y sommes allés par le tram, et je comprends
que ça ne vous amuse pas de prendre un tacot pareil ! Nous
avons mis deux heures ! J'aurais fait trois fois l'aller et retour
avec ma bécane." Moi qui avais admiré Saint-Loup
quand il avait appelé tout naturellement le petit chemin
de fer d'intérêt local le "tortillard"
à cause des innombrables détours qu'il faisait,
j'étais intimidé par la facilité avec laquelle
Albertine disait le "tram", le "tacot". Je
sentais sa maîtrise dans un mode de désignations
où j'avais peur qu'elle ne constatât et ne méprisât
mon infériorité. Encore la richesse de synonymes
que possédait la petite bande pour désigner ce chemin
de fer ne m'était-elle pas encore révélée.
En parlant, Albertine gardait la tête immobile, les narines
serrées, ne faisait remuer que le bout des lèvres.
Il en résultait ainsi un son traînard et nasal dans
la composition duquel entraient peut-être des hérédités
provinciales, une affectation juvénile de flegme britannique,
les leçons d'une institutrice étrangère et
une hypertrophie congestive de la muqueuse du nez. Cette émission,
qui cédait bien vite du reste quand elle connaissait plus
les gens et redevenait naturellement enfantine, aurait pu passer
pour désagréable. Mais elle était particulière
et m'enchantait. Chaque fois que j'étais quelques jours
sans la rencontrer, je m'exaltais en me répétant
: "On ne vous voit jamais au golf", avec le ton nasal
sur lequel elle l'avait dit, toute droite, sans bouger la tête.
Et je pensais alors qu'il n'existait pas de personne plus désirable.
Nous formions, ce matin-là, un
de ces couples qui piquent çà et là la digue
de leur conjonction, de leur arrêt, juste le temps d'échanger
quelques paroles avant de se désunir pour reprendre séparément
chacun sa promenade divergente. Je profitai de cette immobilité
pour regarder et savoir définitivement où était
situé le grain de beauté. Or, comme une phrase de
Vinteuil qui m'avait enchanté dans la sonate et que ma
mémoire faisait errer de l'andante au finale jusqu'au jour
où, ayant la partition en main, je pus la trouver et l'immobiliser
dans mon souvenir à sa place, dans le scherzo, de même
le grain de beauté que je m'étais rappelé
tantôt sur la joue, tantôt sur le menton, s'arrêta
à jamais sur la lèvre supérieure au-dessous
du nez. C'est ainsi encore que nous rencontrons avec étonnement
des vers que nous savons par coeur, dans une pièce où
nous ne soupçonnions pas qu'ils se trouvassent.
À ce moment, comme pour que devant
la mer se multipliât en liberté, dans la variété
de ses formes, tout le riche ensemble décoratif qu'était
le beau déroulement des vierges, à la fois dorées
et roses, cuites par le soleil et par le vent, les amies d'Albertine,
aux belles jambes, à la taille souple, mais si différentes
les unes des autres, montrèrent leur groupe qui se développa,
s'avançant dans notre direction, plus près de la
mer, sur une ligne parallèle. Je demandai à Albertine
la permission de l'accompagner pendant quelques instants.
Malheureusement elle se contenta de
leur faire bonjour de la main. "Mais vos amies vont se plaindre
si vous les laissez", lui-dis-je, espérant que nous
nous promènerions ensemble.
Un jeune homme aux traits réguliers,
qui tenait à la main des raquettes, s'approcha de nous.
C'était le joueur de baccara dont les folies indignaient
tant la femme du premier président. D'un air froid, impassible,
en lequel il se figurait évidemment que consistait la distinction
suprême, il dit bonjour à Albertine. "Vous venez
du golf, Octave ? Lui demanda-t-elle. Ça a-t-il bien marché
? Étiez-vous en forme ? - Oh ! Ça me dégoûte,
je suis dans les choux, répondit-il. - Est-ce qu'Andrée
y était ? - Oui, elle a fait soixante-dix-sept. - Oh !
Mais c'est un record. - J'avais fait quatre-vingt-deux hier."
Il était le fils d'un très riche industriel qui
devait jouer un rôle assez important dans l'organisation
de la prochaine exposition universelle. Je fus frappé à
quel point, chez ce jeune homme et les autres très rares
amis masculins de ces jeunes filles, la connaissance de tout ce
qui était vêtements, manière de les porter,
cigares, boissons anglaises, cheveux, - et qu'il possédait
jusque dans ses moindres détails avec une infaillibilité
orgueilleuse qui atteignait à la silencieuse modestie du
savant - s'était développée isolément
sans être accompagnée de la moindre culture intellectuelle.
Il n'avait aucune hésitation sur l'opportunité du
smoking ou du pyjama, mais ne se doutait pas du cas où
on peut ou non employer tel mot, même des règles
les plus simples du français. Cette disparité entre
les deux cultures devait être la même chez son père,
président du syndicat des propriétaires de Balbec,
car dans une lettre ouverte aux électeurs, qu'il venait
de faire afficher sur tous les murs, il disait : "J'ai voulu
voir le maire pour lui en causer, il n'a pas voulu écouter
mes justes griefs." Octave obtenait, au casino, des prix
dans tous les concours de boston, de tango, etc., Ce qui lui ferait
faire s'il le voulait un joli mariage dans ce milieu des "bains
de mer" où ce n'est pas au figuré mais au propre
que les jeunes filles épousent leur "danseur".
Il alluma un cigare en disant à Albertine : "Vous
permettez", comme on demande l'autorisation de terminer tout
en causant un travail pressé. Car il ne pouvait jamais
"rester sans rien faire", quoiqu'il ne fît d'ailleurs
jamais rien. Et comme l'inactivité complète finit
par avoir les mêmes effets que le travail exagéré,
aussi bien dans le domaine moral que dans la vie du corps et des
muscles, la constante nullité intellectuelle qui habitait
sous le front songeur d'Octave avait fini par lui donner, malgré
son air calme, d'inefficaces démangeaisons de penser qui
la nuit l'empêchaient de dormir, comme il aurait pu arriver
à un métaphysicien surmené.
Pensant que si je connaissais leurs
amis j'aurais plus d'occasions de voir ces jeunes filles, j'avais
été sur le point de demander à lui être
présenté. Je le dis à Albertine, dès
qu'il fut parti en répétant : "Je suis dans
les choux." Je pensais lui inculquer ainsi l'idée
de le faire la prochaine fois. "Mais voyons, s'écria-t-elle,
je ne peux pas vous présenter à un gigolo ! Ici
ça pullule de gigolos. Mais ils ne pourraient pas causer
avec vous. Celui-ci joue très bien au golf, un point c'est
tout. Je m'y connais, il ne serait pas du tout votre genre. -
Vos amies vont se plaindre si vous les laissez ainsi, lui dis-je,
espérant qu'elle allait me proposer d'aller avec elle les
rejoindre. - Mais non, elles n'ont aucun besoin de moi."
Nous croisâmes Bloch qui m'adressa un sourire fin et insinuant,
et, embarrassé au sujet d'Albertine qu'il ne connaissait
pas ou du moins connaissait "sans la connaître",
abaissa sa tête vers son col d'un mouvement raide et rébarbatif.
"Comment s'appelle-t-il, cet ostrogoth-là ! Me demanda
Albertine. Je ne sais pas pourquoi il me salue puisqu'il ne me
connaît pas. Aussi je ne lui ai pas rendu son salut."
Je n'eus pas le temps de répondre à Albertine, car
marchant droit sur nous : "Excuse-moi, dit-il, de t'interrompre,
mais je voulais t'avertir que je vais demain à Doncières.
Je ne peux plus attendre sans impolitesse, et je me demande ce
que de Saint-loup-en-bray doit penser de moi. Je te préviens
que je prends le train de deux heures. À la disposition."
Mais je me pensais plus qu'à revoir Albertine et à
tâcher de connaître ses amies, et Doncières
, comme elles n'y allaient pas et me ferait rentrer après
l'heure où elles allaient sur la plage, me paraissait au
bout du monde. Je dis à Bloch que cela m'était impossible.
"Hé bien, j'irai seul. Selon les deux ridicules alexandrins
du sieur Arouet, je dirai à Saint-loup pour charmer son
cléricalisme : apprends que mon devoir ne dépend
pas du sien ; qu'il y manque, s'il veut ; je dois faire le mien.
- Je reconnais qu'il est assez joli
garçon, me dit Albertine, mais ce qu'il me dégoûte
!" Je n'avais jamais songé que Bloch pût être
joli garçon ; il l'était, en effet. Avec une tête
un peu proéminente, un nez très busqué, un
air d'extrême finesse et d'être persuadé de
sa finesse, il avait un agréable visage. Mais il ne pouvait
pas plaire à Albertine. C'était peut-être
du reste à cause des mauvais côtés de celle-ci,
de la dureté, de l'insensibilité de la petite bande,
de sa grossièreté avec tout ce qui n'était
pas elle. D'ailleurs plus tard, quand je les présentai,
l'antipathie d'Albertine ne diminua pas. Bloch appartenait à
un milieu où, entre la blague exercée contre le
monde et pourtant le respect suffisant des bonnes manières
que doit avoir un homme qui a "les mains propres", on
a fait une sorte de compromis spécial qui diffère
des manières du monde et est malgré tout une sorte,
particulièrement odieuse, de mondanité. Quand on
le présentait, il s'inclinait à la fois avec un
sourire de scepticisme et un respect exagéré, et
si c'était à un homme, disait : "Enchanté,
monsieur", d'une voix qui se moquait des mots qu'elle prononçait,
mais avait conscience d'appartenir à quelqu'un qui n'était
pas un mufle. Cette première seconde donnée à
une coutume qu'il suivait et raillait à la fois (comme
il disait le premier janvier : "Je vous la souhaite bonne
et heureuse"), il prenait un air fin et rusé et "proférait
des choses subtiles" qui étaient souvent pleines de
vérité, mais "tapaient sur les nerfs"
d'Albertine. Quand je lui dis, ce premier jour, qu'il s'appelait
Bloch, elle s'écria : "Je l'aurais parié que
c'était un youpin. C'est bien leur genre de faire les punaises."
Du reste, Bloch devait dans la suite irriter Albertine d'autre
façon. Comme beaucoup d'intellectuels, il ne pouvait pas
dire simplement les choses simples. Il trouvait pour chacune d'elles
un qualificatif précieux, puis généralisait.
Cela ennuyait Albertine, laquelle n'aimait pas beaucoup qu'on
s'occupât de ce qu'elle faisait, que, quand elle s'était
foulé le pied et restait tranquille, Bloch dît :
"Elle est sur sa chaise longue, mais par ubiquité
ne cesse pas de fréquenter simultanément de vagues
golfs et de quelconques tennis." Ce n'était que de
la "littérature", mais qui, à cause des
difficultés qu'Albertine sentait que cela pouvait lui créer
avec des gens chez qui elle avait refusé une invitation
en disant qu'elle ne pouvait pas remuer, eût suffi pour
lui faire prendre en grippe la figure, le son de voix, du garçon
qui disait ces choses.
Nous nous quittâmes, Albertine
et moi, en nous promettant de sortir une fois ensemble. J'avais
causé avec elle sans plus savoir où tombaient mes
paroles, ce qu'elles devenaient, que si j'eusse jeté des
cailloux dans un abîme sans fond. Qu'elles soient remplies
en général par la personne à qui nous les
adressons d'un sens qu'elle tire de sa propre substance et qui
est très différent de celui que nous avions mis
dans ces mêmes paroles, c'est un fait que la vie courante
nous révèle perpétuellement. Mais si, de
plus, nous nous trouvons auprès d'une personne dont l'éducation
(comme pour moi celle d'Albertine) nous est inconcevable, inconnus
les penchants, les lectures, les principes, nous ne savons pas
si nos paroles éveillent en elle quelque chose qui y ressemble
plus que chez un animal à qui pourtant on aurait à
faire comprendre certaines choses. De sorte qu'essayer de me lier
avec Albertine m'apparaissait comme une mise en contact avec l'inconnu
sinon avec l'impossible, comme un exercice aussi malaisé
que dresser un cheval, aussi passionnant qu'élever des
abeilles ou que cultiver des rosiers.
J'avais cru, il y avait quelques heures,
qu'Albertine ne répondrait à mon salut que de loin.
Nous venions de nous quitter en faisant le projet d'une excursion
ensemble. Je me promis, quand je rencontrerais Albertine, d'être
plus hardi avec elle, et je m'étais tracé d'avance
le plan de tout ce que je lui dirais et même (maintenant
que j'avais tout à fait l'impression qu'elle devait être
légère) de tous les plaisirs que je lui demanderais.
Mais l'esprit est influençable comme la plante, comme la
cellule, comme les éléments chimiques, et le milieu
qui le modifie si on l'y plonge, ce sont des circonstances, un
cadre nouveau. Devenu différent par le fait de sa présence
même, quand je me trouvai de nouveau avec Albertine, je
lui dis tout autre chose que ce que j'avais projeté. Puis,
me souvenant de la tempe enflammée, je me demandais si
Albertine n'apprécierait pas davantage une gentillesse
qu'elle saurait être désintéressée.
Enfin j'étais embarrassé devant certains de ses
regards, de ses sourires. Ils pouvaient signifier moeurs faciles,
mais aussi gaîté un peu bête d'une jeune fille
sémillante mais ayant un fond d'honnêteté.
Une même expression, de figure comme de langage, pouvant
comporter diverses acceptions, j'étais hésitant
comme un élève devant les difficultés d'une
version grecque. Cette fois-là nous rencontrâmes
presque tout de suite la grande, Andrée, celle qui avait
sauté par-dessus le premier président ; Albertine
dut me présenter. Son amie avait des yeux extraordinairement
clairs, comme est dans un appartement à l'ombre l'entrée,
par la porte ouverte, d'une chambre où donnent le soleil
et le reflet verdâtre de la mer illuminée.
Cinq messieurs passèrent que
je connaissais très bien de vue depuis que j'étais
à Balbec. Je m'étais souvent demandé qui
ils étaient. "Ce ne sont pas des gens très
chics, me dit Albertine en ricanant d'un air de mépris.
Le petit vieux, teint, qui a des gants jaunes, il en a une touche,
hein, il dégotte bien, c'est le dentiste de Balbec, c'est
un brave type ; le gros, c'est le maire, pas le tout petit gros,
celui-là vous devez l'avoir vu, c'est le professeur de
danse, il est assez moche aussi, il ne peut pas nous souffrir
parce que nous faisons trop de bruit au casino, que nous démolissons
ses chaises, que nous voulons danser sans tapis, aussi il ne nous
a jamais donné le prix, quoiqu'il n'y a que nous qui sachions
danser. Le dentiste est un brave homme, je lui aurais fait bonjour
pour faire rager le maître de danse, mais je ne pouvais
pas parce qu'il y a avec eux M. De Sainte-croix, le conseiller
général, un homme d'une très bonne famille
qui s'est mis du côté des républicains, pour
de l'argent ; aucune personne propre ne le salue plus. Il connaît
mon oncle, à cause du gouvernement, mais le reste de ma
famille lui a tourné le dos. Le maigre avec un imperméable,
c'est le chef d'orchestre. Comment, vous ne le connaissez pas
! Il joue divinement. Vous n'avez pas été entendre
cavalleria rusticana ? Ah ! Je trouve ça idéal !
Il donne un concert ce soir, mais nous ne pouvons pas y aller
parce que ça a lieu dans la salle de la mairie. Au casino,
ça ne fait rien, mais dans la salle de la mairie d'où
on a enlevé le Christ, la mère d'Andrée tomberait
en apoplexie si nous y allions. Vous me direz que le mari de ma
tante est dans le gouvernement. Mais qu'est-ce que vous voulez
? Ma tante est ma tante. Ce n'est pas pour cela que je l'aime
! Elle n'a jamais eu qu'un désir, se débarrasser
de moi. La personne qui m'a vraiment servi de mère, et
qui a eu double mérite puisqu'elle ne m'est rien, c'est
une amie que j'aime du reste comme une mère. Je vous montrerai
sa photo." Nous fûmes abordés un instant par
le champion de golf et joueur de baccara, Octave. Je pensai avoir
découvert un lien entre nous, car j'appris dans la conversation
qu'il était un peu parent, et de plus assez aimé,
des Verdurin. Mais il parla avec dédain des fameux mercredis,
et ajouta que M. Verdurin ignorait l'usage du smoking, ce qui
rendait assez gênant de le rencontrer dans certains "music-halls"
où on aurait autant aimé ne pas s'entendre crier
: "Bonjour, galopin" par un monsieur en veston et en
cravate noire de notaire de village. Puis Octave nous quitta,
et bientôt après ce fut le tour d'Andrée,
arrivée devant son chalet où elle entra sans que
de toute la promenade elle m'eût dit un seul mot. Je regrettai
d'autant plus son départ que, tandis que je faisais remarquer
à Albertine combien son amie avait été froide
avec moi, et rapprochais en moi-même cette difficulté
qu'Albertine semblait avoir à me lier avec ses amies, de
l'hostilité contre laquelle, pour exaucer mon souhait,
paraissait s'être le premier jour heurté Elstir,
passèrent des jeunes filles que je saluai, les demoiselles
d'Ambresac,auxquelles Albertine dit aussi bonjour.
Je pensai que ma situation vis-à-vis
d'Albertine allait en être améliorée. Elles
étaient les filles d'une parente de Mme De Villeparisis
et qui connaissait aussi Mme De Luxembourg.
M. Et Mme d'Ambresac qui avaient une
petite villa à Balbec, et, excessivement riches, menaient
une vie des plus simples, étaient toujours habillés,
le mari du même veston, la femme d'une robe sombre. Tous
deux faisaient à ma grand'mère d'immenses saluts
qui ne menaient à rien. Les filles, très jolies,
s'habillaient avec plus d'élégance, mais une élégance
de ville et non de plage. Dans leurs robes longues, sous leurs
grands chapeaux, elles avaient l'air d'appartenir à une
autre humanité qu'Albertine. Celle-ci savait très
bien qui elles étaient. "Ah ! Vous connaissez les
petites d'Ambresac ? Hé bien, vous connaissez des gens
très chics. Du reste, ils sont très simples, ajouta-t-elle
comme si c'était contradictoire. Elles sont très
gentilles, mais tellement bien élevées qu'on ne
les laisse pas aller au casino, surtout à cause de nous,
parce que nous avons trop mauvais genre. Elles vous plaisent ?
Dame, ça dépend. C'est tout à fait les petites
oies blanches. Ça a peut-être son charme. Si vous
aimez les petites oies blanches, vous êtes servi à
souhait. Il paraît qu'elles peuvent plaire, puisqu'il y
en a déjà une de fiancée au marquis de Saint-loup.
Et cela fait beaucoup de peine à la cadette qui était
amoureuse de ce jeune homme. Moi, rien que leur manière
de parler du bout des lèvres m'énerve. Et puis elles
s'habillent d'une manière ridicule. Elles vont jouer au
golf en robes de soie. À leur âge elles sont mises
plus prétentieusement que des femmes âgées
qui savent s'habiller. Tenez, madame Elstir, voilà une
femme élégante." Je répondis qu'elle
m'avait semblé vêtue avec beaucoup de simplicité.
Albertine se mit à rire. "Elle est mise très
simplement, en effet, mais elle s'habille à ravir et pour
arriver à ce que vous trouvez de la simplicité,
elle dépense un argent fou." Les robes de Mme Elstir
passaient inaperçues aux yeux de quelqu'un qui n'avait
pas le goût sûr et sobre des choses de la toilette.
Il me faisait défaut. Elstir le possédait au suprême
degré, à ce que me dit Albertine. Je ne m'en étais
pas douté, ni que les choses élégantes mais
simples qui emplissaient son atelier étaient des merveilles
longtemps désirées par lui, qu'il avait suivies
de vente en vente, connaissant toute leur histoire, jusqu'au jour
où il avait gagné assez d'argent pour pouvoir les
posséder. Mais là-dessus, Albertine, aussi ignorante
que moi, ne pouvait rien m'apprendre. Tandis que pour les toilettes,
avertie par un instinct de coquette et peut-être par un
regret de jeune fille pauvre qui goûte avec plus de désintéressement,
de délicatesse, chez les riches, ce dont elle ne pourra
se parer elle-même, elle sut me parler très bien
des raffinements d'Elstir, si difficile qu'il trouvait toute femme
mal habillée et que, mettant tout un monde dans une proportion,
dans une nuance, il faisait faire pour sa femme à des prix
fous des ombrelles, des chapeaux, des manteaux qu'il avait appris
à Albertine à trouver charmants et qu'une personne
sans goût n'eût pas plus remarqués que je n'avais
fait. Du reste, Albertine qui avait fait un peu de peinture sans
avoir d'ailleurs, elle l'avouait, aucune "disposition",
éprouvait une grande admiration pour Elstir et, grâce
à ce qu'il lui avait dit et montré, s'y connaissait
en tableaux d'une façon qui contrastait fort avec son enthousiasme
pour cavalleria rusticana . C'est qu'en réalité,
bien que cela ne se vît guère encore, elle était
très intelligente et dans les choses qu'elle disait, la
bêtise n'était pas sienne, mais celle de son milieu
et de son âge. Elstir avait eu sur elle une influence heureuse,
mais partielle. Toutes les formes de l'intelligence n'étaient
pas arrivées chez Albertine au même degré
de développement. Le goût de la peinture avait presque
rattrapé celui de la toilette et de toutes les formes de
l'élégance, mais n'avait pas été suivi
par le goût de la musique qui restait fort en arrière.
Albertine avait beau savoir qui étaient
les Ambresac, comme qui peut le plus ne peut pas forcément
le moins, je ne la trouvai pas, après que j'eusse salué
ces jeunes filles, plus disposée à me faire connaître
ses amies. "Vous êtes bien bon de leur donner de l'importance.
Ne faites pas attention à elles, ce n'est rien du tout.
Qu'est-ce que ces petites gosses peuvent compter pour un homme
de votre valeur ? Andrée au moins est remarquablement intelligente.
C'est une bonne petite fille, quoique parfaitement fantasque,
mais les autres sont vraiment très stupides." Après
avoir quitté Albertine, je ressentis tout à coup
beaucoup de chagrin que Saint-loup m'eût caché ses
fiancailles, et fît quelque chose d'aussi mal que se marier
sans avoir rompu avec sa maîtresse. Peu de jours après
pourtant, je fus présenté à Andrée
et, comme elle parla assez longtemps, j'en profitai pour lui dire
que je voudrais bien la voir le lendemain, mais elle me répondit
que c'était impossible, parce qu'elle avait trouvé
sa mère assez mal et ne voulait pas la laisser seule. Deux
jours après, étant allé voir Elstir, il me
dit la sympathie très grande qu'Andrée avait pour
moi ; comme je lui répondais : "Mais c'est moi qui
ai eu beaucoup de sympathie pour elle dès le premier jour,
je lui avais demandé à la revoir le lendemain, mais
elle ne pouvait pas. - Oui, je sais, elle me l'a raconté,
me dit Elstir, elle l'a assez regretté, mais elle avait
accepté un pique-nique à dix lieues d'ici où
elle devait aller en break et elle ne pouvait plus se décommander."
Bien que ce mensonge fût, Andrée me connaissant si
peu, fort insignifiant, je n'aurais pas dû continuer à
fréquenter une personne qui en était capable. Car
ce que les gens ont fait, ils le recommencent indéfiniment.
Et qu'on aille voir chaque année un ami qui les premières
fois n'a pu venir à votre rendez-vous, ou s'est enrhumé,
on le retrouvera avec un autre rhume qu'il aura pris, on le manquera
à un autre rendez-vous où il ne sera pas venu, pour
une même raison permanente à la place de laquelle
il croit voir des raisons variées, tirées des circonstances.
