CHAPITRE I
----------
Comme il faisait une chaleur de 33 degrés,
le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert.
Plus bas le canal Saint-Martin, fermé
par les deux écluses étalait en ligne droite son
eau couleur d'encre. Il y avait au milieu, un bateau plein de
bois, et sur la berge deux rangs de barriques.
Au delà du canal, entre les maisons
que séparent des chantiers le grand ciel pur se découpait
en plaques d'outremer, et sous la réverbération
du soleil, les façades blanches, les toits d'ardoises,
les quais de granit éblouissaient. Une rumeur confuse montait
du loin dans l'atmosphère tiède ; et tout semblait
engourdi par le désuvrement du dimanche et la tristesse
des jours d'été.
Deux hommes parurent.
L'un venait de la Bastille, l'autre du Jardin
des Plantes. Le plus grand, vêtu de toile, marchait le chapeau
en arrière, le gilet déboutonné et sa cravate
à la main. Le plus petit, dont le corps disparaissait dans
une redingote marron, baissait la tête sous une casquette
à visière pointue.
Quand ils furent arrivés au milieu du
boulevard, ils s'assirent à la même minute, sur le
même banc.
Pour s'essuyer le front, ils retirèrent
leurs coiffures, que chacun posa près de soi ; et le petit
homme aperçut écrit dans le chapeau de son voisin
: Bouvard ; pendant que celui-ci distinguait aisément dans
la casquette du particulier en redingote le mot : Pécuchet.
-- "Tiens !" dit-il "nous avons
eu la même idée, celle d'inscrire notre nom dans
nos couvre-chefs."
-- "Mon Dieu, oui ! on pourrait prendre
le mien à mon bureau !"
-- "C'est comme moi, je suis employé."
Alors ils se considérèrent.
L'aspect aimable de Bouvard charma de suite
Pécuchet.
Ses yeux bleuâtres, toujours entreclos,
souriaient dans son visage colore. Un pantalon à grand-pont,
qui godait par le bas sur des souliers de castor, moulait son
ventre, faisait bouffer sa chemise à la ceinture ; -- et
ses cheveux blonds, frisés d'eux-mêmes en boucles
légères, lui donnaient quelque chose d'enfantin.
Il poussait du bout des lèvres une espèce
de sifflement continu.
L'air sérieux de Pécuchet frappa
Bouvard.
On aurait dit qu'il portait une perruque, tant
les mèches garnissant son crâne élevé
étaient plates et noires. Sa figure semblait tout en profil,
à cause du nez qui descendait très bas. Ses jambes
prises dans des tuyaux de lasting manquaient de proportion avec
la longueur du buste ; et il avait une voix forte, caverneuse.
Cette exclamation lui échappa : -- "Comme
on serait bien à la campagne !"
Mais la banlieue, selon Bouvard, était
assommante par le tapage des guinguettes. Pécuchet pensait
de même. Il commençait néanmoins à
se sentir fatigué de la capitale, Bouvard aussi.
Et leurs yeux erraient sur des tas de pierres
à bâtir, sur l'eau hideuse où une botte de
paille flottait, sur la cheminée d'une usine se dressant
à l'horizon ; des miasmes d'égout s'exhalaient.
Ils se tournèrent de l'autre côté. Alors,
ils eurent devant eux les murs du Grenier d'abondance.
Décidément (et Pécuchet
en était surpris) on avait encore plus chaud dans les rues
que chez soi !
Bouvard l'engagea à mettre bas sa redingote.
Lui, il se moquait du qu'en dira-t-on !
Tout à coup un ivrogne traversa en zigzag
le trottoir ; -- et à propos des ouvriers, ils entamèrent
une conversation politique. Leurs opinions étaient les
mêmes, bien que Bouvard fût peut-être plus libéral.
Un bruit de ferrailles sonna sur le pavé,
dans un tourbillon de poussière. C'étaient trois
calèches de remise qui s'en allaient vers Bercy, promenant
une mariée avec son bouquet, des bourgeois en cravate blanche,
des dames enfouies jusqu'aux aisselles dans leur jupon, deux ou
trois petites filles, un collégien. La vue de cette noce
amena Bouvard et Pécuchet à parler des femmes, --
qu'ils déclarèrent frivoles, acariâtres, têtues.
Malgré cela, elles étaient souvent meilleures que
les hommes ; d'autres fois elles étaient pires. Bref, il
valait mieux vivre sans elles ; aussi Pécuchet était
resté célibataire.
-- "Moi je suis veuf" dit Bouvard
"et sans enfants !"
-- "C'est peut-être un bonheur pour
vous ? " Mais la solitude à la longue était
bien triste.
Puis, au bord du quai, parut une fille de joie,
avec un soldat. Blême, les cheveux noirs et marquée
de petite vérole, elle s'appuyait sur le bras du militaire,
en traînant ses savates et balançant les hanches.
Quand elle fut plus loin, Bouvard se permit
une réflexion obscène. Pécuchet devint très
rouge, et sans doute pour s'éviter de répondre,
lui désigna du regard un prêtre qui s'avançait.
L'ecclésiastique descendit avec lenteur
l'avenue des maigres ormeaux jalonnant le trottoir, et Bouvard
dès qu'il n'aperçut plus le tricorne, se déclara
soulagé car il exécrait les jésuites. Pécuchet,
sans les absoudre, montra quelque déférence pour
la religion.
Cependant le crépuscule tombait et des
persiennes en face s'étaient relevées. Les passants
devinrent plus nombreux. Sept heures sonnèrent.
Leurs paroles coulaient intarissablement, les
remarques succédant aux anecdotes, les aperçus philosophiques
aux considérations individuelles. Ils dénigrèrent
le corps des Ponts et chaussées, la régie des tabacs,
le commerce, les théâtres, notre marine et tout le
genre humain, comme des gens qui ont subi de grands déboires.
Chacun en écoutant l'autre retrouvait des parties de lui-même
oubliées ; -- et bien qu'ils eussent passé l'âge
des émotions naïves, ils éprouvaient un plaisir
nouveau, une sorte d'épanouissement, le charme des tendresses
à leur début.
Vingt fois ils s'étaient levés,
s'étaient rassis et avaient fait la longueur du boulevard
depuis l'écluse d'amont jusqu'à l'écluse
d'aval, chaque fois voulant s'en aller, n'en ayant pas la force,
retenus par une fascination.
Ils se quittaient pourtant, et leurs mains
étaient jointes, quand Bouvard dit tout à coup :
-- "Ma foi ! si nous dînions ensemble
? "
-- "J'en avais l'idée !" reprit
Pécuchet "mais je n'osais pas vous le proposer !"
Et il se laissa conduire en face de l'Hôtel
de Ville, dans un petit restaurant où l'on serait bien.
Bouvard commanda le menu.
Pécuchet avait peur des épices
comme pouvant lui incendier le corps. Ce fut l'objet d'une discussion
médicale. Ensuite, ils glorifièrent les avantages
des sciences : que de choses à connaître ! que de
recherches -- si on avait le temps ! Hélas, le gagne-pain
l'absorbait ; et ils levèrent les bras d'étonnement,
ils faillirent s'embrasser par-dessus la table en découvrant
qu'ils étaient tous les deux copistes, Bouvard dans une
maison de commerce, Pécuchet au ministère de la
marine, -- ce qui ne l'empêchait pas de consacrer, chaque
soir, quelques moments à l'étude. Il avait noté
des fautes dans l'ouvrage de M. Thiers et il parla avec le plus
grands respect d'un certain Dumouchel, professeur.
Bouvard l'emportait par d'autres côtés.
Sa chaîne de montre en cheveux et la manière dont
il battait la rémolade décelaient le roquentin plein
d'expérience ; et il mangeait le coin de la serviette dans
l'aisselle, en débitant des choses qui faisaient rire Pécuchet.
C'était un rire particulier, une seule note très
basse, toujours la même, poussée à de longs
intervalles. Celui de Bouvard était continu, sonore, découvrait
ses dents, lui secouait les épaules, et les consommateurs
à la porte s'en retournaient.
Le repas fini, ils allèrent prendre
le café dans un autre établissement. Pécuchet
en contemplant les becs de gaz gémit sur le débordement
du luxe, puis d'un geste dédaigneux écarta les journaux.
Bouvard était plus indulgent à leur endroit. Il
aimait tous les écrivains en général, et
avait eu dans sa jeunesse des dispositions pour être acteur
!
Il voulut faire des tours d'équilibre
avec une queue de billard et deux boules d'ivoire comme en exécutait
Barberou, un de ses amis. Invariablement, elles tombaient, et
roulant sur le plancher entre les jambes des personnes allaient
se perdre au loin. Le garçon qui se levait toutes les fois
pour les chercher à quatre pattes sous les banquettes finit
par se plaindre. Pécuchet eut une querelle avec lui ; le
limonadier survint, il n'écouta pas ses excuses et même
chicana sur la consommation.
Il proposa ensuite de terminer la soirée
paisiblement dans son domicile qui était tout près,
rue Saint- Martin.
A peine entré, il endossa une manière
de camisole en indienne et fit les honneurs de son appartement.
Un bureau de sapin placé juste dans
le milieu incommodait par ses angles ; et tout autour, sur des
planchettes, sur les trois chaises, sur le vieux fauteuil et dans
les coins se trouvaient pêle-mêle plusieurs volumes
de l'Encyclopédie Roret, le Manuel du magnétiseur,
un Fénelon, d'autres bouquins, -- avec des tas de paperasses,
deux noix de coco, diverses médailles, un bonnet turc --
et des coquilles, rapportées du Havre par Dumouchel. Une
couche de poussière veloutait les murailles autrefois peintes
en jaune. La brosse pour les souliers traînait au bord du
lit dont les draps pendaient. On voyait au plafond une grande
tache noire, produite par la fumée de la lampe.
Bouvard, -- à cause de l'odeur sans
doute, demanda la permission d'ouvrir la fenêtre.
-- "Les papiers s'envoleraient !"
s'écria Pécuchet qui redoutait, en plus, les courants
d'air.
Cependant, il haletait dans cette petite chambre
chauffée depuis le matin par les ardoises de la toiture.
Bouvard lui dit : -- "A votre place, j'ôterais
ma flanelle!"
-- "Comment !" et Pécuchet
baissa la tête, s'effrayant à l'hypothèse
de ne plus avoir son gilet de santé.
-- "Faites-moi la conduite" reprit
Bouvard "l'air extérieur vous rafraîchira."
Enfin Pécuchet repassa ses bottes, en
grommelant : "Vous m'ensorcelez ma parole d'honneur !"
-- et malgré la distance, il l'accompagna jusque chez lui
au coin de la rue de Béthune, en face le pont de la Tournelle.
La chambre de Bouvard, bien cirée, avec
des rideaux de percale et des meubles en acajou, jouissait d'un
balcon ayant vue sur la rivière. Les deux ornements principaux
étaient un porte-liqueurs au milieu de la commode, et le
long de la glace des daguerréotypes représentant
des amis ; une peinture à l'huile occupait l'alcôve.
-- "Mon oncle !" dit Bouvard, et
le flambeau qu'il tenait éclaira un monsieur.
Des favoris rouges élargissaient son
visage surmonté d'un toupet frisant par la pointe. Sa haute
cravate avec le triple col de la chemise, du gilet de velours,
et de l'habit noir l'engonçaient. On avait figuré
des diamants sur le jabot. Ses yeux étaient bridés
aux pommettes, et il souriait d'un petit air narquois.
Pécuchet ne put s'empêcher de
dire : -- "On le prendrait plutôt pour votre père
!"
-- "C'est mon parrain" répliqua
Bouvard, négligemment, ajoutant qu'il s'appelait de ses
noms de baptême François, Denys, Bartholomée.
Ceux de Pécuchet étaient Juste, Romain, Cyrille
; -- et ils avaient le même âge : quarante-sept ans
! Cette coïncidence leur fit plaisir ; mais les surprit,
chacun ayant cru l'autre beaucoup moins jeune. Ensuite, ils admirèrent
la Providence dont les combinaisons parfois sont merveilleuses.
-- "Car, enfin, si nous n'étions pas sortis tantôt
pour nous promener, nous aurions pu mourir avant de nous connaître
!" et s'étant donné l'adresse de leurs patrons,
ils se souhaitèrent une bonne nuit.
-- "N'allez pas voir les dames !"
cria Bouvard dans l'escalier.
Pécuchet descendit les marches sans
répondre à la gaudriole.
Le lendemain, dans la cour de MM. Descambos
frères, -- tissus d'Alsace rue Hautefeuille 92, une voix
appela : -- "Bouvard ! Monsieur Bouvard !"
Celui-ci passa la tête par les carreaux
et reconnut Pécuchet qui articula plus fort.
-- "Je ne suis pas malade ! Je l'ai retirée
!"
-- "Quoi donc !"
-- "Elle !" dit Pécuchet,
en désignant sa poitrine.
Tous les propos de la journée, avec
la température de l'appartement et les labeurs de la digestion
l'avaient empêché de dormir, si bien que n'y tenant
plus, il avait rejeté loin de lui sa flanelle. -- Le matin,
il s'était rappelé son action heureusement sans
conséquence, et il venait en instruire Bouvard qui, par
là, fut placé dans son estime à une prodigieuse
hauteur.
Il était le fils d'un petit marchand,
et n'avait pas connu sa mère, morte très jeune.
On l'avait, à quinze ans, retiré de pension pour
le mettre chez un huissier. Les gendarmes y survinrent ; et le
patron fut envoyé aux galères, histoire farouche
qui lui causait encore de l'épouvante. Ensuite, il avait
essayé de plusieurs états, maître d'études,
élève en pharmacie, comptable sur un des paquebots
de la haute Seine. Enfin un chef de division séduit par
son écriture, l'avait engagé comme expéditionnaire
; mais la conscience d'une instruction défectueuse, avec
les besoins d'esprit qu'elle lui donnait, irritaient son humeur
; et il vivait complètement seul sans parents, sans maîtresse.
Sa distraction était, le dimanche, d'inspecter les travaux
publics.
Les plus vieux souvenirs de Bouvard le reportaient
sur les bords de la Loire dans une cour de ferme. Un homme qui
était son oncle, l'avait emmené à Paris pour
lui apprendre le commerce. A sa majorité, on lui versa
quelques mille francs. Alors il avait pris femme et ouvert une
boutique de confiseur. Six mois plus tard, son épouse disparaissait,
en emportant la caisse. Les amis, la bonne chère, et surtout
la paresse avaient promptement achevé sa ruine. Mais il
eut l'inspiration d'utiliser sa belle main ; et depuis douze ans,
il se tenait dans la même place, MM. Descambos frères,
tissus, rue Hautefeuille 92. Quant à son oncle, qui autrefois
lui avait expédié comme souvenir le fameux portrait,
Bouvard ignorait même sa résidence et n'en attendait
plus rien. Quinze cents livres de revenu et ses gages de copiste
lui permettaient d'aller, tous les soirs, faire un somme dans
un estaminet.
Ainsi leur rencontre avait eu l'importance
d'une aventure. Ils s'étaient, tout de suite, accrochés
par des fibres secrètes. D'ailleurs, comment expliquer
les sympathies ? Pourquoi telle particularité, telle imperfection
indifférente ou odieuse dans celui-ci enchante-t-elle dans
celui-là ? Ce qu'on appelle le coup de foudre est vrai
pour toutes les passions. Avant la fin de la semaine, ils se tutoyèrent.
Souvent, ils venaient se chercher à
leur comptoir. Dès que l'un paraissait, l'autre fermait
son pupitre et ils s'en allaient ensemble dans les rues. Bouvard
marchait à grandes enjambées, tandis que Pécuchet
multipliant les pas, avec sa redingote qui lui battait les talons
semblait glisser sur des roulettes. De même leurs goûts
particuliers s'harmonisaient. Bouvard fumait la pipe, aimait le
fromage, prenait régulièrement sa demi-tasse. Pécuchet
prisait, ne mangeait au dessert que des confitures et trempait
un morceau de sucre dans le café. L'un était confiant,
étourdi, généreux. L'autre discret, méditatif,
économe.
Pour lui être agréable, Bouvard
voulut faire faire à Pécuchet la connaissance de
Barberou. C'était un ancien commis-voyageur, actuellement
boursier, très bon enfant, patriote, ami des dames, et
qui affectait le langage faubourien. Pécuchet le trouva
déplaisant et il conduisit Bouvard chez Dumouchel. Cet
auteur -- (car il avait publié une petite mnémotechnie)
donnait des leçons de littérature dans un pensionnat
de jeunes personnes, avait des opinions orthodoxes et la tenue
sérieuse. Il ennuya Bouvard.
Aucun des deux n'avait caché à
l'autre son opinion. Chacun en reconnut la justesse. Leurs habitudes
changèrent ; et quittant leur pension bourgeoise, ils finirent
par dîner ensemble tous les jours.
Ils faisaient des réflexions sur les
pièces de théâtre dont on parlait, sur le
gouvernement, la cherté des vivres, les fraudes du commerce.
De temps à autre l'histoire du Collier ou le procès
de Fualdès revenait dans leurs discours ; -- et puis, ils
cherchaient les causes de la Révolution.
Ils flânaient le long des boutiques de
bric-à-brac. Ils visitèrent le Conservatoire des
Arts et Métiers, Saint- Denis, les Gobelins, les Invalides,
et toutes les collections publiques. Quand on demandait leur passeport,
ils faisaient mine de l'avoir perdu, se donnant pour deux étrangers,
deux Anglais.
Dans les galeries du Muséum, ils passèrent
avec ébahissement devant les quadrupèdes empaillés,
avec plaisir devant les papillons, avec indifférence devant
les métaux ; les fossiles les firent rêver, la conchyliologie
les ennuya. Ils examinèrent les serres-chaudes par les
vitres, et frémirent en songeant que tous ces feuillages
distillaient des poisons. Ce qu'ils admirèrent du cèdre,
c'est qu'on l'eût rapporté dans un chapeau.
Ils s'efforcèrent au Louvre de s'enthousiasmer
pour Raphaël. A la grande bibliothèque ils auraient
voulu connaître le nombre exact des volumes.
Une fois, ils entrèrent au cours d'arabe
du Collège de France ; et le professeur fut étonné
de voir ces deux inconnus qui tâchaient de prendre des notes.
Grâce à Barberou, ils pénétrèrent
dans les coulisses d'un petit théâtre. Dumouchel
leur procura des billets pour une séance de l'Académie.
Ils s'informaient des découvertes, lisaient les prospectus
et par cette curiosité leur intelligence se développa.
Au fond d'un horizon plus lointain chaque jour, ils apercevaient
des choses à la fois confuses et merveilleuses.
En admirant un vieux meuble, ils regrettaient
de n'avoir pas vécu à l'époque où
il servait, bien qu'ils ignorassent absolument cette époque-là.
D'après de certains noms, ils imaginaient des pays d'autant
plus beaux qu'ils n'en pouvaient rien préciser. Les ouvrages
dont les titres étaient pour eux inintelligibles leur semblaient
contenir un mystère.
Et ayant plus d'idées, ils eurent plus
de souffrances. Quand une malle-poste les croisait dans les rues,
ils sentaient le besoin de partir avec elle. Le quai aux Fleurs
les faisait soupirer pour la campagne.
Un dimanche ils se mirent en marche dès
le matin ; et passant par Meudon, Bellevue, Suresnes, Auteuil,
tout le long du jour ils vagabondèrent entre les vignes,
arrachèrent des coquelicots au bord des champs, dormirent
sur l'herbe, burent du lait, mangèrent sous les acacias
des guinguettes, et rentrèrent fort tard, poudreux, exténués,
ravis. Ils renouvelèrent souvent ces promenades. Les lendemains
étaient si tristes qu'ils finirent par s'en priver.
La monotonie du bureau leur devenait odieuse.
Continuellement le grattoir et la sandaraque, le même encrier,
les mêmes plumes et les mêmes compagnons ! Les jugeant
stupides, ils leur parlaient de moins en moins ; cela leur valut
des taquineries. Ils arrivaient tous les jours après l'heure,
et reçurent des semonces.
Autrefois, ils se trouvaient presque heureux.
