PREMIÈRE PARTIE
Chapitre Premier
Le 15 septembre 1840, vers six heures
du matin, la Ville-de-Montereau, près de partir, fumait
à gros tourbillons devant le quai Saint-Bernard.
Des gens arrivaient hors d'haleine ;
des barriques, des câbles, des corbeilles de linge gênaient
la circulation ; les matelots ne répondaient à personne
; on se heurtait ; les colis montaient entre les deux tambours,
et le tapage s'absorbait dans le bruissement de la vapeur, qui,
s'échappant par des plaques de tôle, enveloppait
tout d'une nuée blanchâtre, tandis que la cloche,
à l'avant, tintait sans discontinuer.
Enfin le navire partit ; et les deux
berges, peuplées de magasins, de chantiers et d'usines,
filèrent comme deux larges rubans que l'on déroule.
Un jeune homme de dix-huit ans, à
longs cheveux et qui tenait un album sous son bras, restait auprès
du gouvernail, immobile. A travers le brouillard, il contemplait
des clochers, des édifices dont il ne savait pas les noms
; puis il embrassa, dans un dernier coup d'oeil, L'île Saint-Louis,
la Cité, Notre-Dame ; et bientôt, Paris disparaissant,
il poussa un grand soupir.
M. Frédéric Moreau, nouvellement
reçu bachelier, s'en retournait à Nogent-sur-Seine,
où il devait languir pendant deux mois, avant d'aller faire
son droit. Sa mère, avec la somme indispensable, l'avait
envoyé au Havre voir un oncle, dont elle espérait,
pour lui, l'héritage ; il en était revenu la veille
seulement ; et il se dédommageait de ne pouvoir séjourner
dans la capitale, en regagnant sa province par la route la plus
longue.
Le tumulte s'apaisait ; tous avaient
pris leur place ; quelques-uns, debout, se chauffaient autour
de la machine, et la cheminée crachait avec un râle
lent et rythmique son panache de fumée noire ; des gouttelettes
de rosée coulaient sur les cuivres ; le pont tremblait
sous une petite vibration intérieure, et les deux roues,
tournant rapidement, battaient l'eau.
La rivière était bordée
par des grèves de sable. On rencontrait des trains de bois
qui se mettaient à onduler sous le remous des vagues, ou
bien, dans un bateau sans voiles, un homme assis pêchait
; puis les brumes errantes se fondirent, le soleil parut, la colline
qui suivait à droite le cours de la Seine peu à
peu s'abaissa, et il en surgit une autre, plus proche, sur la
rive opposée.
Des arbres la couronnaient parmi des
maisons basses couvertes de toits à l'italienne. Elles
avaient des jardins en pente que divisaient des murs neufs, des
grilles de fer, des gazons, des serres chaudes, et des vases de
géraniums, espacés régulièrement sur
des terrasses où l'on pouvait s'accouder. Plus d'un, en
apercevant ces coquettes résidences, si tranquilles, enviait
d'en être le propriétaire, pour vivre là jusqu'à
la fin de ses jours, avec un bon billard, une chaloupe, une femme
ou quelque autre rêve. Le plaisir tout nouveau d'une excursion
maritime facilitait les épanchements. Déjà
les farceurs commençaient leurs plaisanteries. Beaucoup
chantaient. On était gai. Il se versait des petits verres.
Frédéric pensait à
la chambre qu'il occuperait là-bas, au plan d'un drame,
à des sujets de tableaux, à des passions futures.
Il trouvait que le bonheur mérité par l'excellence
de son âme tardait à venir. Il se déclama
des vers mélancoliques ; il marchait sur le pont à
pas rapides ; il s'avança jusqu'au bout, du côté
de la cloche ; - et, dans un cercle de passagers et de matelots,
il vit un monsieur qui contait des galanteries à une paysanne,
tout en lui maniant la croix d'or qu'elle portait sur la poitrine.
C'était un gaillard d'une quarantaine d'années,
à cheveux crépus. Sa taille robuste emplissait une
jaquette de velours noir, deux émeraudes brillaient à
sa chemise de batiste, et son large pantalon blanc tombait sur
d'étranges bottes rouges, en cuir de Russie, rehaussées
de dessins bleus.
La présence de Frédéric
ne le dérangea pas. Il se tourna vers lui plusieurs fois,
en l'interpellant par des clins d'oeil ; ensuite il offrit des
cigares à tous ceux qui l'entouraient. Mais, ennuyé
de cette compagnie, sans doute, il alla se mettre plus loin. Frédéric
le suivit.
La conversation roula d'abord sur les
différentes espèces de tabacs, puis, tout naturellement,
sur les femmes. Le monsieur en bottes rouges donna des conseils
au jeune homme ; il exposait des théories, narrait des
anecdotes, se citait lui-même en exemple, débitant
tout cela d'un ton paterne, avec une ingénuité de
corruption divertissante.
Il était républicain ;
il avait voyagé, il connaissait l'intérieur des
théâtres, des restaurants, des journaux, et tous
les artistes célèbres, qu'il appelait familièrement
par leurs prénoms ; Frédéric lui confia bientôt
ses projets ; il les encouragea.
Mais il s'interrompit pour observer
le tuyau de la cheminée, puis il marmotta vite un long
calcul, afin de savoir " combien chaque coup de piston, à
tant de fois par minute, devait, etc. ".- Et, la somme trouvée,
il admira beaucoup le paysage. Il se disait heureux d'être
échappé aux affaires.
Frédéric éprouvait
un certain respect pour lui, et ne résista pas à
l'envie de savoir son nom. L'inconnu répondit tout d'une
haleine :
- Jacques Arnoux, propriétaire
de l'Art industriel, boulevard Montmartre.
Un domestique ayant un galon d'or à
la casquette vint lui dire :
- Si Monsieur voulait descendre ? Mademoiselle
pleure.
Il disparut.
L'Art industriel était un établissement
hybride, comprenant un journal de peinture et un magasin de tableaux.
Frédéric avait vu ce titre-là, plusieurs
fois, à l'étalage du libraire de son pays natal,
sur d'immenses prospectus, où le nom de Jacques Arnoux
se développait magistralement.
Le soleil dardait d'aplomb, en faisant
reluire les gabillots de fer autour des mâts, les plaques
du bastingage et la surface de l'eau ; elle se coupait à
la proue en deux sillons, qui se déroulaient jusqu'au bord
des prairies. A chaque détour de la rivière, on
retrouvait le même rideau de peupliers pâles. La campagne
était toute vide. Il y avait dans le ciel de petits nuages
blancs arrêtés, et l'ennui, vaguement répandu,
semblait alanguir la marche du bateau et rendre l'aspect des voyageurs
plus insignifiant encore.
A part quelques bourgeois, aux Premières,
c'étaient des ouvriers, des gens de boutique avec leurs
femmes et leurs enfants. Comme on avait coutume alors de se vêtir
sordidement en voyage, presque tous portaient de vieilles calottes
grecques ou des chapeaux déteints, de maigres habits noirs
râpés par le frottement du bureau, ou des redingotes
ouvrant la capsule de leurs boutons pour avoir trop servi au magasin
; çà et là, quelque gilet à châle
laissait voir une chemise de calicot, maculée de café
; des épingles de chrysocale piquaient des cravates en
lambeaux ; des sous-pieds cousus retenaient des chaussons de lisière
; deux ou trois gredins qui tenaient des bambous à ganse
de cuir lançaient des regards obliques, et des pères
de famille ouvraient de gros yeux, en faisant des questions. Ils
causaient debout, ou bien accroupis sur leurs bagages ; d'autres
dormaient dans des coins ; plusieurs mangeaient. Le pont était
sali par des écales de noix, des bouts de cigares, des
pelures de poires, des détritus de charcuterie apportée
dans du papier ; trois ébénistes, en blouse, stationnaient
devant la cantine ; un joueur de harpe en haillons se reposait,
accoudé sur son instrument ; on entendait par intervalles
le bruit du charbon de terre dans le fourneau, un éclat
de voix, un rire ; et le capitaine, sur la passerelle, marchait
d'un tambour à l'autre, sans s'arrêter. Frédéric,
pour rejoindre sa place, poussa la grille des Premières,
dérangea deux chasseurs avec leurs chiens.
Ce fut comme une apparition : Elle était
assise, au milieu du banc, toute seule ; ou du moins il ne distingua
personne, dans l'éblouissement que lui envoyèrent
ses yeux. En même temps qu'il passait, elle leva la tête
; il fléchit involontairement les épaules ; et,
quand il se fut mis plus loin, du même côté,
il la regarda.
Elle avait un large chapeau de paille,
avec des rubans roses qui palpitaient au vent derrière
elle. Ses bandeaux noirs, contournant la pointe de ses grands
sourcils, descendaient très bas et semblaient presser amoureusement
l'ovale de sa figure. Sa robe de mousseline claire, tachetée
de petits pois, se répandait à plis nombreux. Elle
était en train de broder quelque chose ; et son nez droit,
son menton, toute sa personne se découpait sur le fond
de l'air bleu.
Comme elle gardait la même attitude,
il fit plusieurs tours de droite et de gauche pour dissimuler
sa manoeuvre ; puis il se planta tout près de son ombrelle,
posée contre le banc, et il affectait d'observer une chaloupe
sur la rivière.
Jamais il n'avait vu cette splendeur
de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finesse
des doigts que la lumière traversait. Il considérait
son panier à ouvrage avec ébahissement, comme une
chose extraordinaire. Quels étaient son nom, sa demeure,
sa vie, son passé ? Il souhaitait connaître les meubles
de sa chambre, toutes les robes qu'elle avait portées,
les gens qu'elle fréquentait ; et le désir de la
possession physique même disparaissait sous une envie plus
profonde, dans une curiosité douloureuse qui n'avait pas
de limites.
Une négresse, coiffée
d'un foulard, se présenta en tenant par la main une petite
fille, déjà grande. L'enfant, dont les yeux roulaient
des larmes, venait de s'éveiller ; elle la prit sur ses
genoux. " Mademoiselle n'était pas sage, quoiqu'elle
eût sept ans bientôt ; sa mère ne l'aimerait
plus ; on lui pardonnait trop ses caprices. " Et Frédéric
se réjouissait d'entendre ces choses, comme s'il eût
fait une découverte, une acquisition.
Il la supposait d'origine andalouse,
créole peut-être ; elle avait ramené des îles
cette négresse avec elle.
Cependant, un long châle à
bandes violettes était placé derrière son
dos, sur le bordage de cuivre. Elle avait dû, bien des fois,
au milieu de la mer, durant les soirs humides, en envelopper sa
taille, s'en couvrir les pieds, dormir dedans ! Mais, entraîné
par les franges, il glissait peu à peu, il allait tomber
dans l'eau ; Frédéric fit un bond et le rattrapa.
Elle lui dit :
- Je vous remercie, monsieur.
Leurs yeux se rencontrèrent.
- Ma femme, es-tu prête ? cria
le sieur Arnoux apparaissant dans le capot de l'escalier.
Mlle Marthe courut vers lui, et, cramponnée
à son cou, elle tirait ses moustaches. Les sons d'une harpe
retentirent, elle voulut voir la musique ; et bientôt le
joueur d'instrument, amené par la négresse, entra
dans les Premières. Arnoux le reconnut pour un ancien modèle
; il le tutoya, ce qui surprit les assistants. Enfin le harpiste
rejeta ses longs cheveux derrière ses épaules, étendit
les bras et se mit à jouer.
C'était une romance orientale,
où il était question de poignards, de fleurs et
d'étoiles. L'homme en haillons chantait cela d'une voix
mordante ; les battements de la machine coupaient la mélodie
à fausse mesure ; il pinçait plus fort : les cordes
vibraient, et leurs sons métalliques semblaient exhaler
des sanglots et comme la plainte d'un amour orgueilleux et vaincu.
Des deux côtés de la rivière, des bois s'inclinaient
jusqu'au bord de l'eau ; un courant d'air frais passait ; Mme
Arnoux regardait au loin d'une manière vague. Quand la
musique s'arrêta, elle remua les paupières plusieurs
fois, comme si elle sortait d'un songe.
Le harpiste s'approcha d'eux, humblement.
Pendant qu'Arnoux cherchait de la monnaie, Frédéric
allongea vers la casquette sa main fermée et, l'ouvrant
avec pudeur, il y déposa un louis d'or. Ce n'était
pas la vanité qui le poussait à faire cette aumône
devant elle, mais une pensée de bénédiction
où il l'associait, un mouvement de coeur presque religieux.
Arnoux, en lui montrant le chemin, l'engagea
cordialement à descendre. Frédéric affirma
qu'il venait de déjeuner ; il se mourait de faim, au contraire
; et il ne possédait plus un centime au fond de sa bourse.
Ensuite il songea qu'il avait bien le
droit, comme un autre, de se tenir dans la chambre.
Autour des tables rondes, des bourgeois
mangeaient, un garçon de café circulait ; M. et
Mme Arnoux étaient dans le fond, à droite ; il s'assit
sur la longue banquette de velours, ayant ramassé un journal
qui se trouvait là. Ils devaient, à Montereau, prendre
la diligence de Châlons. Leur voyage en Suisse durerait
un mois. Mme Arnoux blâma son mari de sa faiblesse pour
son enfant. Il chuchota dans son oreille une gracieuseté,
sans doute, car elle sourit. Puis il se dérangea pour fermer
derrière son cou le rideau de la fenêtre.
Le plafond, bas et tout blanc, rabattait
une lumière crue. Frédéric, en face, distinguait
l'ombre de ses cils. Elle trempait ses lèvres dans son
verre, cassait un peu de croûte entre ses doigts ; le médaillon
de lapis-lazuli, attaché par une chaînette d'or à
son poignet, de temps à autre sonnait contre son assiette.
Ceux qui étaient là, pourtant, n'avaient pas l'air
de la remarquer.
Quelquefois, par les hublots, on voyait
glisser le flanc d'une barque qui accostait le navire pour prendre
ou déposer des voyageurs. Les gens attablés se penchaient
aux ouvertures et nommaient les pays riverains.
Arnoux se plaignait de la cuisine :
il se récria considérablement devant l'addition,
et il la fit réduire. Puis il emmena le jeune homme à
l'avant du bateau pour boire des grogs. Mais Frédéric
s'en retourna bientôt sous la tente, où Mme Arnoux
était revenue. Elle lisait un mince volume à couverture
grise. Les deux coins de sa bouche se relevaient par moments,
et un éclair de plaisir illuminait son front. Il jalousa
celui qui avait inventé ces choses dont elle paraissait
occupée. Plus il la contemplait, plus il sentait entre
elle et lui se creuser des abîmes. Il songeait qu'il faudrait
la quitter tout à l'heure irrévocablement, sans
en avoir arraché une parole, sans lui laisser même
un souvenir !
Une plaine s'étendait à
droite ; à gauche un herbage allait doucement rejoindre
une colline, où l'on apercevait des vignobles, des noyers,
un moulin dans la verdure, et des petits chemins au delà,
formant des zigzags sur la roche blanche qui touchait au bord
du ciel. Quel bonheur de monter côte à côte,
le bras autour de sa taille, pendant que sa robe balayerait les
feuilles jaunies, en écoutant sa voix, sous le rayonnement
de ses yeux ! Le bateau pouvait s'arrêter, ils n'avaient
qu'à descendre ; et cette chose bien simple n'était
pas plus facile, cependant, que de remuer le soleil !
Un peu plus loin, on découvrit
un château, à toit pointu, avec des tourelles carrées.
Un parterre de fleurs s'étalait devant sa façade
; et des avenues s'enfonçaient, comme des voûtes
noires, sous les hauts tilleuls. Il se la figura passant au bord
des charmilles. A ce moment, une jeune dame et un jeune homme
se montrèrent sur le perron, entre les caisses d'orangers.
Puis tout disparut.
La petite fille jouait autour de lui.
Frédéric voulut la baiser. Elle se cacha derrière
sa bonne ; sa mère la gronda de n'être pas aimable
pour le monsieur qui avait sauvé son châle. Etait-ce
une ouverture indirecte ?
" Va-t-elle enfin me parler ? "
se demandait-il.
Le temps pressait. Comment obtenir une
invitation chez Arnoux ? Et il n'imagina rien de mieux que de
lui faire remarquer la couleur de l'automne, en ajoutant :
- Voilà bientôt l'hiver,
la saison des bals et des dîners !
Mais Arnoux était tout occupé
de ses bagages. La côte de Surville apparut, les deux ponts
se rapprochaient, on longea une corderie, ensuite une rangée
de maisons basses ; il y avait, en dessous, des marmites de goudron,
des éclats de bois ; et des gamins couraient sur le sable,
en faisant la roue. Frédéric reconnut un homme avec
un gilet à manches, il lui cria :
- Dépêche-toi.
On arrivait. Il chercha péniblement
Arnoux dans la foule des passagers, et l'autre répondit
en lui serrant la main :
- Au plaisir, cher monsieur !
Quand il fut sur le quai, Frédéric
se retourna. Elle était près du gouvernail, debout.
Il lui envoya un regard où il avait tâché
de mettre toute son âme ; comme s'il n'eût rien fait,
elle demeura immobile. Puis, sans égard aux salutations
de son domestique :
- Pourquoi n'as-tu pas amené
la voiture jusqu'ici ?
Le bonhomme s'excusait.
- Quel maladroit ! Donne-moi de l'argent
!
Et il alla manger dans une auberge.
Un quart d'heure après, il eut
envie d'entrer comme par hasard dans la cour des diligences. Il
la verrait encore, peut-être ?
" A quoi bon ? " se dit-il.
Et l'américaine l'emporta. Les
deux chevaux n'appartenaient pas à sa mère. Elle
avait emprunté celui de M. Chambrion, le receveur, pour
l'atteler auprès du sien. Isidore, parti la veille, s'était
reposé à Bray jusqu'au soir et avait couché
à Montereau, si bien que les bêtes, rafraîchies,
trottaient lestement.
Des champs moissonnés se prolongeaient
à n'en plus finir. Deux lignes d'arbres bordaient la route,
les tas de cailloux se succédaient ; et peu à peu,
Villeneuve-Saint-Georges, Ablon, Châtillon, Corbeil et les
autres pays, tout son voyage lui revint à la mémoire,
d'une façon si nette qu'il distinguait maintenant des détails
nouveaux, des particularités plus intimes ; sous le dernier
volant de sa robe, son pied passait dans une mince bottine en
soie, de couleur marron ; la tente de coutil formait un large
dais sur sa tête, et les petits glands rouges de la bordure
tremblaient à la brise, perpétuellement.
Elle ressemblait aux femmes des livres
romantiques. Il n'aurait voulu rien ajouter, rien retrancher à
sa personne. L'univers venait tout à coup de s'élargir.
Elle était le point lumineux où l'ensemble des choses
convergeait ; - et, bercé par le mouvement de la voiture,
les paupières à demi closes, le regard dans les
nuages, il s'abandonnait à une joie rêveuse et infinie.
A Bray, il n'attendit pas qu'on eût
donné l'avoine, il alla devant, sur la route, tout seul.
Arnoux l'avait appelée " Marie ! " Il cria très
haut " Marie ! " Sa voix se perdit dans l'air.
Une large couleur de pourpre enflammait
le ciel à l'occident. De grosses meules de blé,
qui se levaient au milieu des chaumes, projetaient des ombres
géantes. Un chien se mit à aboyer dans une ferme,
au loin. Il frissonna, pris d'une inquiétude sans cause.
Quand Isidore l'eut rejoint, il se plaça
sur le siège pour conduire. Sa défaillance était
passée. Il était bien résolu à s'introduire,
n'importe comment, chez les Arnoux, et à se lier avec eux.
Leur maison devait être amusante. Arnoux lui plaisait d'ailleurs
; puis, qui sait ? Alors, un flot de sang lui monta au visage
: ses tempes bourdonnaient, il fit claquer son fouet, secoua les
rênes et il menait les chevaux d'un tel train, que le vieux
cocher répétait :
- Doucement ! mais doucement ! vous
les rendrez poussifs.
Peu à peu Frédéric
se calma, et il écouta parler son domestique.
On attendait Monsieur avec grande impatience.
Mlle Louise avait pleuré pour partir dans la voiture.
- Qu'est-ce donc, Mlle Louise ?
- La petite à M. Roque, vous
savez ?
- Ah ! j'oubliais ! répliqua
Frédéric, négligemment.
Cependant, les deux chevaux n'en pouvaient
plus. Ils boitaient l'un et l'autre ; et neuf heures sonnaient
à Saint-Laurent lorsqu'il arriva sur la place d'Armes,
devant la maison de sa mère. Cette maison, spacieuse, avec
un jardin donnant sur la campagne, ajoutait à la considération
de Mme Moreau, qui était la personne du pays la plus respectée.
Elle sortait d'une vieille famille de
gentilshommes, éteinte maintenant. Son mari, un plébéien
que ses parents lui avaient fait épouser, était
mort d'un coup d'épée, pendant sa grossesse, en
lui laissant une fortune compromise. Elle recevait trois fois
la semaine et donnait de temps à autre un beau dîner.
Mais le nombre des bougies était calculé d'avance,
et elle attendait impatiemment ses fermages. Cette gêne,
dissimulée comme un vice, la rendait sérieuse. Cependant,
sa vertu s'exerçait sans étalage de pruderie, sans
aigreur. Ses moindres charités semblaient de grandes aumônes.
On la consultait sur le choix des domestiques, l'éducation
des jeunes filles, l'art des confitures, et Monseigneur descendait
chez elle, dans ses tournées épiscopales.
Mme Moreau nourrissait une haute ambition
pour son fils. Elle n'aimait pas à entendre blâmer
le Gouvernement, par une sorte de prudence anticipée. Il
aurait besoin de protections d'abord ; puis, grâce à
ses moyens, il deviendrait conseiller d'État, ambassadeur,
ministre. Ses triomphes au collège de Sens légitimaient
cet orgueil ; il avait remporté le prix d'honneur.
Quand il entra dans le salon, tous se
levèrent à grand bruit, on l'embrassa ; et avec
les fauteuils et les chaises on fit un large demi-cercle autour
de la cheminée. M. Gamblin lui demanda immédiatement
son opinion sur Mme Lafarge. Ce procès, la fureur de l'époque,
ne manqua pas d'amener une discussion violente ; Mme Moreau l'arrêta,
au regret toutefois de M. Gamblin ; il la jugeait utile pour le
jeune homme, en sa qualité de futur jurisconsulte, et il
sortit du salon, piqué.
Rien ne devait surprendre dans un ami
du père Roque ! A propos du père Roque, on parla
de M. Dambreuse, qui venait d'acquérir le domaine de la
Fortelle. Mais le percepteur avait entraîné Frédéric
à l'écart, pour savoir ce qu'il pensait du dernier
ouvrage de M. Guizot. Tous désiraient connaître ses
affaires ; et Mme Benoît s'y prit adroitement en s'informant
de son oncle. Comment allait ce bon parent ? Il ne donnait plus
de ses nouvelles. N'avait-il pas un arrière-cousin en Amérique
?
La cuisinière annonça
que le potage de Monsieur était servi. On se retira, par
discrétion. Puis, dès qu'ils furent seuls dans la
salle, sa mère lui dit à voix basse :
- Eh bien ?
Le vieillard l'avait reçu très
cordialement, mais sans montrer ses intentions.
Mme Moreau soupira.
" Où est-elle, à
présent ? " songeait-il.
La diligence roulait, et, enveloppée
dans le châle sans doute, elle appuyait contre le drap du
coupé sa belle tête endormie.
Ils montaient dans leurs chambres quand
un garçon du Cygne de la Croix apporta un billet.
Qu'est-ce donc ?
C'est Deslauriers qui a besoin de moi,
dit-il.
Ah ! ton camarade ! fit Mme Moreau avec
un ricanement de mépris. L'heure est bien choisie, vraiment
!
Frédéric hésitait.
Mais l'amitié fut plus forte. Il prit son chapeau.
Au moins, ne sois pas longtemps ! lui
dit sa mère.
Chapitre II
Le père de Charles Deslauriers,
ancien capitaine de ligne, démissionnaire en 1818, était
revenu se marier à Nogent, et, avec l'argent de la dot,
avait acheté une charge d'huissier, suffisant à
peine pour le faire vivre. Aigri par de longues injustices, souffrant
de ses vieilles blessures, et toujours regrettant l'Empereur,
il dégorgeait sur son entourage les colères qui
l'étouffaient. Peu d'enfants furent plus battus que son
fils. Le gamin ne cédait pas, malgré les coups.
Sa mère, quand elle tâchait de s'interposer, était
rudoyée comme lui. Enfin le Capitaine le plaça dans
son étude, et tout le long du jour, il le tenait courbé
sur son pupitre, à copier des actes, ce qui lui rendit
l'épaule droite visiblement plus forte que l'autre.
En 1833, d'après l'invitation
de M. le président, le Capitaine vendit son étude.
Sa femme mourut d'un cancer. Il alla vivre à Dijon ; ensuite
il s'établit marchand d'hommes à Troyes ; et, ayant
obtenu pour Charles une demi-bourse, le mit au collège
de Sens, où Frédéric le reconnut. Mais l'un
avait douze ans, l'autre quinze ; d'ailleurs, mille différences
de caractère et d'origine les séparaient.
Frédéric possédait
dans sa commode toutes sortes de provisions, des choses recherchées,
un nécessaire de toilette, par exemple. Il aimait à
dormir tard le matin, à regarder les hirondelles, à
lire des pièces de théâtre, et, regrettant
les douceurs de la maison, il trouvait rude la vie de collège.
Elle semblait bonne au fils de l'huissier.
Il travaillait si bien, qu'au bout de la seconde année,
il passa dans la classe de Troisième. Cependant, à
cause de sa pauvreté, ou de son humeur querelleuse, une
sourde malveillance l'entourait. Mais un domestique, une fois,
l'ayant appelé enfant de gueux, en pleine cour des moyens,
il lui sauta à la gorge et l'aurait tué, sans trois
maîtres d'études qui intervinrent. Frédéric,
emporté d'admiration, le serra dans ses bras. A partir
de ce jour, l'intimité fut complète. L'affection
d'un grand, sans doute, flatta la vanité du petit, et l'autre
accepta comme un bonheur ce dévouement qui s'offrait.
Son père, pendant les vacances,
le laissait au collège. Une traduction de Platon ouverte
par hasard l'enthousiasma. Alors il s'éprit d'études
métaphysiques ; et ses progrès furent rapides, car
il les abordait avec des forces jeunes et dans l'orgueil d'une
intelligence qui s'affranchit ; Jouffroy, Cousin, Laromiguière,
Malebranche, les Ecossais, tout ce que la bibliothèque
contenait y passa. Il avait eu besoin d'en voler la clef pour
se procurer des livres.
Les distractions de Frédéric
étaient moins sérieuses. Il dessina dans la rue
des Trois-Rois la généalogie du Christ, sculptée
sur un poteau, puis le portail de la cathédrale. Après
les drames moyen âge, il entama les mémoires : Froissart,
Comines, Pierre de l'Estoile, Brantôme.
Les images que ces lectures amenaient
à son esprit l'obsédaient si fort, qu'il éprouvait
le besoin de les reproduire. Il ambitionnait d'être un jour
le Walter Scott de la France. Deslauriers méditait un vaste
système de philosophie, qui aurait les applications les
plus lointaines.
Ils causaient de tout cela, pendant
les récréations, dans la cour, en face de l'inscription
morale peinte sous l'horloge ; ils en chuchotaient dans la chapelle,
à la barbe de saint Louis ; ils en rêvaient dans
le dortoir, d'où l'on domine un cimetière. Les jours
de promenade, ils se rangeaient derrière les autres, et
ils parlaient interminablement.
Ils parlaient de ce qu'ils feraient
plus tard, quand ils seraient sortis du collège. D'abord,
ils entreprendraient un grand voyage avec l'argent que Frédéric
prélèverait sur sa fortune, à sa majorité.
Puis ils reviendraient à Paris, ils travailleraient ensemble,
ne se quitteraient pas ; et, comme délassement à
leurs travaux, ils auraient des amours de princesses, dans des
boudoirs de satin, ou de fulgurantes orgies avec des courtisanes
illustres. Des doutes succédaient à leurs emportements
d'espoir. Après des crises de gaieté verbeuse, ils
tombaient dans des silences profonds.
Les soirs d'été, quand
ils avaient marché longtemps par les chemins pierreux au
bord des vignes, ou sur la grande route en pleine campagne, et
que les blés ondulaient au soleil tandis que des senteurs
d'angélique passaient dans l'air, une sorte d'étouffement
les prenait, et ils s'étendaient sur le dos, étourdis,
enivrés. Les autres, en manches de chemise, jouaient aux
barres ou faisaient partir des cerfs-volants. Le pion les appelait.
On s'en revenait, en suivant les jardins que traversaient de petits
ruisseaux, puis les boulevards ombragés par les vieux murs
; les rues désertes sonnaient sous leurs pas ; la grille
s'ouvrait, on remontait l'escalier ; et ils étaient tristes
comme après de grandes débauches.
M. le censeur prétendait qu'ils
s'exaltaient mutuellement. Cependant, si Frédéric
travailla dans les hautes classes, ce fut par les exhortations
de son ami ; et, aux vacances de 1837, il l'emmena chez sa mère.
Le jeune homme déplut à
Mme Moreau. Il mangea extraordinairement, il refusa d'assister
le dimanche aux offices, il tenait des discours républicains
; enfin, elle crut savoir qu'il avait conduit son fils dans des
lieux déshonnêtes. On surveilla leurs relations.
Ils ne s'en aimèrent que davantage : et les adieux furent
pénibles quand Deslauriers, l'année suivante, partit
du collège, pour étudier le droit à Paris.
Frédéric comptait bien
l'y rejoindre. Ils ne s'étaient pas vus depuis deux ans
; et, leurs embrassades étant finies, ils allèrent
sur les ponts afin de causer plus à l'aise.
Le Capitaine, qui tenait maintenant
un billard à Villenauxe, s'était fâché
rouge lorsque son fils avait réclamé ses comptes
de tutelle, et même lui avait coupé les vivres tout
net. Mais comme il voulait concourir plus tard pour une chaire
de professeur à l'École et qu'il n'avait pas d'argent,
Deslauriers acceptait à Troyes une place de maître
clerc chez un avoué. A force de privations, il économiserait
quatre mille francs ; et, s'il ne devait rien toucher de la succession
maternelle, il aurait toujours de quoi travailler librement pendant
trois années, en attendant une position. Il fallait donc
abandonner leur vieux projet de vivre ensemble dans la capitale,
pour le présent du moins.
Frédéric baissa la tête.
C'était le premier de ses rêves qui s'écroulait.
- Console-toi, dit le fils du Capitaine,
la vie est longue, nous sommes jeunes. Je te rejoindrai ! N'y
pense plus !
Il le secouait par les mains, et, pour
le distraire, lui fit des questions sur son voyage.
Frédéric n'eut pas grand'chose
à narrer. Mais , au souvenir de Mme Arnoux, son chagrin
s'évanouit. Il ne parla pas d'elle, retenu par une pudeur.
Il s'étendit en revanche sur Arnoux, rapportant ses discours,
ses manières, ses relations ; et Deslauriers l'engagea
fortement à cultiver cette connaissance.
Frédéric, dans ces derniers
temps, n'avait rien écrit ; ses opinions littéraires
étaient changées : il estimait pardessus tout la
passion ; Werther, René, Frank, Lara, Lélia et d'autres
plus médiocres l'enthousiasmaient presque également.
Quelquefois, la musique lui semblait seule capable d'exprimer
ses troubles intérieurs ; alors, il rêvait des symphonies
: ou bien la surface des choses l'appréhendait, et il voulait
peindre. Il avait composé des vers, pourtant ; Deslauriers
les trouva fort beaux, mais sans demander une autre pièce.
Quant à lui, il ne donnait plus
dans la métaphysique. L'économie sociale et la Révolution
française le préoccupaient. C'était, à
présent, un grand diable de vingt-deux ans, maigre, avec
une large bouche, l'air résolu. Il portait, ce soir-là,
un mauvais paletot de lasting ; et ses souliers étaient
blancs de poussière, car il avait fait la route de Villenauxe
à pied, exprès pour voir Frédéric.
Isidore les aborda. Madame priait Monsieur
de revenir, et, craignant qu'il n'eût froid, elle lui envoyait
son manteau.
- Reste donc ! dit Deslauriers.
Et ils continuèrent à
se promener d'un bout à l'autre des deux ponts qui s'appuient
sur l'île étroite, formée par le canal et
la rivière.
Quand ils allaient du côté
de Nogent, ils avaient, en face, un pâté de maisons
s'inclinant quelque peu ; à droite l'église apparaissait
derrière les moulins de bois dont les vannes étaient
fermées ; et, à gauche, les haies d'arbustes, le
long de la rive, terminaient des jardins, que l'on distinguait
à peine. Mais, du côté de Paris, la grande
route descendait en ligne droite, et des prairies se perdaient
au loin, dans les vapeurs de la nuit. Elle était silencieuse
et d'une clarté blanchâtre. Des odeurs de feuillage
humide montaient jusqu'à eux ; la chute de la prise d'eau,
cent pas plus loin, murmurait, avec ce gros bruit doux que font
les ondes dans les ténèbres.
Deslauriers s'arrêta, et il dit
:
- Ces bonnes gens qui dorment tranquilles,
c'est drôle ! Patience ! un nouveau 89 se prépare
! On est las de constitutions, de chartes, de subtilités,
de mensonges ! Ah ! si j'avais un journal ou une tribune, comme
je vous secouerais tout cela ! Mais, pour entreprendre n'importe
quoi, il faut de l'argent ! Quelle malédiction que d'être
le fils d'un cabaretier et de perdre sa jeunesse à la quête
de son pain !
Il baissa la tête, se mordit les
lèvres, et il grelottait sous son vêtement mince.
Frédéric lui jeta la moitié
de son manteau sur les épaules. Ils s'en enveloppèrent
tous deux ; et, se tenant par la taille, ils marchaient dessous,
côte à côte.
- Comment veux-tu que je vive là-bas.
sans toi ? disait Frédéric. (L'amertume de son ami
avait ramené sa tristesse.) J'aurais fait quelque chose
avec une femme qui m'eût aimé... Pourquoi ris-tu
? L'amour est la pâture et comme l'atmosphère du
génie. Les émotions extraordinaires produisent les
oeuvres sublimes. Quant à chercher celle qu'il me faudrait,
j'y renonce ! D'ailleurs, si jamais je la trouve, elle me repoussera.
Je suis de la race des déshérités, et je
m'éteindrai avec un trésor qui était de strass
ou de diamant, je n'en sais rien.
L'ombre de quelqu'un s'allongea sur
les pavés, en même temps qu'ils entendirent ces mots
:
- Serviteur, messieurs !
Celui qui les prononçait était
un petit homme, habillé d'une ample redingote brune, et
coiffé d'une casquette laissant paraître sous la
visière un nez pointu.
- M. Roque ? dit Frédéric.
- Lui-même ! reprit la voix.
Le Nogentais justifia sa présence
en contant qu'il revenait d'inspecter ses pièges à
loup, dans son jardin, au bord de l'eau.
- Et vous voilà de retour dans
nos pays ? Très bien ! j'ai appris cela par ma fillette.
La santé est toujours bonne, j'espère ? Vous ne
partez pas encore ?
Et il s'en alla, rebuté, sans
doute, par l'accueil de Frédéric.
Mme Moreau, en effet, ne le fréquentait
pas ; le père Roque vivait en concubinage avec sa bonne,
et on le considérait fort peu, bien qu'il fût le
croupier d'élections, le régisseur de M. Dambreuse.
- Le banquier qui demeure rue d'Anjou
? reprit Deslauriers. Sais-tu ce que tu devrais faire, mon brave
?
Isidore les interrompit encore une fois.
Il avait ordre de ramener Frédéric, définitivement.
Madame s'inquiétait de son absence.
- Bien, bien ! on y va, dit Deslauriers
; il ne découchera pas.
Et, le domestique étant parti
:
- Tu devrais prier ce vieux de t'introduire
chez les Dambreuse ; rien n'est utile comme de fréquenter
une maison riche ! Puisque tu as un habit noir et des gants blancs,
profites-en ! Il faut que tu ailles dans ce monde-là !
Tu m'y mèneras plus tard. Un homme à millions, pense
donc ! Arrange-toi pour lui plaire, et à sa femme aussi.
Deviens son amant !
Frédéric se récriait.
- Mais je te dis là des choses
classiques, il me semble ? Rappelle-toi Rastignac dans la Comédie
humaine ! Tu réussiras, j'en suis sûr !
Frédéric avait tant de
confiance en Deslauriers, qu'il se sentit ébranlé,
et oubliant Mme Arnoux, ou la comprenant dans la prédiction
faite sur l'autre, il ne put s'empêcher de sourire.
Le clerc ajouta :
- Dernier conseil : passe tes examens
! Un titre est toujours bon ; et lâche-moi franchement tes
poètes catholiques et sataniques, aussi avancés
en philosophie qu'on l'était au XIIe siècle. Ton
désespoir est bête. De très grands particuliers
ont eu des commencements plus difficiles, à commencer par
Mirabeau. D'ailleurs, notre séparation ne sera pas si longue.
Je ferai rendre gorge à mon filou de père. Il est
temps que je m'en retourne adieu ! As-tu cent sous pour que je
paye mon dîner ?
Frédéric lui donna dix
francs, le reste de la somme prise le matin à Isidore.
Cependant à vingt toises des
ponts, sur la rive gauche, une lumière brillait dans la
lucarne d'une maison basse.
Deslauriers l'aperçut. Alors,
il dit emphatiquement, tout en retirant son chapeau :
- Vénus, reine des cieux, serviteur
! Mais la Pénurie est la mère de la Sagesse. Nous
a-t-on assez calomniés pour ça, miséricorde
!
Cette allusion à une aventure
commune les mit en joie. Ils riaient très haut, dans les
rues.
Puis, ayant soldé sa dépense
à l'auberge, Deslauriers reconduisit Frédéric
jusqu'au carrefour de l'Hôtel-Dieu ; - et, après
une longue étreinte, les deux amis se séparèrent.
Chapitre III
Deux mois plus tard, Frédéric,
débarqué un matin rue Coq-Héron, songea immédiatement
à faire sa grande visite.
Le hasard l'avait servi. Le père
Roque était venu lui apporter un rouleau de papiers, en
le priant de les remettre lui-même chez M. Dambreuse ; et
il accompagnait l'envoi d'un billet décacheté, où
il présentait son jeune compatriote.
Mme Moreau parut surprise de cette démarche.
Frédéric dissimula le plaisir qu'elle lui causait.
M. Dambreuse s'appelait de son vrai
nom le comte d'Ambreuse ; mais, dés 1825, abandonnant peu
à peu sa noblesse et son parti, il s'était tourné
vers l'industrie ; et, l'oreille dans tous les bureaux, la main
dans toutes les entreprises, à l'affût des bonnes
occasions, subtil comme un Grec et laborieux comme un Auvergnat,
il avait amassé une fortune que l'on disait considérable
; de plus, il était officier de la Légion d'honneur,
membre du conseil général de l'Aube, député,
pair de France un de ces jours ; complaisant du reste, il fatiguait
le ministre par ses demandes continuelles de secours, de croix,
de bureaux de tabac ; et, dans ses bouderies contre le pouvoir,
il inclinait au centre gauche. Sa femme, la jolie Mme Dambreuse,
que citaient les journaux de modes, présidait les assemblées
de charité. En cajolant les duchesses, elle apaisait les
rancunes du noble faubourg et laissait croire que M. Dambreuse
pouvait encore se repentir et rendre des services.
Le jeune homme était troublé
en allant chez eux.
" J'aurais mieux fait de prendre
mon habit. On m'invitera sans doute au bal pour la semaine prochaine
? Que va-t-on me dire ? "
L'aplomb lui revint en songeant que
M. Dambreuse n'était qu'un bourgeois, et il sauta gaillardement
de son cabriolet sur le trottoir de la rue d'Anjou.
Quand il eut poussé une des deux
portes cochères, il traversa la cour, gravit le perron
et entra dans un vestibule pavé en marbre de couleur.
Un double escalier droit, avec un tapis
rouge à baguettes de cuivre, s'appuyait contre les hautes
murailles en stuc luisant. Il y avait, au bas de marches, un bananier
dont les feuilles larges retombaient sur le velours de la rampe.
Deux candélabres de bronze tenaient des globes de porcelaine
suspendues à des chaînettes ; les soupiraux des calorifères
béants exhalaient un air lourd ; et l'on n'entendait que
le tic tac d'une grande horloge, dressée à l'autre
bout du vestibule, sous une panoplie.
Un timbre sonna ; un valet parut, et
introduisit Frédéric dans une petite pièce,
où l'on distinguait deux coffres-forts, avec des casiers
remplis de cartons. M. Dambreuse écrivait au milieu, sur
un bureau à cylindre.
Il parcourut la lettre du père
Roque, ouvrit avec son canif la toile qui enfermait les papiers,
et les examina.
De loin, à cause de sa taille
mince, il pouvait sembler jeune encore. Mais ses rares cheveux
blancs, ses membres débiles et surtout la pâleur
extraordinaire de son visage accusaient un tempérament
délabré. Une énergie impitoyable reposait
dans ses yeux glauques, plus froids que des yeux de verre. Il
avait les pommettes saillantes, et des mains à articulations
noueuses.
Enfin, s'étant levé, il
adressa au jeune homme quelques questions sur des personnes de
leur connaissance, sur Nogent, sur ses études ; puis il
le congédia en s'inclinant. Frédéric sortit
par un autre corridor, et se trouva dans le bas de la cour, auprès
des remises.
Un coupé bleu, attelé
d'un cheval noir, stationnait devant le perron. La portière
s'ouvrit, une dame y monta et la voiture, avec un bruit sourd,
se mit à rouler sur le sable.
Frédéric, en même
temps qu'elle, arriva de l'autre côté, sous la porte
cochère. L'espace n'étant pas assez large, il fut
contraint d'attendre. La jeune femme, penchée en dehors
du vasistas, parlait tout bas au concierge. Il n'apercevait que
son dos, couvert d'une mante violette. Cependant, il plongeait
dans l'intérieur de la voiture, tendue de reps bleu, avec
des passementeries et des effilés de soie. Les vêtements
de la dame l'emplissaient ; il s'échappait de cette petite
boîte capitonnée un parfum d'iris, et comme une vague
senteur d'élégances féminines . Le cocher
lâcha les rênes, le cheval frôla la borne brusquement,
et tout disparut.
Frédéric s'en revint à
pied, en suivant les boulevards. Il regrettait de n'avoir pu distinguer
Mme Dambreuse.
Un peu plus haut que la rue Montmartre,
un embarras de voitures lui fit tourner la tête ; et, de
l'autre côté, en face, il lut sur une plaque de marbre
:
JACQUES ARNOUX
Comment n'avait-il pas songé
à elle, plus tôt ? La faute venait de Deslauriers,
et il s'avança vers la boutique, il n'entra pas, cependant,
il attendit qu'Elle parût.
Les hautes glaces transparentes offraient
aux regards, dans une disposition habile, des statuettes, des
dessins, des gravures, des catalogues, des numéros de l'Art
industriel ; et les prix de l'abonnement étaient répétés
sur la porte, que décoraient, à son milieu, les
initiales de l'éditeur. On apercevait, contre les murs,
de grands tableaux dont le vernis brillait, puis, dans le fond,
deux bahuts, chargés de porcelaines, de bronzes, de curiosités
alléchantes ; un petit escalier les séparait, fermé
dans le haut par une portière de moquette ; et un lustre
en vieux saxe, un tapis vert sur le plancher, avec une table en
marqueterie, donnaient à cet intérieur plutôt
l'apparence d'un salon que d'une boutique.
Frédéric faisait semblant
d'examiner les dessins. Après des hésitations infinies,
il entra.
Un employé souleva la portière,
et répondit que Monsieur ne serait pas " au magasin
" avant cinq heures. Mais si la commission pouvait se transmettre...
- Non ! je reviendrai, répliqua
doucement Frédéric.
Les jours suivants furent employés
à se chercher un logement ; et il se décida pour
une chambre au second étage, dans un hôtel garni,
rue Saint-Hyacinthe.
En portant sous son bras un buvard tout
neuf, il se rendit à l'ouverture des cours. Trois cents
jeunes gens, nu-tête, emplissaient un amphithéâtre
où un vieillard en robe rouge dissertait d'une voix monotone
; des plumes grinçaient sur le papier. Il retrouvait dans
cette salle l'odeur poussiéreuse des classes, une chaire
de forme pareille, le même ennui ! Pendant quinze jours,
il y retourna. Mais on n'était pas encore à l'article
3, qu'il avait lâché le Code civil, et il abandonna
les Institutes à la Summa divisio personarum.
Les joies qu'il s'était promises
n'arrivaient pas ; et, quand il eut épuisé un cabinet
de lecture, parcouru les collections du Louvre, et plusieurs fois
de suite été au spectacle, il tomba dans un désoeuvrement
sans fond.
Mille choses nouvelles ajoutaient à
sa tristesse. Il lui fallait compter son linge et subir le concierge,
rustre à tournure d'infirmier, qui venait le matin retaper
son lit, en sentant l'alcool et en grommelant. Son appartement,
orné d'une pendule d'albâtre, lui déplaisait.
Les cloisons étaient minces ; il entendait les étudiants
faire du punch, rire, chanter.
Las de cette solitude, il rechercha
un de ses anciens camarades nommé Baptiste Martinon ; et
il le découvrit dans une pension bourgeoise de la rue Saint-Jacques,
bûchant sa procédure, devant un feu de charbon de
terre.
En face de lui, une femme en robe d'indienne
reprisait des chaussettes.
Martinon était ce qu'on appelle
un fort bel homme : grand, joufflu, la physionomie régulière
et des yeux bleuâtres à fleur de tête ; son
père, un gros cultivateur, le destinait à la magistrature,
et, voulant déjà paraître sérieux il
portait sa barbe taillée en collier.
Comme les ennuis de Frédéric
n'avaient point de cause raisonnable et qu'il ne pouvait arguer
d'aucun malheur, Martinon ne comprit rien à ses lamentations
sur l'existence. Lui, il allait tous les matins à l'École,
se promenait ensuite dans le Luxembourg, prenait le soir sa demi-tasse
au café, et, avec quinze cents francs par an et l'amour
de cette ouvrière, il se trouvait parfaitement heureux.
" Quel bonheur ! " exclama
intérieurement Frédéric.
Il avait fait à l'École
une autre connaissance, celle de M. de Cisy, enfant de grande
famille et qui semblait une demoiselle, à la gentillesse
de ses manières.
M. de Cisy s'occupait de dessin, aimait
le gothique.
Plusieurs fois ils allèrent ensemble
admirer la Sainte-Chapelle et Notre-Dame. Mais la distinction
du jeune patricien recouvrait une intelligence des plus pauvres.
Tout le surprenait ; il riait beaucoup à la moindre plaisanterie,
et montrait une ingénuité si complète, que
Frédéric le prit d'abord pour un farceur, et finalement
le considéra comme un nigaud.
Les épanchements n'étaient
donc possibles avec personne ; et il attendait toujours l'invitation
des Dambreuse.
Au jour de l'an, il leur envoya des
cartes de visite, mais il n'en reçut aucune.
Il était retourné à
l'Art industriel.
Il y retourna une troisième fois,
et il vit enfin Arnoux qui se disputait au milieu de cinq à
six personnes et répondit à peine à son salut
; Frédéric en fut blessé. Il n'en chercha
pas moins comment parvenir jusqu'à Elle.
Il eut d'abord l'idée de se présenter
souvent, pour marchander des tableaux. Puis il songea à
glisser dans la boîte du journal quelques articles "
très forts ", ce qui amènerait des relations.
Peut-être valait-il mieux courir droit au but, déclarer
son amour ? Alors, il composa une lettre de douze pages, pleine
de mouvements lyriques et d'apostrophes ; mais il la déchira
et ne fit rien, ne tenta rien, immobilisé par la peur de
l'insuccès.
Au-dessus de la boutique d'Arnoux, il
y avait au premier étage trois fenêtres, éclairées
chaque soir. Des ombres circulaient par derrière, une surtout,
c'était la sienne ; et il se dérangeait de très
loin pour regarder ces fenêtres et contempler cette ombre.
Une négresse, qu'il croisa un
jour dans les Tuileries, tenant une petite fille par la main,
lui rappela la négresse de Mme Arnoux. Elle devait y venir
comme les autres ; toutes les fois qu'il traversait les Tuileries,
son coeur battait, espérant la rencontrer. Les jours de
soleil, il continuait sa promenade jusqu'au bout des Champs-Élysées.
Des femmes, nonchalamment assises dans
des calèches, et dont les voiles flottaient au vent, défilaient
près de lui, au pas ferme de leurs chevaux, avec un balancement
insensible qui faisait craquer les cuirs vernis. Les voitures
devenaient plus nombreuses, et, se ralentissant à partir
du Rond-Point, elles occupaient toute la voie. Les crinières
étaient près des crinières, les lanternes
près des lanternes ; les étriers d'acier, les gourmettes
d'argent, les boucles de cuivre, jetaient çà et
là des points lumineux entre les culottes courtes, les
gants blancs et les fourrures qui retombaient sur le blason des
portières. Il se sentait comme perdu dans un monde lointain.
Ses yeux erraient sur les têtes féminines ; et de
vagues ressemblances amenaient à sa mémoire Mme
Arnoux. Il se la figurait, au milieu des autres, dans un de ces
petits coupés, pareils au coupé de Mme Dambreuse.
Mais le soleil se couchait, et le vent froid soulevait des tourbillons
de poussière. Les cochers baissaient le menton dans leurs
cravates, les roues se mettaient à tourner plus vite, le
macadam grinçait ; et tous les équipages descendaient
au grand trot la longue avenue, en se frôlant, se dépassant,
s'écartant les uns des autres, puis, sur la place de la
Concorde, se dispersaient. Derrière les Tuileries, le ciel
prenait la teinte des ardoises. Les arbres du jardin formaient
deux masses énormes, violacées par le sommet. Les
becs de gaz s'allumaient ; et la Seine, verdâtre dans toute
son étendue, se déchirait en moires d'argent contre
les piles des ponts.