Un des matins qui suivirent celui où Andrée m'avait
dit qu'elle était obligée de rester auprès
de sa mère, je faisais quelques pas avec Albertine que
j'avais aperçue, élevant au bout d'un cordonnet
un attribut bizarre qui la faisait ressembler à l'"idolâtrie"
de Giotto ; il s'appelle d'ailleurs un "diabolo" et
est tellement tombé en désuétude que devant
le portrait d'une jeune fille en tenant un, les commentateurs
de l'avenir pourront disserter comme devant telle figure allégorique
de l'arena, sur ce qu'elle a dans la main. Au bout d'un moment,
leur amie à l'air pauvre et dur, qui avait ricané
le premier jour d'un air si méchant : "Il me fait
de la peine, ce pauvre vieux" en parlant du vieux monsieur
effleuré par les pieds légers d'Andrée, vint
dire à Albertine : "Bonjour, je vous dérange
?" Elle avait ôté son chapeau qui la gênait,
et ses cheveux comme une variété végétale
ravissante et inconnue reposaient sur son front dans la minutieuse
délicatesse de leur foliation. Albertine, peut-être
irritée de la voir tête nue, ne répondit rien,
garda un silence glacial malgré lequel l'autre resta, tenue
à distance de moi par Albertine qui s'arrangeait à
certains instants pour être seule avec elle, à d'autres
pour marcher avec moi, en la laissant derrière. Je fus
obligé pour qu'elle me présentât de le lui
demander devant l'autre. Alors au moment où Albertine me
nomma, sur la figure et dans les yeux bleus de cette jeune fille
à qui j'avais trouvé un air si cruel quand elle
avait dit : "Ce pauvre vieux, y m'fait d'la peine",
je vis passer et briller un sourire cordial, aimant, et elle me
tendit la main. Ses cheveux étaient dorés, et ne
l'étaient pas seuls ; car si ses joues étaient roses
et ses yeux bleus, c'était comme le ciel encore empourpré
du matin où partout pointe et brille l'or. Prenant feu
aussitôt, je me dis que c'était une enfant timide
quand elle aimait et que c'était pour moi, par amour pour
moi, qu'elle était restée avec nous malgré
les rebuffades d'Albertine, et qu'elle avait dû être
heureuse de pouvoir m'avouer enfin par ce regard souriant et bon
qu'elle serait aussi douce avec moi que terrible aux autres. Sans
doute m'avait-elle remarqué sur la plage même quand
je ne la connaissais pas encore et pensa-t-elle à moi depuis
; peut-être était-ce pour se faire admirer de moi
qu'elle s'était moquée du vieux monsieur et parce
qu'elle ne parvenait pas à me connaître qu'elle avait
eu les jours suivants l'air morose. De l'hôtel, je l'avais
souvent aperçue le soir se promenant sur la plage. C'était
probablement avec l'espoir de me rencontrer. Et maintenant, gênée
par la présence d'Albertine seule autant qu'elle l'eût
été par celle de toute la petite bande, elle ne
s'attachait évidemment à nos pas, malgré
l'attitude de plus en plus froide de son amie, que dans l'espoir
de rester la dernière, de prendre rendez-vous avec moi
pour un moment où elle trouverait moyen de s'échapper
sans que sa famille et ses amies le sussent et me donner rendez-vous
dans un lieu sûr avant la messe ou après le golf.
Il était d'autant plus difficile de la voir qu'Andrée
était mal avec elle et la détestait. "J'ai
supporté longtemps sa terrible fausseté, me dit-elle,
sa bassesse, les innombrables crasses qu'elle m'a faites. J'ai
tout supporté à cause des autres. Mais le dernier
trait a tout fait déborder." Et elle me raconta un
potin qu'avait fait cette jeune fille et qui, en effet, pouvait
nuire à Andrée. Mais les paroles à moi promises
par le regard de Gisèle pour le moment où Albertine
nous aurait laissés ensemble ne purent m'être dites,
parce qu'Albertine obstinément placée entre nous
deux, ayant continué à répondre de plus en
plus brièvement, puis ayant cessé de répondre
du tout aux propos de son amie, celle-ci finit par abandonner
la place. Je reprochai à Albertine d'avoir été
si désagréable. "Cela lui apprendra à
être plus discrète. Ce n'est pas une mauvaise fille,
mais elle est barbante. Elle n'a pas besoin de venir fourrer son
nez partout. Pourquoi se colle-t-elle à nous sans qu'on
lui demande ? Il était moins cinq que je l'envoie paître.
D'ailleurs, je déteste qu'elle ait ses cheveux comme ça,
ça donne mauvais genre." Je regardais les joues d'Albertine
pendant qu'elle me parlait et je me demandais quel parfum, quel
goût elles pouvaient avoir : ce jour-là elle était
non pas fraîche, mais lisse, d'un rose uni, violacé,
crémeux, comme certaines roses qui ont un vernis de cire.
J'étais passionné pour elles comme on l'est parfois
pour une espèce de fleurs. "Je ne l'avais pas remarqué,
lui répondis-je. - Vous l'avez pourtant assez regardée,
on aurait dit que vous vouliez faire son portrait, me dit-elle
sans être radoucie par le fait qu'en ce moment ce fût
elle-même que je regardais tant. Je ne crois pourtant pas
qu'elle vous plairait. Elle n'est pas flirt du tout. Vous devez
aimer les jeunes filles flirt, vous. En tous cas, elle n'aura
plus l'occasion d'être collante et de se faire semer, parce
qu'elle repart tantôt pour Paris. - Vos autres amies s'en
vont avec elle ? - Non, elle seulement, elle et miss, parce qu'elle
a à repasser ses examens, elle va potasser, la pauvre gosse.
Ce n'est pas gai, je vous assure. Il peut arriver qu'on tombe
sur un bon sujet. Le hasard est si grand. Ainsi une de nos amies
a eu : "Racontez un accident auquel vous avez assisté."
Ça, c'est une veine. Mais je connais une jeune fille qui
a eu à traiter (et à l'écrit encore) : "D'Alceste
ou de Philinte, qui préféreriez-vous avoir comme
ami ?" Ce que j'aurais séché là-dessus
! D'abord, en dehors de tout, ce n'est pas une question à
poser à des jeunes filles. Les jeunes filles sont liées
avec d'autres jeunes filles et ne sont pas censées avoir
pour amis des messieurs. (Cette phrase, en me montrant que j'avais
peu de chance d'être admis dans la petite bande, me fit
trembler.) Mais en tous cas, même si la question était
posée à des jeunes gens, qu'est-ce que vous voulez
qu'on puisse trouver à dire là-dessus ? Plusieurs
familles ont écrit au gaulois pour se plaindre de la difficulté
de questions pareilles. Le plus fort est que dans un recueil des
meilleurs devoirs d'élèves couronnées, le
sujet a été traité deux fois d'une façon
absolument opposée. Tout dépend de l'examinateur.
L'un voulait qu'on dise que Philinte était un homme du
monde flatteur et fourbe, l'autre qu'on ne pouvait pas refuser
son admiration à Alceste, mais qu'il était par trop
acariâtre et que, comme ami, il fallait lui préférer
Philinte. Comment voulez-vous que les malheureuses élèves
s'y reconnaissent, quand les professeurs ne sont pas d'accord
entre eux ? Et encore ce n'est rien, chaque année ça
devient plus difficile. Gisèle ne pourrait s'en tirer qu'avec
un bon coup de piston." Je rentrai à l'hôtel,
ma grand'mère n'y était pas, je l'attendis longtemps
; enfin, quand elle rentra, je la suppliai de me laisser aller
faire dans des conditions inespérées une excursion
qui durerait peut-être quarante-huit heures, je déjeunai
avec elle, commandai une voiture et me fis conduire à la
gare. Gisèle ne serait pas étonnée de m'y
voir ; une fois que nous aurions changé à Doncières,
dans le train de Paris, il y avait un wagon-couloir où,
tandis que miss sommeillerait, je pourrais emmener Gisèle
dans des coins obscurs, prendre rendez-vous avec elle pour ma
rentrée à Paris que je tâcherais de rapprocher
le plus possible. Selon la volonté qu'elle m'exprimerait,
je l'accompagnerais jusqu'à Caen ou jusqu'à Évreux,
et reprendrais le train suivant. Tout de même, qu'eût-elle
pensé si elle avait su que j'avais hésité
longtemps entre elle et ses amies, que tout autant que d'elle
j'avais voulu être amoureux d'Albertine, de la jeune fille
aux yeux clairs, et de Rosemonde ! J'en éprouvais des remords,
maintenant qu'un amour réciproque allait m'unir à
Gisèle. J'aurais pu du reste lui assurer très véridiquement
qu'Albertine ne me plaisait plus. Je l'avais vue ce matin s'éloigner
en me tournant presque le dos, pour parler à Gisèle.
Sur sa tête inclinée d'un air boudeur, ses cheveux
qu'elle avait derrière différents et plus noirs
encore, luisaient comme si elle venait de sortir de l'eau. J'avais
pensé à une poule mouillée, et ces cheveux
m'avaient fait incarner en Albertine une autre âme que jusque-là,
la figure violette et le regard mystérieux. Ces cheveux
luisants derrière sa tête, c'est tout ce que j'avais
pu apercevoir d'elle pendant un moment, et c'est cela seulement
que je continuais à voir. Notre mémoire ressemble
à ces magasins qui, à leur devanture, exposent d'une
certaine personne, une fois une photographie, une fois une autre.
Et d'habitude la plus récente reste quelque temps seule
en vue. Tandis que le cocher pressait son cheval, j'écoutais
les paroles de reconnaissance et de tendresse que Gisèle
me disait, toutes nées de son bon sourire, et de sa main
tendue : c'est que dans les périodes de ma vie où
je n'étais pas amoureux et où je désirais
de l'être, je ne portais pas seulement en moi un idéal
physique de beauté qu'on a vu que je reconnaissais de loin
dans chaque passante assez éloignée pour que ses
traits confus ne s'opposassent pas à cette identification,
mais encore le fantôme moral - toujours prêt à
être incarné - de la femme qui allait être
éprise de moi, me donner la réplique dans la comédie
amoureuse que j'avais tout écrite dans ma tête depuis
mon enfance et que toute jeune fille aimable me semblait avoir
la même envie de jouer, pourvu qu'elle eût aussi un
peu le physique de l'emploi. De cette pièce, quelle que
fût la nouvelle "Étoile" que j'appelais
à créer ou à reprendre le rôle, le
scénario, les péripéties, le texte même
gardaient une forme ne varietur .
Quelques jours plus tard, malgré
le peu d'empressement qu'Albertine avait mis à nous présenter,
je connaissais toute la petite bande du premier jour, restée
au complet à Balbec (sauf Gisèle, qu'à cause
d'un arrêt prolongé devant la barrière de
la gare, et un changement dans l'horaire, je n'avais pu rejoindre
au train, parti cinq minutes avant mon arrivée, et à
laquelle d'ailleurs je ne pensais plus) et en plus deux ou trois
de leurs amies qu'à ma demande elles me firent connaître.
Et ainsi l'espoir du plaisir que je trouverais avec une jeune
fille nouvelle venant d'une autre jeune fille par qui je l'avais
connue, la plus récente était alors comme une de
ces variétés de roses qu'on obtient grâce
à une rose d'une autre espèce. Et remontant de corolle
en corolle dans cette chaîne de fleurs, le plaisir d'en
connaître une différente me faisait retourner vers
celle à qui je la devais, avec une reconnaissance mêlée
d'autant de désir que mon espoir nouveau. Bientôt
je passai toutes mes journées avec ces jeunes filles.
Hélas ! Dans la fleur la plus
fraîche on peut distinguer les points imperceptibles qui
pour l'esprit averti dessinent déjà ce qui sera,
par la dessiccation ou la fructification des chairs aujourd'hui
en fleur, la forme immuable et déjà prédestinée
de la graine. On suit avec délices un nez pareil à
une vaguelette qui enfle délicieusement une eau matinale
et qui semble immobile, dessinable, parce que la mer est tellement
calme qu'on ne perçoit pas la marée. Les visages
humains ne semblent pas changer au moment qu'on les regarde, parce
que la révolution qu'ils accomplissent est trop lente pour
que nous la percevions. Mais il suffisait de voir à côté
de ces jeunes filles leur mère ou leur tante, pour mesurer
les distances que, sous l'attraction interne d'un type généralement
affreux, ces traits auraient traversées dans moins de trente
ans, jusqu'à l'heure du déclin des regards, jusqu'à
celle où le visage, passé tout entier au-dessous
de l'horizon, ne reçoit plus de lumière. Je savais
que, aussi profond, aussi inéluctable que le patriotisme
juif ou l'atavisme chrétien chez ceux qui se croient le
plus libérés de leur race, habitait sous la rose
inflorescence d'Albertine, de Rosemonde, d'Andrée, inconnu
à elles-mêmes, tenu en réserve pour les circonstances,
un gros nez, une bouche proéminente, un embonpoint qui
étonnerait mais était en réalité dans
la coulisse, prêt à entrer en scène, imprévu,
fatal, tout comme tel dreyfusisme, tel cléricalisme, tel
héroïsme national et féodal, soudainement issus,
à l'appel des circonstances, d'une nature antérieure
à l'individu lui-même, par laquelle il pense, vit,
évolue, se fortifie ou meurt, sans qu'il puisse la distinguer
des mobiles particuliers qu'il prend pour elle. Même mentalement,
nous dépendons des lois naturelles beaucoup plus que nous
ne croyons, et notre esprit possède d'avance comme certain
cryptogame, comme telle graminée, les particularités
que nous croyons choisir. Mais nous ne saisissons que les idées
secondes sans percevoir la cause première (race juive,
famille française, etc.) Qui les produisait nécessairement
et que nous manifestons au moment voulu. Et peut-être, alors
que les unes nous paraissent le résultat d'une délibération,
les autres d'une imprudence dans notre hygiène, tenons-nous
de notre famille, comme les papillonacées la forme de leur
graine, aussi bien les idées dont nous vivons que la maladie
dont nous mourrons.
Comme sur un plant où les fleurs
mûrissent à des époques différentes,
je les avais vues, en de vieilles dames, sur cette plage de Balbec,
ces dures graines, ces mous tubercules, que mes amies seraient
un jour. Mais qu'importait ? En ce moment, c'était la saison
des fleurs. Aussi quand Mme De Villeparisis m'invitait à
une promenade, je cherchais une excuse pour n'être pas libre.
Je ne fis de visites à Elstir que celles où mes
nouvelles amies m'accompagnèrent. Je ne pus même
pas trouver un après-midi pour aller à Doncières
voir Saint-Loup, comme je le lui avais promis. Les réunions
mondaines, les conversations sérieuses, voire une amicale
causerie, si elles avaient pris la place de mes sorties avec ces
jeunes filles, m'eussent fait le même effet que si à
l'heure du déjeuner on nous emmenait non pas manger, mais
regarder un album. Les hommes, les jeunes gens, les femmes vieilles
ou mûres avec qui nous croyons nous plaire, ne sont portés
pour nous que sur une plane et inconsistante superficie, parce
que nous ne prenons conscience d'eux que par la perception visuelle
réduite à elle-même ; mais c'est comme déléguée
des autres sens qu'elle se dirige vers les jeunes filles ; ils
vont chercher l'une derrière l'autre les diverses qualités
odorantes, tactiles, savoureuses, qu'ils goûtent ainsi même
sans le secours des mains et des lèvres ; et, capables,
grâce aux arts de transposition, au génie de synthèse
où excelle le désir, de restituer sous la couleur
des joues ou de la poitrine, l'attouchement, la dégustation,
les contacts interdits, ils donnent à ces filles la même
consistance mielleuse qu'ils font quand ils butinent dans une
roseraie, ou dans une vigne dont ils mangent des yeux les grappes.
S'il pleuvait, bien que le mauvais temps
n'effrayât pas Albertine qu'on voyait parfois, dans son
caoutchouc, filer en bicyclette sous les averses, nous passions
la journée dans le casino où il m'eût paru
ces jours-là impossible de ne pas aller. J'avais le plus
grand mépris pour les demoiselles d'Ambresac qui n'y étaient
jamais entrées. Et j'aidais volontiers mes amies à
jouer de mauvais tours au professeur de danse. Nous subissions
généralement quelques admonestations du tenancier
ou des employés usurpant un pouvoir directorial, parce
que mes amies, même Andrée qu'à cause de cela
j'avais crue le premier jour une créature si dionysiaque
et qui était au contraire frêle, intellectuelle et,
cette année-là, fort souffrante, mais qui obéissait
malgré cela moins à l'état de sa santé
qu'au génie de cet âge qui emporte tout et confond
dans la gaîté les malades et les vigoureux, ne pouvaient
pas aller du vestibule à la salle des fêtes, sans
prendre leur élan, sauter par-dessus toutes les chaises,
revenir sur une glissade en gardant leur équilibre par
un gracieux mouvement de bras, en chantant, mêlant tous
les arts, dans cette première jeunesse, à la façon
de ces poètes des anciens âges pour qui les genres
ne sont pas encore séparés et qui mêlent dans
un poème épique les préceptes agricoles aux
enseignements théologiques.
Cette Andrée, qui m'avait paru
la plus froide le premier jour, était infiniment plus délicate,
plus affectueuse, plus fine qu'Albertine à qui elle montrait
une tendresse caressante et douce de grande soeur. Elle venait
au casino s'asseoir à côté de moi et savait
- au contraire d'Albertine - refuser un tour de valse ou même,
si j'étais fatigué, renoncer à aller au casino
pour venir à l'hôtel. Elle exprimait son amitié
pour moi, pour Albertine, avec des nuances qui prouvaient la plus
délicieuse intelligence des choses du coeur, laquelle était
peut-être due en partie à son état maladif.
Elle avait toujours un sourire gai pour excuser l'enfantillage
d'Albertine qui exprimait avec une violence naïve la tentation
irrésistible qu'offraient pour elle des parties de plaisir
auxquelles elle ne savait pas, comme Andrée, préférer
résolument de causer avec moi...
Quand l'heure d'aller à un goûter
donné au golf approchait, si nous étions tous ensemble
à ce moment-là, elle se préparait, puis venant
à Andrée : "Hé bien, Andrée,
qu'est-ce que tu attends pour venir ? Tu sais que nous allons
goûter au golf. - Non, je reste à causer avec lui,
répondait Andrée en me désignant. - Mais
tu sais que Madame Durieux t'a invitée, s'écriait
Albertine, comme si l'intention d'Andrée de rester avec
moi ne pouvait s'expliquer que par l'ignorance où elle
devait être qu'elle avait été invitée.
- Voyons, ma petite, ne sois pas tellement idiote", répondait
Andrée. Albertine n'insistait pas, de peur qu'on lui proposât
de rester aussi. Elle secouait la tête : "Fais à
ton idée, répondait-elle, comme on dit à
un malade qui par plaisir se tue à petit feu, moi je me
trotte, car je crois que ta montre retarde", et elle prenait
ses jambes à son cou. "Elle est charmante, mais inouïe",
disait Andrée en enveloppant son amie d'un sourire qui
la caressait et la jugeait à la fois. Si, en ce goût
du divertissement, Albertine avait quelque chose de la Gilberte
des premiers temps, c'est qu'une certaine ressemblance existe,
tout en évoluant, entre les femmes que nous aimons successivement,
ressemblance qui tient à la fixité de notre tempérament
parce que c'est lui qui les choisit, éliminant toutes celles
qui ne nous seraient pas à la fois opposées et complémentaires,
c'est-à-dire propres à satisfaire nos sens et à
faire souffrir notre coeur. Elles sont, ces femmes, un produit
de notre tempérament, une image, une projection renversées,
un "négatif" de notre sensibilité. De
sorte qu'un romancier pourrait, au cours de la vie de son héros,
peindre presque exactement semblables ses successives amours et
donner par là l'impression non de s'imiter lui-même
mais de créer, puisqu'il y a moins de force dans une innovation
artificielle que dans une répétition destinée
à suggérer une vérité neuve. Encore
devrait-il noter, dans le caractère de l'amoureux, un indice
de variation qui s'accuse au fur et à mesure qu'on arrive
dans de nouvelles régions, sous d'autres latitudes de la
vie. Et peut-être exprimerait-il encore une vérité
de plus si, peignant pour ses autres personnages des caractères,
il s'abstenait d'en donner aucun à la femme aimée.
Nous connaissons le caractère des indifférents,
comment pourrions-nous saisir celui d'un être qui se confond
avec notre vie, que bientôt nous ne séparons plus
de nous-même, sur les mobiles duquel nous ne cessons de
faire d'anxieuses hypothèses, perpétuellement remaniées
? S'élançant d'au delà de l'intelligence,
notre curiosité de la femme que nous aimons dépasse
dans sa course le caractère de cette femme. Nous pourrions
nous y arrêter que sans doute nous ne le voudrions pas.
L'objet de notre inquiète investigation est plus essentiel
que ces particularités de caractère, pareilles à
ces petits losanges d'épiderme dont les combinaisons variées
font l'originalité fleurie de la chair. Notre radiation
intuitive les traverse et les images qu'elle nous rapporte ne
sont point celles d'un visage particulier, mais représentent
la morne et douloureuse universalité d'un squelette.
Comme Andrée était extrêmement
riche, Albertine, pauvre et orpheline, Andrée avec une
grande générosité la faisait profiter de
son luxe. Quant à ses sentiments pour Gisèle, ils
n'étaient pas tout à fait ceux que j'avais crus.
On eut en effet bientôt des nouvelles de l'étudiante
et, quand Albertine montra la lettre qu'elle en avait reçue,
lettre destinée par Gisèle à donner des nouvelles
de son voyage et de son arrivée à la petite bande,
en s'excusant sur sa paresse de ne pas écrire encore aux
autres, je fus surpris d'entendre Andrée, que je croyais
brouillée à mort avec elle, dire : "Je lui
écrirai demain, parce que si j'attends sa lettre d'abord,
je peux attendre longtemps, elle est si négligente."
Et se tournant vers moi elle ajouta : "Vous ne la trouveriez
pas très remarquable évidemment, mais c'est une
si brave fille, et puis j'ai vraiment une grande affection pour
elle." Je conclus que les brouilles d'Andrée ne duraient
pas longtemps.
Sauf ces jours de pluie, comme nous
devions aller en bicyclette sur la falaise ou dans la campagne,
une heure d'avance je cherchais à me faire beau et gémissais
si Françoise n'avait pas bien préparé mes
affaires.
Or, même à Paris, elle
redressait fièrement et rageusement sa taille que l'âge
commençait à courber, pour peu qu'on la trouvât
en faute, elle humble, modeste et charmante quand son amour-propre
était flatté. Comme il était le grand ressort
de sa vie, la satisfaction et la bonne humeur de Françoise
étaient en proportion directe de la difficulté des
choses qu'on lui demandait. Celles qu'elle avait à faire
à Balbec étaient si aisées qu'elle montrait
presque toujours un mécontentement qui était soudain
centuplé et auquel s'alliait une ironique expression d'orgueil
quand je me plaignais, au moment d'aller retrouver mes amies,
que mon chapeau ne fût pas brossé, ou mes cravates
en ordre. Elle qui pouvait se donner tant de peine sans trouver
pour cela qu'elle eût rien fait, à la simple observation
qu'un veston n'était pas à sa place, non seulement
elle vantait avec quel soin elle l'avait "renfermé
plutôt que non pas le laisser à la poussière",
mais, prononçant un éloge en règle de ses
travaux, déplorait que ce ne fussent guère des vacances
qu'elle prenait à Balbec, qu'on ne trouverait pas une seconde
personne comme elle pour mener une telle vie. "Je ne comprends
pas comment qu'on peut laisser ses affaires comme ça et
allez-y voir si une autre saurait se retrouver dans ce pêle
et mêle. Le diable lui-même y perdrait son latin."