Mais leur métier les humiliait depuis qu'ils s'estimaient
davantage ; -- et ils se renforçaient dans ce dégoût,
s'exaltaient mutuellement, se gâtaient. Pécuchet
contracta la brusquerie de Bouvard, Bouvard prit quelque chose
de la morosité de Pécuchet.
-- "J'ai envie de me faire saltimbanque
sur les places publiques !" disait l'un.
-- "Autant être chiffonnier"
s'écriait l'autre.
Quelle situation abominable ! Et nul moyen
d'en sortir ! Pas même d'espérance !
Un après-midi (c'était le 20
janvier 1839) Bouvard étant à son comptoir reçut
une lettre, apportée par le facteur.
Ses bras se levèrent, sa tête
peu à peu se renversait, et il tomba évanoui sur
le carreau.
Les commis se précipitèrent ;
on lui ôta sa cravate ; on envoya chercher un médecin.
Il rouvrit les yeux -- puis aux questions qu'on
lui faisait : -- "Ah !... c'est que... c'est que... un peu
d'air me soulagera. Non ! laissez-moi ! permettez !" et malgré
sa corpulence, il courut tout d'une haleine jusqu'au ministère
de la marine, se passant la main sur le front, croyant devenir
fou, tâchant de se calmer.
Il fit demander Pécuchet.
Pécuchet parut.
-- "Mon oncle est mort ! j'hérite
!"
-- "Pas possible !"
Bouvard montra les lignes suivantes :
ÉTUDE DE Me TARDIVEL, NOTAIRE.
Savigny-en-Septaine 14 janvier 39.
"Monsieur,
Je vous prie de vous rendre en mon étude,
pour y prendre connaissance du testament de votre père
naturel M. François, Denys, Bartholomée Bouvard,
ex-négociant dans la ville de Nantes, décédé
en cette commune le 10 du présent mois. Ce testament contient
en votre faveur une disposition très importante.
Agréez, Monsieur, l'assurance de mes
respects.
TARDIVEL, notaire."
Pécuchet fut obligé de s'asseoir
sur une borne dans la cour. Puis, il rendit le papier en disant
lentement :
-- "Pourvu... que ce ne soit pas... quelque
farce ? "
-- "Tu crois que c'est une farce !"
reprit Bouvard d'une voix étranglée, pareille à
un râle de moribond.
Mais le timbre de la poste, le nom de l'étude
en caractères d'imprimerie, la signature du notaire, tout
prouvait l'authenticité de la nouvelle ; -- et ils se regardèrent
avec un tremblement du coin de la bouche et une larme qui roulait
dans leurs yeux fixes.
L'espace leur manquait. Ils allèrent
jusqu'à l'Arc de Triomphe, revinrent par le bord de l'eau,
dépassèrent Notre-Dame. Bouvard était très
rouge. Il donna à Pécuchet des coups de poing dans
le dos, et pendant cinq minutes déraisonna complètement.
Ils ricanaient malgré eux. Cet héritage,
bien sûr, devait se monter... ? -- "Ah ! ce serait
trop beau ! n'en parlons plus." Ils en reparlaient.
Rien n'empêchait de demander tout de
suite des explications. Bouvard écrivit au notaire pour
en avoir.
Le notaire envoya la copie du testament, lequel
se terminait ainsi : "En conséquence je donne à
François, Denys, Bartholomée Bouvard mon fils naturel
reconnu, la portion de mes biens disponible par la loi."
Le bonhomme avait eu ce fils dans sa jeunesse,
mais il l'avait tenu à l'écart soigneusement, le
faisant passer pour un neveu ; et le neveu l'avait toujours appelé
mon oncle, bien que sachant à quoi s'en tenir. Vers la
quarantaine, M. Bouvard s'était marié, puis était
devenu veuf. Ses deux fils légitimes ayant tourné
contrairement à ses vues, un remords l'avait pris sur l'abandon
où il laissait depuis tant d'années son autre enfant.
Il l'eût même fait venir chez lui, sans l'influence
de sa cuisinière. Elle le quitta grâce aux manuvres
de la famille -- et dans son isolement près de mourir,
il voulut réparer ses torts en léguant au fruit
de ses premières amours tout ce qu'il pouvait de sa fortune.
Elle s'élevait à la moitié d'un million,
ce qui faisait pour le copiste deux cent cinquante mille francs.
L'aîné des frères, M. Étienne, avait
annoncé qu'il respecterait le testament.
Bouvard tomba dans une sorte d'hébétude.
Il répétait à voix basse, en souriant du
sourire paisible des ivrognes : -- "Quinze mille livres de
rente !" et Pécuchet, dont la tête pourtant
était plus forte, n'en revenait pas.
Ils furent secoués brusquement par une
lettre de Tardivel. L'autre fils, M. Alexandre, déclarait
son intention de régler tout devant la justice, et même
d'attaquer le legs s'il le pouvait, exigeant au préalable
scellés, inventaire, nomination d'un séquestre,
etc. ! Bouvard en eut une maladie bilieuse. A peine convalescent,
il s'embarqua pour Savigny -- d'où il revint, sans conclusion
d'aucune sorte et déplorant ses frais de voyage.
Puis ce furent des insomnies, des alternatives
de colère et d'espoir, d'exaltation et d'abattement. Enfin,
au bout de six mois, le sieur Alexandre s'apaisant, Bouvard entra
en possession de l'héritage.
Son premier cri avait été : --
"Nous nous retirerons à la campagne !" et ce
mot qui liait son ami à son bonheur, Pécuchet l'avait
trouvé tout simple. Car l'union de ces deux hommes était
absolue et profonde.
Mais comme il ne voulait point vivre aux crochets
de Bouvard, il ne partirait pas avant sa retraite. Encore deux
ans ; n'importe ! Il demeura inflexible et la chose fut décidée.
Pour savoir où s'établir, ils
passèrent en revue toutes les provinces. Le Nord était
fertile mais trop froid, le Midi enchanteur par son climat, mais
incommode vu les moustiques, et le Centre franchement n'avait
rien de curieux. La Bretagne leur aurait convenu sans l'esprit
cagot des habitants. Quant aux régions de l'Est, à
cause du patois germanique, il n'y fallait pas songer. Mais il
y avait d'autres pays. Qu'était-ce par exemple que le Forez,
le Bugey, le Roumois ? Les cartes de géographie n'en disaient
rien. Du reste, que leur maison fût dans tel endroit ou
dans tel autre, l'important c'est qu'ils en auraient une.
Déjà, ils se voyaient en manches
de chemise, au bord d'une plate-bande émondant des rosiers,
et bêchant, binant, maniant de la terre, dépotant
des tulipes. Ils se réveilleraient au chant de l'alouette,
pour suivre les charrues, iraient avec un panier cueillir des
pommes, regarderaient faire le beurre, battre le grain, tondre
les moutons, soigner les ruches, et se délecteraient au
mugissement des vaches et à la senteur des foins coupés.
Plus d'écritures ! plus de chefs ! plus même de terme
à payer ! -- Car ils posséderaient un domicile à
eux ! et ils mangeraient les poules de leur basse-cour, les légumes
de leur jardin, et dîneraient en gardant leurs sabots !
-- "Nous ferons tout ce qui nous plaira ! nous laisserons
pousser notre barbe !"
Ils s'achetèrent des instruments horticoles,
puis un tas de choses "qui pourraient peut-être servir"
telles qu'une boîte à outils (il en faut toujours
dans une maison), ensuite des balances, une chaîne d'arpenteur,
une baignoire en cas qu'ils ne fussent malades, un thermomètre,
et même un baromètre "système Gay- Lussac"
pour des expériences de physique, si la fantaisie leur
en prenait. Il ne serait pas mal, non plus (car on ne peut pas
toujours travailler dehors), d'avoir quelques bons ouvrages de
littérature ; -- et ils en cherchèrent, -- fort
embarrassés parfois de savoir si tel livre "était
vraiment un livre de bibliothèque". Bouvard tranchait
la question.
-- "Eh ! nous n'aurons pas besoin de bibliothèque."
-- "D'ailleurs, j'ai la mienne" disait
Pécuchet.
D'avance, ils s'organisaient. Bouvard emporterait
ses meubles, Pécuchet sa grande table noire ; on tirerait
parti des rideaux et avec un peu de batterie de cuisine ce serait
bien suffisant. Ils s'étaient juré de taire tout
cela ; mais leur figure rayonnait. Aussi leurs collègues
les trouvaient "drôles". Bouvard, qui écrivait
étalé sur son pupitre et les coudes en dehors pour
mieux arrondir sa bâtarde, poussait son espèce de
sifflement tout en clignant d'un air malin ses lourdes paupières.
Pécuchet huché sur un grand tabouret de paille soignait
toujours les jambages de sa longue écriture -- mais en
gonflant les narines pinçait les lèvres, comme s'il
avait peur de lâcher son secret.
Après dix-huit mois de recherches, ils
n'avaient rien trouvé. Ils firent des voyages dans tous
les environs de Paris, et depuis Amiens jusqu'à Évreux,
et de Fontainebleau jusqu'au Havre. Ils voulaient une campagne
qui fût bien la campagne, sans tenir précisément
à un site pittoresque, mais un horizon borné les
attristait. Ils fuyaient le voisinage des habitations et redoutaient
pourtant la solitude. Quelquefois, ils se décidaient, puis
craignant de se repentir plus tard, ils changeaient d'avis, l'endroit
leur ayant paru malsain, ou exposé au vent de mer, ou trop
près d'une manufacture ou d'un abord difficile.
Barberou les sauva.
Il connaissait leur rêve, et un beau
jour vint leur dire qu'on lui avait parlé d'un domaine
à Chavignolles, entre Caen et Falaise. Cela consistait
en une ferme de trente-huit hectares, avec une manière
de château et un jardin en plein rapport.
Ils se transportèrent dans le Calvados
; et ils furent enthousiasmés. Seulement, tant de la ferme
que de la maison (l'une ne serait pas vendue sans l'autre) on
exigeait cent quarante-trois mille francs. Bouvard n'en donnait
que cent vingt mille.
Pécuchet combattit son entêtement,
le pria de céder, enfin déclara qu'il compléterait
le surplus. C'était toute sa fortune, provenant du patrimoine
de sa mère et de ses économies. Jamais il n'en avait
soufflé mot, réservant ce capital pour une grande
occasion.
Tout fut payé vers la fin de 1840, six
mois avant sa retraite.
Bouvard n'était plus copiste. D'abord,
il avait continué ses fonctions par défiance de
l'avenir, mais s'en était démis, une fois certain
de l'héritage. Cependant il retournait volontiers chez
les Messieurs Descambos, et la veille de son départ il
offrit un punch à tout le comptoir.
Pécuchet, au contraire, fut maussade
pour ses collègues, et sortit le dernier jour, en claquant
la porte brutalement.
Il avait à surveiller les emballages,
faire un tas de commissions, d'emplettes encore, et prendre congé
de Dumouchel !
Le professeur lui proposa un commerce épistolaire,
où il le tiendrait au courant de la Littérature
; et après des félicitations nouvelles lui souhaita
une bonne santé. Barberou se montra plus sensible en recevant
l'adieu de Bouvard. Il abandonna exprès une partie de dominos,
promit d'aller le voir là-bas, commanda deux anisettes
et l'embrassa.
Bouvard, rentré chez lui, aspira sur
son balcon une large bouffée d'air en se disant : "Enfin."
Les lumières des quais tremblaient dans l'eau, le roulement
des omnibus au loin s'apaisait. Il se rappela des jours heureux
passés dans cette grande ville, des pique-niques au restaurant,
des soirs au théâtre, les commérages de sa
portière, toutes ses habitudes ; et il sentit une défaillance
de cur, une tristesse qu'il n'osait pas s'avouer.
Pécuchet jusqu'à deux heures
du matin se promena dans sa chambre. Il ne reviendrait plus là
; tant mieux ! et cependant, pour laisser quelque chose de lui,
il grava son nom sur le plâtre de la cheminée.
Le plus gros du bagage était parti dès
la veille. Les instruments de jardin, les couchettes, les matelas,
les tables, les chaises, un caléfacteur, la baignoire et
trois fûts de Bourgogne iraient par la Seine, jusqu'au Havre,
et de là seraient expédiés sur Caen, où
Bouvard qui les attendrait les ferait parvenir à Chavignolles.
Mais le portrait de son père, les fauteuils, la cave à
liqueurs, les bouquins, la pendule, tous les objets précieux
furent mis dans une voiture de déménagement qui
s'acheminerait par Nonancourt, Verneuil et Falaise. Pécuchet
voulut l'accompagner.
Il s'installa auprès du conducteur,
sur la banquette, et couvert de sa plus vieille redingote, avec
un cache- nez, des mitaines et sa chancelière de bureau,
le dimanche 20 mars, au petit jour, il sortit de la Capitale.
Le mouvement et la nouveauté du voyage
l'occupèrent les premières heures. Puis les chevaux
se ralentirent, ce qui amena des disputes avec le conducteur et
le charretier. Ils choisissaient d'exécrables auberges
et bien qu'ils répondissent de tout, Pécuchet par
excès de prudence couchait dans les mêmes gîtes.
Le lendemain on repartait dès l'aube ; et la route, toujours
la même, s'allongeait en montant jusqu'au bord de l'horizon.
Les mètres de cailloux se succédaient, les fossés
étaient pleins d'eau, la campagne s'étalait par
grandes surfaces d'un vert monotone et froid, des nuages couraient
dans le ciel, de temps à autre la pluie tombait. Le troisième
jour des bourrasques s'élevèrent. La bâche
du chariot, mal attachée, claquait au vent comme la voile
d'un navire. Pécuchet baissait la figure sous sa casquette,
et chaque fois qu'il ouvrait sa tabatière, il lui fallait,
pour garantir ses yeux, se retourner complètement. Pendant
les cahots, il entendait osciller derrière lui tout son
bagage et prodiguait les recommandations. Voyant qu'elles ne servaient
à rien, il changea de tactique ; il fit le bon enfant,
eut des complaisances ; dans les montées pénibles,
il poussait à la roue avec les hommes ; il en vint jusqu'à
leur payer le gloria après les repas. Ils filèrent
dès lors plus lestement, si bien qu'aux environs de Gauburge
l'essieu se rompit et le chariot resta penché. Pécuchet
visita tout de suite l'intérieur ; les tasses de porcelaine
gisaient en morceaux. Il leva les bras, en grinçant des
dents, maudit ces deux imbéciles ; et la journée
suivante fut perdue, à cause du charretier qui se grisa
; mais il n'eut pas la force de se plaindre, la coupe d'amertume
étant remplie.
Bouvard n'avait quitté Paris que le
surlendemain, pour dîner encore une fois avec Barberou.
Il arriva dans la cour des messageries à la dernière
minute, puis se réveilla devant la cathédrale de
Rouen ; il s'était trompé de diligence.
Le soir toutes les places pour Caen étaient
retenues ; ne sachant que faire, il alla au Théâtre
des Arts, et il souriait à ses voisins, disant qu'il était
retiré du négoce et nouvellement acquéreur
d'un domaine aux alentours. Quand il débarqua le vendredi
à Caen ses ballots n'y étaient pas. Il les reçut
le dimanche, et les expédia sur une charrette, ayant prévenu
le fermier qu'il les suivrait de quelques heures.
A Falaise, le neuvième jour de son voyage,
Pécuchet prit un cheval de renfort, et jusqu'au coucher
du soleil on marcha bien. Au delà de Bretteville, ayant
quitté la grande route, il s'engagea dans un chemin de
traverse, croyant voir à chaque minute le pignon de Chavignolles.
Cependant les ornières s'effaçaient, elles disparurent,
et ils se trouvèrent au milieu des champs labourés.
La nuit tombait. Que devenir ? Enfin Pécuchet abandonna
le chariot, et pataugeant dans la boue, s'avança devant
lui à la découverte. Quand il approchait des fermes,
les chiens aboyaient. Il criait de toutes ses forces pour demander
sa route. On ne répondait pas. Il avait peur et regagnait
le large. Tout à coup deux lanternes brillèrent.
Il aperçut un cabriolet, s'élança pour le
rejoindre. Bouvard était dedans.
Mais où pouvait être la voiture
du déménagement ? Pendant une heure, ils la hélèrent
dans les ténèbres. Enfin, elle se retrouva, et ils
arrivèrent à Chavignolles.
Un grand feu de broussailles et de pommes de
pin flambait dans la salle. Deux couverts y étaient mis.
Les meubles arrivés sur la charrette encombraient le vestibule.
Rien ne manquait. Ils s'attablèrent.
On leur avait préparé une soupe
à l'oignon, un poulet, du lard et des ufs durs. La
vieille femme qui faisait la cuisine venait de temps à
autre s'informer de leurs goûts. Ils répondaient
: "Oh très bon ! très bon !" et le gros
pain difficile à couper, la crème, les noix, tout
les délecta ! Le carrelage avait des trous, les murs suintaient.
Cependant, ils promenaient autour d'eux un regard de satisfaction,
en mangeant sur la petite table où brûlait une chandelle.
Leurs figures étaient rougies par le grand air. Ils tendaient
leur ventre, ils s'appuyaient sur le dossier de leur chaise, qui
en craquait, et ils se répétaient : -- "Nous
y voilà donc ! quel bonheur ! il me semble que c'est un
rêve !"
Bien qu'il fût minuit, Pécuchet
eut l'idée de faire un tour dans le jardin. Bouvard ne
s'y refusa pas. Ils prirent la chandelle, et l'abritant avec un
vieux journal, se promenèrent le long des plates-bandes.
Ils avaient plaisir à nommer tout haut
les légumes : "Tiens : des carottes ! Ah ! des choux."
Ensuite, ils inspectèrent les espaliers.
Pécuchet tâcha de découvrir des bourgeons.
Quelquefois une araignée fuyait tout à coup sur
le mur ; -- et les deux ombres de leur corps s'y dessinaient agrandies,
en répétant leurs gestes. Les pointes des herbes
dégouttelaient de rosée. La nuit était complètement
noire ; et tout se tenait immobile dans un grand silence, une
grande douceur. Au loin, un coq chanta.
Leurs deux chambres avaient entre elles une
petite porte que le papier de la tenture masquait. En la heurtant
avec une commode, on venait d'en faire sauter les clous. Ils la
trouvèrent béante. Ce fut une surprise.
Déshabillés et dans leur lit,
ils bavardèrent quelque temps, puis s'endormirent ; Bouvard
sur le dos, la bouche ouverte, tête nue, Pécuchet
sur le flanc droit, les genoux au ventre, affublé d'un
bonnet de coton ; -- et tous les deux ronflaient sous le clair
de la lune, qui entrait par les fenêtres.
CHAPITRE II
-----------
Quelle joie, le lendemain en se réveillant
! Bouvard fuma une pipe, et Pécuchet huma une prise, qu'ils
déclarèrent la meilleure de leur existence. Puis
ils se mirent à la croisée, pour voir le paysage.
On avait en face de soi les champs, à
droite une grange, avec le clocher de l'église, -- et à
gauche un rideau de peupliers.
Deux allées principales, formant la
croix, divisaient le jardin en quatre morceaux. Les légumes
étaient compris dans les plates-bandes, où se dressaient,
de place en place, des cyprès nains et des quenouilles.
D'un côté, une tonnelle aboutissait à un vigneau,
de l'autre un mur soutenait les espaliers ; -- et une claire-
voie, dans le fond, donnait sur la campagne. Il y avait au delà
du mur un verger, après la charmille un bosquet, derrière
la claire-voie un petit chemin.
Ils contemplaient cet ensemble, quand un homme
à chevelure grisonnante et vêtu d'un paletot noir,
longea le sentier, en raclant avec sa canne tous les barreaux
de la claire-voie. La vieille servante leur apprit que c'était
M. Vaucorbeil, un docteur fameux dans l'arrondissement.
Les autres notables étaient le comte
de Faverges, autrefois député, et dont on citait
les vacheries, le maire M. Foureau qui vendait du bois, du plâtre,
toute espèce de choses, M. Marescot le notaire, l'abbé
Jeufroy, et Mme veuve Bordin, vivant de son revenu. -- Quant à
elle, on l'appelait la Germaine, à cause de feu Germain
son mari. Elle "faisait des journées" mais aurait
voulu passer au service de ces messieurs. Ils l'acceptèrent,
et partirent pour leur ferme, située à un kilomètre
de distance.