Il allait dîner, moyennant quarante-trois
sols le cachet, dans un restaurant, rue de la Harpe.
Il regardait avec dédain le vieux
comptoir d'acajou, les serviettes tachées, l'argenterie
crasseuse et les chapeaux suspendus contre la muraille. Ceux qui
l'entouraient étaient des étudiants comme lui. Ils
causaient de leurs professeurs, de leurs maîtresses. Il
s'inquiétait bien des professeurs ! Est-ce qu'il avait
une maîtresse ! Pour éviter leurs joies, il arrivait
le plus tard possible. Des restes de nourriture couvraient toutes
les tables. Les deux garçons fatigués dormaient
dans des coins, et une odeur de cuisine, de quinquet et de tabac
emplissait la salle déserte.
Puis il remontait lentement les rues.
Les réverbères se balançaient, en faisant
trembler sur la boue de longs reflets jaunâtres. Des ombres
glissaient au bord des trottoirs, avec des parapluies. Le pavé
était gras, la brume tombait ; et il lui semblait que les
ténèbres humides, l'enveloppant, descendaient indéfiniment
dans son coeur.
Un remords le prit. Il retourna aux
cours. Mais comme il ne connaissait rien aux matières élucidées,
des choses très simples l'embarrassèrent.
Il se mit à écrire un
roman intitulé : Sylvio, le fils du pêcheur. La chose
se passait à Venise. Le héros c'était lui-même
; l'héroïne, Mme Arnoux. Elle s'appelait Antonia ;
- et, pour l'avoir, il assassinait plusieurs gentilshommes, brûlait
une partie de la ville et chantait sous son balcon, où
palpitaient à la brise les rideaux en damas rouge du boulevard
Montmartre. Les réminiscences trop nombreuses dont il s'aperçut
le découragèrent ; il n'alla pas plus loin, et son
désoeuvrement redoubla.
Alors, il supplia Deslauriers de venir
partager sa chambre. Ils s'arrangeraient pour vivre avec ses deux
mille francs de pension ; tout valait mieux que cette existence
intolérable. Deslauriers ne pouvait encore quitter Troyes.
Il l'engageait à se distraire, et à fréquenter
Sénécal.
Sénécal était un
répétiteur de mathématiques, homme de forte
tête et de convictions républicaines, un futur Saint-Just,
disait le clerc. Frédéric avait monté trois
fois ses cinq étages, sans en recevoir aucune visite. Il
n'y retourna plus.
Il voulut s'amuser. Il se rendit aux
bals de l'Opéra. Ces gaietés tumultueuses le glaçaient
dès la porte. D'ailleurs, il était retenu par la
crainte d'un affront pécuniaire, s'imaginant qu'un souper
avec un domino entraînait à des frais considérables,
était une grosse aventure.
Il lui semblait, cependant, qu'on devait
l'aimer. Quelquefois, il se réveillait le coeur plein d'espérance,
s'habillait soigneusement comme pour un rendez-vous, et il faisait
dans Paris des courses interminables. A chaque femme qui marchait
devant lui, ou qui s'avançait à sa rencontre, il
se disait : " La voilà ! " C'était, chaque
fois, une déception nouvelle. L'idée de Mme Arnoux
fortifiait ces convoitises. Il la trouverait peut-être sur
son chemin ; et il imaginait, pour l'aborder, des complications
du hasard, des périls extraordinaires dont il la sauverait.
Ainsi les jours s'écoulaient,
dans la répétition des mêmes ennuis et des
habitudes contractées. Il feuilletait des brochures sous
les arcades de l'Odéon, allait lire la Revue des Deux Mondes
au café, entrait dans une salle du Collège de France,
écoutait pendant une heure une leçon de chinois
ou d'économie politique. Toutes les semaines, il écrivait
longuement à Deslauriers, dînait de temps en temps
avec Martinon, voyait quelquefois M. de Cisy.
Il loua un piano, et composa des valses
allemandes.
Un soir, au théâtre du
Palais-Royal, il aperçut, dans une loge d'avant-scène,
Arnoux près d'une femme . Etait-ce elle ? L'écran
de taffetas vert, tiré au bord de la loge, masquait son
visage. Enfin la toile se leva ; l'écran s'abattit. C'était
une longue personne, de trente ans environ, fanée, et dont
les grosses lèvres découvraient, en riant, des dents
splendides. Elle causait familièrement avec Arnoux et lui
donnait des coups d'éventail sur les doigts. Puis une jeune
fille blonde, les paupières un peu rouges comme si elle
venait de pleurer, s'assit entre eux. Arnoux resta dès
lors à demi penché sur son épaule, en lui
tenant des discours qu'elle écoutait sans répondre.
Frédéric s'ingéniait à découvrir
la condition de ces femmes, modestement habillées de robes
sombres, à cols plats rabattus.
A la fin du spectacle, il se précipita
dans les couloirs. La foule les remplissait. Arnoux, devant lui,
descendait l'escalier, marche à marche, donnant le bras
aux deux femmes.
Tout à coup, un bec de gaz l'éclaira.
Il avait un crêpe à son chapeau. Elle était
morte, peut-être ? Cette idée tourmenta Frédéric
si fortement, qu'il courut le lendemain à l'Art industriel,
et, payant vite une des gravures étalées devant
la montre, il demanda au garçon de boutique comment se
portait M. Arnoux.
Le garçon répondit :
- Mais très bien !
Frédéric ajouta en pâlissant
: Et Madame ? Madame aussi !
Frédéric oublia d'emporter
sa gravure.
L'hiver se termina. Il fut moins triste
au printemps, se mit à préparer son examen, et,
l'ayant subi d'une façon médiocre, partit ensuite
pour Nogent.
Il n'alla point à Troyes voir
son ami, afin d'éviter les observations de sa mère.
Puis, à la rentrée, il abandonna son logement et
prit, sur le quai Napoléon, deux pièces, qu'il meubla.
L'espoir d'une invitation chez les Dambreuse l'avait quitté
; sa grande passion pour Mme Arnoux commençait à
s'éteindre.
Chapitre IV
Un matin du mois de décembre,
en se rendant au cours de procédure, il crut remarquer
dans la rue Saint-Jacques plus d'animation qu'à l'ordinaire.
Les étudiants sortaient précipitamment des cafés,
ou, par les fenêtres ouvertes, ils s'appelaient d'une maison
à l'autre ; les boutiquiers, au milieu du trottoir, regardaient
d'un air inquiet ; les volets se fermaient ; et, quand il arriva
dans la rue Soufflot, il aperçut un grand rassemblement
autour du Panthéon.
Des jeunes gens, par bandes inégales
de cinq à douze, se promenaient en se donnant le bras et
abordaient les groupes plus considérables qui stationnaient
çà et là ; au fond de la place, contre les
grilles, des hommes en blouse péroraient, tandis que, le
tricorne sur l'oreille et les mains derrière le dos, des
sergents de ville erraient le long des murs, en faisant sonner
les dalles sous leurs fortes bottes. Tous avaient un air mystérieux,
ébahi ; on attendait quelque chose évidemment ;
chacun retenait au bord des lèvres une interrogation.
Frédéric se trouvait auprès
d'un jeune homme blond, à la figure avenante, et portant
moustache et barbiche comme un raffiné du temps de Louis
XIII. Il lui demanda la cause du désordre.
- Je n'en sais rien, reprit l'autre,
ni eux non plus ! C'est leur mode à présent ! Quelle
bonne farce !
Et il éclata de rire.
Les pétitions pour la Réforme,
que l'on faisait signer dans la garde nationale, jointes au recensement
Humann d'autres événements encore, amenaient depuis
six mois dans Paris, d'inexplicables attroupements ; et même,
ils se renouvelaient si souvent que les journaux n'en parlaient
plus.
- Cela manque de galbe et de couleur,
continua le voisin de Frédéric. Le cuyde, messire,
que nous avons dégénéré ! A la bonne
époque de Loys onzième, voire de Benjamin Constant,
il y avait plus de mutinerie parmi les escholiers. Je les trouve
pacifiques comme moutons, bêtes comme cornichons, et idoines
à estre épiciers, Pasque-Dieu ! Et voilà
ce qu'on appelle la Jeunesse des écoles !
Il écarta les bras largement,
comme Frédéric Lemaître dans Robert Macaire.
- Jeunesse des écoles, je te
bénis !
Ensuite, apostrophant un chiffonnier,
qui remuait des écailles d'huîtres contre la borne
d'un marchand de vin :
- En fais-tu partie, toi, de la Jeunesse
des écoles ?
Le vieillard releva une face hideuse,
où l'on distinguait, au milieu d'une barbe grise, un nez
rouge, et deux yeux avinés stupides.
- Non ! tu me parais plutôt un
de ces hommes à figure patibulaire que l'on voit, dans
divers groupes, semant l'or à pleines mains... Oh ! sème,
mon patriarche, sème ! Corromps-moi avec les trésors
d'Albion ! Are you English ? Je ne repousse pas les présents
d'Artaxercès ! Causons un peu de l'union douanière.
Frédéric sentit quelqu'un
lui toucher à l'épaule ; il se retourna. C'était
Martinon, prodigieusement pâle.
- Eh bien ! fit-il en poussant un gros
soupir, encore une émeute !
Il avait peur d'être compromis,
se lamentait. Des hommes en blouse, surtout, l'inquiétaient,
comme appartenant à des sociétés secrètes.
- Est-ce qu'il y a des sociétés
secrètes ? dit le jeune homme à moustaches. C'est
une vieille blague du Gouvernement pour épouvanter les
bourgeois !
Martinon l'engagea à parler plus
bas, dans la crainte de la police.
- Vous croyez encore à la police,
vous ? Au fait, que savez-vous, monsieur, si je ne suis pas moi-même
un mouchard ?
Et il le regarda d'une telle manière,
que Martinon, fort ému, ne comprit point d'abord la plaisanterie.
La foule les poussait, et ils avaient été forcés,
tous les trois, de se mettre sur le petit escalier conduisant,
par un couloir, dans le nouvel amphithéâtre.
Bientôt la multitude se fendit
d'elle-même ; plusieurs têtes se découvrirent
; on saluait l'illustre professeur Samuel Rondelot, qui, enveloppé
de sa grosse redingote, levant en l'air ses lunettes d'argent,
et soufflant de son asthme, s'avançait à pas tranquilles,
pour faire son cours. Cet homme était une des gloires judiciaires
du XIXe siècle, le rival des Zacharie, des Ruhdorff. Sa
dignité nouvelle de pair de France n'avait modifié
en rien ses allures. On le savait pauvre, et un grand respect
l'entourait.
Cependant, du fond de la place, quelques-uns
crièrent :
A bas Guizot !
A bas Pritchard !
A bas les vendus !
A bas Louis-Philippe !
La foule oscilla, et, se pressant contre
la porte de la cour qui était fermée, elle empêchait
le professeur d'aller plus loin. Il s'arrêta devant l'escalier.
On l'aperçut bientôt sur la dernière des trois
marches. Il parla ; un bourdonnement couvrit sa voix. Bien qu'on
l'aimât tout à l'heure, on le haïssait maintenant,
car il représentait l'Autorité. Chaque fois qu'il
essayait de se faire entendre, les cris recommençaient.
Il fit un grand geste pour engager les étudiants à
le suivre. Une vocifération universelle lui répondit.
Il haussa les épaules dédaigneusement et s'enfonça
dans le couloir. Martinon avait profité de sa place pour
disparaître en même temps.
Quel lâche ! dit Frédéric.
Il est prudent ! reprit l'autre.
La foule éclata en applaudissements.
Cette retraite du professeur devenait une victoire pour elle.
A toutes les fenêtres, des curieux regardaient. Quelques-uns
entonnaient la Marseillaise ; d'autres proposaient d'aller chez
Béranger.
Chez Laffitte !
Chez Chateaubriand !
Chez Voltaire ! hurla le jeune homme
à moustaches blondes.
Les sergents de ville tâchaient
de circuler, en disant le plus doucement qu'ils pouvaient :
- Partez, messieurs, partez, retirez-vous
!
Quelqu'un cria :
- A bas les assommeurs !
C'était une injure usuelle depuis
les troubles du mois de septembre. Tous la répétèrent.
On huait, on sifflait les gardiens de l'ordre public ; ils commençaient
à pâlir ; un d'eux n'y résista plus et, avisant
un petit jeune homme qui s'approchait de trop près, en
lui riant au nez, il le repoussa si rudement, qu'il le fit tomber
cinq pas plus loin, sur le dos, devant la boutique du marchand
de vin. Tous s'écartèrent ; mais presque aussitôt
il roula lui-même terrassé par une sorte d'Hercule
dont la chevelure, telle qu'un paquet d'étoupes, débordait
sous une casquette en toile cirée.
Arrêté depuis quelques
minutes au coin de la rue Saint-Jacques, il avait lâché
bien vite un large carton qu'il portait pour bondir vers le sergent
de ville et, le tenant renversé sous lui, il labourait
sa face à grands coups de poing. Les autres sergents accoururent.
Le terrible garçon était si fort, qu'il en fallut
quatre, au moins, pour le dompter. Deux le secouaient par le collet,
deux autres le tiraient par les bras, un cinquième lui
donnait, avec le genou, des bourrades dans les reins, et tous
l'appelaient brigand, assassin, émeutier. La poitrine nue
et les vêtements en lambeaux, il protestait de son innocence
; il n'avait pu, de sang-froid, voir battre un enfant.
- Je m'appelle Dussardier ! chez MM.
Valinçart frères, dentelles et nouveautés,
rue de Cléry. Où est mon carton ? Je veux mon carton
! Il répétait : Dussardier !... rue de Cléry.
Mon carton !
Il s'apaisa pourtant, et, d'un air stoïque,
se laissa conduire vers le poste de la rue Descartes. Un flot
de monde le suivit. Frédéric et le jeune homme à
moustaches marchaient immédiatement par derrière,
pleins d'admiration pour le commis et révoltés contre
la violence du Pouvoir.
A mesure que l'on avançait, la
foule devenait moins grosse.
Les sergents de ville, de temps à
autre, se retournaient d'un air féroce ; et les tapageurs
n'ayant plus rien à faire, les curieux rien à voir,
tous s'en allaient peu à peu. Des passants, que l'on croisait,
considéraient Dussardier et se livraient tout haut à
des commentaires outrageants. Une vieille femme, sur sa porte,
s'écria même qu'il avait volé un pain ; cette
injustice augmenta l'irritation des deux amis. Enfin on arriva
devant le corps de garde. Il ne restait qu'une vingtaine de personnes.
La vue des soldats suffit pour les disperser.
Frédéric et son camarade
réclamèrent, hardiment, celui qu'on venait de mettre
en prison. Le factionnaire les menaça, s'ils insistaient,
de les y fourrer eux-mêmes. Ils demandèrent le chef
du poste, et déclinèrent leur nom avec leur qualité
d'élèves en droit, affirmant que le prisonnier était
leur condisciple.
On les fit entrer dans une pièce
toute nue, où quatre bancs s'allongeaient contre les murs
de plâtre, enfumés. Au fond, un guichet s'ouvrit.
Alors parut le robuste visage de Dussardier, qui, dans le désordre
de sa chevelure, avec ses petits yeux et son nez carré
du bout , rappelait confusément la physionomie d'un bon
chien.
- Tu ne nous reconnais pas ? dit Hussonnet.
C'était le nom du jeune homme
à moustaches.
Mais... balbutia Dussardier.
Ne fais donc plus l'imbécile,
reprit l'autre ; on sait que tu es, comme nous, élève
en droit.
Malgré leurs clignements de paupières,
Dussardier ne devinait rien. Il parut se recueillir, puis tout
à coup :
- A-t-on trouvé mon carton ?
Frédéric leva les yeux,
découragé. Hussonnet répliqua :
- Ah ! ton carton, où tu mets
tes notes de cours ? Oui, oui ! rassure-toi !
Ils redoublaient leur pantomime. Dussardier
comprit enfin qu'ils venaient pour le servir ; et, il se tut,
craignant de les compromettre. D'ailleurs, il éprouvait
une sorte de honte en se voyant haussé au rang social d'étudiant
et le pareil de ces jeunes hommes qui avaient des mains si blanches.
- Veux-tu faire dire quelque chose à
quelqu'un ? demanda Frédéric.
Non, merci, à personne !
Mais ta famille ?
Il baissa la tête sans répondre
; le pauvre garçon était bâtard. Les deux
amis restaient étonnés de son silence.
- As-tu de quoi fumer ? reprit Frédéric.
Il se palpa, puis retira du fond de
sa poche les débris d'une pipe en écume de mer,
avec un tuyau en bois noir, un couvercle d'argent et un bout d'ambre.
Depuis trois ans, il travaillait à
en faire un chef-d'oeuvre. Il avait eu soin d'en tenir le fourneau
constamment serré dans une gaine de chamois, de la fumer
le plus lentement possible, sans jamais la poser sur du marbre,
et, chaque soir, de la suspendre au chevet de son lit. A présent,
il en secouait les morceaux dans sa main dont les ongles saignaient
; et, le menton sur la poitrine, les prunelles fixes, béant,
il contemplait ces ruines de sa joie avec un regard d'une ineffable
tristesse.
- Si nous lui donnions des cigares,
hein ? dit tout bas Hussonnet, en faisant le geste d'en atteindre.
Frédéric avait déjà
posé, au bord du guichet, un porte-cigares rempli.
- Prends donc ! Adieu, bon courage !
Dussardier se jeta sur les deux mains
qui s'avançaient. Il les serrait frénétiquement,
la voix entrecoupée par des sanglots.
- Comment ?... à moi !... à
moi !...
Les deux amis se dérobèrent
à sa reconnaissance, sortirent, et allèrent déjeuner
ensemble au café Tabourey, devant le Luxembourg.
Tout en séparant le beefsteak,
Hussonnet apprit à son compagnon qu'il travaillait dans
des journaux de modes et fabriquait des réclames pour l'Art
industriel.
- Chez Jacques Arnoux ? dit Frédéric.
- Vous le connaissez ?
Oui ! non !... C'est-à-dire je
l'ai vu, je l'ai rencontré. Il demanda négligemment
à Hussonnet s'il voyait quelquefois sa femme.
- De temps à autre, reprit le
bohème.
Frédéric n'osa poursuivre
ses questions ; cet homme venait de prendre une place démesurée
dans sa vie ; il paya la note du déjeuner, sans qu'il y
eût de la part de l'autre aucune protestation.
La sympathie était mutuelle ;
ils échangèrent leurs adresses, et Hussonnet l'invita
cordialement à l'accompagner jusqu'à la rue de Fleurus.
Ils étaient au milieu du jardin
quand l'employé d'Arnoux, retenant son haleine, contourna
son visage dans une grimace abominable et se mit à faire
le coq. Alors tous les coqs qu'il y avait aux environs lui répondirent
par des cocoricos prolongés.
- C'est un signal, dit Hussonnet.
Ils s'arrêtèrent près
du théâtre Bobino, devant une maison où l'on
pénétrait par une allée. Dans la lucarne
d'un grenier, entre des capucines et des pois de senteur, une
jeune femme se montra, nu-tête, en corset, et appuyant ses
deux bras contre le bord de la gouttière.
Bonjour, mon ange, bonjour, bibiche,
fit Hussonnet, en lui envoyant des baisers.
Il ouvrit la barrière d'un coup
de pied, et disparut.
Frédéric l'attendit toute
la semaine. Il n'osait aller chez lui, pour n'avoir point l'air
impatient de se faire rendre à déjeuner ; mais il
le chercha par tout le quartier latin. Il le rencontra un soir,
et l'emmena dans sa chambre sur le quai Napoléon.
La causerie fut longue ; ils s'épanchèrent.
Hussonnet ambitionnait la gloire et les profits du théâtre.
Il collaborait à des vaudevilles non reçus, "
avait des masses de plans " , tournait le couplet ; il en
chanta quelques-uns. Puis, remarquant dans l'étagère
un volume de Hugo et un autre de Lamartine, il se répandit
en sarcasmes sur l'école romantique. Ces poètes-là
n'avaient ni bon sens ni correction, et n'étaient pas Français,
surtout ! Il se vantait de savoir sa langue et épluchait
les phrases les plus belles avec cette sévérité
hargneuse, ce goût académique qui distinguent les
personnes d'humeur folâtre quand elles abordent l'art sérieux.
Frédéric fut blessé
dans ses prédilections ; il avait envie de rompre. Pourquoi
ne pas hasarder, tout de suite, le mot d'où son bonheur
dépendait ? Il demanda au garçon de lettres s'il
pouvait le présenter chez Arnoux.
La chose était facile, et ils
convinrent du jour suivant.
Hussonnet manqua le rendez-vous ; il
en manqua trois autres. Un samedi, vers quatre heures, il apparut.
Mais, profitant de la voiture, il s'arrêta d'abord au Théâtre
Français pour avoir un coupon de loge ; il se fit descendre
chez un tailleur, chez une couturière ; il écrivait
des billets chez les concierges. Enfin ils arrivèrent boulevard
Montmartre. Frédéric traversa la boutique, monta
l'escalier. Arnoux le reconnut dans la glace placée devant
son bureau ; et, tout en continuant à écrire, lui
tendit la main par-dessus l'épaule.
Cinq ou six personnes, debout, emplissaient
l'appartement étroit, qu'éclairait une seule fenêtre
donnant sur la cour ; un canapé en damas de laine brune
occupait au fond l'intérieur d'une alcôve, entre
deux portières d'étoffe semblable. Sur la cheminée
couverte de paperasses, il y avait une Vénus en bronze
; deux candélabres, garnis de bougies roses, la flanquaient
parallèlement. A droite, près d'un cartonnier, un
homme dans un fauteuil lisait le journal, en gardant son chapeau
sur sa tête ; les murailles disparaissaient sous des estampes
et des tableaux, gravures précieuses ou esquissées
de maîtres contemporains, ornées de dédicaces,
qui témoignaient pour Jacques Arnoux de l'affection la
plus sincère.
- Cela va toujours bien ? fit-il en
se tournant vers Frédéric.
Et, sans attendre sa réponse,
il demanda bas à Hussonnet :
- Comment l'appelez-vous, votre ami
?
Puis tout haut :
- Prenez donc un cigare sur le cartonnier,
dans la boîte.
L'Art industriel, posé au point
central de Paris, était un lieu de rendez-vous commode,
un terrain neutre où les rivalités se coudoyaient
familièrement. On y voyait, ce jour-là, Anténor
Braive, le portraitiste des rois , Jules Burrieu, qui commençait
à populariser par ses dessins les guerres d'Algérie
; le caricaturiste Sombaz, le sculpteur Vourdat, d'autres encore,
et aucun ne répondait aux préjugés de l'étudiant.
Leurs manières étaient simples, leurs propos libres.
Le mystique Lovarias débita un conte obscène ; et
l'inventeur du paysage oriental, le fameux Dittmer, portait une
camisole de tricot sous son gilet, et prit l'omnibus pour s'en
retourner.
Il fut d'abord question d'une nommée
Apollonie, un ancien modèle, que Burrieu prétendait
avoir reconnue sur le boulevard, dans une daumont. Hussonnet expliqua
cette métamorphose par la série de ses entreteneurs.
- Comme ce gaillard-là connaît
les filles de Paris, dit Arnoux.
Après vous, s'il en reste, sire,
répliqua le bohème, avec un salut militaire, pour
imiter le grenadier offrant sa gourde à Napoléon.
Puis on discuta quelques toiles, où
la tête d'Apollonie avait servi. Les confrères absents
furent critiqués. On s'étonnait du prix de leurs
oeuvres ; et tous se plaignaient de ne point gagner suffisamment,
lorsque entra un homme de taille moyenne, l'habit fermé
par un seul bouton, les yeux vifs, l'air un peu fou.
- Quel tas de bourgeois vous êtes
! dit-il. Qu'est-ce que cela fait, miséricorde ! Les vieux
qui confectionnaient des chefs-d'oeuvre ne s'inquiétaient
pas du million. Corrège, Murillo...
- Ajoutez Pellerin, dit Sombaz.
Mais sans relever l'épigramme,
il continua de discourir avec tant de véhémence,
qu'Arnoux fut contraint de lui répéter deux fois
:
- Ma femme a besoin de vous, jeudi.
N'oubliez pas !
Cette parole ramena la pensée
de Frédéric sur Mme Arnoux. Sans doute, on pénétrait
chez elle par le cabinet près du divan ? Arnoux, pour prendre
un mouchoir, venait de l'ouvrir ; Frédéric avait
aperçu, dans le fond , un lavabo. Mais une sorte de grommellement
sortit du coin de la cheminée ; c'était le personnage
qui lisait son journal, dans le fauteuil. Il avait cinq pieds
neuf pouces, les paupières un peu tombantes, la chevelure
grise, l'air majestueux, - et s'appelait Regimbart.
Qu'est-ce donc, citoyen ? dit Arnoux.
Encore une nouvelle canaillerie du Gouvernement
!
Il s'agissait de la destitution d'un
maître d'école ; Pellerin reprit son parallèle
entre Michel-Ange et Shakespeare. Dittmer s'en allait. Arnoux
le rattrapa pour lui mettre dans la main deux billets de banque.
Alors, Hussonnet, croyant le moment favorable :
- Vous ne pourriez pas m'avancer, mon
cher patron ?...
Mais Arnoux s'était rassis et
gourmandait un vieillard d'aspect sordide, en lunettes bleues.
- Ah ! vous êtes joli, père
Isaac ! Voilà trois oeuvres décriées, perdues
! Tout le monde se fiche de moi ! On les connaît maintenant
! Que voulez-vous que j'en fasse ? Il faudra que je les envoie
en Californie !... au diable ! Taisez-vous !
La spécialité de ce bonhomme
consistait à mettre au bas de ses tableaux des signatures
de maîtres anciens. Arnoux refusait de le payer ; il le
congédia brutalement. Puis, changeant de manières,
il salua un monsieur décoré, gourmé, avec
favoris et cravate blanche.
Le coude sur l'espagnolette de la fenêtre,
il lui parla pendant longtemps, d'un air mielleux. Enfin il éclata
:
- Eh ! je ne suis pas embarrassé
d'avoir des courtiers, monsieur le comte !
Le gentilhomme s'étant résigné,
Arnoux lui solda vingt-cinq louis, et, dès qu'il fut dehors
:
- Sont-ils assommants, ces grands seigneurs
!
- Tous des misérables ! murmura
Regimbart.
A mesure que l'heure avançait,
les occupations d'Arnoux redoublaient ; il classait des articles,
décachetait des lettres, alignait des comptes ; au bruit
du marteau dans le magasin, sortait pour surveiller les emballages,
puis reprenait sa besogne ; et, tout en faisant courir sa plume
de fer sur le papier, il ripostait aux plaisanteries. Il devait
dîner le soir chez son avocat, et partait le lendemain pour
la Belgique.
Les autres causaient des choses du jour
: le portrait de Chérubini, l'hémicycle des Beaux-Arts,
l'Exposition prochaine. Pellerin déblatérait contre
l'Institut. Les cancans, les discussions s'entrecroisaient. L'appartement,
bas de plafond, était si rempli, qu'on ne pouvait remuer
; et la lumière des bougies roses passait dans la fumée
des cigares comme des rayons de soleil dans la brume.
La porte, près du divan, s'ouvrit,
et une grande femme mince entra, avec des gestes brusques qui
faisaient sonner sur sa robe en taffetas noir toutes les breloques
de sa montre.
C'était la femme entrevue, l'été
dernier, au Palais-Royal. Quelques-uns, l'appelant par son nom,
échangèrent avec elle des poignées de main.
Hussonnet avait enfin arraché une cinquantaine de francs
; la pendule sonna sept heures ; tous se retirèrent.
Arnoux dit à Pellerin de rester,
et conduisit Mlle Vatnaz dans le cabinet.
Frédéric n'entendait pas
leurs paroles ; ils chuchotaient. Cependant, la voix féminine
s'éleva :
- Depuis six mois que l'affaire est
faite, j'attends toujours !
Il y eut un long silence. Mlle Vatnaz
reparut. Arnoux lui avait encore promis quelque chose.
- Oh ! oh ! plus tard, nous verrons
!
- Adieu, homme heureux ! dit-elle, en
s'en allant.
Arnoux rentra vivement dans le cabinet,
écrasa du cosmétique sur ses moustaches, haussa
ses bretelles pour tendre ses sous-pieds ; et, tout en se lavant
les mains :
- Il me faudrait deux dessus de porte,
à deux cent cinquante la pièce, genre Boucher, est-ce
convenu ?
- Soit, dit l'artiste, devenu rouge.
- Bon ! et n'oubliez pas ma femme !
Frédéric accompagna Pellerin
jusqu'au haut du faubourg Poissonnière, et lui demanda
la permission de venir le voir quelquefois, faveur qui fut accordée
gracieusement.
Pellerin lisait tous les ouvrages d'esthétique
pour découvrir la véritable théorie du Beau,
convaincu, quand il l'aurait trouvée, de faire des chefs-d'oeuvre.
Il s'entourait de tous les auxiliaires imaginables, dessins, plâtres,
modèles, gravures ; et il cherchait, se rongeait ; il accusait
le temps, ses nerfs, son atelier, sortait dans la rue pour rencontrer
l'inspiration, tressaillait de l'avoir saisie, puis abandonnait
son oeuvre et en rêvait une autre qui devait être
plus belle. Ainsi tourmenté par des convoitises de gloire
et perdant ses jours en discussions, croyant à mille niaiseries,
aux systèmes, aux critiques, à l'importance d'un
règlement ou d'une réforme en matière d'art,
il n'avait, à cinquante ans, encore produit que des ébauches.
Son orgueil robuste l'empêchait de subir aucun découragement,
mais il était toujours irrité, et dans cette exaltation
à la fois factice et naturelle qui constitue les comédiens.
On remarquait en entrant chez lui deux
grands tableaux, où les premiers tons, posés çà
et là, faisaient sur la toile blanche des taches de brun,
de rouge et de bleu. Un réseau de lignes à la craie
s'étendait par-dessus, comme les mailles vingt fois reprises
d'un filet ; il était même impossible d'y rien comprendre.
Pellerin expliqua le sujet de ces deux compositions en indiquant
avec le pouce les parties qui manquaient. L'une devait représenter
la Démence de Nabuchodonosor, l'autre l'incendie de Rome
par Néron. Frédéric les admira.
Il admira des académies de femmes
échevelées, des paysages où les troncs d'arbres
tordus par la tempête foisonnaient, et surtout des caprices
à la plume, souvenirs de Callot, de Rembrandt ou de Goya,
dont il ne connaissait pas les modèles. Pellerin n'estimait
plus ces travaux de sa jeunesse ; maintenant, il était
pour le grand style ; il dogmatisa sur Phidias et Winckelmann,
éloquemment. Les choses autour de lui renforçaient
la puissance de sa parole : on voyait une tête de mort sur
un prie-Dieu, des yatagans, une robe de moine ; Frédéric
l'endossa.
Quand il arrivait de bonne heure, il
le surprenait dans son mauvais lit de sangle, que cachait un lambeau
de tapisserie ; car Pellerin se couchait tard, fréquentant
les théâtres avec assiduité. Il était
servi par une vieille femme en haillons, dînait à
la gargote et vivait sans maîtresse. Ses connaissances,
ramassées pêle-mêle, rendaient ses paradoxes
amusants. Sa haine contre le commun et le bourgeois débordait
en sarcasmes d'un lyrisme superbe, et il avait pour les maîtres
une telle religion, qu'elle le montait presque jusqu'à
eux.
Mais pourquoi ne parlait-il jamais de
Mme Arnoux ? Quant à son mari, tantôt il l'appelait
un bon garçon, d'autres fois un charlatan. Frédéric
attendait ses confidences.
Un jour en feuilletant un de ses cartons,
il trouva dans le portrait d'une bohémienne quelque chose
de Mlle Vatnaz, et, comme cette personne l'intéressait,
il voulut savoir sa position
Elle avait été, croyait
Pellerin, d'abord institutrice en province ; maintenant, elle
donnait des leçons et tâchait d'écrire dans
les petites feuilles.
D'après ses manières avec
Arnoux, on pouvait, selon Frédéric, la supposer
sa maîtresse.
- Ah bah ! il en a d'autres !
Alors, le jeune homme, en détournant
son visage qui rougissait de honte sous l'infamie de sa pensée,
ajouta d'un air crâne :
Sa femme le lui rend, sans doute ? Pas
du tout ! elle est honnête !
Frédéric eut un remords,
et se montra plus assidu au journal.
Les grandes lettres composant le nom
d'Arnoux sur la plaque de marbre, au haut de la boutique, lui
semblaient toutes particulières et grosses de significations,
comme une écriture sacrée. Le large trottoir, descendant,
facilitait sa marche, la porte tournait presque d'elle-même
; et la poignée, lisse au toucher, avait la douceur et
comme l'intelligence d'une main dans la sienne. Insensiblement,
il devint aussi ponctuel que Regimbart.
Tous les jours, Regimbart s'asseyait
au coin du feu, dans son fauteuil, s'emparait du National, ne
le quittait plus, et exprimait sa pensée par des exclamations
ou de simples haussements d'épaules. De temps à
autre, il s'essuyait le front avec son mouchoir de poche roulé
en boudin, et qu'il portait sur sa poitrine, entre deux boutons
de sa redingote verte. Il avait un pantalon à plis, des
souliers-bottes, une cravate longue ; et son chapeau à
bords retroussés le faisait reconnaître, de loin,
dans les foules.
A huit heures du matin, il descendit
des hauteurs de Montmartre, pour prendre le vin blanc dans la
rue Notre-Dame-des-Victoires. Son déjeuner, que suivaient
plusieurs parties de billard, le conduisait jusqu'à trois
heures. Il se dirigeait alors vers le passage des Panoramas, pour
prendre l'absinthe. Après la séance chez Arnoux,
il entrait à l'estaminet Bordelais, pour prendre le vermout
; puis, au lieu de rejoindre sa femme, souvent il préférait
dîner seul, dans un petit café de la place Gaillon,
où il voulait qu'on lui servît " des plats de
ménage, des choses naturelles " ! Enfin, il se transportait
dans un autre billard, et y restait jusqu'à minuit, jusqu'à
une heure du matin, jusqu'au moment où, le gaz éteint
et les volets fermés, le maître de l'établissement,
exténué, le suppliait de sortir.
Et ce n'était pas l'amour des
boissons qui attirait dans ces endroits le citoyen Regimbart,
mais l'habitude ancienne d'y causer politique ; avec l'âge,
sa verve était tombée, il n'avait plus qu'une morosité
silencieuse. On aurait dit, à voir le sérieux de
son visage, qu'il roulait le monde dans sa tête. Rien n'en
sortait ; et personne, même de ses amis, ne lui connaissait
d'occupations, bien qu'il se donnât pour tenir un cabinet
d'affaires.
Arnoux paraissait l'estimer infiniment.
Il dit un jour à Frédéric :
- Celui-là en sait long, allez
! C'est un homme fort !
Une autre fois, Regimbart étala
sur son pupitre des papiers concernant des mines de kaolin en
Bretagne ; Arnoux s'en rapportait à son expérience.
Frédéric se montra plus
cérémonieux pour Regimbart, jusqu'à lui offrir
l'absinthe de temps à autre ; et quoiqu'il le jugeât
stupide, souvent il demeurait dans sa compagnie pendant une grande
heure, uniquement parce que c'était l'ami de Jacques Arnoux.
Après avoir poussé dans
leurs débuts des maîtres contemporains, le marchand
de tableaux, homme de progrès, avait tâché,
tout en conservant des allures artistiques, d'étendre ses
profits pécuniaires. Il recherchait l'émancipation
des arts, le sublime à bon marché. Toutes les industries
du luxe parisien subirent son influence, qui fut bonne pour les
petites choses, et funeste pour les grandes. Avec sa rage de flatter
l'opinion, il détourna de leur voie les artistes habiles,
corrompit les forts, épuisa les faibles, et illustra les
médiocres ; il en disposait par ses relations et par sa
revue. Les rapins ambitionnaient de voir leurs oeuvres à
sa vitrine et les tapissiers prenaient chez lui des modèles
d'ameublement. Frédéric le considérait à
la fois comme millionnaire, comme dilettante, comme homme d'action.
Bien des choses pourtant l'étonnaient, car le sieur Arnoux
était malicieux dans son commerce.
Il recevait du fond de l'Allemagne ou
de l'Italie une toile achetée à Paris quinze cents
francs, et, exhibant une facture qui la portait à quatre
mille, la revendait trois mille cinq cents, par complaisance.
Un de ses tours ordinaires avec les peintres était d'exiger
comme pot-de-vin une réduction de leur tableau, sous prétexte
d'en publier la gravure ; il vendait toujours la réduction
et jamais la gravure ne paraissait. A ceux qui se plaignaient
d'être exploités, il répondait par une tape
sur le ventre. Excellent d'ailleurs, il prodiguait les cigares,
tutoyait les inconnus, s'enthousiasmait pour une oeuvre ou pour
un homme, et, s'obstinant alors, ne regardant à rien, multipliait
les courses, les correspondances, les réclames. Il se croyait
fort honnête, et, dans son besoin d'expansion, racontait
naïvement ses indélicatesses.
Une fois, pour vexer un confrère
qui inaugurait un autre journal de peinture par un grand festin,
il pria Frédéric d'écrire sous ses yeux,
un peu avant l'heure du rendez-vous, des billets où l'on
désinvitait les convives.
- Cela n'attaque pas l'honneur, vous
comprenez ?
Et le jeune homme n'osa lui refuser
ce service.
Le lendemain, en entrant avec Hussonnet
dans son bureau, Frédéric vit par la porte (celle
qui s'ouvrait sur l'escalier) le bas d'une robe disparaître.
- Mille excuses ! dit Hussonnet. Si
j'avais cru qu'il y eût des femmes.
- Oh ! pour celle-là c'est la
mienne, reprit Arnoux. Elle montait me faire une petite visite
en passant.
- Comment ? dit Frédéric.
- Mais oui ! elle s'en retourne chez
elle, à la maison. Le charme des choses ambiantes se retira
tout à coup. Ce qu'il y sentait confusément épandu
venait de s'évanouir, ou plutôt n'y avait jamais
été. Il éprouvait une surprise infinie et
comme la douleur d'une trahison.
Arnoux, en fouillant dans son tiroir,
souriait. Se moquait-il de lui ? Le commis déposa sur la
table une liasse de papiers humides.
- Ah ! les affiches ! s'écria
le marchand. Je ne suis pas près de dîner ce soir
!
Regimbart prenait son chapeau.
- Comment, vous me quittez ?
- Sept heures ! dit Regimbart.
Frédéric le suivit.
Au coin de la rue Montmartre, il se
retourna ; il regarda les fenêtres du premier étage
; et il rit intérieurement de pitié sur lui-même,
en se rappelant avec quel amour il les avait si souvent contemplées
! Où donc vivait-elle ? Comment la rencontrer maintenant
? La solitude se rouvrait autour de son désir plus immense
que jamais !
- Venez-vous la prendre ? dit Regimbart.
- Prendre qui ?
- L'absinthe !
Et, cédant à ses obsessions,
Frédéric se laissa conduire à l'estaminet
Bordelais. Tandis que son compagnon, posé sur le coude,
considérait la carafe, il jetait les yeux de droite et
de gauche. Mais il aperçut le profil de Pellerin sur le
trottoir ; il cogna vivement contre le carreau et le peintre n'était
pas assis que Regimbart lui demanda pourquoi on ne le voyait plus
à l'Art industriel.
- Que je crève, si j'y retourne
! C'est une brute, un bourgeois, un misérable, un drôle
!
Ces injures flattaient la colère
de Frédéric. Il en était blessé cependant,
car il lui semblait qu'elles atteignaient un peu Mme Arnoux.
- Qu'est-ce donc qu'il vous a fait ?
dit Regimbart.
Pellerin battit le sol avec son pied,
et souffla fortement, au lieu de répondre.
Il se livrait à des travaux clandestins,
tels que portraits aux deux crayons ou pastiches de grands maîtres
pour les amateurs peu éclairés ; et, comme ces travaux
l'humiliaient, il préférait se taire, généralement.
Mais " la crasse d'Arnoux " l'exaspérait trop.
Il se soulagea.
D'après une commande, dont Frédéric
avait été le témoin, il lui avait apporté
deux tableaux. Le marchand, alors, s'était permis des critiques
! Il avait blâmé la composition, la couleur et le
dessin, le dessin surtout, bref, à aucun prix n'en avait
voulu. Mais, forcé par
l'échéance d'un billet,
Pellerin les avait cédés au juif Isaac ; et, quinze
jours plus tard, Arnoux lui-même les vendait à un
Espagnol, pour deux mille francs.
- Pas un sou de moins ! Quelle gredinerie
! et il en fait bien d'autres, parbleu ! Nous le verrons, un de
ces matins, en cour d'assises.
Comme vous exagérez ! dit Frédéric
d'une voix timide.
Allons ! bon ! j'exagère ! s'écria
l'artiste, en donnant sur la table un grand coup de poing.
Cette violence rendit au jeune homme
tout son aplomb. Sans doute, on pouvait se conduire plus gentiment
; cependant, si Arnoux trouvait ces deux toiles...
- Mauvaises ! lâchez le mot !
Les connaissez-vous ? Est-ce votre métier ? Or, vous savez,
mon petit, moi, je n'admets pas cela, les amateurs !
- Eh ! ce ne sont pas mes affaires !
dit Frédéric.
- Quel intérêt avez-vous
donc à le défendre ? reprit froidement Pellerin.
Le jeune homme balbutia :
- Mais... parce que je suis son ami.
- Embrassez-le de ma part ! bonsoir
!
Et le peintre sortit furieux, sans parler,
bien entendu, de sa consommation.
Frédéric s'était
convaincu lui-même en défendant Arnoux. Dans l'échauffement
de son éloquence, il fut pris de tendresse pour cet homme
intelligent et bon, que ses amis calomniaient et qui maintenant
travaillait tout seul, abandonné. Il ne résista
pas au singulier besoin de le revoir immédiatement. Dix
minutes après, il poussait la porte du magasin.
Arnoux élaborait, avec son commis,
des affiches monstres, pour une exposition de tableaux.
- Tiens ! qui vous ramène ?
Cette question bien simple embarrassa
Frédéric ; et, ne sachant que répondre, il
demanda si l'on n'avait point trouvé par hasard son calepin,
un petit calepin en cuir bleu.
- Celui où vous mettez vos lettres
de femmes ? dit Arnoux.
Frédéric, en rougissant
comme une vierge, se défendit d'une telle supposition.
Vos poésies, alors ? répliqua
le marchand.
Il maniait les spécimens étalés,
en discutait la forme, la couleur, la bordure ; et Frédéric
se sentait de plus en plus irrité par son air de méditation,
et surtout par ses mains qui se promenaient sur les affiches,
- de grosses mains, un peu molles, à ongles plats. Enfin
Arnoux se leva ; et, en disant : " C'est fait ! " il
lui passa la main sous le menton, familièrement. Cette
privauté déplut à Frédéric,
il se recula ; puis il franchit le seuil du bureau, pour la dernière
fois de son existence, croyait-il. Mme Arnoux, elle-même,
se trouvait comme diminuée par la vulgarité de son
mari.
Il reçut, dans la même
semaine, une lettre où Deslauriers annonçait qu'il
arriverait à Paris, jeudi prochain. Alors, il se rejeta
violemment sur cette affection plus solide et plus haute. Un pareil
homme valait toutes les femmes. Il n'aurait plus besoin de Regimbart,
de Pellerin, d'Hussonnet, de personne ! Afin de mieux loger son
ami, il acheta une couchette de fer, un second fauteuil, dédoubla
sa literie ; et, le jeudi matin, il s'habillait pour aller au-devant
de Deslauriers quand un coup de sonnette retentit à sa
porte. Arnoux entra.
- Un mot, seulement ! Hier, on m'a envoyé
de Genève une belle truite ; nous comptons sur vous, tantôt,
à sept heures juste... C'est rue de Choiseul, 24 bis. N'oubliez
pas !
Frédéric fut obligé
de s'asseoir. Ses genoux chancelaient. Il se répétait
: " Enfin ! enfin ! " Puis il écrivit à
son tailleur, à son chapelier, à son bottier ; et
il fit porter ces trois billets par trois commissionnaires différents,
la clef tourna dans la serrure et le concierge parut, avec une
malle sur l'épaule.
Frédéric, en apercevant
Deslauriers, se mit à trembler comme une femme adultère
sous le regard de son époux.
- Qu'est-ce donc qui te prend ? dit
Deslauriers, tu dois cependant avoir reçu de moi une lettre
?
Frédéric n'eut pas la
force de mentir.
Il ouvrit les bras et se jeta sur sa
poitrine.
Ensuite, le clerc conta son histoire.
Son père n'avait pas voulu rendre ses comptes de tutelle,
s'imaginant que ces comptes-là se prescrivaient par dix
ans. Mais, fort en procédure, Deslauriers avait enfin arraché
tout l'héritage de sa mère, sept mille francs nets,
qu'il tenait là, sur lui, dans un vieux portefeuille.
- C'est une réserve, en cas de
malheur. Il faut que j'avise à les placer et à me
caser moi-même, dès demain matin. Pour aujourd'hui,
vacance complète, et tout à toi, mon vieux !
- Oh ! ne te gêne pas ! dit Frédéric.
Si tu avais ce soir quelque chose d'important...
- Allons donc ! Je serais un fier misérable...
Cette épithète, lancée
au hasard, toucha Frédéric en plein coeur, comme
une allusion outrageante.
Le concierge avait disposé sur
la table, auprès du feu, des côtelettes, de la galantine,
une langouste, un dessert, et deux bouteilles de vin de Bordeaux.
Une réception si bonne émut Deslauriers.
- Tu me traites comme un roi, ma parole
!
Ils causèrent de leur passé,
de l'avenir ; et, de temps à autre, ils se prenaient les
mains par-dessus la table, en se regardant une minute avec attendrissement.
Mais un commissionnaire apporta un chapeau neuf. Deslauriers remarqua,
tout haut, combien la coiffe était brillante.
Puis le tailleur, lui-même, vint
remettre l'habit auquel il avait donné un coup de fer.
- On croirait que tu vas te marier,
dit Deslauriers.
Une heure après, un troisième
individu survint et retira d'un grand sac noir une paire de bottes
vernies, splendides. Pendant que Frédéric les essayait,
le bottier observait narquoisement la chaussure du provincial.
- Monsieur n'a besoin de rien ?
- Merci, répliqua le clerc, en
rentrant sous sa chaise ses vieux souliers à cordons.
Cette humiliation gêna Frédéric.
Il reculait à faire son aveu. Enfin, il s'écria,
comme saisi par une idée :
- Ah ! saprelotte, j'oubliais !
- Quoi donc ?
- Ce soir, je dîne en ville !
- Chez les Dambreuse ? Pourquoi ne m'en
parles-tu jamais dans tes lettres ?
Ce n'était pas chez les Dambreuse,
mais chez les Arnoux.
- Tu aurais dû m'avertir ! dit
Deslauriers. Je serais venu un jour plus tard.
- Impossible ! répliqua brusquement
Frédéric. On ne m'a invité que ce matin,
tout à l'heure.
Et, pour racheter sa faute et en distraire
son ami, il dénoua les cordes emmêlées de
sa malle, il arrangea dans la commode toutes ses affaires. il
voulait lui donner son propre lit, coucher dans le cabinet au
bois. Puis, dès quatre heures, il commença les préparatifs
de sa toilette.
- Tu as bien le temps ! dit l'autre.
Enfin, il s'habilla, il partit.
" Voilà les riches ! "
pensa Deslauriers.
Et il alla dîner rue Saint-Jacques,
chez un petit restaurateur qu'il connaissait.
Frédéric s'arrêta
plusieurs fois dans l'escalier, tant son coeur battait fort. Un
de ses gants trop juste éclata ; et, tandis qu'il enfonçait
la déchirure sous la manchette de sa chemise, Arnoux, qui
montait par derrière, le saisit au bras et le fit entrer.
L'antichambre, décorée
à la chinoise, avait une lanterne peinte, au plafond, et
des bambous dans les coins. En traversant le salon, Frédéric
trébucha contre une peau de tigre. On n'avait point allumé
les flambeaux, mais deux lampes brûlaient dans le boudoir
tout au fond.
Mlle Marthe vint dire que sa maman s'habillait.
Arnoux l'enleva jusqu'à la hauteur de sa bouche pour la
baiser ; puis, voulant choisir lui-même dans la cave certaines
bouteilles de vin, il laissa Frédéric avec l'enfant.
Elle avait grandi beaucoup depuis le
voyage de Montereau. Ses cheveux bruns descendaient en longs anneaux
frisés sur ses bras nus. Sa robe, plus bouffante que le
jupon d'une danseuse, laissait voir ses mollets roses, et toute
sa gentille personne sentait frais comme un bouquet. Elle reçut
les compliments du monsieur avec des airs de coquette, fixa sur
lui ses yeux profonds, puis se coulant parmi les meubles, disparut
comme un chat.
Il n'éprouvait plus aucun trouble.
Les globes des lampes, recouverts d'une dentelle en papier, envoyaient
un jour laiteux et qui attendrissait la couleur des murailles
tendues de satin mauve. A travers les lames du garde-feu, pareil
à un gros éventail, on apercevait les charbons dans
la cheminée ; il y avait, contre la pendule, un coffret
à fermoirs d'argent. Çà et là, des
choses intimes traînaient : une poupée au milieu
de la causeuse, un fichu contre le dossier d'une chaise, et, sur
la table à ouvrage un tricot de laine d'où pendaient
en dehors deux aiguilles d'ivoire, la pointe en bas. C'était
un endroit paisible, honnête et familier tout ensemble.
Arnoux rentra ; et, par l'autre portière,
Mme Arnoux parut. Comme elle se trouvait enveloppée d'ombre,
il ne distingua d'abord que sa tête. Elle avait une robe
de velours noir et, dans les cheveux, une longue bourse algérienne
en filet de soie rouge qui, s'entortillant à son peigne,
lui tombait sur l'épaule gauche.
Arnoux présenta Frédéric.
- Oh ! je reconnais Monsieur parfaitement,
répondit-elle.