Ou bien elle se contentait de prendre un visage de reine, me lançant
des regards enflammés, et gardait un silence rompu aussitôt
qu'elle avait fermé la porte et s'était engagée
dans le couloir ; il retentissait alors de propos que je devinais
injurieux, mais qui restaient aussi indistincts que ceux des personnages
qui débitent leurs premières paroles derrière
le portant avant d'être entrés en scène. D'ailleurs,
quand je me préparais ainsi à partir avec mes amies,
même si rien ne manquait et si Françoise était
de bonne humeur, elle se montrait tout de même insupportable.
Car, se servant de plaisanteries que dans mon besoin de parler
de ces jeunes filles je lui avais faites sur elles, elle prenait
un air de me révéler ce que j'aurais mieux su qu'elle
si cela avait été exact, mais ce qui ne l'était
pas, car Françoise avait mal compris. Elle avait comme
tout le monde son caractère propre, qui chez une personne
ne ressemble jamais à une voie droite, mais nous étonne
de ses détours singuliers et inévitables dont les
autres ne s'aperçoivent pas et par où il nous est
pénible d'avoir à passer. Chaque fois que j'arrivais
au point : "Chapeau pas en place", "nom d'Andrée
ou d'Albertine", j'étais obligé par Françoise
de m'engager dans des chemins détournés et absurdes
qui me retardaient beaucoup. Il en était de même
quand je faisais préparer des sandwiches au chester et
à la salade et acheter des tartes que je mangerais à
l'heure du goûter, sur la falaise, avec ces jeunes filles,
et qu'elles auraient bien pu payer à tour de rôle
si elles n'avaient été aussi intéressées,
déclarait Françoise, au secours de qui venait alors
tout un atavisme de rapacité et de vulgarité provinciales,
et pour laquelle on eût dit que l'âme divisée
de la défunte Eulalie s'était incarnée, plus
gracieusement qu'en Saint Éloi, dans les corps charmants
de mes amies de la petite bande. J'entendais ces accusations avec
la rage de me sentir buter à un des endroits à partir
desquels le chemin rustique et familier qu'était le caractère
de Françoise devenait impraticable, pas pour longtemps
heureusement. Puis, le veston retrouvé et les sandwiches
prêts, j'allais chercher Albertine, Andrée, Rosemonde,
d'autres parfois, et, à pied ou en bicyclette, nous partions.
Autrefois j'eusse préféré
que cette promenade eût lieu par le mauvais temps. Alors
je cherchais à retrouver dans Balbec "le pays des
cimmériens", et de belles journées étaient
une chose qui n'aurait pas dû exister là, une intrusion
du vulgaire été des baigneurs dans cette antique
région voilée par les brumes. Mais maintenant, tout
ce que j'avais dédaigné, écarté de
ma vue, non seulement les effets de soleil, mais même les
régates, les courses de chevaux, je l'eusse recherché
avec passion pour la même raison qu'autrefois je n'aurais
voulu que des mers tempétueuses, et qui était qu'elles
se rattachaient, les unes comme autrefois les autres, à
une idée esthétique. C'est qu'avec mes amies nous
étions quelquefois allés voir Elstir, et les jours
où les jeunes filles étaient là, ce qu'il
avait montré de préférence, c'était
quelques croquis d'après de jolies yachtswomen ou bien
une esquisse prise sur un hippodrome voisin de Balbec. J'avais
d'abord timidement avoué à Elstir que je n'avais
pas voulu aller aux réunions qui y avaient été
données. "Vous avez eu tort, me dit-il, c'est si joli
et si curieux aussi. D'abord cet être particulier, le jockey,
sur lequel tant de regards sont fixés, et qui devant le
paddock est là morne, grisâtre dans sa casaque éclatante,
ne faisant qu'un avec le cheval caracolant qu'il ressaisit, comme
ce serait intéressant de dégager ses mouvements
professionnels, de montrer la tache brillante qu'il fait et que
fait aussi la robe des chevaux, sur le champ de courses ! Quelle
transformation de toutes choses dans cette immensité lumineuse
d'un champ de courses où on est surpris par tant d'ombres,
de reflets, qu'on ne voit que là ! Ce que les femmes peuvent
y être jolies ! La première réunion surtout
était ravissante, et il y avait des femmes d'une extrême
élégance, dans une lumière humide, hollandaise,
où l'on sentait monter dans le soleil même le froid
pénétrant de l'eau. Jamais je n'ai vu les femmes
arrivant en voiture, ou leurs jumelles aux yeux, dans une pareille
lumière qui tient sans doute à l'humidité
marine. Ah ! Que j'aurais aimé la rendre ; je suis revenu
de ces courses, fou, avec un tel désir de travailler !"
Puis il s'extasia plus encore sur les réunions de yachting
que sur les courses de chevaux, et je compris que des régates,
que des meetings sportifs où des femmes bien habillées
baignent dans la glauque lumière d'un hippodrome marin,
pouvaient être, pour un artiste moderne, un motif aussi
intéressant que les fêtes qu'ils aimaient tant à
décrire, pour un Véronèse ou un Carpaccio.
"Votre comparaison est d'autant plus exacte, me dit Elstir,
qu'à cause de la ville où ils peignaient, ces fêtes
étaient pour une part nautiques. Seulement, la beauté
des embarcations de ce temps-là résidait le plus
souvent dans leur lourdeur, dans leur complication. Il y avait
des joutes sur l'eau, comme ici, données généralement
en l'honneur de quelque ambassade pareille à celle que
Carpaccio a représentée dans la légende de
Sainte Ursule. Les navires étaient massifs, construits
comme des architectures, et semblaient presque amphibies comme
de moindres Venises au milieu de l'autre, quand, amarrés
à l'aide de ponts volants, recouverts de satin cramoisi
et de tapis persans, ils portaient des femmes en brocart cerise
ou en damas vert, tout près des balcons inscrustés
de marbres multicolores où d'autres femmes se penchaient
pour regarder, dans leurs robes aux manches noires à crevés
blancs serrés de perles ou ornés de guipures. On
ne savait plus où finissait la terre, où commençait
l'eau, qu'est-ce qui était encore le palais ou déjà
le navire, la caravelle, la galéasse, le bucentaure."
Albertine écoutait avec une attention passionnée
ces détails de toilette, ces images de luxe que nous décrivait
Elstir. "Oh ! Je voudrais bien voir les guipures dont vous
me parlez, c'est si joli le point de Venise, s'écriait-elle
; d'ailleurs j'aimerais tant aller à Venise ! - Vous pourrez
peut-être bientôt, lui dit Elstir, contempler les
étoffes merveilleuses qu'on portait là-bas. On ne
les voyait plus que dans les tableaux des peintres vénitiens,
ou alors très rarement dans les trésors des églises,
parfois même il y en avait une qui passait dans une vente.
Mais on dit qu'un artiste de Venise, Fortuny, a retrouvé
le secret de leur fabrication et qu'avant quelques années
les femmes pourront se promener, et surtout rester chez elles,
dans des brocarts aussi magnifiques que ceux que Venise ornait,
pour ses patriciennes, avec des dessins d'orient. Mais je ne sais
pas si j'aimerais beaucoup cela, si ce ne sera pas un peu trop
costume anachronique pour des femmes d'aujourd'hui, même
paradant aux régates, car pour en revenir à nos
modernes bateaux de plaisance, c'est tout le contraire que du
temps de Venise, "reine de l'Adriatique". Le plus grand
charme d'un yacht, de l'ameublement d'un yacht, des toilettes
de yachting, est leur simplicité de choses de la mer, et
j'aime tant la mer ! Je vous avoue que je préfère
les modes d'aujourd'hui aux modes du temps de Véronèse
et même de Carpaccio. Ce qu'il y a de joli dans nos yachts
- et dans les yachts moyens surtout, je n'aime pas les énormes,
trop navires, c'est comme pour les chapeaux, il y a une mesure
à garder -, c'est la chose unie, simple, claire, grise,
qui par les temps voilés, bleuâtres, prend un flou
crémeux. Il faut que la pièce où l'on se
tient ait l'air d'un petit café. Les toilettes des femmes
sur un yacht, c'est la même chose ; ce qui est gracieux,
ce sont ces toilettes légères, blanches et unies,
en toile, en linon, en pékin, en coutil, qui au soleil
et sur le bleu de la mer font un blanc aussi éclatant qu'une
voile blanche. Il y a très peu de femmes du reste qui s'habillent
bien, quelques-unes pourtant sont merveilleuses. Aux courses,
Mlle Léa avait un petit chapeau blanc et une petite ombrelle
blanche, c'était ravissant. Je ne sais pas ce que je donnerais
pour avoir cette petite ombrelle." J'aurais tant voulu savoir
en quoi cette petite ombrelle différait des autres, et
pour d'autres raisons, de coquetterie féminine, Albertine
l'aurait voulu plus encore. Mais, comme Françoise qui disait
pour les soufflés : "C'est un tour de main",
la différence était dans la coupe. "C'était,
disait Elstir, tout petit, tout rond, comme un parasol chinois."
Je citai les ombrelles de certaines femmes, mais ce n'était
pas cela du tout. Elstir trouvait toutes ces ombrelles affreuses.
Homme d'un goût difficile et exquis, il faisait consister
dans un rien qui était tout, la différence entre
ce que portaient les trois quarts des femmes et qui lui faisait
horreur et une jolie chose qui le ravissait et, au contraire de
ce qui m'arrivait à moi pour qui tout luxe était
stérilisant, exaltait son désir de peindre "pour
tâcher de faire des choses aussi jolies".
- Tenez, voilà une petite qui
a déjà compris comment étaient le chapeau
et l'ombrelle, me dit Elstir en me montrant Albertine, dont les
yeux brillaient de convoitise. - Comme j'aimerais être riche
pour avoir un yacht ! Dit-elle au peintre. Je vous demanderais
des conseils pour l'aménager. Quels beaux voyages je ferais
! Et comme ce serait joli d'aller aux régates de Cowes
! Et une automobile ! Est-ce que vous trouvez que c'est joli,
les modes des femmes pour les automobiles ? - Non, répondait
Elstir, mais cela le sera. D'ailleurs, il y a peu de couturiers,
un ou deux, Callot, quoique donnant un peu trop dans la dentelle,
Doucet, Cheruit, quelquefois Paquin. Le reste sont des horreurs.
- Mais alors, il y a une différence immense entre une toilette
de Callot et celle d'un couturier quelconque ? Demandai-je à
Albertine. - Mais énorme, mon petit bonhomme, me répondit-elle.
Oh ! Pardon. Seulement, hélas ! Ce qui coûte trois
cents francs ailleurs coûte deux mille francs chez eux.
Mais cela ne se ressemble pas, cela a l'air pareil pour les gens
qui n'y connaissent rien. - Parfaitement, répondit Elstir,
sans aller pourtant jusqu'à dire que la différence
soit aussi profonde qu'entre une statue de la cathédrale
de Reims et de l'église Saint-Augustin. Tenez, à
propos de cathédrales, dit-il en s'adressant spécialement
à moi, parce que cela se référait à
une causerie à laquelle ces jeunes filles n'avaient pas
pris part et qui d'ailleurs ne les eût nullement intéressées,
je vous parlais l'autre jour de l'église de Balbec comme
d'une grande falaise, une grande levée des pierres du pays,
mais inversement, me dit-il en me montrant une aquarelle, regardez
ces falaises (c'est une esquisse prise tout près d'ici,
aux Creuniers), regardez comme ces rochers puissamment et délicatement
découpés font penser à une cathédrale."
En effet, on eût dit d'immenses arceaux roses. Mais, peints
par un jour torride, ils semblaient réduits en poussière,
volatilisés par la chaleur, laquelle avait à demi
bu la mer, presque passée, dans toute l'étendue
de la toile, à l'état gazeux. Dans ce jour où
la lumière avait comme détruit la réalité,
celle-ci était concentrée dans des créatures
sombres et transparentes qui par contraste donnaient une impression
de vie plus saisissante, plus proche : les ombres. Altérées
de fraîcheur, la plupart, désertant le large enflammé,
s'étaient réfugiées au pied des rochers,
à l'abri du soleil ; d'autres nageant lentement sur les
eaux comme des dauphins s'attachaient aux flancs de barques en
promenade dont elles élargissaient la coque, sur l'eau
pâle, de leur corps verni et bleu. C'était peut-être
la soif de fraîcheur communiquée par elles qui donnait
le plus la sensation de la chaleur de ce jour et qui me fit m'écrier
combien je regrettais de ne pas connaître les Creuniers.
Albertine et Andrée assurèrent que j'avais dû
y aller cent fois. En ce cas, c'était sans le savoir, ni
me douter qu'un jour leur vue pourrait m'inspirer une telle soif
de beauté, non pas précisément naturelle
comme celle que j'avais cherchée jusqu'ici dans les falaises
de Balbec, mais plutôt architecturale. Surtout moi qui,
parti pour voir le royaume des tempêtes, ne trouvais jamais
dans mes promenades avec Mme De Villeparisis où souvent
nous ne l'apercevions que de loin, peint dans l'écartement
des arbres, l'océan assez réel, assez liquide, assez
vivant, donnant assez l'impression de lancer ses masses d'eau,
et qui n'aurais aimé le voir immobile que sous un linceul
hivernal de brume, je n'eusse guère pu croire que je rêverais
maintenant d'une mer qui n'était plus qu'une vapeur blanchâtre
ayant perdu la consistance et la couleur. Mais cette mer, Elstir,
comme ceux qui rêvaient dans ces barques engourdies par
la chaleur, en avait jusqu'à une telle profondeur goûté
l'enchantement qu'il avait su rapporter, fixer sur sa toile, l'imperceptible
reflux de l'eau, la pulsation d'une minute heureuse ; et en voyant
ce portrait magique, on ne pensait plus qu'à courir le
monde pour retrouver la journée enfuie, dans sa grâce
instantanée et dormante. De sorte que si, avant ces visites
chez Elstir, avant d'avoir vu une marine de lui où une
jeune femme, en robe de barège ou de linon, dans un yacht
arborant le drapeau américain, mit le "Double"
spirituel d'une robe de linon blanc et d'un drapeau dans mon imagination
qui aussitôt couva un désir insatiable de voir sur-le-champ
des robes de linon blanc et des drapeaux près de la mer,
comme si cela ne m'était jamais arrivé jusque-là,
je m'étais toujours efforcé, devant la mer, d'expulser
du champ de ma vision, aussi bien que les baigneurs du premier
plan, les yachts aux voiles trop blanches comme un costume de
plage, tout ce qui m'empêchait de me persuader que je contemplais
le flot immémorial qui déroulait déjà
sa même vie mystérieuse avant l'apparition de l'espèce
humaine, et jusqu'aux jours radieux qui me semblaient revêtir
de l'aspect banal de l'universel été cette côte
de brumes et de tempêtes, y marquer un simple temps d'arrêt,
l'équivalent de ce qu'on appelle en musique une mesure
pour rien, - maintenant c'était le mauvais temps qui me
paraissait devenir quelque accident funeste, ne pouvant plus trouver
de place dans le monde de la beauté : je désirais
vivement aller retrouver dans la réalité ce qui
m'exaltait si fort et j'espérais que le temps serait assez
favorable pour voir du haut de la falaise les mêmes ombres
bleues que dans le tableau d'Elstir.
Le long de la route, je ne me faisais
plus d'ailleurs un écran de mes mains comme dans ces jours
où, concevant la nature comme animée d'une vie antérieure
à l'apparition de l'homme et en opposition avec tous ces
fastidieux perfectionnements de l'industrie qui m'avaient fait
jusqu'ici bâiller d'ennui dans les expositions universelles
ou chez les modistes, j'essayais de ne voir de la mer que la section
où il n'y avait pas de bateau à vapeur, de façon
à me la représenter comme immémoriale, encore
contemporaine des âges où elle avait été
séparée de la terre, à tout le moins contemporaine
des premiers siècles de la Grèce, ce qui me permettait
de me redire en toute vérité les vers du "Père
Leconte" chers à Bloch : ils sont partis, les rois
des nefs éperonnées, emmenant sur la mer tempétueuse,
hélas !
Les hommes chevelus de l'héroïque
Hellas.
Je ne pouvais plus mépriser les
modistes, puisque Elstir m'avait dit que le geste délicat
par lequel elles donnent un dernier chiffonnement, une suprême
caresse aux noeuds ou aux plumes d'un chapeau terminé,
l'intéresserait autant à rendre que celui des jockeys
(ce qui avait ravi Albertine). Mais il fallait attendre mon retour,
pour les modistes, à Paris, pour les courses et les régates,
à Balbec où on n'en donnerait plus avant l'année
prochaine. Même un yacht emmenant des femmes en linon blanc
était introuvable.
Souvent nous rencontrions les soeurs
de Bloch que j'étais obligé de saluer depuis que
j'avais dîné chez leur père. Mes amies ne
les connaissaient pas. "On ne me permet pas de jouer avec
des israélites", disait Albertine. La façon
dont elle prononçait "issraélite" au lieu
d'"izraélite" aurait suffi à indiquer,
même si on n'avait pas entendu le commencement de la phrase,
que ce n'était pas de sentiments de sympathie envers le
peuple élu qu'étaient animées ces jeunes
bourgeoises, de familles dévotes, et qui devaient croire
aisément que les juifs égorgeaient les enfants chrétiens.
"Du reste, elles ont un sale genre, vos amies", me disait
Andrée avec un sourire qui signifiait qu'elle savait bien
que ce n'était pas mes amies. "Comme tout ce qui touche
à la tribu", répondait Albertine sur le ton
sentencieux d'une personne d'expérience. À vrai
dire, les soeurs de Bloch, à la fois trop habillées
et à demi nues, l'air languissant, hardi, fastueux et souillon,
ne produisaient pas une impression excellente. Et une de leurs
cousines qui n'avait que quinze ans scandalisait le casino par
l'admiration qu'elle affichait pour Mlle Léa, dont M. Bloch
père prisait très fort le talent d'actrice, mais
que son goût ne passait pas pour porter surtout du côté
des messieurs.
Il y avait des jours où nous
goûtions dans l'une des fermes-restaurants du voisinage.
Ce sont les fermes dites des Ecorres, Marie-thérèse,
de la croix d'Herland, de Bagatelle, de Californie, de Marie-antoinette.
C'est cette dernière qu'avait adoptée la petite
bande.
Mais quelquefois au lieu d'aller dans
une ferme, nous montions jusqu'au haut de la falaise, et une fois
arrivés et assis sur l'herbe, nous défaisions notre
paquet de sandwiches et de gâteaux. Mes amies préféraient
les sandwiches et s'étonnaient de me voir manger seulement
un gâteau au chocolat gothiquement historié de sucre
ou une tarte à l'abricot. C'est qu'avec les sandwiches
au chester et à la salade, nourriture ignorante et nouvelle,
je n'avais rien à dire. Mais les gâteaux étaient
instruits, les tartes étaient bavardes. Il y avait dans
les premiers des fadeurs de crème et dans les secondes
des fraîcheurs de fruits qui en savaient long sur Combray,
sur Gilberte, non seulement la Gilberte De Combray, mais celle
de Paris aux goûters de qui je les avais retrouvés.
Ils me rappelaient ces assiettes à petits fours, des mille
et une nuits, qui distrayaient tant de leurs "sujets"
ma tante Léonie quand Françoise lui apportait, un
jour, Aladin ou la lampe merveilleuse, un autre, Ali-baba, le
dormeur éveillé ou Simbad le marin embarquant à
Bassora avec toutes ses richesses . J'aurais bien voulu les revoir,
mais ma grand'mère ne savait pas ce qu'elles étaient
devenues et croyait d'ailleurs que c'était de vulgaires
assiettes achetées dans le pays. N'importe, dans le gris
et champenois Combray, leurs vignettes s'encastraient multicolores,
comme dans la noire eglise les vitraux aux mouvantes pierreries,
comme dans le crépuscule de ma chambre les projections
de la lanterne magique, comme devant la vue de la gare et du chemin
de fer départemental les boutons d'or des Indes et les
lilas de Perse, comme la collection de vieux Chine de ma grand'tante
dans sa sombre demeure de vieille dame de province.
Etendu sur la falaise, je ne voyais
devant moi que des prés, et, au-dessus d'eux, non pas les
sept ciels de la physique chrétienne, mais la superposition
de deux seulement, un plus foncé - la mer - et en haut
un plus pâle. Nous goûtions, et si j'avais emporté
aussi quelque petit souvenir qui pût plaire à l'une
ou à l'autre de mes amies, la joie remplissait avec une
violence si soudaine leur visage translucide en un instant devenu
rouge que leur bouche n'avait pas la force de la retenir et, pour
la laisser passer, éclatait de rire. Elles étaient
assemblées autour de moi ; et entre les visages peu éloignés
les uns des autres, l'air qui les séparait traçait
des sentiers d'azur comme frayés par un jardinier qui a
voulu mettre un peu de jour pour pouvoir circuler lui-même
au milieu d'un bosquet de roses.
Nos provisions épuisées,
nous jouions à des jeux qui jusque-là m'eussent
paru ennuyeux, quelquefois aussi enfantins que "la tour prends
garde" ou "à qui rira le premier", mais
auxquels je n'aurais plus renoncé pour un empire ; l'aurore
de jeunesse dont s'empourprait encore le visage de ces jeunes
filles et hors de laquelle je me trouvais déjà,
à mon âge, illuminait tout devant elles et, comme
la fluide peinture de certains primitifs, faisait se détacher
les détails les plus insignifiants de leur vie sur un fond
d'or. Pour la plupart, les visages mêmes de ces jeunes filles
étaient confondus dans cette rougeur confuse de l'aurore
d'où les véritables traits n'avaient pas encore
jailli. On ne voyait qu'une couleur charmante sous laquelle ce
que devait être dans quelques années le profil n'était
pas discernable. Celui d'aujourd'hui n'avait rien de définitif
et pouvait n'être qu'une ressemblance momentanée
avec quelque membre défunt de la famille auquel la nature
avait fait cette politesse commémorative. Il vient si vite,
le moment où l'on n'a plus rien à attendre, où
le corps est figé dans une immobilité qui ne promet
plus de surprises, où l'on perd toute espérance
en voyant, comme aux arbres en plein été des feuilles
déjà mortes, autour de visages encore jeunes des
cheveux qui tombent ou blanchissent, il est si court, ce matin
radieux, qu'on en vient à n'aimer que les très jeunes
filles, celles chez qui la chair comme une pâte précieuse
travaille encore. Elles ne sont qu'un flot de matière ductile
pétrie à tout moment par l'impression passagère
qui les domine. On dirait que chacune est tour à tour une
petite statuette de la gaîté, du sérieux juvénile,
de la câlinerie, de l'étonnement, modelée
par une expression franche, complète, mais fugitive. Cette
plasticité donne beaucoup de variété et de
charme aux gentils égards que nous montre une jeune fille.
Certes, ils sont indispensables aussi chez la femme, et celle
à qui nous ne plaisons pas ou qui ne nous laisse pas voir
que nous lui plaisons, prend à nos yeux quelque chose d'ennuyeusement
uniforme. Mais ces gentillesses elles-mêmes, à partir
d'un certain âge, n'amènent plus de molles fluctuations
sur un visage que les luttes de l'existence ont durci, rendu à
jamais militant ou extatique. L'un - par la force continue de
l'obéissance qui soumet l'épouse à son époux
- semble, plutôt que d'une femme, le visage d'un soldat
; l'autre, sculpté par les sacrifices qu'a consentis chaque
jour la mère pour ses enfants, est d'un apôtre. Un
autre encore est, après des années de traverses
et d'orages, le visage d'un vieux loup de mer, chez une femme
dont les vêtements seuls révèlent le sexe.
Et certes, les attentions qu'une femme a pour nous peuvent encore,
quand nous l'aimons, semer de charmes nouveaux les heures que
nous passons auprès d'elle. Mais elle n'est pas successivement
pour nous une femme différente. Sa gaîté reste
extérieure à une figure inchangée. Mais l'adolescence
est antérieure à la solidification complète
et de là vient qu'on éprouve auprès des jeunes
filles ce rafraîchissement que donne le spectacle des formes
sans cesse en train de changer, de jouer en une instable opposition
qui fait penser à cette perpétuelle recréation
des éléments primordiaux de la nature qu'on contemple
devant la mer.