Quand ils entrèrent dans la cour, le
fermier, maître Gouy, vociférait contre un garçon
et la fermière sur un escabeau, serrait entre ses jambes
une dinde qu'elle empâtait avec des gobes de farine. L'homme
avait le front bas, le nez fin, le regard en dessous, et les épaules
robustes. La femme était très blonde, avec les pommettes
tachetées de son, et cet air de simplicité que l'on
voit aux manants sur le vitrail des églises.
Dans la cuisine, des bottes de chanvre étaient
suspendues au plafond. Trois vieux fusils s'échelonnaient
sur la haute cheminée. Un dressoir chargé de faïences
à fleurs occupait le milieu de la muraille ; -- et les
carreaux en verre de bouteille jetaient sur les ustensiles de
fer-blanc et de cuivre rouge une lumière blafarde.
Les deux Parisiens désiraient faire
leur inspection, n'ayant vu la propriété qu'une
fois, sommairement. Maître Gouy et son épouse les
escortèrent ; -- et la kyrielle des plaintes commença.
Tous les bâtiments, depuis la charretterie
jusqu'à la bouillerie, avaient besoin de réparations.
Il aurait fallu construire une succursale pour les fromages, mettre
aux barrières des ferrements neufs, relever les hauts-
bords, creuser la mare et replanter considérablement de
pommiers dans les trois cours.
Ensuite, on visita les cultures. Maître
Gouy les déprécia. Elles mangeaient trop de fumier
; les charrois étaient dispendieux, -- impossible d'extraire
les cailloux, la mauvaise herbe empoisonnait les prairies ; --
et ce dénigrement de sa terre atténua le plaisir
que Bouvard sentait à marcher dessus.
Ils s'en revinrent par la cavée, sous
une avenue de hêtres. La maison montrait de ce côté-là,
sa cour d'honneur et sa façade.
Elle était peinte en blanc, avec des
réchampis de couleur jaune. Le hangar et le cellier, le
fournil et le bûcher faisaient en retour deux ailes plus
basses. La cuisine communiquait avec une petite salle. On rencontrait
ensuite le vestibule, une deuxième salle plus grande, et
le salon. Les quatre chambres au premier s'ouvraient sur le corridor
qui regardait la cour. Pécuchet en prit une pour ses collections
; la dernière fut destinée à la bibliothèque
; et comme ils ouvraient les armoires, ils trouvèrent d'autres
bouquins, mais n'eurent pas la fantaisie d'en lire les titres.
Le plus pressé, c'était le jardin.
Bouvard, en passant près de la charmille
découvrit sous les branches une dame en plâtre. Avec
deux doigts, elle écartait sa jupe, les genoux pliés,
la tête sur l'épaule, comme craignant d'être
surprise. -- "Ah ! pardon ! ne vous gênez pas !"
-- et cette plaisanterie les amusa tellement que vingt fois par
jour pendant plus de trois semaines, ils la répétèrent.
Cependant, les bourgeois de Chavignolles désiraient
les connaître -- on venait les observer par la claire- voie.
Ils en bouchèrent les ouvertures avec des planches. La
population fut contrariée.
Pour se garantir du soleil, Bouvard portait
sur la tête un mouchoir noué en turban, Pécuchet
sa casquette ; et il avait un grand tablier avec une poche par
devant, dans laquelle ballottaient un sécateur, son foulard
et sa tabatière. Les bras nus, et côte à côte,
ils labouraient, sarclaient, émondaient, s'imposaient des
tâches, mangeaient le plus vite possible ; -- mais allaient
prendre le café sur le vigneau, pour jouir du point de
vue.
S'ils rencontraient un limaçon, ils
s'approchaient de lui, et l'écrasaient en faisant une grimace
du coin de la bouche, comme pour casser une noix. Ils ne sortaient
pas sans leur louchet, -- et coupaient en deux les vers blancs
d'une telle force que le fer de l'outil s'en enfonçait
de trois pouces. Pour se délivrer des chenilles, ils battaient
les arbres, à grands coups de gaule, furieusement.
Bouvard planta une pivoine au milieu du gazon
-- et des pommes d'amour qui devaient retomber comme des lustres,
sous l'arceau de la tonnelle.
Pécuchet fit creuser devant la cuisine,
un large trou, et le disposa en trois compartiments, où
il fabriquerait des composts qui feraient pousser un tas de choses
dont les détritus amèneraient d'autres récoltes,
procurant d'autres engrais, tout cela indéfiniment ; --
et il rêvait au bord de la fosse, apercevant dans l'avenir,
des montagnes de fruits, des débordements de fleurs, des
avalanches de légumes. Mais le fumier de cheval si utile
pour les couches lui manquait. Les cultivateurs n'en vendaient
pas ; les aubergistes en refusèrent. Enfin, après
beaucoup de recherches, malgré les instances de Bouvard,
et abjurant toute pudeur, il prit le parti "d'aller lui-même
au crottin !"
C'est au milieu de cette occupation que Mme
Bordin, un jour, l'accosta sur la grande route. Quand elle l'eut
complimenté, elle s'informa de son ami. Les yeux noirs
de cette personne, très brillants bien que petits, ses
hautes couleurs, son aplomb (elle avait même un peu de moustache)
intimidèrent Pécuchet. Il répondit brièvement
et tourna le dos -- impolitesse que blâma Bouvard.
Puis les mauvais jours survinrent, la neige,
les grands froids. Ils s'installèrent dans la cuisine,
et faisaient du treillage ; ou bien parcouraient les chambres,
causaient au coin du feu, regardaient la pluie tomber.
Dès la mi-carême, ils guettèrent
le printemps, et répétaient chaque matin : "tout
part." Mais la saison fut tardive ; et ils consolaient leur
impatience, en disant : "tout va partir."
Ils virent enfin lever les petits pois. Les
asperges donnèrent beaucoup. La vigne promettait.
Puisqu'ils s'entendaient au jardinage, ils
devaient réussir dans l'agriculture ; -- et l'ambition
les prit de cultiver leur ferme. Avec du bon sens et de l'étude
ils s'en tireraient, sans aucun doute.
D'abord, il fallait voir comment on opérait
chez les autres ; -- et ils rédigèrent une lettre,
où ils demandaient à M. de Faverges l'honneur de
visiter son exploitation. Le Comte leur donna tout de suite un
rendez-vous.
Après une heure de marche, ils arrivèrent
sur le versant d'un coteau qui domine la vallée de l'Orne.
La rivière coulait au fond, avec des sinuosités.
Des blocs de grès rouge s'y dressaient de place en place,
et des roches plus grandes formaient au loin comme une falaise
surplombant la campagne, couverte de blés mûrs. En
face, sur l'autre colline, la verdure était si abondante
qu'elle cachait les maisons. Des arbres la divisaient en carrés
inégaux, se marquant au milieu de l'herbe par des lignes
plus sombres.
L'ensemble du domaine apparut tout à
coup. Des toits de tuiles indiquaient la ferme. Le château
à façade blanche se trouvait sur la droite avec
un bois au delà, et une pelouse descendait jusqu'à
la rivière où des platanes alignés reflétaient
leur ombre.
Les deux amis entrèrent dans une luzerne
qu'on fanait. Des femmes portant des chapeaux de paille, des marmottes
d'indienne ou des visières de papier, soulevaient avec
des râteaux le foin laissé par terre -- et à
l'autre bout de la plaine, auprès des meules, on jetait
des bottes vivement dans une longue charrette, attelée
de trois chevaux. M. le Comte s'avança suivi de son régisseur.
Il avait un costume de basin, la taille raide
et les favoris en côtelette, l'air à la fois d'un
magistrat et d'un dandy. Les traits de sa figure, même quand
il parlait, ne remuaient pas.
Les premières politesses échangées,
il exposa son système relativement aux fourrages ; on retournait
les andains sans les éparpiller, les meules devaient être
coniques, et les bottes faites immédiatement sur place,
puis entassées par dizaines. Quant au râteleur anglais,
la prairie était trop inégale pour un pareil instrument.
Une petite fille les pieds nus dans des savates,
et dont le corps se montrait par les déchirures de sa robe,
donnait à boire aux femmes, en versant du cidre d'un broc,
qu'elle appuyait contre sa hanche. Le comte demanda d'où
venait cet enfant ; on n'en savait rien. Les faneuses l'avaient
recueillie pour les servir pendant la moisson. Il haussa les épaules,
et tout en s'éloignant proféra quelques plaintes
sur l'immoralité de nos campagnes.
Bouvard fit l'éloge de sa luzerne. Elle
était assez bonne, en effet, malgré les ravages
de la cuscute ; les futurs agronomes ouvrirent les yeux au mot
cuscute. Vu le nombre de ses bestiaux, il s'appliquait aux prairies
artificielles ; c'était d'ailleurs un bon précédent
pour les autres récoltes, ce qui n'a pas toujours lieu
avec les racines fourragères. -- "Cela du moins me
paraît incontestable."
Bouvard et Pécuchet reprirent ensemble
: "Oh ! incontestable."
Ils étaient sur la limite d'un champ
tout plat, soigneusement ameubli. Un cheval que l'on conduisait
à la main traînait un large coffre monté sur
trois roues. Sept coutres, disposés en bas, ouvraient parallèlement
des raies fines, dans lesquelles le grain tombait par des tuyaux
descendant jusqu'au sol.
-- "Ici" dit le comte "je sème
des turneps. Le turnep est la base de ma culture quadriennale"
et il entamait la démonstration du semoir. Mais un domestique
vint le chercher. On avait besoin de lui, au château.
Son régisseur le remplaça, homme
à figure chafouine et de façons obséquieuses.
Il conduisit "ces messieurs" vers
un autre champ, où quatorze moissonneurs, la poitrine nue
et les jambes écartées, fauchaient des seigles.
Les fers sifflaient dans la paille qui se versait à droite.
Chacun décrivait devant soi un large demi-cercle, et tous
sur la même ligne, ils avançaient en même temps.
Les deux Parisiens admirèrent leurs bras et se sentaient
pris d'une vénération presque religieuse pour l'opulence
de la terre.
Ils longèrent ensuite plusieurs pièces
en labour. Le crépuscule tombait ; des corneilles s'abattaient
dans les sillons.
Puis ils rencontrèrent le troupeau.
Les moutons, çà et là, pâturaient et
on entendait leur continuel broutement. Le berger, assis sur un
tronc d'arbre, tricotait un bas de laine, ayant son chien près
de lui.
Le régisseur aida Bouvard et Pécuchet
à franchir un échalier, et ils traversèrent
deux masures, où des vaches ruminaient sous les pommiers.
Tous les bâtiments de la ferme étaient
contigus et occupaient les trois côtés de la cour.
Le travail s'y faisait à la mécanique, au moyen
d'une turbine, utilisant un ruisseau qu'on avait, exprès,
détourné. Des bandelettes de cuir allaient d'un
toit dans l'autre, et au milieu du fumier une pompe de fer manuvrait.
Le régisseur fit observer dans les bergeries
de petites ouvertures à ras du sol, et dans les cases aux
cochons, des portes ingénieuses, pouvant d'elles mêmes
se fermer.
La grange était voûtée
comme une cathédrale avec des arceaux de briques reposant
sur des murs de pierre.
Pour divertir les messieurs, une servante jeta
devant les poules des poignées d'avoine. L'arbre du pressoir
leur parut gigantesque, et ils montèrent dans le pigeonnier.
La laiterie spécialement les émerveilla. Des robinets
dans les coins fournissaient assez d'eau pour inonder les dalles
; et en entrant, une fraîcheur vous surprenait. Des jarres
brunes, alignées sur des claires-voies étaient pleines
de lait jusqu'aux bords. Des terrines moins profondes contenaient
de la crème. Les pains de beurre se suivaient, pareils
aux tronçons d'une colonne de cuivre, et de la mousse débordait
les seaux de fer-blanc, qu'on venait de poser par terre.
Mais le bijou de la ferme c'était la
bouverie. Des barreaux de bois scellés perpendiculairement
dans toute sa longueur la divisaient en deux sections, la première
pour le bétail, la seconde pour le service. On y voyait
à peine, toutes les meurtrières étant closes.
Les bufs mangeaient attachés à des chaînettes
et leurs corps exhalaient une chaleur, que le plafond bas rabattait.
Mais quelqu'un donna du jour. Un filet d'eau, tout à coup
se répandit dans la rigole qui bordait les râteliers.
Des mugissements s'élevèrent. Les cornes faisaient
comme un cliquetis de bâtons. Tous les bufs avancèrent
leurs mufles entre les barreaux et buvaient lentement.
Les grands attelages entrèrent dans
la cour et des poulains hennirent. Au rez-de-chaussée,
deux ou trois lanternes s'allumèrent, puis disparurent.
Les gens de travail passaient en traînant leurs sabots sur
les cailloux -- et la cloche pour le souper tinta.
Les deux visiteurs s'en allèrent.
Tout ce qu'ils avaient vu les enchantait. Leur
décision fut prise. Dès le soir, ils tirèrent
de leur bibliothèque les quatre volumes de la Maison Rustique,
se firent expédier le cours de Gasparin, et s'abonnèrent
à un journal d'agriculture.
Pour se rendre aux foires plus commodément,
ils achetèrent une carriole que Bouvard conduisait.
Habillés d'une blouse bleue, avec un
chapeau à larges bords, des guêtres jusqu'aux genoux
et un bâton de maquignon à la main, ils rôdaient
autour des bestiaux, questionnaient les laboureurs, et ne manquaient
pas d'assister à tous les comices agricoles.
Bientôt, ils fatiguèrent maître
Gouy de leurs conseils, déplorant principalement son système
de jachères. Mais le fermier tenait à sa routine.
Il demanda la remise d'un terme sous prétexte de la grêle.
Quant aux redevances, il n'en fournit aucune. Devant les réclamations
les plus justes, sa femme poussait des cris. Enfin, Bouvard déclara
son intention de ne pas renouveler le bail.
Dès lors maître Gouy épargna
les fumures, laissa pousser les mauvaises herbes, ruina le fonds.
Et il s'en alla d'un air farouche qui indiquait des plans de vengeance.
Bouvard avait pensé que vingt mille
francs, c'est-à-dire plus de quatre fois le prix du fermage,
suffirait au début. Son notaire de Paris les envoya.
Leur exploitation comprenait quinze hectares
en cours et prairies, vingt-trois en terres arables, et cinq en
friche situés sur un monticule couvert de cailloux et qu'on
appelait la Butte.
Ils se procurèrent tous les instruments
indispensables, quatre chevaux, douze vaches, six porcs, cent
soixante moutons -- et comme personnel, deux charretiers, deux
femmes, un valet, un berger, de plus un gros chien.
Pour avoir tout de suite de l'argent ils vendirent
leurs fourrages ; -- on les paya chez eux ; l'or des napoléons
comptés sur le coffre à l'avoine leur parut plus
reluisant qu'un autre, extraordinaire et meilleur.
Au mois de novembre ils brassèrent du
cidre. C'était Bouvard qui fouettait le cheval et Pécuchet
monté dans l'auge retournait le marc avec une pelle. Ils
haletaient en serrant la vis, puchaient dans la cuve, surveillaient
les bondes, portaient de lourds sabots, s'amusaient énormément.
Partant de ce principe qu'on ne saurait avoir
trop de blé, ils supprimèrent la moitié environ
de leurs prairies artificielles, et comme ils n'avaient pas d'engrais
ils se servirent de tourteaux qu'ils enterrèrent sans les
concasser, -- si bien que le rendement fut pitoyable.
L'année suivante, ils firent les semailles
très dru. Des orages survinrent. Les épis versèrent.
Néanmoins, ils s'acharnaient au froment
; et ils entreprirent d'épierrer la Butte ; un banneau
emportait les cailloux. Tout le long de l'année, du matin
jusqu'au soir, par la pluie, par le soleil, on voyait l'éternel
banneau avec le même homme et le même cheval, gravir,
descendre et remonter la petite colline. Quelquefois Bouvard marchait
derrière, faisant des haltes à mi-côte pour
s'éponger le front.
Ne se fiant à personne, ils traitaient
eux-mêmes les animaux, leur administraient des purgations,
des clystères.
De graves désordres eurent lieu. La
fille de basse-cour devint enceinte. Ils prirent des gens mariés
; les enfants pullulèrent, les cousins, les cousines, les
oncles, les belles-surs. Une horde vivait à leurs
dépens ; -- et ils résolurent de coucher dans la
ferme, à tour de rôle.
Mais le soir, ils étaient tristes. La
malpropreté de la chambre les offusquait ; -- et Germaine
qui apportait les repas, grommelait à chaque voyage. On
les dupait de toutes les façons. Les batteurs en grange
fourraient du blé dans leur cruche à boire. Pécuchet
en surprit un, et s'écria, en le poussant dehors par les
épaules :
-- "Misérable ! tu es la honte
du village qui t'a vu naître !"
Sa personne n'inspirait aucun respect. -- D'ailleurs,
il avait des remords à l'encontre du jardin. Tout son temps
ne serait pas de trop pour le tenir en bon état. -- Bouvard
s'occuperait de la ferme. Ils en délibérèrent
; et cet arrangement fut décidé.
Le premier point était d'avoir de bonnes
couches. Pécuchet en fit construire une, en briques. Il
peignit lui- même les châssis, et redoutant les coups
de soleil barbouilla de craie toutes les cloches.
Il eut la précaution pour les boutures
d'enlever les têtes avec les feuilles. Ensuite, il s'appliqua
aux marcottages. Il essaya plusieurs sortes de greffes, greffes
en flûte, en couronne, en écusson, greffe herbacée,
greffe anglaise. Avec quel soin, il ajustait les deux libers !
comme il serrait les ligatures ! quel amas d'onguent pour les
recouvrir !
Deux fois par jour, il prenait son arrosoir
et le balançait sur les plantes, comme s'il les eût
encensées. A mesure qu'elles verdissaient sous l'eau qui
tombait en pluie fine, il lui semblait se désaltérer
et renaître avec elles. Puis cédant à une
ivresse il arrachait la pomme de l'arrosoir, et versait à
plein goulot, copieusement.
Au bout de la charmille près de la dame
en plâtre, s'élevait une manière de cahute
faite en rondins. Pécuchet y enfermait ses instruments
; et il passait là des heures délicieuses à
éplucher les graines, à écrire des étiquettes,
à mettre en ordre ses petits pots. Pour se reposer, il
s'asseyait devant la porte, sur une caisse, et alors projetait
des embellissements.
Il avait créé au bas du perron
deux corbeilles de géraniums ; entre les cyprès
et les quenouilles, il planta des tournesols ; -- et comme les
plates-bandes étaient couvertes de boutons d'or, et toutes
les allées de sable neuf, le jardin éblouissait
par une abondance de couleurs jaunes.
Mais la couche fourmilla de larves ; -- et
malgré les réchauds de feuilles mortes, sous les
châssis peints et sous les cloches barbouillées,
il ne poussa que des végétations rachitiques. Les
boutures ne reprirent pas ; les greffes se décollèrent
; la sève des marcottes s'arrêta, les arbres avaient
le blanc dans leurs racines ; les semis furent une désolation.
Le vent s'amusait à jeter bas les rames des haricots. L'abondance
de la gadoue nuisit aux fraisiers, le défaut de pinçage
aux tomates.
Il manqua les brocolis, les aubergines, les
navets -- et du cresson de fontaine, qu'il avait voulu élever
dans un baquet. Après le dégel, tous les artichauts
étaient perdus.
Les choux le consolèrent. Un, surtout,
lui donna des espérances. Il s'épanouissait, montait,
finit par être prodigieux, et absolument incomestible. N'importe
! Pécuchet fut content de posséder un monstre.
Alors il tenta ce qui lui semblait être
le summum de l'art : l'élève du melon.