Puis les convives arrivèrent
tous, presque en même temps : Dittmer, Lovarias, Burrieu,
le compositeur Rosenwald, le poète Théophile Lorris,
deux critiques d'art collègues d'Hussonnet, un fabricant
de papier, et enfin l'illustre Pierre-Paul Meinsius, le dernier
représentant de la grande peinture, qui portait gaillardement,
avec sa gloire, ses quatre-vingts années et son gros ventre.
Lorsqu'on passa dans la salle à
manger, Mme Arnoux prit son bras. Une chaise était restée
vide pour Pellerin. Arnoux l'aimait tout en l'exploitant. D'ailleurs,
il redoutait sa terrible langue - si bien que, pour l'attendrir,
il avait publié dans l'Art industriel son portrait accompagné
d'éloges hyperboliques ; et Pellerin, plus sensible à
la gloire qu'à l'argent, apparut vers huit heures, tout
essoufflé. Frédéric s'imagina qu'ils étaient
réconciliés depuis longtemps.
La compagnie, les mets, tout lui plaisait.
La salle, telle qu'un parloir moyen âge, était tendue
de cuir battu ; une étagère hollandaise se dressait
devant un râtelier de chibouques ; et, autour de la table,
les verres de Bohême diversement décorés,
faisaient au milieu des fleurs et des fruits comme une illumination
dans un jardin.
Il eut à choisir entre dix espèces
de moutarde. Il mangea du daspachio, du cari, du gingembre, des
merles de Corse, des lasagnes romaines ; il but des vins extraordinaires,
du lip-fraoli et du tokay. Arnoux se piquait effectivement de
bien recevoir. Il courtisait en vue des comestibles tous les conducteurs
de malles-poste, et il était lié avec des cuisiniers
de grandes maisons qui lui communiquaient des sauces.
Mais la causerie surtout amusait Frédéric.
Son goût pour les voyages fut caressé par Dittmer,
qui parla de l'Orient, il assouvit sa curiosité des choses
du théâtre en écoutant Rosenwald causer de
l'Opéra ; et l'existence atroce de la bohème lui
parut drôle, à travers la gaieté d'Hussonnet,
lequel narra, d'une manière pittoresque, comment il avait
passé tout un hiver, n'ayant pour nourriture que du fromage
de Hollande. Puis, une discussion entre Lovarias et Burrieu, sur
l'école florentine, lui révéla des chefs-d'oeuvre,
lui ouvrit des horizons, et il eut du mal à contenir son
enthousiasme quand Pellerin s'écria :
- Laissez-moi tranquille avec votre
hideuse réalité ! Qu'est-ce que cela veut dire,
la réalité ? Les uns voient noir, d'autres bleu,
la multitude voit bête. Rien de moins naturel que Michel-Ange,
rien de plus fort ! Le souci de la vérité extérieure
dénote la bassesse contemporaine ; et l'art deviendra,
si l'on continue, je ne sais quelle rocambole au-dessous de la
religion comme poésie, et de la politique comme intérêt.
Vous n'arriverez pas à son but, - oui, son but ! - qui
est de nous causer une exaltation impersonnelle, avec de petites
oeuvres, malgré toutes vos finasseries d'exécution.
Voilà les tableaux de Bassolier, par exemple : c'est joli,
coquet, propret, et pas lourd ! Ça peut se mettre dans
la poche se prendre en voyage ! Les notaires achètent ça
vingt mille francs ; il y a pour trois sous d'idées ; mais,
sans l'idée, rien de grand ! sans grandeur, pas de beau
! L'Olympe est une montagne ! Le plus crâne monument, ce
sera toujours les Pyramides. Mieux vaut l'exubérance que
le goût, le désert qu'un trottoir, et un sauvage
qu'un coiffeur !
Frédéric, en écoutant
ces choses, regardait Mme Arnoux. Elles tombaient dans son esprit
comme des métaux dans une fournaise, s'ajoutaient à
sa passion et faisaient de l'amour.
Il était assis trois places au-dessous
d'elle, sur le même côté. De temps à
autre, elle se penchait un peu, en tournant la tête pour
adresser quelques mots à sa petite fille ; et, comme elle
souriait alors, une fossette se creusait dans sa joue, ce qui
donnait à son visage un air de bonté plus délicate.
Au moment des liqueurs, elle disparut.
La conversation devint très libre ; M. Arnoux y brilla,
et Frédéric fut étonné du cynisme
de ces hommes. Cependant, leur préoccupation de la femme
établissait entre eux et lui comme une égalité,
qui le haussait dans sa propre estime.
Rentré au salon, il prit, par
contenance, un des albums traînant sur la table. Les grands
artistes de l'époque l'avaient illustré de dessins,
y avaient mis de la prose, des vers, ou simplement leurs signatures
; parmi les noms fameux, il s'en trouvait beaucoup d'inconnus,
et les pensées curieuses n'apparaissaient que sous un débordement
de sottises. Toutes contenaient un hommage plus ou moins direct
à Mme Arnoux. Frédéric aurait eu peur d'écrire
une ligne à côté.
Elle alla chercher dans son boudoir
le coffret à fermoirs d'argent qu'il avait remarqué
sur la cheminée. C'était un cadeau de son mari,
un ouvrage de la Renaissance. Les amis d'Arnoux le complimentèrent,
sa femme le remerciait ; il fut pris d'attendrissement, et lui
donna devant le monde un baiser.
Ensuite, tous causèrent çà
et là, par groupes ; le bonhomme Meinsius était
avec Mme Arnoux, sur une bergère, près du feu ;
elle se penchait vers son oreille, leurs têtes se touchaient
; - et Frédéric aurait accepté d'être
sourd, infirme et laid pour un nom illustre et des cheveux blancs,
enfin pour avoir quelque chose qui l'intronisât dans une
intimité pareille. Il se rongeait le coeur, furieux contre
sa jeunesse.
Mais elle vint dans l'angle du salon
où il se tenait, lui demanda s'il connaissait quelques-uns
des convives, s'il aimait la peinture, depuis combien de temps
il étudiait à Paris. Chaque mot qui sortait de sa
bouche semblait à Frédéric être une
chose nouvelle, une dépendance exclusive de sa personne.
Il regardait attentivement les effilés de sa coiffure,
caressant par le bout son épaule nue ; et il n'en détachait
pas ses yeux, il enfonçait son âme dans la blancheur
de cette chair féminine ; cependant, il n'osait lever ses
paupières, pour la voir plus haut, face à face.
Rosenwald les interrompit, en priant
Mme Arnoux de chanter quelque chose. Il préluda, elle attendait
; ses lèvres s'entr'ouvrirent, et un son pur, long, filé,
monta dans l'air.
Frédéric ne comprit rien
aux paroles italiennes.
Cela commençait sur un rythme
grave, tel qu'un chant d'église, puis, s'animant crescendo,
multipliait les éclats sonores, s'apaisait tout à
coup ; et la mélodie revenait amoureusement, avec une oscillation
large et paresseuse.
Elle se tenait debout, près du
clavier, les bras tombants, le regard perdu. Quelquefois, pour
lire la musique, elle clignait ses paupières en avançant
le front. un instant. Sa voix de contralto prenait dans les cordes
basses une intonation lugubre qui glaçait, et alors sa
belle tête, aux grands sourcils, s'inclinait sur son épaule
; sa poitrine se gonflait, ses bras s'écartaient, son cou
d'où s'échappaient des roulades se renversait mollement
comme sous des baisers aériens ; elle lança trois
notes aiguës, redescendit, en jeta une plus haute encore,
et, après un silence, termina par un point d'orgue.
Rosenwald n'abandonna pas le piano.
Il continua de jouer, pour lui-même. De temps à autre,
un des convives disparaissait. A onze heures, comme les derniers
s'en allaient, Arnoux sortit avec Pellerin, sous prétexte
de le reconduire. Il était de ces gens qui se disent malades
quand ils n'ont pas fait leur tour après dîner.
Mme Arnoux s'était avancée
dans l'antichambre, Dittmer et Hussonnet la saluaient, elle leur
tendit la main ; elle la tendit également à Frédéric
; et il éprouva comme une pénétration à
tous les atomes de sa peau.
Il quitta ses amis ; il avait besoin
d'être seul. Son coeur débordait. Pourquoi cette
main offerte ? Etait-ce un geste irréfléchi, ou
un encouragement ? " Allons donc ! je suis fou ! " Qu'importait
d'ailleurs, puisqu'il pouvait maintenant la fréquenter
tout à son aise, vivre dans son atmosphère.
Les rues étaient désertes.
Quelquefois une charrette lourde passait, en ébranlant
les pavés. Les maisons se succédaient avec leurs
façades grises, leurs fenêtres closes ; et il songeait
dédaigneusement à tous ces êtres humains couchés
derrière ces murs, qui existaient sans la voir, et dont
pas un même ne se doutait qu'elle vécût ! Il
n'avait plus conscience du milieu, de l'espace, de rien ; et,
battant le sol du talon, en frappant avec sa canne les volets
des boutiques, il allait toujours devant lui, au hasard, éperdu,
entraîné. Un air humide l'enveloppa ; il se reconnut
au bord des quais.
Les réverbères brillaient
en deux lignes droites, indéfiniment, et de longues flammes
rouges vacillaient dans la profondeur de l'eau. Elle était
de couleur ardoise, tandis que le ciel, plus clair, semblait soutenu
par les grandes masses d'ombre qui se levaient de chaque côté
du fleuve. Des édifices, que l'on n'apercevait pas, faisaient
des redoublements d'obscurité. Un brouillard lumineux flottait
au-delà, sur les toits ; tous les bruits se fondaient en
un seul bourdonnement ; un vent léger soufflait.
Il s'était arrêté
au milieu du Pont-Neuf, et, tête nue, poitrine ouverte,
il aspirait l'air. Cependant, il sentait monter du fond de lui-même
quelque chose d'intarissable, un afflux de tendresse qui l'énervait,
comme le mouvement des ondes sous ses yeux. A l'horloge d'une
église, une heure sonna, lentement, pareille à une
voix qui l'eût appelé.
Alors, il fut saisi par un de ces frissons
de l'âme où il vous semble qu'on est transporté
dans un monde supérieur. Une faculté extraordinaire,
dont il ne savait pas l'objet, lui était venue. Il se demanda,
sérieusement, s'il serait un grand peintre ou un grand
poète ; - et il se décida pour la peinture, car
les exigences de ce métier le rapprocheraient de Mme Arnoux.
Il avait donc trouvé sa vocation ! Le but de son existence
était clair maintenant, et l'avenir infaillible.
Quand il eut refermé sa porte,
il entendit quelqu'un qui ronflait dans le cabinet noir, près
de la chambre. C'était l'autre. Il n'y pensait plus.
Son visage s'offrait à lui dans
la glace. Il se trouva beau, et resta une minute à se regarder.
Chapitre V
Le lendemain, avant midi, il s'était
acheté une boîte de couleurs, des pinceaux, un chevalet.
Pellerin consentit à lui donner des leçons, et Frédéric
l'emmena dans son logement pour voir si rien ne manquait parmi
ses ustensiles de peinture.
Deslauriers était rentré.
Un jeune homme occupait le second fauteuil. Le clerc dit en le
montrant :
- C'est lui ! le voilà ! Sénécal
!
Ce garçon déplut à
Frédéric. Son front était rehaussé
par la coupe de ses cheveux taillés en brosse. Quelque
chose de dur et de froid perçait dans ses yeux gris ; et
sa longue redingote noire, tout son costume sentait le pédagogue
et l'ecclésiastique.
D'abord on causa des choses du jour,
entre autres du ditabat de Rossini ; Sénécal, interrogé,
déclara qu'il n'allait jamais au théâtre.
Pellerin ouvrit la boîte de couleurs.
- Est-ce pour toi, tout cela ? dit le
clerc.
- Mais sans doute !
- Tiens ! quelle idée !
Et il se pencha sur la table, où
le répétiteur de mathématiques feuilletait
un volume de Louis Blanc. Il l'avait apporté lui-même
et lisait à voix basse des passages, tandis que Pellerin
et Frédéric examinaient ensemble la palette, le
couteau, les vessies, puis ils vinrent à s'entretenir du
dîner chez Arnoux.
- Le marchand de tableaux ? demanda
Sénécal. Joli monsieur, vraiment !
- Pourquoi donc ? dit Pellerin.
Sénécal répliqua
:
- Un homme qui bat monnaie avec des
turpitudes politiques !
Et il se mit à parler d'une lithographie
célèbre, représentant toute la famille royale
livrée à des occupations édifiantes : Louis-Philippe
tenait un code, la reine un paroissien, les princesses brodaient,
le duc de Nemours ceignait un sabre ; M. de Joinville montrait
une carte géographique à ses jeunes frères
; on apercevait, dans le fond, un lit à deux compartiments.
Cette image, intitulée Une bonne famille, avait fait les
délices des bourgeois, mais l'affliction des patriotes.
Pellerin, d'un ton vexé comme s'il en était l'auteur,
répondit que toutes les opinions se valaient ; Sénécal
protesta. L'Art devait exclusivement viser à la moralisation
des masses ! Il ne fallait reproduire que des sujets poussant
aux actions vertueuses ; les autres étaient nuisibles.
- Mais ça dépend de l'exécution
! cria Pellerin. Je peux faire des chefs-d'oeuvre !
- Tant pis pour vous, alors ! on n'a
pas le droit...
- Comment ?
- Non ! monsieur, vous n'avez pas le
droit de m'intéresser à des choses que je réprouve.
Qu'avons-nous besoin de laborieuses bagatelles, dont il est impossible
de tirer aucun profit, de ces Vénus, par exemple, avec
tous vos paysages ? Je ne vois pas là d'enseignement pour
le peuple ! Montrez-nous ses misères, plutôt ! enthousiasmez-nous
pour ses sacrifices ! Eh ! bon Dieu, les sujets ne manquent pas
: la ferme, l'atelier...
Pellerin en balbutiait d'indignation,
et, croyant avoir trouvé un argument :
- Molière, l'acceptez-vous ?
- Soit ! dit Sénécal.
Je l'admire comme précurseur de la Révolution française.
- Ah ! la Révolution ! Quel art
! Jamais il n'y a eu d'époque plus pitoyable !
- Pas de plus grande, monsieur !
Pellerin se croisa les bras, et le regardant
en face :
- Vous m'avez l'air d'un fameux garde
national !
Son antagoniste, habitué aux
discussions, répondit :
- Je n'en suis pas ! et je la déteste
autant que vous. Mais, avec des principes pareils, on corrompt
les foules ! Ça fait le compte du Gouvernement, du reste
! il ne serait pas si fort sans la complicité d'un tas
de farceurs comme celui-là.
Le peintre prit la défense du
marchand, car les opinions de Sénécal l'exaspéraient.
Il osa même soutenir que Jacques Arnoux était un
véritable coeur d'or, dévoué à ses
amis, chérissant sa femme.
- Oh ! oh ! si on lui offrait une bonne
somme, il ne la refuserait pas pour servir de modèle.
Frédéric devint blême.
- Il vous a donc fait bien du tort,
monsieur ?
- A moi ? non ! Je l'ai vu, une fois,
au café avec un ami. Voilà tout.
Sénécal disait vrai. Mais
il se trouvait agacé, quotidiennement, par les réclames
de l'Art industriel. Arnoux était, pour lui, le représentant
d'un monde qu'il jugeait funeste à la démocratie.
Républicain austère, il suspectait de corruption
toutes les élégances, n'ayant d'ailleurs aucun besoin,
et étant d'une probité inflexible.
La conversation eut peine à reprendre.
Le peintre se rappela bientôt son rendez-vous, le répétiteur
ses élèves ; et, quand ils furent sortis, après
un long silence, Deslauriers fit différentes questions
sur Arnoux.
- Tu m'y présenteras plus tard,
n'est-ce pas, mon vieux ?
- Certainement, dit Frédéric.
Puis ils avisèrent à leur
installation. Deslauriers avait obtenu, sans peine, une place
de second clerc chez un avoué, pris à l'École
de droit son inscription, acheté les livres indispensables,
- et la vie qu'ils avaient tant rêvée commença.
Elle fut charmante, grâce à
la beauté de leur jeunesse. Deslauriers, n'ayant parlé
d'aucune convention pécuniaire, Frédéric
n'en parla pas. Il subvenait à toutes les dépenses,
rangeait l'armoire, s'occupait du ménage ; mais, s'il fallait
donner une mercuriale au concierge, le clerc s'en chargeait, continuant,
comme au collège, son rôle de protecteur et d'aîné.
Séparés tout le long du
jour, ils se retrouvaient le soir. Chacun prenait sa place au
coin du feu et se mettait à la besogne. Ils ne tardaient
pas à l'interrompre. C'étaient des épanchements
sans fin, des gaietés sans cause, et des disputes quelquefois,
à propos de la lampe qui filait, ou d'un livre égaré,
colères d'une minute que des rires apaisaient.
La porte du cabinet au bois restant
ouverte, ils bavardaient de loin dans leur lit.
Le matin, ils se promenaient en manches
de chemise sur leur terrasse ; le soleil se levait, des brumes
légères passaient sur le fleuve, on entendait un
glapissement dans le marché aux fleurs à côté
; - et les fumées de leurs pipes tourbillonnaient dans
l'air pur, qui rafraîchissait leurs yeux encore bouffis
; ils sentaient, en l'aspirant, un vaste espoir épandu.
Quand il ne pleuvait pas, le dimanche,
ils sortaient ensemble ; et, bras dessus bras dessous, ils s'en
allaient par les rues. Presque toujours la même réflexion
leur survenait à la fois, ou bien, ils causaient, sans
rien voir autour d'eux. Deslauriers ambitionnait la richesse,
comme moyen de puissance sur les hommes. Il aurait voulu remuer
beaucoup de monde, faire beaucoup de bruit, avoir trois secrétaires
sous ses ordres, et un grand dîner politique une fois par
semaine. Frédéric se meublait un palais à
la moresque, pour vivre couché sur des divans de cachemire,
au murmure d'un jet d'eau, servi par des pages nègres ;
- et ces choses rêvées devenaient à la fin
tellement précises, qu'elles le désolaient comme
s'il les avait perdues.
- A quoi bon causer de tout cela, disait-il,
puisque jamais nous ne l'aurons !
- Qui sait ? reprenait Deslauriers.
Malgré ses opinions démocratiques,
il l'engageait à s'introduire chez les Dambreuse. L'autre
objectait ses tentatives.
- Bah ! retournes-y ! On t'invitera
!
Ils reçurent, vers le milieu
du mois de mars. parmi des notes assez lourdes, celle du restaurateur
qui leur apportait à dîner. Frédéric,
n'ayant point la somme suffisante, emprunta cent écus à
Deslauriers ; quinze jours plus tard, il réitéra
la même demande, et le clerc le gronda pour les dépenses
auxquelles il se livrait chez Arnoux.
Effectivement, il n'y mettait point
de modération. Une vue de Venise, une vue de Naples et
une autre de Constantinople occupant le milieu des trois murailles,
des sujets équestres d'Alfred de Dreux çà
et là, un groupe de Pradier sur la cheminée, des
numéros de l'Art industriel sur le piano, et des cartonnages
par terre dans les angles, encombraient le logis d'une telle façon
qu'on avait peine à poser un livre, à remuer les
coudes. Frédéric prétendait qu'il lui fallait
tout cela pour sa peinture.
Il travaillait chez Pellerin. Mais souvent
Pellerin était en courses, - ayant coutume d'assister à
tous les enterrements et événements dont les journaux
devaient rendre compte ; - et Frédéric passait des
heures entièrement seul dans l'atelier. Le calme de cette
grande pièce, où l'on n'entendait que le trottinement
des souris, la lumière qui tombait du plafond, et jusqu'au
ronflement du poêle, tout le plongeait d'abord dans une
sorte de bien-être intellectuel. Puis ses yeux, abandonnant
son ouvrage, se portaient sur les écaillures de la muraille,
parmi les bibelots de l'étagère, le long des torses
où la poussière amassée faisait comme des
lambeaux de velours ; et, tel un voyageur perdu au milieu d'un
bois et que tous les chemins ramènent à la même
place, continuellement, il retrouvait au fond de chaque idée
le souvenir de Mme Arnoux.
Il se fixait des jours pour aller chez
elle ; arrivé au second étage, devant sa porte,
il hésitait à sonner. Des pas se rapprochaient ;
on ouvrait, et, à ces mots : " Madame est sortie ",
c'était une délivrance, et comme un fardeau de moins
sur son coeur.
Il la rencontra, pourtant. La première
fois, il y avait trois dames avec elle ; une autre après-midi,
le maître d'écriture de Mlle Marthe survint. D'ailleurs,
les hommes que recevait Mme Arnoux ne lui faisaient point visites.
Il n'y retourna plus, par discrétion.
Mais il ne manquait pas, pour qu'on
l'invitât aux dîners du jeudi, de se présenter
à l'Art industriel, chaque mercredi, régulièrement
; et il y restait après tous les autres, plus longtemps
que Regimbart, jusqu'à la dernière minute, en feignant
de regarder une gravure, de parcourir un journal. Enfin Arnoux
lui disait :
- Etes-vous libre, demain soir ? Il
acceptait avant que la phrase fût achevée. Arnoux
semblait le prendre en affection. Il lui montra l'art de reconnaître
les vins, à brûler le punch, à faire des salmis
de bécasses ; Frédéric suivait docilement
ses conseils. - aimant tout ce qui dépendait de Mme Arnoux,
ses meubles, ses domestiques, sa maison, sa rue.
Il ne parlait guère pendant ces
dîners ; il la contemplait. Elle avait à droite,
contre la tempe, un petit grain de beauté ; ses bandeaux
étaient plus noirs que le reste de sa chevelure et toujours
comme un peu humides sur les bords ; elle les flattait de temps
à autre, avec deux doigts seulement. Il connaissait la
forme de chacun de ses ongles, il se délectait à
écouter le sifflement de sa robe de soie quand elle passait
auprès des portes, il humait en cachette la senteur de
son mouchoir ; son peigne, ses gants, ses bagues étaient
pour lui des choses particulières, importantes comme des
oeuvres d'art, presque animées comme des personnes ; toutes
lui prenaient le coeur et augmentaient sa passion.
Il n'avait pas eu la force de la cacher
à Deslauriers. Quand il revenait de chez Mme Arnoux, il
le réveillait comme par mégarde, afin de pouvoir
causer d'elle.
Deslauriers, qui couchait dans le cabinet
au bois, près de la fontaine, poussait un long bâillement.
Frédéric s'asseyait au pied de son lit. D'abord
il parlait du dîner, puis il racontait mille détails
insignifiants, où il voyait des marques de mépris
ou d'affection . Une fois, par exemple, elle avait refusé
son bras, pour prendre celui de Dittmer, et Frédéric
se désolait.
- Ah ! quelle bêtise !
Ou bien elle l'avait appelé son
" ami "
- Vas-y gaiement, alors !
- Mais je n'ose pas, disait Frédéric.
- Eh bien, n'y pense plus ! Bonsoir.
Deslauriers se retournait vers la ruelle
et s'endormait. Il ne comprenait rien à cet amour, qu'il
regardait comme une dernière faiblesse d'adolescence ;
et, son intimité ne lui suffisant plus sans doute, il imagina
de réunir leurs amis communs une fois la semaine.
Ils arrivaient le samedi, vers neuf
heures. Les trois rideaux d'algérienne étaient soigneusement
tirés ; la lampe et quatre bougies brûlaient ; au
milieu de la table, le pot à tabac, tout plein de pipes,
s'étalait entre les bouteilles de bière, la théière,
un flacon de rhum et des petits fours. On discutait sur l'immortalité
de l'âme, on faisait des parallèles entre les professeurs.
Hussonnet, un soir, introduisit un grand
jeune homme habillé d'une redingote trop courte des poignets,
et la contenance embarrassée. C'était le garçon
qu'il avait réclamé au poste, l'année dernière
N'ayant pu rendre à son maître
le carton de dentelles perdu dans la bagarre, celui-ci l'avait
accusé de vol, menacé des tribunaux ; maintenant
il était commis dans une maison de roulage. Hussonnet,
le matin, l'avait rencontré au coin d'une rue ; et il l'amenait,
car Dussardier, par reconnaissance, voulait voir " l'autre
".
Il tendit à Frédéric
le porte-cigares encore plein, et qu'il avait gardé religieusement
avec l'espoir de le rendre. Les jeunes gens l'invitèrent
à revenir. Il n'y manqua pas.
Tous sympathisaient. D'abord, leur haine
du Gouvernement avait la hauteur d'un dogme indiscutable. Martinon
seul tâchait de défendre Louis-Philippe. On l'accablait
sous les lieux communs traînant dans les journaux : l'embastillement
de Paris, les lois de septembre, Pritchard, lord Guizot, - si
bien que Martinon se taisait, craignant d'offenser quelqu'un.
En sept ans de collège, il n'avait pas mérité
de pensum, et, à l'École de droit, il savait plaire
aux professeurs. Il portait ordinairement une grosse redingote
couleur mastic, avec des claques en caoutchouc ; mais il apparut
un soir dans une toilette de marié : gilet de velours à
châle, cravate blanche, chaîne d'or.
L'étonnement redoubla quand on
sut qu'il sortait de chez M. Dambreuse. En effet, le banquier
Dambreuse venait d'acheter au père Martinon une partie
de bois considérable ; le bonhomme lui ayant présenté
son fils, il les avait invités à dîner tous
les deux.
- Y avait-il beaucoup de truffes ? demanda
Deslauriers ; et as-tu pris la taille à son épouse,
entre deux portes, sicut decet ?
Alors, la conversation s'engagea sur
les femmes. Pellerin n'admettait pas qu'il y eût de belles
femmes (il préférait les tigres) ; d'ailleurs, la
femelle de l'homme était une créature inférieure
dans la hiérarchie esthétique.
- Ce qui vous séduit est particulièrement
ce qui la dégrade comme idée ; je veux dire les
seins, les cheveux...
- Cependant, objecta Frédéric,
de longs cheveux noirs, avec de grands yeux noirs...
- Oh ! connu ! s'écria Hussonnet.
Assez d'Andalouses sur la pelouse ! des choses antiques ? serviteur
! Car enfin, voyons, pas de blagues ! une lorette est plus amusante
que la Vénus de Milo ! Soyons Gaulois, nom d'un petit bonhomme
! et Régence si nous pouvons !
Coulez, bons vins : femmes, daignez
sourire !
Il faut passer de la brune à
la blonde ! - Est-ce votre avis, père Dussardier ?
Dussardier ne répondit pas. Tous
le pressèrent pour connaître ses goûts.
- Eh bien, fit-il en rougissant, moi,
je voudrais aimer la même, toujours !
Cela fut dit d'une telle façon
qu'il y eut un moment de silence, les uns étant surpris
de cette candeur, et les autres y découvrant, peut-être,
la secrète convoitise de leur âme.
Sénécal posa sur le chambranle
sa chope de bière et déclara dogmatiquement que,
la prostitution étant une tyrannie et le mariage une immoralité,
il valait mieux s'abstenir. Deslauriers prenait les femmes comme
une distraction, rien de plus. M. de Cisy avait à leur
endroit toute espèce de crainte.
Elevé sous les yeux d'une grand-mère
dévote, il trouvait la compagnie de ces jeunes gens alléchante
comme un mauvais lieu et instructive comme une Sorbonne. On ne
lui ménageait pas les leçons ; et il se montrait
plein de zèle, jusqu'à vouloir fumer, en dépit
des maux de coeur qui le tourmentaient chaque fois, régulièrement.
Frédéric l'entourait de soins. Il admirait la nuance
de ses cravates, la fourrure de son paletot et surtout ses bottes,
minces comme des gants et qui semblaient insolentes de netteté
et de délicatesse : sa voiture l'attendait en bas dans
la rue.
Un soir qu'il venait de partir, et que
la neige tombait, Sénécal se mit à plaindre
son cocher. Puis il déclama contre les gants jaunes, le
Jockey-Club. I1 faisait plus de cas d'un ouvrier que de ces messieurs.
- Moi, je travaille, au moins ! je suis
pauvre !
- Cela se voit, dit à la fin
Frédéric, impatienté.
Le répétiteur lui garda
rancune pour cette parole.
Mais, Regimbart ayant dit qu'il connaissait
un peu Sénécal, Frédéric voulant faire
une politesse à l'ami d'Arnoux, le pria de venir aux réunions
du samedi, et la rencontre fut agréable aux deux patriotes.
Ils différaient cependant.
Sénécal - qui avait un
crâne en pointe - ne considérait que les systèmes.
Regimbart, au contraire, ne voyait dans les faits que les faits.
Ce qui l'inquiétait principalement, c'était la frontière
du Rhin. Il prétendait se connaître en artillerie,
et se faisait habiller par le tailleur de l'École polytechnique.
Le premier jour, quand on lui offrit
des gâteaux, il leva les épaules dédaigneusement,
en disant que cela convenait aux femmes ; et il ne parut guère
plus gracieux les fois suivantes. Du moment que les idées
atteignaient une certaine hauteur, il murmurait : " Oh !
pas d'utopies, pas de rêves ! " En fait d'art (bien
qu'il fréquentât les ateliers, où quelquefois
il donnait, par complaisance, une leçon d'escrime), ses
opinions n'étaient point transcendantes. Il comparait le
style de M. Marrast à celui de Voltaire et Mlle Vatnaz
à Mme de Staël, à cause d'une ode sur la Pologne,
" où il y avait du coeur ". Enfin, Regimbart
assommait tout le monde et particulièrement Deslauriers,
car le Citoyen était un familier d'Arnoux. Or, le clerc
ambitionnait de fréquenter cette maison, espérant
y faire des connaissances profitables. " Quand donc m'y mèneras-tu
? " disait-il. Arnoux se trouvait surchargé de besogne,
ou bien il partait en voyage ; puis, ce n'était pas la
peine, les dîners allaient finir.
S'il avait fallu risquer sa vie pour
son ami, Frédéric l'eût fait. Mais comme il
tenait à se montrer le plus avantageusement possible, comme
il surveillait son langage, ses manières et son costume
jusqu'à venir au bureau de l'Art industriel toujours irréprochablement
ganté, il avait peur que Deslauriers, avec son vieil habit
noir, sa tournure de procureur et ses discours outrecuidants,
ne déplût à Mme Arnoux, ce qui pouvait le
compromettre, le rabaisser lui-même auprès d'elle.
Il admettait bien les autres, mais celui-là, précisément,
l'aurait gêné mille fois plus. Le clerc s'apercevait
qu'il ne voulait pas tenir sa promesse, et le silence de Frédéric
lui semblait une aggravation d'injure.
Il aurait voulu le conduire absolument,
le voir se développer d'après l'idéal de
leur jeunesse ; et sa fainéantise le révoltait,
comme une désobéissance et comme une trahison. D'ailleurs
Frédéric, plein de l'idée de Mme Arnoux,
parlait de son mari souvent ; et Deslauriers commença une
intolérable scie, consistant à répéter
son nom cent fois par jour, à la fin de chaque phrase,
comme un tic d'idiot. Quand on frappait à sa porte, il
répondait : " Entrez, Arnoux ! " Au restaurant,
il demandait un fromage de Brie " à l'instar d'Arnoux
" ; et, la nuit, feignant d'avoir un cauchemar, il réveillait
son compagnon en hurlant : " Arnoux ! Arnoux ! " Enfin,
un jour, Frédéric, excédé, lui dit
d'une voix lamentable :
- Mais laisse-moi tranquille avec Arnoux
!
- Jamais ! répondit le clerc.
Toujours lui ! lui partout ! ou brûlante
ou glacée, L'image de l'Arnoux...
- Tais-toi donc ! s'écria Frédéric
en levant le poing. Il reprit doucement
- C'est un sujet qui m'est pénible,
tu sais bien.
- Oh ! pardon, mon bonhomme, répliqua
Deslauriers en s'inclinant très bas, on respectera désormais
les nerfs de Mademoiselle ! Pardon encore une fois ! Mille excuses
!
Ainsi fut terminée la plaisanterie.
Mais trois semaines après, un
soir, il lui dit :
- Eh bien, je l'ai vue tantôt,
Mme Arnoux !
- Où donc ?
- Au Palais avec Balandard, avoué
; une femme brune, n'est-ce pas, de taille moyenne ?
Frédéric fit un signe
d'assentiment. I1 attendait que Deslauriers parlât. Au moindre
mot d'admiration, il se serait épanché largement,
était tout prêt à le chérir ; l'autre
se taisait toujours ; enfin, n'y tenant plus, il lui demanda d'un
air indifférent ce qu'il pensait d'elle.
Deslauriers la trouvait " pas mal,
sans avoir pourtant rien d'extraordinaire ".
- Ah ! tu trouves, dit Frédéric.
Arriva le mois d'août, époque
de son deuxième examen. D'après l'opinion courante,
quinze jours devaient suffire pour en préparer les matières.
Frédéric, ne doutant pas de ses forces, avala d'emblée
les quatre premiers livres du Code de procédure, les trois
premiers du Code pénal, plusieurs morceaux d'Instruction
criminelle et une partie du Code civil, avec les annotations de
M. Poncelet. La veille, Deslauriers lui fit faire une récapitulation
qui se prolongea jusqu'au matin ; et, pour mettre à profit
le dernier quart d'heure, il continua à l'interroger sur
le trottoir, tout en marchant.
Comme plusieurs examens se passaient
simultanément, il y avait beaucoup de monde dans la cour,
entre autres Hussonnet et Cisy ; on ne manquait pas de venir à
ces épreuves quand il s'agissait des camarades. Frédéric
endossa la robe noire traditionnelle ; puis il entra suivi de
la foule, avec trois autres étudiants, dans une grande
pièce, éclairée par des fenêtres sans
rideaux et garnie de banquettes, le long des murs. Au milieu,
des chaises de cuir entouraient une table, décorée
d'un tapis vert. Elle séparait les candidats de MM. les
examinateurs en robe rouge, tous portant des chausses d'hermine
sur l'épaule, avec des toques à galons d'or sur
le chef.
Frédéric se trouvait l'avant-dernier
dans la série, position mauvaise. A la première
question sur la différence entre une convention et un contrat,
il définit l'une pour l'autre ; et le professeur, un brave
homme, lui dit : -" Ne vous troublez pas, monsieur, remettez-vous
! " puis, ayant fait deux demandes faciles, suivies de réponses
obscures, il passa enfin au quatrième. Frédéric
fut démoralisé par ce piètre commencement.
Deslauriers, en face, dans le public, lui faisait signe que tout
n'était pas encore perdu ; et à la deuxième
interrogation sur le droit criminel, il se montra passable. Mais,
après la troisième, relative au testament mystique,
l'examinateur étant resté impassible tout le temps,
son angoisse redoubla ; car Hussonnet joignait les mains comme
pour applaudir, tandis que Deslauriers prodiguait des haussements
d'épaules. Enfin le moment arriva où il fallut répondre
sur la Procédure ! Il s'agissait de la tierce opposition.
Le professeur, choqué d'avoir entendu des théories
contraires aux siennes, lui demanda d'un ton brutal :
- Et vous, monsieur, est-ce votre avis
? Comment conciliez-vous le principe de l'article 1351 du Code
civil avec cette voie d'attaque extraordinaire !
Frédéric sentait un grand
mal de tête, pour avoir passé la nuit sans dormir.
Un rayon de soleil, entrant par l'intervalle d'une jalousie, le
frappait au visage. Debout derrière sa chaise, il se dandinait
et tirait sa moustache.
- J'attends toujours votre réponse
! reprit l'homme à la toque d'or.
Et, comme le geste de Frédéric
l'agaçait sans doute :
- Ce n'est pas dans votre barbe que
vous la trouverez !
Ce sarcasme causa un rire dans l'auditoire
; le professeur, flatté, s'amadoua. Il lui fit deux questions
encore sur l'ajournement et sur l'affaire sommaire, puis baissa
la tête en signe d'approbation ; l'acte public était
fini. Frédéric rentra dans le vestibule.
Pendant que l'huissier le dépouillait
de sa robe, pour la repasser à un autre immédiatement,
ses amis l'entourèrent, en achevant de l'ahurir avec leurs
opinions contradictoires sur le résultat de l'examen. On
le proclama bientôt d'une voix sonore, à l'entrée
de la salle : " Le troisième était... ajourné
! "
- Emballé ! dit Hussonnet, allons-nous-en
!
Devant la loge du concierge, ils rencontrèrent
Martinon, rouge, ému, avec un sourire dans les yeux et
l'auréole du triomphe sur le front. Il venait de subir
sans encombre son dernier examen. Restait seulement la thèse.
Avant quinze jours, il serait licencié. Sa famille connaissait
un ministre, " une belle carrière " s'ouvrait
devant lui.
- Celui-là t'enfonce tout de
même, dit Deslauriers.
Rien n'est humiliant comme de voir les
sots réussir dans les entreprises où l'on échoue.
Frédéric, vexé, répondit qu'il s'en
moquait. Ses prétentions étaient plus hautes ; et,
comme Hussonnet faisait mine de s'en aller, il le prit à
l'écart pour lui dire :
- Pas un mot de tout cela, chez eux,
bien entendu !
Le secret était facile, puisque
Arnoux, le lendemain, partait en voyage pour l'Allemagne.
Le soir, en rentrant, le clerc trouva
son ami singulièrement changé : il pirouettait,
sifflait ; et, l'autre s'étonnant de cette humeur, Frédéric
déclara qu'il n'irait pas chez sa mère, il emploierait
ses vacances à travailler.
A la nouvelle du départ d'Arnoux,
une joie l'avait saisi. Il pouvait se présenter là-bas,
tout à son aise, sans crainte d'être interrompu dans
ses visites. La conviction d'une sécurité absolue
lui donnerait du courage. Enfin il ne serait pas éloigné,
ne serait pas séparé d'Elle ! Quelque chose de plus
fort qu'une chaîne de fer l'attachait à Paris, une
voix intérieure lui criait de rester.
Des obstacles s'y opposaient. Il les
franchit en écrivant à sa mère ; il confessait
d'abord son échec, occasionné par des changements
faits dans le programme, - un hasard, une injustice ; - d'ailleurs,
tous les grands avocats (il citait leurs noms) avaient été
refusés à leurs examens. Mais il comptait se présenter
de nouveau au mois de novembre. Or, n'ayant pas de temps à
perdre, il n'irait point à la maison cette année
; et il demandait, outre l'argent d'un trimestre, deux cent cinquante
francs, pour des répétitions de droit, fort utiles
; - le tout enguirlandé de regrets, condoléances,
chatteries et protestations d'amour filial.
Mme Moreau, qui l'attendait le lendemain,
fut chagrinée doublement. Elle cacha la mésaventure
de son fils, et lui répondit " de venir tout de même
". Frédéric ne céda pas. Une brouille
s'ensuivit. A la fin de la semaine, néanmoins, il reçut
l'argent du trimestre avec la somme destinée aux répétitions,
et qui servit à payer un pantalon gris perle, un chapeau
de feutre blanc et une badine à pomme d'or.
Quand tout cela fut en sa possession
:
" C'est peut-être une idée
de coiffeur que j'ai eue ? " songea-t-il .
Et une grande hésitation le prit.
Pour savoir s'il irait chez Mme Arnoux,
il jeta par trois fois, dans l'air, des pièces de monnaie.
Toutes les fois, le présage fut heureux. Donc, la fatalité
l'ordonnait. Il se fit conduire en fiacre rue de Choiseul.
Il monta vivement l'escalier, tira le
cordon de la sonnette ; elle ne sonna pas ; il se sentait près
de défaillir.
Puis il ébranla, d'un coup furieux,
le lourd gland de soie rouge. Un carillon retentit, s'apaisa par
degrés, et l'on n'entendait plus rien. Frédéric
eut peur !
Il colla son oreille contre la porte
; pas un souffle ! Il mit son oeil au trou de la serrure ; et
il n'apercevait dans l'antichambre que deux pointes de roseau,
sur la muraille, parmi les fleurs du papier. Enfin, il tournait
les talons quand il se ravisa. Cette fois, il donna un petit coup,
léger. La porte s'ouvrit ; et, sur le seuil, les cheveux
ébouriffés, la face cramoisie et l'air maussade,
Arnoux lui-même parut.
- Tiens ! Qui diable vous amène
? Entrez !
Il l'introduisait, non dans le boudoir
ou dans sa chambre, mais dans la salle à manger, où
l'on voyait sur la table une bouteille de vin de Champagne avec
deux verres ; et, d'un ton brusque :
- Vous avez quelque chose à me
demander, cher ami ?
- Non ! rien ! rien ! balbutia le jeune
homme, cherchant un prétexte à sa visite
Enfin, il dit qu'il était venu
savoir de ses nouvelles, car il le croyait en Allemagne, sur le
rapport d'Hussonnet.
- Nullement ! reprit Arnoux . Quelle
linotte que ce garçon-là, pour entendre tout de
travers !
Afin de dissimuler son trouble, Frédéric
marchait de droite et de gauche, dans la salle. En heurtant le
pied d'une chaise, il fit tomber une ombrelle posée dessus
; le manche d'ivoire se brisa.
- Mon Dieu ! s'écria-t-il, comme
je suis chagrin d'avoir brisé l'ombrelle de Mme Arnoux
!
A ce mot, le marchand releva la tête,
et eut un singulier sourire. Frédéric, prenant l'occasion
qui s'offrait de parler d'elle, ajouta timidement :
- Est-ce que je ne pourrai pas la voir
?
Elle était dans son pays, près
de sa mère malade.
Il n'osa faire de questions sur la durée
de cette absence. Il demanda seulement quel était le pays
de Mme Arnoux.
- Chartres ! Cela vous étonne
?
- Moi ? non ! pourquoi ? Pas le moins
du monde ! Ils ne trouvèrent, ensuite, absolument rien
à se dire. Arnoux, qui s'était fait une cigarette,
tournait autour de la table en soufflant. Frédéric,
debout contre le poêle, contemplait les murs, l'étagère,
le parquet ; et des images charmantes défilaient dans sa
mémoire, devant ses yeux plutôt. Enfin il se retira.
Un morceau de journal, roulé
en boule, traînait par terre, dans l'antichambre ; Arnoux
le prit , et, se haussant sur la pointe des pieds, il l'enfonça
dans la sonnette, pour continuer, dit-il, sa sieste interrompue.
Puis, en lui donnant une poignée de main :
- Avertissez le concierge, s'il vous
plaît, que je n'y suis pas !
Et il referma la porte sur son dos,
violemment.
Frédéric descendit l'escalier
marche à marche. L'insuccès de cette première
tentative le décourageait sur le hasard des autres. Alors
commencèrent trois mois d'ennui. Comme il n'avait aucun
travail, son désoeuvrement renforçait sa tristesse.
Il passait des heures à regarder,
du haut de son balcon, la rivière qui coulait entre les
quais grisâtres, noircis, de place en place, par la bavure
des égouts, avec un ponton de blanchisseuses amarré
contre le bord, où des gamins quelquefois s'amusaient,
dans la vase, à faire baigner un caniche. Ses yeux délaissant
à gauche le pont de pierre de Notre-Dame et trois ponts
suspendus, se dirigeaient toujours vers le quai aux Ormes, sur
un massif de vieux arbres, pareils aux tilleuls du port de Montereau.
La tour Saint Jacques, l'Hôtel de Ville, Saint-Gervais,
Saint-Louis, Saint-Paul se levaient en face, parmi les toits confondus,
- et le génie de la colonne de Juillet resplendissait à
l'orient comme une large étoile d'or, tandis qu'à
l'autre extrémité le dôme des Tuileries arrondissait,
sur le ciel, sa lourde masse bleue. C'était par-derrière,
de ce côté-là, que devait être la maison
de Mme Arnoux.
Il rentrait dans sa chambre ; puis,
couché sur son divan, s'abandonnait à une méditation
désordonnée : plans d'ouvrages, projets de conduite,
élancements vers l'avenir. Enfin, pour se débarrasser
de lui-même, il sortait.
Il remontait, au hasard, le Quartier
latin, si tumultueux d'habitude, mais désert à cette
époque, car les étudiants étaient partis
dans leurs familles. Les grands murs des collèges, comme
allongés par le silence, avaient un aspect plus morne encore
; on entendait toutes sortes de bruits paisibles, des battements
d'ailes dans des cages, le ronflement d'un tour, le marteau d'un
savetier ; et les marchands d'habits, au milieu des rues, interrogeaient
de l'oeil chaque fenêtre, inutilement. Au fond des cafés
solitaires, la dame du comptoir bâillait entre ses carafons
remplis ; les journaux demeuraient en ordre sur la table des cabinets
de lecture ; dans l'atelier des repasseuses, des linges frissonnaient
sous les bouffées du vent tiède. De temps à
autre, il s'arrêtait à l'étalage d'un bouquiniste
; un omnibus, qui descendait en frôlant le trottoir, le
faisait se retourner ; et, parvenu devant le Luxembourg, il n'allait
pas plus loin.
Quelquefois, l'espoir d'une distraction
l'attirait vers les boulevards. Après de sombres ruelles
exhalant des fraîcheurs humides, il arrivait sur de grandes
places désertes, éblouissantes de lumière,
et où les monuments dessinaient au bord du pavé
des dentelures d'ombre noire. Mais les charrettes, les boutiques
recommençaient, et la foule l'étourdissait, - le
dimanche surtout, - quand, depuis la Bastille jusqu'à la
Madeleine, c'était un immense flot ondulant sur l'asphalte,
au milieu de la poussière, dans une rumeur continue ; il
se sentait tout écoeuré par la bassesse des figures,
la niaiserie des propos, la satisfaction imbécile transpirant
sur les fronts en sueur ! Cependant, la conscience de mieux valoir
que ces hommes atténuait la fatigue de les regarder.
Il allait tous les jours à l'Art
industriel ; - et, pour savoir quand reviendrait Mme Arnoux, il
s'informait de sa mère très longuement. La réponse
d'Arnoux ne variait pas ; " le mieux se continuait ",
sa femme, avec la petite, serait de retour la semaine prochaine.
Plus elle tardait à revenir, plus Frédéric
témoignait d'inquiétude, - si bien qu'Arnoux, attendri
par tant d'affection, l'emmena cinq ou six fois dîner au
restaurant.
Frédéric, dans ces longs
tête-à-tête, reconnut que le marchand de peinture
n'était pas fort spirituel. Arnoux pouvait s'apercevoir
de ce refroidissement ; et puis c'était l'occasion de lui
rendre, un peu, ses politesses.
Voulant donc faire les choses très
bien, il vendit à un brocanteur tous ses habits neufs,
moyennant la somme de quatre-vingts francs ; et, l'ayant grossie
de cent autres qui lui restaient, il vint chez Arnoux le prendre
pour dîner. Regimbart s'y trouvait. Ils s'en allèrent
aux Trois-Frères-Provençaux.
Le Citoyen commença par retirer
sa redingote, et, sûr de la déférence des
deux autres, écrivit la carte. Mais il eut beau se transporter
dans la cuisine pour parler lui-même au chef, descendre
à la cave dont il connaissait tous les coins, et faire
monter le maître de l'établissement, auquel il "
donna un savon ", il ne fut content ni des mets, ni des vins,
ni du service ! A chaque plat nouveau, à chaque bouteille
différente, dès la première bouchée,
la première gorgée, il laissait tomber sa fourchette,
ou repoussait au loin son verre ; puis s'accoudant sur la nappe
de toute la longueur de son bras, il s'écriait qu'on ne
pouvait plus dîner à Paris ! Enfin, ne sachant qu'imaginer
pour sa bouche, Regimbart se commanda des haricots à l'huile,
" tout bonnement ", lesquels, bien qu'à moitié
réussis, l'apaisèrent un peu. Puis il eut, avec
le garçon, un dialogue, roulant sur les anciens garçons
des Provençaux : " Qu'était devenu Antoine
? Et un nommé Eugène ? Et Théodore, le petit,
qui servait toujours en bas ? Il y avait dans ce temps-là
une chère autrement distinguée, et des têtes
de Bourgogne comme on n'en reverra plus !"
Ensuite, il fut question de la valeur
des terrains dans la banlieue, une spéculation d'Arnoux,
infaillible. En attendant, il perdait ses intérêts.
Puisqu'il ne voulait vendre à aucun prix, Regimbart lui
découvrirait quelqu'un ; et ces deux messieurs firent,
avec un crayon, des calculs jusqu'à la fin du dessert.
On s'en alla prendre le café,
passage du Saumon, dans un estaminet, à l'entresol. Frédéric
assista, sur ses jambes, à d'interminables parties de billard,
abreuvées d'innombrables chopes ; - et il resta là,
jusqu'à minuit, sans savoir pourquoi , par lâcheté
, par bêtise , dans l'espérance confuse d'un événement
quelconque favorable à son amour.
Quand donc la reverrait-il ? Frédéric
se désespérait. Mais, un soir, vers la fin de novembre.
Arnoux lui dit :
- Ma femme est revenue hier, vous savez
!
Le lendemain, à cinq heures,
il entrait chez elle.
Il débuta par des félicitations,
à propos de sa mère, dont la maladie avait été
si grave.
- Mais non ! Qui vous l'a dit ?
- Arnoux !
Elle fit un " ah " léger,
puis ajouta qu'elle avait eu d'abord des craintes sérieuses,
maintenant disparues.
Elle se tenait près du feu, dans
la bergère de tapisserie. Il était sur le canapé,
avec son chapeau entre ses genoux ; et l'entretien fut pénible,
elle l'abandonnait à chaque minute ; il ne trouvait pas
de joint pour y introduire ses sentiments. Mais, comme il se plaignait
d'étudier la chicane, elle répliqua : - " Oui...,
je conçois..., les affaires... ! " en baissant la
figure, absorbée tout à coup par des réflexions.
Il avait soif de les connaître,
et même ne songeait pas à autre chose. Le crépuscule
amassait de l'ombre autour d'eux.
Elle se leva, ayant une course à
faire, puis reparut avec une capote de velours, et une mante noire,
bordée de petit-gris. Il osa offrir de l'accompagner
On n'y voyait plus ; le temps était
froid, et un lourd brouillard, estompant la façade des
maisons, puait dans l'air. Frédéric le humait avec
délices ; car il sentait à travers la ouate du vêtement
la forme de son bras ; et sa main, prise dans un gant chamois
à deux boutons, sa petite main qu'il aurait voulu couvrir
de baisers, s'appuyait sur sa manche. A cause du pavé glissant,
ils oscillaient un peu ; il lui semblait qu'ils étaient
tous les deux comme bercés par le vent, au milieu d'un
nuage.