Ce n'était pas seulement une
matinée mondaine, une promenade avec Mme De Villeparisis
que j'eusse sacrifiées au "furet" ou aux "devinettes"
de mes amies. À plusieurs reprises Robert De Saint-loup
me fit dire que puisque je n'allais pas le voir à Doncières,
il avait demandé une permission de vingt-quatre heures
et la passerait à Balbec. Chaque fois je lui écrivis
de n'en rien faire, en invoquant l'excuse d'être obligé
de m'absenter justement ce jour-là pour aller remplir dans
le voisinage un devoir de famille avec ma grand'mère. Sans
doute me jugea-t-il mal en apprenant par sa tante en quoi consistait
le devoir de famille et quelles personnes tenaient en l'espèce
le rôle de grand'mère. Et pourtant je n'avais peut-être
pas tort de sacrifier les plaisirs non seulement de la mondanité,
mais de l'amitié, à celui de passer tout le jour
dans ce jardin. Les êtres qui en ont la possibilité
- il est vrai que ce sont les artistes et j'étais convaincu
depuis longtemps que je ne le serais jamais - ont aussi le devoir
de vivre pour eux-mêmes ; or l'amitié leur est une
dispense de ce devoir, une abdication de soi. La conversation
même qui est le mode d'expression de l'amitié est
une divagation superficielle, qui ne nous donne rien à
acquérir. Nous pouvons causer pendant toute une vie sans
rien dire que répéter indéfiniment le vide
d'une minute, tandis que la marche de la pensée dans le
travail solitaire de la création artistique se fait dans
le sens de la profondeur, la seule direction qui ne nous soit
pas fermée, où nous puissions progresser, avec plus
de peine il est vrai, pour un résultat de vérité.
Et l'amitié n'est pas seulement dénuée de
vertu comme la conversation, elle est de plus funeste. Car l'impression
d'ennui que ne peuvent pas ne pas éprouver auprès
de leur ami, c'est-à-dire à rester à la surface
de soi-même, au lieu de poursuivre leur voyage de découvertes
dans les profondeurs, ceux d'entre nous dont la loi de développement
est purement interne, cette impression d'ennui, l'amitié
nous persuade de la rectifier quand nous nous retrouvons seuls,
de nous rappeler avec émotion les paroles que notre ami
nous a dites, de les considérer comme un précieux
apport, alors que nous ne sommes pas comme des bâtiments
à qui on peut ajouter des pierres du dehors, mais comme
des arbres qui tirent de leur propre sève le noeud suivant
de leur tige, l'étage supérieur de leur frondaison.
Je me mentais à moi-même, j'interrompais la croissance
dans le sens selon lequel je pouvais en effet véritablement
grandir et être heureux, quand je me félicitais d'être
aimé, admiré, par un être aussi bon, aussi
intelligent, aussi recherché que Saint-loup, quand j'adaptais
mon intelligence, non à mes propres obscures impressions
que c'eût été mon devoir de démêler,
mais aux paroles de mon ami à qui en me les redisant -
en me les faisant redire par cet autre que soi-même qui
vit en nous et sur qui on est toujours si content de se décharger
du fardeau de penser - je m'efforçais de trouver une beauté,
bien différente de celle que je poursuivais silencieusement
quand j'étais vraiment seul, mais qui donnerait plus de
mérite à Robert, à moi-même, à
ma vie. Dans celle qu'un tel ami me faisait, je m'apparaissais
comme douillettement préservé de la solitude, noblement
désireux de me sacrifier moi-même pour lui, en somme
incapable de me réaliser. Près de ces jeunes filles,
au contraire, si le plaisir que je goûtais était
égoïste, du moins n'était-il pas basé
sur le mensonge qui cherche à nous faire croire que nous
ne sommes pas irrémédiablement seuls et nous empêche
de nous avouer que, quand nous causons, ce n'est plus nous qui
parlons, que nous nous modelons alors à la ressemblance
des autres et non d'un moi qui diffère d'eux. Les paroles
qui s'échangeaient entre les jeunes filles de la petite
bande et moi étaient peu intéressantes, rares d'ailleurs,
coupées de ma part de longs silences. Cela ne m'empêchait
pas de prendre à les écouter quand elles me parlaient
autant de plaisir qu'à les regarder, à découvrir
dans la voix de chacune d'elles un tableau vivement coloré.
C'est avec délices que j'écoutais leur pépiement.
Aimer aide à discerner, à différencier. Dans
un bois l'amateur d'oiseaux distingue aussitôt ces gazouillis
particuliers à chaque oiseau, que le vulgaire confond.
L'amateur de jeunes filles sait que les voix humaines sont encore
bien plus variées. Chacune possède plus de notes
que le plus riche instrument. Et les combinaisons selon lesquelles
elle les groupe sont aussi inépuisables que l'infinie variété
des personnalités. Quand je causais avec une de mes amies,
je m'apercevais que le tableau original, unique de son individualité,
m'était ingénieusement dessiné, tyranniquement
imposé, aussi bien par les inflexions de sa voix que par
celles de son visage et que c'était deux spectacles qui
traduisaient, chacun dans son plan, la même réalité
singulière. Sans doute les lignes de la voix, comme celles
du visage, n'étaient pas encore définitivement fixées
; la première muerait encore, comme le second changerait.
Comme les enfants possèdent une glande dont la liqueur
les aide à digérer le lait et qui n'existe plus
chez les grandes personnes, il y avait dans le gazouillis de ces
jeunes filles des notes que les femmes n'ont plus. Et de cet instrument
plus varié, elles jouaient avec leurs lèvres, avec
cette application, cette ardeur des petits anges musiciens de
Bellini, lesquelles sont aussi un apanage exclusif de la jeunesse.
Plus tard ces jeunes filles perdraient cet accent de conviction
enthousiaste qui donnait du charme aux choses les plus simples,
soit qu'Albertine sur un ton d'autorité débitât
des calembours que les plus jeunes écoutaient avec admiration
jusqu'à ce que le fou rire se saisît d'elles avec
la violence irrésistible d'un éternuement, soit
qu'Andrée mît à parler de leurs travaux scolaires,
plus enfantins encore que leurs jeux, une gravité essentiellement
puérile ; et leurs paroles détonnaient, pareilles
à ces strophes des temps antiques où la poésie
encore peu différenciée de la musique se déclamait
sur des notes différentes. Malgré tout, la voix
de ces jeunes filles accusait déjà nettement le
parti pris que chacune de ces petites personnes avait sur la vie,
parti pris si individuel que c'est user d'un mot bien trop général
que de dire pour l'une : "Elle prend tout en plaisantant"
; pour l'autre : "Elle va d'affirmation en affirmation"
; pour la troisième : "Elle s'arrête à
une hésitation expectante". Les traits de notre visage
ne sont guère que des gestes devenus, par l'habitude, définitifs.
La nature, comme la catastrophe de Pompéi, comme une métamorphose
de nymphe, nous a immobilisés dans le mouvement accoutumé.
De même, nos intonations contiennent notre philosophie de
la vie, ce que la personne se dit à tout moment sur les
choses. Sans doute ces traits n'étaient pas qu'à
ces jeunes filles. Ils étaient à leurs parents.
L'individu baigne dans quelque chose de plus général
que lui. À ce compte, les parents ne fournissent pas que
ce geste habituel que sont les traits du visage et de la voix,
mais aussi certaines manières de parler, certaines phrases
consacrées, qui presque aussi inconscientes qu'une intonation,
presque aussi profondes, indiquent, comme elle, un point de vue
sur la vie. Il est vrai que pour les jeunes filles, il y a certaines
de ces expressions que leurs parents ne leur donnent pas avant
un certain âge, généralement pas avant qu'elles
soient des femmes. On les garde en réserve. Ainsi, par
exemple, si on parlait des tableaux d'un ami d'Elsir, Andrée,
qui avait encore les cheveux dans le dos, ne pouvait encore faire
personnellement usage de l'expression dont usaient sa mère
et sa soeur mariée : "Il paraît que l'homme
est charmant." Mais cela viendrait avec la permission d'aller
au palais-royal. Et déjà depuis sa première
communion, Albertine disait comme une amie de sa tante : "Je
trouverais cela assez terrible." On lui avait aussi donné
en présent l'habitude de faire répéter ce
qu'on lui disait pour avoir l'air de s'intéresser et de
chercher à se former une opinion personnelle. Si on disait
que la peinture d'un peintre était bien, ou sa maison jolie
: "Ah ! C'est bien, sa peinture ? Ah ! C'est joli, sa maison
?" Enfin, plus générale encore que n'est le
legs familial était la savoureuse matière imposée
par la province originelle d'où elles tiraient leur voix
et à même laquelle mordaient leurs intonations. Quand
Andrée pinçait sèchement une note grave,
elle ne pouvait faire que la corde périgourdine de son
instrument vocal ne rendît un son chantant, fort en harmonie
d'ailleurs avec la pureté méridionale de ses traits
; et aux perpétuelles gamineries de Rosemonde, la matière
de son visage et de sa voix du nord répondaient, quoi qu'elle
en eût, avec l'accent de sa province. Entre cette province
et le tempérament de la jeune fille qui dictait les inflexions,
je percevais un beau dialogue. Dialogue, non pas discorde. Aucune
ne saurait diviser la jeune fille et son pays natal. Elle, c'est
lui encore. Du reste cette réaction des matériaux
locaux sur le génie qui les utilise et à qui elle
donne plus de verdeur ne rend pas l'oeuvre moins individuelle,
et que ce soit celle d'un architecte, d'un ébéniste,
ou d'un musicien, elle ne reflète pas moins minutieusement
les traits les plus subtils de la personnalité de l'artiste,
parce qu'il a été forcé de travailler dans
la pierre meulière de Senlis ou le grès rouge de
Strasbourg, qu'il a respecté les noeuds particuliers au
frêne, qu'il a tenu compte dans son écriture des
ressources et des limites de la sonorité, des possibilités
de la flûte ou de l'alto.
Je m'en rendais compte et pourtant nous
causions si peu ! Tandis qu'avec Mme De Villeparisis ou Saint-loup,
j'eusse démontré par mes paroles beaucoup plus de
plaisir que je n'en eusse ressenti, car je les quittais avec fatigue,
au contraire couché entre ces jeunes filles, la plénitude
de ce que j'éprouvais l'emportait infiniment sur la pauvreté,
la rareté de nos propos, et débordait de mon immobilité
et de mon silence, en flots de bonheur dont le clapotis venait
mourir au pied de ces jeunes roses.
Pour un convalescent qui se repose tout
le jour dans un jardin fleuriste ou dans un verger, une odeur
de fleurs et de fruits n'imprègne pas plus profondément
les mille riens dont se compose son farniente que pour moi cette
couleur, cet arome que mes regards allaient chercher sur ces jeunes
filles et dont la douceur finissait par s'incorporer à
moi. Ainsi les raisins se sucrent-ils au soleil. Et par leur lente
continuité, ces jeux si simples avaient aussi amené
en moi, comme chez ceux qui ne font autre chose que rester étendus
au bord de la mer à respirer le sel, à se hâler,
une détente, un sourire béat, un éblouissement
vague qui avait gagné jusqu'à mes yeux.
Parfois une gentille attention de telle
ou telle éveillait en moi d'amples vibrations qui éloignaient
pour un temps le désir des autres. Ainsi un jour Albertine
avait dit : "Qu'est-ce qui a un crayon ?" Andrée
l'avait fourni, Rosemonde le papier, Albertine leur avait dit
: "Mes petites bonnes femmes, je vous défends de regarder
ce que j'écris." Après s'être appliquée
à bien tracer chaque lettre, le papier appuyé à
ses genoux, elle me l'avait passé en me disant : "Faites
attention qu'on ne voie pas." Alors je l'avais déplié
et j'avais lu ces mots qu'elle m'avait écrits : "Je
vous aime bien." "Mais au lieu d'écrire des bêtises,
cria-t-elle en se tournant d'un air impétueux et grave
vers Andrée et Rosemonde, il faut que je vous montre la
lettre que Gisèle m'a écrite ce matin. Je suis folle,
je l'ai dans ma poche, et dire que cela peut nous être si
utile !" Gisèle avait cru devoir adresser à
son amie, afin qu'elle la communiquât aux autres, la composition
qu'elle avait faite pour son certificat d'études. Les craintes
d'Albertine sur la difficulté des sujets proposés
avaient encore été dépassées par les
deux entre lesquels Gisèle avait eu à opter. L'un
était : "Sophocle écrit des enfers à
Racine pour le consoler de l'insuccès d' Athalie "
; l'autre : "Vous supposerez qu'après la première
représentation d' Esther , Mme De Sévigné
écrit à Mme De La Fayette pour lui dire combien
elle a regretté son absence." Or Gisèle, par
un excès de zèle qui avait dû toucher les
examinateurs, avait choisi le premier, le plus difficile, de ces
deux sujets, et l'avait traité si remarquablement qu'elle
avait eu quatorze et avait été félicitée
par le jury. Elle aurait obtenu la mention "très bien"
si elle n'avait "séché" dans son examen
d'espagnol. La composition dont Gisèle avait envoyé
la copie à Albertine nous fut immédiatement lue
par celle-ci, car, devant elle-même passer le même
examen, elle désirait beaucoup avoir l'avis d'Andrée,
beaucoup plus forte qu'elles toutes et qui pouvait lui donner
de bons tuyaux. "Elle en a eu une veine, dit Albertine. C'est
justement un sujet que lui avait fait piocher ici sa maîtresse
de français." La lettre de Sophocle à Racine,
rédigée par Gisèle, commençait ainsi
: "Mon cher ami, excusez-moi de "vous écrire
sans "avoir l'honneur d'être personnellement connu
de "vous, mais votre nouvelle tragédie d' Athalie
"ne montre-t-elle pas que vous avez parfaitement "étudié
mes modestes ouvrages ? Vous n'avez pas mis "de vers que
dans la bouche des protagonistes, ou "personnages principaux
du drame, mais vous en "avez écrit, et de charmants,
permettez-moi de vous le "dire sans cajolerie, pour les choeurs
qui ne "faisaient pas trop mal, à ce qu'on dit, dans
la "tragédie grecque, mais qui sont en France une
"véritable nouveauté. De plus, votre talent,
si "délié, si fignolé, si charmeur,
si fin, si "délicat, a atteint à une énergie
dont je vous "félicite. Athalie, Joad, voilà
des personnages "que votre rival, Corneille, n'eût
pas su mieux "charpenter. Les caractères sont virils,
l'intrigue "est simple et forte. Voilà une tragédie
dont "l'amour n'est pas le ressort et je vous en fais "mes
compliments les plus sincères. Les préceptes "les
plus fameux ne sont pas toujours les plus "vrais. Je vous
citerai comme exemple : de cette passion la sensible peinture
est pour aller au coeur la route la plus sûre. "Vous
avez montré que le sentiment religieux dont "débordent
vos choeurs n'est pas moins capable d'attendrir. Le grand public
a pu être dérouté, mais "les vrais connaisseurs
vous rendent justice. J'ai "tenu à vous envoyer toutes
mes congratulations "auxquelles je joins, mon cher confrère,
l'expression "de mes sentiments les plus distingués."
Les yeux d'Albertine n'avaient cessé d'étinceler
pendant qu'elle faisait cette lecture : "C'est à croire
qu'elle a copié cela, s'écria-t-elle quand elle
eut fini. Jamais je n'aurais cru Gisèle capable de pondre
un devoir pareil. Et ces vers qu'elle cite ! Où a-t-elle
pu aller chiper ça ?" L'admiration d'Albertine, changeant
il est vrai d'objet, mais encore accrue, ne cessa pas, ainsi que
l'application la plus soutenue, de lui faire "sortir les
yeux de la tête" tout le temps qu'Andrée, consultée
comme plus grande et comme plus calée, d'abord parla du
devoir de Gisèle avec une certaine ironie, puis, avec un
air de légèreté qui dissimulait mal un sérieux
véritable, refit à sa façon la même
lettre. "Ce n'est pas mal, dit-elle à Albertine, mais
si j'étais toi et qu'on me donne le même sujet, ce
qui peut arriver, car on le donne très souvent, je ne ferais
pas comme cela. Voilà comment je m'y prendrais. D'abord,
si j'avais été Gisèle, je ne me serais pas
laissée emballer et j'aurais commencé par écrire
sur une feuille à part mon plan. En première ligne,
la position de la question et l'exposition du sujet ; puis les
idées générales à faire entrer dans
le développement ; enfin, l'appréciation, le style,
la conclusion. Comme cela, en s'inspirant d'un sommaire, on sait
où on va. Dès l'exposition du sujet ou si tu aimes
mieux, Titine, puisque c'est une lettre, dès l'entrée
en matière, Gisèle a gaffé. Ecrivant à
un homme du xviie siècle, Sophocle ne devait pas écrire
: mon cher ami. - Elle aurait dû, en effet, lui faire dire
: mon cher Racine, s'écria fougueusement Albertine. Ç'aurait
été bien mieux. - Non, répondit Andrée
sur un ton un peu persifleur, elle aurait dû mettre : "Monsieur".
De même, pour finir elle aurait dû trouver quelque
chose comme : "Souffrez, monsieur (tout au plus, cher monsieur),
que je vous dise ici les sentiments d'estime avec lesquels j'ai
l'honneur d'être votre serviteur." D'autre part, Gisèle
dit que les choeurs sont dans Athalie une nouveauté. Elle
oublie Esther , et deux tragédies peu connues, mais qui
ont été précisément analysées
cette année par le professeur, de sorte que, rien qu'en
les citant, comme c'est son dada, on est sûre d'être
reçue. Ce sont les juives de Robert Garnier et l' aman
, de Montchrestien." Andrée cita ces deux titres sans
parvenir à cacher un sentiment de bienveillante supériorité
qui s'exprima dans un sourire, assez gracieux d'ailleurs.
Albertine n'y tint plus : "Andrée,
tu es renversante, s'écria-t-elle. Tu vas m'écrire
ces deux titres-là. Crois-tu ? Quelle chance si je passais
là-dessus, même à l'oral, je les citerais
aussitôt et je ferais un effet boeuf." Mais dans la
suite, chaque fois qu'Albertine demanda à Andrée
de lui redire les noms des deux pièces pour qu'elle les
inscrivît, l'amie si savante prétendit les avoir
oubliés et ne les lui rappela jamais. "Ensuite, reprit
Andrée sur un ton d'imperceptible dédain à
l'égard de camarades plus puériles, mais heureuse
pourtant de se faire admirer et attachant à la manière
dont elle aurait fait sa composition plus d'importance qu'elle
ne voulait le laisser voir, Sophocle aux enfers doit être
bien informé. Il doit donc savoir que ce n'est pas devant
le grand public, mais devant le roi-soleil et quelques courtisans
privilégiés que fut représentée Athalie
. Ce que Gisèle dit à ce propos de l'estime des
connaisseurs n'est pas mal du tout, mais pourrait être complété.
Sophocle, devenu immortel, peut très bien avoir le don
de la prophétie et annoncer que selon Voltaire Athalie
ne sera pas seulement "le chef-d'oeuvre de Racine, mais celui
de l'esprit humain". Albertine buvait toutes ces paroles.
Ses prunelles étaient en feu. Et c'est avec l'indignation
la plus profonde qu'elle repoussa la proposition de Rosemonde
de se mettre à jouer. "Enfin, dit Andrée du
même ton détaché, désinvolte, un peu
railleur et assez ardemment convaincu, si Gisèle avait
posément noté d'abord les idées générales
qu'elle avait à développer, elle aurait peut-être
pensé à ce que j'aurais fait, moi, montrer la différence
qu'il y a dans l'inspiration religieuse des choeurs de Sophocle
et de ceux de Racine.
J'aurais fait faire par Sophocle la
remarque que si les choeurs de Racine sont empreints de sentiments
religieux comme ceux de la tragédie grecque, pourtant il
ne s'agit pas des mêmes dieux. Celui de Joad n'a rien à
voir avec celui de Sophocle. Et cela amène tout naturellement,
après la fin du développement, la conclusion : "Qu"importe
que les croyances soient différentes ?" Sophocle se
ferait un scrupule d'insister là-dessus. Il craindrait
de blesser les convictions de Racine et, glissant à ce
propos quelques mots sur ses maîtres de Port-royal, il préfère
féliciter son émule de l'élévation
de son génie poétique." L'admiration et l'attention
avaient donné si chaud à Albertine qu'elle suait
à grosses gouttes. Andrée gardait le flegme souriant
d'un dandy femelle. "Il ne serait pas mauvais non plus de
citer quelques jugements de critiques célèbres",
dit-elle avant qu'on se remît à jouer. "Oui,
répondit Albertine, on m'a dit cela. Les plus recommandables
en général, n'est-ce pas, sont les jugements de
Sainte-beuve et de Merlet ? - Tu ne te trompes pas absolument,
répliqua Andrée qui se refusa d'ailleurs à
lui écrire les deux autres noms malgré les supplications
d'Albertine, Merlet et Sainte-beuve ne font pas mal. Mais il faut
surtout citer Deltour et Gascq-desfossés." Pendant
ce temps, je songeais à la petite feuille de bloc-notes
que m'avait passée Albertine : "Je vous aime bien",
et une heure plus tard, tout en descendant les chemins qui ramenaient,
un peu trop à pic à mon gré, vers Balbec,
je me disais que c'était avec elle que j'aurais mon roman.
L'état caractérisé par l'ensemble de signes
auxquels nous reconnaissons d'habitude que nous sommes amoureux,
tels les ordres que je donnais à l'hôtel de ne m'éveiller
pour aucune visite, sauf si c'était celle de l'une ou l'autre
de ces jeunes filles, ces battements de coeur en les attendant
(quelle que fût celle qui dût venir) et, ces jours-là,
ma rage si je n'avais pu trouver un coiffeur pour me raser et
devais paraître enlaidi devant Albertine, Rosemonde ou Andrée,
sans doute cet état, renaissant alternativement pour l'une
ou l'autre, était aussi différent de ce que nous
appelons amour que diffère de la vie humaine celle des
zoophytes où l'existence, l'individualité, si l'on
peut dire, est répartie entre différents organismes.
Mais l'histoire naturelle nous apprend qu'une telle organisation
animale est observable, et notre propre vie, pour peu qu'elle
soit déjà un peu avancée, n'est pas moins
affirmative sur la réalité d'états insoupçonnés
de nous autrefois et par lesquels nous devons passer, quitte à
les abandonner ensuite : tel pour moi cet état amoureux
divisé simultanément entre plusieurs jeunes filles.
Divisé ou plutôt indivis, car le plus souvent ce
qui m'était délicieux, différent du reste
du monde, ce qui commençait à me devenir cher au
point que l'espoir de le retrouver le lendemain était la
meilleure joie de ma vie, c'était plutôt tout le
groupe de ces jeunes filles, pris dans l'ensemble de ces après-midi
sur la falaise, pendant ces heures éventées, sur
cette bande d'herbe où étaient posées ces
figures, si excitantes pour mon imagination, d'Albertine, de Rosemonde,
d'Andrée ; et cela, sans que j'eusse pu dire laquelle me
rendait ces lieux si précieux, laquelle j'avais le plus
envie d'aimer. Au commencement d'un amour comme à sa fin,
nous ne sommes pas exclusivement attachés à l'objet
de cet amour, mais plutôt le désir d'aimer dont il
va procéder (et plus tard le souvenir qu'il laisse) erre
voluptueusement dans une zone de charmes interchangeables - charmes
parfois simplement de nature, de gourmandise, d'habitation - assez
harmoniques entre eux pour qu'il ne se sente, auprès d'aucun,
dépaysé. D'ailleurs comme, devant elles, je n'étais
pas encore blasé par l'habitude, j'avais la faculté
de les voir, autant dire d'éprouver un étonnement
profond chaque fois que je me retrouvais en leur présence.