Il sema les graines de plusieurs variétés
dans des assiettes remplies de terreau, qu'il enfouit dans sa
couche. Puis, il dressa une autre couche ; et quand elle eut jeté
son feu repiqua les plants les plus beaux, avec des cloches par-dessus.
Il fit toutes les tailles suivant les préceptes du bon
jardinier, respecta les fleurs, laissa se nouer les fruits, en
choisit un sur chaque bras, supprima les autres ; et dès
qu'ils eurent la grosseur d'une noix, il glissa sous leur écorce
une planchette pour les empêcher de pourrir au contact du
crottin. Il les bassinait, les aérait, enlevait avec son
mouchoir la brume des cloches -- et si des nuages paraissaient,
il apportait vivement des paillassons. La nuit, il n'en dormait
pas. Plusieurs fois même, il se releva ; et pieds nus dans
ses bottes, en chemise, grelottant, il traversait tout le jardin
pour aller mettre sur les bâches la couverture de son lit.
Les cantaloups mûrirent.
Au premier, Bouvard fit la grimace. Le second
ne fut pas meilleur, le troisième non plus ; Pécuchet
trouvait pour chacun une excuse nouvelle, jusqu'au dernier qu'il
jeta par la fenêtre, déclarant n'y rien comprendre.
En effet, comme il avait cultivé les
unes près des autres des espèces différentes,
les sucrins s'étaient confondus avec les maraîchers,
le gros Portugal avec le grand Mogol -- et le voisinage des pommes
d'amour complétant l'anarchie, il en était résulté
d'abominables mulets qui avaient le goût de citrouilles.
Alors Pécuchet se tourna vers les fleurs.
Il écrivit à Dumouchel pour avoir des arbustes avec
des graines, acheta une provision de terre de bruyère et
se mit à l'uvre résolument.
Mais il planta des passiflores à l'ombre,
des pensées au soleil, couvrit de fumier les jacinthes,
arrosa les lys après leur floraison, détruisit les
rhododendrons par des excès d'abattage, stimula les fuchsias
avec de la colle forte, et rôtit un grenadier, en l'exposant
au feu dans la cuisine.
Aux approches du froid, il abrita les églantiers
sous des dômes de papier fort enduits de chandelle ; cela
faisait comme des pains de sucre, tenus en l'air par des bâtons.
Les tuteurs des dahlias étaient gigantesques ; -- et on
apercevait, entre ces lignes droites les rameaux tortueux d'un
sophora-japonica qui demeurait immuable, sans dépérir,
ni sans pousser.
Cependant, puisque les arbres les plus rares
prospèrent dans les jardins de la capitale, ils devaient
réussir à Chavignolles ? et Pécuchet se procura
le lilas des Indes, la rose de Chine et l'Eucalyptus, alors dans
la primeur de sa réputation. Toutes les expériences
ratèrent. Il était chaque fois fort étonné.
Bouvard, comme lui, rencontrait des obstacles.
Ils se consultaient mutuellement, ouvraient un livre, passaient
à un autre, puis ne savaient que résoudre devant
la divergence des opinions.
Ainsi, pour la marne, Puvis la recommande ;
le manuel Roret la combat.
Quant au plâtre, malgré l'exemple
de Franklin, Rieffel et M. Rigaud n'en paraissent pas enthousiasmés.
Les jachères, selon Bouvard, étaient
un préjugé gothique. Cependant, Leclerc note les
cas où elles sont presque indispensables. Gasparin cite
un Lyonnais qui pendant un demi-siècle a cultivé
des céréales sur le même champ ; cela renverse
la théorie des assolements. Tull exalte les labours au
préjudice des engrais ; et voilà le major Beatson
qui supprime les engrais, avec les labours !
Pour se connaître aux signes du temps,
ils étudièrent les nuages d'après la classification
de Luke-Howard. Ils contemplaient ceux qui s'allongent comme des
crinières, ceux qui ressemblent à des îles,
ceux qu'on prendrait pour des montagnes de neige -- tâchant
de distinguer les nimbus des cirrus, les stratus des cumulus ;
les formes changeaient avant qu'ils eussent trouvé les
noms.
Le baromètre les trompa ; le thermomètre
n'apprenait rien ; et ils recoururent à l'expédient
imaginé sous Louis XV, par un prêtre de Touraine.
Une sangsue dans un bocal devait monter en cas de pluie, se tenir
au fond par beau fixe, s'agiter aux menaces de la tempête.
Mais l'atmosphère presque toujours contredit la sangsue.
Ils en mirent trois autres, avec celle-là. Toutes les quatre
se comportèrent différemment.
Après force méditations, Bouvard
reconnut qu'il s'était trompé. Son domaine exigeait
la grande culture, le système intensif, et il aventura
ce qui lui restait de capitaux disponibles : trente mille francs.
Excité par Pécuchet, il eut le
délire de l'engrais. Dans la fosse aux composts furent
entassés des branchages, du sang, des boyaux, des plumes,
tout ce qu'il pouvait découvrir. Il employa la liqueur
belge, le lizier suisse, la lessive, des harengs saurs, du varech,
des chiffons, fit venir du guano, tâcha d'en fabriquer --
et poussant jusqu'au bout ses principes, ne tolérait pas
qu'on perdit l'urine ; il supprima les lieux d'aisances. On apportait
dans sa cour des cadavres d'animaux, dont il fumait ses terres.
Leurs charognes dépecées parsemaient la campagne.
Bouvard souriait au milieu de cette infection. Une pompe installée
dans un tombereau crachait du purin sur les récoltes. A
ceux qui avaient l'air dégoûté, il disait
: "Mais c'est de l'or ! c'est de l'or." -- Et il regrettait
de n'avoir pas encore plus de fumiers. Heureux les pays où
l'on trouve des grottes naturelles pleines d'excréments
d'oiseaux !
Le colza fut chétif, l'avoine médiocre
; et le blé se vendit fort mal, à cause de son odeur.
Une chose étrange, c'est que la Butte enfin épierrée
donnait moins qu'autrefois.
Il crut bon de renouveler son matériel.
Il acheta un scarificateur Guillaume, un extirpateur Valcourt,
un semoir anglais et la grande araire de Mathieu de Dombasle.
Le charretier la dénigra.
-- "Apprends à t'en servir !"
-- "Eh bien, montrez-moi !"
Il essayait de montrer, se trompait, et les
paysans ricanaient.
Jamais il ne put les astreindre au commandement
de la cloche. Sans cesse, il criait derrière eux, courait
d'un endroit à l'autre, notait ses observations sur un
calepin, donnait des rendez-vous, n'y pensait plus -- et sa tête
bouillonnait d'idées industrielles. Il se promettait de
cultiver le pavot en vue de l'opium, et surtout l'astragale qu'il
vendrait sous le nom de "café des familles".
Afin d'engraisser plus vite ses bufs,
il les saignait tous les quinze jours.
Il ne tua aucun de ses cochons et les gorgeait
d'avoine salée. Bientôt la porcherie fut trop étroite.
Ils embarrassaient la cour, défonçaient les clôtures,
mordaient le monde.
Durant les grandes chaleurs, vingt-cinq moutons
se mirent à tourner, et peu de temps après, crevèrent.
La même semaine, trois bufs expiraient,
conséquence des phlébotomies de Bouvard.
Il imagina pour détruire les mans d'enfermer
des poules dans une cage à roulettes, que deux hommes poussaient
derrière la charrue -- ce qui ne manqua point de leur briser
les pattes.
Il fabriqua de la bière avec des feuilles
de petit chêne, et la donna aux moissonneurs en guise de
cidre. Des maux d'entrailles se déclarèrent. Les
enfants pleuraient, les femmes geignaient, les hommes étaient
furieux. Ils menaçaient tous de partir ; et Bouvard leur
céda.
Cependant, pour les convaincre de l'innocuité
de son breuvage, il en absorba devant eux plusieurs bouteilles,
se sentit gêné, mais cacha ses douleurs, sous un
air d'enjouement. Il fit même transporter la mixture chez
lui. Il en buvait le soir avec Pécuchet, et tous deux s'efforçaient
de la trouver bonne. D'ailleurs, il ne fallait pas qu'elle fût
perdue.
Les coliques de Bouvard devenant trop fortes,
Germaine alla chercher le docteur.
C'était un homme sérieux, à
front convexe, et qui commença par effrayer son malade.
La cholérine de Monsieur devait tenir à cette bière
dont on parlait dans le pays. Il voulut en savoir la composition,
et la blâma en termes scientifiques, avec des haussements
d'épaule. Pécuchet qui avait fourni la recette fut
mortifié.
En dépit des chaulages pernicieux, des
binages épargnés et des échardonnages intempestifs,
Bouvard, l'année suivante, avait devant lui une belle récolte
de froment. Il imagina de le dessécher par la fermentation,
genre hollandais, système Clap-Mayer ; c'est-à-dire
qu'il le fit abattre d'un seul coup, et tasser en meules, qui
seraient démolies dès que le gaz s'en échapperait,
puis exposées au grand air ; après quoi, Bouvard
se retira sans la moindre inquiétude.
Le lendemain, pendant qu'ils dînaient,
ils entendirent sous la hêtrée le battement d'un
tambour. Germaine sortit pour voir ce qu'il y avait ; mais l'homme
était déjà loin ; presque aussitôt
la cloche de l'église tinta violemment.
Une angoisse saisit Bouvard et Pécuchet.
Ils se levèrent, et impatients d'être renseignés,
s'avancèrent tête nue, du côté de Chavignolles.
Une vieille femme passa. Elle ne savait rien.
Ils arrêtèrent un petit garçon qui répondit
: -- "Je crois que c'est le feu ? " et le tambour continuait
à battre, la cloche tintait plus fort. Enfin, ils atteignirent
les premières maisons du village. L'épicier leur
cria de loin : -- "Le feu est chez vous !"
Pécuchet prit le pas gymnastique ; et
il disait à Bouvard courant du même train à
son côté : -- "Une, deux ; une, deux ; -- en
mesure ! comme les chasseurs de Vincennes."
La route qu'ils suivaient montait toujours
; le terrain en pente leur cachait l'horizon. Ils arrivèrent
en haut, près de la Butte ; -- et, d'un seul coup d'il,
le désastre leur apparut.
Toutes les meules, çà et là,
flambaient comme des volcans -- au milieu de la plaine dénudée,
dans le calme du soir.
Il y avait, autour de la plus grande, trois
cents personnes peut-être ; et sous les ordres de M. Foureau,
le maire, en écharpe tricolore, des gars avec des perches
et des crocs tiraient la paille du sommet, afin de préserver
le reste.
Bouvard dans son empressement faillit renverser
Mme Bordin qui se trouvait là. Puis, apercevant un de ses
valets, il l'accabla d'injures pour ne l'avoir pas averti. Le
valet au contraire, par excès de zèle avait d'abord
couru à la maison, à l'église, puis chez
Monsieur, et était revenu par l'autre route.
Bouvard perdait la tête. Ses domestiques
l'entouraient parlant à la fois ; -- et il défendait
d'abattre les meules, suppliait qu'on le secourût, exigeait
de l'eau, réclamait des pompiers !
-- "Est-ce que nous en avons !" s'écria
le maire.
-- "C'est de votre faute !" reprit
Bouvard. Il s'emportait, proféra des choses inconvenantes
; -- et tous admirèrent la patience de M. Foureau qui était
brutal cependant, comme l'indiquaient ses grosses lèvres
et sa mâchoire de bouledogue.
La chaleur des meules devint si forte qu'on
ne pouvait plus en approcher. Sous les flammes dévorantes
la paille se tordait avec des crépitations, les grains
de blé vous cinglaient la figure comme des grains de plomb.
Puis, la meule s'écroulait par terre en un large brasier,
d'où s'envolaient des étincelles ; -- et des moires
ondulaient sur cette masse rouge, qui offrait dans les alternances
de sa couleur, des parties roses comme du vermillon, et d'autres
brunes comme du sang caillé. La nuit était venue
; le vent soufflait ; des tourbillons de fumée enveloppaient
la foule ; -- une flammèche, de temps à autre, passait
sur le ciel noir.
Bouvard contemplait l'incendie, en pleurant
doucement. Ses yeux disparaissaient sous leurs paupières
gonflées ; -- et il avait tout le visage comme élargi
par la douleur. Mme Bordin, en jouant avec les franges de son
châle vert l'appelait "pauvre Monsieur", tâchait
de le consoler. Puisqu'on n'y pouvait rien, il devait "se
faire une raison".
Pécuchet ne pleurait pas. Très
pâle ou plutôt livide, la bouche ouverte et les cheveux
collés par la sueur froide, il se tenait à l'écart,
dans ses réflexions. -- Mais le curé, survenu tout
à coup, murmura d'une voix câline : -- "Ah !
quel malheur, véritablement ; c'est bien fâcheux
! Soyez sûr que je participe !..."
Les autres n'affectaient aucune tristesse.
Ils causaient en souriant, la main étendue devant les flammes.
Un vieux ramassa des brins qui brûlaient pour allumer sa
pipe. Des enfants se mirent à danser. Un polisson s'écria
même que c'était bien amusant.
-- "Oui ! il est beau, l'amusement !"
reprit Pécuchet qui venait de l'entendre.
Le feu diminua. Les tas s'abaissèrent
; -- et une heure après, il ne restait plus que des cendres,
faisant sur la plaine des marques rondes et noires. Alors on se
retira.
Mme Bordin et l'abbé Jeufroy reconduisirent
Messieurs Bouvard et Pécuchet jusqu'à leur domicile.
Pendant la route, la veuve adressa à
son voisin des reproches fort aimables sur sa sauvagerie -- et
l'ecclésiastique exprima toute sa surprise de n'avoir pu
connaître jusqu'à présent un de ses paroissiens
aussi distingué.
Seul à seul, ils cherchèrent
la cause de l'incendie -- et au lieu de reconnaître avec
tout le monde que la paille humide s'était enflammée
spontanément, ils soupçonnèrent une vengeance.
Elle venait, sans doute, de maître Gouy, ou peut-être
du taupier ? Six mois auparavant Bouvard avait refusé ses
services, et même soutenu dans un cercle d'auditeurs que
son industrie étant funeste, le gouvernement la devait
interdire. L'homme, depuis ce temps-là, rôdait aux
environs. Il portait sa barbe entière, et leur semblait
effrayant, surtout le soir quand il apparaissait au bord des cours,
en secouant sa longue perche, garnie de taupes suspendues.
Le dommage était considérable,
et pour se reconnaître dans leur situation, Pécuchet
pendant huit jours travailla les registres de Bouvard qui lui
parurent "un véritable labyrinthe". Après
avoir collationné le journal, la correspondance et le grand
livre couvert de notes au crayon et de renvois, il découvrit
la vérité : pas de marchandises à vendre,
aucun effet à recevoir, et en caisse, zéro ; le
capital se marquait par un déficit de trente-trois mille
francs.
Bouvard n'en voulut rien croire, et plus de
vingt fois, ils recommencèrent les calculs. Ils arrivaient
toujours à la même conclusion. Encore deux ans d'une
agronomie pareille, leur fortune y passait !
Le seul remède était de vendre.
Au moins fallait-il consulter un notaire. La
démarche était trop pénible ; Pécuchet
s'en chargea.
D'après l'opinion de M. Marescot, mieux
valait ne point faire d'affiches. Il parlerait de la ferme à
des clients sérieux et laisserait venir leurs propositions.
-- "Très bien !" dit Bouvard
"on a du temps devant soi !" Il allait prendre un fermier
; ensuite, on verrait. "Nous ne serons pas plus malheureux
qu'autrefois ! seulement nous voilà forcés à
des économies !"
Elles contrariaient Pécuchet à
cause du jardinage, et quelques jours après, il dit :
-- "Nous devrions nous livrer exclusivement
à l'arboriculture, non pour le plaisir, mais comme spéculation
! -- Une poire qui revient à trois sols est quelquefois
vendue dans la capitale jusqu'à des cinq et six francs
! Des jardiniers se font avec les abricots vingt-cinq mille livres
de rentes ! A Saint Pétersbourg pendant l'hiver, on paie
le raisin un napoléon la grappe ! C'est une belle industrie,
tu en conviendras ! Et qu'est-ce que ça coûte ? des
soins, du fumier, et le repassage d'une serpette !"
Il monta tellement l'imagination de Bouvard,
que tout de suite, ils cherchèrent dans leurs livres une
nomenclature de plants à acheter ; -- et ayant choisi des
noms qui leur paraissaient merveilleux, ils s'adressèrent
à un pépiniériste de Falaise, lequel s'empressa
de leur fournir trois cents tiges dont il ne trouvait pas le placement.
Ils avaient fait venir un serrurier pour les
tuteurs, un quincaillier pour les raidisseurs, un charpentier
pour les supports. Les formes des arbres étaient d'avance
dessinées. Des morceaux de latte sur le mur figuraient
des candélabres. Deux poteaux à chaque bout des
plates-bandes guindaient horizontalement des fils de fer ; --
et dans le verger, des cerceaux indiquaient la structure des vases,
des baguettes en cône celle des pyramides -- si bien qu'en
arrivant chez eux, on croyait voir les pièces de quelque
machine inconnue, ou la carcasse d'un feu d'artifice.
Les trous étant creusés, ils
coupèrent l'extrémité de toutes les racines,
bonnes ou mauvaises, et les enfouirent dans un compost. Six mois
après, les plants étaient morts. Nouvelles commandes
au pépiniériste, et plantations nouvelles, dans
des trous encore plus profonds ! Mais la pluie détrempant
le sol, les greffes d'elles-mêmes s'enterrèrent et
les arbres s'affranchirent.
Le printemps venu, Pécuchet se mit à
la taille des poiriers. il n'abattit pas les flèches, respecta
les lambourdes ; -- et s'obstinant à vouloir coucher d'équerre
les duchesses qui devaient former les cordons unilatéraux,
il les cassait ou les arrachait, invariablement. Quant aux pêchers,
il s'embrouilla dans les sur- mères, les sous-mères,
et les deuxièmes sous-mères. Des vides et des pleins
se présentaient toujours où il n'en fallait pas
; -- et impossible d'obtenir sur l'espalier un rectangle parfait,
avec six branches à droite et six à gauche, -- non
compris les deux principales, le tout formant une belle arête
de poisson.
Bouvard tâcha de conduire les abricotiers.
Ils se révoltèrent. Il abattit leurs troncs à
ras du sol ; aucun ne repoussa. Les cerisiers, auxquels il avait
fait des entailles, produisirent de la gomme.
D'abord ils taillèrent très long,
ce qui éteignait les yeux de la base, puis trop court,
ce qui amenait des gourmands : et souvent ils hésitaient
ne sachant pas distinguer les boutons à bois des boutons
à fleurs. Ils s'étaient réjouis d'avoir des
fleurs : mais ayant reconnu leur faute, ils en arrachaient les
trois quarts, pour fortifier le reste.
Incessamment, ils parlaient de la sève
et du cambium, du palissage, du cassage, de l'éborgnage.
Ils avaient au milieu de leur salle à manger, dans un cadre,
la liste de leurs élèves, avec un numéro
qui se répétait dans le jardin, sur un petit morceau
de bois, au pied de l'arbre.
Levés dès l'aube, ils travaillaient
jusqu'à la nuit, le porte-jonc à la ceinture. Par
les froides matinées de printemps Bouvard gardait sa veste
de tricot sous sa blouse, Pécuchet sa vieille redingote
sous sa serpillière ; -- et les gens qui passaient le long
de la claire-voie les entendaient tousser dans le brouillard.
Quelquefois Pécuchet tirait de sa poche
son manuel ; et il en étudiait un paragraphe, debout, avec
sa bêche auprès de lui, dans la pose du jardinier
qui décorait le frontispice du livre. Cette ressemblance
le flatta même beaucoup. Il en conçut plus d'estime
pour l'auteur.
Bouvard était continuellement juché
sur une haute échelle devant les pyramides. Un jour, il
fut pris d'un étourdissement -- et n'osant plus descendre,
cria pour que Pécuchet vînt à son secours.