L'éclat des lumières sur
le boulevard, le remit dans la réalité. L'occasion
était bonne, le temps pressait. Il se donna jusqu'à
la rue de Richelieu pour déclarer son amour. Mais, presque
aussitôt, devant un magasin de porcelaines, elle s'arrêta
net, en lui disant :
- Nous y sommes, je vous remercie !
A jeudi, n'est-ce pas, comme d'habitude ?
Les dîners recommencèrent
; et plus il fréquentait Mme Arnoux, plus ses langueurs
augmentaient.
La contemplation de cette femme l'énervait,
comme l'usage d'un parfum trop fort. Cela descendit dans les profondeurs
de son tempérament, et devenait presque une manière
générale de sentir, un mode nouveau d'exister.
Les prostituées qu'il rencontrait
aux feux du gaz, les cantatrices poussant leurs roulades, les
écuyères sur leurs chevaux au galop, les bourgeoises
à pied, les grisettes à leur fenêtre, toutes
les femmes lui rappelaient celle-là, par des similitudes
ou par des contrastes violents. Il regardait, le long des boutiques,
les cachemires, les dentelles et les pendeloques de pierreries,
en les imaginant drapés autour de ses reins, cousues à
son corsage, faisant des feux dans sa chevelure noire. A l'éventaire
des marchandes, les fleurs s'épanouissaient pour qu'elle
les choisît en passant ; dans la montre des cordonniers,
les petites pantoufles de satin à bordure de cygne semblaient
attendre son pied ; toutes les rues conduisaient vers sa maison
; les voitures ne stationnaient sur les places que pour y mener
plus vite ; Paris se rapportait à sa personne, et la grande
ville avec toutes ses voix bruissait, comme un immense orchestre,
autour d'elle.
Quand il allait au Jardin des Plantes,
la vue d'un palmier l'entraînait vers des pays lointains.
Ils voyageaient ensemble, au dos des dromadaires, sous le tendelet
des éléphants, dans la cabine d'un yacht parmi des
archipels bleus, ou côte à côte sur deux mulets
à clochettes, qui trébuchent dans les herbes contre
des colonnes brisées. Quelquefois, il s'arrêtait
au Louvre devant de vieux tableaux ; et son amour l'embrassant
jusque dans les siècles disparus, il la substituait aux
personnages des peintures. Coiffée d'un hennin, elle priait
à deux genoux derrière un vitrage de plomb. Seigneuresse
des Castilles ou des Flandres, elle se tenait assise, avec une
fraise empesée et un corps de baleines à gros bouillons.
Puis elle descendait quelque grand escalier de porphyre, au milieu
des sénateurs, sous un dais de plumes d'autruche, dans
une robe de brocart. D'autres fois, il la rêvait en pantalon
de soie jaune, sur les coussins d'un harem ; - et tout ce qui
était beau, le scintillement des étoiles, certains
airs de musique, l'allure d'une phrase, un contour, l'amenaient
à sa pensée d'une façon brusque et insensible.
Quant à essayer d'en faire sa
maîtresse, il était sûr que toute tentative
serait vaine.
Un soir, Dittmer, qui arrivait, la baisa
sur le front ; Lovarias fit de même, en disant :
- Vous permettez, n'est-ce pas, selon
le privilège des amis ?
Frédéric balbutia :
- Il me semble que nous sommes tous
des amis ?
- Pas tous des vieux ! reprit-elle.
C'était le repousser d'avance,
indirectement.
Que faire, d'ailleurs ? Lui dire qu'il
l'aimait ? Elle l'éconduirait sans doute ; ou bien, s'indignant,
le chasserait de sa maison ! Or, il préférait toutes
les douleurs à l'horrible chance de ne plus la voir.
Il enviait le talent des pianistes,
les balafres des soldats. Il souhaitait une maladie dangereuse,
espérant de cette façon l'intéresser.
Une chose l'étonnait, c'est qu'il
n'était plus jaloux d'Arnoux ; et il ne pouvait se la figurer
autrement que vêtue, -tant sa pudeur semblait naturelle,
et reculait son sexe dans une ombre mystérieuse.
Cependant, il songeait au bonheur de
vivre avec elle, de la tutoyer, de lui passer la main sur les
bandeaux longuement, ou de se tenir par terre, à genoux,
les deux bras autour de sa taille, à boire son âme
dans ses yeux ! Il aurait fallu, pour cela, subvertir la destinée
; et, incapable d'action, maudissant Dieu et s'accusant d'être
lâche, il tournait dans son désir, comme un prisonnier
dans son cachot. Une angoisse permanente l'étouffait. Il
restait pendant des heures immobile, ou bien il éclatait
en larmes ; et, un jour qu'il n'avait pas eu la force de se contenir,
Deslauriers lui dit :
- Mais, saprelotte ! qu'est-ce que tu
as ?
Frédéric souffrait des
nerfs. Deslauriers n'en crut rien. Devant une pareille douleur,
il avait senti se réveiller sa tendresse, et il le réconforta.
Un homme comme lui se laisser abattre, quelle sottise ! Passe
encore dans la jeunesse, mais plus tard, c'est perdre son temps.
- Tu me gâtes mon Frédéric
! Je redemande l'ancien. Garçon, toujours du même
! Il me plaisait ! Voyons, fume une pipe, animal ! Secoue-toi
un peu, tu me désoles !
- C'est vrai, dit Frédéric,
je suis fou !
Le clerc reprit :
- Ah ! vieux troubadour, je sais bien
ce qui t'afflige ! Le petit coeur ? Avoue-le ! Bah ! une de perdue,
quatre de trouvées ! On se console des femmes vertueuses
avec les autres. Veux-tu que je t'en fasse connaître, des
femmes ? Tu n'as qu'à venir à l'Alhambra. (C'était
un bal public ouvert récemment au haut des Champs-Élysées,
et qui se ruina, dès la seconde saison, par un luxe prématuré
dans ce genre d'établissements.) On s'y amuse à
ce qu'il paraît. Allons-y ! Tu prendras tes amis, si tu
veux ; je te passe même Regimbart !
Frédéric n'invita pas
le Citoyen. Deslauriers se priva de Sénécal. Ils
emmenèrent seulement Hussonnet et Cisy avec Dussardier
; et le même fiacre les descendit tous les cinq à
la porte de l'Alhambra.
Deux galeries moresques s'étendaient
à droite et à gauche, parallèlement. Le mur
d'une maison, en face, occupait tout le fond, et le quatrième
côté (celui du restaurant) figurait un cloître
gothique à vitraux de couleurs. Une sorte de toiture chinoise
abritait l'estrade où jouaient les musiciens ; le sol autour
était couvert d'asphalte, et des lanternes vénitiennes
accrochées à des poteaux formaient, de loin, sur
les quadrilles, une couronne de feux multicolores. Un piédestal,
çà et là, supportait une cuvette de pierre,
d'où s'élevait un mince filet d'eau. On apercevait
dans les feuillages des statues en plâtre. Hébés
ou Cupidons tout gluants de peinture à l'huile ; et les
allées nombreuses, garnies d'un sable très jaune
soigneusement ratissé, faisaient paraître le jardin
beaucoup plus vaste qu'il ne l'était.
Des étudiants promenaient leurs
maîtresses ; des commis en nouveautés se pavanaient,
une canne entre les doigts ; des collégiens fumaient des
régalias ; de vieux célibataires caressaient avec
un peigne leur barbe teinte ; il y avait des Anglais, des Russes,
des gens de l'Amérique du Sud, trois Orientaux en tarbouch.
Des lorettes, des grisettes et des filles étaient venues
là, espérant trouver un protecteur, un amoureux,
une pièce d'or, ou simplement pour le plaisir de la danse
; et leurs robes à tunique vert d'eau, bleu, cerise, ou
violette, passaient, s'agitaient entre les ébéniers
et les lilas. Presque tous les hommes portaient des étoffes
à carreaux, quelques-uns des pantalons blancs, malgré
la fraîcheur du soir. On allumait les becs de gaz.
Hussonnet, par ses relations avec les
journaux de modes et les petits théâtres, connaissait
beaucoup de femmes ; il leur envoyait des baisers par le bout
des doigts, et de temps à autre, quittant ses amis, allait
causer avec elles.
Deslauriers fut jaloux de ces allures.
Il aborda cyniquement une grande blonde, vêtue de nankin.
Après l'avoir considéré d'un air maussade,
elle dit : -" Non ! pas de confiance, mon bonhomme !"
et tourna les talons.
Il recommença près d'une
grosse brune, qui était folle sans doute, car elle bondit
dès le premier mot, en le menaçant, s'il continuait,
d'appeler les sergents de ville. Deslauriers s'efforça
de rire ; puis, découvrant une petite femme assise à
l'écart sous un réverbère, il lui proposa
une contredanse.
Les musiciens, juchés sur l'estrade,
dans des postures de singe, raclaient et soufflaient, impétueusement.
Le chef d'orchestre, debout, battait la mesure d'une façon
automatique. On était tassé, on s'amusait ; les
brides dénouées des chapeaux effleuraient les cravates,
les bottes s'enfonçaient sous les jupons ; tout cela sautait
en cadence ; Deslauriers pressait contre lui la petite femme,
et, gagné par le délire du cancan, se démenait
au milieu des quadrilles comme une grande marionnette. Cisy et
Dussardier continuaient leur promenade ; le jeune aristocrate
lorgnait les filles, et , malgré les exhortations du commis
, n'osait leur parler, s'imaginant qu'il y avait toujours chez
ces femmes-là " un homme caché dans l'armoire
avec un pistolet, et qui en sort pour vous faire souscrire des
lettres de change ".
Ils revinrent près de Frédéric.
Deslauriers ne dansait plus ; et tous se demandaient comment finir
la soirée, quand Hussonnet s'écria :
- Tiens ! la marquise d'Amaëgui
!
C'était une femme pâle,
à nez retroussé, avec des mitaines jusqu'aux coudes
et de grandes boucles noires qui pendaient le long de ses joues,
comme deux oreilles de chien. Hussonnet lui dit :
- Nous devrions organiser une petite
fête chez toi, un raout oriental ? Tâche d'herboriser
quelques-unes de tes amies pour ces chevaliers français
! Eh bien, qu'est-ce qui te gêne ? Attendrais-tu ton hidalgo
?
L'Andalouse baissait la tête ;
sachant les habitudes peu luxueuses de son ami, elle avait peur
d'en être pour ses rafraîchissements. Enfin, au mot
d'argent lâché par elle, Cisy proposa cinq napoléons,
toute sa bourse ; la chose fut décidée. Mais Frédéric
n'était plus là.
Il avait cru reconnaître la voix
d'Arnoux, avait aperçu un chapeau de femme, et il s'était
enfoncé bien vite dans le bosquet à côté.
Mlle Vatnaz se trouvait seule avec Arnoux.
- Excusez-moi ! je vous dérange
?
- Pas le moins du monde ! reprit le
marchand.
Frédéric, aux derniers
mots de leur conversation, comprit qu'il était accouru
à l'Alhambra pour entretenir Mlle Vatnaz d'une affaire
urgente ; et sans doute Arnoux n'était pas complètement
rassuré, car il lui dit d'un air inquiet :
- Vous êtes bien sûre ?
- Très sûre ! on vous aime
! Ah ! quel homme !
Et elle lui faisait la moue, en avançant
ses grosses lèvres, presque sanguinolentes à force
d'être rouges. Mais elle avait d'admirables yeux, fauves
avec des points d'or dans les prunelles, tout pleins d'esprit,
d'amour et de sensualité. Ils éclairaient, comme
des lampes, le teint un peu jaune de sa figure maigre. Arnoux
semblait jouir de ses rebuffaces. Il se pencha de son côté
en lui disant :
- Vous êtes gentille, embrassez-moi
!
Elle le prit par les deux oreilles,
et le baisa sur le front.
A ce moment, les danses s'arrêtèrent
; et, à la place du chef d'orchestre, parut un beau jeune
homme, trop gras et d'une blancheur de cire. Il avait de longs
cheveux noirs disposés à la manière du Christ,
un gilet de velours azur à grandes palmes d'or, l'air orgueilleux
comme un paon, bête comme un dindon ; et quand il eut salué
le public, il entama une chansonnette. C'était un villageois
narrant lui-même son voyage dans la Capitale ; l'artiste
parlait bas-normand, faisait l'homme soûl ; le refrain :
Ah ! j'ai t'y
ri, j ai t'y ri,
Dans ce gueusard
de Paris !
soulevait des trépignements d'enthousiasme.
Delmas, " chanteur expressif ", était trop malin
pour le laisser refroidir. On lui passa vivement une guitare,
et il gémit une romance intitulée le Frère
de l'Albanaise.
Les paroles rappelèrent à
Frédéric celles que chantait l'homme en haillons,
entre les tambours du bateau. Ses yeux s'attachaient involontairement
sur le bas de la robe étalée devant lui. Après
chaque couplet, il y avait une longue pause, - et le souffle du
vent dans les arbres ressemblait au bruit des ondes.
Mlle Vatnaz, en écartant d'une
main les branches d'un troène qui lui masquait la vue de
l'estrade, contemplait le chanteur, fixement, les narines ouvertes,
les cils rapprochés, et comme perdue dans une joie sérieuse.
- Très bien ! dit Arnoux. Je
comprends pourquoi vous êtes ce soir à l'Alhambra
! Delmas vous plaît, ma chère.
Et elle ne voulut rien avouer.
- Ah ! quelle pudeur !
Et, montrant Frédéric
!
- Est-ce à cause de lui ? Vous
auriez tort. Pas de garçon plus discret !
Les autres, qui cherchaient leur ami,
entrèrent dans la salle de verdure. Hussonnet les présenta.
Arnoux fit une distribution de cigares et régala de sorbets
la compagnie.
Mlle Vatnaz avait rougi en apercevant
Dussardier.
Elle se leva bientôt, et, lui
tendant la main :
- Vous ne me remettez pas, monsieur
Auguste ?
- Comment la connaissez-vous ? demanda
Frédéric.
- Nous avons été dans
la même maison ! reprit-il.
Cisy le tirait par la manche, ils sortirent
; et, à peine disparu, Mlle Vatnaz commença l'éloge
de son caractère. Elle ajouta même qu'il avait le
génie du coeur.
Puis on causa de Delmas, qui pourrait,
comme mime, avoir des succès au théâtre ;
et il s'ensuivit une discussion, où l'on mêla Shakespeare,
la Censure, le Style, le Peuple, les recettes de la Porte Saint-Martin,
Alexandre Dumas, Victor Hugo et Dumersan. Arnoux avait connu plusieurs
actrices célèbres ; les jeunes gens se penchaient
pour l'écouter. Mais ses paroles étaient couvertes
par le tapage de la musique ; et, sitôt le quadrille ou
la polka terminés, tous s'abattaient sur les tables, appelaient
le garçon, riaient ; les bouteilles de bière et
de limonade gazeuse détonaient dans les feuillages, des
femmes criaient comme des poules ; quelquefois, deux messieurs
voulaient se battre ; un voleur fut arrêté.
Au galop, les danseurs envahirent les
allées. Haletants, souriants, et la face rouge, ils défilaient
dans un tourbillon qui soulevait les robes avec les basques des
habits ; les trombones rugissaient plus fort ; le rythme s'accélérait
; derrière le cloître moyen âge, on entendit
des crépitations des pétards éclatèrent
; des soleils se mirent à tourner ; la lueur des feux de
Bengale, couleur d'émeraude, éclaira pendant une
minute tout le jardin ; - et, à la dernière fusée,
la multitude exhala un grand soupir. Elle s'écoula lentement.
Un nuage de poudre à canon flottait dans l'air. Frédéric
et Deslauriers marchaient au milieu de la foule pas à pas,
quand un spectacle les arrêta : Martinon se faisait rendre
de la monnaie au dépôt des parapluies ; et il accompagnait
une femme d'une cinquantaine d'années, laide, magnifiquement
vêtue, et d'un rang social problématique.
- Ce gaillard-là, dit Deslauriers,
est moins simple qu'on ne suppose. Mais où est donc Cisy
?
Dussardier leur montra l'estaminet,
où ils aperçurent le fils des preux, devant un bol
de punch, en compagnie d'un chapeau rose.
Hussonnet, qui s'était absenté
depuis cinq minutes, reparut au même moment.
Une jeune fille s'appuyait sur son bras,
en l'appelant tout haut " mon petit chat ".
- Mais non ! lui disait-il. Non ! pas
en public ! Appelle-moi Vicomte, plutôt ! Ça vous
donne un genre cavalier ; Louis XIII et bottes molles, qui me
plaît ! Oui, mes bons, une ancienne ! N'est-ce pas qu'elle
est gentille ? - Il lui prenait le menton. - Salue ces messieurs
! ce sont tous des fils de pairs de France ! je les fréquente
pour qu'ils me nomment ambassadeur !
- Comme vous êtes fou ! soupira
Mlle Vatnaz.
Elle pria Dussardier de la reconduire
jusqu'à sa porte.
Arnoux les regarda s'éloigner,
puis, se tournant vers Frédéric :
- Vous plairait-elle, la Vatnaz ? Au
reste, vous n'êtes pas franc là-dessus ! Je crois
que vous cachez vos amours ?
Frédéric, devenu blême,
jura qu'il ne cachait rien.
- C'est qu'on ne vous connaît
pas de maîtresse, reprit Arnoux .
Frédéric eut envie de
citer un nom, au hasard. Mais l'histoire pouvait lui être
racontée. Il répondit qu'effectivement il n'avait
pas de maîtresse.
Le marchand l'en blâma.
- Ce soir, l'occasion était bonne
! Pourquoi n'avez-vous pas fait comme les autres, qui s'en vont
tous avec une femme ?
- Eh bien, et vous ? dit Frédéric,
impatienté d'une telle persistance .
- Ah ! moi ! mon petit ! c'est différent
! Je m'en retourne auprès de la mienne !
Il appela un cabriolet et disparut.
Les deux amis s'en allèrent à
pied. Un vent d'est soufflait. Ils ne parlaient ni l'un ni l'autre.
Deslauriers regrettait de n'avoir pas brillé devant le
directeur d'un journal, et Frédéric s'enfonçait
dans sa tristesse. Enfin, il dit que le bastringue lui avait paru
stupide.
- A qui la faute ? Si tu ne nous avais
pas lâchés pour ton Arnoux !
- Bah ! tout ce que j'aurais pu faire
eût été complètement inutile !
Mais le clerc avait des théories.
Il suffisait, pour obtenir les choses, de les désirer fortement.
- Cependant, toi-même, tout à
l'heure...
- Je m'en moquais bien ! fit Deslauriers,
arrêtant net l'allusion. Est-ce que je vais m'empêtrer
de femmes !
Et il déclama contre leurs mièvreries,
leurs sottises, bref, elles lui déplaisaient.
- Ne pose donc pas ! dit Frédéric.
Deslauriers se tut. Puis, tout à
coup :
- Veux-tu parier cent francs que je
fais la première qui passe ?
- Oui ! accepté !
La première qui passa était
une mendiante hideuse ; et ils désespéraient du
hasard, lorsqu'au milieu de la rue de Rivoli, ils aperçurent
une grande fille, portant à la main un petit carton.
Deslauriers l'accosta sous les arcades.
Elle inclina brusquement du côté des Tuileries, et
elle prit bientôt par la place du Carrousel ; elle jetait
des regards de droite et de gauche. Elle courut après un
fiacre ; Deslauriers la rattrapa. Il marchait près d'elle,
en lui parlant avec des gestes expressifs. Enfin elle accepta
son bras, et ils continuèrent le long des quais. Puis,
à la hauteur du Châtelet, pendant vingt minutes au
moins, ils se promenèrent sur le trottoir, comme deux marins
faisant leur quart. Mais, tout à coup, ils traversèrent
le pont au Change, le marché aux Fleurs, le quai Napoléon.
Frédéric entra derrière eux.
Deslauriers lui fit comprendre qu'il
les gênerait, et n'avait qu'à suivre son exemple.
- Combien as-tu encore ?
- Deux pièces de cent sous !
- C'est assez ! bonsoir !
Frédéric fut saisi par
l'étonnement que l'on éprouve à voir une
farce réussir : " Il se moque de moi, pensa-t-il.
Si je remontais ? " Deslauriers croirait, peut-être,
qu'il lui enviait cet amour ? "Comme si je n'en avais pas
un, et cent fois plus rare, plus noble, plus fort !" Une
espèce de colère le poussait. Il arriva devant la
porte de Mme Arnoux.
Aucune des fenêtres extérieures
ne dépendait de son logement. Cependant, il restait les
yeux collés sur la façade, - comme s'il avait cru,
par cette contemplation, pouvoir fendre les murs. Maintenant,
sans doute, elle reposait, tranquille comme une fleur endormie,
avec ses beaux cheveux noirs parmi les dentelles de l'oreiller,
les lèvres entrecloses, la tête sur un bras.
Celle d'Arnoux lui apparut. Il s'éloigna,
pour fuir cette vision.
Le conseil de Deslauriers vint à
sa mémoire ; il en eut horreur. Alors, il vagabonda dans
les rues.
Quand un piéton s'avançait,
il tâchait de distinguer son visage. De temps à autre,
un rayon de lumière lui passait entre les jambes, décrivait
au ras du pavé un immense quart de cercle ; et un homme
surgissait, dans l'ombre, avec sa botte et sa lanterne. Le vent,
en certains endroits secouait le tuyau de tôle d'une cheminée
; des soins lointains s'élevaient, se mêlant au bourdonnement
de sa tête, et il croyait entendre, dans les airs, la vague
ritournelle des contredanses. Le mouvement de sa marche entretenait
cette ivresse ; il se trouva sur le pont de la Concorde.
Alors, il se ressouvint de ce soir de
l'autre hiver, - où, sortant de chez elle, pour la première
fois, il lui avait fallu s'arrêter, tant son coeur battait
vite sous l'étreinte de ses espérances. Toutes étaient
mortes, maintenant !
Des nuées sombres couraient sur
la face de la lune. Il la contempla, en rêvant à
la grandeur des espaces, à la misère de la vie,
au néant de tout. Le jour parut ; ses dents claquaient
; et, à moitié endormi, mouillé par le brouillard,
tout plein de larmes, il se demanda pourquoi n'en pas finir ?
Rien qu'un mouvement à faire ! Le poids de son front l'entraînait,
il voyait son cadavre flottant sur l'eau ;
Frédéric se pencha. Le
parapet était un peu large, et ce fut par lassitude qu'il
n'essaya pas de le franchir.
Une épouvante le saisit. Il regagna
les boulevards et s'affaissa sur un banc. Des agents de police
le réveillèrent, convaincus qu'il " avait fait
la noce ".
Il se remit à marcher. Mais comme
il se sentait grand'faim, et que tous les restaurants étaient
fermés, il alla souper dans un cabaret des Halles. Après
quoi, jugeant qu'il était encore trop tôt, il flâna
aux alentours de l'Hôtel de Ville, jusqu'à huit heures
et un quart.
Deslauriers avait depuis longtemps congédié
sa donzelle ; et il écrivait sur la table, au milieu de
la chambre. Vers quatre heures, M. de Cisy entra.
Grâce à Dussardier, la
veille au soir, il s'était abouché avec une dame
; et même il l'avait reconduite en voiture, avec son mari,
jusqu'au seuil de sa maison, où elle lui avait donné
rendez-vous. Il en sortait. On ne connaissait pas ce nom-là
!
- Que voulez-vous que j'y fasse ? dit
Frédéric.
Alors le gentilhomme battit la campagne
; il parla de Mlle Vatnaz, de l'Andalouse , et de toutes les autres.
Enfin, avec beaucoup de périphrases, il exposa le but de
sa visite : se fiant à la discrétion de son ami,
il venait pour qu'il l'assistât dans une démarche,
après laquelle il se regarderait définitivement
comme un homme ; et Frédéric ne le refusa pas. Il
conta l'histoire à Deslauriers, sans dire la vérité
sur ce qui le concernait personnellement.
Le clerc trouva qu'" il allait
maintenant très bien ". Cette déférence
à ses conseils augmenta sa bonne humeur.
C'était par elle qu'il avait
séduit, dès le premier jour, Mlle Clémence
Daviou brodeuse en or pour équipements militaires, la plus
douce personne qui fût, et svelte comme un roseau, avec
de grands yeux bleus, continuellement ébahis. Le clerc
abusait de sa candeur, jusqu'à lui faire croire qu'il était
décoré, il ornait sa redingote d'un ruban rouge,
dans leurs tête-à-tête, mais s'en privait en
public, pour ne point humilier son patron, disait-il du reste,
il la tenait à distance, se laissait caresser comme un
pacha, et l'appelait " fille du peuple " par manière
de rire. Elle lui apportait chaque fois de petits bouquets de
violettes. Frédéric n'aurait pas voulu d'un tel
amour.
Cependant, lorsqu'ils sortaient, bras
dessus bras dessous, pour se rendre dans un cabinet chez Pinson
ou chez Barillot, il éprouvait une singulière tristesse.
Frédéric ne savait pas combien, depuis un an, chaque
jeudi, il avait fait souffrir Deslauriers, quand il se brossait
les ongles, avant d'aller dîner rue de Choiseul !
Un soir que, du haut de son balcon,
il venait de les regarder partir, il vit de loin Hussonnet sur
le pont d'Arcole. Le bohème se mit à l'appeler par
des signaux, et, Frédéric ayant descendu ses cinq
étages :
- Voici la chose : c'est samedi prochain,
24, la fête de Mme Arnoux.
- Comment, puisqu'elle s'appelle Marie
?
- Angèle aussi, n'importe ! On
festoiera dans leur maison de campagne, à Saint-Cloud ;
je suis chargé de vous en prévenir. Vous trouverez
un véhicule à trois heures, au journal ! Ainsi convenu
! Pardon de vous avoir dérangé. Mais j'ai tant de
courses !
Frédéric n'avait pas tourné
les talons que son portier lui remit une lettre :
" M et Mme Dambreuse prient M.
F. Moreau de leur faire l'honneur de venir dîner chez eux
samedi 24 courant. - R. S.V.P."
" Trop tard ", pensa-t-il.
Néanmoins, il montra la lettre
à Deslauriers, lequel s'écria :
- Ah ! enfin ! Mais tu n'as pas l'air
content. Pourquoi ?
Frédéric, ayant hésité
quelque peu, dit qu'il avait le même jour une autre invitation.
- Fais-moi le plaisir d'envoyer bouler
la rue de Choiseul. Pas de bêtises ! Je vais répondre
pour toi, si ça te gêne.
Et le clerc écrivit une acceptation,
à la troisième personne.
N'ayant jamais vu le monde qu'à
travers la fièvre de ses convoitises, il se l'imaginait
comme une création artificielle, fonctionnant en vertu
de lois mathématiques. Un dîner en ville, la rencontre
d'un homme en place, le sourire d'une jolie femme pouvaient, par
une série d'actions se déduisant les unes des autres,
avoir de gigantesques résultats. Certains salons parisiens
étaient comme ces machines qui prennent la matière
à l'état brut et la rendent centuplée de
valeur. Il croyait aux courtisanes conseillant les diplomates,
aux riches mariages obtenus par les intrigues, au génie
des galériens, aux docilités du hasard sous la main
des forts. Enfin, il estimait la fréquentation des Dambreuse
tellement utile, et il parla si bien, que Frédéric
ne savait plus à quoi se résoudre.
Il n'en devait pas moins, puisque c'était
la fête de Mme Arnoux, lui offrir un cadeau ; il songea,
naturellement, à une ombrelle, afin de réparer sa
maladresse. Or, il découvrit une marquise en soie gorge-de-pigeon,
à petit manche d'ivoire ciselé, et qui arrivait
de la Chine. Mais cela coûtait cent soixante-quinze francs
et il n'avait pas un sou, vivant même à crédit
sur le trimestre prochain. Cependant, il la voulait, il y tenait,
et, malgré sa répugnance, il eut recours à
Deslauriers.
Deslauriers lui répondit qu'il
n'avait pas d'argent
- J'en ai besoin, dit Frédéric,
grand besoin !
Et, l'autre ayant répété
la même excuse, il s'emporta.
- Tu pourrais bien, quelquefois...
- Quoi donc ?
- Rien !
Le clerc avait compris. Il leva sur
sa réserve la somme en question, et, quand il l'eut versée
pièce à pièce :
- Je ne te réclame pas de quittance,
puisque je vis à tes crochets !
Frédéric lui sauta au
cou, avec mille protestations affectueuses Deslauriers resta froid.
Puis, le lendemain, apercevant l'ombrelle sur le piano :
- Ah ! c'était pour cela !
- Je l'enverrai peut-être, dit
lâchement Frédéric.
Le hasard le servit, car il reçut,
dans la soirée, un billet bordé de noir, et où
Mme Dambreuse, lui annonçant la perte d'un oncle, s'excusait
de remettre à plus tard le plaisir de faire sa connaissance.
Il arriva dès deux heures au
bureau du journal. Au lieu de l'attendre pour le mener dans sa
voiture, Arnoux était parti la veille, ne résistant
plus à son besoin de grand air.
Chaque année, aux premières
feuilles, durant plusieurs jours de suite, il décampait
le matin, faisait de longues courses à travers champs,
buvait du lait dans les fermes, batiffolait avec les villageoises,
s'informait des récoltes et rapportait des pieds de salade
dans son mouchoir. Enfin, réalisant un vieux rêve,
il s'était acheté une maison de campagne.
Pendant que Frédéric parlait
au commis, Mlle Vatnaz survint, et fut désappointée
de ne pas voir Arnoux. Il resterait là-bas encore deux
jours, peut-être. Le commis lui conseilla " d'y aller
" ; elle ne pouvait y aller ; d'écrire une lettre,
elle avait peur que la lettre ne fût perdue. Frédéric
s'offrit à la porter lui-même. Elle en fit une rapidement,
et le conjura de la remettre sans témoins.
Quarante minutes après, il débarquait
à Saint-Cloud.
La maison, cent pas plus loin que le
pont, se trouvait à mi-hauteur de la colline. Les murs
du jardin étaient cachés par deux rangs de tilleuls,
et une large pelouse descendait jusqu'au bord de la rivière.
La porte de la grille étant ouverte, Frédéric
entra.
Arnoux, étendu sur l'herbe, jouait
avec une portée de petits chats. Cette distraction paraissait
l'absorber infiniment. La lettre de Mlle Vatnaz le tira de sa
torpeur.
- Diable, diable ! c'est ennuyeux !
elle a raison : il faut que je parte.
Puis, ayant fourré la missive
dans sa poche, il prit plaisir à montrer son domaine. Il
montra tout, l'écurie, le hangar, la cuisine. Le salon
était à droite, et, du côté de Paris,
donnait sur une varangue en treillage, chargée d'une clématite.
Mais, au-dessus de leur tête, une roulade éclata
; Mme Arnoux, se croyant seule, s'amusait à chanter. Elle
faisait des gammes, des trilles, des arpèges. Il y avait
de longues notes qui semblaient se tenir suspendues ; d'autres
tombaient précipitées, comme les gouttelettes d'une
cascade ; et sa voix, passant par la jalousie, coupait le grand
silence, et montait vers le ciel bleu.
Elle cessa tout à coup, quand
M. et Mme Oudry, deux voisins, se présentèrent.
Puis elle parut elle-même au haut
du perron ; et, comme elle descendait les marches, il aperçut
son pied. Elle avait de petites chaussures découvertes,
en peau mordorée, avec trois pattes transversales, ce qui
dessinait sur ses bas un grillage d'or.
Les invités arrivèrent.
Sauf M. Lefaucheux, avocat, c'étaient les convives du jeudi.
Chacun avait apporté quelque cadeau : Dittmer une écharpe
syrienne, Rosenwaid un album de romances, Burrieu une aquarelle,
Sombaz sa propre caricature, et Pellerin un fusain, représentant
une espèce de danse macabre, hideuse fantaisie d'une exécution
médiocre. Hussonnet s'était dispensé de tout
présent.
Frédéric attendit après
les autres, pour offrir le sien. Elle l'en remercia beaucoup.
Alors, il dit :
- Mais... c'est presque une dette !
J'ai été si fâché.
- De quoi donc ? reprit-elle. Je ne
comprends pas !
- A table ! fit Arnoux, en le saisissant
par le bras ; puis, dans l'oreille : Vous n'êtes guère
malin, vous !
Rien n'était plaisant comme la
salle à manger, peinte d'une couleur vert d'eau. A l'un
des bouts, une nymphe de pierre trempait son orteil dans un bassin
en forme de coquille. Par les fenêtres ouvertes, on apercevait
tout le jardin avec la longue pelouse que flanquait un vieux pin
d'Écosse, aux trois quarts dépouillé ; des
massifs de fleurs la bombaient inégalement ; et, au delà
du fleuve, se développaient, en large demi-cercle, le bois
de Boulogne, Neuilly, Sèvres, Meudon. Devant la grille,
en face, un canot à la voile prenait des bordées.
On causa d'abord de cette vue que l'on
avait, puis du paysage en général ; et les discussions
commençaient quand Arnoux donna l'ordre à son domestique
d'atteler l'américaine vers les neuf heures et demie. Une
lettre de son caissier le rappelait.
- Veux-tu que je m'en retourne avec
toi ? dit Mme Arnoux.
- Mais certainement ! et, en lui faisant
un beau salut : Vous savez bien, Madame, qu'on ne peut vivre sans
vous .
Tous la complimentèrent d'avoir
un si bon mari.
- Ah ! c'est que je ne suis pas seule
! répliqua-t-elle doucement, en montrant sa petite fille.
Puis la conversation avant repris sur
la peinture, on parla d'un Ruysdaël, dont Arnoux espérait
des sommes considérables, et Pellerin lui demanda s'il
était vrai que le fameux Saul Mathias, de Londres, fût
venu, le mois passé, lui en offrir vingt-trois mille francs.
- Rien de plus vrai ! et, se tournant
vers Frédéric : C'est même le monsieur que
je promenais l'autre jour à l'Alhambra, bien malgré
moi, je vous assure, car ces Anglais ne sont pas drôles
!
Frédéric, soupçonnant
dans la lettre de Mlle Vatnaz quelque histoire de femme, avait
admiré l'aisance du sieur Arnoux à trouver un moyen
honnête de déguerpir ; mais son nouveau mensonge,
absolument inutile, lui fit écarquiller les yeux.
Le marchand ajouta, d'un air simple
:
- Comment l'appelez-vous donc, ce grand
jeune homme, votre ami ?
- Deslauriers, dit vivement Frédéric.
Et, pour réparer les torts qu'il
se sentait à son endroit, il le vanta comme une intelligence
supérieure.
- Ah ! vraiment ? Mais il n'a pas l'air
si brave garçon que l'autre, le commis de roulage.
Frédéric maudit Dussardier.
Elle allait croire qu'il frayait avec les gens du commun.
Ensuite, il fut question des embellissements
de la capitale, des quartiers nouveaux, et le bonhomme Oudry vint
à citer, parmi les grands spéculateurs, M. Dambreuse.
Frédéric, saisissant l'occasion
de se faire valoir, dit qu'il le connaissait. Mais Pellerin se
lança dans une catilinaire contre les épiciers ;
vendeurs de chandelles ou d'argent, il n'y voyait pas de différence.
Puis, Rosenwald et Burrieu devisèrent porcelaines ; Arnoux
causait jardinage avec Mme Oudry ; Sombaz, loustic de la vieille
école, s'amusait à blaguer son époux ; il
l'appelait Odry, comme l'acteur, déclara qu'il devait descendre
d'Oudry, le peintre des chiens, car la bosse des animaux était
visible sur son front. Il voulut même lui tâter le
crâne, l'autre s'en défendait à cause de sa
perruque ; et le dessert finit avec des éclats de rire.
Quand on eut pris le café, sous
les tilleuls, en fumant, et fait plusieurs tours dans le jardin,
on alla se promener le long de la rivière.
La compagnie s'arrêta devant un
pêcheur, qui nettoyait des anguilles, dans une boutique
à poisson. Mlle Marthe voulut les voir . Il vida sa boîte
sur l'herbe ; et la petite fille se jetait à genoux pour
les rattraper, riait de plaisir, criait d'effroi. Toutes furent
perdues. Arnoux les paya.
Il eut, ensuite, l'idée de faire
une promenade en canot.
Un côté de l'horizon commençait
à pâlir, tandis que de l'autre, une large couleur
orange s'étalait dans le ciel et était plus empourprée
au faîte des collines, devenues complètement noires.
Mme Arnoux se tenait assise sur une grosse pierre, ayant cette
lueur d'incendie derrière elle. Les autres personnes flânaient
çà et là ; Hussonnet, au bas de la berge,
faisait des ricochets sur l'eau.
Arnoux revint, suivi par une vieille
chaloupe, où malgré les représentations les
plus sages il empila ses convives. Elle sombrait ; il fallut débarquer.
Déjà des bougies brûlaient
dans le salon, tout tendu de perse, avec des girandoles en cristal
contre les murs. La mère Oudry s'endormait doucement dans
un fauteuil, et les autres écoutaient M. Lefaucheux, dissertant
sur les gloires du barreau. Mme Arnoux était seule près
de la croisée, Frédéric l'aborda.
Ils causèrent de ce que l'on
disait. Elle admirait les orateurs ; lui, il préférait
la gloire des écrivains. Mais on devait sentir, reprit-elle,
une plus forte jouissance à remuer les foules directement,
soi-même, à voir que l'on fait passer dans leur âme
tous les sentiments de la sienne. Ces triomphes ne tentaient guère
Frédéric, qui n'avait point d'ambition.
- Ah ! pourquoi ? dit-elle. Il faut
en avoir un peu !
Ils étaient l'un près
de l'autre, debout, dans l'embrasure de la croisée. La
nuit, devant eux, s'étendait comme un immense voile sombre,
piqué d'argent. C'était la première fois
qu'ils ne parlaient pas de choses insignifiantes. Il vint même
à savoir ses antipathies et ses goûts : certains
parfums lui faisaient mal, les livres d'histoire l'intéressaient,
elle croyait aux songes.
Il entama le chapitre des aventures
sentimentales. Elle plaignait les désastres de la passion,
mais était révoltée par les turpitudes hypocrites
; et cette droiture d'esprit se rapportait si bien à la
beauté régulière de son visage, qu'elle semblait
en dépendre.
Elle souriait quelquefois, arrêtant
sur lui ses yeux, une minute. Alors, il sentait ses regards pénétrer
son âme, comme ces grands rayons de soleil qui descendent
jusqu'au fond de l'eau. Il l'aimait sans arrière-pensée,
sans espoir de retour, absolument ; et, dans ces muets transports,
pareils à des élans de reconnaissance, il aurait
voulu couvrir son front d'une pluie de baisers. Cependant, un
souffle intérieur l'enlevait comme hors de lui ; c'était
une envie de se sacrifier, un besoin de dévouement immédiat,
et d'autant plus fort qu'il ne pouvait l'assouvir.
Il ne partit pas avec les autres. Hussonnet
non plus. Ils devaient s'en retourner dans la voiture ; et l'américaine
attendait au bas du perron, quand Arnoux descendit dans le jardin
pour cueillir des roses. Puis, le bouquet étant lié
avec un fil, comme les tiges dépassaient inégalement,
il fouilla dans sa poche, pleine de papiers, en prit un au hasard,
les enveloppa, consolida son oeuvre avec une forte épingle
et il l'offrit à sa femme, avec une certaine émotion.
- Tiens, ma chérie, excuse-moi
de t'avoir oubliée !
Mais elle poussa un petit cri ; l'épingle,
sottement mise, l'avait blessée, et elle remonta dans sa
chambre. On l'attendit près d'un quart d'heure. Enfin elle
reparut, enleva Marthe, se jeta dans la voiture.
- Et ton bouquet ? dit Arnoux.
- Non ! non ! ce n'est pas la peine
!
Frédéric courait pour
l'aller prendre ; elle lui cria :
- Je n'en veux pas !
Mais il l'apporta bientôt, disant
qu'il venait de le remettre dans l'enveloppe, car il avait trouvé
les fleurs à terre. Elle les enfonça dans le tablier
de cuir, contre le siège, et l'on partit.
Frédéric, assis près
d'elle, remarqua qu'elle tremblait horriblement. Puis, quand on
eut passé le pont, comme Arnoux tournait à gauche
:
- Mais non ! tu te trompes ! par là,
à droite !
Elle semblait irritée ; tout
la gênait. Enfin, Marthe ayant fermé les yeux, elle
tira le bouquet et le lança par la portière, puis
saisit au bras Frédéric, en lui faisant signe, avec
l'autre main, de n'en jamais parler.
Ensuite, elle appliqua son mouchoir
contre ses lèvres, et ne bougea plus.
Les deux autres, sur le siège,
causaient imprimerie, abonnés. Arnoux, qui conduisait sans
attention, se perdit au milieu du bois de Boulogne. Alors, on
s'enfonça dans de petits chemins. Le cheval marchait au
pas ; les branches des arbres frôlaient la capote. Frédéric
n'apercevait de Mme Arnoux que ses deux yeux, dans l'ombre ; Marthe
s'était allongée sur elle, et il lui soutenait la
tête.
- Elle vous fatigue ! dit sa mère.
Il répondit :
- Non ! oh non !
De lents tourbillons de poussière
se levaient ; on traversait Auteuil ; toutes les maisons étaient
closes ; un réverbère, çà et là,
éclairait l'angle d'un mur, puis on rentrait dans les ténèbres
; une fois, il s'aperçut qu'elle pleurait.
Etait-ce un remords ? un désir
? quoi donc ? Ce chagrin, qu'il ne savait pas, l'intéressait
comme une chose personnelle ; maintenant, il y avait entre eux
un lien nouveau, une espèce de complicité ; et il
lui dit, de la voix la plus caressante qu'il put :
- Vous souffrez ?
- Oui, un peu, reprit-elle.
La voiture roulait, et les chèvrefeuilles
et les seringas débordaient les clôtures des jardins,
envoyaient dans la nuit des bouffées d'odeurs amollissantes.
Les plis nombreux de sa robe couvraient ses pieds. Il lui semblait
communiquer avec toute sa personne par ce corps d'enfant étendu
entre eux. Il se pencha vers la petite fille, et, écartant
ses jolis cheveux bruns, la baisa au front, doucement.
- Vous êtes bon ! dit Mme Arnoux.
- Pourquoi ?
- Parce que vous aimez les enfants.
- Pas tous !
Il n'ajouta rien, mais il étendit
la main gauche de son côté et la laissa toute grande
ouverte, - s'imaginant qu'elle allait faire comme lui, peut-être,
et qu'il rencontrerait la sienne. Puis il eut honte, et la retira.
On arriva bientôt sur le pavé.
La voiture allait plus vite, les becs de gaz se multiplièrent,
c'était Paris. Hussonnet, devant le Garde-Meuble, sauta
du siège. Frédéric attendit pour descendre
que l'on fût arrivé dans la cour ; puis il s'embusqua
au coin de la rue de Choiseul, et aperçut Arnoux qui remontait
lestement vers les boulevards.
Dès le lendemain, il se mit à
travailler de toutes ses forces.
Il se voyait dans une cour d'assises,
par un soir d'hiver, à la fin des plaidoiries, quand les
jurés sont pâles et que la foule haletante fait craquer
les cloisons du prétoire, parlant depuis quatre heures
déjà, résumant toutes ses preuves, en découvrant
de nouvelles, et sentant à chaque phrase, à chaque
mot, à chaque geste, le couperet de la guillotine, suspendu
derrière lui, se relever ; puis, à la tribune de
la Chambre, orateur qui porte sur ses lèvres le salut de
tout un peuple, noyant ses adversaires sous ses prosopopées,
les écrasant d'une riposte, avec des foudres et des intonations
musicales dans la voix, ironique, pathétique, emporté,
sublime. Elle serait là, quelque part, au milieu des autres,
cachant sous son voile ses pleurs d'enthousiasme ; ils se retrouveraient
ensuite ; - et les découragements, les calomnies et les
injures ne l'atteindraient pas, si elle disait : " Ah ! cela
est beau ! " en lui passant sur le front ses mains légères.
Ces images fulguraient comme des phares,
à l'horizon de sa vie. Son esprit, excité, devint
plus leste et plus fort. Jusqu'au mois d'août, il s'enferma,
et fut reçu à son dernier examen.
Deslauriers, qui avait eu tant de mal
à lui seriner encore une fois le deuxième à
la fin de décembre et le troisième en février,
s'étonnait de son ardeur. Alors, les vieux espoirs revinrent.
Dans dix ans, il fallait que Frédéric fût
député ; dans quinze, ministre ; pourquoi pas ?
Avec son patrimoine qu'il allait toucher bientôt, il pouvait,
d'abord, fonder un journal ; ce serait le début ; ensuite,
on verrait. Quant à lui, il ambitionnait toujours une chaire
à l'École de droit ; et il soutint sa thèse
pour le doctorat d'une façon si remarquable qu'elle lui
valut les compliments des professeurs.
Frédéric passa la sienne
trois jours après. Avant de partir en vacances, il eut
l'idée d'un pique-nique, pour clore les réunions
du samedi.
Il s'y montra gai. Mme Arnoux était
maintenant près de sa mère, à Chartres. Mais
il la retrouverait bientôt, et finirait par être son
amant.
Deslauriers, admis le jour même
à la parlotte d'Orsay, avait fait un discours fort applaudi.
Quoiqu'il fût sobre, il se grisa, et dit au dessert à
Dussardier :
- Tu es honnête. toi ! quand je
serai riche, je t'instituerai mon régisseur.
Tous étaient heureux ; Cisy ne
finirait pas son droit ; Martinon allait continuer son stage en
province, où il serait nommé substitut ; Pellerin
se disposait à un grand tableau figurant le Génie
de la Révolution ; Hussonnet, la semaine prochaine, devait
lire au directeur des Délassements le plan d'une pièce,
et ne doutait pas du succès :
- Car la charpente du drame, on me l'accorde
! Les passions, j'ai assez roulé ma bosse pour m'y connaître
; quant aux traits d'esprit, c'est mon métier !
Il fit un saut, retomba sur les deux
mains, et marcha quelque temps autour de la table, les jambes
en l'air.
Cette gaminerie ne dérida pas
Sénécal. Il venait d'être chassé de
sa pension, pour avoir battu un fils d'aristocrate. Sa misère
augmentant, il s'en prenait à l'ordre social, maudissait
les riches ; et il s'épancha dans le sein de Regimbart,
lequel était de plus en plus désillusionné,
attristé, dégoûté. Le Citoyen se tournait,
maintenant, vers les questions budgétaires, et accusait
la Camarilla de Derdre des millions en Algérie.
Comme il ne pouvait dormir sans avoir
stationné à l'estaminet Alexandre, il disparut dès
onze heures. Les autres se retirèrent plus tard ; et Frédéric,
en faisant ses adieux à Hussonnet, apprit que Mme Arnoux
avait dû revenir la veille.
Il alla donc aux Messageries changer
sa place pour le lendemain, et, vers six heures du soir, se présenta
chez elle. Son retour, lui dit le concierge, était différé
d'une semaine. Frédéric dîna seul, puis flâna
sur les boulevards.
Des nuages roses, en forme d'écharpe,
s'allongeaient au-delà des toits ; on commençait
à relever les tentes des boutiques ; des tombereaux d'arrosage
versaient une pluie sur la poussière, et une fraîcheur
inattendue se mêlait aux émanations des cafés,
laissant voir par leurs portes ouvertes, entre des argenteries
et des dorures, des fleurs en gerbes qui se miraient dans les
hautes glaces. La foule marchait lentement. Il y avait des groupes
d'hommes causant au milieu du trottoir ; et des femmes passaient,
avec une mollesse dans les yeux et ce teint de camélia
que donne aux chairs féminines la lassitude des grandes
chaleurs. Quelque chose d'énorme s'épanchait, enveloppait
les maisons. Jamais Paris ne lui avait semblé si beau.
Il n'apercevait, dans l'avenir, qu'une interminable série
d'années toutes pleines d'amour.
Il s'arrêta devant le théâtre
de la Porte Saint-Martin à regarder l'affiche ; et, par
désoeuvrement, prit un billet.
On jouait une vieille féerie.
Les spectateurs étaient rares ; et, dans les lucarnes du
paradis, le jour se découpait en petits carrés bleus,
tandis que les quinquets de la rampe formaient une seule ligne
de lumières jaunes. La scène représentait
un marché d'esclaves à Pékin, avec clochettes,
tam-tams, sultanes, bonnets pointus et calembours. Puis, la toile
baissée, il erra dans le foyer, solitairement, et admira,
sur le boulevard, au bas du perron, un grand landau vert, attelé
de deux chevaux blancs, tenus par un cocher en culotte courte.
Il regagnait sa place, quand, au balcon,
dans la première loge d'avant-scène, entrèrent
une dame et un monsieur. Le mari avait un visage pâle, bordé
d'un filet de barbe grise, la rosette d'officier, et cet aspect
glacial qu'on attribue aux diplomates.
Sa femme, de vingt ans plus jeune pour
le moins, ni grande ni petite, ni laide, ni jolie, portait ses
cheveux blonds tire-bouchonnés à l'anglaise, une
robe à corsage plat, et un large éventail de dentelle
noire. Pour que des gens d'un pareil monde fussent venus au spectacle
dans cette saison. Il fallait supposer un hasard, ou l'ennui de
passer leur soirée en tête à tête. La
dame mordillait son éventail, et le monsieur bâillait.
Frédéric ne pouvait se rappeler où il avait
vu cette figure.
A l'entracte suivant, comme il traversait
un couloir ; il les rencontra tous les deux ; sur le vague salut
qu'il fit, M. Dambreuse, le reconnaissant, l'aborda et s'excusa,
tout de suite, de négligences impardonnables. C'était
une allusion aux cartes de visite nombreuses, envoyées
d'après les conseils du clerc. Toutefois, il confondait
les époques, croyant que Frédéric était
à sa seconde année de droit. Puis il l'envia de
partir pour la campagne. Il aurait eu besoin de se reposer, mais
les affaires le retenaient à Paris.