Sans doute pour une part cet étonnement
tient à ce que l'être nous présente alors
une nouvelle face de lui-même ; mais, tant est grande la
multiplicité de chacun, la richesse des lignes de son visage
et de son corps, lignes desquelles si peu se retrouvent, aussitôt
que nous ne sommes plus auprès de la personne, dans la
simplicité arbitraire de notre souvenir, comme la mémoire
a choisi telle particularité qui nous a frappé,
l'a isolée, l'a exagérée, faisant d'une femme
qui nous a paru grande une étude où la longueur
de sa taille est démesurée, ou d'une femme qui nous
a semblé rose et blonde une pure "Harmonie en rose
et or", au moment où de nouveau cette femme est près
de nous, toutes les autres qualités oubliées qui
font équilibre à celle-là nous assaillent,
dans leur complexité confuse, diminuant la hauteur, noyant
le rose, et substituant à ce que nous sommes venus exclusivement
chercher d'autres particularités que nous nous rappelons
avoir remarquées la première fois et dont nous ne
comprenons pas que nous ayons pu si peu nous attendre à
les revoir. Nous nous souvenions, nous allions au-devant, d'un
paon et nous trouvons une pivoine. Et cet étonnement inévitable
n'est pas le seul ; car à côté de celui-là
il y en a un autre, né de la différence, non plus
entre les stylisations du souvenir et la réalité,
mais entre l'être que nous avons vu la dernière fois
et celui qui nous apparaît aujourd'hui sous un autre angle,
nous montrant un nouvel aspect. Le visage humain est vraiment
comme celui du dieu d'une théogonie orientale, toute une
grappe de visages juxtaposés dans des plans différents
et qu'on ne voit pas à la fois.
Mais pour une grande part, notre étonnement
vient surtout de ce que l'être nous présente aussi
une même face. Il nous faudrait un si grand effort pour
recréer tout ce qui nous a été fourni par
ce qui n'est pas nous - fût-ce le goût d'un fruit
- qu'à peine l'impression reçue, nous descendons
insensiblement la pente du souvenir, et, sans nous en rendre compte,
en très peu de temps, nous sommes très loin de ce
que nous avons senti. De sorte que chaque nouvelle entrevue est
une espèce de redressement qui nous ramène à
ce que nous avions bien vu. Nous ne nous en souvenions déjà
plus, tant ce qu'on appelle se rappeler un être, c'est en
réalité l'oublier. Mais aussi longtemps que nous
savons encore voir, au moment où le trait oublié
nous apparaît, nous le reconnaissons, nous sommes obligés
de rectifier la ligne déviée, et ainsi la perpétuelle
et féconde surprise qui rendait si salutaires et assouplissants
pour moi ces rendez-vous quotidiens avec les belles jeunes filles
du bord de la mer, était faite, tout autant que de découvertes,
de réminiscence. En ajoutant à cela l'agitation
éveillée par ce qu'elles étaient pour moi,
qui n'était jamais tout à fait ce que j'avais cru
et qui faisait que l'espérance de la prochaine réunion
n'était plus semblable à la précédente
espérance, mais au souvenir encore vibrant du dernier entretien,
on comprendra que chaque promenade donnait un violent coup de
barre à mes pensées, et non pas du tout dans le
sens que, dans la solitude de ma chambre, j'avais pu tracer à
tête reposée. Cette direction-là était
oubliée, abolie, quand je rentrais vibrant comme une ruche
des propos qui m'avaient troublé et qui retentissaient
longtemps en moi. Chaque être est détruit quand nous
cessons de le voir ; puis son apparition suivante est une création
nouvelle, différente de celle qui l'a immédiatement
précédée, sinon de toutes. Car le minimum
de variété qui puisse régner dans ces créations
est de deux. Nous souvenant d'un coup d'oeil énergique,
d'un air hardi, c'est inévitablement la fois suivante par
un profil quasi languide, par une sorte de douceur rêveuse,
choses négligées par nous dans le précédent
souvenir , que nous serons, à la prochaine rencontre, étonnés,
c'est-à-dire presque uniquement frappés. Dans la
confrontation de notre souvenir à la réalité
nouvelle, c'est cela qui marquera notre déception ou notre
surprise, nous apparaîtra comme la retouche de la réalité
en nous avertissant que nous nous étions mal rappelé.
À son tour l'aspect la dernière fois négligé
du visage, et, à cause de cela même, le plus saisissant
cette fois-ci, le plus réel, le plus rectificatif, deviendra
matière à rêverie, à souvenirs. C'est
un profil langoureux et rond, une expression douce, rêveuse
que nous désirerons revoir. Et alors, de nouveau, la fois
suivante, ce qu'il y a de volontaire dans les yeux perçants,
dans le nez pointu, dans les lèvres serrées, viendra
corriger l'écart entre notre désir et l'objet auquel
il a cru correspondre. Bien entendu, cette fidélité
aux impressions premières, et purement physiques, retrouvées
à chaque fois auprès de mes amies, ne concernait
pas que les traits de leur visage, puisqu'on a vu que j'étais
aussi sensible à leur voix, plus troublante peut-être
(car elle n'offre pas seulement les mêmes surfaces singulières
et sensuelles que lui, elle fait partie de l'abîme inaccessible
qui donne le vertige des baisers sans espoir), leur voix pareille
au son unique d'un petit instrument où chacune se mettait
tout entière et qui n'était qu'à elle. Tracée
par une inflexion, telle ligne profonde d'une de ces voix m'étonnait
quand je la reconnaissais après l'avoir oubliée.
Si bien que les rectifications qu'à chaque rencontre nouvelle
j'étais obligé de faire, pour le retour à
la parfaite justesse, étaient aussi bien d'un accordeur
ou d'un maître de chant que d'un dessinateur. Quant à
l'harmonieuse cohésion où se neutralisaient depuis
quelque temps, par la résistance que chacune apportait
à l'expansion des autres, les diverses ondes sentimentales
propagées en moi par ces jeunes filles, elle fut rompue
en faveur d'Albertine, une après-midi que nous jouions
au furet. C'était dans un petit bois sur la falaise. Placé
entre deux jeunes filles étrangères à la
petite bande et que celle-ci avait emmenées parce que nous
devions être ce jour-là fort nombreux, je regardais
avec envie le voisin d'Albertine, un jeune homme, en me disant
que si j'avais eu sa place, j'aurais pu toucher les mains de mon
amie pendant ces minutes inespérées qui ne reviendraient
peut-être pas et eussent pu me conduire très loin.
Déjà à lui seul et même sans les conséquences
qu'il eût entraînées sans doute, le contact
des mains d'Albertine m'eût été délicieux.
Non que je n'eusse jamais vu de plus belles mains que les siennes.
Même dans le groupe de ses amies, celles d'Andrée,
maigres et bien plus fines, avaient comme une vie particulière,
docile au commandement de la jeune fille, mais indépendante,
et elles s'allongeaient souvent devant elle comme de nobles lévriers,
avec des paresses, de longs rêves, de brusques étirements
d'une phalange, à cause desquels Elstir avait fait plusieurs
études de ces mains. Et dans l'une où on voyait
Andrée les chauffer devant le feu, elles avaient sous l'éclairage
la diaphanéité dorée de deux feuilles d'automne.
Mais, plus grasses, les mains d'Albertine cédaient un instant,
puis résistaient à la pression de la main qui les
serrait, donnant une sensation toute particulière. La pression
de la main d'Albertine avait une douceur sensuelle qui était
comme en harmonie avec la coloration rose, légèrement
mauve, de sa peau. Cette pression semblait vous faire pénétrer
dans la jeune fille, dans la profondeur de ses sens, comme la
sonorité de son rire, indécent à la façon
d'un roucoulement ou de certains cris. Elle était de ces
femmes à qui c'est un si grand plaisir de serrer la main
qu'on est reconnaissant à la civilisation d'avoir fait
du shake-hand un acte permis entre jeunes gens et jeunes filles
qui s'abordent. Si les habitudes arbitraires de la politesse avaient
remplacé la poignée de mains par un autre geste,
j'eusse tous les jours regardé les mains intangibles d'Albertine
avec une curiosité de connaître leur contact aussi
ardente qu'était celle de savoir la saveur de ses joues.
Mais dans le plaisir de tenir longtemps ses mains entre les miennes,
si j'avais été son voisin au furet, je n'envisageais
pas que ce plaisir même : que d'aveux, de déclarations
tus jusqu'ici par timidité j'aurais pu confier à
certaines pressions de mains ; de son côté, comme
il lui eût été facile, en répondant
par d'autres pressions, de me montrer qu'elle acceptait ; quelle
complicité, quel commencement de volupté ! Mon amour
pouvait faire plus de progrès en quelques minutes passées
ainsi à côté d'elle qu'il n'avait fait depuis
que je la connaissais. Sentant qu'elles dureraient peu, étaient
bientôt à leur fin, car on ne continuerait sans doute
pas longtemps ce petit jeu, et qu'une fois qu'il serait fini,
ce serait trop tard, je ne tenais pas en place. Je me laissai
exprès prendre la bague et une fois au milieu, quand elle
passa je fis semblant de ne pas m'en apercevoir et la suivis des
yeux attendant le moment où elle arriverait dans les mains
du voisin d'Albertine, laquelle riant de toutes ses forces, et
dans l'animation et la joie du jeu, était toute rose. "Nous
sommes justement dans le bois joli", me dit Andrée
en me désignant les arbres qui nous entouraient, avec un
sourire du regard qui n'était que pour moi et semblait
passer par-dessus les joueurs, comme si nous deux étions
seuls assez intelligents pour nous dédoubler et faire à
propos du jeu une remarque d'un caractère poétique.
Elle poussa même la délicatesse d'esprit jusqu'à
chanter sans en avoir envie : "Il a passé par ici,
le furet du bois, mesdames, il a passé par ici le furet
du bois joli", comme les personnes qui ne peuvent aller à
Trianon sans y donner une fête Louis Xvi ou qui trouvent
piquant de faire chanter un air dans le cadre pour lequel il fut
écrit. J'eusse sans doute été au contraire
attristé de ne pas trouver du charme à cette réalisation,
si j'avais eu le loisir d'y penser. Mais mon esprit était
bien ailleurs. Joueurs et joueuses commençaient à
s'étonner de ma stupidité et que je ne prisse pas
la bague. Je regardais Albertine si belle, si indifférente,
si gaie, qui, sans le prévoir, allait devenir ma voisine
quand enfin j'arrêterais la bague dans les mains qu'il faudrait,
grâce à un manège qu'elle ne soupçonnait
pas et dont sans cela elle se fût irritée. Dans la
fièvre du jeu, les longs cheveux d'Albertine s'étaient
à demi défaits et, en mèches bouclées,
tombaient sur ses joues dont ils faisaient encore mieux ressortir,
par leur brune sécheresse, la rose carnation. "Vous
avez les tresses de Laura Dianti, d'Eléonore De Guyenne,
et de sa descendante si aimée de Chateaubriand. Vous devriez
porter toujours les cheveux un peu tombants", lui dis-je
à l'oreille pour me rapprocher d'elle. Tout d'un coup la
bague passa au voisin d'Albertine. Aussitôt je m'élançai,
lui ouvris brutalement les mains, saisis la bague ; il fut obligé
d'aller à ma place au milieu du cercle, et je pris la sienne
à côté d'Albertine. Peu de minutes auparavant,
j'enviais ce jeune homme quand je voyais ses mains, en glissant
sur la ficelle, rencontrer à tout moment celles d'Albertine.
Maintenant que mon tour était venu, trop timide pour rechercher,
trop ému pour goûter ce contact, je ne sentais plus
rien que le battement rapide et douloureux de mon coeur. À
un moment, Albertine pencha vers moi d'un air d'intelligence sa
figure pleine et rose, faisant ainsi semblant d'avoir la bague,
afin de tromper le furet et de l'empêcher de regarder du
côté où celle-ci était en train de
passer. Je compris tout de suite que c'était à cette
ruse que s'appliquaient les sous-entendus du regard d'Albertine,
mais je fus troublé en voyant ainsi passer dans ses yeux
l'image, purement simulée pour les besoins du jeu, d'un
secret, d'une entente qui n'existaient pas entre elle et moi,
mais qui dès lors me semblèrent possibles et m'eussent
été divinement doux. Comme cette pensée m'exaltait,
je sentis une légère pression de la main d'Albertine
contre la mienne, et son doigt caressant qui se glissait sous
mon doigt, et je vis qu'elle m'adressait en même temps un
clin d'oeil qu'elle cherchait à rendre imperceptible. D'un
seul coup, une foule d'espoirs jusque-là invisibles à
moi-même cristallisèrent : "Elle profite du
jeu pour me faire sentir qu'elle m'aime bien", pensai-je
au comble d'une joie d'où je retombai aussitôt quand
j'entendis Albertine me dire avec rage : "Mais prenez-la
donc, voilà une heure que je vous la passe." Étourdi
de chagrin, je lâchai la ficelle, le furet aperçut
la bague, se jeta sur elle, je dus me remettre au milieu, désespéré,
regardant la ronde effrénée qui continuait autour
de moi, interpellé par les moqueries de toutes les joueuses,
obligé, pour y répondre, de rire quand j'en avais
si peu envie, tandis qu'Albertine ne cessait de dire : "On
ne joue pas quand on ne veut pas faire attention et pour faire
perdre les autres. On ne l'invitera plus les jours où on
jouera, Andrée, ou bien moi je ne viendrai pas." Andrée,
supérieure au jeu et qui chantait son "bois joli",
que par esprit d'imitation reprenait sans conviction Rosemonde,
voulut faire diversion aux reproches d'Albertine en me disant
: "Nous sommes à deux pas de ces Creuniers que vous
vouliez tant voir. Tenez, je vais vous mener jusque-là
par un joli petit chemin pendant que ces folles font les enfants
de huit ans." Comme Andrée était extrêmement
gentille avec moi, en route je lui dis d'Albertine tout ce qui
me semblait propre à me faire aimer de celle-ci. Elle me
répondit qu'elle aussi l'aimait beaucoup, la trouvait charmante;
pourtant mes compliments à l'adresse de son amie n'avaient
pas l'air de lui faire plaisir. Tout d'un coup, dans le petit
chemin creux, je m'arrêtai touché au coeur par un
doux souvenir d'enfance : je venais de reconnaître, aux
feuilles découpées et brillantes qui s'avançaient
sur le seuil, un buisson d'aubépines défleuries,
hélas, depuis la fin du printemps. Autour de moi flottait
une atmosphère d'anciens mois de Marie, d'après-midi
du dimanche, de croyances, d'erreurs oubliées. J'aurais
voulu la saisir. Je m'arrêtai une seconde et Andrée,
avec une divination charmante, me laissa causer un instant avec
les feuilles de l'arbuste. Je leur demandai des nouvelles des
fleurs, ces fleurs de l'aubépine pareilles à de
gaies jeunes filles étourdies, coquettes et pieuses. "Ces
demoiselles sont parties depuis déjà longtemps",
me disaient les feuilles. Et peut-être pensaient-elles que
pour le grand ami d'elles que je prétendais être,
je ne semblais guère renseigné sur leurs habitudes.
Un grand ami, mais qui ne les avais pas revues depuis tant d'années,
malgré ses promesses. Et pourtant, comme Gilberte avait
été mon premier amour pour une jeune fille, elles
avaient été mon premier amour pour une fleur. "Oui,
je sais, elles s'en vont vers la mi-juin, répondis-je,
mais cela me fait plaisir de voir l'endroit qu'elles habitaient
ici. Elles sont venues me voir à Combray dans ma chambre,
amenées par ma mère quand j'étais malade.
Et nous nous retrouvions le samedi soir au mois de Marie. Elles
peuvent y aller ici ? - Oh ! Naturellement ! Du reste on tient
beaucoup à avoir ces demoiselles à l'église
de Saint-Denis-Du-Désert, qui est la paroisse la plus voisine.
- Alors, maintenant, pour les voir ? - Oh ! Pas avant le mois
de mai de l'année prochaine. - Mais je peux être
sûr qu'elles seront là ? - Régulièrement
tous les ans. - Seulement je ne sais pas si je retrouverai bien
la place. - Que si ! Ces demoiselles sont si gaies, elles ne s'interrompent
de rire que pour chanter des cantiques, de sorte qu'il n'y a pas
d'erreur possible et que du bout du sentier vous reconnaîtrez
leur parfum." Je rejoignis Andrée et je recommençai
à lui faire des éloges d'Albertine. Il me semblait
impossible qu'elle ne les lui répétât pas,
étant donnée l'insistance que j'y mis. Et pourtant
je n'ai jamais appris qu'Albertine les eût sus. Andrée
avait pourtant bien plus qu'elle l'intelligence des choses du
coeur, le raffinement dans la gentillesse ; trouver le regard,
le mot, l'action qui pouvaient le plus ingénieusement faire
plaisir, taire une réflexion qui risquait de peiner, faire
le sacrifice (et en ayant l'air que ce ne fût pas un sacrifice)
d'une heure de jeu, voire d'une matinée, d'une garden-party,
pour rester auprès d'un ami ou d'une amie triste et lui
montrer ainsi qu'elle préférait sa simple société
à ces plaisirs frivoles, telles étaient ses délicatesses
coutumières. Mais quand on la connaissait un peu plus,
on aurait dit qu'il en était d'elle comme de ces héroïques
poltrons qui ne veulent pas avoir peur, et de qui la bravoure
est particulièrement méritoire ; on aurait dit qu'au
fond de sa nature, il n'y avait rien de cette bonté qu'elle
manifestait à tout moment par distinction morale, par sensibilité,
par noble volonté de se montrer bonne amie. À écouter
les charmantes choses qu'elle me disait d'une affection possible
entre Albertine et moi, il semblait qu'elle eût dû
travailler de toutes ses forces à la réaliser. Or,
par hasard peut-être, du moindre des riens dont elle avait
la disposition et qui eussent pu m'unir à Albertine, elle
ne fit jamais usage, et je ne jurerais pas que mon effort pour
être aimé d'Albertine n'ait, sinon provoqué
de la part de son amie des manèges secrets destinés
à le contrarier, mais éveillé en elle une
colère, bien cachée d'ailleurs, et contre laquelle
par délicatesse elle luttait peut-être elle-même.
De mille raffinements de bonté qu'avait Andrée,
Albertine eût été incapable, et cependant
je n'étais pas certain de la bonté profonde de la
première comme je le fus plus tard de celle de la seconde.
Se montrant toujours tendrement indulgente à l'exubérante
frivolité d'Albertine, Andrée avait avec elle des
paroles, des sourires qui étaient d'une amie, bien plus
elle agissait en amie. Je l'ai vue, jour par jour, pour faire
profiter de son luxe, pour rendre heureuse cette amie pauvre,
prendre, sans y avoir aucun intérêt, plus de peine
qu'un courtisan qui veut capter la faveur du souverain. Elle était
charmante de douceur, de mots tristes et délicieux, quand
on plaignait devant elle la pauvreté d'Albertine, et se
donnait mille fois plus de peine pour elle qu'elle n'eût
fait pour une amie riche. Mais si quelqu'un avançait qu'Albertine
n'était peut-être pas aussi pauvre qu'on disait,
un nuage à peine discernable voilait le front et les yeux
d'Andrée ; elle semblait de mauvaise humeur. Et si on allait
jusqu'à dire qu'après tout elle serait peut-être
moins difficile à marier qu'on ne pensait, elle vous contredisait
avec force et répétait presque rageusement : "Hélas
si, elle sera immariable ! Je le sais bien, cela me fait assez
de peine !" Même, en ce qui me concernait, elle était
la seule de ces jeunes filles qui jamais ne m'eût répété
quelque chose de peu agréable qu'on avait pu dire de moi
; bien plus, si c'était moi-même qui le racontais,
elle faisait semblant de ne pas le croire ou en donnait une explication
qui rendît le propos inoffensif ; c'est l'ensemble de ces
qualités qui s'appelle le tact. Il est l'apanage des gens
qui, si nous allons sur le terrain, nous félicitent et
ajoutent qu'il n'y avait pas lieu de le faire, pour augmenter
encore à nos yeux le courage dont nous avons fait preuve,
sans y avoir été contraint. Ils sont l'opposé
des gens qui dans la même circonstance disent : "Cela
a dû bien vous ennuyer de vous battre, mais d'un autre côté
vous ne pouviez pas avaler un tel affront, vous ne pouviez faire
autrement." Mais comme en tout il y a du pour et du contre,
si le plaisir ou du moins l'indifférence de nos amis à
nous répéter quelque chose d'offensant qu'on a dit
sur nous prouve qu'ils ne se mettent guère dans notre peau
au moment où ils nous parlent, et y enfoncent l'épingle
et le couteau comme dans de la baudruche, l'art de nous cacher
toujours ce qui peut nous être désagréable
dans ce qu'ils ont entendu dire de nos actions ou de l'opinion
qu'elles leur ont a eux-mêmes inspirée, peut prouver
chez l'autre catégorie d'amis, chez les amis pleins de
tact, une forte dose de dissimulation. Elle est sans inconvénient
si, en effet, ils ne peuvent penser du mal et si celui qu'on dit
les fait seulement souffrir comme il nous ferait souffrir nous-même.
Je pensais que tel était le cas pour Andrée, sans
en être cependant absolument sûr. Nous étions
sortis du petit bois et avions suivi un lacis de chemins assez
peu fréquentés où Andrée se retrouvait
fort bien. "Tenez, me dit-elle tout à coup, voici
vos fameux Creuniers, et encore vous avez de la chance, juste
par le temps, dans la lumière, où Elstir les a peints."
Mais j'étais encore trop triste d'être tombé
pendant le jeu du furet d'un tel faîte d'espérances.
Aussi ne fut-ce pas avec le plaisir que j'aurais sans doute éprouvé
sans cela que je pus distinguer tout d'un coup à mes pieds,
tapies entre les roches où elles se protégeaient
contre la chaleur, les déesses marines qu'Elstir avait
guettées et surprises, sous un sombre glacis aussi beau
qu'eût été celui d'un Léonard, les
merveilleuses ombres abritées et furtives, agiles et silencieuses,
prêtes, au premier remous de lumière, à se
glisser sous la pierre, à se cacher dans un trou et promptes,
la menace du rayon passée, à revenir auprès
de la roche ou de l'algue dont, sous le soleil émietteur
des falaises et de l'océan décoloré, elles
semblent veiller l'assoupissement, gardiennes immobiles et légères,
laissant paraître à fleur d'eau leur corps gluant
et le regard attentif de leurs yeux foncés.
Nous allâmes retrouver les autres
jeunes filles pour rentrer. Je savais maintenant que j'aimais
Albertine ; mais hélas ! Je ne me souciais pas de le lui
apprendre. C'est que, depuis le temps des jeux aux Champs-élysées,
ma conception de l'amour était devenue différente,
si les êtres auxquels s'attachait successivement mon amour
demeuraient presque identiques. D'une part, l'aveu, la déclaration
de ma tendresse à celle que j'aimais ne me semblait plus
une des scènes capitales et nécessaires de l'amour
; ni celui-ci, une réalité extérieure mais
seulement un plaisir subjectif. Et ce plaisir, je sentais qu'Albertine
ferait d'autant plus volontiers ce qu'il fallait pour l'entretenir
qu'elle ignorerait que je l'éprouvais.