Enfin des poires parurent ; et le verger avait
des prunes. Alors ils employèrent contre les oiseaux tous
les artifices recommandés. Mais les fragments de glace
miroitaient à éblouir, la cliquette du moulin à
vent les réveillait pendant la nuit -- et les moineaux
perchaient sur le mannequin. Ils en firent un second, et même
un troisième, dont ils varièrent le costume, inutilement.
Cependant, ils pouvaient espérer quelques
fruits. Pécuchet venait d'en remettre la note à
Bouvard quand tout à coup le tonnerre retentit et la pluie
tomba, -- une pluie lourde et violente. Le vent, par intervalles,
secouait toute la surface de l'espalier. Les tuteurs s'abattaient
l'un après l'autre -- et les malheureuses quenouilles en
se balançant entrechoquaient leurs poires.
Pécuchet surpris par l'averse s'était
réfugié dans la cahute. Bouvard se tenait dans la
cuisine. Ils voyaient tourbillonner devant eux, des éclats
de bois, des branches, des ardoises ; -- et les femmes de marin
qui sur la côte, à dix lieues de là regardaient
la mer, n'avaient pas l'il plus tendu et le cur plus
serré. Puis tout à coup, les supports et les barres
des contre-espaliers avec le treillage, s'abattirent sur les plates-bandes.
Quel tableau, quand ils firent leur inspection
! Les cerises et les prunes couvraient l'herbe entre les grêlons
qui fondaient. Les passe-colmar étaient perdus, comme le
Bési-des-vétérans et les Triomphes-de- Jodoigne.
A peine, s'il restait parmi les pommes quelques bons-papas. Et
douze Tétons-de-Vénus, toute la récolte des
pêches, roulaient dans les flaques d'eau, au bord des buis
déracinés.
Après le dîner, où ils
mangèrent fort peu, Pécuchet dit avec douceur :
-- "Nous ferions bien de voir à
la ferme, s'il n'est pas arrivé quelque chose ? "
-- "Bah ! pour découvrir encore
des sujets de tristesse !"
-- "Peut-être ? car nous ne sommes
guère favorisés !" -- et ils se plaignirent
de la Providence et de la Nature.
Bouvard, le coude sur la table, poussait sa
petite susurration -- et, comme toutes les douleurs se tiennent,
les anciens projets agricoles lui revinrent à la mémoire,
particulièrement la féculerie et un nouveau genre
de fromages.
Pécuchet respirait bruyamment ; -- et
tout en se fourrant dans les narines des prises de tabac, il songeait
que si le sort l'avait voulu, il ferait maintenant partie d'une
société d'agriculture, brillerait aux expositions,
serait cité dans les journaux.
Bouvard promena autour de lui des yeux chagrins.
-- "Ma foi ! j'ai envie de me débarrasser
de tout cela, pour nous établir autre part !"
-- "Comme tu voudras" dit Pécuchet
; -- et un moment après :
-- "Les auteurs nous recommandent de supprimer
tout canal direct. La sève, par là, se trouve contrariée,
et l'arbre forcément en souffre. Pour se bien porter, il
faudrait qu'il n'eût pas de fruits. Cependant, ceux qu'on
ne taille et qu'on ne fume jamais en produisent -- de moins gros,
c'est vrai, mais de plus savoureux. J'exige qu'on m'en donne la
raison ! -- et, non seulement, chaque espèce réclame
des soins particuliers, mais encore chaque individu, suivant le
climat, la température, un tas de choses ! où est
la règle, alors ? et quel espoir avons-nous d'aucun succès
ou bénéfice ? "
Bouvard lui répondit :
-- "Tu verras dans Gasparin que le bénéfice
ne peut dépasser le dixième du capital. Donc on
ferait mieux de placer ce capital dans une maison de banque ;
au bout de quinze ans, par l'accumulation des intérêts,
on aurait le double sans s'être foulé le tempérament."
Pécuchet baissa la tête.
-- "L'arboriculture pourrait bien être
une blague ? "
-- "Comme l'agronomie !" répliqua
Bouvard.
Ensuite, ils s'accusèrent d'avoir été
trop ambitieux -- et ils résolurent de ménager désormais
leur peine et leur argent. Un émondage de temps à
autre suffirait au verger. Les contre-espaliers furent proscrits,
et ils ne remplaceraient pas les arbres morts -- mais il allait
se présenter des intervalles fort vilains, à moins
de détruire tous les autres qui restaient debout. Comment
s'y prendre ?
Pécuchet fit plusieurs épures,
en se servant de sa boîte de mathématiques. Bouvard
lui donnait des conseils. Ils n'arrivaient à rien de satisfaisant.
Heureusement qu'ils trouvèrent dans leur bibliothèque
l'ouvrage de Boitard, intitulé L'Architecte des Jardins.
L'auteur les divise en une infinité
de genres. Il y a, d'abord, le genre mélancolique et romantique,
qui se signale par des immortelles, des ruines, des tombeaux,
et "un ex-voto à la Vierge, indiquant la place où
un seigneur est tombé sous le fer d'un assassin" ;
on compose le genre terrible avec des rocs suspendus, des arbres
fracassés, des cabanes incendiées, le genre exotique
en plantant des cierges du Pérou "pour faire naître
des souvenirs à un colon ou à un voyageur".
Le genre grave doit offrir, comme Ermenonville, un temple à
la philosophie. Les obélisques et les arcs de triomphe
caractérisent le genre majestueux, de la mousse et des
grottes le genre mystérieux, un lac le genre rêveur.
Il y a même le genre fantastique, dont le plus beau spécimen
se voyait naguère dans un jardin wurtembergeois -- car,
on y rencontrait successivement, un sanglier, un ermite, plusieurs
sépulcres, et une barque se détachant d'elle-même
du rivage, pour vous conduire dans un boudoir, où des jets
d'eau vous inondaient, quand on se posait sur le sopha.
Devant cet horizon de merveilles, Bouvard et
Pécuchet eurent comme un éblouissement. Le genre
fantastique leur parut réservé aux princes. Le temple
à la philosophie serait encombrant. L'ex-voto à
la madone n'aurait pas de signification, vu le manque d'assassins,
et, tant pis pour les colons et les voyageurs, les plantes américaines
coûtaient trop cher. Mais les rocs étaient possibles
comme les arbres fracassés, les immortelles et la mousse
; -- et dans un enthousiasme progressif, après beaucoup
de tâtonnements, avec l'aide d'un seul valet, et pour une
somme minime, ils se fabriquèrent une résidence
qui n'avait pas d'analogue dans tout le département.
La charmille ouverte çà et là
donnait jour sur le bosquet, rempli d'allées sinueuses
en façon de labyrinthe. Dans le mur de l'espalier, ils
avaient voulu faire un arceau sous lequel on découvrirait
la perspective. Comme le chaperon ne pouvait se tenir suspendu,
il en était résulté une brèche énorme,
avec des ruines par terre.
Ils avaient sacrifié les asperges pour
bâtir à la place un tombeau étrusque c'est-à-dire
un quadrilatère en plâtre noir, ayant six pieds de
hauteur, et l'apparence d'une niche à chien. Quatre sapinettes
aux angles flanquaient ce monument, qui serait surmonté
par une urne et enrichi d'une inscription.
Dans l'autre partie du potager une espèce
de Rialto enjambait un bassin, offrant sur ses bords des coquilles
de moules incrustées. La terre buvait l'eau, n'importe
! Il se formerait un fond de glaise, qui la retiendrait.
La cahute avait été transformée
en cabane rustique, grâce à des verres de couleur.
Au sommet du vigneau six arbres équarris supportaient un
chapeau de fer-blanc à pointes retroussées, et le
tout signifiait une pagode chinoise.
Ils avaient été sur les rives
de l'Orne, choisir des granits, les avaient cassés, numérotés,
rapportés eux- mêmes dans une charrette, puis avaient
joint les morceaux avec du ciment, en les accumulant les uns pardessus
les autres ; et au milieu du gazon se dressait un rocher, pareil
à une gigantesque pomme de terre.
Quelque chose manquait au delà pour
compléter l'harmonie. Ils abattirent le plus gros tilleul
de la charmille (aux trois quarts mort, du reste) et le couchèrent
dans toute la longueur du jardin, de telle sorte qu'on pouvait
le croire apporté par un torrent, ou renversé par
la foudre.
La besogne finie, Bouvard qui était
sur le perron, cria de loin :
-- "Ici ! on voit mieux !"
-- "Voit mieux" fut répété
dans l'air.
Pécuchet répondit :
-- "J'y vais !"
-- "Y vais !"
-- "Tiens ! un écho !"
-- "Écho !"
Le tilleul, jusqu'alors l'avait empêché
de se produire ; -- et il était favorisé par la
pagode, faisant face à la grange, dont le pignon surmontait
la charmille.
Pour essayer l'écho, ils s'amusèrent
à lancer des mots plaisants. Bouvard en hurla d'obscènes.
Il avait été plusieurs fois à
Falaise, sous prétexte d'argent à recevoir -- et
il en revenait toujours avec de petits paquets qu'il enfermait
dans sa commode. Pécuchet partit un matin, pour se rendre
à Bretteville, et rentra fort tard, avec un panier qu'il
cacha sous son lit.
Le lendemain, à son réveil, Bouvard
fut surpris. Les deux premiers ifs de la grand allée (qui
la veille encore, étaient sphériques) avaient la
forme de paons -- et un cornet avec deux boutons de porcelaine
figuraient le bec et les yeux. Pécuchet s'était
levé dès l'aube ; et tremblant d'être découvert,
il avait taillé les deux arbres à la mesure des
appendices expédiés par Dumouchel. Depuis six mois,
les autres derrière ceux-là imitaient, plus ou moins,
des pyramides, des cubes, des cylindres, des cerfs ou des fauteuils.
Mais rien n'égalait les paons, Bouvard le reconnut, avec
de grands éloges.
Sous prétexte d'avoir oublié
sa bêche, il entraîna son compagnon dans le labyrinthe.
Car il avait profité de l'absence de Pécuchet, pour
faire, lui aussi, quelque chose de sublime.
La porte des champs était recouverte
d'une couche de plâtre, sur laquelle s'alignaient en bel
ordre cinq cents fourneaux de pipes, représentant des Abd-el-Kader,
des nègres, des turcos, des femmes nues, des pieds de cheval,
et des têtes de mort !
-- "Comprends-tu mon impatience !"
-- "Je crois bien !"
Et dans leur émotion, ils s'embrassèrent.
Comme tous les artistes, ils eurent le besoin
d'être applaudis -- et Bouvard songea à offrir un
grand dîner.
-- "Prends garde !" dit Pécuchet
"tu vas te lancer dans les réceptions. C'est un gouffre
!"
La chose pourtant, fut décidée.
Depuis qu'ils habitaient le pays, ils se tenaient
à l'écart. -- Tout le monde, par désir de
les connaître, accepta leur invitation, sauf le comte de
Faverges, appelé dans la capitale pour affaires. Ils se
rabattirent sur M. Hurel, son factotum.
Beljambe l'aubergiste, ancien chef à
Lisieux devait cuisiner certains plats. Il fournissait un garçon.
Germaine avait requis la fille de basse-cour. Marianne la servante
de Mme Bordin viendrait aussi. Dès quatre heures la grille
était grande ouverte, et les deux propriétaires,
pleins d'impatience, attendaient leurs convives.
Hurel s'arrêta sous la hêtrée
pour remettre sa redingote. Puis, le curé s'avança
revêtu d'une soutane neuve, et un moment après M.
Foureau, avec un gilet de velours. Le Docteur donnait le bras
à sa femme qui marchait péniblement en s'abritant
sous son ombrelle. Un flot de rubans roses s'agita derrière
eux ; c'était le bonnet de Mme Bordin, habillée
d'une belle robe de soie gorge de pigeon. La chaîne d'or
de sa montre lui battait sur la poitrine, et les bagues brillaient
à ses deux mains, couvertes de mitaines noires. -- Enfin
parut le notaire, un panama sur la tête, un lorgnon dans
l'il ; car l'officier ministériel n'étouffait
pas en lui l'homme du monde.
Le salon était ciré à
ne pouvoir s'y tenir debout. Les huit fauteuils d'Utrecht s'adossaient
le long de la muraille, une table ronde dans le milieu supportait
la cave à liqueurs, et on voyait au-dessus de la cheminée
le portrait du père Bouvard. Les embus reparaissant à
contre-jour faisaient grimacer la bouche, loucher les yeux, et
un peu de moisissure aux pommettes ajoutait à l'illusion
des favoris. Les invités lui trouvèrent une ressemblance
avec son fils, et Mme Bordin ajouta, en regardant Bouvard, qu'il
avait dû être un fort bel homme.
Après une heure d'attente, Pécuchet
annonça qu'on pouvait passer dans la salle.
Les rideaux de calicot blanc à bordure
rouge étaient, comme ceux du salon, complètement
tirés devant les fenêtres ; -- et le soleil, traversant
la toile, jetait une lumière blonde sur le lambris, qui
avait pour tout ornement, un baromètre.
Bouvard plaça les deux dames auprès
de lui, Pécuchet le maire à sa gauche, le curé
à sa droite ; -- et l'on entama les huîtres. Elles
sentaient la vase. Bouvard fut désolé, prodigua
les excuses ; et Pécuchet se leva pour aller dans la cuisine
faire une scène à Beljambe.
Pendant tout le premier service, composé
d'une barbue entre un vol-au-vent et des pigeons en compote, la
conversation roula sur la manière de fabriquer le cidre.
Après quoi on en vint aux mets digestes ou indigestes.
Le Docteur, naturellement fut consulté. Il jugeait les
choses avec scepticisme, comme un homme qui a vu le fond de la
science, et cependant ne tolérait pas la moindre contradiction.
En même temps que l'aloyau, on servit
du bourgogne. Il était trouble. Bouvard attribuant cet
accident au rinçage de la bouteille, en fit goûter
trois autres, sans plus de succès -- puis versa du Saint-Julien,
trop jeune, évidemment ; et tous les convives se turent.
Hurel souriait sans discontinuer ; les pas lourds du garçon
résonnaient sur les dalles.
Mme Vaucorbeil, courtaude et l'air bougon (elle
était d'ailleurs vers la fin de sa grossesse), avait gardé
un mutisme absolu. Bouvard ne sachant de quoi l'entretenir lui
parla du théâtre de Caen.
-- "Ma femme ne va jamais au spectacle"
reprit le docteur.
M. Marescot, quand il habitait Paris, ne fréquentait
que les Italiens.
-- "Moi" dit Bouvard "je me
payais quelquefois un parterre au Vaudeville, pour entendre des
farces !"
Foureau demanda à Mme Bordin si elle
aimait les farces ?
-- "Ca dépend de quelle espèce"
répondit-elle.
Le maire la lutinait. Elle ripostait aux plaisanteries.
Ensuite elle indiqua une recette pour les cornichons. Du reste,
ses talents de ménagère étaient connus, et
elle avait une petite ferme admirablement soignée.
Foureau interpella Bouvard : -- "Est-ce
que vous êtes dans l'intention de vendre la vôtre
?"
-- "Mon Dieu, jusqu'à présent,
je ne sais trop..."
-- "Comment ! pas même la pièce
des Écalles ?" reprit le notaire "ce serait à
votre convenance, madame Bordin."
La veuve répliqua, en minaudant : --
"Les prétentions de M. Bouvard seraient trop fortes
!"
On pouvait, peut-être, l'attendrir.
-- "Je n'essaierai pas !"
-- "Bah ! si vous l'embrassiez ? "
-- "Essayons tout de même !"
dit Bouvard -- et il la baisa sur les deux joues, aux applaudissements
de la société.
Presque aussitôt on déboucha le
champagne, dont les détonations amenèrent un redoublement
de joie. Pécuchet fit un signe. Les rideaux s'ouvrirent,
et le jardin apparut.
C'était dans le crépuscule, quelque
chose d'effrayant. Le rocher comme une montagne occupait le gazon,
le tombeau faisait un cube au milieu des épinards, le pont
vénitien un accent circonflexe par-dessus les haricots
-- et la cabane, au delà, une grande tache noire ; car
ils avaient incendié son toit pour la rendre plus poétique.
Les ifs en forme de cerfs ou de fauteuils se suivaient, jusqu'à
l'arbre foudroyé, qui s'étendait transversalement
de la charmille à la tonnelle, où des pommes d'amour
pendaient comme des stalactites. Un tournesol, çà
et là, étalait son disque jaune. La pagode chinoise
peinte en rouge semblait un phare sur le vigneau. Les becs des
paons frappés par le soleil se renvoyaient des feux, et
derrière la claire- voie, débarrassée de
ses planches, la campagne toute plate terminait l'horizon.
Devant l'étonnement de leurs convives
Bouvard et Pécuchet ressentirent une véritable jouissance.
Mme Bordin surtout admira les paons. Mais le
tombeau ne fut pas compris, ni la cabane incendiée, ni
le mur en ruines. Puis, chacun à tour de rôle, passa
sur le pont. Pour emplir le bassin, Bouvard et Pécuchet
avaient charrié de l'eau pendant toute la matinée.
Elle avait fui entre les pierres du fond, mal jointes, et de la
vase les recouvrait.
Tout en se promenant on se permit des critiques
: -- "A votre place j'aurais fait cela. -- Les petits pois
sont en retard. -- Ce coin franchement n'est pas propre. -- Avec
une taille pareille, jamais vous n'obtiendrez de fruits."
Bouvard fut obligé de répondre
qu'il se moquait des fruits.
Comme on longeait la charmille, il dit d'un
air finaud :
-- "Ah ! voilà une personne que
nous dérangeons ! mille excuses !"
La plaisanterie ne fut pas relevée.
Tout le monde connaissait la dame en plâtre !
Après plusieurs détours dans
le labyrinthe, on arriva devant la porte aux pipes. Des regards
de stupéfaction s'échangèrent. Bouvard observait
le visage de ses hôtes, -- et impatient de connaître
leur opinion :
-- "Qu'en dites-vous ? "
Mme Bordin éclata de rire : Tous firent
comme elle. Le curé poussait une sorte de gloussement,
Hurel toussait, le Docteur en pleurait, sa femme fut prise d'un
spasme nerveux, -- et Foureau, homme sans gêne, cassa un
Abd-el-Kader qu'il mit dans sa poche, comme souvenir.
Quand on fut sorti de la charmille, Bouvard
pour étonner son monde avec l'écho, cria de toutes
ses forces :
-- "Serviteur ! Mesdames !"
Rien ! pas d'écho. Cela tenait à
des réparations faites à la grange, le pignon et
la toiture étant démolis.
Le café fut servi sur le vigneau --
et les Messieurs allaient commencer une partie de boules, quand
ils virent en face derrière la claire-voie un homme qui
les regardait.
Il était maigre et hâlé,
avec un pantalon rouge en lambeaux, une veste bleue sans chemise,
la barbe noire taillée en brosse ; et il articula d'une
voix rauque :
-- "Donnez-moi un verre de vin !"
Le maire et l'abbé Jeufroy l'avaient
tout de suite reconnu. C'était un ancien menuisier de Chavignolles.
-- "Allons Gorju ! éloignez-vous"
dit M. Foureau. "On ne demande pas l'aumône."
-- "Moi ? l'aumône !" s'écria
l'homme exaspéré. "J'ai fait sept ans la guerre
en Afrique. Je relève de l'hôpital. Pas d'ouvrage
! Faut-il que j'assassine ? nom d'un nom !"
Sa colère d'elle-même tomba --
et les deux poings sur les hanches, il considérait les
bourgeois d'un air mélancolique et gouailleur. La fatigue
des bivouacs, l'absinthe et les fièvres, toute une existence
de misère et de crapule se révélait dans
ses yeux troubles. Ses lèvres pâles tremblaient en
lui découvrant les gencives. Le grand ciel empourpré
l'enveloppait d'une lueur sanglante -- et son obstination à
rester là causait une sorte d'effroi.
Bouvard, pour en finir, alla chercher le fond
d'une bouteille. Le vagabond l'absorba gloutonnement ; puis disparut
dans les avoines, en gesticulant.
Ensuite on blâma M. Bouvard. De telles
complaisances favorisaient le désordre. Mais Bouvard irrité
par l'insuccès de son jardin prit la défense du
peuple ; -- tous parlèrent à la fois.