Mme Dambreuse, appuyée sur son
bras, inclinait la tête, légèrement ; et l'aménité
spirituelle de son visage contrastait avec son expression chagrine
de tout à l'heure.
- On y trouve pourtant de belles distractions
! dit-elle, aux derniers mots de son mari. Comme ce spectacle
est bête ! n'est-ce pas, monsieur ? Et tous trois restèrent
debout, à causer théâtres et pièces
nouvelles.
Frédéric, habitué
aux grimaces des bourgeoises provinciales, n'avait vu chez aucune
femme une pareille aisance de manières, cette simplicité,
qui est un raffinement, et où les naïfs aperçoivent
l'expression d'une sympathie instantanée.
On comptait sur lui, dès son
retour ; M. Dambreuse le chargea de ses souvenirs pour le père
Roque.
Frédéric ne manqua pas,
en rentrant, de conter cet accueil à Deslauriers.
- Fameux ! reprit le clerc, et ne te
laisse pas entortiller par ta maman ! Reviens tout de suite !
Le lendemain de son arrivée,
après leur déjeuner, Mme Moreau emmena son fils
dans le jardin.
Elle se dit heureuse de lui voir un
état, car ils n'étaient pas aussi riches que l'on
croyait ; la terre rapportait peu ; les fermiers payaient mal
; elle avait même été contrainte de vendre
sa voiture. Enfin, elle lui exposa leur situation.
Dans les premiers embarras de son veuvage,
un homme astucieux, M. Roque, lui avait fait des prêts d'argent,
renouvelés, prolongés malgré elle. Il était
venu les réclamer tout à coup ; et elle avait passé
par ses conditions, en lui cédant à un prix dérisoire
la ferme de Presles. Dix ans plus tard, son capital disparaissait
dans la faillite d'un banquier, à Melun. Par horreur des
hypothèques et pour conserver des apparences utiles à
l'avenir de son fils, comme le père Roque se présentait
de nouveau, elle l'avait écouté, encore une fois.
Mais elle était quitte, maintenant. Bref, il leur restait
environ dix mille francs de rente, dont deux mille trois cents
à lui, tout son patrimoine !
- Ce n'est pas possible ! s'écria
Frédéric.
Elle eut un mouvement de tête
signifiant que cela était très possible.
Mais son oncle lui laisserait quelque
chose ?
Rien n'était moins sûr
!
Et ils firent un tour de jardin, sans
parler. Enfin elle l'attira contre son coeur, et, d'une voix que
les larmes étouffaient :
- Ah ! mon pauvre garçon ! Il
m'a fallu abandonner bien des rêves !
Il s'assit sur le banc, à l'ombre
du grand acacia.
Ce qu'elle lui conseillait, c'était
de se mettre clerc chez Me Prouharam, avoué, lequel lui
céderait son étude ; s'il la faisait bien valoir,
il pourrait la revendre, et trouver un bon parti.
Frédéric n'entendait plus.
Il regardait machinalement, par-dessus la haie, dans l'autre jardin,
en face.
Une petite fille d'environ douze ans,
et qui avait les cheveux rouges, se trouvait là, toute
seule. Elle s'était fait des boucles d'oreilles avec des
baies de sorbier ; son corset de toile grise laissait a découvert
ses épaules, un peu dorées par le soleil ; des taches
de confitures maculaient son jupon blanc ; et il y avait comme
une grâce de jeune bête sauvage dans toute sa personne,
à la fois nerveuse et fluette. La présence d'un
inconnu l'étonnait, sans doute, car elle s'était
brusquement arrêtée, avec son arrosoir à la
main, en dardant sur lui ses prunelles, d'un vert-bleu limpide.
- C'est la fille de M. Roque, dit Mme
Morceau. Il vient d'épouser sa servante et de légitimer
son enfant.
DEUXIÈME PARTIE
Chapitre premier
Quand il fut à sa place, dans
le coupé, au fond, et que la diligence s'ébranla,
emportée par les cinq chevaux détalant à
la fois, il sentit une ivresse le submerger. Comme un architecte
qui fait le plan d'un palais, il arrangea, d'avance, sa vie. Il
l'emplit de délicatesses et de splendeurs ; elle montait
jusqu'au ciel ; une prodigalité de choses y apparaissait
; et cette contemplation était si profonde, que les objets
extérieurs avaient disparu.
Au bas de la côte de Sourdun,
il s'aperçut de l'endroit où l'on était.
On n'avait fait que cinq kilomètres, tout au plus ! Il
fut indigné. Il abattit le vasistas pour voir la route.
Il demanda plusieurs fois au conducteur dans combien de temps,
au juste, on arriverait. Il se calma cependant, et il restait
dans son coin, les yeux ouverts.
La lanterne, suspendue au siège
du postillon, éclairait les croupes des limoniers. Il n'apercevait
au-delà que les crinières des autres chevaux qui
ondulaient comme des vagues blanches ; leurs haleines formaient
un brouillard de chaque côté de l'attelage ; les
chaînettes de fer sonnaient, les glaces tremblaient dans
leurs châssis ; et la lourde voiture, d'un train égal,
roulait sur le pavé. Çà et là, on
distinguait le mur d'une grange, ou bien une auberge, toute seule.
Parfois, en passant dans les villages, le four d'un boulanger
projetait des lueurs d'incendie, et la silhouette monstrueuse
des chevaux courait sur l'autre maison en face. Aux relais, quand
on avait dételé, il se faisait un grand silence
pendant une minute. Quelqu'un piétinait en haut, sous la
bâche, tandis qu'au seuil d'une porte une femme, debout,
abritait sa chandelle avec sa main. Puis, le conducteur sautant
sur le marchepied, la diligence repartait.
A Mormans, on entendit sonner une heure
et un quart.
" C'est donc aujourd'hui, pensa-t-il,
aujourd'hui même, tantôt ! "
Mais, peu à peu, ses espérances
et ses souvenirs, Nogent, la rue de Choiseul, Mme Arnoux, sa mère,
tout se confondait.
Un bruit sourd de planches le réveilla,
on traversait le pont de Charenton, c'était Paris. Alors,
ses deux compagnons, ôtant l'un sa casquette, l'autre son
foulard, se couvrirent de leur chapeau et causèrent. Le
premier, un gros homme rouge, en redingote de velours, était
un négociant le second venait dans la capitale pour consulter
un médecin - et, craignant de l'avoir incommodé
pendant la nuit, Frédéric lui fit spontanément
des excuses, tant il avait l'âme attendrie par le bonheur.
Le quai de la Gare se trouvant inondé,
sans doute, on continua tout droit, et la campagne recommença.
Au loin, de hautes cheminées d'usines fumaient. Puis on
tourna dans Ivry. On monta une rue ; tout à coup, il aperçut
le dôme du Panthéon.
La plaine bouleversée, semblait
de vagues ruines. L'enceinte des fortifications y faisait un renflement
horizontal et, sur les trottoirs en terre qui bordaient la route,
de petits arbres sans branches étaient défendus
par des lattes hérissées de clous. Des établissements
de produits chimiques alternaient avec des chantiers de marchands
de bois. De hautes portes, comme il y en a dans les fermes, laissaient
voir, par leurs battants entrouverts, l'intérieur d'ignobles
cours, pleines d'immondices, avec des flaques d'eau sale au milieu.
De longs cabarets, couleur sang de boeuf, portaient à leur
premier étage, entre les fenêtres, deux queues de
billard en sautoir dans une couronne de fleurs peintes ; çà
et là, une bicoque de plâtre à moitié
construite était abandonnée. Puis, la double ligne
de maisons ne discontinua plus ; et, sur la nudité de leurs
façades, se détachait, de loin en loin, un gigantesque
cigare de fer blanc, pour indiquer un débit de tabac. Des
enseignes de sage-femme représentaient une matrone en bonnet,
dodelinant un poupon dans une courtepointe garnie de dentelles.
Des affiches couvraient l'angle des murs et, aux trois quarts
déchirées, tremblaient au vent comme des guenilles.
Des ouvriers en blouse passaient, et des haquets de brasseurs,
des fourgons de blanchisseuses des carrioles de bouchers ; une
pluie fine tombait, il faisait froid, le ciel était pâle,
mais deux yeux qui valaient pour lui le soleil resplendissaient
derrière la brume.
On s'arrêta longtemps à
la barrière, car des coquetiers, des rouliers et un troupeau
de moutons y faisaient de l'encombrement. Le factionnaire, la
capote rabattue, allait et venait devant sa guérite pour
se réchauffer. Le commis de l'octroi grimpa sur l'impériale,
et une fanfare de cornet à piston éclata. On descendit
le boulevard au grand trot, les palonniers battants, les traits
flottants. La mèche du long fouet claquait dans l'air humide.
Le conducteur lançait son cri sonore : " Allume !
allume ! ohé ! " et les balayeurs se rangeaient, les
piétons sautaient en arrière, la boue jaillissait
contre les vasistas, on croisait des tombereaux, des cabriolets,
des omnibus. Enfin la grille du Jardin des Plantes se déploya.
La Seine, jaunâtre, touchait presque
au tablier des ponts. Une fraîcheur s'en exhalait. Frédéric
l'aspira de toutes ses forces, savourant ce bon air de Paris qui
semble contenir des effluves amoureux et des émanations
intellectuelles ; il eut un attendrissement en apercevant le premier
fiacre. Et il aimait jusqu'au seuil des marchands de vin garni
de paille, jusqu'aux décrotteurs avec leurs boîtes,
jusqu'aux garçons épiciers secouant leur brûloir
à café. Des femmes trottinaient sous des parapluies
; il se penchait pour distinguer leur figure, un hasard pouvait
avoir fait sortir Mme Arnoux.
Les boutiques défilaient, la
foule augmentait, le bruit devenait plus fort. Après le
quai Saint-Bernard, le quai de la Tournelle et le quai Montebello,
on prit le quai Napoléon ; il voulut voir ses fenêtres,
elles étaient loin. Puis on repassa la Seine sur le Pont-Neuf,
on descendit jusqu'au Louvre ; et, par les rues Saint-Honoré,
Croix-des-Petits-Champs et du Bouloi, on atteignit la rue Coq-Héron,
et l'on entra dans la cour de l'hôtel.
Pour faire durer son plaisir, Frédéric
s'habilla le plus lentement possible, et même il se rendit
à pied au boulevard Montmartre ; il souriait à l'idée
de revoir, tout à l'heure, sur la plaque de marbre, le
nom chéri ; il leva les yeux. Plus de vitrines, plus de
tableaux, rien !
Il courut à la rue de Choiseul.
M. et Mme Arnoux n'y habitaient pas, et une voisine gardait la
loge du portier ; Frédéric l'attendit ; enfin, il
parut, ce n'était plus le même. Il ne savait point
leur adresse.
Frédéric entra dans un
café, et, tout en déjeunant, consulta l'Almanach
du Commerce. Il y avait trois cents Arnoux, mais pas de Jacques
Arnoux ! Où donc logeaient-ils ? Pellerin devait le savoir.
Il se transporta tout en haut du faubourg
Poissonnière, à son atelier. La porte n'ayant ni
sonnette ni marteau, il donna de grands coups de poing, et il
appela, cria. Le vide seul lui répondit.
Il songeait ensuite à Hussonnet.
Mais où découvrir un pareil homme ? Une fois, il
l'avait accompagné jusqu'à la maison de sa maîtresse,
rue de Fleurus. Parvenu dans la rue de Fleurus, Frédéric
s'aperçut qu'il ignorait le nom de la demoiselle.
Il eut recours à la Préfecture
de police. Il erra d'escalier en escalier, de bureau en bureau.
Celui des renseignements se fermait. On lui dit de repasser le
lendemain.
Puis il entra chez tous les marchands
de tableaux qu'il put découvrir, pour savoir si l'on ne
connaissait point Arnoux. M. Arnoux ne faisait plus le commerce.
Enfin, découragé, harassé,
malade, il s'en revint à son hôtel et se coucha.
Au moment où il s'allongeait entre ses draps, une idée
le fit bondir de joie :
" Regimbart ! quel imbécile
je suis de n'y avoir pas songé ! "
Le lendemain, dès sept heures,
il arriva rue Notre-Dame-des-Victoires devant la boutique d'un
rogomiste, où Regimbart avait coutume de prendre le vin
blanc. Elle n'était pas encore ouverte ; il fit un tour
de promenade aux environs, et, au bout d'une demi-heure, s'y présenta
de nouveau. Regimbart en sortait. Frédéric s'élança
dans la rue. Il crut même apercevoir au loin son chapeau
; un corbillard et des voitures de deuil s'interposèrent.
L'embarras passé, la vision avait disparu.
Heureusement, il se rappela que le Citoyen
déjeunait tous les jours, à onze heures précises,
chez un petit restaurateur de la place Gaillon. Il s'agissait
de patienter ; et, après une interminable flânerie
de la Bourse à la Madeleine, et de la Madeleine au Gymnase,
Frédéric, à onze heures précises,
entra dans le restaurant de la place Gaillon, sûr d'y trouver
son Regimbart.
- Connais pas ! dit le gargotier d'un
ton rogue.
Frédéric insistait ; il
reprit :
- Je ne le connais plus, monsieur !
avec un haussement de sourcils majestueux et des oscillations
de la tête, qui décelaient un mystère.
Mais, dans leur dernière entrevue,
le Citoyen avait parlé de l'estaminet Alexandre. Frédéric
avala une brioche, et sautant dans un cabriolet, s'enquit près
du cocher s'il n'y avait point quelque part, sur les hauteurs
de Sainte-Geneviève, un certain café Alexandre.
Le cocher le conduisit rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel dans
un établissement de ce nom-là, et à sa question
: " M. Regimbart, s'il vous plaît ? " le cafetier
lui répondit, avec un sourire extra-gracieux :
- Nous ne l'avons pas encore vu, monsieur,
tandis qu'il jetait à son épouse, assise dans le
comptoir, un regard d'intelligence.
Et aussitôt, se tournant vers
l'horloge :
- Mais nous l'aurons, j'espère,
d'ici à dix minutes, un quart d'heure tout au plus. Célestin,
vite les feuilles !
- Qu'est-ce que monsieur désire
prendre ?
Quoique n'ayant besoin de rien prendre,
Frédéric avala un verre de rhum, puis un verre de
kirsch, puis un verre de curaçao, puis différents
grogs, tant froids que chauds. Il lut tout le Siècle du
jour ; et le relut ; il examina, jusque dans les grains du papier,
la caricature du Charivari ; à la fin, il savait par coeur
les annonces. De temps à autre, des bottes résonnaient
sur le trottoir, c'était lui ! et la forme de quelqu'un
se profilait sur les carreaux ; mais cela passait toujours !
Afin de se désennuyer, Frédéric
changeait de place ; il alla se mettre dans le fond, puis à
droite, ensuite à gauche ; et il restait au milieu de la
banquette, les deux bras étendus. Mais un chat, foulant
délicatement le velours du dossier, lui faisait des peurs
en bondissant tout à coup, pour lécher les taches
de sirop sur le plateau ; et l'enfant de la maison, un intolérable
mioche de quatre ans, jouait avec une crécelle sur les
marches du comptoir. Sa maman, petite femme pâlotte, à
dents gâtées, souriait d'un air stupide. Que pouvait
donc faire Regimbart ? Frédéric l'attendait, perdu
dans une détresse illimitée.
La pluie sonnait comme grêle,
sur la capote du cabriolet. Par l'écartement du rideau
de mousseline, il apercevait dans la rue le pauvre cheval, plus
immobile qu'un cheval de bois. Le ruisseau, devenu énorme,
coulait entre deux rayons de roue, et le cocher s'abritant de
la couverture sommeillait ; mais craignant que son bourgeois ne
s'esquivât, de temps à autre il entrouvrait la porte,
tout ruisselant comme un fleuve ; - et si les regards pouvaient
user les choses, Frédéric aurait dissous l'horloge
à force d'attacher dessus les yeux. Elle marchait, cependant.
Le sieur Alexandre se promenait de long en large, en répétant
: " Il va venir, allez ! il va venir !" et, pour le
distraire, lui tenait des discours, parlait politique. Il poussa
même la complaisance jusqu'à lui proposer une partie
de dominos.
Enfin, à quatre heures et demie,
Frédéric, qui était là depuis midi,
se leva d'un bond, déclarant qu'il n'attendait plus.
- Je n'y comprends rien moi-même,
répondit le cafetier d'un air candide, c'est la première
fois que manque M. Ledoux !
- Comment, M. Ledoux ?
- Mais oui, monsieur !
- J'ai dit Regimbart ! s'écria
Frédéric exaspéré.
- Ah ! mille excuses ! vous faites erreur
! - N'est-ce pas, madame Alexandre, monsieur a dit : M. Ledoux
?
Et, interpellant le garçon :
- Vous l'avez entendu, vous-même,
comme moi ?
Pour se venger de son maître,
sans doute, le garçon se contenta de sourire.
Frédéric se fit ramener
vers les boulevards, indigné du temps perdu, furieux contre
le Citoyen, implorant sa présence comme celle d'un dieu,
et bien résolu à l'extraire du fond des caves les
plus lointaines. Sa voiture l'agaçait, il la renvoya :
ses idées se brouillaient ; puis, sous les noms des cafés
qu'il avait entendu prononcer par cet imbécile jaillirent
de sa mémoire, à la fois, comme les mille pièces
d'un feu d'artifice : café Gascard, café Grimbert,
café Halbout, estaminet Bordelais, Havanais, Havrais, Boeuf
à la Mode, brasserie Allemande, Mère Morel ; et
il se transporta dans tous successivement. Mais, dans l'un, Regimbart
venait de sortir ; dans un autre, il viendrait peut-être
; dans un troisième, on ne l'avait pas vu depuis six mois
; ailleurs, il avait commandé, hier, un gigot pour samedi.
Enfin, chez Vautier, limonadier, Frédéric, ouvrant
la porte, se heurta contre le garçon.
- Connaissez-vous M. Regimbart ?
- Comment, monsieur, si je le connais
? C'est moi qui ai l'honneur de le servir. Il est en haut ; il
achève de dîner !
Et, la serviette sous le bras, le maître
de l'établissement, lui-même, l'aborda :
- Vous demandez M. Regimbart, monsieur
? Il était ici à l'instant.
Frédéric poussa un juron,
mais le limonadier affirma qu'il le trouverait chez Bouttevilain,
infailliblement.
- Je vous en donne ma parole d'honneur
! il est parti un peu plus tôt que de coutume, car il a
un rendez-vous d'affaires avec des messieurs. Mais vous le trouverez,
je vous le répète, chez Bouttevilain, rue Saint-Martin,
92, deuxième perron, à gauche, au fond de la cour,
entresol, porte à droite !
Enfin, il l'aperçut à
travers la fumée des pipes, seul, au fond de l'arrière-buvette
après le billard, une chope devant lui, le menton baissé
et dans une attitude méditative.
- Ah ! il y a longtemps que je vous
cherchais, vous !
Sans s'émouvoir, Regimbart lui
tendit deux doigts seulement, et comme s'il l'avait vu la veille,
il débita plusieurs phrases insignifiantes sur l'ouverture
de la session.
Frédéric l'interrompit,
en lui disant, de l'air le plus naturel qu'il put :
- Arnoux va bien ?
La réponse fut longue à
venir, Regimbart se gargarisait avec son liquide.
- Oui, pas mal !
- Où demeure-t-il donc, maintenant
?
- Mais... rue Paradis-Poissonnière,
répondit le Citoyen étonné .
- Quel numéro ?
- Trente-sept, parbleu, vous êtes
drôle !
Frédéric se leva :
- Comment, vous partez ?
- Oui, oui, j'ai une course, une affaire
que j'oubliais ! Adieu !
Frédéric alla de l'estaminet
chez Arnoux, comme soulevé par un vent tiède et
avec l'aisance extraordinaire que l'on éprouve dans les
songes.
Il se trouva bientôt à
un second étage, devant une porte dont la sonnette retentissait
; une servante parut ; une seconde porte s'ouvrit ; Mme Arnoux
était assise près du feu. Arnoux fit un bond et
l'embrassa. Elle avait sur ses genoux un petit garçon de
trois ans, à peu près ; sa fille, grande comme elle
maintenant, se tenait debout, de l'autre côté de
la cheminée.
- Permettez-moi de vous présenter
ce monsieur-là, dit Arnoux, en prenant son fils par les
aisselles.
Et il s'amusa quelques minutes à
le faire sauter en l'air, très haut, pour le recevoir au
bout de ses bras.
- Tu vas le tuer ! ah ! mon Dieu ! finis
donc ! s'écriait Mme Arnoux.
Mais Arnoux, jurant qu'il n'y avait
pas de danger, continuait, et même zézayait des caresses
en patois marseillais, son langage natal. " Ah ! brave pichoûn,
mon poulit rossignolet ! " Puis il demanda à Frédéric
pourquoi il avait été si longtemps sans leur écrire,
ce qu'il avait pu faire là-bas, ce qui le ramenait.
- Moi, à présent, cher
ami, je suis marchand de faïences. Mais causons de vous !
Frédéric allégua
un long procès, la santé de sa mère ; il
insista beaucoup là-dessus, afin de se rendre intéressant.
Bref, il se fixait à Paris, définitivement cette
fois ; et il ne dit rien de l'héritage, - dans la peur
de nuire à son passé.
Les rideaux, comme les meubles, étaient
en damas de laine marron ; deux oreillers se touchaient contre
le traversin ; une bouillotte chauffait dans les charbons ; et
l'abat-jour de la lampe, posée au bord de la commode, assombrissait
l'appartement. Mme Arnoux avait une robe de chambre en mérinos
gros bleu. Le regard tourné vers les cendres et une main
sur l'épaule du petit garçon, elle défaisait,
de l'autre, le lacet de la brassière ; le mioche en chemise
pleurait tout en se grattant la tête, comme M. Alexandre
fils.
Frédéric s'était
attendu à des spasmes de joie ;- mais les passions s'étiolent
quand on les dépayse, et, ne retrouvant plus Mme Arnoux
dans le milieu où il l'avait connue, elle lui semblait
avoir perdu quelque chose, porter confusément comme une
dégradation, enfin n'être pas la même. Le calme
de son coeur le stupéfiait. Il s'informa des anciens amis,
de Pellerin, entre autres.
- Je ne le vois pas souvent, dit Arnoux.
Elle ajouta :
- Nous ne recevons plus, comme autrefois
!
Etait-ce pour l'avertir qu'on ne lui
ferait aucune invitation ? Mais Arnoux, poursuivant ses cordialités,
lui reprocha de n'être pas venu dîner avec eux, à
l'improviste ; et il expliqua pourquoi il avait changé
d'industrie.
- Que voulez-vous faire dans une époque
de décadence comme la nôtre ? La grande peinture
est passée de mode ! D'ailleurs, on peut mettre de l'art
partout ! Vous savez moi, j'aime le Beau ! il faudra un de ces
jours que je vous mène à ma fabrique.
Et il voulut lui montrer, immédiatement,
quelques-uns de ses produits dans son magasin à l'entresol.
Les plats, les soupières, les
assiettes et les cuvettes encombraient le plancher. Contre les
murs étaient dressés de larges carreaux de pavage
pour salles de bain et cabinets de toilette, avec sujets mythologiques
dans le style de la Renaissance, tandis qu'au milieu une double
étagère, montant jusqu'au plafond, supportait des
vases à contenir la glace, des pots à fleurs, des
candélabres, de petites jardinières et de grandes
statuettes polychromes figurant un nègre ou une bergère
pompadour. Les démonstrations d'Arnoux ennuyaient Frédéric,
qui avait froid et faim.
Il courut au Café Anglais, y
soupa splendidement, et, tout en mangeant, il se disait :
- J'étais bien bon là-bas
avec mes douleurs ! A peine si elle m'a reconnu ! quelle bourgeoise.
Et, dans un brusque épanouissement
de santé, il se fit des résolutions d'égoïsme.
Il se sentait le coeur dur comme la table où ses coudes
posaient. Donc, il pouvait, maintenant, se jeter au milieu du
monde, sans peur. L'idée des Dambreuse lui vint ; il les
utiliserait ; puis il se rappela Deslauriers. " Ah ! ma foi,
tant pis ! " Cependant, il lui envoya, par un commissionnaire,
un billet lui donnant rendez-vous le lendemain au Palais-Royal,
afin de déjeuner ensemble.
La fortune n'était pas si douce
pour celui-là.
Il s'était présenté
au concours d'agrégation avec une thèse sur le droit
de tester, où il soutenait qu'on devait le restreindre
autant que possible ; - et, son adversaire l'excitant à
lui faire dire des sottises, il en avait dit beaucoup, sans que
les examinateurs bronchassent. Puis le hasard avait voulu qu'il
tirât au sort, pour sujet de leçon, la Prescription.
Alors, Deslauriers s'était livré à des théories
déplorables ; les vieilles contestations devaient se produire
comme les nouvelles ; pourquoi le propriétaire serait-il
privé de son bien parce qu'il n'en peut fournir les titres
qu'après trente et un ans révolus ? C'était
donner la sécurité de l'honnête homme à
l'héritier du voleur enrichi. Toutes les injustices étaient
consacrées par une extension de ce droit, qui était
la tyrannie, l'abus de la force ! Il s'était même
écrié :
- Abolissons-le ; et les Franks ne pèseront
plus sur les Gaulois, les Anglais sur les Irlandais, les Yankees
sur les Peaux-Rouges, les Turcs sur les Arabes, les blancs sur
les nègres, la Pologne...
Le président l'avait interrompu
:
- Bien ! bien ! monsieur ! nous n'avons
que faire de vos opinions politiques, vous vous représenterez
plus tard !
Deslauriers n'avait pas voulu se représenter.
Mais ce malheureux titre XX du IIIe livre du Code civil était
devenu pour lui une montagne d'achoppement. Il élaborait
un grand ouvrage sur la Prescription, considérée
comme base du droit civil et du droit naturel des peuples ; et
il était perdu dans Dunod, Rogérius, Balbus, Merlin,
Vazeille, Savigny, Troplong, et autres lectures considérables.
Afin de s'y livrer plus à l'aise, il s'était démis
de sa place de maître-clerc. Il vivait en donnant des répétitions,
en fabriquant des thèses ; et, aux séances de la
parlotte, il effrayait par sa virulence le parti conservateur,
tous les jeunes doctrinaires issus de M. Guizot, - si bien qu'il
avait, dans un certain monde, une espèce de célébrité,
quelque peu mêlée de défiance pour sa personne.
Il arriva au rendez-vous, portant un
gros paletot doublé de flanelle rouge, comme celui de Sénécal,
autrefois.
Le respect humain, à cause du
public qui passait, les empêcha de s'étreindre longuement,
et ils allèrent jusque chez Véfour, bras dessus
bras dessous, en ricanant de plaisir, avec une larme au fond des
yeux. Puis, dès qu'ils furent seuls, Deslauriers s'écria
:
- Ah ! saprelotte, nous allons nous
la repasser douce, maintenant !
Frédéric n'aima point
cette manière de s'associer, tout de suite, à sa
fortune. Son ami témoignait trop de joie pour eux deux,
et pas assez pour lui seul.
Ensuite, Deslauriers conta son échec,
et peu à peu ses travaux, son existence, parlant de lui-même
stoïquement et des autres avec aigreur. Tout lui déplaisait.
Pas un homme en place qui ne fût un crétin ou une
canaille. Pour un verre mal rincé, il s'emporta contre
le garçon, et, sur le reproche anodin de Frédéric
:
- Comme si j'allais me gêner pour
de pareils cocos qui vous gagnent jusqu'à des six et huit
mille francs par an, qui sont électeurs, éligibles
peut-être ! Ah ! non, non !
Puis, d'un air enjoué :
- Mais j'oublie que je parle à
un capitaliste, à un Mondor, car tu es un Mondor, maintenant
!
Et, revenant sur l'héritage,
il exprima cette idée : que les successions collatérales
(chose injuste en soi, bien qu'il se réjouît de celle-là)
seraient abolies, un de ces jours, à la prochaine révolution.
- Tu crois ? dit Frédéric.
- Compte dessus ! répondit-il
. Ça ne peut pas durer ! on souffre trop ! Quand je vois
dans la misère des gens comme Sénécal...
" Toujours le Sénécal
! " pensa Frédéric.
- Quoi de neuf, du reste ? Es-tu encore
amoureux de Mme Arnoux ? C'est passé, hein ?
Frédéric, ne sachant que
répondre, ferma les yeux, en baissant la tête.
A propos d'Arnoux, Deslauriers lui apprit
que son journal appartenait maintenant à Hussonnet, lequel
l'avait transformé. Cela s'appelait " L'Art, institut
littéraire société par actions de cent francs
chacune ; capital social
quarante mille francs ", avec la
faculté pour chaque actionnaire de pousser là sa
copie : car " la société a pour but de publier
les oeuvres des débutants, d'épargner au talent,
au génie peut-être, les crises douloureuses qui abreuvent,
etc. ", tu vois la blague ! Il y avait cependant quelque
chose à faire, c'était de hausser le ton de ladite
feuille, puis tout à coup, gardant les mêmes rédacteurs
et promettant la suite du feuilleton, de servir aux abonnés
un journal politique ; les avances ne seraient pas énormes.
- Qu'en penses-tu, voyons ? veux-tu
t'y mettre ?
Frédéric ne repoussa pas
la proposition. Mais il fallait attendre le règlement de
ses affaires.
- Alors, si tu as besoin de quelque
chose...
- A merci, mon petit ! dit Deslauriers.
Ensuite, ils fumèrent des puros,
accoudés sur la planche de velours, au bord de la fenêtre.
Le soleil brillait, l'air était doux, des troupes d'oiseaux
voletant s'abattaient dans le jardin ; les statues de bronze et
de marbre, lavées par la pluie, miroitaient ; des bonnes
en tablier causaient assises sur des chaises ; et l'on entendait
les rires des enfants, avec le murmure continu que faisait la
gerbe du jet d'eau.
Frédéric s'était
senti troublé par l'amertume de Deslauriers ; mais, sous
l'influence du vin, qui circulait dans ses veines, à moitié
endormi, engourdi, et recevant la lumière en plein visage,
il n'éprouvait plus qu'un immense bien-être, voluptueusement
stupide, - comme une plante saturée de chaleur et d'humidité.
Deslauriers, les paupières entre-closes, regardait au loin,
vaguement. Sa poitrine se gonflait, et il se mit à dire
:
- Ah ! c'était plus beau, quand
Camille Desmoulins, debout là-bas sur une table, poussait
le peuple à la Bastille ! On vivait dans ce temps-là,
on pouvait s'affirmer, prouver sa force ! De simples avocats commandaient
à des généraux, des va-nu-pieds battaient
les rois, tandis qu'à présent...
Il se tut, puis tout à coup :
- Bah ! l'avenir est gros !
Et, tambourinant la charge sur les vitres,
il déclama ces vers de Barthélemy :
Elle reparaîtra,
la terrible Assemblée
Dont, après
quarante ans, vôtre tête est troublée,
Colosse qui sans
peur marche d'un pas puissant.
- Je ne sais plus le reste ! Mais il
est tard, si nous partions ?
Et il continua, dans la rue, à
exposer ses théories.
Frédéric, sans l'écouter,
observait à la devanture des marchands les étoffes
et les meubles convenables pour son installation ; et ce fut peut-être
la pensée de Mme Arnoux qui le fit arrêter à
l'étalage d'un brocanteur, devant trois assiettes de faïence.
Elles étaient décorées d'arabesques jaunes,
à reflets métalliques, et valaient cent écus
la pièce. Il les fit mettre de côté.
- Moi, à ta place, dit Deslauriers,
je m'achèterais plutôt de l'argenterie, décelant,
par cet amour du cossu, l'homme de mince origine.
Dès qu'il fut seul, Frédéric
se rendit chez le célèbre Pomadère, où
il se commanda trois pantalons, deux habits, une pelisse de fourrure
et cinq gilets ; puis chez un bottier, chez un chemisier, et chez
un chapelier, ordonnant partout qu'on se hâtât le
plus possible.
Trois jours après, le soir, à
son retour du Havre, il trouva chez lui sa garde-robe complète
; et, impatient de s'en servir, il résolut de faire à
l'instant même une visite aux Dambreuse. Mais il était
trop tôt, huit heures à peine.
" si j'allais chez les autres ?
" se dit-il.
Arnoux, seul, devant sa glace, était
en train de se raser. Il lui proposa de le conduire dans un endroit
où il s'amuserait, et, au nom de M. Dambreuse :
- Ah ! ça se trouve bien ! Vous
verrez là de ses amis venez donc ! ce sera drôle
!
Frédéric s'excusait, Mme
Arnoux reconnut sa voix et lui souhaita le bonjour à travers
la cloison, car sa fille était indisposée, elle-même
souffrante ; et l'on entendait le bruit d'une cuiller contre un
verre, et tout ce frémissement de choses délicatement
remuées qui se fait dans la chambre d'un malade. Puis Arnoux
disparut pour dire adieu à sa femme. Il entassait les raisons
:
- Tu sais bien que c'est sérieux
! Il faut que j'y aille, j'y ai besoin, on m'attend.
- Va, va, mon ami. Amuse-toi !
Arnoux héla un fiacre.
- Palais-Royal ! galerie Montpensier,
7.
Et, se laissant tomber sur les coussins
:
- Ah ! comme je suis las, mon cher !
j'en crèverai. Du reste, je peux bien vous le dire, à
vous.
Il se pencha vers son oreille, mystérieusement
:
- Je cherche à retrouver le rouge
de cuivre des Chinois.
Et il expliqua ce qu'étaient
la couverte et le petit feu.
Arrivé chez Chevet, on lui remit
une grande corbeille, qu'il fit porter sur le fiacre. Puis il
choisit pour " sa pauvre femme " du raisin, des ananas,
différentes curiosités de bouche et recommanda qu'elles
fussent envoyées de bonne heure, le lendemain.
Ils allèrent ensuite chez un
costumier ; c'était d'un bal qu'il s'agissait. Arnoux prit
une culotte de velours bleu, une veste pareille, une perruque
rouge ; Frédéric un domino ; et ils descendirent
rue de Laval, devant une maison illuminée au second étage
par des lanternes de couleur.
Dès le bas de l'escalier, on
entendait le bruit des violons.
- Où diable me menez-vous ? dit
Frédéric.
- C'est une bonne fille ! n'ayez pas
peur !
Un groom leur ouvrit la porte, et ils
entrèrent dans l'antichambre, où des paletots, des
manteaux et des châles étaient jetés en pile
sur des chaises. Une jeune femme, en costume de dragon Louis XV,
la traversait en ce moment-là. C'était Mlle Rose-Annette
Bron, la maîtresse du lieu.
- Eh bien ? dit Arnoux.
- C'est fait ! répondait-elle.
- Ah ! merci, mon ange !
Et il voulut l'embrasser.
- Prends donc garde, imbécile
! tu vas gâter mon maquillage !
Arnoux présenta Frédéric.
- Tapez là-dedans, monsieur,
soyez le bienvenu !
Elle écarta une portière
derrière elle, et se mit à crier emphatiquement
:
- Le sieur Arnoux, marmiton, et un prince
de ses amis !
Frédéric fut d'abord ébloui
par les lumières ; il n'aperçut que de la soie,
du velours, des épaules nues, une masse de couleurs qui
se balançait aux sons d'un orchestre caché par des
verdures, entre des murailles tendues de soie jaune, avec des
portraits au pastel, çà et là, et des torchères
de cristal en style Louis XVI. De hautes lampes, dont les globes
dépolis ressemblaient à des boules de neige, dominaient
des corbeilles de fleurs, posées sur des consoles, dans
les coins ;- et, en face, après une seconde pièce
plus petite, on distinguait, dans une troisième, un lit
à colonnes torses, ayant une glace de Venise à son
chevet.
Les danses s'arrêtèrent,
et il y eut des applaudissements, un vacarme de joie, à
la vue d'Arnoux s'avançant avec son panier sur la tête
; les victuailles faisaient bosse au milieu.- " Gare au lustre
! " Frédéric leva les yeux : c'était
le lustre en vieux saxe qui ornait la boutique de l'Art industriel
; le souvenir des anciens jours passa dans sa mémoire,
mais un fantassin de la Ligne en petite tenue, avec cet air nigaud
que la tradition donne aux conscrits, se planta devant lui, en
écartant les deux bras pour marquer l'étonnement
; et il reconnut, malgré les effroyables moustaches noires
extra-pointues qui le défiguraient, son ancien ami Hussonnet.
Dans un charabia moitié alsacien, moitié nègre,
le bohème l'accablait de félicitations, l'appelant
son colonnel. Frédéric, décontenancé
par toutes ces personnes, ne savait que répondre. Un archet
ayant frappé sur un pupitre, danseurs et danseuses se mirent
en place.
Ils étaient une soixante environ,
les femmes pour la plupart en villageoises ou en marquises, et
les hommes, presque tous d'âge mûr, en costumes de
roulier, de débardeur ou de matelot.
Frédéric, s'étant
rangé contre le mur ! regarda le quadrille devant lui.
Un vieux beau, vêtu, comme un
doge vénitien, d'une longue simarre de soie pourpre, dansait
avec Mme Rosanette, qui portait un habit vert, une culotte de
tricot et des bottes molles à éperons d'or. Le couple
en face se composait d'un Arnaute chargé de yatagans et
d'une Suissesse aux yeux bleus, blanche comme du lait, potelée
comme une caille en manches de chemise et corset rouge. Pour faire
valoir sa chevelure qui lui descendait jusqu'aux jarrets, une
grande blonde, marcheuse à l'Opéra, s'était
mise en femme sauvage ; et, par-dessus son maillot de couleur
brune, n'avait qu'un pagne de cuir, des bracelets de verroterie,
et un diadème de clinquant, d'où s'élevait
une haute gerbe en plumes de paon. Devant elle, un Pritchard,
affublé d'un habit noir grotesquement large, battait la
mesure avec son coude sur sa tabatière. Un petit berger
Watteau, azur et argent comme un clair de lune, choquait sa houlette
contre le thyrse d'une Bacchante, couronnée de raisins,
une peau de léopard sur le flanc gauche et des cothurnes
à rubans d'or. De l'autre côté une Polonaise,
en spencer de velours nacarat, balançait son jupon de gaze
sur ses bas de soie gris perle, pris dans des bottines roses cerclées
de fourrure blanche. Elle souriait à un quadragénaire
ventru, déguisé en enfant de choeur, et qui gambadait
très haut, levant d'une main son surplis et retenant de
l'autre sa calotte rouge. Mais la reine, l'étoile, c'était
Mlle Loulou, célèbre danseuse des bals publics.
Comme elle se trouvait riche maintenant, elle portait une large
collerette de dentelle sur sa veste de velours noir uni ; et son
large pantalon de soie ponceau, collant sur la croupe et serré
à la taille par une écharpe de cachemire, avait,
tout le long de la couture, des petits camélias blancs
naturels. Sa mine pâle, un peu bouffie et à nez retroussé,
semblait plus insolente encore par l'ébouriffure de sa
perruque où tenait un chapeau d'homme, en feutre gris,
plié d'un coup de poing sur l'oreille droite ; et, dans
les bonds qu'elle faisait, ses escarpins à boucles de diamants
atteignaient presque au nez de son voisin, un grand Baron moyen
âge tout empêtré dans une armure de fer. Il
y avait aussi un Ange, un glaive d'or à la main, deux ailes
de cygne dans le dos, et qui, allant, venant, perdant à
toute minute son cavalier, un Louis XIV, ne comprenait rien aux
figures et embarrassait la contredanse.
Frédéric, en regardant
ces personnes, éprouvait un sentiment d'abandon, un malaise.
Il songeait encore à Mme Arnoux et il lui semblait participer
à quelque chose d'hostile se tramant contre elle.
Quand le quadrille fut achevé,
Mme Rosanette l'aborda. Elle haletait un peu, et son hausse-col,
poli comme un miroir, se soulevait doucement sous son menton.
- Et vous, monsieur, dit-elle, vous
ne dansez pas ?
Frédéric s'excusa, il
ne savait pas danser.
- Vraiment ! mais avec moi ? bien sûr
?
Et, posée sur une seule hanche,
l'autre genou un peu rentré, en caressant de la main gauche
le pommeau de nacre de son épée, elle le considéra
pendant une minute d'un air moitié suppliant, moitié
gouailleur. Enfin elle dis " Bonsoir ! ", fit une pirouette,
et disparut.
Frédéric mécontent
de lui-même, et ne sachant que faire, se mit à errer
dans le bal.
Il entra dans le boudoir, capitonné
de soie bleu pâle, avec des bouquets de fleurs des champs,
tandis qu'au plafond, dans un cercle de bois doré, des
Amours, émergeant d'un ciel d'azur, batifolaient sur des
nuages en forme d'édredon. Ces élégances,
qui seraient aujourd'hui des misères pour les pareilles
de Rosanette, l'éblouirent ; et il admira tout : les volubilis
artificiels ornant le contour de la glace, les rideaux de la cheminée,
le divan turc, et dans un renfoncement de la muraille, une manière
de tente tapissée de soie rose, avec de la mousseline blanche
par-dessus. Des meubles noirs à marqueterie de cuivre garnissaient
la chambre à coucher, où se dressait, sur une estrade
couverte d'une peau de cygne, le grand lit à baldaquin
et à plumes d'autruche. Des épingles à tête
de pierreries fichées dans des pelotes, des bagues traînant
sur des plateaux, des médaillons à cercle d'or et
des coffrets d'argent se distinguaient dans l'ombre, sous la lueur
qu'épanchait une urne de Bohême, suspendue à
trois chaînettes. Par une petite porte entrebâillée,
on apercevait une serre chaude occupant toute la largeur d'une
terrasse, et que terminait une volière à l'autre
bout.
C'était bien là un milieu
fait pour plaire. Dans une brusque révolte de sa jeunesse,
il se jura d'en jouir, s'enhardit ; puis, revenu à l'entrée
du salon, où il y avait plus de monde maintenant (tout
s'agitait dans une sorte de pulvérulence lumineuse), il
resta debout à contempler les quadrilles, clignant les
yeux pour mieux voir, - et humant les molles senteurs de femmes,
qui circulaient comme un immense baiser épandu.
Mais il y avait près de lui,
de l'autre côté de la porte, Pellerin ; - Pellerin
en grande toilette, le bras gauche dans la poitrine et tenant
de la droite, avec son chapeau, un gant blanc, déchiré.
- Tiens, il y a longtemps qu'on ne vous
a vu ! Où diable étiez-vous donc ? parti en voyage,
en Italie ? Poncif, hein, l'Italie ? pas si raide qu'on dit ?
N'importe ! apportez-moi vos esquisses, un de ces jours.
Et, sans attendre sa réponse,
l'artiste se mit à parler de lui-même.
Il avait fait beaucoup de progrès,
ayant reconnu définitivement la bêtise de la Ligne.
On ne devait pas tant s'enquérir de la Beauté et
de l'Unité, dans une oeuvre, que du caractère et
de la diversité des choses.
- Car tout existe dans la nature, donc
tout est légitime, tout est plastique. Il s'agit seulement
d'attraper la note, voilà. J'ai découvert le secret
! Et lui donnant un coup de coude, il répéta plusieurs
fois :
- J'ai découvert le secret, vous
voyez ! Ainsi regardez-moi cette petite femme à coiffure
de sphinx qui danse avec un postillon russe, c'est net, sec, arrêté,
tout en méplats et en tons crus : de l'indigo sous les
yeux, une plaque de cinabre à la joue, du bistre sur les
tempes ; pif ! paf ! Et il jetait, avec le pouce, comme des coups
de pinceau dans l'air. - Tandis que la grosse, là-bas,
continua-t-il en montrant une Poissarde, en robe cerise avec une
croix d'or au cou et un fichu de linon noué dans le dos,
- rien que des rondeurs ; les narines s'épatent comme les
ailes de son bonnet. Les coins de la bouche se relèvent,
le menton s'abaisse, tout est gras, fondu, copieux, tranquille
et soleillant, un vrai Rubens ! Elles sont parfaites cependant
! Où est le type alors ? - Il s'échauffait. - Qu'est-ce
qu'une belle femme ? Qu'est-ce que le beau ? Ah ! le beau ! me
direz-vous...
Frédéric l'interrompit
pour savoir ce qu'était un Pierrot à profil de bouc,
en train de bénir tous les danseurs au milieu d'une pastourelle.
- Rien du tout ! un veuf, père
de trois garçons. Il les laisse sans culottes, passe sa
vie au club, et couche avec la bonne.
- Et celui-là, costumé
en bailli, qui parle dans l'embrasure de la fenêtre à
une marquise Pompadour ?
- La marquise, c'est Mme Vandaël,
l'ancienne actrice du Gymnase, la maîtresse du Doge, le
comte de Palazot. Voilà vingt ans qu'ils sont ensemble
; on ne sait pourquoi. Avait-elle de beaux yeux, autrefois, cette
femme-là ! Quant au citoyen près d'elle, on le nomme
le capitaine d'Herbigny, un vieux de la vieille, qui n'a pour
toute fortune que sa croix d'honneur et sa pension, sert d'oncle
aux grisettes dans les solennités, arrange les duels et
dîne en ville.
- Une canaille ? dit Frédéric.
- Non, un honnête homme !
- Ah !
L'artiste lui en nomma d'autres encore,
quand, apercevant un monsieur qui portait comme les médecins
de Molière une grande robe de serge noire, mais bien ouverte
de haut en bas, afin de montrer toutes ses breloques :
- Ceci vous représente le docteur
Desrogis, enragé de n'être pas célèbre,
a écrit un livre de pornographie médicale, cire
volontiers les bottes dans le grand monde, est discret ; ces dames
l'adorent. Lui et son épouse (cette maigre châtelaine
en robe grise) se trimbalent ensemble dans tous les endroits publics,
et autres. Malgré la gêne du ménage, on a
un jour, - thés artistiques où il se dit des vers.
- Attention !
En effet, le docteur les aborda ; et
bientôt ils formèrent tous les trois, à l'entrée
du salon, un groupe de causeurs, où vint s'adjoindre Hussonnet,
puis l'amant de la Femme-Sauvage, un jeune poète, exhibant,
sous un court mantel à la François 1er, la plus
piètre des anatomies, et enfin un garçon d'esprit,
déguisé en Turc de barrièle. Mais sa veste
à galons jaunes avait si bien voyagé sur le dos
des dentistes ambulants, son large pantalon à plis était
d'un rouge si déteint, son turban roulé comme une
anguille à la tartare d'un aspect si pauvre, tout son costume
enfin tellement déplorable et réussi, que les femmes
ne dissimulaient pas leur dégoût. Le docteur l'en
consola par de grands éloges sur la Débardeuse,
sa maîtresse. Ce Turc était fils d'un banquier.
Entre deux quadrilles, Rosanette se
dirigea vers la cheminée, où était installé,
dans un fauteuil, un petit vieillard replet, en habit marron à
boutons d'or. Malgré ses joues flétries qui tombaient
sur sa haute cravate blanche, ses cheveux encore blonds, et frisés
naturellement comme les poils d'un caniche, lui donnaient quelque
chose de folâtre.
Elle l'écouta, penchée
vers son visage. Ensuite, elle lui accommoda un verre de sirop
; et rien n'était mignon comme ses mains sous leurs manches
de dentelles qui dépassaient les parements de l'habit vert.
Quand le bonhomme eut bu, il les baisa.
- Mais c'est M. Oudry, le voisin d'Arnoux
!
- Il l'a perdu ! dit en riant Pellerin.
- Comment ?
Un postillon de Longjumeau la saisit
par la taille, une valse commençait. Alors, toutes les
femmes, assises autour du salon sur des banquettes, se levèrent
à la file, prestement ; et leurs jupes, leurs écharpes,
leurs coiffures se mirent à tourner.
Elles tournaient si près de lui,
que Frédéric distinguait les gouttelettes de leur
front ; - et ce mouvement giratoire, de plus en plus vif et régulier,
vertigineux, communiquant à sa pensée une sorte
d'ivresse, y faisait surgir d'autres images, tandis que toutes
passaient dans le même éblouissement, et chacune
avec une excitation particulière selon le genre de sa beauté.
La Polonaise, qui s'abandonnait d'une façon langoureuse,
lui inspirait l'envie de la tenir contre son coeur, en filant
tous les deux dans un traîneau sur une plaine couverte de
neige. Des horizons de volupté tranquille, au bord d'un
lac, dans un chalet, se déroulaient sous les pas de la
Suissesse, qui valsait le torse droit et les paupières
baissées. Puis, tout à coup, la Bacchante penchant
en arrière sa tête brune, le faisait rêver
à des caresses dévoratrices, dans des bois de lauriers-roses,
par un temps d'orage, au bruit confus des tambourins. La Poissarde,
que la mesure trop rapide essoufflait, poussait des rires ; et
il aurait voulu, buvant avec elle aux Porcherons, chiffonner à
pleines mains son fichu, comme au bon vieux temps. Mais la Débardeuse,
dont les orteils légers effleuraient à peine le
parquet, semblait receler dans la souplesse de ses membres et
le sérieux de son visage tous les raffinements de l'amour
moderne, qui a la justesse d'une science et la mobilité
d'un oiseau. Rosanette tournait, le poing sur la hanche ; sa perruque
à marteau, sautillant sur son collet, envoyait de la poudre
d'iris autour d'elle ; et, à chaque tour, du bout de ses
éperons d'or, elle manquait d'attraper Frédéric.
Au dernier accord de la valse, Mlle
Vatnaz parut. Elle avait un mouchoir algérien sur la tête,
beaucoup de piastres sur le front, de l'antimoine au bord des
yeux, avec une espèce de paletot en cachemire noir tombant
sur un jupon clair, lamé d'argent, et elle tenait un tambour
de basque à la main.
Derrière son dos marchait un
grand garçon, dans le costume classique du Dante, et qui
était (elle ne s'en cachait plus, maintenant) l'ancien
chanteur de l'Alhambra, - lequel, s'appelant Auguste Delamare,
s'était fait appeler primitivement Anténor Dellamarre,
puis Delmas, puis Belmar, et enfin Delmar, modifiant ainsi et
perfectionnant son nom, d'après sa gloire croissante ;
car il avait quitté le bastringue pour le théâtre,
et venait même de débuter bruyamment à l'Ambigu,
dans Gaspardo le Pêcheur.