Pendant tout ce retour, l'image d'Albertine
noyée dans la lumière qui émanait des autres
jeunes filles ne fut pas seule à exister pour moi. Mais
comme la lune, qui n'est qu'un petit nuage blanc d'une forme plus
caractérisée et plus fixe pendant le jour, prend
toute sa puissance dès que celui-ci s'est éteint,
ainsi, quand je fus rentré à l'hôtel, ce fut
la seule image d'Albertine qui s'éleva de mon coeur et
se mit à briller. Ma chambre me semblait tout d'un coup
nouvelle. Certes, il y avait bien longtemps qu'elle n'était
plus la chambre ennemie du premier soir. Nous modifions inlassablement
notre demeure autour de nous ; et, au fur et à mesure que
l'habitude nous dispense de sentir, nous supprimons les éléments
nocifs de couleur, de dimension et d'odeur qui objectivaient notre
malaise. Ce n'était plus davantage la chambre, assez puissante
encore sur ma sensibilité, non certes pour me faire souffrir,
mais pour me donner de la joie, la cuve des beaux jours, semblable
à une piscine à mi-hauteur de laquelle ils faisaient
miroiter un azur mouillé de lumière, que recouvrait
un moment, impalpable et blanche comme une émanation de
la chaleur, une voile reflétée et fuyante ; ni la
chambre purement esthétique des soirs picturaux, c'était
la chambre où j'étais depuis tant de jours que je
ne la voyais plus. Or voici que je venais de recommencer à
ouvrir les yeux sur elle, mais, cette fois-ci, de ce point de
vue égoïste qui est celui de l'amour. Je songeais
que la belle glace oblique, les élégantes bibliothèques
vitrées donneraient à Albertine si elle venait me
voir une bonne idée de moi. À la place d'un lieu
de transition où je passais un instant avant de m'évader
vers la plage ou vers Rivebelle, ma chambre me redevenait réelle
et chère, se renouvelait, car j'en regardais et en appréciais
chaque meuble avec les yeux d'Albertine. Quelques jours après
la partie de furet, comme, nous étant laissés entraîner
trop loin dans une promenade, nous avions été fort
heureux de trouver à Maineville deux petits "tonneaux"
à deux places qui nous permettraient de revenir pour l'heure
du dîner, la vivacité déjà grande de
mon amour pour Albertine eut pour effet que ce fut successivement
à Rosemonde et à Andrée que je proposai de
monter avec moi, et pas une fois à Albertine ; ensuite
que, tout en invitant de préférence Andrée
ou Rosemonde, j'amenai tout le monde, par des considérations
secondaires d'heure, de chemin et de manteaux, à décider,
comme contre mon gré, que le plus pratique était
que je prisse avec moi Albertine, à la compagnie de laquelle
je feignis de me résigner tant bien que mal. Malheureusement
l'amour tendant à l'assimilation complète d'un être,
comme aucun n'est comestible par la seule conversation, Albertine
eut beau être aussi gentille que possible pendant ce retour,
quand je l'eus déposée chez elle, elle me laissa
heureux, mais plus affamé d'elle encore que je n'étais
au départ, et ne comptant les moments que nous venions
de passer ensemble que comme un prélude, sans grande importance
par lui-même, à ceux qui suivraient. Il avait pourtant
ce premier charme qu'on ne retrouve pas. Je n'avais encore rien
demandé à Albertine. Elle pouvait imaginer ce que
je désirais, mais, n'en étant pas sûre, supposer
que je ne tendais qu'à des relations sans but précis
auxquelles mon amie devait trouver ce vague délicieux,
riche de surprises attendues, qui est le romanesque. Dans la semaine
qui suivit je ne cherchai guère à voir Albertine.
Je faisais semblant de préférer Andrée. L'amour
commence, on voudrait rester pour celle qu'on aime l'inconnu qu'elle
peut aimer, mais on a besoin d'elle, on a besoin de toucher moins
son corps que son attention, son coeur. On glisse dans une lettre
une méchanceté qui forcera l'indifférente
à vous demander une gentillesse, et l'amour, suivant une
technique infaillible, resserre pour nous d'un mouvement alterné
l'engrenage dans lequel on ne peut plus ni ne pas aimer, ni être
aimé. Je donnais à Andrée les heures où
les autres allaient à quelque matinée que je savais
qu'Andrée me sacrifierait par plaisir, et qu'elle m'eût
sacrifiées même avec ennui, par élégance
morale, pour ne pas donner aux autres ni à elle-même
l'idée qu'elle attachait du prix à un plaisir relativement
mondain. Je m'arrangeais ainsi à l'avoir chaque soir toute
à moi, pensant non pas rendre Albertine jalouse, mais accroître
à ses yeux mon prestige, ou du moins ne pas le perdre en
apprenant à Albertine que c'était elle et non Andrée
que j'aimais. Je ne le disais pas non plus à Andrée
de peur qu'elle le lui répétât. Quand je parlais
d'Albertine avec Andrée, j'affectais une froideur dont
Andrée fut peut-être moins dupe que moi, de sa crédulité
apparente. Elle faisait semblant de croire à mon indifférence
pour Albertine, de désirer l'union la plus complète
possible entre Albertine et moi. Il est probable qu'au contraire
elle ne croyait pas à la première ni ne souhaitait
la seconde. Pendant que je lui disais me soucier assez peu de
son amie, je ne pensais qu'à une chose, tâcher d'entrer
en relations avec Mme Bontemps, qui était pour quelques
jours près de Balbec et chez qui Albertine devait bientôt
aller passer trois jours. Naturellement, je ne laissais pas voir
ce désir à Andrée et, quand je lui parlais
de la famille d'Albertine, c'était de l'air le plus inattentif.
Les réponses explicites d'Andrée ne paraissaient
pas mettre en doute ma sincérité. Pourquoi donc
lui échappa-t-il un de ces jours-là de me dire :
"J'ai justement vu la tante à Albertine" ? Certes
elle ne m'avait pas dit : "J'ai bien démêlé
sous vos paroles, jetées comme par hasard, que vous ne
pensiez qu'à vous lier avec la tante d'Albertine."
Mais c'est bien à la présence, dans l'esprit d'Andrée,
d'une telle idée qu'elle trouvait plus poli de me cacher,
que semblait se rattacher le mot "justement". Il était
de la famille de certains regards, de certains gestes, qui, bien
que n'ayant pas une forme logique, rationnelle, directement élaborée
pour l'intelligence de celui qui écoute, lui parviennent
cependant avec leur signification véritable, de même
que la parole humaine, changée en électricité
dans le téléphone, se refait parole pour être
entendue. Afin d'effacer de l'esprit d'Andrée l'idée
que je m'intéressais à Mme Bontemps, je ne parlai
plus d'elle avec distraction seulement, mais avec malveillance
; je dis avoir rencontré autrefois cette espèce
de folle et que j'espérais bien que cela ne m'arriverait
plus. Or je cherchais au contraire de toute façon à
la rencontrer.
Je tâchai d'obtenir d'Elstir,
mais sans dire à personne que je l'en avais sollicité,
qu'il lui parlât de moi et me réunît avec elle.
Il me promit de me la faire connaître, s'étonnant
toutefois que je le souhaitasse, car il la jugeait une femme méprisable,
intrigante et aussi inintéressante qu'intéressée.
Pensant que, si je voyais Mme Bontemps, Andrée le saurait
tôt ou tard, je crus qu'il valait mieux l'avertir. "Les
choses qu'on cherche le plus à fuir sont celles qu'on arrive
à ne pouvoir éviter, lui dis-je. Rien au monde ne
peut m'ennuyer autant que de retrouver Mme Bontemps, et pourtant
je n'y échapperai pas, Elstir doit m'inviter avec elle.
- Je n'en ai jamais douté un
seul instant", s'écria Andrée d'un ton amer,
pendant que son regard grandi et altéré par le mécontentement
se rattachait à je ne sais quoi d'invisible. Ces paroles
d'Andrée ne constituaient pas l'exposé le plus ordonné
d'une pensée qui peut se résumer ainsi : "Je
sais bien que vous aimez Albertine et que vous faites des pieds
et des mains pour vous rapprocher de sa famille." Mais elles
étaient les débris informes et reconstituables de
cette pensée que j'avais fait exploser, en la heurtant,
malgré Andrée. De même que le "justement",
ces paroles n'avaient de signification qu'au second degré.
C'est dire qu'elles étaient de celles qui (et non pas les
affirmations directes) nous inspirent de l'estime ou de la méfiance
à l'égard de quelqu'un, nous brouillent avec lui.
Puisque Andrée ne m'avait pas
cru quand je lui disais que la famille d'Albertine m'était
indifférente, c'est qu'elle pensait que j'aimais Albertine.
Et probablement n'en était-elle pas heureuse.
Elle était généralement
en tiers dans mes rendez-vous avec son amie. Cependant il y avait
des jours où je devais voir Albertine seule, jours que
j'attendais dans la fièvre, qui passaient sans rien m'apporter
de décisif, sans avoir été ce jour capital
dont je confiais immédiatement le rôle au jour suivant,
qui ne le tiendrait pas davantage ; ainsi s'écroulaient
l'un après l'autre, comme des vagues, ces sommets aussitôt
remplacés par d'autres.
Environ un mois après le jour
où nous avions joué au furet, on me dit qu'Albertine
devait partir le lendemain matin pour aller passer quarante-huit
heures chez Mme Bontemps et, obligée de prendre le train
de bonne heure, viendrait coucher la veille au grand-hôtel,
d'où avec l'omnibus elle pourrait, sans déranger
les amies chez qui elle habitait, prendre le premier train. J'en
parlai à Andrée. "Je ne le crois pas du tout,
me répondit Andrée d'un air mécontent. D'ailleurs
cela ne vous avancerait à rien, car je suis bien certaine
qu'Albertine ne voudra pas vous voir, si elle vient seule à
l'hôtel. Ce ne serait pas protocolaire, ajouta-t-elle en
usant d'un adjectif qu'elle aimait beaucoup, depuis peu, dans
le sens de "ce qui se fait". Je vous dis cela parce
que je connais les idées d'Albertine. Moi, qu'est-ce que
vous voulez que cela me fasse, que vous la voyiez ou non ? Cela
m'est bien égal." Nous fûmes rejoints par Octave
qui ne fit pas de difficulté pour dire à Andrée
le nombre de points qu'il avait faits la veille au golf, puis
par Albertine qui se promenait en manoeuvrant son diabolo comme
une religieuse son chapelet. Grâce à ce jeu elle
pouvait rester des heures seule sans s'ennuyer. Aussitôt
qu'elle nous eut rejoints, m'apparut la pointe mutine de son nez,
que j'avais omise en pensant à elle ces derniers jours
; sous ses cheveux noirs, la verticalité de son front s'opposa,
et ce n'était pas la première fois, à l'image
indécise que j'en avais gardée, tandis que par sa
blancheur il mordait fortement dans mes regards ; sortant de la
poussière du souvenir, Albertine se reconstruisait devant
moi.
Le golf donne l'habitude des plaisirs
solitaires. Celui que procure le diabolo l'est assurément.
Pourtant après nous avoir rejoints, Albertine continua
à y jouer, tout en causant avec nous, comme une dame à
qui des amies sont venues faire une visite ne s'arrête pas
pour cela de travailler à son crochet.
- Il paraît que Mme De Villeparisis,
dit-elle à Octave, a fait une réclamation auprès
de votre père (et j'entendis derrière ce mot "il
paraît" une de ces notes qui étaient propres
à Albertine ; chaque fois que je constatais que je les
avais oubliées, je me rappelais en même temps avoir
entr'aperçu déjà derrière elles la
mine décidée et française d'Albertine. J'aurais
pu être aveugle et connaître aussi bien certaines
de ses qualités alertes et un peu provinciales dans ces
notes-là que dans la pointe de son nez. Les unes et l'autre
se valaient et auraient pu se suppléer, et sa voix était
comme celle que réalisera, dit-on, le photo-téléphone
de l'avenir : dans le son se découpait nettement l'image
visuelle). Elle n'a du reste pas écrit seulement à
votre père, mais en même temps au maire de Balbec
pour qu'on ne joue plus au diabolo sur la digue, on lui a envoyé
une balle dans la figure.
- Oui, j'ai entendu parler de cette
réclamation. C'est ridicule. Il n'y a déjà
pas tant de distractions ici.
Andrée ne se mêla pas à
la conversation, elle ne connaissait pas, non plus d'ailleurs
qu'Albertine ni Octave, Mme De Villeparisis. "Je ne sais
pas pourquoi cette dame a fait toute une histoire, dit pourtant
Andrée, la vieille Mme De Cambremer a reçu une balle
aussi et elle ne s'est pas plainte. - Je vais vous expliquer la
différence, répondit gravement Octave en frottant
une allumette, c'est qu'à mon avis, Mme De Cambremer est
une femme du monde et Mme De Villeparisis est une arriviste. Est-ce
que vous irez au golf cet après-midi ?" Et il nous
quitta, ainsi qu'Andrée. Je restai seul avec Albertine.
"Voyez-vous, me dit-elle, j'arrange
maintenant mes cheveux comme vous les aimez, regardez ma mèche.
Tout le monde se moque de cela et personne ne sait pour qui je
le fais. Ma tante va se moquer de moi aussi. Je ne lui dirai pas
non plus la raison." Je voyais de côté les joues
d'Albertine qui souvent paraissaient pâles, mais, ainsi,
étaient arrosées d'un sang clair qui les illuminait,
leur donnait ce brillant qu'ont certaines matinées d'hiver
où les pierres partiellement ensoleillées semblent
être du granit rose et dégagent de la joie. Celle
que me donnait en ce moment la vue des joues d'Albertine était
aussi vive, mais conduisait à un autre désir qui
n'était pas celui de la promenade, mais du baiser. Je lui
demandai si les projets qu'on lui prêtait étaient
vrais : "Oui, me dit-elle, je passe cette nuit-là
à votre hôtel, et même, comme je suis un peu
enrhumée, je me coucherai avant le dîner. Vous pourrez
venir assister à mon dîner à côté
de mon lit et après nous jouerons à ce que vous
voudrez. J'aurais été contente que vous veniez à
la gare demain matin, mais j'ai peur que cela ne paraisse drôle,
je ne dis pas à Andrée qui est intelligente, mais
aux autres qui y seront ; ça ferait des histoires, si on
le répétait à ma tante ; mais nous pourrions
passer cette soirée ensemble. Cela, ma tante n'en saura
rien. Je vais dire au revoir à Andrée. Alors, à
tout à l'heure. Venez tôt, pour que nous ayons de
bonnes heures à nous", ajouta-t-elle en souriant.
À ces mots, je remontai plus loin qu'aux temps où
j'aimais Gilberte, à ceux où l'amour me semblait
une entité non pas seulement extérieure, mais réalisable.
Tandis que la Gilberte que je voyais aux Champs-Élysées
était une autre que celle que je retrouvais en moi dès
que j'étais seul, tout d'un coup dans l'Albertine réelle,
celle que je voyais tous les jours, que je croyais pleine de préjugés
bourgeois et si franche avec sa tante, venait de s'incarner l'Albertine
imaginaire, celle par qui, quand je ne la connaissais pas encore,
je m'étais cru furtivement regardé sur la digue,
celle qui avait eu l'air de rentrer à contre-coeur pendant
qu'elle me voyait m'éloigner.
J'allai dîner avec ma grand'mère,
je sentais en moi un secret qu'elle ne connaissait pas. De même,
pour Albertine, demain ses amies seraient avec elle sans savoir
ce qu'il y avait de nouveau entre nous, et quand elle embrasserait
sa nièce sur le front, Mme Bontemps ignorerait que j'étais
entre elles deux, dans cet arrangement de cheveux qui avait pour
but, caché à tous, de me plaire, à moi, à
moi qui avais jusque-là tant envié mme Bontemps,
parce qu'apparentée aux mêmes personnes que sa nièce,
elle avait les mêmes deuils à porter , les mêmes
visites de famille à faire ; or, je me trouvais être
pour Albertine plus que n'était sa tante elle-même.
Auprès de sa tante, c'est à moi qu'elle penserait.
Qu'allait-il se passer tout à l'heure, je ne le savais
pas trop. En tous cas, le grand-hôtel, la soirée,
ne me semblaient plus vides ; ils contenaient mon bonheur. Je
sonnai le lift pour monter à la chambre qu'Albertine avait
prise, du côté de la vallée. Les moindres
mouvements, comme m'asseoir sur la banquette de l'ascenseur, m'étaient
doux, parce qu'ils étaient en relation immédiate
avec mon coeur ; je ne voyais dans les cordes à l'aide
desquelles l'appareil s'élevait, dans les quelques marches
qui me restaient à monter, que les rouages, que les degrés
matérialisés de ma joie. Je n'avais plus que deux
ou trois pas à faire dans le couloir avant d'arriver à
cette chambre où était renfermée la substance
précieuse de ce corps rose - cette chambre qui, même
s'il devait s'y dérouler des actes délicieux, garderait
cette permanence, cet air d'être, pour un passant non informé,
semblable à toutes les autres, qui font des choses les
témoins obstinément muets, les scrupuleux confidents,
les inviolables dépositaires du plaisir. Ces quelques pas
du palier à la chambre d'Albertine, ces quelques pas que
personne ne pouvait plus arrêter, je les fis avec délices,
avec prudence, comme plongé dans un élément
nouveau, comme si en avançant j'avais lentement déplacé
du bonheur, et en même temps avec un sentiment inconnu de
toute-puissance, et d'entrer enfin dans un héritage qui
m'eût de tout temps appartenu. Puis tout à coup,
je pensai que j'avais tort d'avoir des doutes, elle m'avait dit
de venir quand elle serait couchée. C'était clair,
je trépignais de joie, je renversai à demi Françoise
qui était sur mon chemin, je courais, les yeux étincelants,
vers la chambre de mon amie. Je trouvai Albertine dans son lit.
Dégageant son cou, sa chemise blanche changeait les proportions
de son visage qui, congestionné par le lit, ou le rhume,
ou le dîner, semblait plus rose ; je pensai aux couleurs
que j'avais eues quelques heures auparavant à côté
de moi, sur la digue, et desquelles j'allais enfin savoir le goût
; sa joue était traversée de haut en bas par une
de ses longues tresses noires et bouclées que pour me plaire
elle avait défaites entièrement. Elle me regardait
en souriant. À côté d'elle, dans la fenêtre,
la vallée était éclairée par le clair
de lune. La vue du cou nu d'Albertine, de ces joues trop roses,
m'avait jeté dans une telle ivresse (c'est-à-dire
avait tellement mis pour moi la réalité du monde
non plus dans la nature, mais dans le torrent des sensations que
j'avais peine à contenir) que cette vue avait rompu l'équilibre
entre la vie immense, indestructible qui roulait dans mon être,
et la vie de l'univers, si chétive en comparaison. La mer,
que j'apercevais à côté de la vallée
dans la fenêtre, les seins bombés des premières
falaises de Maineville, le ciel où la lune n'était
pas encore montée au zénith, tout cela semblait
plus léger à porter que des plumes pour les globes
de mes prunelles qu'entre mes paupières je sentais dilatés,
résistants, prêts à soulever bien d'autres
fardeaux, toutes les montagnes du monde, sur leur surface délicate.
Leur orbe ne se trouvait plus suffisamment rempli par la sphère
même de l'horizon. Et tout ce que la nature eût pu
m'apporter de vie m'eût semblé bien mince, les souffles
de la mer m'eussent paru bien courts pour l'immense aspiration
qui soulevait ma poitrine. Je me penchai vers Albertine pour l'embrasser.
La mort eût dû me frapper en ce moment que cela m'eût
paru indifférent ou plutôt impossible, car la vie
n'était pas hors de moi, elle était en moi ; j'aurais
souri de pitié si un philosophe eût émis l'idée
qu'un jour, même éloigné, j'aurais à
mourir que les forces éternelles de la nature me survivraient,
les forces de cette nature sous les pieds divins de qui je n'étais
qu'un grain de poussière ; qu'après moi il y aurait
encore ces falaises arrondies et bombées, cette mer, ce
clair de lune, ce ciel ! Comment cela eût-il été
possible, comment le monde eût-il pu durer plus que moi,
puisque je n'étais pas perdu en lui, puisque c'était
lui qui était enclos en moi, en moi qu'il était
bien loin de remplir, en moi où, en sentant la place d'y
entasser tant d'autres trésors, je jetais dédaigneusement
dans un coin ciel, mer et falaises ? "Finissez ou je sonne",
s'écria Albertine voyant que je me jetais sur elle pour
l'embrasser. Mais je me disais que ce n'était pas pour
ne rien faire qu'une jeune fille fait venir un jeune homme en
cachette, en s'arrangeant pour que sa tante ne le sache pas, que
d'ailleurs l'audace réussit à ceux qui savent profiter
des occasions ; dans l'état d'exaltation où j'étais,
le visage rond d'Albertine, éclairé d'un feu intérieur
comme par une veilleuse, prenait pour moi un tel relief qu'imitant
la rotation d'une sphère ardente, il me semblait tourner,
telles ces figures de Michel-ange qu'emporte un immobile et vertigineux
tourbillon. J'allais savoir l'odeur, le goût, qu'avait ce
fruit rose inconnu. J'entendis un son précipité,
prolongé et criard. Albertine avait sonné de toutes
ses forces.
J'avais cru que l'amour que j'avais
pour Albertine n'était pas fondé sur l'espoir de
la possession physique. Pourtant quand il m'eut paru résulter
de l'expérience de ce soir-là que cette possession
était impossible et qu'après n'avoir pas douté,
le premier jour, sur la plage, qu'Albertine ne fût dévergondée,
puis être passé par des suppositions intermédiaires,
il me sembla acquis d'une manière définitive qu'elle
était absolument vertueuse ; quand, à son retour
de chez sa tante, huit jours plus tard, elle me dit avec froideur
: "Je vous pardonne, je regrette même de vous avoir
fait de la peine, mais ne recommencez jamais", au contraire
de ce qui s'était produit quand Bloch m'avait dit qu'on
pouvait avoir toutes les femmes, et comme si, au lieu d'une jeune
fille réelle, j'avais connu une poupée de cire,
il arriva que peu à peu se détacha d'elle mon désir
de pénétrer dans sa vie, de la suivre dans les pays
où elle avait passé son enfance, d'être initié
par elle à une vie de sport ; ma curiosité intellectuelle
de ce qu'elle pensait sur tel ou tel sujet ne survécut
pas à la croyance que je pourrais l'embrasser. Mes rêves
l'abandonnèrent dès qu'ils cessèrent d'être
alimentés par l'espoir d'une possession dont je les avais
crus indépendants. Dès lors, ils se retrouvèrent
libres de se reporter - selon le charme que je lui avais trouvé
un certain jour, surtout selon la possibilité et les chances
que j'entrevoyais d'être aimé par elle - sur telle
ou telle des amies d'Albertine, et d'abord sur Andrée.
Pourtant, si Albertine n'avait pas existé,
peut-être n'aurais-je pas eu le plaisir que je commençai
à prendre de plus en plus, les jours qui suivirent, à
la gentillesse que me témoignait Andrée.
Albertine ne raconta à personne
l'échec que j'avais essuyé auprès d'elle.
Elle était une de ces jolies filles qui, dès leur
extrême jeunesse, pour leur beauté, mais surtout
pour un agrément, un charme qui restent assez mystérieux
et qui ont leur source peut-être dans des réserves
de vitalité où de moins favorisés par la
nature viennent se désaltérer, toujours - dans leur
famille, au milieu de leurs amies, dans le monde - ont plu davantage
que de plus belles, de plus riches ; elle était de ces
êtres à qui, avant l'âge de l'amour et bien
plus encore quand il est venu, on demande plus qu'eux ne demandent
et même qu'ils ne peuvent donner. Dès son enfance,
Albertine avait toujours eu en admiration devant elle quatre ou
cinq petites camarades, parmi lesquelles se trouvait Andrée
qui lui était si supérieure et le savait (et peut-être
cette attraction qu'Albertine exerçait bien involontairement
avait-elle été à l'origine, avait-elle servi
à la fondation, de la petite bande). Cette attraction s'exerçait
même assez loin, dans des milieux relativement plus brillants
où, s'il y avait une pavane à danser, on demandait
Albertine plutôt qu'une jeune fille mieux née. La
conséquence était que, n'ayant pas un sou de dot,
vivant, assez mal d'ailleurs, à la charge de M. Bontemps
qu'on disait véreux et qui souhaitait se débarrasser
d'elle, elle était pourtant invitée non seulement
à dîner, mais à demeure, chez des personnes
qui aux yeux de Saint-loup n'eussent eu aucune élégance,
mais qui, pour la mère de Rosemonde ou pour la mère
d'Andrée, femmes très riches mais qui ne connaissaient
pas ces personnes, représentaient quelque chose d'énorme.