Foureau exaltait le gouvernement. Hurel ne
voyait dans le monde que la propriété foncière.
L'abbé Jeufroy se plaignit de ce qu'on ne protégeait
pas la religion. Pécuchet attaqua les impôts. Mme
Bordin criait par intervalle : -- "Moi d'abord, je déteste
la République" et le docteur se déclara pour
le progrès. "Car enfin, monsieur, nous avons besoin
de réformes."
-- "Possible !" répondit Foureau
; "mais toutes ces idées-là nuisent aux affaires."
-- "Je me fiche des affaires !" s'écria
Pécuchet.
Vaucorbeil poursuivit : -- "Au moins,
donnez nous l'adjonction des capacités." Bouvard n'allait
pas jusque-là.
-- "C'est votre opinion ? " reprit
le docteur. "Vous êtes toisé ! Bonsoir ! et
je vous souhaite un déluge pour naviguer dans votre bassin
!"
-- "Moi aussi, je m'en vais" dit
un moment après M. Foureau ; et désignant sa poche
où était l'Abd-el- Kader : "Si j'ai besoin
d'un autre, je reviendrai."
Le curé, avant de partir confia timidement
à Pécuchet qu'il ne trouvait pas convenable ce simulacre
de tombeau au milieu des légumes. Hurel, en se retirant
salua très bas la compagnie. M. Marescot avait disparu
après le dessert.
Mme Bordin recommença le détail
de ses cornichons, promit une seconde recette pour les prunes
à l'eau- de-vie -- et fit encore trois tours dans la grande
allée ; -- mais en passant près du tilleul le bas
de sa robe s'accrocha ; et ils l'entendirent qui murmurait : --
"Mon Dieu ! quelle bêtise que cet arbre !"
Jusqu'à minuit, les deux amphitryons,
sous la tonnelle, exhalèrent leur ressentiment.
Sans doute, on pouvait reprendre dans le dîner
deux ou trois petites choses par-ci, par-là ; et cependant
les convives s'étaient gorgés comme des ogres, preuve
qu'il n'était pas si mauvais. Mais pour le jardin, tant
de dénigrement provenait de la plus basse jalousie ; et
s'échauffant tous les deux :
-- "Ah ! l'eau manque dans le bassin !
Patience, on y verra jusqu'à un cygne et des poissons !"
-- "A peine s'ils ont remarqué
la pagode !"
-- "Prétendre que les ruines ne
sont pas propres est une opinion d'imbécile !"
-- "Et le tombeau une inconvenance ! Pourquoi
inconvenance ? Est-ce qu'on n'a pas le droit d'en construire un
dans son domaine ? Je veux même m'y faire enterrer !"
-- "Ne parle pas de ça !"
dit Pécuchet.
Puis, ils passèrent en revue les convives.
-- "Le médecin m'a l'air d'un joli
poseur !"
-- "As-tu observé le ricanement
de Marescot devant le portrait ? "
-- "Quel goujat que M. le maire ! Quand
on dîne dans une maison, que diable ! on respecte les curiosités."
-- "Mme Bordin" dit Bouvard.
-- "Eh ! c'est une intrigante ! Laisse-moi
tranquille."
Dégoûtés du monde, ils
résolurent de ne plus voir personne, de vivre exclusivement
chez eux, pour eux seuls.
Et ils passaient des jours dans la cave à
enlever le tartre des bouteilles, revernirent tous les meubles,
encaustiquèrent les chambres. Chaque soir, en regardant
le bois brûler, ils dissertaient sur le meilleur système
de chauffage.
Ils tâchèrent par économie
de fumer des jambons, de couler eux-mêmes la lessive. Germaine
qu'ils incommodaient haussait les épaules. A l'époque
des confitures, elle se fâcha, et ils s'établirent
dans le fournil.
C'était une ancienne buanderie, où
il y avait sous les fagots, une grande cuve maçonnée
excellente pour leurs projets, l'ambition leur étant venue
de fabriquer des conserves.
Quatorze bocaux furent emplis de tomates et
de petits pois ; ils en lutèrent les bouchons avec de la
chaux vive et du fromage, appliquèrent sur les bords des
bandelettes de toile, puis les plongèrent dans l'eau bouillante.
Elle s'évaporait ; ils en versèrent de la froide
; la différence de température fit éclater
les bocaux. Trois seulement furent sauvés.
Ensuite, ils se procurèrent de vieilles
boîtes à sardines, y mirent des côtelettes
de veau et les enfoncèrent dans le bain-marie. Elles sortirent
rondes comme des ballons ; le refroidissement les aplatirait.
Pour continuer l'expérience, ils enfermèrent dans
d'autres boîtes, des ufs, de la chicorée, du
homard, une matelote, un potage ! -- et ils s'applaudissaient,
comme M. Appert "d'avoir fixé les saisons" ;
de pareilles découvertes, selon Pécuchet, l'emportaient
sur les exploits des conquérants.
Ils perfectionnèrent les achars de Mme
Bordin, en épiçant le vinaigre avec du poivre ;
et leurs prunes à l'eau-de-vie étaient bien supérieures
! Ils obtinrent par la macération des ratafias de framboise
et d'absinthe. Avec du miel et de l'angélique dans un tonneau
de Bagnols, ils voulurent faire du vin de Malaga ; et ils entreprirent
également la confection d'un champagne ! Les bouteilles
de chablis, coupées de moût, éclatèrent
d'elles-mêmes. Alors, ils ne doutèrent plus de la
réussite.
Leurs études se développant,
ils en vinrent à soupçonner des fraudes dans toutes
les denrées alimentaires.
Ils chicanaient le boulanger sur la couleur
de son pain. Ils se firent un ennemi de l'épicier, en lui
soutenant qu'il adultérait ses chocolats. Ils se transportèrent
à Falaise, pour demander du jujube ; -- et sous les yeux
même du pharmacien soumirent sa pâte à l'épreuve
de l'eau. Elle prit l'apparence d'une couenne de lard, ce qui
dénotait de la gélatine.
Après ce triomphe, leur orgueil s'exalta.
Ils achetèrent le matériel d'un distillateur en
faillite -- et bientôt arrivèrent dans la maison,
des tamis, des barils, des entonnoirs, des écumoires, des
chausses et des balances, sans compter une sébile à
boulet et un alambic tête-de-maure, lequel exigea un fourneau
réflecteur, avec une hotte de cheminée.
Ils apprirent comment on clarifie le sucre,
et les différentes sortes de cuite : le grand et le petit
perlé, le soufflé, le boulé, la morve et
le caramel. Mais il leur tardait d'employer l'alambic ; et ils
abordèrent les liqueurs fines, en commençant par
l'anisette. Le liquide presque toujours entraînait avec
lui les substances, ou bien elles se collaient dans le fond ;
d'autres fois, ils s'étaient trompés sur le dosage.
Autour d'eux les grandes bassines de cuivre reluisaient, les matras
avançaient leur bec pointu, les poêlons décoraient
le mur. Souvent l'un triait des herbes sur la table, tandis que
l'autre faisait osciller le boulet de canon dans la sébile
suspendue. Ils mouvaient les cuillers ; ils dégustaient
les mélanges.
Bouvard, toujours en sueur, n'avait pour vêtement
que sa chemise et son pantalon tiré jusqu'au creux de l'estomac
par ses courtes bretelles ; mais étourdi comme un oiseau,
il oubliait le diaphragme de la cucurbite, ou exagérait
le feu. Pécuchet marmottait des calculs, immobile dans
sa longue blouse, une espèce de sarrau d'enfant avec des
manches ; et ils se considéraient comme des gens très
sérieux, occupés de choses utiles.
Enfin ils rêvèrent une crème,
qui devait enfoncer toutes les autres. Ils y mettraient de la
coriandre comme dans le kummel, du kirsch comme dans le marasquin,
de l'hysope comme dans la chartreuse, de l'ambrette comme dans
le vespetro, du calamus aromaticus comme dans le krambambuli ;
-- et elle serait colorée en rouge avec du bois de santal.
Mais sous quel nom l'offrir au commerce ? Car il fallait un nom
facile à retenir, et pourtant bizarre. Ayant longtemps
cherché, ils décidèrent qu'elle se nommerait
"la Bouvarine" !
Vers la fin de l'automne, des taches parurent
dans les trois bocaux de conserves. Les tomates et les petits
pois étaient pourris. Cela devait dépendre du bouchage
? Alors le problème du bouchage les tourmenta. Pour essayer
les méthodes nouvelles ils manquaient d'argent. Leur ferme
les rongeait.
Plusieurs fois, des tenanciers s'étaient
offerts. Bouvard n'en avait pas voulu. Mais son premier garçon
cultivait d'après ses ordres, avec une épargne dangereuse,
si bien que les récoltes diminuaient, tout périclitait
; et ils causaient de leur embarras, quand maître Gouy entra
dans le laboratoire, escorté de sa femme qui se tenait
en arrière, timidement.
Grâce à toutes les façons
qu'elles avaient reçues, les terres s'étaient améliorées
-- et il venait pour reprendre la ferme. Il la déprécia.
Malgré tous leurs travaux les bénéfices étaient
chanceux, bref s'il la désirait c'était par amour
du pays et regret d'aussi bons maîtres. On le congédia
d'une manière froide. Il revint le soir même.
Pécuchet avait sermonné Bouvard
; ils allaient fléchir ; Gouy demanda une diminution de
fermage ; et comme les autres se récriaient, il se mit
à beugler plutôt qu'à parler, attestant le
Bon Dieu, énumérant ses peines, vantant ses mérites.
Quand on le sommait de dire son prix, il baissait la tête
au lieu de répondre. Alors sa femme, assise près
de la porte avec un grand panier sur les genoux recommençait
les mêmes protestations, en piaillant d'une voix aiguë
comme une poule blessée.
Enfin le bail fut arrêté aux conditions
de trois mille francs par an, un tiers de moins qu'autrefois.
Séance tenante, maître Gouy proposa
d'acheter le matériel ; -- et les dialogues recommencèrent.
L'estimation des objets dura quinze jours.
Bouvard s'en mourait de fatigue. Il lâcha tout pour une
somme tellement dérisoire que Gouy, d'abord en écarquilla
les yeux et s'écriant : -- "Convenu", lui frappa
dans la main.
Après quoi, les propriétaires
suivant l'usage offrirent de casser une croûte à
la maison ; et Pécuchet ouvrit une des bouteilles de son
malaga, moins par générosité que dans l'espoir
d'en obtenir des éloges.
Mais le laboureur dit en rechignant : -- "C'est
comme du sirop de réglisse", et sa femme "pour
se faire passer le goût" implora un verre d'eau-de-vie.
Une chose plus grave les occupait ! Tous les
éléments de la "Bouvarine" étaient
enfin rassemblés.
Ils les entassèrent dans la cucurbite,
avec de l'alcool, allumèrent le feu et attendirent. Cependant,
Pécuchet tourmenté par la mésaventure du
malaga prit dans l'armoire les boîtes de fer-blanc, fit
sauter le couvercle de la première, puis de la seconde,
de la troisième. Il les rejetait avec fureur, et appela
Bouvard.
Bouvard ferma le robinet du serpentin pour
se précipiter vers les conserves. La désillusion
fut complète. Les tranches de veau ressemblaient à
des semelles bouillies ; un liquide fangeux remplaçait
le homard ; on ne reconnaissait plus la matelote. Des champignons
avaient poussé sur le potage -- et une intolérable
odeur empestait le laboratoire.
Tout à coup, avec un bruit d'obus, l'alambic
éclata en vingt morceaux, qui bondirent jusqu'au plafond,
crevant les marmites, aplatissant les écumoires, fracassant
les verres ; le charbon s'éparpilla, le fourneau fut démoli
-- et le lendemain, Germaine retrouva une spatule dans la cour.
La force de la vapeur avait rompu l'instrument,
d'autant que la cucurbite se trouvait boulonnée au chapiteau.
Pécuchet, tout de suite, s'était
accroupi derrière la cuve, et Bouvard comme écroulé
sur un tabouret. Pendant dix minutes, ils demeurèrent dans
cette posture, n'osant se permettre un seul mouvement, pâles
de terreur, au milieu des tessons. Quand ils purent recouvrer
la parole, ils se demandèrent quelle était la cause
de tant d'infortunes, de la dernière surtout ? -- et ils
n'y comprenaient rien, sinon qu'ils avaient manqué périr.
Pécuchet termina par ces mots :
-- "C'est que, peut-être, nous ne
savons pas la chimie !"
CHAPITRE III
------------
Pour savoir la chimie, ils se procurèrent
le cours de Regnault -- et apprirent d'abord que "les corps
simples sont peut-être composés".
On les distingue en métalloïdes
et en métaux, -- différence qui n'a "rien d'absolu",
dit l'auteur. De même pour les acides et les bases, "un
corps pouvant se comporter à la manière des acides
ou des bases, suivant les circonstances".
La notation leur parut baroque. -- Les Proportions
multiples troublèrent Pécuchet.
-- "Puisqu'une molécule de A, je
suppose, se combine avec plusieurs parties de B, il me semble
que cette molécule doit se diviser en autant de parties
; mais si elle se divise, elle cesse d'être l'unité,
la molécule primordiale. Enfin, je ne comprends pas."
-- "Moi, non plus !" disait Bouvard.
Et ils recoururent à un ouvrage moins
difficile, celui de Girardin -- où ils acquirent la certitude
que dix litres d'air pèsent cent grammes, qu'il n'entre
pas de plomb dans les crayons, que le diamant n'est que du carbone.
Ce qui les ébahit par-dessus tout, c'est
que la terre comme élément n'existe pas.
Ils saisirent la manuvre du chalumeau,
l'or, l'argent, la lessive du linge, l'étamage des casseroles
; puis sans le moindre scrupule, Bouvard et Pécuchet se
lancèrent dans la chimie organique.
Quelle merveille que de retrouver chez les
êtres vivants les mêmes substances qui composent les
minéraux. Néanmoins, ils éprouvaient une
sorte d'humiliation à l'idée que leur individu contenait
du phosphore comme les allumettes, de l'albumine comme les blancs
d'ufs, du gaz hydrogène comme les réverbères.
Après les couleurs et les corps gras,
ce fut le tour de la fermentation.
Elle les conduisit aux acides -- et la loi
des équivalents les embarrassa encore une fois. Ils tâchèrent
de l'élucider avec la théorie des atomes, ce qui
acheva de les perdre.
Pour entendre tout cela, selon Bouvard, il
aurait fallu des instruments. La dépense était considérable
; et ils en avaient trop fait.
Mais le docteur Vaucorbeil pouvait, sans doute,
les éclairer.
Ils se présentèrent au moment
de ses consultations.
-- "Messieurs, je vous écoute !
quel est votre mal ? "
Pécuchet répliqua qu'ils n'étaient
pas malades, et ayant exposé le but de leur visite :
-- "Nous désirons connaître
premièrement l'atomicité supérieure."
Le médecin rougit beaucoup, puis les
blâma de vouloir apprendre la chimie.
-- "Je ne nie pas son importance, soyez-en
sûrs ! mais actuellement, on la fourre partout ! Elle exerce
sur la médecine une action déplorable." Et
l'autorité de sa parole se renforçait au spectacle
des choses environnantes.
Du diachylum et des bandes traînaient
sur la cheminée. La boite chirurgicale posait au milieu
du bureau. Des sondes emplissaient une cuvette dans un coin --
et il y avait contre le mur, la représentation d'un écorché.
Pécuchet en fit compliment au Docteur.
-- "Ce doit être une belle étude
que l'Anatomie ? "
M. Vaucorbeil s'étendit sur le charme
qu'il éprouvait autrefois dans les dissections ; -- et
Bouvard demanda quels sont les rapports entre l'intérieur
de la femme et celui de l'homme.
Afin de le satisfaire, le médecin tira
de sa bibliothèque un recueil de planches anatomiques.
-- "Emportez-les! Vous les regarderez
chez vous plus à votre aise !"
Le squelette les étonna par la proéminence
de sa mâchoire, les trous de ses yeux, la longueur effrayante
de ses mains. -- Un ouvrage explicatif leur manquait ; ils retournèrent
chez M. Vaucorbeil, et grâce au manuel d'Alexandre Lauth
ils apprirent les divisions de la charpente, en s'ébahissant
de l'épine dorsale, seize fois plus forte, dit-on, que
si le Créateur l'eût fait droite. -- Pourquoi seize
fois, précisément ?
Les métacarpiens désolèrent
Bouvard ; -- Pécuchet acharné sur le crâne,
perdit courage devant le sphénoïde, bien qu'il ressemble
à une "selle turque, ou turquesque".
Quant aux articulations, trop de ligaments
les cachaient -- et ils attaquèrent les muscles.
Mais les insertions n'étaient pas commodes
à découvrir -- et parvenus aux gouttières
vertébrales, ils y renoncèrent complètement.
Pécuchet dit, alors :
-- "Si nous reprenions la chimie ? --
ne serait ce que pour utiliser le laboratoire !"
Bouvard protesta ; et il crut se rappeler que
l'on fabriquait à l'usage des pays chauds des cadavres
postiches.
Barberou, auquel il écrivit, lui donna
là-dessus des renseignements. -- Pour dix francs par mois,
on pouvait avoir un des bonshommes de M. Auzoux -- et la semaine
suivante, le messager de Falaise déposa devant leur grille
une caisse oblongue.
Ils la transportèrent dans le fournil,
pleins d'émotion. Quand les planches furent déclouées,
la paille tomba, les papiers de soie glissèrent, le mannequin
apparut.
Il était couleur de brique, sans chevelure,
sans peau, avec d'innombrables filets bleus, rouges et blancs
le bariolant. Cela ne ressemblait point à un cadavre, mais
à une espèce de joujou, fort vilain, très
propre et qui sentait le vernis.
Puis ils enlevèrent le thorax ; et ils
aperçurent les deux poumons pareils à deux éponges,
le cur tel qu'un gros uf, un peu de côté
par derrière, le diaphragme, les reins, tout le paquet
des entrailles.
-- "A la besogne !" dit Pécuchet.
La journée et le soir y passèrent.
Ils avaient mis des blouses, comme font les
carabins dans les amphithéâtres, et à la lueur
de trois chandelles, ils travaillaient leurs morceaux de carton,
quand un coup de poing heurta la porte. -- "Ouvrez !"
C'était M. Foureau, suivi du garde champêtre.
Les maîtres de Germaine s'étaient
plu à lui montrer le bonhomme. Elle avait couru de suite
chez l'épicière, pour conter la chose ; et tout
le village croyait maintenant qu'ils recélaient dans leur
maison un véritable mort. Foureau, cédant à
la rumeur publique, venait s'assurer du fait. Des curieux se tenaient
dans la cour.
Le mannequin, quand il entra, reposait sur
le flanc ; et les muscles de la face étant décrochés,
l'il faisait une saillie monstrueuse, avait quelque chose
d'effrayant.
-- "Qui vous amène ? " dit
Pécuchet.
Foureau balbutia : -- "Rien ! rien du
tout !" et prenant une des pièces sur la table : --
"Qu'est-ce que c'est ? "
-- "Le buccinateur !" répondit
Bouvard.
Foureau se tut -- mais souriait d'une façon
narquoise, jaloux de ce qu'ils avaient un divertissement au- dessus
de sa compétence.
Les deux anatomistes feignaient de poursuivre
leurs investigations. Les gens qui s'ennuyaient sur le seuil avaient
pénétré dans le fournil -- et comme on se
poussait un peu, la table trembla.
-- "Ah! c'est trop fort !" s'écria
Pécuchet. "Débarrassez-nous du public !"
Le garde champêtre fit partir les curieux.
-- "Très bien !" dit Bouvard
! "nous n'avons besoin de personne !"
Foureau comprit l'allusion ; et lui demanda
s'ils avaient le droit, n'étant pas médecins, de
détenir un objet pareil ? Il allait, du reste, en écrire
au Préfet. -- Quel pays ! on n'était pas plus inepte,
sauvage et rétrograde ! La comparaison qu'ils firent d'eux-mêmes
avec les autres les consola. -- Ils ambitionnaient de souffrir
pour la science.