Hussonnet, en l'apercevant, se renfrogna.
Depuis qu'on avait refusé sa pièce, il exécrait
les comédiens. On n'imaginait pas la vanité de ces
Messieurs ; de celui-là, surtout ! - " Quel poseur,
voyez donc ! "
Après un léger salut à
Rosanette, Delmar s'était adossé à la cheminée
; et il restait immobile, une main sur le coeur, le pied gauche
en avant, les yeux au ciel, avec sa couronne de lauriers dorés
par-dessus son capuchon, tout en s'efforçant de mettre
dans son regard beaucoup de poésie, pour fasciner les dames.
On faisait, de loin, un grand cercle autour de lui.
Mais la Vatnaz, quand elle eut embrassé
longuement Rosanette, s'en vint prier Hussonnet de revoir, sous
le point de vue du style, un ouvrage d'éducation qu'elle
voulait publier : la Guirlande des jeunes Personnes, recueil de
littérature et de morale. L'homme de lettres promit son
concours. Alors, elle lui demanda s'il ne pourrait pas, dans une
des feuilles où il avait accès, faire mousser quelque
peu son ami, et même lui confier plus tard un rôle.
Hussonnet en oublia de prendre un verre de punch.
C'était Arnoux qui l'avait fabriqué
; et, suivi par le groom du comte portant un plateau vide, il
l'offrait aux personnes avec satisfaction.
Quand il vint à passer devant
M. Oudry, Rosanette l'arrêta.
- Eh bien, et cette affaire ?
Il rougit quelque peu ; enfin, s'adressant
au bonhomme :
- Notre amie m'a dit que vous auriez
l'obligeance...
- Comment donc, mon voisin ! tout à
vous.
Et le nom de M. Dambreuse fut prononcé
; comme ils s'entretenaient à demi-voix, Frédéric
les entendait confusément ; il se porta vers l'autre coin
de la cheminée, où Rosanette et Delmar causaient
ensemble.
Le cabotin avait une mine vulgaire,
faite comme les décors de théâtre pour être
contemplée à distance, des mains épaisses,
de grands pieds, une mâchoire lourde ; et il dénigrait
les acteurs les plus illustres, traitait de haut les poètes,
disait : " mon organe, mon physique, mes moyens ", en
émaillant son discours de mots peu intelligibles pour lui-même,
et qu'il affectionnait, tels que " morbidezza, analogue et
homogénéité ".
Rosanette l'écoutait avec de
petits mouvements de tête approbatifs. On voyait l'admiration
s'épanouir sous le fard de ses joues, et quelque chose
d'humide passait comme un voile sur ses yeux clairs, d'une indéfinissable
couleur. Comment un pareil homme pouvait-il la charmer ? Frédéric
s'excitait intérieurement à le mépriser encore
plus, pour bannir, peut-être, l'espèce d'envie qu'il
lui portait.
Mlle Vatnaz était maintenant
avec Arnoux ; et, tout en riant très haut, de temps à
autre, elle jetait un coup d'oeil sur son amie, que M. Oudry ne
perdait pas de vue.
Puis Arnoux et la Vatnaz disparurent
; le bonhomme vint parler bas à Rosanette.
- Eh bien, oui, c'est convenu ! Laissez-moi
tranquille.
Et elle pria Frédéric
d'aller voir dans la cuisine si M. Arnoux n'y était pas.
Un bataillon de verres à moitié
pleins couvrait le plancher, et les casseroles, les marmites,
la turbotière, la poêle à frire sautaient.
Arnoux commandait aux domestiques en les tutoyant, battait la
rémolade, goûtait les sauces, rigolait avec la bonne.
- Bien, dit-il, avertissez-la ! Je fais
servir.
On ne dansait plus, les femmes venaient
de se rasseoir, les hommes se promenaient. Au milieu du salon,
un des rideaux tendus sur une fenêtre se bombait au vent
; et la Sphinx, malgré les observations de tout le monde,
exposait au courant d'air ses bras en sueur. Où donc était
Rosanette ? Frédéric la chercha plus loin, jusque
dans le boudoir et dans la chambre. Quelques-uns, pour être
seuls, ou deux à deux, s'y étaient réfugiés.
L'ombre et les chuchotements se mêlaient. Il y avait de
petits rires sous des mouchoirs, et l'on entrevoyait au bord des
corsages des frémissements d'éventails, lents et
doux comme des battements d'ailes d'oiseau blessé.
En entrant dans la serre, il vit, sous
les larges feuilles d'un caladium, près le jet d'eau, Delmar,
couché à plat ventre sur le canapé de toile
; Rosanette, assise près de lui, avait la main passée
dans ses cheveux ; et ils se regardaient. Au même moment,
Arnoux entra par l'autre côté, celui de la volière.
Delmar se leva d'un bond, puis il sortit à pas tranquilles
sans se retourner ; et même, s'arrêta près
de la porte, pour cueillir une fleur d'hibiscus dont il garnit
sa boutonnière. Rosanette pencha le visage ; Frédéric,
qui la voyait de profil, s'aperçut qu'elle pleurait.
- Tiens ! qu'as-tu donc ? dit Arnoux.
Elle haussa les épaules sans
répondre.
- Est-ce à cause de lui ? reprit-il.
Elle étendit les bras autour
de son cou, et, le baisant au front, lentement :
- Tu sais bien que je t'aimerai toujours,
mon gros. N'y pensons plus ! Allons souper !
Un lustre de cuivre à quarante
bougies éclairait la salle, dont les murailles disparaissaient
sous de vieilles faïences accrochées ; et cette lumière
crue, tombant d'aplomb, rendait plus blanc encore, parmi les hors-d'oeuvre
et les fruits, un gigantesque turbot occupant le milieu de la
nappe, bordée par des assiettes pleines de potage à
la hisque. Avec un froufrou d'étoffes, les femmes, tassant
leurs jupes, leurs manches et leurs écharpes, s'assirent
les
unes près des autres ; les hommes,
debout, s'établirent dans les angles. Pellerin et M. Oudry
furent placés près de Rosanette, Arnoux était
en face. Palazot et son amie venaient de partir.
- Bon voyage, dit-elle, attaquons !
Et l'Enfant de choeur, homme facétieux,
en faisant un grand signe de croix, commença le Bénédicite.
Les dames furent scandalisées,
et principalement la Poissarde, mère d'une fille dont elle
voulait faire une femme honnête. Arnoux, non plus, "
n'aimait pas ça ", trouvant qu'on devait respecter
la religion.
Une horloge allemande, munie d'un coq,
carillonnant deux heures, provoqua sur le coucou force plaisanteries.
Toutes sortes de propos s'ensuivirent : calembours, anecdotes,
vantardises, gageures, mensonges tenus pour vrais, assertions
improbables, un tumulte de paroles qui bientôt s'éparpilla
en conversations particulières. Les vins circulaient, les
plats se succédaient, le docteur découpait. On se
lançait de loin une orange, un bouchon ; on quittait sa
place pour causer avec quelqu'un. Souvent Rosanette se tournait
vers Delmar, immobile derrière elle ; Pellerin bavardait,
M. Oudry souriait. Mlle Vatnaz mangea presque à elle seule
le buisson d'écrevisses, et les carapaces sonnaient sous
ses longues dents. L'Ange, posée sur le tabouret du piano
(seul endroit où ses ailes lui permissent de s'asseoir),
mastiquait placidement sans discontinuer.
- Quelle fourchette, répétait
l'Enfant de choeur ébahi quelle fourchette !
Et la Sphinx buvait de l'eau-de-vie,
criait à plein gosier, se démenait comme un démon.
Tout à coup ses joues s'enflèrent, et, ne résistant
plus au sang qui l'étouffait, elle porta sa serviette contre
ses lèvres, puis la jeta sous la table.
Frédéric l'avait vue.
- Ce n'est rien !
Et, à ses instances pour partir
et se soigner, elle répondit lentement :
- Bah ! à quoi bon ? autant ça
qu'autre chose ! la vie n'est pas si drôle.
Alors, il frissonna, pris d'une tristesse
glaciale, comme s'il avait aperçu des mondes entiers de
misère et de désespoir, un réchaud de charbon
près d'un lit de sangle, et les cadavres de la Morgue en
tablier de cuir, avec le robinet d'eau froide qui coule sur leurs
cheveux.
Cependant, Hussonnet, accroupi aux pieds
de la Femme-Sauvage, braillait d'une voix enrouée, pour
imiter l'acteur Grassot :
- Ne sois pas cruelle, ô Celuta
! cette petite fête de famille est charmante ! Enivrez-moi
de voluptés, mes amours ! Folichonnons ! folichonnons !
Et il se mit à baiser les femmes
sur l'épaule. Elles tressaillaient, piquées par
ses moustaches ; puis il imagina de casser contre sa tête
une assiette, en la heurtant d'un petit coup. D'autres l'imitèrent
; les morceaux de faïence volaient comme des ardoises par
un grand vent, et la Débardeuse s'écria :
- Ne vous gênez pas ! Ça
ne coûte rien ! Le bourgeois qui en fabrique nous en cadote
!
Tous les yeux se portèrent sur
Arnoux. Il répliqua :
- Ah ! sur facture, permettez ! tenant,
sans doute, à passer pour n'être pas, ou n'être
plus l'amant de Rosanette.
Mais deux voix furieuses s'élevèrent
:
- Imbécile !
- Polisson !
- A vos ordres !
- Aux vôtres !
C'était le Chevalier moyen âge
et le Postillon russe qui se disputaient ; celui-ci ayant soutenu
que des armures dispensaient d'être brave, l'autre avait
pris cela pour une injure. Il voulait se battre, tous s'interposaient,
et le Capitaine, au milieu du tumulte, tâchait de se faire
entendre.
- Messieurs, écoutez-moi ! un
mot ! J'ai de l'expérience, messieurs !
Rosanette, ayant frappé avec
son couteau sur un verre, finit par obtenir du silence ; et, s'adressant
au Chevalier qui gardait son casque, puis au Postillon coiffé
d'un bonnet à longs poils :
- Retirez d'abord votre casserole !
ça m'échauffe ! - et vous, là-bas, votre
tête de loup. - Voulez-vous bien m'obéir, saprelotte
! Regardez donc mes épaulettes ! Je suis votre maréchale
!
Ils s'exécutèrent, et
tous applaudirent en criant :
- Vive la Maréchale ! vive la
Maréchale !
Alors, elle prit sur le poêle
une bouteille de vin de Champagne, et elle le versa de haut, dans
les coupes qu'on lui tendait. Comme la table était trop
large, les convives, les femmes surtout, se portèrent de
son côté, en se dressant sur la pointe des pieds,
sur les barreaux des chaises, ce qui forma pendant une minute
un groupe de coiffures, d'épaules nues, de bras tendus,
de corps penchés ; - et de longs jets de vin rayonnaient
dans tout cela, car le Pierrot et Arnoux, aux deux angles de la
salle, lâchant chacun une bouteille, éclaboussaient
les visages. Les petits oiseaux de la volière, dont on
avait laissé la porte ouverte, envahirent la salle, tout
effarouchés, voletant autour du lustre, se cognant contre
les carreaux, contre les meubles ; et quelques-uns, posés
sur les têtes, faisaient au milieu des chevelures comme
de larges fleurs.
Les musiciens étaient partis.
On tira le piano de l'antichambre dans le salon. La Vatnaz s'y
mit, et, accompagnée de l'Enfant de choeur qui battait
du tambour de basque, elle entama une contredanse avec furie,
tapant les touches comme un cheval qui piaffe, et se dandinant
de la taille, pour mieux marquer la mesure. La Maréchale
entraîna Frédéric, Hussonnet faisait la roue,
la Débardeuse se disloquait comme un clown, le Pierrot
avait des façons d'orang-outang, la Sauvagesse, les bras
écartés, imitait l'oscillation d'une chaloupe. Enfin
tous ; n'en pouvant plus, s'arrêtèrent ; et on ouvrit
une fenêtre.
Le grand jour entra, avec la fraîcheur
du matin. Il y eut une exclamation d'étonnement, puis un
silence. Les flammes jaunes vacillaient, en faisant de temps à
autre éclater leurs bobèches : des rubans, des fleurs
et des perles jonchaient le parquet ; des taches de punch et de
sirop poissaient les consoles ; les tentures étaient salies,
les costumes fripés, poudreux ; les nattes pendaient sur
les épaules ; et le maquillage, coulant avec la sueur,
découvrait des faces blêmes, dont les paupières
rouges clignotaient .
La Maréchale, fraîche comme
au sortir d'un bain, avait les joues roses, les yeux brillants.
Elle jeta au loin sa perruque ; et ses cheveux tombèrent
autour d'elle comme une toison, ne laissant voir de tout son vêtement
que sa culotte, ce qui produisit ; un effet à la fois comique
et gentil.
La Sphinx, dont les dents claquaient
de Sèvre, eut besoin d'un châle.
Rosanette courut dans sa chambre pour
le chercher, et, comme l'autre la suivait, elle lui ferma la porte
au nez, vivement.
Le Turc observa, tout haut, qu'on n'avait
pas vu sortir M. Oudry. Aucun ne releva cette malice, tant on
était fatigué.
Puis, en attendant les voitures, on
s'embobelina dans les capelines et les manteaux. Sept heures sonnèrent.
L'Ange était toujours dans la salle, attablée devant
une compote de beurre et de sardines ; et la Poissarde, près
d'elle, fumait des cigarettes, tout en lui donnant des conseils
sur l'existence.
Enfin, les fiacres étant survenus,
les invités s'en allèrent. Hussonnet, employé
dans une correspondance pour la province, devait lire avant son
déjeuner cinquante-trois journaux ; la Sauvagesse avait
une répétition à son théâtre,
Pellerin un modèle, l'Enfant de choeur trois rendez-vous.
Mais l'Ange, envahie par les premiers symptômes d'une indigestion,
ne put se lever. Le Baron moyen âge la porta jusqu'au fiacre.
- Prends garde à ses ailes !
cria par la fenêtre la Débardeuse.
On était sur le palier quand
Mlle Vatnaz dit à Rosanette :
- Adieu, chère ! C'était
très bien, ta soirée.
Puis, se penchant à son oreille
:
- Garde-le !
- Jusqu'à des temps meilleurs,
reprit la Maréchale en tournant le dos, lentement.
Arnoux et Frédéric s'en
revinrent ensemble, comme ils étaient venus. Le marchand
de faïences avait un air tellement sombre, que son compagnon
le crut indisposé.
- Moi ? pas du tout !
Il se mordait la moustache, fronçait
les sourcils, et Frédéric lui demanda si ce n'était
pas ses affaires qui le tourmentaient.
- Nullement !
Puis, tout à coup :
- Vous le connaissiez, n'est-ce pas,
le père Oudry ?
Et, avec une expression de rancune :
- Il est riche, le vieux gredin !
Ensuite, Arnoux parla d'une cuisson
importante que l'on devait finir aujourd'hui, à sa fabrique.
Il voulait la voir. Le train partait dans une heure. " Il
faut cependant que j'aille embrasser ma femme. "
"Ah ! sa femme ! " pensa Frédéric.
Puis il se coucha, avec une douleur
intolérable à l'occiput, et il but une carafe d'eau,
pour calmer sa soif.
Une autre soif lui était venue,
celle des femmes, du luxe et de tout ce que comporte l'existence
parisienne. Il se sentait quelque peu étourdi, comme un
homme qui descend d'un vaisseau ; et, dans l'hallucination du
premier sommeil, il voyait passer et repasser continuellement
les épaules de la Poissarde, les reins de la Débardeuse,
les mollets de la Polonaise, la chevelure de la Sauvagesse. Puis
deux grands yeux noirs, qui n'étaient pas dans le bal,
parurent ; et légers comme des papillons, ardents comme
des torches, ils allaient, venaient, vibraient, montaient dans
la corniche, descendaient jusqu'à sa bouche. Frédéric
s'acharnait à reconnaître ses yeux sans y parvenir.
Mais déjà le rêve l'avait pris ; il lui semblait
qu'il était attelé près d'Arnoux, au timon
d'un fiacre, et que la Maréchale, à califourchon
sur lui, l'éventrait avec ses éperons d'or.
Chapitre II
Frédéric trouva, au coin
de la rue Rumfort, un petit hôtel et il s'acheta, tout à
la fois, le coupé, le cheval, les meubles et deux jardinières
prises chez Arnoux, pour mettre aux deux coins de la porte dans
son salon. Derrière cet appartement, étaient une
chambre et un cabinet. L'idée lui vint d'y loger Deslauriers.
Mais comment la recevrait-il, elle, sa maîtresse future
? La présence d'un ami serait une gêne. Il abattit
le refend pour agrandir le salon, et fit du cabinet un fumoir.
Il acheta les poètes qu'il aimait,
des Voyages, des Atlas, des Dictionnaires, car il avait des plans
de travail sans nombre ; il pressait les ouvriers, courait les
magasins, et, dans son impatience de jouir, emportait tout sans
marchander.
D'après les notes des fournisseurs,
Frédéric s'aperçut qu'il aurait à
débourser prochainement une quarantaine de mille francs,
non compris les droits de succession, lesquels dépasseraient
trente-sept mille ; comme sa fortune était en biens territoriaux,
il écrivit au notaire du Havre d'en vendre une partie,
pour se libérer de ses dettes et avoir quelque argent à
sa disposition. Puis, voulant connaître enfin cette chose
vague, miroitante et indéfinissable qu'on appelle le monde,
il demanda par un billet aux Dambreuse s'ils pouvaient le recevoir.
Madame répondit qu'elle espérait sa visite pour
le lendemain.
C'était jour de réception.
Des voitures stationnaient dans la cour. Deux valets se précipitèrent
sous la marquise, et un troisième, au haut de l'escalier,
se mit à marcher devant lui.
Il traversa une antichambre, une seconde
pièce, puis un grand salon à hautes fenêtres,
et dont la cheminée monumentale supportait une pendule
en forme de sphère, avec deux vases de porcelaine monstrueux
où se hérissaient, comme deux buissons d'or, deux
faisceaux de bobèches. Des tableaux dans la manière
de l'Espagnolet étaient appendus au mur ; les lourdes portières
en tapisserie tombaient majestueusement ; et les fauteuils, les
consoles, les tables, tout le mobilier, qui était de style
Empire, avait quelque chose d'imposant et de diplomatique. Frédéric
souriait de plaisir, malgré lui.
Enfin, il arriva dans un appartement
ovale, lambrissé de bois de rose, bourré de meubles
mignons et qu'éclairait une seule glace donnant sur un
jardin. Mme Dambreuse était auprès du feu, une douzaine
de personnes formant cercle autour d'elle. Avec un mot aimable,
elle lui fit signe de s'asseoir, mais sans paraître surprise
de ne l'avoir pas vu depuis longtemps.
On vantait, quand il entra, l'éloquence
de l'abbé Coeur. Puis on déplora l'immoralité
des domestiques, à propos d'un vol commis par un valet
de chambre ; et les cancans se déroulèrent. La vieille
dame de Sommery avait un rhume. Mlle de Turvisot se mariait, les
Montcharron ne reviendraient pas avant la fin de janvier, les
Bretancourt non plus, maintenant on restait tard à la campagne
; et la misère des propos se trouvait comme renforcée
par le luxe des choses ambiantes ; mais ce qu'on disait était
moins stupide que la manière de causer, sans but, sans
suite et sans animation. Il y avait là, cependant, des
hommes versés dans la vie, un ancien ministre, le curé
d'une grande paroisse, deux ou trois hauts fonctionnaires du gouvernement
; ils s'en tenaient aux lieux communs les plus rebattus. Quelques-uns
ressemblaient à des douairières fatiguées,
d'autres avaient des tournures de maquignon ; et des vieillards
accompagnaient leurs femmes, dont ils auraient pu se faire passer
pour les grands-pères.
Mme Dambreuse les recevait tous avec
grâce. Dès qu'on parlait d'un malade, elle fronçait
les sourcils douloureusement, et prenait un air joyeux s'il était
question de bals ou de soirées. Elle serait bientôt
contrainte de s'en priver, car elle allait faire sortir de pension
une nièce de son mari, une orpheline. On exalta son dévouement
; c'était se conduire en véritable mère de
famille.
Frédéric l'observait.
La peau mate de son visage paraissait tendue, et d'une fraîcheur
sans éclat, comme celle d'un fruit conservé. Mais
ses cheveux, tire-bouchonnés à l'anglaise, étaient
plus fins que de la soie, ses yeux d'un azur brillant, tous ses
gestes délicats. Assise au fond, sur la causeuse, elle
caressait les floches rouges d'un écran japonais, pour
faire valoir ses mains, sans doute, de longues mains étroites,
un peu maigres, avec des doigts retroussés par le bout.
Elle portait une robe de moire grise, à corsage montant,
comme une puritaine.
Frédéric lui demanda si
elle ne viendrait pas cette année à la Fortelle.
Mme Dambreuse n'en savait rien. Il concevait cela, du reste :
Nogent devait l'ennuyer. Les visites augmentaient. C'était
un bruissement continu de robes sur les tapis ; les dames, posées
au bord des chaises poussaient de petits ricanements, articulaient
deux où trois mots, et, au bout de cinq minutes, partaient
avec leurs jeunes filles. Bientôt, la conversation fut impossible
à suivre, et Frédéric se retirait quand Mme
Dambreuse lui dit :
- Tous les mercredis, n'est-ce pas,
monsieur Moreau ? rachetant par cette seule phrase ce qu'elle
avait montré d'indifférence.
Il était content. Néanmoins,
il huma dans la rue une large bouffée d'air ; et, par besoin
d'un milieu moins artificiel, Frédéric se ressouvint
qu'il devait une visite à la Maréchale.
La porte de l'antichambre était
ouverte. Deux bichons havanais accoururent. Une voix cria :
- Delphine ! Delphine ! - Est-ce vous,
Félix ?
Il se tenait sans avancer ; les deux
petits chiens jappaient toujours. Enfin Rosanette parut, enveloppée
dans une sorte de peignoir en mousseline blanche garnie de dentelles,
pieds nus dans des babouches.
- Ah ! pardon, monsieur ! Je vous prenais
pour le coiffeur. Une minute ! je reviens !
Et il resta seul dans la salle à
manger.
Les persiennes en étaient closes.
Frédéric la parcourait des yeux, en se rappelant
le tapage de l'autre nuit lorsqu'il remarqua au milieu, sur la
table, un chapeau d'homme, un vieux feutre bossué, gras,
immonde. A qui donc ce chapeau ? Montrant impudemment sa coiffe
décousue, il semblait dire : " Je m'en moque après
tout ! Je suis le maître ! "
La Maréchale survint. Elle le
prit, ouvrit la serre, l'y jeta, referma la porte (d'autres portes,
en même temps, s'ouvraient et se refermaient), et, ayant
fait passer Frédéric par la cuisine, elle l'introduisit
dans son cabinet de toilette.
On voyait, tout de suite, que c'était
l'endroit de la maison le plus hanté, et comme son vrai
centre moral. Une perse à grands feuillages tapissait les
murs, les fauteuils et un vaste divan élastique ; sur une
table de marbre blanc s'espaçaient deux larges cuvettes
en faïence bleue ; des planches de cristal formant étagères
au-dessus étaient encombrées par des fioles, des
brosses, des peignes, des bâtons de cosmétique, des
boîtes à poudre ; le feu se mirait dans une haute
psyché ; un drap pendait en dehors d'une baignoire, et
des senteurs de pâte d'amandes et de benjoin s'exhalaient
.
- Vous excuserez le désordre
! Ce soir, je dîne en ville.
Et, comme elle tournait sur ses talons,
elle faillit écraser un des petits chiens. Frédéric
les déclara charmants. Elle les souleva tous les deux,
et, haussant jusqu'à lui leur museau noir :
- Voyons, faites une risette, baisez
le monsieur.
Un homme, habillé d'une sale
redingote à collet de fourrure, entra brusquement.
- Félix, mon brave, dit-elle,
vous aurez votre affaire dimanche prochain, sans faute.
L'homme se mit à la coiffer.
Il lui apprenait des nouvelles de ses amies : Mme de Rochegune,
Mme de Saint-Florentin, Mme Lombard, toutes étant nobles
comme à l'hôtel Dambreuse. Puis il causa théâtres
; on donnait le soir à l'Ambigu une représentation
extraordinaire.
- Irez-vous ?
- Ma foi, non ! Je reste chez moi.
Delphine parut. Elle la gronda pour
être sortie sans sa permission. L'autre jura qu'elle "
rentrait du marché ".
- Eh bien, apportez-moi votre livre
! - Vous permettez, n'est-ce pas ?
Et, lisant à demi-voix le cahier,
Rosanette faisait des observations sur chaque article. L'addition
était fausse.
- Rendez-moi quatre sous !
Delphine les rendit, et, quand elle
l'eut congédiée :
- Ah ! Sainte Vierge ! est-on assez
malheureux avec ces gens-là !
Frédéric fut choqué
de cette récrimination. Elle lui rappelait trop les autres,
et établissait entre les deux maisons une sorte d'égalité
fâcheuse.
Delphine, étant revenue, s'approcha
de la Maréchale pour chuchoter un mot à son oreille.
- Eh non ! je n'en veux pas !
Delphine se présenta de nouveau.
- Madame, elle insiste.
- Ah ! quel embêtement ! Flanque-la
dehors !
Au même instant, une vieille dame
habillée de noir poussa la porte. Frédéric
n'entendit rien, ne vit rien ; Rosanette s'était précipitée
dans la chambre, à sa rencontre.
Quand elle reparut, elle avait les pommettes
rouges et elle s'assit dans un des fauteuils, sans parler. Une
larme tomba sur sa joue ; puis se tournant vers le jeune homme,
doucement :
- Quel est votre petit nom ?
- Frédéric.
- Ah ! Federico ! Ça ne vous
gêne pas que je vous appelle comme ça ?
Et elle le regardait d'une façon
câline, presque amoureuse. Tout à coup, elle poussa
un cri de joie à la vue de Mlle Vatnaz.
La femme artiste n'avait pas de temps
à perdre, devant, à six heures juste, présider
sa table d'hôte ; et elle haletait, n'en pouvant plus. D'abord,
elle retira de son cabas une chaîne de montre avec un papier,
puis différents objets, des acquisitions.
- Tu sauras qu'il y a, rue Joubert,
des gants de Suède à trente-six sous, magnifiques
! Ton teinturier demande encore huit jours. Pour la guipure, j'ai
dit qu'on repasserait, Bugneaux a reçu l'acompte. Voilà
tout, il me semble ? C'est cent quatre-vingt-cinq francs que tu
me dois !
Rosanette alla prendre dans un tiroir
dix napoléons. Aucune des deux n'avait de monnaie. Frédéric
en offrit.
- Je vous les rendrai, dit la Vatnaz,
en fourrant les quinze francs dans son sac. Mais vous êtes
un vilain. Je ne vous aime plus, vous ne m'avez pas fait danser
une seule fois, l'autre jour ! - Ah ! ma chère, j'ai découvert
quai Voltaire, à une boutique, un cadre d'oiseaux-mouches
empaillés qui sont des amours. A ta place, je me les donnerais.
Tiens ! Comment trouves-tu ?
Et elle exhiba un vieux coupon de soie
rose qu'elle avait acheté au Temple pour faire un pourpoint
moyen âge à Delmar.
- Il est venu aujourd'hui, n'est-ce
pas ?
- Non !
- C'est singulier.
Et, une minute après :
- Où vas-tu ce soir ?
- Chez Alphonsine, dit Rosanette ; ce
qui était la troisième version sur la manière
dont elle devait passer la soirée.
Mlle Vatnaz reprit :
- Et le Vieux de la Montagne, quoi de
neuf ?
Mais, d'un brusque clin d'oeil, la Maréchale
lui commanda de se taire ; et elle reconduisit Frédéric
jusque dans l'antichambre, pour savoir s'il verrait bientôt
Arnoux.
- Priez-le donc de venir, pas devant
son épouse, bien entendu !
Au haut des marches, un parapluie était
posé contre le mur, près d'une paire de socques.
- Les caoutchoucs de la Vatnaz, dit
Rosanette. Quel pied ! hein ? Elle est forte, ma petite amie !
Et d'un ton mélodramatique, en
faisant rouler la dernière lettre du mot :
- Ne pas s'y fierrr !
Frédéric, enhardi par
cette espèce de confidence, voulut la baiser sur le col.
Elle dit froidement :
- Oh ! faites ! Ca ne coûte rien
!
Il était léger en sortant
de là, ne doutant pas que la Maréchale ne devînt
bientôt sa maîtresse. Ce désir en éveilla
un autre ; et, malgré l'espèce de rancune qu'il
lui gardait, il eut envie de voir Mme Arnoux.
D'ailleurs, il devait y aller pour la
commission de Rosanette.
"Mais, à présent,
songea-t-il (six heures sonnaient), Arnoux est chez lui, sans
doute. "
Il ajourna sa visite au lendemain.
Elle se tenait dans la même attitude
que le premier jour, et cousait une chemise d'enfant. Le petit
garçon, à ses pieds, jouait avec une ménagerie
de bois ; Marthe, un peu plus loin, écrivait.
Il commença par la complimenter
de ses enfants. Elle répondit sans aucune exagération
de bêtise maternelle.
La chambre avait un aspect tranquille.
Un beau soleil passait par les carreaux, les angles des meubles
reluisaient, et, comme Mme Arnoux était assise auprès
de la fenêtre, un grand rayon, frappant les accroche-coeurs
de sa nuque, pénétrait d'un fluide d'or sa peau
ambrée. Alors, il dit :
- Voilà une jeune personne qui
est devenue bien grande depuis trois ans ! - Vous rappelez-vous,
mademoiselle, quand vous dormiez sur mes genoux, dans la voiture
? - Marthe ne se rappelait pas. - Un soir, en revenant de Saint-Cloud
?
Mme Arnoux eut un regard singulièrement
triste. Etait-ce pour lui défendre toute allusion à
leur souvenir commun ?
Ses beaux yeux noirs, dont la sclérotique
brillait, se mouvaient doucement sous leurs paupières un
peu lourdes, et il y avait dans la profondeur de ses prunelles
une bonté infinie. Il fut ressaisi par un amour plus fort
que jamais, immense : c'était une contemplation qui l'engourdissait,
il la secoua pourtant. Comment se faire valoir ? par quels moyens
? Et, ayant bien cherché, Frédéric ne trouva
rien de mieux que l'argent. Il se mit à parler du temps,
lequel était moins froid qu'au Havre.
- Vous y avez été ?
- Oui, pour une affaire... de famille...
un héritage.
- Ah ! j'en suis bien contente, reprit-elle
avec un air de plaisir tellement vrai, qu'il en fut touché
comme d'un grand service.
Puis elle lui demanda ce qu'il voulait
faire, un homme devant s'employer à quelque chose. Il se
rappela son mensonge et dit qu'il espérait parvenir au
Conseil d'État, grâce à M. Dambreuse, le député.
- Vous le connaissez peut-être
?
- De nom, seulement.
Puis, d'une voix basse :
- Il vous a mené au bal, l'autre
jour, n'est-ce pas ?
Frédéric se taisait.
- C'est ce que je voulais savoir, merci.
Ensuite, elle lui fit deux ou trois
questions discrètes sur sa famille et sa province. C'était
bien aimable d'être resté là-bas si longtemps,
sans les oublier.
- Mais... le pouvais-je ? reprit-il.
En doutiez-vous ?
Mme Arnoux se leva.
- Je crois que vous nous portez une
bonne et solide affection. Adieu... au revoir !
Et elle tendit sa main d'une manière
franche et virile. N'était-ce pas un engagement, une promesse
? Frédéric se sentait tout joyeux de vivre ; il
se retenait pour ne pas chanter, il avait besoin de se répandre,
de faire des générosités et des aumônes.
Il regarda autour de lui s'il n'y avait personne à secourir.
Aucun misérable ne passait ; et sa velléité
de dévouement s'évanouit, car il n'était
pas homme à en chercher au loin les occasions.
Puis il se ressouvint de ses amis. Le
premier auquel il songea fut Hussonnet, le second Pellerin. La
position infime de Dussardier commandait naturellement des égards
; quant à Cisy, il se réjouissait de lui faire voir
un peu sa fortune. Il écrivit donc à tous les quatre
de venir pendre la crémaillère le dimanche suivant,
à onze heures juste, et il chargea Deslauriers d'amener
Sénécal.
Le répétiteur avait été
congédié de son troisième pensionnat pour
n'avoir point voulu de distribution de prix, usage qu'il regardait
comme funeste à l'égalité. Il était
maintenant chez un constructeur de machines, et n'habitait plus
avec Deslauriers depuis six mois.
Leur séparation n'avait rien
eu de pénible. Sénécal, dans les derniers
temps, recevait des hommes en blouse, tous patriotes, tous travailleurs,
tous braves gens, mais dont la compagnie semblait fastidieuse
à l'avocat. D'ailleurs, certaines idées de son ami,
excellentes comme armes de guerre, lui déplaisaient. Il
s'en taisait par ambition, tenant à le ménager pour
le conduire, car il attendait avec impatience un grand bouleversement
où il comptait bien faire son trou, avoir sa place.
Les convictions de Sénécal
étaient plus désintéressées. Chaque
soir, quand sa besogne était finie, il regagnait sa mansarde,
et il cherchait dans les livres de quoi justifier ses rêves.
Il avait annoté le Contrat social. Il se bourrait de la
Revue indépendante. Il connaissait Mably, Morelly, Fourier,
Saint-Simon, Comte, Cabet, Louis Blanc, la lourde charretée
des écrivains socialistes, ceux qui réclament pour
l'humanité le niveau des casernes, ceux qui voudraient
la divertir dans un lupanar ou la plier sur un comptoir ; et,
du mélange de tout cela, il s'était fait un idéal
de démocratie vertueuse, ayant le double aspect d'une métairie
et d'une filature, une sorte de Lacédémone américaine
où l'individu n'existerait que pour servir la Société,
plus omnipotente, absolue, infaillible et divine que les Grands
Lamas et les Nabuchodonosors. Il n'avait pas un doute sur l'éventualité
prochaine de cette conception ; et tout ce qu'il jugeait lui être
hostile, Sénécal s'acharnait dessus, avec des raisonnements
de géomètre et une bonne foi d'inquisiteur. Les
titres nobiliaires, les croix, les panaches, les livrées
surtout, et même les réputations trop sonores le
scandalisaient, - ses études comme ses souffrances avivant
chaque jour sa haine essentielle de toute distinction ou supériorité
quelconque.
- Qu'est-ce que je dois à ce
monsieur pour lui faire des politesses ? S'il voulait de moi,
il pouvait venir !
Deslauriers l'entraîna.
Ils trouvèrent leur ami dans
sa chambre à coucher. Stores et doubles rideaux, glace
de Venise, rien n'y manquait ; Frédéric, en veste
de velours, était renversé dans une bergère,
où il fumait des cigarettes de tabac turc.
Sénécal se rembrunit,
comme les cagots amenés dans les réunions de plaisir.
Deslauriers embrassa tout d'un seul coup d'oeil ; puis, le saluant
très bas :
- Monseigneur ! je vous présente
mes respects !
Dussardier lui sauta au cou.
- Vous êtes donc riche, maintenant
? Ah ! tant mieux, nom d'un chien, tant mieux !
Cisy parut, avec un crêpe à
son chapeau. Depuis la mort de sa grand'mère, il jouissait
d'une fortune considérable, et tenait moins à s'amuser
qu'à se distinguer des autres, à n'être pas
comme tout le monde, enfin à " avoir du cachet ".
C'était son mot.
Il était midi cependant, et tous
bâillaient ; Frédéric attendait quelqu'un.
Au nom d'Arnoux, Pellerin fit la grimace. Il le considérait
comme un renégat depuis qu'il avait abandonné les
arts.
- Si l'on se passait de lui ? qu'en
dites-vous ?
Tous approuvèrent.
Un domestique en longues guêtres
ouvrit la porte, et l'on aperçut la salle à manger
avec sa haute plinthe en chêne relevé d'or et ses
deux dressoirs chargés de vaisselle. Les bouteilles de
vin chauffaient sur le poêle ; les lames des couteaux neufs
miroitaient près des huîtres, il y avait dans le
ton laiteux des verres-mousseline comme une douceur engageante,
et la table disparaissait sous du gibier, des fruits, des choses
extraordinaires. Ces attentions furent perdues pour Sénécal.
Il commença par demander du pain
de ménage (le plus ferme possible), et à ce propos
parla des meurtres de Buzançais et de la crise des subsistances.
Rien de tout cela ne serait survenu
si on protégeait mieux l'agriculture, si tout n'était
pas livré à la concurrence, à l'anarchie,
à la déplorable maxime du " laissez faire,
laissez passer " ! Voilà comment se constituait la
féodalité de l'argent, pire que l'autre ! Mais qu'on
y prenne garde ! le peuple, à la fin, se lassera, et pourrait
faire payer ses souffrances aux détenteurs du capital,
soit par de sanglantes proscriptions, ou par le pillage de leurs
hôtels.
Frédéric entrevit, dans
un éclair, un flot d'hommes aux bras nus envahissant le
grand salon de Mme Dambreuse, cassant les glaces à coups
de pique.
Sénécal continuait : l'ouvrier,
vu l'insuffisance des salaires, était plus malheureux que
l'ilote, le nègre et le paria, s'il a des enfants surtout.
- Doit-il s'en débarrasser par
l'asphyxie, comme le lui conseille je ne sais plus quel docteur
anglais, issu de Malthus ?
Et se tournant vers Cisy :
- En serons-nous réduits aux
conseils de l'infâme Malthus ?
Cisy, qui ignorait l'infamie et même
l'existence de Malthus, répondit qu'on secourait pourtant
beaucoup de misères, et que les classes élevées...
- Ah ! les classes élevées
! dit, en ricanant, le socialiste. D'abord, il n'y a pas de classes
élevées ; on n'est élevé que par le
coeur ! Nous ne voulons pas d'aumônes, entendez-vous ! mais
l'égalité ; la juste répartition des produits.
Ce qu'il demandait, c'est que l'ouvrier
pût devenir capitaliste, comme le soldat colonel. Les jurandes,
au moins, en limitant le nombre des apprentis, empêchaient
l'encombrement des travailleurs, et le sentiment de la fraternité
se trouvait entretenu par les fêtes, les bannières.
Hussonnet, comme poète, regrettait
les bannières ; Pellerin aussi, prédilection qui
lui était venue au café Dagneaux, en écoutant
causer des phalanstériens. Il déclara Fourier un
grand homme.
- Allons donc ! dit Deslauriers. Une
vieille bête ! qui voit dans les bouleversements d'empires
des effets de la vengeance divine ! C'est comme le sieur Saint-Simon
et son église, avec sa haine de la Révolution française
: un tas de farceurs qui voudraient nous refaire le catholicisme
!
M. de Cisy, pour s'éclairer,
sans doute, ou donner de lui une bonne opinion, se mit à
dire doucement :
- Ces deux savants ne sont donc pas
de l'avis de Voltaire ?
- Celui-là, je vous l'abandonne
! reprit Sénécal.
- Comment ? moi, je croyais...
- Eh non ! Il n'aimait pas le peuple
!
Puis la conversation descendit aux événements
contemporains : les mariages espagnols, les dilapidations de Rochefort,
le nouveau chapitre de Saint-Denis, ce qui amènerait un
redoublement d'impôts. Selon Sénécal, on en
payait assez, cependant !
- Et pourquoi, mon Dieu ? pour élever
des palais aux singes du Muséum, faire parader sur nos
places de brillants états-majors, ou soutenir, parmi les
valets du Château, une étiquette gothique !
- J'ai lu dans la Mode, dit Cisy, qu'à
la Saint-Ferdinand, au bal des Tuileries, tout le monde était
déguisé en chicards.
- Si ce n'est pas pitoyable ! fit le
socialiste, en haussant de dégoût les épaules.
- Et le musée de Versailles !
s'écria Pellerin. Parlons-en ! Ces imbéciles-là
ont raccourci un Delacroix et rallongé un Gros ! Au Louvre,
on a si bien restauré, gratté et tripoté
toutes les toiles que, dans dix ans, peut-être pas une ne
restera. Quant aux erreurs du catalogue, un Allemand a écrit
dessus tout un livre. Les étrangers, ma parole, se fichent
de nous !
- Oui ! nous sommes la risée
de l'Europe, dit Sénécal.
- C'est parce que l'Art est inféodé
à la couronne.
- Tant que vous n'aurez pas le suffrage
universel...
- Permettez ! car l'artiste, refusé
depuis vingt ans à tous les Salons, était furieux
contre le Pouvoir. Eh ! qu'on nous laisse tranquilles. Moi, je
ne demande rien ! Seulement les Chambres devraient statuer sur
les intérêts de l'Art. Il faudrait établir
une chaire d'esthétique, et dont le professeur, un homme
à la fois praticien et philosophe parviendrait, j'espère,
à grouper la multitude. - Vous feriez bien, Hussonnet,
de toucher un mot de ça dans votre journal.
- Est-ce que les journaux sont libres
? est-ce que nous le sommes ? dit Deslauriers avec emportement.
Quand on pense qu'il peut y avoir jusqu'à vingt-huit formalités
pour établir un batelet sur une rivière, ça
me donne envie d'aller vivre chez les anthropophages ! Le Gouvernement
nous dévore ! Tout est à lui, la philosophie, le
droit, les arts, l'air du ciel, et la France râle, énervée,
sous la botte du gendarme et la soutane du calotin !
Le futur Mirabeau épanchait ainsi
sa bile, largement. Enfin, il prit son verre, se leva, et, le
poing sur la hanche, l'oeil allumé :
- Je bois à la destruction complète
de l'ordre actuel, c'est-à-dire de tout ce qu'on nomme
Privilège, Monopole, Direction, Hiérarchie, Autorité,
État ! et, d'une voix plus haute : " que je voudrais
briser comme ceci ! " en lançant sur la table le beau
verre à patte, qui se fracassa en mille morceaux.
Tous applaudirent, et Dussardier principalement.
Le spectacle des injustices lui faisait
bondir le coeur. Il s'inquiétait de Barbès ; il
était de ceux qui se jettent sous les voitures pour porter
secours aux chevaux tombés. Son érudition se bornait
à deux ouvrages, l'un intitulé Crimes des rois,
l'autre Mystères du Vatican. Il avait écouté
l'avocat bouche béante, avec délices. Enfin, n'y
tenant plus :
- Moi, ce que je reproche à Louis-Philippe,
c'est d'abandonner les Polonais !
- Un moment ! dit Hussonnet. D'abord,
la Pologne n'existe pas ; c'est une invention de Lafayette ! Les
Polonais, règle générale, sont tous du faubourg
Saint-Marceau, les véritables s'étant noyés
avec Poniatowski.
Bref, " il ne donnait plus là-dedans
", il était " revenu de tout ça ! ".
C'était comme le serpent de mer, la révocation de
l'édit de Nantes et " cette vieille blague de la Saint-Barthélémy
! " .
Sénécal, sans défendre
les Polonais, releva les derniers mots de l'homme de lettres.
On avait calomnié les papes, qui, après tout, défendaient
le peuple, et il appelait la Ligue " l'aurore de la Démocratie,
un grand mouvement égalitaire contre l'individualisme des
protestants ".
Frédéric était
un peu surpris par ces idées. Elles ennuyaient Cisy probablement,
car il mit la conversation sur les tableaux vivants du Gymnase,
qui attiraient alors beaucoup de monde.
Sénécal s'en affligea.
De tels spectacles corrompaient les filles du prolétaire
; puis on les voyait étaler un luxe insolent. Aussi approuvait-il
les étudiants bavarois qui avaient outragé Lola
Montès. A l'instar de Rousseau, il faisait plus de cas
de la femme d'un charbonnier que de la maîtresse d'un roi.
- Vous blaguez les truffes ! répliqua
majestueusement Hussonnet. Et il prit la défense de ces
dames, en faveur de Rosanette. Puis, comme il parlait de son bal
et du costume d'Arnoux :
- On prétend qu'il branle dans
le manche ? dit Pellerin.
Le marchand de tableaux venait d'avoir
un procès pour ses terrains de Belleville, et il était
actuellement dans une compagnie de kaolin bas-breton avec d'autres
farceurs de son espèce.
Dussardier en savait davantage ; car
son patron à lui, M. Moussinot, ayant été
aux informations sur Arnoux près du banquier Oscar Lefebvre,
celui-ci avait répondu qu'il le jugeait peu solide, connaissant
quelques-uns de ses renouvellements.
le dessert était fini ; on passa
dans le salon, tendu, comme celui de la Maréchale, en damas
jaune, et de style Louis XVI.
Pellerin blâma Frédéric
de n'avoir pas choisi, plutôt, le style néo-grec
; Sénécal frotta des allumettes contre les tentures
; Deslauriers ne fit aucune observation. Il en fit dans la bibliothèque,
qu'il appela une bibliothèque de petite fille. La plupart
des littérateurs contemporains s'y trouvaient. Il fut impossible
de parler de leurs ouvrages car Hussonnet, immédiatement,
contait des anecdotes sur leurs personnes, critiquait leurs figures,
leurs moeurs, leur costume, exaltant les esprits de quinzième
ordre, dénigrant ceux du premier, et déplorant,
bien entendu, la décadence moderne. Telle chansonnette
de villageois contenait, à elle seule, plus de poésie
que tous les lyriques du XIXe siècle ; Balzac était
surfait, Byron démoli, Hugo n'entendait rien au théâtre,
etc.
- Pourquoi donc, dit Sénécal,
n'avez-vous pas les volumes de nos poètes-ouvriers ?
Et M. de Cisy, qui s'occupait de littérature,
s'étonna de ne pas voir sur la table de Frédéric
" quelques-unes de ces physiologies nouvelles, physiologie
du fumeur, du pêcheur à la ligne, de l'employé
de barrière ".
Ils arrivèrent à l'agacer
tellement, qu'il eut envie de les pousser dehors par les épaules.
" Mais je deviens bête ! " Et, prenant Dussardier
à l'écart, il lui demanda s'il pouvait le servir
en quelque chose.
Le brave garçon fut attendri.
Avec sa place de caissier, il n'avait besoin de rien.
Ensuite, Frédéric emmena
Deslauriers dans sa chambre, et tirant de son secrétaire
deux mille francs :
- Tiens, mon brave, empoche ! C'est
le reliquat de mes vieilles dettes.
- Mais... et le Journal ? dit l'avocat.
J'en ai parlé à Hussonnet, tu sais bien.
Et, Frédéric ayant répondu
qu'il se trouvait " un peu gêné, maintenant
", l'autre eut un mauvais sourire.
Après les liqueurs, on but de
la bière ; après la bière, des grogs ; on
refuma des pipes. Enfin, à cinq heures du soir, tous s'en
allèrent ; et ils marchaient les uns près des autres,
sans parler, quand Dussardier se mit à dire que Frédéric
les avait reçus parfaitement. Tous en convinrent.
Hussonnet déclara son déjeuner
un peu trop lourd. Sénécal critiqua la futilité
de son intérieur. Cisy pensait de même. Cela manquait
de " cachet ", absolument.
- Moi, je trouve, dit Pellerin, qu'il
aurait bien pu me commander un tableau.
Deslauriers se taisait, en tenant dans
la poche de son pantalon ses billets de banque.
Frédéric était
resté seul. Il pensait à ses amis, et sentait entre
eux et lui comme un grand fossé plein d'ombre qui les séparait.
Il leur avait tendu la main cependant, et ils n'avaient pas répondu
à la franchise de son coeur.
Il se rappela les mots de Pellerin et
de Dussardier sur Arnoux. C'était une invention, une calomnie
sans doute ? Mais pourquoi ? Et il aperçut Mme Arnoux,
ruinée, pleurant, vendant ses meubles. Cette idée
le tourmenta toute la nuit ; le lendemain, il se présenta
chez elle.
Ne sachant comment s'y prendre pour
communiquer ce qu'il savait, il lui demanda en manière
de conversation si Arnoux avait toujours ses terrains de Belleville.
- Oui, toujours.
- Il est maintenant dans une compagnie
pour du kaolin de Bretagne, je crois ?
- C'est vrai.
- Sa fabrique marche très bien,
n'est-ce pas ?
- Mais... je le suppose.
Et, comme il hésitait :
- Qu'avez-vous donc ? vous me faites
peur !
Il lui apprit l'histoire des renouvellements.
Elle baissa la tête, et dit :
- Je m'en doutais !
En effet, Arnoux, pour faire une bonne
spéculation s'était refusé à vendre
ses terrains, avait emprunté dessus largement, et, ne trouvant
point d'acquéreurs, avait cru se rattraper par l'établissement
d'une manufacture. Les frais avaient dépassé les
devis. Elle n'en savait pas davantage ; il éludait toute
question et affirmait continuellement que " ça allait
très bien".
Frédéric tâcha de
la rassurer. C'étaient peut-être des embarras momentanés.
Du reste, s'il apprenait quelque chose, il lui en ferait part.
- Oh ! oui, n'est-ce pas ? dit-elle,
en joignant ses deux mains, avec un air de supplication charmant.
Il pouvait donc lui être utile.
Le voilà qui entrait dans son existence, dans son coeur
!
Arnoux parut.
- Ah ! comme c'est gentil de venir me
prendre pour dîner !
Frédéric en resta muet.
Arnoux parla de choses indifférentes,
puis avertit sa femme qu'il rentrerait fort tard, ayant un rendez-vous
avec M. Oudry.
- Chez lui ?
- Mais certainement, chez lui.
Il avoua, tout en descendant l'escalier,
que, la Maréchale se trouvant libre, ils allaient faire
ensemble une partie fine au Moulin-Rouge ; et, comme il lui fallait
toujours quelqu'un pour recevoir ses épanchements, il se
fit conduire par Frédéric jusqu'à la porte.
Au lieu d'entrer, il se promena sur
le trottoir en observant les fenêtres du second étage.
Tout à coup les rideaux s'écartèrent.
- Ah ! bravo ! le père Oudry
n'y est plus. Bonsoir !