Ainsi Albertine passait, tous les ans, quelques semaines dans
la famille d'un régent de la banque de France, président
du conseil d'administration d'une grande compagnie de chemins
de fer. La femme de ce financier recevait des personnages importants
et n'avait jamais dit son "jour" à la mère
d'Andrée, laquelle trouvait cette dame impolie, mais n'en
était pas moins prodigieusement intéressée
par tout ce qui se passait chez elle. Aussi exhortait-elle tous
les ans Andrée à inviter Albertine dans leur villa,
parce que, disait-elle, c'était une bonne oeuvre d'offrir
un séjour à la mer à une fille qui n'avait
pas elle-même les moyens de voyager et dont la tante ne
s'occupait guère ; la mère d'Andrée n'était
probablement pas mue par l'espoir que le régent de la banque
et sa femme, apprenant qu'Albertine était choyée
par elle et sa fille, concevraient d'elles deux une bonne opinion
; à plus forte raison n'espérait-elle pas qu'Albertine,
pourtant si bonne et adroite, saurait la faire inviter, ou tout
au moins faire inviter Andrée aux garden-parties du financier.
Mais chaque soir à dîner, tout en prenant un air
dédaigneux et indifférent, elle était enchantée
d'entendre Albertine lui raconter ce qui s'était passé
au château pendant qu'elle y était, les gens qui
y avaient été reçus et qu'elle connaissait
presque tous de vue ou de nom. Même la pensée qu'elle
ne les connaissait que de cette façon, c'est-à-dire
ne les connaissait pas (elle appelait cela connaître les
gens "de tout temps") donnait à la mère
d'Andrée une pointe de mélancolie tandis qu'elle
posait à Albertine des questions sur eux d'un air hautain
et distrait, du bout des lèvres, et eût pu la laisser
incertaine et inquiète sur l'importance de sa propre situation,
si elle ne s'était rassurée elle-même et replacée
dans la "réalité de la vie" en disant
au maître d'hôtel : "Vous direz au chef que ses
petits pois ne sont pas assez fondants." Elle retrouvait
alors sa sérénité. Et elle était bien
décidée à ce qu'Andrée n'épousât
qu'un homme, d'excellente famille naturellement, mais assez riche
pour qu'elle pût avoir elle aussi un chef et deux cochers.
C'était cela, le positif, la vérité effective
d'une situation. Mais qu'Albertine eût dîné
au château du régent de la banque avec telle ou telle
dame, que cette dame l'eût même invitée pour
l'hiver suivant, cela n'en donnait pas moins à la jeune
fille, pour la mère d'Andrée, une sorte de considération
particulière qui s'alliait très bien à la
pitié et même au mépris excités par
son infortune, mépris augmenté par le fait que M.
Bontemps eût trahi son drapeau et se fût - même
vaguement panamiste, disait-on - rallié au gouvernement.
Ce qui n'empêchait pas, d'ailleurs, la mère d'Andrée,
par amour de la vérité, de foudroyer de son dédain
les gens qui avaient l'air de croire qu'Albertine était
d'une basse extraction.
"Comment, c'est tout ce qu'il y
a de mieux, ce sont des Simonet, avec un seul n ." Certes,
à cause du milieu où tout cela évoluait,
où l'argent joue un tel rôle, et où l'élégance
vous fait inviter mais non épouser, aucun mariage "potable"
ne semblait pouvoir être pour Albertine la conséquence
utile de la considération si distinguée dont elle
jouissait et qu'on n'eût pas trouvée compensatrice
de sa pauvreté. Mais, même à eux seuls et
n'apportant pas l'espoir d'une conséquence matrimoniale,
ces "succès" excitaient l'envie de certaines
mères méchantes, furieuses de voir Albertine être
reçue comme "l'enfant de la maison" par la femme
du régent de la banque, même par la mère d'Andrée,
qu'elles connaissaient à peine. Aussi disaient-elles à
des amis communs d'elles et de ces deux dames que celles-ci seraient
indignées si elles savaient la vérité, c'est-à-dire
qu'Albertine racontait chez l'une (et "vice versa")
tout ce que l'intimité où on l'admettait imprudemment
lui permettait de découvrir chez l'autre, mille petits
secrets qu'il eût été infiniment désagréable
à l'intéressée de voir dévoilés.
Ces femmes envieuses disaient cela pour que cela fût répété
et pour brouiller Albertine avec ses protectrices. Mais ces commissions,
comme il arrive souvent, n'avaient aucun succès. On sentait
trop la méchanceté qui les dictait et cela ne faisait
que faire mépriser un peu plus celles qui en avaient pris
l'initiative. La mère d'Andrée était trop
fixée sur le compte d'Albertine pour changer d'opinion
à son égard. Elle la considérait comme une
"malheureuse", mais d'une nature excellente et qui ne
savait qu'inventer pour faire plaisir. Si cette sorte de vogue
qu'avait obtenue Albertine ne paraissait devoir comporter aucun
résultat pratique, elle avait imprimé à l'amie
d'Andrée le caractère distinctif des êtres
qui, toujours recherchés, n'ont jamais besoin de s'offrir
(caractère qui se retrouve aussi, pour des raisons analogues,
à une autre extrémité de la société,
chez des femmes d'une grande élégance) et qui est
de ne pas faire montre des succès qu'ils ont, de les cacher
plutôt. Elle ne disait jamais de quelqu'un : "Il a
envie de me voir", parlait de tous avec une grande bienveillance
et comme si ce fût elle qui eût couru après,
recherché les autres. Si on parlait d'un jeune homme qui,
quelques minutes auparavant, venait de lui faire en tête
à tête les plus sanglants reproches parce qu'elle
lui avait refusé un rendez-vous, bien loin de s'en vanter
publiquement ou de lui en vouloir à lui, elle faisait son
éloge : "C'est un si gentil garçon !"
Elle était même ennuyée de tellement plaire,
parce que cela l'obligeait à faire de la peine, tandis
que, par nature, elle aimait à faire plaisir. Elle aimait
même à faire plaisir au point d'en être arrivée
à pratiquer un mensonge spécial à certaines
personnes utilitaires, à certains hommes arrivés.
Existant d'ailleurs à l'état embryonnaire chez un
nombre énorme de personnes, ce genre d'insincérité
consiste à ne pas savoir se contenter, pour un seul acte,
de faire, grâce à lui, plaisir à une seule
personne. Par exemple, si la tante d'Albertine désirait
que sa nièce l'accompagnât à une matinée
peu amusante, Albertine en s'y rendant aurait pu trouver suffisant
d'en tirer le profit moral d'avoir fait plaisir à sa tante.
Mais, accueillie gentiment par les maîtres de maison, elle
aimait mieux leur dire qu'elle désirait depuis si longtemps
les voir qu'elle avait choisi cette occasion et sollicité
la permission de sa tante. Cela ne suffisait pas encore : à
cette matinée se trouvait une des amies d'Albertine qui
avait un gros chagrin. Albertine lui disait : "Je n'ai pas
voulu te laisser seule, j'ai pensé que ça te ferait
du bien de m'avoir près de toi. Si tu veux que nous laissions
la matinée, que nous allions ailleurs, je ferai ce que
tu voudras, je désire avant tout te voir moins triste"
(ce qui était vrai aussi, du reste). Parfois il arrivait
pourtant que le but fictif détruisait le but réel.
Ainsi Albertine, ayant un service à demander pour une de
ses amies, allait pour cela voir une certaine dame. Mais, arrivée
chez cette dame bonne et sympathique, la jeune fille, obéissant
à son insu au principe de l'utilisation multiple d'une
seule action, trouvait plus affectueux d'avoir l'air d'être
venue seulement à cause du plaisir qu'elle avait senti
qu'elle éprouverait à revoir cette dame. Celle-ci
était infiniment touchée qu'Albertine eût
accompli un long trajet par pure amitié. En voyant la dame
presque émue, Albertine l'aimait encore davantage. Seulement
il arrivait ceci : elle éprouvait si vivement le plaisir
d'amitié pour lequel elle avait prétendu mensongèrement
être venue, qu'elle craignait de faire douter la dame de
sentiments en réalité sincères, si elle lui
demandait le service pour l'amie. La dame croirait qu'Albertine
était venue pour cela, ce qui était vrai, mais elle
conclurait qu'Albertine n'avait pas de plaisir désintéressé
à la voir, ce qui était faux. De sorte qu'Albertine
repartait sans avoir demandé le service, comme les hommes
qui ont été si bons avec une femme, dans l'espoir
d'obtenir ses faveurs, qu'ils ne font pas leur déclaration
pour garder à cette bonté un caractère de
noblesse. Dans d'autres cas, on ne peut pas dire que le véritable
but fût sacrifié au but accessoire et imaginé
après coup, mais le premier était tellement opposé
au second que si la personne qu'Albertine attendrissait en lui
déclarant l'un avait appris l'autre, son plaisir se serait
aussitôt changé en la peine la plus profonde. La
suite du récit fera, beaucoup plus loin, mieux comprendre
ce genre de contradictions. Disons, par un exemple emprunté
à un ordre de faits tout différents, qu'elles sont
très fréquentes dans les situations les plus diverses
que présente la vie. Un mari a installé sa maîtresse
dans la ville où il est en garnison. Sa femme restée
à Paris, et à demi au courant de la vérité,
se désole, écrit à son mari des lettres de
jalousie. Or, la maîtresse est obligée de venir passer
un jour à Paris. Le mari ne peut résister à
ses prières de l'accompagner et obtient une permission
de vingt-quatre heures. Mais, comme il est bon et souffre de faire
de la peine à sa femme, il arrive chez celle-ci et lui
dit, en versant quelques larmes sincères, qu'affolé
par ses lettres il a trouvé le moyen de s'échapper
pour venir la consoler et l'embrasser. Il a trouvé ainsi
le moyen de donner par un seul voyage une preuve d'amour à
la fois à sa maîtresse et à sa femme. Mais
si cette dernière apprenait pour quelle raison il est venu
à Paris, sa joie se changerait sans doute en douleur, à
moins que voir l'ingrat ne la rendît malgré tout
plus heureuse qu'il ne la fait souffrir par ses mensonges. Parmi
les hommes qui m'ont paru pratiquer avec le plus de suite le système
des fins multiples, se trouve M. De Norpois. Il acceptait quelquefois
de s'entremettre entre deux amis brouillés, et cela faisait
qu'on l'appelait le plus obligeant des hommes. Mais il ne lui
suffisait pas d'avoir l'air de rendre service à celui qui
était venu le solliciter, il présentait à
l'autre la démarche qu'il faisait auprès de lui
comme entreprise non à la requête du premier, mais
dans l'intérêt du second, ce qu'il persuadait facilement
à un interlocuteur suggestionné d'avance par l'idée
qu'il avait devant lui "Le plus serviable des hommes".
De cette façon, jouant sur les deux tableaux, faisant ce
qu'on appelle en termes de coulisse de la contre-partie, il ne
laissait jamais courir aucun risque à son influence, et
les services qu'il rendait ne constituaient pas une aliénation,
mais une fructification d'une partie de son crédit. D'autre
part, chaque service, semblant doublement rendu, augmentait d'autant
plus sa réputation d'ami serviable, et encore d'ami serviable
avec efficacité, qui ne donne pas des coups d'épée
dans l'eau, dont toutes les démarches portent, ce que démontrait
la reconnaissance des deux intéressés. Cette duplicité
dans l'obligeance était, et avec des démentis comme
en toute créature humaine, une partie importante du caractère
de M. De Norpois. Et souvent au ministère, il se servit
de mon père, lequel était assez naïf, en lui
faisant croire qu'il le servait.
Plaisant plus qu'elle ne voulait et
n'ayant pas besoin de claironner ses succès, Albertine
garda le silence sur la scène qu'elle avait eue avec moi
auprès de son lit, et qu'une laide aurait voulu faire connaître
à l'univers. D'ailleurs son attitude dans cette scène,
je ne parvenais pas à me l'expliquer. Pour ce qui concerne
l'hypothèse d'une vertu absolue (hypothèse à
laquelle j'avais d'abord attribué la violence avec laquelle
Albertine avait refusé de se laisser embrasser et prendre
par moi et qui n'était du reste nullement indispensable
à ma conception de la bonté, de l'honnêteté
foncière de mon amie), je ne laissai pas de la remanier
à plusieurs reprises. Cette hypothèse était
tellement le contraire de celle que j'avais bâtie le premier
jour où j'avais vu Albertine ! Puis, tant d'actes différents,
tous de gentillesse pour moi (une gentillesse caressante, parfois
inquiète, alarmée, jalouse de ma prédilection
pour Andrée) baignaient de tous côtés le geste
de rudesse par lequel, pour m'échapper, elle avait tiré
sur la sonnette. Pourquoi donc m'avait-elle demandé de
venir passer la soirée près de son lit ? Pourquoi
parlait-elle tout le temps le langage de la tendresse ? Sur quoi
repose le désir de voir un ami, de craindre qu'il vous
préfère votre amie, de chercher à lui faire
plaisir, de lui dire romanesquement que les autres ne sauront
pas qu'il a passé la soirée auprès de vous,
si vous lui refusez un plaisir aussi simple et si ce n'est pas
un plaisir pour vous ? Je ne pouvais croire tout de même
que la vertu d'Albertine allât jusque-là, et j'en
arrivais à me demander s'il n'y avait pas eu à sa
violence une raison de coquetterie, par exemple une odeur désagréable
qu'elle aurait cru avoir sur elle et par laquelle elle eût
craint de me déplaire, ou de pusillanimité, si par
exemple elle croyait, dans son ignorance des réalités
de l'amour, que mon état de faiblesse nerveuse pouvait
avoir quelque chose de contagieux par le baiser.
Elle fut certainement désolée
de n'avoir pu me faire plaisir et me donna un petit crayon d'or,
par cette vertueuse perversité des gens qui, attendris
par votre gentillesse et ne souscrivant pas à vous accorder
ce qu'elle réclame, veulent cependant faire en votre faveur
autre chose : le critique dont l'article flatterait le romancier
l'invite, à la place, à dîner, la duchesse
n'emmène pas le snob avec elle au théâtre,
mais lui envoie sa loge pour un soir où elle ne l'occupera
pas. Tant ceux qui font le moins et pourraient ne rien faire sont
poussés par le scrupule à faire quelque chose !
Je dis à Albertine qu'en me donnant ce crayon, elle me
faisait un grand plaisir, moins grand pourtant que celui que j'aurais
eu si, le soir où elle était venue coucher à
l'hôtel, elle m'avait permis de l'embrasser. "Cela
m'aurait rendu si heureux ! Qu'est-ce que cela pouvait vous faire
? Je suis étonné que vous me l'ayez refusé.
- Ce qui m'étonne, me répondit-elle, c'est que vous
trouviez cela étonnant. Je me demande quelles jeunes filles
vous avez pu connaître pour que ma conduite vous ait surpris.
- Je suis désolé de vous avoir fâchée,
mais, même maintenant, je ne peux pas vous dire que je trouve
que j'ai eu tort. Mon avis est que ce sont des choses qui n'ont
aucune importance, et je ne comprends pas qu'une jeune fille qui
peut si facilement faire plaisir, n'y consente pas.
Entendons-nous, ajoutai-je pour donner
une demi-satisfaction à ses idées morales, en me
rappelant comment elle et ses amies avaient flétri l'amie
de l'actrice Léa, je ne veux pas dire qu'une jeune fille
puisse tout faire et qu'il n'y ait rien d'immoral. Ainsi, tenez,
ces relations dont vous parliez l'autre jour à propos d'une
petite qui habite Balbec et qui existeraient entre elle et une
actrice, je trouve cela ignoble, tellement ignoble que je pense
que ce sont des ennemis de la jeune fille qui auront inventé
cela et que ce n'est pas vrai. Cela me semble improbable, impossible.
Mais se laisser embrasser et même plus, par un ami, puisque
vous dites que je suis votre ami... - Vous l'êtes, mais
j'en ai eu d'autres avant vous, j'ai connu des jeunes gens qui,
je vous assure, avaient pour moi tout autant d'amitié.
Hé bien, il n'y en a pas un qui aurait osé une chose
pareille. Ils savaient la paire de calottes qu'ils auraient reçue.
D'ailleurs, ils n'y songeaient même pas, on se serrait la
main bien franchement, bien amicalement, en bons camarades ; jamais
on n'aurait parlé de s'embrasser et on n'en était
pas moins amis pour cela. Allez, si vous tenez à mon amitié,
vous pouvez être content, car il faut que je vous aime joliment
pour vous pardonner. Mais je suis sûre que vous vous fichez
bien de moi. Avouez que c'est Andrée qui vous plaît.
Au fond, vous avez raison, elle est beaucoup plus gentille que
moi, et elle, elle est ravissante ! Ah ! Les hommes !" Malgré
ma déception récente, ces paroles si franches, en
me donnant une grande estime pour Albertine, me causaient une
impression très douce. Et peut-être cette impression
eut-elle plus tard pour moi de grandes et fâcheuses conséquences,
car ce fut par elle que commença à se former ce
sentiment presque familial, ce noyau moral qui devait toujours
subsister au milieu de mon amour pour Albertine. Un tel sentiment
peut être la cause des plus grandes peines. Car pour souffrir
vraiment par une femme, il faut avoir cru complètement
en elle. Pour le moment, cet embryon d'estime morale, d'amitié,
restait au milieu de mon âme comme une pierre d'attente.
Il n'eût rien pu, à lui seul, contre mon bonheur
s'il fût demeuré ainsi sans s'accroître, dans
une inertie qu'il devait garder l'année suivante et à
plus forte raison pendant ces dernières semaines de mon
premier séjour à Balbec. Il était en moi
comme un de ces hôtes qu'il serait malgré tout plus
prudent qu'on expulsât, mais qu'on laisse à leur
place sans les inquiéter, tant les rendent provisoirement
inoffensifs leur faiblesse et leur isolement au milieu d'une âme
étrangère. Mes rêves se retrouvaient libres
maintenant de se reporter sur telle ou telle des amies d'Albertine
et d'abord sur Andrée, dont les gentillesses m'eussent
peut-être moins touché si je n'avais été
certain qu'elles seraient connues d'Albertine. Certes la préférence
que depuis longtemps j'avais feinte pour Andrée m'avait
fourni - en habitudes de causeries, de déclarations de
tendresses - comme la matière d'un amour tout prêt
pour elle, auquel il n'avait jusqu'ici manqué qu'un sentiment
sincère qui s'y ajoutât et que maintenant mon coeur
redevenu libre aurait pu fournir. Mais pour que j'aimasse vraiment
Andrée, elle était trop intellectuelle, trop nerveuse,
trop maladive, trop semblable à moi. Si Albertine me semblait
maintenant vide, Andrée était remplie de quelque
chose que je connaissais trop. J'avais cru, le premier jour, voir
sur la plage une maîtresse de coureur, enivrée de
l'amour des sports, et Andrée me disait que, si elle s'était
mise à en faire, c'était sur l'ordre de son médecin
pour soigner sa neurasthénie et ses troubles de nutrition,
mais que ses meilleures heures étaient celles où
elle traduisait un roman de George Eliot. Ma déception,
suite d'une erreur initiale sur ce qu'était Andrée,
n'eut, en fait, aucune importance pour moi. Mais l'erreur était
du genre de celles qui, si elles permettent à l'amour de
naître et ne sont reconnues pour des erreurs que lorsqu'il
n'est plus modifiable, deviennent une cause de souffrances. Ces
erreurs - qui peuvent être différentes de celles
que je commis pour Andrée, et même inverses - tiennent
souvent, dans le cas d'Andrée en particulier, à
ce qu'on prend suffisamment l'aspect, les façons de ce
qu'on n'est pas mais qu'on voudrait être, pour faire illusion
au premier abord. À l'apparence extérieure, l'affectation,
l'imitation, le désir d'être admiré, soit
des bons, soit des méchants, ajoutent les faux semblants
des paroles, des gestes. Il y a des cynismes, des cruautés
qui ne résistent pas plus à l'épreuve que
certaines bontés, certaines générosités.
De même qu'on découvre souvent un avare vaniteux
dans un homme connu pour ses charités, sa forfanterie de
vice nous fait supposer une messaline dans une honnête fille
pleine de préjugés. J'avais cru trouver en Andrée
une créature saine et primitive, alors qu'elle n'était
qu'un être cherchant la santé, comme étaient
peut-être beaucoup de ceux en qui elle avait cru la trouver
et qui n'en avaient pas plus la réalité qu'un gros
arthritique à figure rouge et en veste de flanelle blanche
n'est forcément un hercule.
Or, il est telles circonstances où
il n'est pas a aimée pour ce qu'elle paraissait avoir de
sain, ne fût en réalité qu'un de ces malades
qui ne reçoivent leur santé que d'autres, comme
les planètes empruntent leur lumière, comme certains
corps ne font que laisser passer l'électricité.
N'importe, Andrée, comme Rosemonde
et Gisèle, même plus qu'elles, était tout
de même une amie d'Albertine, partageant sa vie, imitant
ses façons au point que le premier jour je ne les avais
pas distinguées d'abord l'une de l'autre. Entre ces jeunes
filles, tiges de roses dont le principal charme était de
se détacher sur la mer, régnait la même indivision
qu'au temps où je ne les connaissais pas et où l'apparition
de n'importe laquelle me causait tant d'émotion en m'annonçant
que la petite bande n'était pas loin. Maintenant encore
la vue de l'une me donnait un plaisir où entrait, dans
une proportion que je n'aurais pas su dire, celui de voir les
autres la suivre de près, ou venir la retrouver un peu
plus tard, et, même si elles ne venaient pas ce jour-là,
de parler d'elles et de savoir qu'il leur serait dit que j'étais
allé sur la plage.
Ce n'était plus simplement l'attrait
des premiers jours, c'était une véritable velléité
d'aimer qui hésitait entre toutes, tant chacune était
naturellement le substitut de l'autre. Ma plus grande tristesse
n'aurait pas été d'être abandonné par
celle de ces jeunes filles que je préférais, mais
j'aurais aussitôt préféré, parce que
j'aurais fixé sur elle la somme de tristesse et de rêve
qui flottait indistinctement entre toutes, celle qui m'eût
abandonné. Encore dans ce cas est-ce toutes ses amies,
aux yeux desquelles j'eusse bientôt perdu tout prestige,
que j'eusse, en celle-là, inconsciemment regrettées,
leur ayant voué cette sorte d'amour collectif qu'ont l'homme
politique ou l'acteur pour le public dont ils ne se consolent
pas d'être délaissés après en avoir
eu toutes les faveurs. Même celles que je n'avais pu obtenir
d'Albertine, je les espérais tout d'un coup de telle ou
telle qui m'avait quitté le soir en me disant un mot, en
me jetant un regard ambigus, grâce auxquels c'était
vers celle-là, que pour une journée, se tournait
mon désir.