Le Docteur aussi vint les voir. Il dénigra
le mannequin comme trop éloigné de la nature ; mais
profita de la circonstance pour faire une leçon.
Bouvard et Pécuchet furent charmés
; et sur leur désir, M. Vaucorbeil leur prêta plusieurs
volumes de sa bibliothèque, affirmant toutefois qu'ils
n'iraient pas jusqu'au bout.
Ils prirent en note dans le Dictionnaire des
Sciences médicales, les exemples d'accouchement, de longévité,
d'obésité et de constipation extraordinaires. Que
n'avaient-ils connu le fameux Canadien de Beaumont, les polyphages
Tarare et Bijoux, la femme hydropique du département de
l'Eure, le Piémontais qui allait à la garde-robe
tous les vingt jours, Simorre de Mirepoix mort ossifié,
et cet ancien maire d'Angoulême, dont le nez pesait trois
livres !
Le cerveau leur inspira des réflexions
philosophiques. Ils distinguaient fort bien dans l'intérieur,
le septum lucidum composé de deux lamelles et la glande
pinéale, qui ressemble à un petit pois rouge. Mais
il y avait des pédoncules et des ventricules, des arcs,
des piliers, des étages, des ganglions, et des fibres de
toutes les sortes, et le foramen de Pacchioni, et le corps de
Pacini, bref un amas inextricable, de quoi user leur existence.
Quelquefois dans un vertige, ils démontaient
complètement le cadavre, puis se trouvaient embarrassés
pour remettre en place les morceaux.
Cette besogne était rude, après
le déjeuner surtout ! et ils ne tardaient pas à
s'endormir, Bouvard le menton baissé, l'abdomen en avant,
Pécuchet la tête dans les mains, avec ses deux coudes
sur la table.
Souvent à ce moment-là, M. Vaucorbeil,
qui terminait ses premières visites, entr'ouvrait la porte.
-- "Eh bien, les confrères, comment
va l'anatomie ? "
-- "Parfaitement !" répondaient-ils.
Alors il posait des questions pour le plaisir
de les confondre.
Quand ils étaient las d'un organe, ils
passaient à un autre -- abordant ainsi et délaissant
tour à tour le cur, l'estomac, l'oreille, les intestins
; -- car le bonhomme de carton les assommait, malgré leurs
efforts pour s'y intéresser. Enfin le Docteur les surprit
comme ils le reclouaient dans sa boîte.
-- "Bravo ! Je m'y attendais." On
ne pouvait à leur âge entreprendre ces études
; -- et le sourire accompagnant ses paroles les blessa profondément.
De quel droit les juger incapables ? est-ce
que la science appartenait à ce monsieur ! Comme s'il était
lui- même un personnage bien supérieur !
Donc acceptant son défi, ils allèrent
jusqu'à Bayeux pour y acheter des livres. Ce qui leur manquait,
c'était la physiologie ; -- et un bouquiniste leur procura
les traités de Richerand et d'Adelon, célèbres
à l'époque.
Tous les lieux communs sur les âges,
les sexes et les tempéraments leur semblèrent de
la plus haute importance. Ils furent bien aises de savoir qu'il
y a dans le tartre des dents trois espèces d'animalcules,
que le siège du goût est sur la langue, et la sensation
de la faim dans l'estomac.
Pour en saisir mieux les Fonctions, ils regrettaient
de n'avoir pas la faculté de ruminer, comme l'avaient eue
Montègre, M. Gosse, et le frère de Bérard
; -- et ils mâchaient avec lenteur, trituraient, insalivaient,
accompagnant de la pensée le bol alimentaire dans leurs
entrailles, le suivaient même jusqu'à ses dernières
conséquences, pleins d'un scrupule méthodique, d'une
attention presque religieuse.
Afin de produire artificiellement des digestions,
ils tassèrent de la viande dans une fiole, où était
le suc gastrique d'un canard -- et ils la portèrent sous
leurs aisselles durant quinze jours, sans autre résultat
que d'infecter leurs personnes.
On les vit courir le long de la grande route,
revêtus d'habits mouillés et à l'ardeur du
soleil. C'était pour vérifier si la soif s'apaise
par l'application de l'eau sur l'épiderme. Ils rentrèrent
haletants ; et tous les deux avec un rhume.
L'audition, la phonation, la vision furent
expédiées lestement. Mais Bouvard s'étala
sur la génération.
Les réserves de Pécuchet en cette
matière l'avaient toujours surpris. Son ignorance lui parut
si complète qu'il le pressa de s'expliquer -- et Pécuchet
en rougissant finit par faire un aveu.
Des farceurs, autrefois, l'avaient entraîné
dans une mauvaise maison -- d'où il s'était enfui,
se gardant pour la femme qu'il aimerait plus tard ; -- une circonstance
heureuse n'était jamais venue ; si bien, que par fausse
honte, gêne pécuniaire, crainte des maladies, entêtement,
habitude, à cinquante deux ans et malgré le séjour
de la capitale, il possédait encore sa virginité.
Bouvard eut peine à le croire -- puis
il rit énormément, mais s'arrêta, en apercevant
des larmes dans les yeux de Pécuchet.
Car les passions ne lui avaient pas manqué,
s'étant tour à tour épris d'une danseuse
de corde, de la belle- sur d'un architecte, d'une demoiselle
de comptoir -- enfin d'une petite blanchisseuse ; -- et le mariage
allait même se conclure, quand il avait découvert
qu'elle était enceinte d'un autre.
Bouvard lui dit :
-- "Il y a moyen toujours de réparer
le temps perdu ! Pas de tristesse, voyons ! je me charge si tu
veux..."
Pécuchet répliqua, en soupirant,
qu'il ne fallait plus y songer. -- Et ils continuèrent
leur physiologie.
Est-il vrai que la surface de notre corps dégage
perpétuellement une vapeur subtile ? La preuve, c'est que
le poids d'un homme décroît à chaque minute.
Si chaque jour s'opère l'addition de ce qui manque et la
soustraction de ce qui excède, la santé se maintiendra
en parfait équilibre. Sanctorius, l'inventeur de cette
loi, employa un demi-siècle à peser quotidiennement
sa nourriture avec toutes ses excrétions, et se pesait
lui-même, ne prenant de relâche que pour écrire
ses calculs.
Ils essayèrent d'imiter Sanctorius.
Mais comme leur balance ne pouvait les supporter tous les deux,
ce fut Pécuchet qui commença.
Il retira ses habits, afin de ne pas gêner
la perspiration -- et il se tenait sur le plateau, complètement
nu, laissant voir, malgré la pudeur, son torse très
long pareil à un cylindre, avec des jambes courtes, les
pieds plats et la peau brune. A ses côtés, sur une
chaise, son ami lui faisait la lecture.
Des savants prétendent que la chaleur
animale se développe par les contractions musculaires,
et qu'il est possible en agitant le thorax et les membres pelviens
de hausser la température d'un bain tiède.
Bouvard alla chercher leur baignoire -- et
quand tout fut prêt, il s'y plongea, muni d'un thermomètre.
Les ruines de la distillerie balayées
vers le fond de l'appartement dessinaient dans l'ombre un vague
monticule. On entendait par intervalles le grignotement des souris
; une vieille odeur de plantes aromatiques s'exhalait -- et se
trouvant là fort bien ils causaient avec sérénité.
Cependant Bouvard sentait un peu de fraîcheur.
-- "Agite tes membres !" dit Pécuchet.
Il les agita, sans rien changer au thermomètre
; -- "c'est froid, décidément."
-- "Je n'ai pas chaud, non plus"
reprit Pécuchet, saisi lui-même par un frisson "mais
agite tes membres pelviens ! agite-les !"
Bouvard ouvrit les cuisses, se tordait les
flancs, balançait son ventre, soufflait comme un cachalot
; -- puis regardait le thermomètre, qui baissait toujours.
-- "Je n'y comprends rien ! Je me remue, pourtant !"
-- "Pas assez !"
Et il reprenait sa gymnastique.
Elle avait duré trois heures, quand
une fois encore il empoigna le tube.
-- "Comment ! douze degrés! --
Ah! bonsoir ! Je me retire !"
Un chien entra, moitié dogue moitié
braque, le poil jaune, galeux, la langue pendante.
Que faire ? pas de sonnettes ! et leur domestique
était sourde. Ils grelottaient mais n'osaient bouger, dans
la peur d'être mordus.
Pécuchet crut habile de lancer des menaces,
en roulant des yeux.
Alors le chien aboya ; -- et il sautait autour
de la balance, où Pécuchet se cramponnant aux cordes,
et pliant les genoux, tâchait de s'élever le plus
haut possible.
-- "Tu t'y prends mal" dit Bouvard
; et il se mit à faire des risettes au chien en proférant
des douceurs.
Le chien sans doute les comprit. -- Il s'efforçait
de le caresser, lui collait ses pattes sur les épaules,
les éraflait avec ses ongles.
-- "Allons ! maintenant ! voilà
qu'il a emporté ma culotte !"
Il se coucha dessus, et demeura tranquille.
Enfin, avec les plus grandes précautions,
ils se hasardèrent l'un à descendre du plateau,
l'autre à sortir de la baignoire ; -- et quand Pécuchet
fut rhabillé, cette exclamation lui échappa :
-- "Toi, mon bonhomme, tu serviras à
nos expériences !"
Quelles expériences ?
On pouvait lui injecter du phosphore, puis
l'enfermer dans une cave pour voir s'il rendrait du feu par les
naseaux. Mais comment injecter ? et du reste, on ne leur vendrait
pas de phosphore.
Ils songèrent à l'enfermer sous
la machine pneumatique, à lui faire respirer des gaz, à
lui donner pour breuvage des poisons. Tout cela peut être
ne serait pas drôle ! Enfin ils choisirent l'aimantation
de l'acier par le contact de la moelle épinière.
Bouvard, refoulant son émotion, tendait
sur une assiette des aiguilles à Pécuchet, qui les
plantait contre les vertèbres. Elles se cassaient, glissaient,
tombaient par terre ; il en prenait d'autres, et les enfonçait
vivement, au hasard. Le chien rompit ses attaches, passa comme
un boulet de canon par les carreaux, traversa la cour, le vestibule
et se présenta dans la cuisine.
Germaine poussa des cris en le voyant tout
ensanglanté, avec des ficelles autour des pattes.
Ses maîtres qui le poursuivaient entrèrent
au même moment. Il fit un bond et disparut.
La vieille servante les apostropha.
-- "C'est encore une de vos bêtises,
j'en suis sûre ! -- Et ma cuisine, elle est propre ! Ca
le rendra peut-être enragé ! On en fourre en prison
qui ne vous valent pas !"
Ils regagnèrent le laboratoire, pour
éprouver les aiguilles. Pas une n'attira la moindre limaille.
Puis, l'hypothèse de Germaine les inquiéta.
Il pouvait avoir la rage, revenir à l'improviste, se précipiter
sur eux.
Le lendemain, ils allèrent partout,
aux informations -- et pendant plusieurs années, ils se
détournaient dans la campagne, sitôt qu'apparaissait
un chien, ressemblant à celui-là.
Les autres expériences échouèrent.
Contrairement aux auteurs, les pigeons qu'ils saignèrent
l'estomac plein ou vide, moururent dans le même espace de
temps. Des petits chats enfoncés sous l'eau périrent
au bout de cinq minutes -- et une oie, qu'ils avaient bourrée
de garance, offrit des périostes d'une entière blancheur.
La nutrition les tourmentait.
Comment se fait-il que le même suc produise
des os, du sang, de la lymphe et des matières excrémentielles
? Mais on ne peut suivre les métamorphoses d'un aliment.
L'homme qui n'use que d'un seul est, chimiquement, pareil à
celui qui en absorbe plusieurs. Vauquelin ayant calculé
toute la chaux contenue dans l'avoine d'une poule, en retrouva
davantage dans les coquilles de ses ufs. Donc, il se fait
une création de substance. De quelle manière ? on
n'en sait rien.
On ne sait même pas quelle est la force
du cur. Borelli admet celle qu'il faut pour soulever un
poids de cent quatre-vingt mille livres, et Keill l'évalue
à huit onces, environ. D'où ils conclurent que la
Physiologie est (suivant un vieux mot) le roman de la médecine.
N'ayant pu la comprendre, ils n'y croyaient pas.
Un mois se passa dans le désuvrement.
Puis ils songèrent à leur jardin.
L'arbre mort étalé dans le milieu
était gênant. Ils l'équarrirent. Cet exercice
les fatigua. -- Bouvard avait, très souvent, besoin de
faire arranger ses outils chez le forgeron.
Un jour qu'il s'y rendait, il fut accosté
par un homme portant sur le dos un sac de toile, et qui lui proposa
des almanachs, des livres pieux, des médailles bénites,
enfin le Manuel de la Santé, par François Raspail.
Cette brochure lui plut tellement qu'il écrivit
à Barberou de lui envoyer le grand ouvrage. Barberou l'expédia,
et indiquait dans sa lettre, une pharmacie pour les médicaments.
La clarté de la doctrine les séduisit.
Toutes les affections proviennent des vers. Ils gâtent les
dents, creusent les poumons, dilatent le foie, ravagent les intestins,
et y causent des bruits. Ce qu'il y a de mieux pour s'en délivrer
c'est le camphre. Bouvard et Pécuchet l'adoptèrent.
Ils en prisaient, ils en croquaient et distribuaient des cigarettes,
des flacons d'eau sédative, et des pilules d'aloès.
Ils entreprirent même la cure d'un bossu.
C'était un enfant qu'ils avaient rencontré
un jour de foire. Sa mère, une mendiante, l'amenait chez
eux tous les matins. Ils frictionnaient sa bosse avec de la graisse
camphrée, y mettaient pendant vingt minutes un cataplasme
de moutarde, puis la recouvraient de diachylum, et pour être
sûrs qu'il reviendrait, lui donnaient à déjeuner.
Ayant l'esprit tendu vers les helminthes, Pécuchet
observa sur la joue de Mme Bordin une tache bizarre. Le Docteur,
depuis longtemps la traitait par les amers ; ronde au début
comme une pièce de vingt sols, cette tache avait grandi,
et formait un cercle rose. Ils voulurent l'en guérir. Elle
accepta ; mais exigeait que ce fût Bouvard qui lui fît
les onctions. Elle se posait devant la fenêtre, dégrafait
le haut de son corsage et restait la joue tendue, en le regardant
avec un il, qui aurait été dangereux sans
la présence de Pécuchet. Dans les doses permises
et malgré l'effroi du mercure ils administrèrent
du calomel. Un mois plus tard, Mme Bordin était sauvée.
Elle leur fit de la propagande ; -- et le percepteur
des contributions, le secrétaire de la mairie, le maire
lui- même, tout le monde dans Chavignolles suçait
des tuyaux de plume.
Cependant le bossu ne se redressait pas. Le
percepteur lâcha la cigarette, elle redoublait ses étouffements.
Foureau se plaignit des pilules d'aloès qui lui occasionnaient
des hémorroïdes, Bouvard eut des maux d'estomac et
Pécuchet d'atroces migraines. Ils perdirent confiance dans
le Raspail, mais eurent soin de n'en rien dire, craignant de diminuer
leur considération.
Et ils montrèrent beaucoup de zèle
pour la vaccine, apprirent à saigner sur des feuilles de
chou, firent même l'acquisition d'une paire de lancettes.
Ils accompagnaient le médecin chez les
pauvres, puis consultaient leurs livres.
Les symptômes notés par les auteurs
n'étaient pas ceux qu'ils venaient de voir. Quant aux noms
des maladies, du latin, du grec, du français, une bigarrure
de toutes les langues.
On les compte par milliers, et la classification
linnéenne est bien commode, avec ses genres et ses espèces
; mais comment établir les espèces ? Alors, ils
s'égarèrent dans la philosophie de la médecine.
Ils rêvaient sur l'archée de Van
Helmont, le vitalisme, le Brownisme, l'organicisme, demandaient
au Docteur d'où vient le germe de la scrofule, vers quel
endroit se porte le miasme contagieux, et le moyen dans tous les
cas morbides de distinguer la cause de ses effets.
-- "La cause et l'effet s'embrouillent",
répondait Vaucorbeil.
Son manque de logique les dégoûta
; -- et ils visitèrent les malades tout seuls, pénétrant
dans les maisons, sous prétexte de philanthropie.
Au fond des chambres sur de sales matelas,
reposaient des gens dont la figure pendait d'un côté,
d'autres l'avaient bouffie et d'un rouge écarlate, ou couleur
de citron, ou bien violette, avec les narines pincées,
la bouche tremblante ; et des râles, des hoquets, des sueurs,
des exhalaisons de cuir et de vieux fromage.
Ils lisaient les ordonnances de leurs médecins,
et étaient fort surpris que les calmants soient parfois
des excitants, les vomitifs des purgatifs, qu'un même remède
convienne à des affections diverses, et qu'une maladie
s'en aille sous des traitements opposés.
Néanmoins, ils donnaient des conseils,
remontaient le moral, avaient l'audace d'ausculter.
Leur imagination travaillait. Ils écrivirent
au Roi, pour qu'on établit dans le Calvados un institut
de gardes-malades, dont ils seraient les professeurs.
Ils se transportèrent chez le pharmacien
de Bayeux (celui de Falaise leur en voulait toujours à
cause de son jujube) et ils l'engagèrent à fabriquer
comme les Anciens des pila purgatoria, c'est-à-dire des
boulettes de médicaments, qui à force d'être
maniées, s'absorbent dans l'individu.
D'après ce raisonnement qu'en diminuant
la chaleur on entrave les phlegmasies, ils suspendirent dans son
fauteuil, aux poutrelles du plafond, une femme affectée
de méningite, et ils la balançaient à tour
de bras quand le mari survenant les flanqua dehors.
Enfin au grand scandale de M. le curé,
ils avaient pris la mode nouvelle d'introduire des thermomètres
dans les derrières.
Une fièvre typhoïde se répandit
aux environs : Bouvard déclara qu'il ne s'en mêlerait
pas. Mais la femme de Gouy leur fermier vint gémir chez
eux. Son homme était malade depuis quinze jours ; et M.
Vaucorbeil le négligeait.
Pécuchet se dévoua.
Taches lenticulaires sur la poitrine, douleurs
aux articulations, ventre ballonné, langue rouge, c'étaient
tous les signes de la dothiénentérie. Se rappelant
le mot de Raspail qu'en ôtant la diète on supprime
la fièvre, il ordonna des bouillons, un peu de viande.
Tout à coup, le docteur parut.
Son malade était en train de manger,
deux oreillers derrière le dos, entre la fermière
et Pécuchet qui le renforçaient.
Il s'approcha du lit, et jeta l'assiette par
la fenêtre, en s'écriant :
-- "C'est un véritable meurtre
!"
-- "Pourquoi ? "
-- "Vous perforez l'intestin, puisque
la fièvre typhoïde est une altération de sa
membrane folliculaire."
-- "Pas toujours !"
Et une dispute s'engagea sur la nature des
fièvres. Pécuchet croyait à leur essence.
Vaucorbeil les faisait dépendre des organes. -- "Aussi
j'éloigne tout ce qui peut surexciter !"
-- "Mais la diète affaiblit le
principe vital !"
-- "Qu'est-ce que vous me chantez avec
votre principe vital ! Comment est-il ? qui l'a vu ? "
Pécuchet s'embrouilla.
-- "D'ailleurs" disait le médecin,
"Gouy ne veut pas de nourriture."
Le malade fit un geste d'assentiment sous son
bonnet de coton.
-- "N'importe ! il en a besoin !"
-- "Jamais ! son pouls donne quatre-vingt-dix-huit
pulsations."
-- "Qu'importe les pulsations !"
Et Pécuchet nomma ses autorités.
-- "Laissons les systèmes !"
dit le Docteur.
Pécuchet croisa les bras.
-- "Vous êtes un empirique, alors
? "
-- "Nullement ! mais en observant."
-- "Et si on observe mal ? "
Vaucorbeil prit cette parole pour une allusion
à l'herpès de Mme Bordin, histoire clabaudée
par la veuve, et dont le souvenir l'agaçait.