C'était donc le père Oudry
qui l'entretenait ? Frédéric ne savait que penser
maintenant.
A partir de ce jour-là, Arnoux
fut encore plus cordial qu'auparavant ; il l'invitait à
dîner chez sa maîtresse, et bientôt Frédéric
hanta tout à la fois les deux maisons.
Celle de Rosanette l'amusait. On venait
là le soir, en sortant du club ou du spectacle ; on prenait
une tasse de thé, on faisait une partie de loto ; le dimanche,
on jouait des charades ; Rosanette, plus turbulente que les autres,
se distinguait par des inventions drolatiques, comme de courir
à quatre pattes, ou de s'affubler d'un bonnet de coton.
Pour regarder les passants par la croisée, elle avait un
chapeau de cuir bouilli ; elle fumait des chibouques, elle chantait
des tyroliennes. L'après-midi, par désoeuvrement,
elle découpait des fleurs dans un morceau de toile perse,
les collait elle-même sur ses carreaux, barbouillait de
fard ses deux petits chiens, faisait brûler des pastilles,
ou se tirait la bonne aventure. Incapable de résister à
une envie, elle s'engouait d'un bibelot, qu'elle avait vu, n'en
dormait pas courait l'acheter, le troquait contre un autre, et
gâchait les étoffes, perdait ses bijoux, gaspillait
l'argent, aurait vendu sa chemise pour une loge d'avant-scène.
Souvent, elle demandait à Frédéric l'explication
d'un mot qu'elle avait lu, mais n'écoutait pas sa réponse,
car elle sautait vite à une autre idée, en multipliant
les questions. Après des spasmes de gaieté, c'étaient
des colères enfantines ; ou bien elle rêvait, assise
par terre, devant le feu, la tête basse et le genou dans
ses deux mains, plus inerte qu'une couleuvre engourdie. Sans y
prendre garde, elle s'habillait devant lui, tirait avec lenteur
ses bas de soie, puis se lavait à grande eau le visage,
en se renversant la taille comme une naïade qui frissonne
; et le rire de ses dents blanches, les étincelles de ses
yeux, sa beauté, sa gaieté éblouissaient
Frédéric, et lui fouettaient les nerfs.
Presque toujours, il trouvait Mme Arnoux
montrant à lire à son bambin, ou derrière
la chaise de Marthe qui faisait des gammes sur son piano ; quand
elle travaillait à un ouvrage de couture, c'était
pour lui un grand bonheur que de ramasser, quelquefois, ses ciseaux.
Tous ses mouvements étaient d'une majesté tranquille
; ses petites mains semblaient faites pour épandre des
aumônes, pour essuyer des pleurs, et sa voix, un peu sourde
naturellement, avait des intonations caressantes et comme des
légèretés de brise.
Elle ne s'exaltait point pour la littérature,
mais son esprit charmait par des mots simples et pénétrants.
Elle aimait les voyages, le bruit du vent dans les bois, et à
se promener tête nue sous la pluie, Frédéric
écoutait ces choses délicieusement, croyant voir
un abandon d'elle-même qui commençait.
La fréquentation de ces deux
femmes faisait dans sa vie comme deux musiques : l'une folâtre,
emportée, divertissante, l'autre grave et presque religieuse
; et, vibrant à la fois, elles augmentaient toujours, et
peu à peu se mêlaient ; - car, si Mme Arnoux venait
à l'effleurer du doigt seulement, l'image de l'autre, tout
de suite, se présentait à son désir, parce
qu'il avait, de ce côté-là, une chance moins
lointaine ; - et, dans la compagnie de Rosanette, quand il lui
arrivait d'avoir le coeur ému, il se rappelait immédiatement
son grand amour.
Cette confusion était provoquée
par des similitudes entre les deux logements. Un des bahuts que
l'on voyait autrefois boulevard Montmartre ornait à présent
la salle à manger de Rosanette, l'autre, le salon de Mme
Arnoux. Dans les deux maisons, les services de table étaient
pareils, et l'on retrouvait jusqu'à la même calotte
de velours traînant sur les bergères ; puis une foule
de petits cadeaux, des écrans, des boîtes, des éventails
allaient et venaient de chez la maîtresse chez l'épouse,
car, sans la moindre gêne, Arnoux, souvent, reprenait à
l'une ce qu'il lui avait donné, pour l'offrir à
l'autre.
La Maréchale riait avec Frédéric
de ses mauvaises façons. Un dimanche, après dîner,
elle l'emmena derrière la porte, et lui fit voir dans son
paletot un sac de gâteaux, qu'il venait d'escamoter sur
la table, afin d'en régaler, sans doute ! sa petite famille.
M. Arnoux se livrait à des espiègleries côtoyant
la turpitude. C'était pour lui un devoir que de frauder
l'octroi ; il n'allait jamais au spectacle en payant, avec un
billet de secondes prétendait toujours se pousser aux premières,
et racontait comme une farce excellente qu'il avait coutume, aux
bains froids, de mettre dans le tronc du garçon un bouton
de culotte pour une pièce de dix sous, ce qui n'empêchait
point la Maréchale de l'aimer.
Un jour, cependant, elle dit, en parlant
de lui :
- Ah ! il m'embête, à la
fin ! J'en ai assez ! Ma foi, tant pis, j'en trouverai un autre
!
Frédéric croyait "
l'autre " déjà trouvé et qu'il s'appelait
M. Oudry.
- Eh bien, dit Rosanette, qu'est-ce
que cela fait ?
Puis, avec des larmes dans la voix :
- Je lui demande bien peu de chose,
pourtant, et il ne veut pas, l'animal ! Il ne veut pas ! Quant
à ses promesses, oh ! c'est différent.
Il lui avait même promis un quart
de ses bénéfices dans les fameuses mines de kaolin
; aucun bénéfice ne se montrait, pas plus que le
cachemire dont il la leurrait depuis six mois.
Frédéric pensa, immédiatement,
à lui en faire cadeau. Arnoux pouvait prendre cela pour
une leçon et se fâcher.
Il était bon cependant, sa femme
elle-même le disait. Mais si fou ! Au lieu d'amener tous
les jours du monde à dîner chez lui, à présent,
il traitait ses connaissances chez le restaurateur. Il achetait
des choses complètement inutiles, telles que des chaînes
d'or, des pendules, des articles de ménage. Mme Arnoux
montra même à Frédéric, dans le couloir,
une énorme provision de bouillottes, chaufferettes et samovars.
Enfin, un jour, elle avoua ses inquiétudes : Arnoux lui
avait fait signer un billet, souscrit à l'ordre de M. Dambreuse.
Cependant, Frédéric conservait
ses projets littéraires, par une sorte de point d'honneur
vis-à-vis de lui-même. Il voulut écrire une
histoire de l'esthétique, résultat de ses conversations
avec Pellerin, puis mettre en drames différentes époques
de la Révolution française et composer une grande
comédie, par l'influence indirecte de Deslauriers et d'Hussonnet.
Au milieu de son travail, souvent le visage de l'une ou de l'autre
passait devant lui ; il luttait contre l'envie de la voir, ne
tardait pas à y céder ; et il était plus
triste en revenant de chez Mme Arnoux.
Un matin qu'il ruminait sa mélancolie
au coin de son feu, Deslauriers entra. Les discours incendiaires
de Sénécal avaient inquiété son patron,
et, une fois de plus, il se trouvait sans ressources.
- Que veux-tu que j'y fasse, dit Frédéric.
- Rien ! tu n'as pas d'argent, je le
sais. Mais ça ne te gênerait guère de lui
découvrir une place, soit par M. Dambreuse ou bien Arnoux
?
Celui-ci devait avoir besoin d'ingénieurs
dans son établissement ; Frédéric eut une
inspiration : Sénécal pourrait l'avertir des absences
du mari, porter des lettres, l'aider dans mille occasions qui
se présenteraient. D'homme à homme, on se rend toujours
ces services-là.
D'ailleurs, il trouverait moyen de l'employer
sans qu'il s'en doutât. Le hasard lui offrait un auxiliaire,
c'était de bon augure, il fallait le saisir ; et, affectant
de l'indifférence, il répondit que la chose peut-être
était faisable et qu'il s'en occuperait.
Il s'en occupa tout de suite. Arnoux
se donnait beaucoup de peine dans sa fabrique. Il cherchait le
rouge de cuivre des Chinois ; mais ses couleurs se volatilisaient
par la cuisson. Afin d'éviter les gerçures de ses
faïences, il mêlait de la chaux à son argile
; mais les pièces se brisaient pour la plupart, l'émail
de ses peintures sur cru bouillonnait, ses grandes plaques gondolaient
; et, attribuant ces mécomptes au mauvais outillage de
sa fabrique, il voulait se faire faire d'autres moulins à
broyer, d'autres séchoirs. Frédéric se rappela
quelques-unes de ces choses ; et il l'aborda en annonçant
qu'il avait découvert un homme très fort, capable
de trouver son fameux rouge. Arnoux en fit un bond, puis, l'ayant
écouté, répondit qu'il n'avait besoin de
personne.
Frédéric exalta les connaissances
prodigieuses de Sénécal, tout à la fois ingénieur,
chimiste et comptable, étant un mathématicien de
première force.
Le faïencier consentit à
le voir.
Tous deux se chamaillèrent sur
les émoluments. Frédéric s'interposa et parvint,
au bout de la semaine, à leur faire conclure un arrangement.
Mais l'usine étant située
à Creil, Sénécal ne pouvait en rien l'aider.
Cette réflexion, très simple, abattit son courage
comme une mésaventure.
Il songea que plus Arnoux serait détaché
de sa femme, plus il aurait de chances auprès d'elle. Alors,
il se mit à faire l'apologie de Rosanette, continuellement
; il lui représenta tous ses torts à son endroit,
conta les vagues menaces de l'autre jour, et même parla
du cachemire, sans taire qu'elle l'accusait d'avarice.
Arnoux, piqué du mot (et, d'ailleurs,
concevant des inquiétudes), apporta le cachemire à
Rosanette, mais la gronda de s'être plainte à Frédéric
; comme elle disait lui avoir cent fois rappelé sa promesse,
il prétendit qu'il ne s'en était pas souvenu, ayant
trop d'occupations.
Le lendemain, Frédéric
se présenta chez elle. Bien qu'il fût deux heures,
la Maréchale était encore couchée ; et, à
son chevet, Delmar, installé devant un guéridon,
finissait une tranche de foie gras. Elle cria de loin : "
Je l'ai, je l'ai ", puis, le prenant par les oreilles, elle
l'embrassa au front, le remercia beaucoup, le tutoya, voulut même
le faire asseoir sur son lit. Ses jolis yeux tendres pétillaient,
sa bouche humide souriait, ses deux bras ronds sortaient de sa
chemise qui n'avait pas de manches ; et, de temps à autre,
il sentait, à travers la batiste, les fermes contours de
son corps. Delmar, pendant ce temps-là, roulait ses prunelles.
- Mais, véritablement, mon amie,
ma chère amie !
Il en fut de même les fois suivantes.
Dès que Frédéric entrait, elle montait debout
sur son coussin, pour qu'il l'embrassât mieux, l'appelait
un mignon, un chéri, mettait une fleur à sa boutonnière,
arrangeait sa cravate ; ces gentillesses redoublaient toujours
lorsque Delmar se trouvait là.
Etait-ce des avances ? Frédéric
le crut. Quant à tromper un ami, Arnoux à sa place
ne s'en gênerait guère ! et il avait bien le droit
de n'être pas vertueux avec sa maîtresse, l'ayant
toujours été avec sa femme ; car il croyait l'avoir
été, ou plutôt il aurait voulu se le faire
accroire, pour la justification de sa prodigieuse couardise. Il
se trouvait stupide cependant, et résolut de s'y prendre
avec la Maréchale carrément.
Donc, une après-midi, comme elle
se baissait devant sa commode, il s'approcha d'elle et eut un
geste d'une éloquence si peu ambiguë, qu'elle se redressa
tout empourprée. Il recommença de suite ; alors,
elle fondit en larmes, disant qu'elle était bien malheureuse
et que ce n'était pas une raison pour qu'on la méprisât.
Il réitéra ses tentatives.
Elle prit un autre genre, qui fut de rire toujours. Il crut malin
de riposter par le même ton, et en l'exagérant. Mais
il se montrait trop gai pour qu'elle le crût sincère
; et leur camaraderie faisait obstacle à l'épanchement
de toute émotion sérieuse. Enfin, un jour elle répondit
qu'elle n'acceptait pas les restes d'une autre. Quelle autre ?
Eh oui ! va retrouver Mme Arnoux !
Car Frédéric en parlait
souvent ; Arnoux, de son côté, avait la même
manie ; elle s'impatientait, à la fin, d'entendre toujours
vanter cette femme ; et son imputation était une espèce
de vengeance.
Frédéric lui en garda
rancune.
Elle commençait, du reste, à
l'agacer fortement. Quelquefois, se posant comme expérimentée,
elle disait du mal de l'amour avec un rire sceptique qui donnait
des démangeaisons de la gifler. Un quart d'heure après,
c'était la seule chose qu'il y eût au monde, et,
croisant ses bras sur sa poitrine, comme pour serrer quelqu'un,
elle murmurait : " Oh ! oui, c'est bon ! c'est si bon ! "
les paupières entre-closes et à demi pâmée
d'ivresse. Il était impossible de la connaître, de
savoir, par exemple, si elle aimait Arnoux, car elle se moquait
de lui et en paraissait jalouse. De même pour la Vatnaz,
qu'elle appelait une misérable, d'autres fois sa meilleure
amie. Elle avait, enfin, sur toute sa personne et jusque dans
le retroussement de son chignon, quelque chose d'inexprimable
qui ressemblait à un défi ; - et il la désirait,
pour le plaisir surtout de la vaincre et de la dominer.
Comment faire ? car souvent elle le
renvoyait sans nulle cérémonie, apparaissant une
minute entre deux portes pour chuchoter : " Je suis occupée
; à ce soir ! " ou bien il la trouvait au milieu de
douze personnes ; et quand ils étaient seuls, on aurait
juré une gageure, tant les empêchements se succédaient.
Il l'invitait à dîner, elle refusait toujours ; une
fois, elle accepta, mais ne vint pas.
Une idée machiavélique
surgit dans sa cervelle.
Connaissant par Dussardier les récriminations
de Pellerin sur son compte, il imagina de lui commander le portrait
de la Maréchale, un portrait grandeur nature, qui exigerait
beaucoup de séances ; il n'en manquerait pas une seule
; l'inexactitude habituelle de l'artiste faciliterait les tête-à-tête.
Il engagea donc Rosanette à se faire peindre, pour offrir
son visage à son cher Arnoux. Elle accepta, car elle se
voyait au milieu du Grand Salon, à la place d'honneur,
avec une foule devant elle, et les journaux en parleraient, ce
qui " la lancerait " tout à coup.
Quant à Pellerin, il saisit la
proposition avidement. Ce portrait devait le poser en grand homme,
être un chef-d'oeuvre.
Il passa en revue dans sa mémoire
tous les portraits de maîtres qu'il connaissait, et se décida
finalement pour un Titien, lequel serait rehaussé d'ornements
à la Véronèse. Donc il exécuterait
son projet sans ombres factices, dans une lumière franche
éclairant les chairs d'un seul ton, et faisant étinceler
les accessoires.
" Si je lui mettais, pensa-t-il,
une robe de soie rose, avec un burnous oriental ? oh non ! canaille
le burnous ! Ou plutôt si je l'habillais de velours bleu,
sur un fond gris, très coloré ? On pourrait lui
donner également une collerette de guipure blanche, avec
un éventail noir et un rideau d'écarlate par-derrière
? "
Et, cherchant ainsi, il élargissait
chaque jour sa conception et s'en émerveillait.
Il eut un battement de coeur quand Rosanette,
accompagnée de Frédéric, arriva chez lui
pour la première séance. Il la plaça debout,
sur une manière d'estrade, au milieu de l'appartement ;
et, en se plaignant du jour et regrettant son ancien atelier,
il la fit d'abord s'accouder contre un piédestal, puis
asseoir dans un fauteuil, et tour à tour s'éloignant
d'elle et s'en rapprochant pour corriger d'une chiquenaude les
plis de sa robe, il la regardait les paupières entre-closes,
et consultait d'un mot Frédéric.
- Eh bien, non ! s'écria-t-il.
J'en reviens à mon idée ! Je vous flanque en Vénitienne
!
Elle aurait une robe de velours ponceau
avec une ceinture d'orfèvrerie, et sa large manche doublée
d'hermine laisserait voir son bras nu qui toucherait à
la balustrade d'un escalier montant derrière elle. A sa
gauche, une grande colonne irait jusqu'au haut de la toile rejoindre
des architectures, décrivant un arc. On apercevrait en
dessous, vaguement, des massifs d'orangers presque noirs, où
se découperait un ciel bleu, rayé de nuages blancs.
Sur le balustre couvert d'un tapis, il y aurait, dans un plat
d'argent, un bouquet de fleurs, un chapelet d'ambre, un poignard
et un coffret de vieil ivoire un peu jaune dégorgeant des
sequins d'or ; quelques-uns même, tombés par terre
çà et là, formeraient une suite d'éclaboussures
brillantes, de manière à conduire l'oeil vers la
pointe de son pied, car elle serait posée sur l'avant-dernière
marche, dans un mouvement naturel et en pleine lumière.
Il alla chercher une caisse a tableaux,
qu'il mit sur l'estrade pour figurer la marche ; puis il disposa
comme accessoires sur un tabouret en guise de balustrade, sa vareuse,
un bouclier, une boîte de sardines, un paquet de plumes,
un couteau, et, quand il eut jeté devant Rosanette une
douzaine de gros sous, il lui fit prendre sa pose.
- Imaginez-vous que ces choses-là
sont des richesses, des présents splendides. La tête
un peu à droite ! Parfait ! Et ne bougez plus ! Cette attitude
majestueuse va bien à votre genre de beauté.
Elle avait une robe écossaise
avec un gros manchon et se retenait pour ne pas rire.
- Quant à la coiffure, nous la
mêlerons à un tortis de perles : cela fait toujours
bon effet dans les cheveux rouges.
La Maréchale se récria,
disant qu'elle n'avait pas les cheveux rouges.
- Laissez donc ! Le rouge des peintres
n'est pas celui des bourgeois !
Il commença à esquisser
la position des masses ; et il était si préoccupé
des grands artistes de la Renaissance, qu'il en parlait. Pendant
une heure, il rêva tout haut à ces existences magnifiques,
pleines de génie, de gloire et de somptuosités,
avec des entrées triomphales dans les villes, et des galas
à la lueur des flambeaux, entre des femmes à moitié
nues, belles comme des déesses,
- Vous étiez faite pour vivre
dans ce temps-là. Une créature de votre calibre
aurait mérité un monseigneur !
Rosanette trouvait ces compliments fort
gentils. On fixa le jour de la séance prochaine ; Frédéric
se chargeait d'apporter les accessoires.
Comme la chaleur du poêle l'avait
étourdie quelque peu, ils s'en retournèrent à
pied par la rue du Bac et arrivèrent sur le pont Royal.
Il faisait un beau temps, âpre
et splendide. Le soleil s'abaissait ; quelques vitres de maisons,
dans la Cité, brillaient au loin comme des plaques d'or,
tandis que, par derrière, à droite, les tours de
Notre-Dame se profilaient en noir sur le ciel bleu, mollement
baigné à l'horizon dans des vapeurs grises. Le vent
souffla ; et, Rosanette ayant déclaré qu'elle avait
faim, ils entrèrent à la Pâtisserie Anglaise.
Des jeunes femmes, avec leurs enfants,
mangeaient debout contre le buffet de marbre, où se pressaient,
sous des cloches de verre, les assiettes de petits gâteaux.
Rosanette avala deux tartes à la crème. Le sucre
en poudre faisait des moustaches au coin de sa bouche. De temps
à autre, pour l'essuyer, elle tirait son mouchoir de son
manchon ; et sa figure ressemblait, sous sa capote de soie verte,
à une rose épanouie entre ses feuilles.
Ils se remirent en marche ; dans la
rue de la Paix, elle s'arrêta, devant la boutique d'un orfèvre,
à considérer un bracelet, Frédéric
voulut lui en faire cadeau.
- Non, dit-elle, garde ton argent.
Il fut blessé de cette parole.
- Qu'a donc le mimi ? On est triste
?
Et, la conversation s'étant renouée.
il en vint, comme d'habitude, à des protestations d'amour.
- Tu sais bien que c'est impossible
!
- Pourquoi ?
- Ah ! parce que...
Ils allaient côte à côte,
elle appuyée sur son bras, et les volants de sa robe lui
battaient contre les jambes. Alors, il se rappela un crépuscule
d'hiver, où, sur le même trottoir, Mme Arnoux marchait
ainsi à son côté ; et ce souvenir l'absorba
tellement, qu'il ne s'apercevait plus de Rosanette et n'y songeait
pas.
Elle regardait, au hasard, devant elle,
tout en se laissant un peu traîner, comme un enfant paresseux.
C'était l'heure où l'on rentrait de la promenade,
et des équipages défilaient au grand trot sur le
pavé sec. Les flatteries de Pellerin lui revenant sans
doute à la mémoire, elle poussa un soupir.
- Ah ! il y en a qui sont heureuses
! Je suis faite pour un homme riche, décidément.
Il répliqua d'un ton brutal :
- Vous en avez un, cependant ! car M.
Oudry passait pour trois fois millionnaire.
Elle ne demandait pas mieux que de s'en
débarrasser.
- Qui vous en empêche ?
Et il exhala d'amères plaisanteries
sur ce vieux bourgeois à perruque, lui montrant qu'une
pareille liaison était indigne, et qu'elle devait la rompre
!
- Oui, répondit la Maréchale,
comme se parlant à elle-même. C'est ce que je finirai
par faire, sans doute !
Frédéric fut charmé
de ce désintéressement. Elle se ralentissait, il
la crut fatiguée. Elle s'obstina à ne pas vouloir
de voiture et elle le congédia devant sa porte, en lui
envoyant un baiser du bout des doigts.
" Ah ! quel dommage ! et songer
que des imbéciles me trouvent riche ! "
Il était sombre en arrivant chez
lui.
Hussonnet et Deslauriers l'attendaient.
Le bohème, assis devant sa table,
dessinait des têtes de Turcs, et l'avocat, en bottes crottées,
sommeillait sur le divan.
- Ah ! enfin ! s'écria-t-il.
Mais quel air farouche ! Peux-tu m'écouter ?
Sa vogue comme répétiteur
diminuait, car il bourrait ses élèves de théories
défavorables pour leurs examens. Il avait plaidé
deux ou trois fois, avait perdu, et chaque déception nouvelle
le rejetait plus fortement vers son vieux rêve : un journal
où il pourrait s'étaler, se venger cracher sa bile
et ses idées. Fortune et réputation, d'ailleurs,
s'ensuivraient. C'était dans cet espoir qu'il avait circonvenu
le bohème, Hussonnet possédant une feuille.
A présent, il la tirait sur papier
rose ; il inventait des canards, composait des rébus, tâchait
d'engager des polémiques, et même (en dépit
du local) voulait monter des concerts ! L'abonnement d'un an "
donnait droit à une place d'orchestre dans un des principaux
théâtres de Paris ; de plus, l'administration se
chargeait de fournir à MM. les étrangers tous les
renseignements désirables, artistiques et autres ".
Mais l'imprimeur faisait des menaces, on devait trois termes au
propriétaire, toutes sortes d'embarras surgissaient ; et
Hussonnet aurait laissé périr l'Art, sans les exhortations
de l'avocat, qui lui chauffait le moral quotidiennement. Il l'avait
pris, afin de donner plus de poids à sa démarche.
- Nous venons pour le journal, dit-il.
- Tiens, tu y penses encore ! répondit
Frédéric, d'un ton distrait.
- Certainement j'y pense !
Et il exposa de nouveau son plan. Par
des comptes rendus de la Bourse, ils se mettraient en relations
avec des financiers, et obtiendraient ainsi les cent mille francs
de cautionnement indispensables. Mais, pour que la feuille pût
être transformée en journal politique, il fallait
auparavant avoir une large clientèle, et, pour cela, se
résoudre à quelques dépenses, tant pour les
frais de papeterie d'imprimerie, de bureau, bref, une somme de
quinze mille francs.
- Je n'ai pas de fonds, dit Frédéric.
- Et nous donc ! fit Deslauriers en
croisant ses deux bras.
Frédéric, blessé
du reste, répliqua :
- Est-ce ma faute ?...
- Ah ! très bien ! Ils ont du
bois dans leur cheminée, des truffes sur leur table, un
bon lit, une bibliothèque, une voiture, toutes les douceurs
! Mais qu'un autre grelotte sous les ardoises, dîne à
vingt sous, travaille comme un forçat et patauge dans la
misère ! est-ce leur faute ?
Et il répétait "
Est-ce leur faute ? " avec une ironie cicéronienne
qui sentait le Palais. Frédéric voulait parler.
- Du reste, je comprends, on a des besoins...
aristocratiques ; car sans doute... quelque femme...
- Eh bien, quand cela serait ? Ne suis-je
pas libre ?...
- Oh ! très libre !
Et, après une minute de silence
:
- C'est si commode, les promesses !
- Mon Dieu ! je ne les nie pas ! dit
Frédéric.
L'avocat continuait :
- Au collège, on fait des serments,
on constituera une phalange, on imitera les Treize de Balzac !
Puis, quand on se retrouve : Bonsoir, mon vieux, va te promener
! Car celui qui pourrait servir l'autre retient précieusement
tout, pour lui seul.
- Comment ?
- Oui, tu ne nous as pas même
présentés chez les Dambreuse !
Frédéric le regarda ;
avec sa pauvre redingote, ses lunettes dépolies et sa figure
blême, l'avocat lui parut un tel cuistre, qu'il ne put empêcher
sur ses lèvres un sourire dédaigneux. Deslauriers
l'aperçut et rougit.
Il avait déjà son chapeau
pour s'en aller. Hussonnet, plein d'inquiétude, tâchait
de l'adoucir par des regards suppliants, et, comme Frédéric
lui tournait le dos :
- Voyons, mon petit ! Soyez mon Mécène
! Protégez les arts !
Frédéric, dans un brusque
mouvement de résignation, prit une feuille de papier, et,
ayant griffonné dessus quelques lignes, la lui tendit.
Le visage du bohème s'illumina. Puis, repassant la lettre
à Deslauriers :
- Faites des excuses, Seigneur !
Leur ami conjurait son notaire de lui
envoyer au plus vite quinze mille francs.
- Ah ! je te reconnais là ! dit
Deslauriers.
Foi de gentilhomme ! ajouta le bohème,
vous êtes un brave, on vous mettra dans la galerie des hommes
utiles !
L'avocat reprit :
- Tu n'y perdras rien, la spéculation
est excellente.
- Parbleu ! s'écria Hussonnet,
j'en fourrerais ma tête sur l'échafaud.
Et il débita tant de sottises
et promit tant de merveilles (auxquelles il croyait peut-être),
que Frédéric ne savait pas si c'était pour
se moquer des autres ou de lui-même.
Ce soir-là, il reçut une
lettre de sa mère.
Elle s'étonnait de ne pas le
voir encore ministre, tout en le plaisantant quelque peu. Puis
elle parlait de sa santé, et lui apprenait que M. Roque
venait maintenant chez elle. " Depuis qu'il est veuf, j'ai
cru sans inconvénient de le recevoir. Louise est très
changée à son avantage. " Et en post-scriptum
: " Tu ne me dis rien de ta belle connaissance, M. Dambreuse
; à ta place, je l'utiliserais. "
Pourquoi pas ? Ses ambitions intellectuelles
l'avaient quitté, et sa fortune (il s'en apercevait) était
insuffisante ; car, ses dettes payées et la somme convenue
remise aux autres, son revenu serait diminué de quatre
mille francs, pour le moins ! D'ailleurs, il sentait le besoin
de sortir de cette existence, de se raccrocher à quelque
chose. Aussi, le lendemain, en dînant chez Mme Arnoux, il
dit que sa mère le tourmentait pour qu'il embrassât
une profession.
- Mais je croyais, reprit-elle, que
M. Dambreuse devait vous faire entrer au Conseil d'État
? Cela vous irait très bien.
Elle le voulait donc. Il obéit.
Le banquier, comme la première
fois, était assis à son bureau, et d'un geste le
pria d'attendre quelques minutes, car un monsieur tournant le
dos à la porte l'entretenait de matières graves.
Il s'agissait de charbons de terre et d'une fusion à opérer
entre diverses compagnies.
Les portraits du général
Foy et de Louis-Philippe se faisaient pendant de chaque côté
de la glace ; des cartonniers montaient contre le lambris jusqu'au
plafond, et il y avait six chaises de paille, M. Dambreuse n'ayant
pas besoin pour ses affaires d'un appartement plus beau ; c'était
comme ces sombres cuisines où s'élaborent de grands
festins. Frédéric observa surtout deux coffres monstrueux,
dressés dans les encoignures. Il se demandait combien de
millions y pouvaient tenir. Le banquier en ouvrit un, et la planche
de fer tourna, ne laissant voir à l'intérieur que
des cahiers de papier bleu.
Enfin l'individu passa devant Frédéric.
C'était le père Oudry. Tous deux se saluèrent
en rougissant, ce qui parut étonner M. Dambreuse. Du reste,
il se montra fort aimable. Rien n'était plus facile que
de recommander son jeune ami au garde des sceaux. On serait trop
heureux de l'avoir ; et il termina ses politesses en l'invitant
à une soirée qu'il donnait dans quelques jours.
Frédéric montait en coupé
pour s'y rendre quand arriva un billet de la Maréchale.
A la lueur des lanternes, il lut :
" Cher, j'ai suivi vos conseils.
Je viens d'expulser mon Osage. A partir de demain soir, liberté
! Dites que je ne suis pas brave. "
Rien de plus ! Mais c'était le
convier à la place vacante. Il poussa une exclamation,
serra le billet dans sa poche et partit .
Deux municipaux à cheval stationnaient
dans la rue. Une file de lampions brûlaient sur les deux
portes cochères ; et des domestiques, dans la cour, criaient,
pour faire avancer les voitures jusqu'au bas du perron sous la
marquise. Puis, tout à coup, le bruit cessait dans le vestibule
.
Des grands arbres emplissaient la cage
de l'escalier ; les globes de porcelaine versaient une lumière
qui ondulait comme des moires de satin blanc sur les murailles.
Frédéric monta les marches allègrement. Un
huissier lança son nom : M. Dambreuse lui tendit la main
; presque aussitôt, Mme Dambreuse parut.
Elle avait une robe mauve garnie de
dentelles, les boucles de sa coiffure plus abondantes qu'à
l'ordinaire, et pas un seul bijou.
Elle se plaignit de ses rares visites,
trouva moyen de dire quelque chose. Les invités arrivaient
; en manière de salut, ils jetaient leur torse de côté,
ou se courbaient en deux, ou baissaient la figure seulement ;
puis un couple conjugal, une famille passait, et tous se dispersaient
dans le salon déjà plein.
Sous le lustre, au milieu, un pouf énorme
supportait une jardinière, dont les fleurs, s'inclinant
comme des panaches, surplombaient la tête des femmes assises
en rond, tout autour, tandis que d'autres occupaient les bergères
formant deux lignes droites interrompues symétriquement
par les grands rideaux des fenêtres en velours nacarat et
les hautes baies des portes à linteau doré.
La foule des hommes qui se tenaient
debout sur le parquet, avec leur chapeau à la main, faisait
de loin une seule masse noire, où les rubans ; les boutonnières
mettaient des points rouges çà et là, et
que rendait plus sombre la monotone blancheur des cravates. Sauf
de petits jeunes gens à barbe naissante, tous paraissaient
s'ennuyer ; quelques dandies, d'un air maussade, se balançaient
sur leurs talons. Les têtes grises, les perruques étaient
nombreuses ; de place en place, un crâne chauve luisait
; et les visages, ou empourprés ou très blêmes,
laissaient voir dans leur flétrissure la trace d'immenses
fatigues, - les gens qu'il y avait là appartenant à
la politique ou aux affaires. M. Dambreuse avait aussi invité
plusieurs savants, des magistrats, deux ou trois médecins
illustres, et il repoussait avec d'humbles attitudes les éloges
qu'on lui faisait sur sa soirée et les allusions à
sa richesse.
Partout, une valetaille à larges
galons d'or circulait. Les grandes torchères, comme des
bouquets de feu, s'épanouissaient sur les tentures ; elles
se répétaient dans les glaces ; et, au fond de la
salle à manger, que tapissait un treillage de jasmin, le
buffet ressemblait à un maître-autel de cathédrale
ou à une exposition d'orfèvrerie, - tant il y avait
de plats, de cloches ; de couverts et de cuillers en argent et
en vermeil, au milieu des cristaux à facettes qui entrecroisaient,
par-dessus les viandes, des lueurs irisées. Les trois autres
salons regorgeaient d'objets d'art : paysages de maîtres
contre les murs, ivoires et porcelaines au bord des tables, chinoiseries
sur les consoles ; des paravents de laque se développaient
devant les fenêtres, des touffes de camélias montaient
dans les cheminées ; et une musique légère
vibrait, au loin, comme un bourdonnement d'abeilles.
Les quadrilles n'étaient pas
nombreux, et les danseurs à la manière nonchalante
dont ils traînaient leurs escarpins, semblaient s'acquitter
d'un devoir. Frédéric entendait des phrases comme
celle-ci :
- Avez-vous été à
la dernière fête de charité de l'hôtel
Lambert, mademoiselle ?
- Non, monsieur !
- Il va faire, tout à l'heure,
une chaleur !
- Oh ! c'est vrai, étouffante
!
- De qui donc cette polka ?
- Mon Dieu ! je ne sais pas, madame
!
Et, derrière lui, trois roquentins,
postés dans une embrasure, chuchotaient des remarques obscènes
; d'autres causaient chemin de fer, libre-échange ; un
sportsman contait une histoire de chasse ; un légitimiste
et un orléaniste discutaient.
En errant de groupe en groupe, il arriva
dans le salon des joueurs, où, dans un cercle de gens graves,
il reconnut Martinon, " attaché maintenant au Parquet
de la Capitale "
Sa grosse face couleur de cire emplissait
convenablement son collier, lequel était une merveille,
tant les poils noirs se trouvaient bien égalisés
; et, gardant un juste milieu entre l'élégance voulue
par son âge et la dignité que réclamait sa
profession, il accrochait son pouce dans son aisselle suivant
l'usage des beaux, puis mettait son bras dans son gilet à
la façon des doctrinaires. Bien qu'il eût des bottes
extravernies, il portait les tempes rasées, pour se faire
un front de penseur.
Après quelques mots débités
froidement, il se retourna vers son conciliabule. Un propriétaire
disait :
- C'est une classe d'hommes qui rêvent
le bouleversement de la société !
- Ils demandent l'organisation du travail
! reprit un autre. Conçoit-on cela ?
- Que voulez-vous ! fit un troisième,
quand on voit M. de Genoude donner la main au Siècle !
- Et des conservateurs, eux-mêmes,
s'intituler progressifs ! Pour nous amener, quoi ? la République
! comme si elle était possible en France !
Tous déclarèrent que la
République était impossible en France.
- N'importe, remarqua tout haut un monsieur.
On s'occupe trop de la Révolution ; on publie là-dessus
un tas d'histoires, de livres !...
- Sans compter, dit Martinon, qu'il
y a, peut-être, des sujets d'étude plus sérieux
!
Un ministériel s'en prit aux
scandales du théâtre :
- Ainsi, par exemple, ce nouveau drame
la Reine Margot dépasse véritablement les bornes
! Où était le besoin qu'on nous parlât des
Valois ? Tout cela montre la royauté sous un jour défavorable
! C'est comme votre Presse ! Les lois de septembre, on a beau
dire, sont infiniment trop douces ! Moi, je voudrais des cours
martiales pour bâillonner les journalistes ! A la moindre
insolence, traînés devant un conseil de guerre !
et allez donc !
- Oh ! prenez garde, monsieur, prenez
garde ! dit un professeur, n'attaquez pas nos précieuses
conquêtes de 1830 ! respectons nos libertés. Il fallait
décentraliser plutôt, répartir l'excédent
des villes dans les campagnes.
- Mais elles sont gangrenées
! s'écria un catholique. Faites qu'on raffermisse la Religion
!
Martinon s'empressa de dire :
- Effectivement, c'est un frein !
Tout le mal gisait dans cette envie
moderne de s'élever au-dessus de sa classe, d'avoir du
luxe.
- Cependant, objecta un industriel,
le luxe favorise le commerce. Aussi j'approuve le duc de Nemours
d'exiger la culotte courte à ses soirées.
- M. Thiers y est venu en pantalon.
Vous connaissez son mot ?
- Oui, charmant ! Mais il tourne au
démagogue, et son discours dans la question des incompatibilités
n'a pas été sans influence sur l'attentat du 12
mai.
- Ah bah !
- Eh ! eh !
Le cercle fut contraint de s'entr'ouvrir
pour livrer passage à un domestique portant un plateau,
et qui tâchait d'entrer dans le salon des joueurs.
Sous l'abat-jour vert des bougies, des
rangées de cartes et de pièces d'or couvraient la
table. Frédéric s'arrêta devant une d'elles,
perdit les quinze napoléons qu'il avait dans sa poche,
fit une pirouette, et se trouva au seuil du boudoir où
était alors Mme Dambreuse.
Des femmes le remplissaient, les unes
près des autres, sur des chaises sans dossier. Leurs longues
jupes, bouffant autour d'elles, semblaient des flots d'où
leur taille émergeait, et les seins s'offraient aux regards
dans l'échancrure des corsages. Presque toutes portaient
un bouquet de violettes à la main. Le ton mat de leurs
gants faisait ressortir la blancheur humaine de leurs bras ; des
effilés, des herbes, leur pendaient sur les épaules,
et on croyait quelquefois, à certains frissonnements, que
la robe allait tomber. Mais la décence des figures tempérait
les provocations du costume ; plusieurs même avaient une
placidité presque bestiale, et ce rassemblement de femmes
demi-nues faisait songer à un intérieur de harem
; il vint à l'esprit du jeune homme une comparaison plus
grossière. En effet toutes sortes de beautés se
trouvaient là : des Anglaises à profil de keepsake,
une Italienne dont les yeux noirs fulguraient comme un Vésuve,
trois soeurs habillées de bleu, trois Normandes, fraîches
comme des pommiers d'avril, une grande rousse avec une parure
d'améthystes ; - et les blanches scintillations des diamants
qui tremblaient en aigrettes dans les chevelures, les taches lumineuses
des pierreries étalées sur les poitrines, et l'éclat
doux des perles accompagnant les visages se mêlaient au
miroitement des anneaux d'or, aux dentelles, à la poudre,
aux plumes, au vermillon des petites bouches, à la nacre
des dents. Le plafond, arrondi en coupole, donnait au boudoir
la forme d'une corbeille ; et un courant d'air parfumé
circulait sous le battement des éventails.
Frédéric, campé
derrière elles avec son lorgnon dans l'oeil, ne jugeait
pas toutes les épaules irréprochables ; il songeait
à la Maréchale, ce qui refoulait ses tentations,
ou l'en consolait.
Il regardait cependant Mme Dambreuse,
et il la trouvait charmante, malgré sa bouche un peu longue
et ses narines trop ouvertes. Mais sa grâce était
particulière. Les boucles de sa chevelure avaient comme
une langueur passionnée, et son front couleur d'agate semblait
contenir beaucoup de choses et dénotait un maître.
Elle avait mis près d'elle la
nièce de son mari, jeune personne assez laide. De temps
à autre, elle se dérangeait pour recevoir celles
qui entraient ; et le murmure des voix féminines, augmentant,
faisait comme un caquetage d'oiseaux.
Il était question des ambassadeurs
tunisiens et de leurs costumes. Une dame avait assisté
à la dernière réception de l'Académie
; une autre parla du Don Juan de Molière, représenté
nouvellement aux Français. Mais, désignant sa nièce
d'un coup d'oeil, Mme Dambreuse posa un doigt contre sa bouche,
et un sourire qui lui échappa démentait cette austérité.
Tout à coup, Martinon apparut,
en face, sous l'autre porte. Elle se leva. Il lui offrit son bras.
Frédéric, pour le voir continuer ses galanteries,
traversa les tables de jeu et les rejoignit dans le grand salon
; Mme Dambreuse quitta aussitôt son cavalier, et l'entretint
familièrement.
Elle comprenait qu'il ne jouât
pas, ne dansât pas.
- Dans la jeunesse on est triste !
Puis, enveloppant le bal d'un seul regard
:
- D'ailleurs, tout cela n'est pas drôle
! pour certaines natures du moins !
Et elle s'arrêtait devant la rangée
des fauteuils, distribuant çà et là des mots
aimables, tandis que des vieux, qui avaient des binocles à
deux branches, venaient lui faire la cour. Elle présenta
Frédéric à quelques-uns. M. Dambreuse le
toucha au coude légèrement, et l'emmena dehors sur
la terrasse.
Il avait vu le ministre. La chose n'était
pas facile. Avant d'être présenté comme auditeur
au Conseil d'État, on devait subir un examen ; Frédéric,
pris d'une confiance inexplicable, répondit qu'il en savait
les matières.
Le financier n'en était pas surpris,
d'après tous les éloges que faisait de lui M. Roque.
A ce nom, Frédéric revit
la petite Louise, sa maison, sa chambre ; et il se rappela des
nuits pareilles, où il restait à sa fenêtre,
écoutant les rouliers qui passaient. Ce souvenir de ses
tristesses amena la pensée de Mme Arnoux ; et il se taisait
tout en continuant à marcher sur la terrasse. Les croisées
dressaient au milieu des ténèbres de longues plaques
rouges ; le bruit du bal s'affaiblissait : les voitures commençaient
à s'en aller.
- Pourquoi donc, reprit M Dambreuse.
tenez-vous au Conseil d'État ?
Et il affirma, d'un ton de libéral,
que les fonctions publiques ne menaient à rien, il en savait
quelque chose ; les affaires valaient mieux. Frédéric
objecta la difficulté de les apprendre.
- Ah bah ! en peu de temps, je vous
y mettrais.
Voulait-il l'associer à ses entreprises
?
Le jeune homme aperçut, comme
dans un éclair, une immense fortune qui allait venir.
- Rentrons, dit le banquier. Vous soupez
avec nous, n'est-ce pas ?
Il était trois heures, on partait.
Dans la salle à manger, une table servie attendait les
intimes.
M. Dambreuse aperçut Martinon,
et, s'approchant de sa femme, d'une voix basse :
- C'est vous qui l'avez invité
?
Elle répliqua sèchement
:
- Mais oui !
La nièce n'était pas là.
On but très bien, on rit très haut ; et des plaisanteries
hasardeuses ne choquèrent point, tous éprouvant
cet allégement qui suit les contraintes un peu longues.
Seul, Martinon se montra sérieux ; il refusa de boire du
vin de Champagne par bon genre, souple d'ailleurs et fort poli,
car M. Dambreuse, qui avait la poitrine étroite, se plaignant
d'oppression, il s'informa de sa santé à plusieurs
reprises ; puis il dirigeait ses yeux bleuâtres du côté
de Mme Dambreuse.
Elle interpella Frédéric,
pour savoir quelles jeunes personnes lui avaient plu. Il n'en
avait remarqué aucune, et préférait, d'ailleurs,
les femmes de trente ans.
- Ce n'est peut-être pas bête
! répondit-elle.
Puis, comme on mettait les pelisses
et les paletots, M. Dambreuse lui dit :
- Venez me voir un de ces matins, nous
causerons !
Martinon, au bas de l'escalier, alluma
un cigare ; et il offrait, en le suçant, un profil tellement
lourd, que son compagnon lâcha cette phrase :
- Tu as une bonne tête, ma parole
!
- Elle en a fait tourner quelques-unes,
reprit le jeune magistrat, d'un air à la fois convaincu
et vexé.
Frédéric, en se couchant,
résuma la soirée. D'abord, sa toilette (il s'était
observé dans les glaces plusieurs fois), depuis la coupe
de l'habit jusqu'au noeud des escarpins, ne laissait rien à
reprendre ; il avait parlé à des hommes considérables,
avait vu de près des femmes riches, M. Dambreuse s'était
montré excellent et Mme Dambreuse presque engageante. Il
pesa un à un ses moindres mots, ses regards, mille choses
inanalysables et cependant expressives. Ce serait crânement
beau d'avoir une pareille maîtresse ! Pourquoi non, après
tout ? Il en valait bien un autre ! Peut-être qu'elle n'était
pas si difficile ? Martinon ensuite revint à sa mémoire
; et, en s'endormant, il souriait de pitié sur ce brave
garçon.
L'idée de la Maréchale
le réveilla ; ces mots de son billet : " A partir
de demain soir ", étaient bien un rendez-vous pour
le jour même. Il attendit jusqu'à neuf heures, et
courut chez elle.
Quelqu'un, devant lui, qui montait l'escalier,
ferma la porte. Il tira la sonnette ; Delphine vint ouvrir, et
affirma que Madame n'y était pas.
Frédéric insista, pria.
Il avait à lui communiquer quelque chose de très
grave, un simple mot. Enfin l'argument de la pièce de cent
sous réussit, et la bonne le laissa seul dans l'antichambre.
Rosanette parut. Elle était en
chemise, les cheveux dénoués ; et, tout en hochant
la tête, elle fit de loin avec les deux bras un grand geste
exprimant qu'elle ne pouvait le recevoir.
Frédéric descendit l'escalier,
lentement. Ce caprice-là dépassait tous les autres.
Il n'y comprenait rien.
Devant la loge du portier, Mlle Vatnaz
l'arrêta.
- Elle vous a reçu ?
- Non !
- On vous a mis à la porte ?
- Comment le savez-vous ?
- Ça se voit ! Mais venez ! sortons
! j'étouffe !
Elle l'emmena dans la rue. Elle haletait.
Il sentait son bras maigre trembler sur le sien. Tout à
coup elle éclata :
- Ah ! le misérable !
- Qui donc ?
- Mais c'est lui ! lui ! Delmar !
Cette révélation humilia
Frédéric ; il reprit :
- En êtes-vous bien sûre
?
- Mais quand je vous dis que je l'ai
suivi ! s'écria la Vatnaz ; je l'ai vu entrer ! Comprenez-vous
maintenant ? Je devais m'y attendre, d'ailleurs ; c'est moi, dans
ma bêtise, qui l'ai mené chez elle. Et si vous saviez,
mon Dieu ! Je l'ai recueilli, je l'ai nourri, je l'ai habillé
; et toutes mes démarches dans les journaux ! Je l'aimais
comme une mère ! - Puis, avec un ricanement : - Ah ! c'est
qu'il faut à Monsieur des robes de velours ! une spéculation
de sa part, vous pensez bien ! Et elle ! Dire que je l'ai connue
confectionneuse de lingerie ! Sans moi, plus de vingt fois, elle
serait tombée dans la crotte. Mais je l'y plongerai ! oh
oui ! Je veux qu'elle crève à l'hôpital !
On saura tout !
Et, comme un torrent d'eau de vaisselle
qui charrie des ordures, sa colère fit passer tumultueusement
sous Frédéric les hontes de sa rivale.
- Elle a couché avec Jumillac,
avec Flacourt, avec le petit Allard, avec Bertinaux, avec Saint-Valéry,
le grêlé.
Non ! l'autre ! Ils sont deux frères,
n'importe ! Et quand elle avait des embarras, j'arrangeais tout.
Qu'est-ce que j'y gagnais ? Elle est si avare ! Et puis, vous
en conviendrez, c'était une jolie complaisance que de la
voir, car enfin, nous ne sommes pas du même monde ! Est-ce
que je suis une fille, moi ! Est-ce que je me vends ! Sans compter
qu'elle est bête comme un chou ! Elle écrit catégorie
par un th. Au reste, ils vont bien ensemble ; ça fait la
paire, quoiqu'il s'intitule artiste et se croie du génie
! Mais, mon Dieu ! s'il avait seulement de l'intelligence, il
n'aurait pas commis une infamie pareille ! On ne quitte pas une
femme supérieure pour une coquine ! Je m'en moque, après
tout. Il devient laid ! Je l'exècre ! Si je le rencontrais,
tenez, je lui cracherais à la figure. - Elle cracha. -
Oui, voilà le cas que j'en tais maintenant ! Et Arnoux,
hein ? N'est-ce pas abominable ? Il lui a tant de fois pardonné
! On n'imagine pas ses sacrifices ! Elle devrait baiser ses pieds
! Il est si généreux, si bon !
Frédéric jouissait à
entendre dénigrer Delmar. Il avait accepté Arnoux.
Cette perfidie de Rosanette lui semblait une chose anormale, injuste
; et, gagné par l'émotion de la vieille fille, il
arrivait à sentir pour lui comme de l'attendrissement.
Tout à coup, il se trouva devant sa porte ; Mlle Vatnaz,
sans qu'il s'en aperçût, lui avait fait descendre
le faubourg Poissonnière.
- Nous y voilà, dit-elle. Moi,
je ne peux pas monter. Mais vous, rien ne vous empêche ?
- Pour quoi faire ?
- Pour lui dire tout, parbleu !
Frédéric, comme se réveillant
en sursaut, comprit l'infamie où on le poussait.
- Eh bien ? reprit-elle.
Il leva les yeux vers le second étage.
La lampe de Mme Arnoux brûlait. Rien effectivement ne l'empêchait
de monter.
- Je vous attends ici. Allez donc !
Ce commandement acheva de le refroidir,
et il dit :
- Je serai là-haut longtemps.
Vous feriez mieux de vous en retourner. J'irai demain chez vous.
- Non, non ! répliqua la Vatnaz,
en tapant du pied. Prenez-le ! emmenez-le ! faites qu'il les surprenne
!
- Mais Delmar n'y sera plus !
Elle baissa la tête.
- Oui, c'est peut-être vrai ?
Et elle resta sans parler, au milieu
de la rue, entre les voitures ; puis, fixant sur lui ses yeux
de chatte sauvage :
- Je peux compter sur vous, n'est-ce
pas ? Entre nous deux maintenant, c'est sacré ! Faites
donc. A demain !