Il errait entre elles d'autant plus
voluptueusement que sur ces visages mobiles, une fixation relative
des traits était suffisamment commencée qu'on en
pût distinguer, dût-elle changer encore, la malléable
et flottante effigie. Aux différences qu'il y avait entre
eux, étaient bien loin de correspondre sans doute des différences
égales dans la longueur et la largeur des traits, lesquels,
de l'une à l'autre de ces jeunes filles, et si dissemblables
qu'elles parussent, eussent peut-être été
presque superposables. Mais notre connaissance des visages n'est
pas mathématique. D'abord, elle ne commence pas par mesurer
les parties, elle a pour point de départ une expression,
un ensemble. Chez Andrée par exemple, la finesse des yeux
doux semblait rejoindre le nez étroit, aussi mince qu'une
simple courbe qui aurait été tracée pour
que pût se poursuivre sur une seule ligne l'intention de
délicatesse divisée antérieurement dans le
double sourire des regards jumeaux. Une ligne aussi fine était
creusée dans ses cheveux, souple et profonde comme celle
dont le vent sillonne le sable. Et là elle devait être
héréditaire, car les cheveux tout blancs de la mère
d'Andrée étaient fouettés de la même
manière, formant ici un renflement, là une dépression,
comme la neige se soulève ou s'abîme selon les inégalités
de terrain. Certes, comparé à la fine délinéation
de celui d'Andrée, le nez de Rosemonde semblait offrir
de larges surfaces comme une haute tour assise sur une base puissante.
Que l'expression suffise à faire croire à d'énormes
différences entre ce que sépare un infiniment petit,
- qu'un infiniment petit puisse à lui seul créer
une expression absolument particulière, une individualité,
- ce n'était pas que l'infiniment petit de la ligne et
l'originalité de l'expression qui faisaient apparaître
ces visages comme irréductibles les uns aux autres. Entre
ceux de mes amies la coloration mettait une séparation
plus profonde encore, non pas tant par la beauté variée
des tons qu'elle leur fournissait, si opposés que je prenais
devant Rosemonde - inondée d'un rose soufré sur
lequel réagissait encore la lumière verdâtre
des yeux - et devant Andrée - dont les joues blanches recevaient
tant d'austère distinction de ses cheveux noirs - le même
genre de plaisir que si j'avais regardé tour à tour
un géranium au bord de la mer ensoleillée et un
camélia dans la nuit ; mais surtout parce que les différences
infiniment petites des lignes se trouvaient démesurément
grandies, les rapports des surfaces entièrement changés
par cet élément nouveau de la couleur, lequel, tout
aussi bien que le dispensateur des teintes, est un grand générateur
ou tout au moins modificateur des dimensions. De sorte que des
visages, peut-être construits de façon peu dissemblable,
selon qu'ils étaient éclairés, par les feux
d'une rousse chevelure, d'un teint rose, par la lumière
blanche, d'une mate pâleur, s'étiraient ou s'élargissaient,
devenaient une autre chose, comme ces accessoires des ballets
russes, consistant parfois, s'ils sont vus en plein jour, en une
simple rondelle de papier, et que le génie d'un Bakst,
selon l'éclairage incarnadin ou lunaire où il plonge
le décor, fait s'y incruster durement comme une turquoise
à la façade d'un palais, ou s'y épanouir
avec mollesse, rose de bengale au milieu d'un jardin. Ainsi en
prenant connaissance des visages, nous les mesurons bien, mais
en peintres, non en arpenteurs.
Il en était d'Albertine comme
de ses amies. Certains jours, mince, le teint gris, l'air maussade,
une transparence violette descendant obliquement au fond de ses
yeux comme il arrive quelquefois pour la mer, elle semblait éprouver
une tristesse d'exilée. D'autres jours, sa figure plus
lisse engluait les désirs à sa surface vernie et
les empêchait d'aller au delà ; à moins que
je ne la visse tout à coup de côté, car ses
joues mates comme une blanche cire à la surface étaient
roses par transparence, ce qui donnait tellement envie de les
embrasser, d'atteindre ce teint différent qui se dérobait.
D'autres fois, le bonheur baignait ces joues d'une clarté
si mobile que la peau, devenue fluide et vague, laissait passer
comme des regards sous-jacents qui la faisaient paraître
d'une autre couleur, mais non d'une autre matière, que
les yeux ; quelquefois, sans y penser, quand on regardait sa figure
ponctuée de petits points bruns et où flottaient
seulement deux taches plus bleues, c'était comme on eût
fait d'un oeuf de chardonneret, souvent comme d'une agate opaline
travaillée et polie à deux places seulement où,
au milieu de la pierre brune, luisaient, comme les ailes transparentes
d'un papillon d'azur, les yeux où la chair devient miroir
et nous donne l'illusion de nous laisser, plus qu'en les autres
parties du corps, approcher de l'âme. Mais le plus souvent
aussi elle était plus colorée, et alors plus animée
; quelquefois seul était rose, dans sa figure blanche,
le bout de son nez, fin comme celui d'une petite chatte sournoise
avec qui l'on aurait eu envie de jouer ; quelquefois ses joues
étaient si lisses que le regard glissait comme sur celui
d'une miniature sur leur émail rose, que faisait encore
paraître plus délicat, plus intérieur, le
couvercle entr'ouvert et superposé de ses cheveux noirs
; il arrivait que le teint de ses joues atteignît le rose
violacé du cyclamen, et parfois même, quand elle
était congestionnée ou fiévreuse, et donnant
alors l'idée d'une complexion maladive qui rabaissait mon
désir à quelque chose de plus sensuel et faisait
exprimer à son regard quelque chose de plus pervers et
de plus malsain, la sombre pourpre de certaines roses d'un rouge
presque noir ; et chacune de ces Albertine était différente,
comme est différente chacune des apparitions de la danseuse
dont sont transmutées les couleurs, la forme, le caractère,
selon les jeux innombrablement variés d'un projecteur lumineux.
C'est peut-être parce qu'étaient si divers les êtres
que je contemplais en elle à cette époque que, plus
tard, je pris l'habitude de devenir moi-même un personnage
autre selon celle des Albertine à laquelle je pensais :
un jaloux, un indifférent, un voluptueux, un mélancolique,
un furieux, recréés, non seulement au hasard du
souvenir qui renaissait, mais selon la force de la croyance interposée,
pour un même souvenir, par la façon différente
dont je l'appréciais. Car c'est toujours à cela
qu'il fallait revenir, à ces croyances qui la plupart du
temps remplissent notre âme à notre insu, mais qui
ont pourtant plus d'importance pour notre bonheur que tel être
que nous voyons, car c'est à travers elles que nous le
voyons, ce sont elles qui assignent sa grandeur passagère
à l'être regardé. Pour être exact, je
devrais donner un nom différent à chacun des moi
qui dans la suite pensa à Albertine ; je devrais plus encore
donner un nom différent à chacune de ces Albertine
qui apparaissaient devant moi, jamais la même, comme - appelées
simplement par moi, pour plus de commodité, la mer - ces
mers qui se succédaient et devant lesquelles, autre nymphe,
elle se détachait. Mais surtout - de la même manière,
mais bien plus utilement, qu'on dit, dans un récit, le
temps qu'il faisait tel jour - je devrais donner toujours son
nom à la croyance qui, tel jour où je voyais Albertine,
régnait sur mon âme, en faisait l'atmosphère,
l'aspect des êtres, comme celui des mers, dépendant
de ces nuées à peine visibles qui changent la couleur
de chaque chose par leur concentration, leur mobilité,
leur dissémination, leur fuite, - comme celle qu'Elstir
avait déchirée, un soir, en ne me présentant
pas aux jeunes filles avec qui il s'était arrêté,
et dont les images m'étaient soudain apparues plus belles
quand elles s'éloignaient - nuée qui s'était
reformée, quelques jours plus tard, quand je les avais
connues, voilant leur éclat, s'interposant souvent entre
elles et mes yeux, opaque et douce, pareille à la Leucothea
de Virgile. Sans doute leurs visages à toutes avaient bien
changé pour moi de sens, depuis que la façon dont
il fallait les lire m'avait été dans une certaine
mesure indiquée par leurs propos, propos auxquels je pouvais
attribuer une valeur d'autant plus grande que par mes questions
je les provoquais à mon gré, les faisais varier
comme un expérimentateur qui demande à des contre-épreuves
la vérification de ce qu'il a supposé. Et c'est
en somme une façon comme une autre de résoudre le
problème de l'existence, qu'approcher suffisamment les
choses et les personnes qui nous ont paru de loin belles et mystérieuses,
pour nous rendre compte qu'elles sont sans mystère et sans
beauté ; c'est une des hygiènes entre lesquelles
on peut opter, une hygiène qui n'est peut-être pas
très recommandable, mais elle nous donne un certain calme
pour passer la vie, et aussi - comme elle permet de ne rien regretter,
en nous persuadant que nous avons atteint le meilleur, et que
le meilleur n'était pas grand'chose - pour nous résigner
à la mort.
J'avais remplacé au fond du cerveau
de ces jeunes filles le mépris de la chasteté, le
souvenir de quotidiennes passades, par d'honnêtes principes,
capables peut-être de fléchir, mais ayant jusqu'ici
préservé de tout écart celles qui les avaient
reçus de leur milieu bourgeois. Or, quand on s'est trompé
dès le début, même pour les petites choses,
quand une erreur de supposition ou de souvenirs vous fait chercher
l'auteur d'un potin malveillant ou l'endroit où on a égaré
un objet dans une fausse direction, il peut arriver qu'on ne découvre
son erreur que pour lui substituer non pas la vérité,
mais une autre erreur. Je tirais, en ce qui concernait leur manière
de vivre et la conduite à tenir avec elles, toutes les
conséquences du mot innocence que j'avais lu, en causant
familièrement avec elles, sur leur visage. Mais peut-être
l'avais-je lu étourdiment, dans le lapsus d'un déchiffrage
trop rapide, et n'y était-il pas plus écrit que
le nom de Jules Ferry sur le programme de la matinée où
j'avais entendu pour la première fois la Berma, ce qui
ne m'avait pas empêché de soutenir à M. De
Norpois que Jules Ferry, sans doute possible, écrivait
des levers de rideau.
Pour n'importe laquelle de mes amies
de la petite bande, comment le dernier visage que je lui avais
vu n'eût-il pas été le seul que je me rappelasse,
puisque, de nos souvenirs relatifs à une personne, l'intelligence
élimine tout ce qui ne concourt pas à l'utilité
immédiate de nos relations quotidiennes (même et
surtout si ces relations sont imprégnées d'un peu
d'amour, lequel, toujours insatisfait, vit dans le moment qui
va venir) ? Elle laisse filer la chaîne des jours passés,
n'en garde fortement que le dernier bout, souvent d'un tout autre
métal que les chaînons disparus dans la nuit, et
dans le voyage que nous faisons à travers la vie, ne tient
pour réel que le pays où nous sommes présentement.
Mes toutes premières impressions, déjà si
lointaines, ne pouvaient pas trouver contre leur déformation
journalière un recours dans ma mémoire ; pendant
les longues heures que je passais à causer, à goûter,
à jouer avec ces jeunes filles, je ne me souvenais même
pas qu'elles étaient les mêmes vierges impitoyables
et sensuelles que j'avais vues, comme dans une fresque, défiler
devant la mer.
Les géographes, les archéologues
nous conduisent bien dans l'île de Calypso, exhument bien
le palais de Minos. Seulement Calypso n'est plus qu'une femme,
Minos, qu'un roi sans rien de divin. Même les qualités
et les défauts que l'histoire nous enseigne alors avoir
été l'apanage de ces personnes fort réelles,
diffèrent souvent beaucoup de ceux que nous avions prêtés
aux êtres fabuleux qui portaient le même nom. Ainsi
s'était dissipée toute la gracieuse mythologie océanique
que j'avais composée les premiers jours. Mais il n'est
pas tout à fait indifférent qu'il nous arrive, au
moins quelquefois, de passer notre temps dans la familiarité
de ce que nous avons cru inaccessible et que nous avons désiré.
Dans le commerce des personnes que nous avons d'abord trouvées
désagréables, persiste toujours, même au milieu
du plaisir factice qu'on peut finir par goûter auprès
d'elles, le goût frelaté des défauts qu'elles
ont réussi à dissimuler. Mais dans des relations
comme celles que j'avais avec Albertine et ses amies, le plaisir
vrai qui est à leur origine laisse ce parfum qu'aucun artifice
ne parvient à donner aux fruits forcés, aux raisins
qui n'ont pas mûri au soleil. Les créatures surnaturelles
qu'elles avaient été un instant pour moi, mettaient
encore même à mon insu, quelque merveilleux dans
les rapports les plus banals que j'avais avec elles, ou plutôt
préservaient ces rapports d'avoir jamais rien de banal.
Mon désir avait cherché avec tant d'avidité
la signification des yeux qui maintenant me connaissaient et me
souriaient, mais qui, le premier jour, avaient croisé mes
regards comme des rayons d'un autre univers, il avait distribué
si largement et si minutieusement la couleur et le parfum sur
les surfaces carnées de ces jeunes filles qui, étendues
sur la falaise, me tendaient simplement des sandwiches ou jouaient
aux devinettes, que souvent dans l'après-midi pendant que
j'étais allongé, - comme ces peintres qui, cherchant
la grandeur de l'antique dans la vie moderne, donnent à
une femme qui se coupe un ongle de pied la noblesse du "Tireur
d'épine" ou qui comme Rubens, font des déesses
avec des femmes de leur connaissance pour composer une scène
mythologique -, ces beaux corps bruns et blonds, de types si opposés,
répandus autour de moi dans l'herbe, je les regardais sans
les vider peut-être de tout le médiocre contenu dont
l'expérience journalière les avait remplis, et pourtant
(sans me rappeler expressément leur céleste origine)
comme si, pareil à Hercule ou à Télémaque,
j'avais été en train de jouer au milieu des nymphes.
Puis les concerts finirent, le mauvais
temps arriva, mes amies quittèrent Balbec, non pas toutes
ensemble, comme les hirondelles, mais dans la même semaine.
Albertine s'en alla la première, brusquement, sans qu'aucune
de ses amies eût pu comprendre, ni alors, ni plus tard,
pourquoi elle était rentrée tout à coup à
Paris, où ni travaux, ni distractions ne la rappelaient.
"Elle n'a dit ni quoi ni qu'est-ce et puis elle est partie",
grommelait Françoise, qui aurait d'ailleurs voulu que nous
en fissions autant. Elle nous trouvait indiscrets vis-à-vis
des employés, pourtant déjà bien réduits
en nombre, mais retenus par les rares clients qui restaient, vis-à-vis
du directeur qui "mangeait de l'argent". Il est vrai
que depuis longtemps l'hôtel, qui n'allait pas tarder à
fermer, avait vu partir presque tout le monde ; jamais il n'avait
été aussi agréable. Ce n'était pas
l'avis du directeur ; tout le long des salons où l'on gelait
et à la porte desquels ne veillait plus aucun groom, il
arpentait les corridors, vêtu d'une redingote neuve, si
soigné par le coiffeur que sa figure fade avait l'air de
consister en un mélange où pour une partie de chair
il y en aurait eu trois de cosmétique, changeant sans cesse
de cravates (ces élégances coûtent moins cher
que d'assurer le chauffage et de garder le personnel, et tel qui
ne peut plus envoyer dix mille francs à une oeuvre de bienfaisance
fait encore sans peine le généreux en donnant cent
sous de pourboire au télégraphiste qui lui apporte
une dépêche). Il avait l'air d'inspecter le néant,
de vouloir donner, grâce à sa bonne tenue personnelle,
un air provisoire à la misère que l'on sentait dans
cet hôtel où la saison n'avait pas été
bonne, et paraissait comme le fantôme d'un souverain qui
revient hanter les ruines de ce qui fut jadis son palais. Il fut
surtout mécontent quand le chemin de fer d'intérêt
local, qui n'avait plus assez de voyageurs, cessa de fonctionner
pour jusqu'au printemps suivant. "Ce qui manque ici, disait
le directeur, ce sont le moyens de commotion." Malgré
le déficit qu'il enregistrait, il faisait pour les années
suivantes des projets grandioses. Et comme il était tout
de même capable de retenir exactement de belles expressions,
quand elles s'appliquaient à l'industrie hôtelière
et avaient pour effet de la magnifier : "Je n'étais
pas suffisamment secondé quoique à la salle à
manger j'avais une bonne équipe, disait-il ; mais les chasseurs
laissaient un peu à désirer ; vous verrez l'année
prochaine quelle phalange je saurai réunir." En attendant,
l'interruption des services du b.C.B. L'obligeait à envoyer
chercher les lettres et quelquefois conduire les voyageurs dans
une carriole. Je demandais souvent à monter à côté
du cocher et cela me fit faire des promenades par tous les temps,
comme dans l'hiver que j'avais passé à Combray.
Parfois pourtant la pluie trop cinglante nous retenait, ma grand'mère
et moi, le casino étant fermé, dans des pièces
presque complètement vides, comme à fond de cale
d'un bateau quand le vent souffle, et où, chaque jour,
comme au cours d'une traversée, une nouvelle personne d'entre
celles près de qui nous avions passé trois mois
sans les connaître, le premier président de Rennes,
le bâtonnier de Caen, une dame américaine et ses
filles, venaient à nous, entamaient la conversation, inventaient
quelque manière de trouver les heures moins longues, révélaient
un talent, nous enseignaient un jeu, nous invitaient à
prendre le thé, ou à faire de la musique, à
nous réunir à une certaine heure, à combiner
ensemble de ces distractions qui possèdent le vrai secret
de nous faire donner du plaisir, lequel est de n'y pas prétendre
mais seulement de nous aider à passer le temps de notre
ennui, enfin nouaient avec nous sur la fin de notre séjour
des amitiés que, le lendemain, leurs départs successifs
venaient interrompre. Je fis même la connaissance du jeune
homme riche, d'un de ses deux amis nobles et de l'actrice qui
était revenue pour quelques jours ; mais la petite société
ne se composait plus que de trois personnes, l'autre ami était
rentré à Paris. Ils me demandèrent de venir
dîner avec eux dans leur restaurant. Je crois qu'ils furent
assez contents que je n'acceptasse pas. Mais ils avaient fait
l'invitation le plus aimablement possible, et bien qu'elle vînt
en réalité du jeune homme riche, puisque les autres
personnes n'étaient que ses hôtes, comme l'ami qui
l'accompagnait, le marquis Maurice De Vaudémont, était
de très grande maison, instinctivement l'actrice, en me
demandant si je ne voudrais pas venir, me dit pour me flatter
: - cela fera tant de plaisir à Maurice.
Et quand dans le hall je les rencontrai
tous trois, ce fut M. De Vaudémont, le jeune homme riche
s'effaçant, qui me dit : - vous ne nous ferez pas le plaisir
de dîner avec nous ?
En somme, j'avais bien peu profité
de Balbec, ce qui ne me donnait que davantage le désir
d'y revenir. Il me semblait que j'y étais resté
trop peu de temps. Ce n'était pas l'avis de mes amis qui
m'écrivaient pour me demander si je comptais y vivre définitivement.
Et de voir que c'était le nom de Balbec qu'ils étaient
obligés de mettre sur l'enveloppe, comme ma fenêtre
donnait, au lieu que ce fût sur une campagne ou sur une
rue, sur les champs de la mer, que j'entendais pendant la nuit
sa rumeur, à laquelle j'avais, avant de m'endormir, confié,
comme une barque, mon sommeil, j'avais l'illusion que cette promiscuité
avec les flots devait matériellement, à mon insu,
faire pénétrer en moi la notion de leur charme,
à la façon de ces leçons qu'on apprend en
dormant.
Le directeur m'offrait pour l'année
prochaine de meilleures chambres, mais j'étais attaché
maintenant à la mienne où j'entrais sans plus jamais
sentir l'odeur du vetiver, et dont ma pensée, qui s'y élevait
jadis si difficilement, avait fini par prendre si exactement les
dimensions que je fus obligé de lui faire subir un traitement
inverse quand je dus coucher à Paris dans mon ancienne
chambre, laquelle était basse de plafond. Il avait fallu
quitter Balbec en effet, le froid et l'humidité étant
devenus trop pénétrants pour rester plus longtemps
dans cet hôtel dépourvu de cheminées et de
calorifère. J'oubliai d'ailleurs presque immédiatement
ces dernières semaines. Ce que je revis presque invariablement
quand je pensai à Balbec, ce furent les moments où,
chaque matin, pendant la belle saison, comme je devais l'après-midi
sortir avec Albertine et ses amies, ma grand'mère, sur
l'ordre du médecin, me força à rester couché
dans l'obscurité. Le directeur donnait des ordres pour
qu'on ne fît pas de bruit à mon étage et veillait
lui-même à ce qu'ils fussent obéis. À
cause de la trop grande lumière, je gardais fermés
le plus longtemps possible les grands rideaux violets qui m'avaient
témoigné tant d'hostilité le premier soir.
Mais comme, malgré les épingles avec lesquelles,
pour que le jour ne passât pas, Françoise les attachait
chaque soir et qu'elle seule savait défaire, malgré
les couvertures, le dessus de table en cretonne rouge, les étoffes
prises ici ou là qu'elle y ajustait, elle n'arrivait pas
à les faire joindre exactement, l'obscurité n'était
pas complète et ils laissaient se répandre sur le
tapis comme un écarlate effeuillement d'anémones
parmi lesquelles je ne pouvais m'empêcher de venir un instant
poser mes pieds nus.
Et sur le mur qui faisait face à
la fenêtre, et qui se trouvait partiellement éclairé,
un cylindre d'or que rien ne soutenait était verticalement
posé et se déplaçait lentement comme la colonne
lumineuse qui précédait les hébreux dans
le désert. Je me recouchais ; obligé de goûter,
sans bouger, par l'imagination seulement, et tous à la
fois, les plaisirs des jeux, du bain, de la marche, que la matinée
conseillait, la joie faisait battre bruyamment mon coeur comme
une machine en pleine action, mais immobile, et qui ne peut que
décharger sa vitesse sur place en tournant sur elle-même.
Je savais que mes amies étaient
sur la digue, mais je ne les voyais pas, tandis qu'elles passaient
devant les chaînons inégaux de la mer, tout au fond
de laquelle, et perchée au milieu de ses cimes bleuâtres
comme une bourgade italienne, se distinguait parfois dans une
éclaircie la petite ville de Rivebelle, minutieusement
détaillée par le soleil. Je ne voyais pas mes amies,
mais (tandis qu'arrivaient jusqu'à mon belvédère
l'appel des marchands de journaux, des "Journalistes",
comme les nommait Francoise, les appels des baigneurs et des enfants
qui jouaient, ponctuant à la façon des cris des
oiseaux de mer le bruit du flot qui doucement se brisait), je
devinais leur présence, j'entendais leur rire enveloppé
comme celui des néréides dans le doux déferlement
qui montait jusqu'à mes oreilles. "Nous avons regardé,
me disait le soir Albertine, pour voir si vous descendriez. Mais
vos volets sont restés fermés, même à
l'heure du concert." À dix heures, en effet, il éclatait
sous mes fenêtres. Entre les intervalles des instruments,
si la mer était pleine, reprenait, coulé et continu,
le glissement de l'eau d'une vague qui semblait envelopper les
traits du violon dans ses volutes de cristal et faire jaillir
son écume au-dessus des échos intermittents d'une
musique sous-marine. Je m'impatientais qu'on ne fût pas
encore venu me donner mes affaires pour que je puisse m'habiller.
Midi sonnait, enfin arrivait Françoise. Et pendant des
mois de suite, dans ce Balbec que j'avais tant désiré
parce que je ne l'imaginais que battu par la tempête et
perdu dans les brumes, le beau temps avait été si
éclatant et si fixe que, quand elle venait ouvrir la fenêtre,
j'avais pu toujours, sans être trompé, m'attendre
à trouver le même pan de soleil plié à
l'angle du mur extérieur, et d'une couleur immuable qui
était moins émouvante comme un signe de l'été
qu'elle n'était morne comme celle d'un émail inerte
et factice. Et tandis que Françoise ôtait les épingles
des impostes, détachait les étoffes, tirait les
rideaux, le jour d'été qu'elle découvrait
semblait aussi mort, aussi immémorial qu'une somptueuse
et millénaire momie que notre vieille servante n'eût
fait que précautionneusement désemmailloter de tous
ses linges, avant de la faire apparaître, embaumée
dans sa robe d'or.