Frédéric, en traversant
le corridor, entendit deux voix qui se répondaient. Celle
de Mme Arnoux disait :
- Ne mens pas ! ne mens donc pas !
Il entra. On se tut.
Arnoux marchait de long en large, et
Madame était assise sur la petite chaise près du
feu, extrêmement pâle, l'oeil fixe. Frédéric
fit un mouvement pour se retirer, Arnoux lui saisit la main, heureux
du secours qui lui arrivait.
- Mais je crains..., dit Frédéric.
- Restez donc ! souffla Arnoux dans
son oreille.
Madame reprit :
- Il faut être indulgent, monsieur
Moreau ! Ce sont de ces choses que l'on rencontre parfois dans
les ménages.
- C'est qu'on les y met, dit gaillardement
Arnoux. Les femmes vous ont des lubies ! Ainsi, celle-là,
par exemple, n'est pas mauvaise. Non, au contraire ! Eh bien,
elle s'amuse depuis une heure à me taquiner avec un tas
d'histoires .
- Elles sont vraies ! répliqua
Mme Arnoux impatientée. Car, enfin, tu l'as acheté.
- Moi ?
- Oui, toi-même ! au Persan !
" Le cachemire ! " pensa Frédéric.
Il se sentait coupable et avait peur.
Elle ajouta, de suite :
- C'était l'autre mois, un samedi,
le 14.
- Ah ! ce jour-là, précisément,
j'étais à Creil ! Ainsi, tu vois .
- Pas du tout ! Car nous avons dîné
chez les Bertin, le 14.
- Le 14 ?... fit Arnoux, en levant les
yeux comme pour chercher une date.
- Et même, le commis qui t'a vendu
était un blond !
- Est-ce que je peux me rappeler le
commis !
- Il a cependant écrit, sous
ta dictée, l'adresse : 18, rue de Laval.
- Comment sais-tu ? dit Arnoux stupéfait.
Elle leva les épaules.
- Oh ! c'est bien simple : j'ai été
pour faire réparer mon cachemire, et un chef de rayon m'a
appris qu'on venait d'en expédier un autre pareil chez
Mme Arnoux.
- Est-ce ma faute, à moi, s'il
y a dans la même rue une dame Arnoux ?
- Oui, mais pas Jacques Arnoux, reprit-elle.
Alors, il se mit à divaguer,
protestant de son innocence. C'était une méprise,
un hasard, une de ces choses inexplicables comme il en arrive.
On ne devait pas condamner les gens sur de simples soupçons,
des indices vagues ; et il cita l'exemple de l'infortuné
Lesurques.
- Enfin, j'affirme que tu te trompes
! Veux-tu que je t'en jure ma parole ?
- Ce n'est point la peine !
- Pourquoi ?
Elle le regarda en face, sans rien dire
; puis allongea la main, prit le coffret d'argent sur la cheminée,
et lui tendit une facture grande ouverte.
Arnoux rougit jusqu'aux oreilles et
ses traits décomposés s'enflèrent.
- Eh bien ?
- Mais... répondit-il lentement,
qu'est-ce que ça prouve ?
- Ah ! fit-elle, avec une intonation
de voix singulière, où il y avait de la douleur
et de l'ironie. Ah !
Arnoux gardait la note entre ses mains,
et la retournait, n'en détachant pas les yeux comme s'il
avait dû y découvrir la solution d'un grand problème.
- Oh ! oui, oui, je me rappelle, dit-il
enfin. C'est une commission. - Vous devez savoir cela, vous, Frédéric
? - Frédéric se taisait. - Une commission dont j'étais
chargé... par... par le père Oudry.
- Et pour qui ?
- Pour sa maîtresse !
- Pour la vôtre ! s'écria
Mme Arnoux. se levant toute droite.
- Je te jure...
- Ne recommencez pas ! Je sais tout
!
- Ah ! très bien ! Ainsi, on
m'espionne !
Elle répliqua froidement :
- Cela blesse, peut-être, votre
délicatesse ?
Du moment qu'on s'emporte, reprit Arnoux,
en cherchant son chapeau, et qu'il n'y a pas moyen de raisonner
!
Puis, avec un grand soupir :
- Ne vous mariez pas, mon pauvre ami,
non, croyez-moi !
Et il décampa, ayant besoin de
prendre l'air.
Alors, il se fit un grand silence ;
et tout, dans l'appartement, sembla plus immobile. Un cercle lumineux,
au-dessus de la carcel, blanchissait le plafond, tandis que, dans
les coins, l'ombre s'étendait comme des gazes noires superposées
; on entendait le tic-tac de la pendule avec la crépitation
du feu.
Mme Arnoux venait de se rasseoir, à
l'autre angle de la cheminée, dans le fauteuil ; elle mordait
ses lèvres en grelottant ; ses deux mains se levèrent,
un sanglot lui échappa, elle pleurait.
Il se mit sur la petite chaise ; et,
d'une voix caressante, comme on fait à une personne malade
:
- Vous ne doutez pas que je ne partage...
?
Elle ne répondit rien. Mais,
continuant tout haut ses réflexions :
- Je le laisse bien libre ! Il n'avait
pas besoin de mentir !
- Certainement, dit Frédéric.
C'était la conséquence
de ses habitudes sans doute, il n'y avait pas songé, et
peut-être que, dans des choses plus graves...
- Que voyez-vous donc de plus grave
?
- Oh ! rien !
Frédéric s'inclina, avec
un sourire d'obéissance. Arnoux néanmoins possédait
certaines qualités ; il aimait ses enfants.
- Ah ! et il fait tout pour les ruiner
!
Cela venait de son humeur trop facile
; car, enfin, c'était un bon garçon.
Elle s'écria :
- Mais qu'est-ce que cela veut dire,
un bon garçon ?
Il le défendait ainsi, de la
manière la plus vague qu'il pouvait trouver, et, tout en
la plaignant, il se réjouissait, se délectait au
fond de l'âme. Par vengeance ou besoin d'affection, elle
se réfugierait vers lui. Son espoir, démesurément
accru, renforçait son amour.
Jamais elle ne lui avait paru si captivante,
si profondément belle. De temps à autre, une aspiration
soulevait sa poitrine ; ses deux yeux fixes semblaient dilatés
par une vision intérieure, et sa bouche demeurait entre-close
comme pour donner son âme. Quelquefois, elle appuyait dessus
fortement son mouchoir ; il aurait voulu ce petit morceau de batiste
tout trempé de larmes. Malgré lui, il regardait
la couche, au fond de l'alcôve, en imaginant sa tête
sur l'oreiller ; et il voyait cela si bien, qu'il se retenait
pour ne pas la saisir dans ses bras. Elle ferma les paupières,
apaisée, inerte. Alors, il s'approcha de plus près,
et, penché sur elle, il examinait avidement sa figure.
Un bruit de bottes résonna dans le couloir, c'était
l'autre. Ils l'entendirent fermer la porte de sa chambre. Frédéric
demanda, d'un signe, à Mme Arnoux, s'il devait y aller.
Elle répliqua " oui "
de la même façon ; et ce muet échange de leurs
pensées était comme un consentement, un début
d'adultère.
Arnoux, près de se coucher, défaisait
sa redingote.
- Eh bien, comment va-t-elle ?
- Oh ! mieux ! dit Frédéric.
Cela se passera !
Mais Arnoux était peiné.
- Vous ne la connaissez pas ! Elle a
maintenant des nerfs !... Imbécile de commis ! Voilà
ce que c'est que d'être trop bon ! Si je n'avais pas donné
ce maudit châle à Rosanette !
- Ne regrettez rien ! Elle vous est
on ne peut plus reconnaissante !
- Vous croyez ?
Frédéric n'en doutait
pas. La preuve, c'est qu'elle venait de congédier le père
Oudry.
- Ah ! pauvre biche !
Et, dans l'excès de son émotion,
Arnoux voulait courir chez elle.
- Ce n'est pas la peine ! j'en viens.
Elle est malade !
- Raison de plus !
Il repassa vivement ça redingote
et avait pris son bougeoir. Frédéric se maudit pour
sa sottise, et lui représenta qu'il devait, par décence,
rester ce soir auprès de sa femme. Il ne pouvait l'abandonner,
ce serait très mal.
- Franchement, vous auriez tort ! Rien
ne presse, là-bas ! Vous irez demain ! Voyons ! faites
cela pour moi.
Arnoux déposa son bougeoir, et
lui dit, en l'embrassant :
- Vous êtes bon. vous !
Chapitre III
Alors commença pour Frédéric
une existence misérable. Il fut le parasite de la maison.
Si quelqu'un était indisposé,
il venait trois fois par jour savoir de ses nouvelles, allait
chez l'accordeur de piano inventait mille prévenances ;
et il endurait d'un air content les bouderies de Mlle Marthe et
les caresses du jeune Eugène, qui lui passait toujours
ses mains sales sur la figure. Il assistait aux dîners où
Monsieur et Madame en face l'un de l'autre, n'échangeaient
pas un mot : où bien, Arnoux agaçait sa femme par
des remarques saugrenues. Le repas terminé, il jouait dans
la chambre avec son fils, se cachait derrière les meubles,
ou le portait sur son dos, en marchant à quatre pattes,
comme le Béarnais. Il s'en allait enfin ; et elle abordait
immédiatement l'éternel sujet de plainte : Arnoux.
Ce n'était pas son inconduite
qui l'indignait. Mais elle paraissait souffrir dans son orgueil,
et laissait voir sa répugnance pour cet homme sans délicatesse,
sans dignité, sans honneur.
- Ou plutôt il est fou ! disait-elle.
Frédéric sollicitait adroitement
ses confidences. Bientôt, il connut toute sa vie.
Ses parents étaient de petits
bourgeois de Chartres. Un jour, Arnoux, dessinant au bord de la
rivière (il se croyait peintre dans ce temps-là),
l'avait aperçue comme elle sortait de l'église et
demandée en mariage ; à cause de sa fortune, on
n'avait pas hésité. D'ailleurs, il l'aimait éperdument.
Elle ajouta :
- Mon Dieu, il m'aime encore ! à
sa manière !
Ils avaient, les premiers mois, voyagé
en Italie.
Arnoux, malgré son enthousiasme
devant les paysages et les chefs-d'oeuvre, n'avait fait que gémir
sur le vin, et organisait des pique-niques avec des Anglais, pour
se distraire. Quelques tableaux bien revendus l'avaient poussé
au commerce des arts. Puis il s'était engoué d'une
manufacture de faïence. D'autres spéculations, à
présent, le tentaient ; et, se vulgarisant de plus en p]us,
il prenait des habitudes grossières et dispendieuses. Elle
avait moins à lui reprocher ses vices que toutes ses actions.
Aucun changement ne pouvait survenir, et son malheur à
elle était irréparable.
Frédéric affirmait que
son existence, de même, se trouvait manquée.
Il était bien jeune cependant.
Pourquoi désespérer ? Et elle lui donnait de bons
conseils : " Travaillez ! mariez-vous ! " Il répondait
par des sourires amers ; car, au lieu d'exprimer le véritable
motif de son chagrin, il en feignait un autre, sublime, faisait
un peu l'Antony, le maudit,- langage, du reste, qui ne dénaturait
pas complètement sa pensée.
L'action, pour certains hommes, est
d'autant plus impraticable que le désir est plus fort.
La méfiance d'eux-mêmes les embarrasse, la crainte
de déplaire les épouvante ; d'ailleurs, les affections
profondes ressemblent aux honnêtes femmes ; elles ont peur
d'être découvertes, et passent dans la vie les yeux
baissés.
Bien qu'il connût Mme Arnoux davantage
(à cause de cela, peut-être), il était encore
plus lâche qu'autrefois. Chaque matin, il se jurait d'être
hardi. Une invincible pudeur l'en empêchait ; et il ne pouvait
se guider d'après aucun exemple puisque celle-là
différait des autres. Par la force de ses rêves,
il l'avait posée en dehors des conditions humaines. Il
se sentait, à côté d'elle, moins important
sur la terre que les brindilles de soie s'échappant de
ses ciseaux.
Puis il pensait à des choses
monstrueuses, absurdes, telles que des surprises, la nuit, avec
des narcotiques et des fausses clefs, - tout lui paraissant plus
facile que d'affronter son dédain.
D'ailleurs, les enfants, les deux bonnes,
la disposition des pièces faisaient d'insurmontables obstacles.
Donc, il résolut de la posséder à lui seul,
et d'aller vivre ensemble bien loin au fond d'une solitude ; il
cherchait même sur quel lac assez bleu, au bord de quelle
plage assez douce, si ce serait l'Espagne, la Suisse ou l'Orient
; et, choisissant exprès les jours où elle semblait
plus irritée, il lui disait qu'il faudrait sortir de là,
imaginer un moyen, et qu'il n'en voyait pas d'autre qu'une séparation.
Mais, pour l'amour de ses enfants, jamais elle n'en viendrait
à une telle extrémité. Tant de vertu augmenta
son respect.
Ses après-midi se passaient à
se rappeler la visite de la veille, à désirer celle
du soir. Quand il ne dînait pas chez eux, vers neuf heures,
il se postait au coin de la rue ; et, dès qu'Arnoux avait
tiré la grande porte, Frédéric montait vivement
les deux étages et demandait à la bonne d'un air
ingénu :
- Monsieur est là ?
Puis faisait l'homme surpris de ne pas
le trouver.
Arnoux, souvent, rentrait à l'improviste.
Alors, il fallait le suivre dans un petit café de la rue
Sainte-Anne, que fréquentait maintenant Regimbart.
Le Citoyen commençait par articuler
contre la Couronne quelque nouveau grief. Puis ils causaient,
en se disant amicalement des injures ; car le fabricant tenait
Regimbart pour un penseur de haute volée, et, chagriné
de voir tant de moyens perdus, il le taquinait sur sa paresse.
Le Citoyen jugeait Arnoux plein de coeur et d'imagination, mais
décidément trop immoral ; aussi le traitait-il sans
la moindre indulgence et refusait même de dîner chez
lui, parce que " la cérémonie l'embêtait
".
Quelquefois, au milieu des adieux, Arnoux
était pris de fringale. Il " avait besoin " de
manger une omelette ou des pommes cuites ; et, les comestibles
ne se trouvant jamais dans l'établissement, il les envoyait
chercher. On attendait. Regimbart ne s'en allait pas, et finissait,
en grommelant, par accepter quelque chose.
Il était sobre néanmoins,
car il restait pendant des heures, en face du même verre
à moitié plein. La Providence ne gouvernait point
les choses selon ses idées, il tournait à l'hypocondriaque,
ne voulait même plus lire les journaux, et poussait des
rugissements au seul nom de l'Angleterre. Il s'écria une
fois, à propos d'un garçon qui le servait mal :
- Est-ce que nous n'avons pas assez
des affronts de l'étranger !
En dehors de ces crises, il se tenait
taciturne, méditant " un coup infaillible pour faire
péter toute la boutique ".
Tandis qu'il était perdu dans
ses réflexions, Arnoux, d'une voix monotone et avec un
regard un peu ivre, contait d'incroyables anecdotes où
il avait toujours brillé, grâce à son aplomb
; et Frédéric (cela tenait sans doute à des
ressemblances profondes) éprouvait un certain entraînement
pour sa personne. Il se reprochait cette faiblesse, trouvant qu'il
aurait dû le haïr, au contraire.
Arnoux se lamentait devant lui sur l'humeur
de sa femme, son entêtement, ses préventions injustes.
Elle n'était pas comme cela autrefois.
- A votre place, disait Frédéric,
je lui ferais une pension, et je vivrais seul.
Arnoux ne répondait rien ; et,
un moment après, entamait son éloge. Et elle était
bonne, dévouée, intelligente, vertueuse ; et, passant
à ses qualités corporelles, il prodiguait les révélations,
avec l'étourderie de ces gens qui étalent leurs
trésors dans les auberges.
Une catastrophe dérangea son
équilibre.
Il était entré, comme
membre du conseil de surveillance dans une compagnie de kaolin.
Mais, se fiant à tout ce qu'on lui disait, il avait signé
des rapports inexacts et approuvé, sans vérification,
les inventaires annuels frauduleusement dressés par le
gérant. Or, la compagnie avait croulé, et Arnoux,
civilement responsable, venait d'être condamné, avec
les autres, à la garantie des dommages-intérêts,
ce qui lui faisait une perte d'environ trente mille francs, aggravée
par les motifs du jugement.
Frédéric apprit cela dans
un journal, et se précipita vers la rue de Paradis.
On le reçut dans la chambre de
Madame. C'était l'heure du premier déjeuner. Des
bols de café au lait encombraient un guéridon auprès
du feu. Des savates traînaient sur le tapis, des vêtements
sur les fauteuils. Arnoux, en caleçon et en veste de tricot,
avait les yeux rouges et la chevelure ébouriffée
; le petit Eugène, à cause de ses oreillons, pleurait,
tout en grignotant sa tartine ; sa soeur mangeait tranquillement
; Mme Arnoux, un peu plus pâle que d'habitude, les servait
tous les trois.
- Eh bien, dit Arnoux, en poussant un
gros soupir, vous savez ! - Et Frédéric ayant fait
un geste de compassion : - Voilà ! j'ai été
victime de ma confiance !
Puis il se tut ; et son abattement était
si fort, qu'il repoussa le déjeuner. Mme Arnoux leva les
yeux, avec un haussement d'épaules. Il se passa les mains
sur le front.
- Après tout, je ne suis pas
coupable ! Je n'ai rien à me reprocher. C'est un malheur
! On s'en tirera ! Ah ! ma foi, tant pis !
Et il entama une brioche, obéissant,
du reste, aux sollicitations de sa femme.
Le soir, il voulut dîner seul,
avec elle, dans un cabinet particulier, à la Maison d'Or.
Mme Arnoux ne comprit rien à ce mouvement de coeur, s'offensant
même d'être traitée en lorette ; ce qui, de
la part d'Arnoux, au contraire, était une preuve d'affection.
Puis comme il s'ennuyait, il alla se distraire chez la Maréchale.
Jusqu'à présent, on lui
avait passé beaucoup de choses, grâce à son
caractère bonhomme. Son procès le classa parmi les
gens tarés. Une solitude se fit autour de sa maison.
Frédéric, par point d'honneur,
crut devoir les fréquenter plus que jamais. Il loua une
baignoire aux Italiens et les y conduisit chaque semaine. Cependant,
ils en étaient à cette période ou, dans les
unions disparates, une invincible lassitude ressort les concessions
que l'on s'est faites et rend l'existence intolérable.
Mme Arnoux se retenait pour ne pas éclater, Arnoux s'assombrissait
; et le spectacle de ces deux êtres malheureux attristait
Frédéric.
Elle l'avait chargé, puisqu'il
possédait sa confiance, de s'enquérir de ses affaires.
Mais il avait honte, il souffrait de prendre ses dîners
en ambitionnant sa femme. Il continuait, néanmoins, se
donnant pour excuse qu'il devait la défendre, et qu'une
occasion pouvait se présenter de lui être utile.
Huit jours après le bal, il avait
fait une visite à M. Dambreuse. Le financier lui avait
offert une vingtaine d'actions dans son entreprise de houilles
; Frédéric n'y était pas retourné.
Deslauriers lui écrivait des lettres ; il les laissait
sans réponse. Pellerin l'avait engagé à venir
voir le portrait ; il l'éconduisait toujours. Il céda
cependant à Cisy, qui l'obsédait pour faire la connaissance
de Rosanette.
Elle le reçut fort gentiment,
mais sans lui sauter au cou, comme autrefois. Son compagnon fut
heureux d'être admis chez une impure, et surtout de causer
avec un acteur : Delmar se trouvait là.
Un drame, où il avait représenté
un manant qui fait la leçon à Louis XIV et prophétise
89, l'avait mis en telle évidence, qu'on lui fabriquait
sans cesse le même rôle ; et sa fonction, maintenant,
consistait à bafouer les monarques de tous les pays. Brasseur
anglais, il invectivait Charles 1er ; étudiant de Salamanque,
maudissait Philippe II ; ou, père sensible, s'indignait
contre la Pompadour, c'était le plus beau ! Les gamins,
pour le voir, l'attendaient à la porte des coulisses ;
et sa biographie, vendue dans les entractes, le dépeignait
comme soignant sa vieille mère, lisant l'Évangile,
assistant les pauvres, enfin sous les couleurs d'un saint Vincent
de Paul mélangé de Brutus et de Mirabeau. On disait
: " Notre Delmar. " Il avait une mission, il devenait
Christ.
Tout cela avait fasciné Rosanette
; et elle s'était débarrassée du père
Oudry, sans se soucier de rien, n'étant pas cupide.
Arnoux, qui la connaissait, en avait
profité pendant longtemps pour l'entretenir à peu
de frais ; le bonhomme était venu, et ils avaient eu soin,
tous les trois, de ne point s'expliquer franchement. Puis, s'imaginant
qu'elle congédiait l'autre pour lui seul, Arnoux avait
augmenté sa pension. Mais ses demandes se renouvelaient
avec une fréquence inexplicable, car elle menait un train
moins dispendieux ; elle avait même vendu jusqu'au cachemire,
tenant à s'acquitter de ses vieilles dettes, disait-elle
; et il donnait toujours, elle l'ensorcelait, elle abusait de
lui, sans pitié. Aussi les factures, les papiers timbrés
pleuvaient dans la maison. Frédéric sentait une
crise prochaine.
Un jour, il se présenta pour
voir Mme Arnoux. Elle était sortie. Monsieur travaillait
en bas dans le magasin.
En effet, Arnoux, au milieu de ses potiches,
tâchait d'enfoncer de jeunes mariés, des bourgeois
de la province. Il parlait du tournage et du tournassage, du truité
et du glacé ; les autres ne voulant pas avoir l'air de
n'y rien comprendre, faisaient des signes d'approbation et achetaient.
Quand les chalands furent dehors, il
conta qu'il avait eu, le matin, avec sa femme, une petite altercation.
Pour prévenir les observations sur la dépense, il
avait affirmé que la Maréchale n'était plus
sa maîtresse.
Je lui ai même dit que c'était
la vôtre.
Frédéric fut indigné
; mais des reproches pouvaient le trahir ; il balbutia :
- Ah ! vous avez eu tort, grand tort
!
- Qu'est-ce que ça fait ? dit
Arnoux. Où est le déshonneur de passer pour son
amant ? Je le suis bien, moi ! Ne seriez-vous pas flatté
de l'être ?
Avait-elle parlé ? Etait-ce une
allusion ? Frédéric se hâta de répondre
:
- Non ! pas du tout ! au contraire !
- Eh bien, alors ?
- Oui, c'est vrai ! cela n'y fait rien.
Arnoux reprit :
- Pourquoi ne venez-vous plus là-bas
?
Frédéric promit d'y retourner.
- Ah ! j'oubliais ! vous devriez...,
en causant de Rosanette..., lâcher à ma femme quelque
chose... je ne sais quoi, mais vous trouverez... quelque chose
qui la persuade que vous êtes son amant. Je vous demande
cela comme un service, hein ?
Le jeune homme, pour toute réponse,
fit une grimace ambiguë. Cette calomnie le perdait. Il alla
le soir même chez elle, et jura que l'allégation
d'Arnoux était fausse.
- Bien vrai ?
Il paraissait sincère ; et, quand
elle eut respiré largement, elle lui dit : " Je vous
crois ", avec un beau sourire ; puis elle baissa la tête,
et, sans le regarder :
- Au reste, personne n'a de droit sur
vous !
Elle ne devinait donc rien, et elle
le méprisait, puisqu'elle ne pensait pas qu'il pût
assez l'aimer pour lui être fidèle ! Frédéric,
oubliant ses tentatives près de l'autre, trouvait la permission
outrageante.
Ensuite, elle le pria d'aller quelquefois
" chez cette femme " pour voir un peu ce qui en était.
Arnoux survint, et, cinq minutes après,
voulut l'entraîner chez Rosanette.
La situation devenait intolérable.
Il en fut distrait par une lettre du
notaire qui devait lui envoyer le lendemain quinze mille francs
; et, pour réparer sa négligence envers Deslauriers,
il alla lui apprendre tout de suite cette bonne nouvelle.
L'avocat logeait rue des Trois-Maries,
au cinquième étage, sur une cour. Son cabinet, petite
pièce carrelée, froide, et tendue de papier grisâtre,
avait pour principale décoration une médaille en
or, son prix de doctorat, insérée dans un cadre
d'ébène contre la glace. Une bibliothèque
d'acajou enfermait sous vitres cent volumes, à peu près.
Le bureau, couvert de basane, tenait le milieu de l'appartement.
Quatre vieux fauteuils de velours vert en occupaient les coins
; et des copeaux flambaient dans la cheminée, où
il y avait toujours un fagot prêt à allumer au coup
de sonnette. C'était l'heure de ses consultations ; l'avocat
portait une cravate blanche.
L'annonce des quinze mille francs (il
n'y comptait plus, sans doute) lui causa un ricanement de plaisir.
- C'est bien, mon brave, c'est bien,
c'est très bien !
Il jeta du bois dans le feu, se rassit,
et parla immédiatement du journal. La première chose
à faire était de se débarrasser d'Hussonnet.
- Ce crétin-là me fatigue
! Quant à desservir une opinion, le plus équitable,
selon moi, et le plus fort, c'est de n'en avoir aucune.
Frédéric parut étonné.
- Mais sans doute ! Il serait temps
de traiter la Politique scientifiquement. Les vieux du XVIIIe
siècle commençaient, quand Rousseau, les littérateurs,
y ont introduit la philanthropie, la poésie, et autres
blagues, pour la plus grande joie des catholiques ; alliance naturelle,
du reste, puisque les réformateurs modernes (je peux le
prouver) croient tous à la Révélation. Mais,
si vous chantez des messes pour la Pologne, si à la place
du Dieu des dominicains, qui était un bourreau, vous prenez
le Dieu des romantiques, qui est un tapissier ; si, enfin, vous
n'avez pas de l'Absolu une conception plus large que vos aïeux,
la monarchie percera sous vos formes républicaines, et
votre bonnet rouge ne sera jamais qu'une calotte sacerdotale !
Seulement, le régime cellulaire aura remplacé la
torture, l'outrage à la Religion le sacrilège, le
concert européen la Sainte-Alliance ; et, dans ce bel ordre
qu'on admire, fait des débris louis-quatorziens, de ruines
voltairiennes, avec du badigeon impérial par-dessus et
des fragments de constitution anglaise, on verra les conseils
municipaux tâchant de vexer le maire, les conseils généraux
leur préfet, les chambres le roi, la presse le pouvoir,
l'administration tout le monde ! Mais les bonnes âmes s'extasient
sur le Code civil, oeuvre fabriquée, quoi qu'on dise, dans
un esprit mesquin, tyrannique ; car le législateur, au
lieu de faire son état, qui est de régulariser la
coutume, a prétendu modeler la société comme
un Lycurgue ! Pourquoi la loi gêne-t-elle le père
de famille en matière de testament ? Pourquoi entrave-t-elle
la vente forcée des immeubles ? Pourquoi punit-elle comme
délit le vagabondage, lequel ne devrait pas être
même une contravention ? Et il y en a d'autres ! Je les
connais ! aussi je vais écrire un petit roman intitulé
Histoire de l'idée de justice, qui sera drôle ! Mais
j'ai une soif abominable ! et toi ?
Il se pencha par la fenêtre et
cria au portier d'aller chercher des grogs au cabaret.
- En résumé, je vois trois
partis..., non ! trois groupes, - et dont aucun ne m'intéresse
: ceux qui ont, qui n'ont plus et ceux qui tâchent d'avoir.
Mais tous s'accordent dans l'idolâtrie imbécile de
l'Autorité ! Exemples : Mably recommande qu'on empêche
les philosophes de publier leurs doctrines ; M. Wronski, géomètre,
appelle en son langage la censure " répression critique
de la spontanéité spéculative " ; le
père Enfantin bénit les Habshourg " d'avoir
passé par-dessus les Alpes une main pesante pour comprimer
l'Italie " ; Pierre Leroux veut qu'on vous force à
entendre un orateur, et Louis Blanc incline à une religion
d'État, tant ce peuple de vassaux a la rage du gouvernement
! Pas un cependant n'est légitime, malgré leurs
sempiternels principes. Mais, principe signifiant origine, il
faut se reporter toujours à une révolution, à
un acte de violence, à un fait transitoire. Ainsi, le principe
du nôtre est la souveraineté nationale. comprise
dans la forme parlementaire, quoique le parlement n'en convienne
pas ! Mais en quoi la souveraineté du peuple serait-elle
plus sacrée que le droit divin ? L'un et l'autre sont deux
fictions ! Assez de métaphysique, plus de fantômes
! Pas n'est besoin de dogmes pour faire balayer les rues ! On
dira que je renverse la société ! Eh bien, après
? Où serait le mal ? Elle est propre en effet, ta société
!
Frédéric aurait eu beaucoup
de choses à lui répondre. Mais, le voyant loin des
théories de Sénécal, il était plein
d'indulgence. Il se contenta d'objecter qu'un pareil système
les ferait haïr généralement.
- Au contraire, comme nous aurons donné
à chaque parti un gage de haine contre son voisin, tous
compterons sur nous. Tu vas t'y mettre aussi, toi, et nous faire
de la critique transcendante !
Il fallait attaquer les idées
reçues, l'Académie, l'École Normale, le Conservatoire,
la Comédie-Française, tout ce qui ressemblait à
une institution. C'est par là qu'ils donneraient un ensemble
de doctrine à leur Revue. Puis, quand elle serait bien
posée, le journal tout à coup deviendrait quotidien
; alors, ils s'en prendraient aux personnes.
- Et on nous respectera, sois-en sûr
!
Deslauriers touchait à son vieux
rêve : une rédaction en chef, c'est-à-dire
au bonheur inexprimable de diriger les autres, de tailler en plein
dans leurs articles, d'en commander, d'en refuser. Ses yeux pétillaient
sous ses lunettes, il s'exaltait et buvait des petits verres,
coup sur coup, machinalement.
- Il faudra que tu donnes un dîner
une fois la semaine. C'est indispensable, quand même la
moitié de ton revenu y passerait ! On voudra y venir, ce
sera un centre pour les autres, un levier pour toi ; et, maniant
l'opinion par les deux bouts, littérature et politique,
avant six mois, tu verras, nous tiendrons le haut du pavé
dans Paris.
Frédéric, en l'écoutant,
éprouvait une sensation de rajeunissement, comme un homme
qui, après un long séjour dans une chambre, est
transporté au grand air. Cet enthousiasme le gagnait.
- Oui, j'ai été un paresseux,
un imbécile, tu as raison !
- A la bonne heure ! s'écria
Deslauriers ; je retrouve mon Frédéric !
Et, lui mettant le poing sous la mâchoire
:
- Ah ! tu m'as fait souffrir. N'importe
! je t'aime tout de même.
Ils étaient debout et se regardaient,
attendris l'un et l'autre, et près de s'embrasser.
Un bonnet de femme parut au seuil de
l'antichambre.
- Qui t'amène ? dit Deslauriers.
C'était Mlle Clémence,
sa maîtresse.
Elle répondit que, passant devant
sa maison par hasard, elle n'avait pu résister au désir
de le voir ; et, pour faire une petite collation ensemble, elle
lui apportait des gâteaux, qu'elle déposa sur la
table.
- Prends garde à mes papiers
! reprit aigrement l'avocat. D'ailleurs, c'est la troisième
fois que je te défends de venir pendant mes consultations.
Elle voulut l'embrasser.
- Bien ! va-t'en ! file ton noeud !
Il la repoussait, elle eut un grand
sanglot.
- Ah ! tu m'ennuies, à la fin
!
- C'est que je t'aime !
- Je ne demande pas qu'on m'aime, mais
qu'on m'oblige !
Ce mot, si dur, arrêta les larmes
de Clémence. Elle se planta devant la fenêtre, et
y restait immobile, le front posé contre le carreau.
Son attitude et son mutisme agaçaient
Deslauriers.
- Quand tu auras fini, tu commanderas
ton carrosse, n'est-ce pas ?
Elle se retourna en sursaut.
- Tu me renvoies !
- Parfaitement !
Elle fixa sur lui ses grands yeux bleus,
pour une dernière prière sans doute, puis croisa
les deux bouts de son tartan, attendit une minute encore et s'en
alla.
- Tu devrais la rappeler, dit Frédéric.
- Allons donc !
Et, comme il avait besoin de sortir,
Deslauriers passa dans sa cuisine, qui était son cabinet
de toilette. Il y avait sur la dalle, près d'une paire
de bottes, les débris d'un maigre déjeuner, et un
matelas avec une couverture était roulé par terre
dans un coin.
- Ceci te démontre, dit-il, que
je reçois peu de marquises ! On s'en passe aisément,
va ! et des autres aussi. Celles qui ne coûtent rien prennent
votre temps ; c'est de l'argent sous une autre forme ; or, je
ne suis pas riche ! Et puis elles sont toutes si bêtes !
si bêtes ! Est-ce que tu peux causer avec une femme, toi
?
Ils se séparèrent à
l'angle du Pont-Neuf.
- Ainsi, c'est convenu ! tu m'apporteras
la chose demain, dès que tu l'auras.
- Convenu ! dit Frédéric.
Le lendemain à son réveil,
il reçut par la poste un bon de quinze mille francs sur
la Banque.
Ce chiffon de papier lui représenta
quinze gros sacs d'argent ; et il se dit qu'avec une somme pareille,
il pourrait : d'abord garder sa voiture pendant trois ans, au
lieu de la vendre comme il y serait forcé prochainement,
ou s'acheter deux belles armures damasquinées qu'il avait
vues sur le quai Voltaire, puis quantité de choses encore,
des peintures, des livres et combien de bouquets de fleurs ! de
cadeaux pour Mme Arnoux ! Tout, enfin, aurait mieux valu que de
risquer, que de perdre tant d'argent dans ce journal ! Deslauriers
lui semblait présomptueux, son insensibilité de
la veille le refroidissait à son endroit, et Frédéric
s'abandonnait à ces regrets quand il fut tout surpris de
voir entrer Arnoux, - lequel s'assit sur le bord de sa couche,
pesamment, comme un homme accablé.
- Qu'y a-t-il donc ?
- Je suis perdu.
Il avait à verser, le jour même,
en l'étude de Me Beauminet, notaire rue Sainte-Anne, dix-huit
mille francs, prêtés par un certain Vanneroy.
- C'est un désastre inexplicable
! Je lui ai donné une hypothèque qui devait le tranquilliser,
pourtant ! Mais il me menace d'un commandement, s'il n'est pas
payé cette après-midi, tantôt !
- Et alors ?
- Alors, c'est bien simple ! Il va faire
exproprier mon immeuble. La première affiche me ruine,
voilà tout ! Ah ! si je trouvais quelqu'un pour m'avancer
cette maudite somme-là, il prendrait la place de Vanneroy
et je serais sauvé ! Vous ne l'auriez pas, par hasard ?
Le mandat était resté
sur la table de nuit, près d'un livre. Frédéric
souleva le volume et le posa par-dessus, en répondant :
- Mon Dieu, non, cher ami !
Mais il lui coûtait de refuser
à Arnoux.
- Comment, vous ne trouvez personne
qui veuille... ?
- Personne ! et songer que, d'ici à
huit jours, j'aurai des rentrées ! On me doit peut-être...
cinquante mille francs pour la fin du mois !
- Est-ce que vous ne pourriez pas prier
les individus qui vous doivent d'avancer... ?
- Ah bien, oui !
- Mais vous avez des valeurs quelconques,
des billets ?
- Rien !
- Que faire ? dit Frédéric.
- C'est ce que je me demande, reprit
Arnoux.
Il se tut, et il marchait dans la chambre
de long en large.
- Ce n'est pas pour moi, mon Dieu !
mais pour mes enfants, pour ma pauvre femme !
Puis, en détachant chaque mot
:
- Enfin... je serai fort... j'emballerai
tout cela... et j'irai chercher fortune... je ne sais où
!
- Impossible ! s'écria Frédéric.
Arnoux répliqua d'un air calme
:
- Comment voulez-vous que je vive à
Paris, maintenant ?
Il y eut un long silence.
Frédéric se mit à
dire :
- Quand le rendriez-vous, cet argent
?
Non pas qu'il l'eût ; au contraire
! Mais rien ne l'empêchait de voir des amis, de faire des
démarches. Et il sonna son domestique pour s'habiller.
Arnoux le remerciait.
- C'est dix-huit mille francs qu'il
vous faut, n'est-ce pas ?
- Oh ! je me contenterais bien de seize
mille ! Car j'en ferai bien deux mille cinq cents, trois mille
avec mon argenterie, si Vanneroy, toutefois, m'accorde jusqu'à
demain ; et, je vous le répète, vous pouvez affirmer,
jurer au prêteur que, dans huit jours, peut-être même
dans cinq ou six, l'argent sera remboursé. D'ailleurs,
l'hypothèque en répond. Ainsi, pas de danger, vous
comprenez ?
Frédéric assura qu'il
comprenait et qu'il allait sortir immédiatement .
Il resta chez lui, maudissant Deslauriers,
car il voulait tenir sa parole, et cependant obliger Arnoux.
" Si je m'adressais à M.
Dambreuse ? Mais sous quel prétexte demander de l'argent
? C'est à moi, au contraire, d'en porter chez lui pour
ses actions de houilles ! Ah ! qu'il aille se promener avec ses
actions ! Je ne les dois pas !"
Et Frédéric s'applaudissait
de son indépendance, comme s'il eût refusé
un service à M. Dambreuse.
" Eh bien, se dit-il ensuite, puisque
je fais une perte de ce côté-là... car je
pourrais, avec quinze mille francs, en gagner cent mille ! A la
Bourse, ça se voit quelquefois... Donc, puisque je manque
à l'un, ne suis-je pas libre ?... D'ailleurs, quand Deslauriers
attendrait ! - Non, non, c'est mal, allons-y !"
Il regarda sa pendule.
" Ah ! rien ne presse ! la Banque
ne ferme qu'à cinq heures. "
Et, à quatre heures et demie,
quand il eut touché son argent :
" C'est inutile, maintenant ! Je
ne le trouverais pas ; j'irai ce soir ! " se donnant ainsi
le moyen de revenir sur sa décision, car il reste toujours
dans la conscience quelque chose des sophismes qu'on y a versés
; elle en garde l'arrière-goût, comme d'une liqueur
mauvaise.
Il se promena sur les boulevards, et
dîna seul au restaurant. Puis il entendit un acte au Vaudeville,
pour se distraire. Mais ses billets de banque le gênaient,
comme s'il les eût volés. Il n'aurait pas été
chagrin de les perdre.
En rentrant chez lui, il trouva une
lettre contenant ces mots :
" Quoi de neuf ?
" Ma femme se joint à moi,
cher ami, dans l'espérance, etc.
" A vous "
Et un parafe.
" Sa femme ! elle me prie ! "
Au même moment, parut Arnoux,
pour savoir s'il avait trouvé la somme urgente.
- Tenez, la voilà ! dit Frédéric.
Et, vingt-quatre heures après,
il répondit à Deslauriers :
- Je n'ai rien reçu.
L'avocat revint trois jours de suite.
Il le pressait d'écrire au notaire. Il offrit même
de faire le voyage du Havre.
- Non ! c'est inutile ! je vais y aller
!
La semaine finie, Frédéric
demanda timidement au sieur Arnoux ses quinze mille francs.
Arnoux le remit au lendemain, puis au
surlendemain. Frédéric se risquait dehors à
la nuit close, craignant d'être surpris par Deslauriers.
Un soir, quelqu'un le heurta au coin
de la Madeleine. C'était lui.
- Je vais les chercher, dit-il.
Et Deslauriers l'accompagna jusqu'à
la porte d'une maison, dans le faubourg Poissonnière.
- Attends-moi !
Il attendit. Enfin, après quarante-trois
minutes, Frédéric sortit avec Arnoux, et lui fit
signe de patienter encore un peu. Le marchand de faïences
et son compagnon montèrent, bras dessus bras dessous, la
rue d'Hauteville, prirent ensuite la rue de Chabrol.
La nuit était sombre, avec des
rafales de vent tiède.
Arnoux marchait doucement, tout en parlant
des Galeries du Commerce : une suite de passages couverts qui
auraient mené du boulevard Saint-Denis au Châtelet,
spéculation merveilleuse, où il avait grande envie
d'entrer ; et il s'arrêtait de temps à autre, pour
voir aux carreaux des boutiques la figure des grisettes, puis
reprenait son discours.
Frédéric entendait les
pas de Deslauriers derrière lui, comme des reproches, comme
des coups frappant sur sa conscience. Mais il n'osait faire sa
réclamation, par mauvaise honte, et dans la crainte qu'elle
ne fût inutile. L'autre se rapprochait. Il se décida.
Arnoux, d'un ton fort dégagé.
dit que, ses recouvrements n'ayant pas eu lieu, il ne pouvait
rendre actuellement les quinze mille francs.
- Vous n'en avez pas besoin, j'imagine
?
A ce moment, Deslauriers accosta Frédéric,
et, le tirant à l'écart :
- Sois franc, les as-tu, oui ou non
?
- Eh bien, non ! dit Frédéric,
je les ai perdus !
- Ah ! et à quoi ?
- Au jeu !
Deslauriers ne répondit pas un
mot, salua très bas, et partit. Arnoux avait profité
de l'occasion pour allumer un cigare dans un débit de tabac.
Il revint en demandant quel était ce jeune homme.
- Rien ! un ami !
Puis, trois minutes après, devant
la porte de Rosanette :
- Montez donc, dit Arnoux, elle sera
contente de vous voir. Quel sauvage vous êtes maintenant
!
Un réverbère, en face,
l'éclairait ; et avec son cigare entre ses dents blanches
et son air heureux, il avait quelque chose d'intolérable.
- Ah ! à propos, mon notaire
a été ce matin chez le vôtre, pour cette inscription
d'hypothèque. C'est ma femme qui me l'a rappelé.
- Une femme de tête ! reprit machinalement
Frédéric.
- Je crois bien !
Et Arnoux recommença son éloge.
Elle n'avait pas sa pareille pour l'esprit, le coeur, l'économie
; il ajouta d'une voix basse, en roulant des yeux :
- Et comme corps de femme !
- Adieu ! dit Frédéric.
Arnoux fit un mouvement.
- Tiens ! pourquoi ?
Et, la main à demi tendue vers
lui, il l'examinait, tout décontenancé par la colère
de son visage.
Frédéric répliqua
sèchement :
- Adieu !
Il descendit la rue de Bréda
comme une pierre qui déroule, furieux contre Arnoux, se
faisant le serment de ne jamais plus le revoir, ni elle non plus,
navré, désolé. Au lieu de la rupture qu'il
attendait, voilà que l'autre, au contraire, se mettait
à la chérir et complètement, depuis le bout
des cheveux jusqu'au fond de l'âme. La vulgarité
de cet homme exaspérait Frédéric. Tout lui
appartenait donc, à celui-là ! Il le retrouvait
sur le seuil de la lorette ; et la mortification d'une rupture
s'ajoutait à la rage de son impuissance. D'ailleurs, l'honnêteté
d'Arnoux offrant des garanties pour son argent l'humiliait ; il
aurait voulu l'étrangler ; et par-dessus son chagrin planait
dans sa conscience, comme un brouillard, le sentiment de sa lâcheté
envers son ami. Des larmes l'étouffaient.
Deslauriers dévalait la rue des
Martyrs, en jurant tout haut d'indignation ; car son projet, tel
qu'un obélisque abattu, lui paraissait maintenant d'une
hauteur extraordinaire. Il s'estimait volé, comme s'il
avait subi un grand dommage. Son amitié, pour Frédéric
était morte, et il en éprouvait de la joie ; c'était
une compensation ! Une haine l'envahit contre les riches. Il pencha
vers les opinions de Sénécal et se promettait de
les servir.
Arnoux, pendant ce temps-là,
commodément assis dans une bergère, auprès
du feu, humait sa tasse de thé, en tenant la Maréchale
sur ses genoux.
Frédéric ne retourna point
chez eux ; et, pour se distraire de sa passion calamiteuse, adoptant
le premier sujet qui se présenta, il résolut de
composer une Histoire de la Renaissance. Il entassa pêle-mêle
sur sa table les humanistes, les philosophes et les poètes
; il allait au cabinet des estampes, voir les gravures de Marc-Antoine
; il tâchait d'entendre Machiavel. Peu a peu, la sérénité
du travail l'apaisa. En plongeant dans la personnalité
des autres, il oublia la sienne, ce qui est la seule manière
peut-être de n'en pas souffrir.
Un jour qu'il prenait des notes, tranquillement,
la porte s'ouvrit et le domestique annonça Mme Arnoux.
C'était bien elle ! seule ? Mais
non ! car elle tenait par la main le petit Eugène, suivi
de sa bonne en tablier blanc. Elle s'assit ; et, quand elle eut
toussé :
- Il y a longtemps que vous n'êtes
venu à la maison. Frédéric ne trouvant pas
d'excuse, elle ajouta :
- C'est une délicatesse de votre
part !
Il reprit :
- Quelle délicatesse ?
- Ce que vous avez fait pour Arnoux
! dit-elle.
Frédéric eut un geste
signifiant : " Je m'en moque bien ! c'était pour vous
!"
Elle envoya son enfant jouer avec la
bonne, dans le salon. Ils échangèrent deux ou trois
mots sur leur santé, puis l'entretien tomba.
Elle portait une robe de soie brune,
de la couleur d'un vin d'Espagne, avec un paletot de velours noir,
bordé de martre ; cette fourrure donnait envie de passer
les mains dessus, et ses longs bandeaux, bien lissés, attiraient
les lèvres. Mais une émotion la troublait, et, tournant
les yeux du côté de la porte :
- Il fait un peu chaud, ici !
Frédéric devina l'intention
prudente de son regard.
- Pardon ! les deux battants ne sont
que poussés.
- Ah ! c'est vrai !
Et elle sourit, comme pour dire : "
Je ne crains rien. " Il lui demanda immédiatement
ce qui l'amenait.
- Mon mari, reprit-elle avec effort,
m'a engagée à venir chez vous, n'osant faire cette
démarche lui-même.
- Et pourquoi ?
- Vous connaissez M. Dambreuse, n'est-ce
pas ?
- Oui, un peu !
- Ah ! un peu.
Elle se taisait.
- N'importe ! achevez.
Alors, elle conta que, l'avant-veille,
Arnoux n'avait pu payer quatre billets de mille francs souscrits
à l'ordre du banquier, et sur lesquels il lui avait fait
mettre sa signature. Elle se repentait d'avoir compromis la fortune
de ses enfants. Mais tout valait mieux que le déshonneur
; et, si M. Dambreuse arrêtait les poursuites, on le payerait
bientôt, certainement ; car elle allait vendre, à
Chartres, une petite maison qu'elle avait.
- Pauvre femme ! murmura Frédéric.
- J'irai ! comptez sur moi.
- Merci !
Et elle se leva pour partir.
- Oh ! rien ne vous presse encore !
Elle resta debout, examinant le trophée
de flèches mongoles suspendu au plafond, la bibliothèque,
les reliures, tous les ustensiles pour écrire ; elle souleva
la cuvette de bronze qui contenait les plumes ; ses talons se
posèrent à des places différentes sur le
tapis. Elle était venue plusieurs fois chez Frédéric,
mais toujours avec Arnoux. Ils se trouvaient seuls, maintenant,
- seuls, dans sa propre maison ; - c'était un événement
extraordinaire, presque une bonne fortune.
Elle voulut voir son jardinet ; il lui
offrit le bras pour lui montrer ses domaines, trente pieds de
terrain, enclos par des maisons, ornés d'arbustes dans
les angles et d'une plate-bande au milieu.
On était aux premiers jours d'avril.
Les feuilles des lilas verdoyaient déjà, un souffle
pur se roulait dans l'air, et de petits oiseaux pépiaient,
alternant leur chanson avec le bruit lointain que faisait la forge
d'un carrossier.
Frédéric alla chercher
une pelle à feu ; et, tandis qu'ils se promenaient côte
à côte, l'enfant élevait des tas de sable
dans l'allée.
Mme Arnoux ne croyait pas qu'il eût
plus tard une grande imagination, mais il était d'humeur
caressante. Sa soeur, au contraire, avait une sécheresse
naturelle qui la blessait quelquefois.
- Cela changera, dit Frédéric.
Il ne faut jamais désespérer.
Elle répliqua :
- Il ne faut jamais désespérer
!
Cette répétition machinale
de sa phrase lui parut une sorte d'encouragement ; il cueillit
une rose, la seule du jardin .
- Vous rappelez-vous... un certain bouquet
de roses, un soir, en voiture ?
Elle rougit quelque peu ; et, avec un
air de compassion railleuse :
- Ah ! j'étais bien jeune !
- Et celle-là, reprit à
voix basse Frédéric, en sera-t-il de même
?
Elle répondit, tout en faisant
tourner la tige entre ses doigts, comme le fil d'un fuseau :
- Non ! je la garderai !
Elle appela d'un geste la bonne, qui
prit l'enfant sur son bras ; puis, au seuil de la porte, dans
la rue, Mme Arnoux aspira la fleur, en inclinant la tête
sur son épaule, et avec un regard aussi doux qu'un baiser.
Quand il fut remonté dans son
cabinet il contempla le fauteuil où elle s'était
assise et tous les objets qu'elle avait touchés. Quelque
chose d'elle circulait autour de lui. La caresse de sa présence
durait encore.
" Elle est donc venue là
! " se disait-il.
Et les flots d'une tendresse infinie
le submergeaient.
Le lendemain, à onze heures,
il se présenta chez M. Dambreuse. On le reçut dans
la salle à manger. Le banquier déjeunait en face
de sa femme. Sa nièce était près d'elle,
et de l'autre côté l'institutrice, une Anglaise,
fortement marquée de petite vérole.
M. Dambreuse invita son jeune ami à
prendre place au milieu d'eux, et, sur son refus :
- A quoi puis-je vous être bon
? Je vous écoute.
Frédéric avoua, en affectant
de l'indifférence, qu'il venait faire une requête
pour un certain Arnoux.
- Ah ! ah ! l'ancien marchand de tableaux, dit le banquier, avec un rire muet découvrant ses gencives. Oudry le garantissait, autrefois ; on s'est f&