-- "D'abord, il faut avoir fait de la
pratique."
-- "Ceux qui ont révolutionné
la science, n'en faisaient pas ! Van Helmont, Boerhave, Broussais,
lui- même."
Vaucorbeil, sans répondre, se pencha
vers Gouy, et haussant la voix :
-- "Lequel de nous deux choisissez-vous
pour médecin ? "
Le malade, somnolent, aperçut des visages
en colère, et se mit à pleurer.
Sa femme non plus ne savait que répondre
; car l'un était habile ; mais l'autre avait peut-être
un secret ?
-- "Très bien !" dit Vaucorbeil.
"Puisque vous balancez entre un homme nanti d'un diplôme
: .." Pécuchet ricana. "Pourquoi riez-vous ?
"
-- "C'est qu'un diplôme n'est pas
toujours un argument !"
Le Docteur était attaqué dans
son gagne-pain, dans sa prérogative, dans son importance
sociale. Sa colère éclata.
-- "Nous le verrons quand vous irez devant
les tribunaux pour exercice illégal de la médecine
! Puis se tournant vers la fermière : "Faites-le tuer
par monsieur tout à votre aise, et que je sois pendu si
je reviens jamais dans votre maison."
Et il s'enfonça sous la hêtrée,
en gesticulant avec sa canne.
Bouvard, quand Pécuchet rentra, était
lui-même dans une grande agitation.
Il venait de recevoir Foureau, exaspéré
par ses hémorroïdes. Vainement avait-il soutenu qu'elles
préservent de toutes les maladies, Foureau n'écoutant
rien, l'avait menacé de dommages et intérêts.
Il en perdait la tête.
Pécuchet lui conta l'autre histoire,
qu'il jugeait plus sérieuse -- et fut un peu choqué
de son indifférence.
Gouy, le lendemain eut une douleur dans l'abdomen.
Cela pouvait tenir à l'ingestion de la nourriture ? Peut-être
que Vaucorbeil ne s'était pas trompé ? Un médecin
après tout doit s'y connaître ! et des remords assaillirent
Pécuchet. Il avait peur d'être homicide.
Par prudence, ils congédièrent
le bossu. Mais à cause du déjeuner lui échappant,
sa mère cria beaucoup. Ce n'était pas la peine de
les avoir fait venir tous les jours de Barneval à Chavignolles
!
Foureau se calma -- et Gouy reprenait des forces.
A présent, la guérison était certaine ; un
tel succès enhardit Pécuchet.
-- "Si nous travaillions les accouchements,
avec un de ces mannequins..."
-- "Assez de mannequins !"
-- "Ce sont des demi-corps en peau, inventés
pour les élèves sages-femmes. Il me semble que je
retournerais le ftus ? "
Mais Bouvard était las de la médecine.
-- Les ressorts de la vie nous sont cachés,
les affections trop nombreuses, les remèdes problématiques
-- et on ne découvre dans les auteurs aucune définition
raisonnable de la santé, de la maladie, de la diathèse,
ni même du pus !
Cependant toutes ces lectures avaient ébranlé
leur cervelle.
Bouvard, à l'occasion d'un rhume, se
figura qu'il commençait une fluxion de poitrine. Des sangsues
n'ayant pas affaibli le point de côté, il eut recours
à un vésicatoire, dont l'action se porta sur les
reins. Alors, il se crut attaqué de la pierre.
Pécuchet prit une courbature à
l'élagage de la charmille, et vomit après son dîner,
ce qui l'effraya beaucoup. Puis observant qu'il avait le teint
un peu jaune, suspecta une maladie de foie, se demandait : "Ai-je
des douleurs ? " et finit par en avoir.
S'attristant mutuellement, ils regardaient
leur langue, se tâtaient le pouls, changeaient d'eau minérale,
se purgeaient ; -- et redoutaient le froid, la chaleur, le vent,
la pluie, les mouches, principalement les courants d'air.
Pécuchet imagina que l'usage de la prise
était funeste. D'ailleurs, un éternuement occasionne
parfois la rupture d'un anévrisme -- et il abandonna la
tabatière. Par habitude, il y plongeait les doigts ; puis,
tout à coup, se rappelait son imprudence.
Comme le café noir secoue les nerfs
Bouvard voulut renoncer à la demi-tasse ; mais il dormait
après ses repas, et avait peur en se réveillant
; car le sommeil prolongé est une menace d'apoplexie.
Leur idéal était Cornaro, ce
gentilhomme vénitien, qui à force de régime
atteignit une extrême vieillesse. Sans l'imiter absolument,
on peut avoir les mêmes précautions, et Pécuchet
tira de sa bibliothèque un Manuel d'hygiène par
le docteur Morin.
Comment avaient-ils fait pour vivre jusque-là
? Les plats qu'ils aimaient s'y trouvent défendus. Germaine
embarrassée ne savait plus que leur servir.
Toutes les viandes ont des inconvénients.
Le boudin et la charcuterie, le hareng saur, le homard, et le
gibier sont "réfractaires". Plus un poisson est
gros plus il contient de gélatine et par conséquent
est lourd. Les légumes causent des aigreurs, le macaroni
donne des rêves, les fromages "considérés
généralement, sont d'une digestion difficile".
Un verre d'eau le matin est "dangereux" ; chaque boisson
ou comestible étant suivi d'un avertissement pareil, ou
bien de ces mots : "mauvais ! -- gardez-vous de l'abus !
-- ne convient pas à tout le monde." -- Pourquoi mauvais
? où est l'abus ? comment savoir si telle chose vous convient
?
Quel problème que celui du déjeuner
! Ils quittèrent le café au lait, sur sa détestable
réputation ; et ensuite le chocolat, -- car c'est "un
amas de substances indigestes" ; restait donc le thé.
Mais "les personnes nerveuses doivent se l'interdire complètement".
Cependant, Decker au XVIIe siècle en prescrivait vingt
décalitres par jour, afin de nettoyer les marais du pancréas.
Ce renseignement ébranla Morin dans
leur estime, d'autant plus qu'il condamne toutes les coiffures,
chapeaux, bonnets et casquettes, exigence qui révolta Pécuchet.
Alors ils achetèrent le traité de Becquerel où
ils virent que le porc est en soi-même "un bon aliment",
le tabac d'une innocence parfaite, et le café "indispensable
aux militaires".
Jusqu'alors ils avaient cru à l'insalubrité
des endroits humides. Pas du tout ! Casper les déclare
moins mortels que les autres. On ne se baigne pas dans la mer
sans avoir rafraîchi sa peau. Bégin veut qu'on s'y
jette en pleine transpiration. Le vin pur après la soupe
passe pour excellent à l'estomac. Lévy l'accuse
d'altérer les dents. Enfin, le gilet de flanelle, cette
sauvegarde, ce tuteur de la santé, ce palladium chéri
de Bouvard et inhérent à Pécuchet, sans ambages
ni crainte de l'opinion, des auteurs le déconseillent aux
hommes pléthoriques et sanguins.
Qu'est-ce donc que l'hygiène ?
-- "Vérité en deçà
des Pyrénées, erreur au delà" affirme
M. Lévy ; et Becquerel ajoute qu'elle n'est pas une science.
Alors ils se commandèrent pour leur
dîner des huîtres, un canard, du porc au choux, de
la crème, un Pont- l'Évêque, et une bouteille
de Bourgogne. Ce fut un affranchissement, presque une revanche
; et ils se moquaient de Cornaro ! Fallait-il être imbécile
pour se tyranniser comme lui ! Quelle bassesse que de penser toujours
au prolongement de son existence ! La vie n'est bonne qu'à
la condition d'en jouir. -- "Encore un morceau ? " --
"Je veux bien." -- "Moi de même !" --
"A ta santé !" -- "A la tienne !" --
"Et fichons-nous du reste !" Ils s'exaltaient.
Bouvard annonça qu'il voulait trois
tasses de café, bien qu'il ne fût pas un militaire.
Pécuchet, la casquette sur les oreilles, prisait coup sur
coup, éternuait sans peur, et sentant le besoin d'un peu
de champagne, ils ordonnèrent à Germaine d'aller
de suite au cabaret, leur en acheter une bouteille. Le village
était trop loin. Elle refusa. Pécuchet fut indigné.
-- "Je vous somme, entendez-vous ! je
vous somme d'y courir."
Elle obéit, mais en bougonnant, résolue
à lâcher bientôt ses maîtres, tant ils
étaient incompréhensibles et fantasques.
Puis, comme autrefois, ils allèrent
prendre le gloria sur le vigneau.
La moisson venait de finir -- et des meules
au milieu des champs dressaient leurs masses noires sur la couleur
de la nuit, bleuâtre et douce. Les fermes étaient
tranquilles. On n'entendait même plus les grillons. Toute
la campagne dormait. Ils digéraient en humant la brise
qui rafraîchissait leurs pommettes.
Le ciel très haut, était couvert
d'étoiles ; les unes brillant par groupes, d'autres à
la file, ou bien seules à des intervalles éloignés.
Une zone de poussière lumineuse, allant du septentrion
au midi, se bifurquait au- dessus de leurs têtes. Il y avait
entre ces clartés, de grands espaces vides ; -- et le firmament
semblait une mer d'azur, avec des archipels et des îlots.
-- "Quelle quantité !" s'écria
Bouvard.
-- "Nous ne voyons pas tout !" reprit
Pécuchet. "Derrière la voie lactée,
ce sont les nébuleuses ; au delà des nébuleuses
des étoiles encore ! La plus voisine est séparée
de nous par trois cents billions de myriamètres !"
Il avait regardé souvent dans le télescope de la
place Vendôme et se rappelait les chiffres. "Le Soleil
est un million de fois plus gros que la Terre, Sirius a douze
fois la grandeur du soleil, des comètes mesurent trente-quatre
millions de lieues !"
-- "C'est à rendre fou" dit
Bouvard. Il déplora son ignorance et même regrettait
de n'avoir pas été, dans sa jeunesse, à l'École
Polytechnique.
Alors Pécuchet le tournant vers la Grande
Ourse, lui montra l'étoile polaire, puis Cassiopée
dont la constellation forme un Y, Véga de la Lyre toute
scintillante, et au bas de l'horizon, le rouge Aldebaran.
Bouvard, la tête renversée, suivait
péniblement les triangles, quadrilatères et pentagones
qu'il faut imaginer pour se reconnaître dans le ciel.
Pécuchet continua :
-- "La vitesse de la lumière est
de quatre-vingt mille lieues dans une seconde. Un rayon de la
Voie lactée met six siècles à nous parvenir
-- si bien qu'une étoile, quand on l'observe, peut avoir
disparu. Plusieurs sont intermittentes, d'autres ne reviennent
jamais ; -- et elles changent de position ; tout s'agite, tout
passe."
-- "Cependant, le Soleil est immobile
? "
-- "On le croyait autrefois. Mais les
savants aujourd'hui, annoncent qu'il se précipite vers
la constellation d'Hercule !"
Cela dérangeait les idées de
Bouvard -- et après une minute de réflexion :
-- "La science est faite, suivant les
données fournies par un coin de l'étendue. Peut-être
ne convient-elle pas à tout le reste qu'on ignore, qui
est beaucoup plus grand, et qu'on ne peut découvrir."
Ils parlaient ainsi, debout sur le vigneau,
à la lueur des astres -- et leurs discours étaient
coupés par de longs silences.
Enfin ils se demandèrent s'il y avait
des hommes dans les étoiles. Pourquoi pas ? Et comme la
création est harmonique, les habitants de Sirius devaient
être démesurés, ceux de Mars d'une taille
moyenne, ceux de Vénus très petits. A moins que
ce ne soit partout la même chose ? Il existe là-haut
des commerçants, des gendarmes ; on y trafique, on s'y
bat, on y détrône des rois !...
Quelques étoiles filantes glissèrent
tout à coup, décrivant sur le ciel comme la parabole
d'une monstrueuse fusée.
-- "Tiens !" dit Bouvard "voilà
des mondes qui disparaissent."
Pécuchet reprit :
-- "Si le nôtre, à son tour,
faisait la cabriole, les citoyens des étoiles ne seraient
pas plus émus que nous ne le sommes maintenant ! De pareilles
idées vous renfoncent l'orgueil."
-- "Quel est le but de tout cela ? "
-- "Peut-être qu'il n'y a pas de
but ? "
-- "Cependant !" et Pécuchet
répéta deux ou trois fois "cependant"
sans trouver rien de plus à dire. -- "N'importe !
je voudrais bien savoir comment l'univers s'est fait !"
-- "Cela doit être dans Buffon !"
répondit Bouvard, dont les yeux se fermaient. "Je
n'en peux plus ! je vais me coucher !"
Les Époques de la nature leur apprirent
qu'une comète, en heurtant le soleil, en avait détaché
une portion, qui devint la Terre. D'abord les pôles s'étaient
refroidis. Toutes les eaux avaient enveloppé le globe.
Elles s'étaient retirées dans les cavernes ; puis
les continents se divisèrent, les animaux et l'homme parurent.
La majesté de la création leur
causa un ébahissement, infini comme elle. Leur tête
s'élargissait. Ils étaient fiers de réfléchir
sur de si grands objets.
Les minéraux ne tardèrent pas
à les fatiguer ; -- et ils recoururent comme distraction,
aux Harmonies de Bernardin de Saint-Pierre.
Harmonies végétales et terrestres,
aériennes, aquatiques, humaines, fraternelles et même
conjugales, tout y passa -- sans omettre les invocations à
Vénus, aux Zéphyrs et aux Amours ! Ils s'étonnaient
que les poissons eussent des nageoires, les oiseaux des ailes,
les semences une enveloppe -- pleins de cette philosophie qui
découvre dans la Nature des intentions vertueuses et la
considère comme une espèce de saint Vincent de Paul,
toujours occupé à répandre des bienfaits
!
Ils admirèrent ensuite ses prodiges,
les trombes, les volcans, les forêts vierges ; -- et ils
achetèrent l'ouvrage de M. Depping sur les Merveilles et
beautés de la nature en France. Le Cantal en possède
trois, l'Hérault cinq, la Bourgogne deux -- pas davantage
-- tandis que le Dauphiné compte à lui seul jusqu'à
quinze merveilles ! Mais bientôt, on n'en trouvera plus
! Les grottes à stalactites se bouchent, les montagnes
ardentes s'éteignent, les glacières naturelles s'échauffent
; -- et les vieux arbres dans lesquels on disait la messe tombent
sous la cognée des niveleurs, ou sont en train de mourir.
Puis leur curiosité se tourna vers les
bêtes.
Ils rouvrirent leur Buffon et s'extasièrent
devant les goûts bizarres de certains animaux.
Mais tous les livres ne valant pas une observation
personnelle, ils entraient dans les cours, et demandaient aux
laboureurs s'ils avaient vu des taureaux se joindre à des
juments, les cochons rechercher les vaches, et les mâles
des perdrix commettre entre eux des turpitudes.
-- "Jamais de la vie !" On trouvait
même ces questions un peu drôles pour des messieurs
de leur âge.
Ils voulurent tenter des alliances anormales.
La moins difficile est celle du bouc et de
la brebis. Leur fermier ne possédait pas de bouc. Une voisine
prêta le sien ; et l'époque du rut étant venue,
ils enfermèrent les deux bêtes dans le pressoir,
en se cachant derrière les futailles, pour que l'événement
pût s'accomplir en paix.
Chacune, d'abord, mangea son petit tas de foin.
Puis, elles ruminèrent, la brebis se coucha ; -- et elle
bêlait sans discontinuer, pendant que le bouc, d'aplomb
sur ses jambes torses, avec sa grande barbe et ses oreilles pendantes,
fixait sur eux ses prunelles, qui luisaient dans l'ombre.
Enfin, le soir du troisième jour, ils
jugèrent convenable de faciliter la nature. Mais le bouc
se retournant contre Pécuchet, lui flanqua un coup de cornes
au bas du ventre. La brebis, saisie de peur, se mit à tourner
dans le pressoir comme dans un manège. Bouvard courut après,
se jeta dessus pour la retenir, et tomba par terre avec des poignées
de laine dans les deux mains.
Ils renouvelèrent leurs tentatives sur
des poules et un canard, sur un dogue et une truie, avec l'espoir
qu'il en sortirait des monstres et ne comprenant rien à
la question de l'espèce.
Ce mot désigne un groupe d'individus
dont les descendants se reproduisent. Mais des animaux classés
comme d'espèces différentes peuvent se reproduire,
et d'autres compris dans la même en ont perdu la faculté.
Ils se flattèrent d'obtenir là-dessus
des idées nettes, en étudiant le développement
des germes ; et Pécuchet écrivit à Dumouchel,
pour avoir un microscope.
Tour à tour ils mirent sur la plaque
de verre des cheveux, du tabac, des ongles, une patte de mouche.
Mais ils avaient oublié la goutte d'eau, indispensable.
C'était, d'autres fois, la petite lamelle ; -- et ils se
poussaient, dérangeaient l'instrument ; puis, n'apercevant
que du brouillard accusaient l'opticien. Ils en arrivèrent
à douter du microscope. Les découvertes qu'on lui
attribue ne sont peut-être pas si positives.
Dumouchel, en leur adressant la facture, les
pria de recueillir à son intention des ammonites et des
oursins, curiosités dont il était toujours amateur,
et fréquentes dans leur pays. Pour les exciter à
la géologie, il leur envoyait les Lettres de Bertrand avec
le Discours de Cuvier sur les révolutions du globe.
Après ces deux lectures, ils se figurèrent
les choses suivantes.
D'abord une immense nappe d'eau, d'où
émergeaient des promontoires, tachetés par des lichens
; et pas un être vivant, pas un cri ; c'était un
monde silencieux, immobile et nu. -- Puis de longues plantes se
balançaient dans un brouillard qui ressemblait à
la vapeur d'une étuve. Un soleil tout rouge surchauffait
l'atmosphère humide. Alors des volcans éclatèrent,
les roches ignées jaillissaient des montagnes ; et la pâte
des porphyres et des basaltes qui coulait, se figea. -- Troisième
tableau : dans des mers peu profondes, des îles de madrépores
ont surgi ; un bouquet de palmiers, de place en place, les domine.
Il y a des coquillages pareils à des roues de chariot,
des tortues qui ont trois mètres, des lézards de
soixante pieds. Des amphibies allongent entre les roseaux leur
col d'autruche à mâchoire de crocodile. Des serpents
ailés s'envolent. -- Enfin, sur les grands continents,
de grands mammifères parurent, les membres difformes comme
des pièces de bois mal équarries, le cuir plus épais
que des plaques de bronze, ou bien velus, lippus, avec des crinières,
et des défenses contournées. Des troupeaux de mammouths
broutaient les plaines où fut depuis l'Atlantique ; le
paléothérium, moitié cheval moitié
tapir, bouleversait de son groin les fourmilières de Montmartre,
et le cervus giganteus tremblait sous les châtaigniers,
à la voix de l'ours des cavernes, qui faisait japper dans
sa tanière, le chien de Beaugency trois fois haut comme
un loup.
Toutes ces époques avaient été
séparées les unes des autres par des cataclysmes,
dont le dernier est notre déluge. C'était comme
une féerie en plusieurs actes, ayant l'homme pour apothéose.
Ils furent stupéfaits d'apprendre qu'il
existait sur des pierres des empreintes de libellules, de pattes
d'oiseaux, -- et ayant feuilleté un des manuels Roret,
ils cherchèrent des fossiles.
Un après-midi, comme ils retournaient
des silex au milieu de la grande route, M. le curé passa,
et les abordant d'une voix pateline :
-- "Ces messieurs s'occupent de géologie
? fort bien !"
Car il estimait cette science. Elle confirme
l'autorité des Écritures, en prouvant le Déluge.
Bouvard parla des coprolithes, lesquels sont
des excréments de bêtes, pétrifiés.
L'abbé Jeufroy parut surpris du fait
; après tout, s'il avait lieu, c'était une raison
de plus, d'admirer la Providence.
Pécuchet avoua que leurs enquêtes
jusqu'alors n'avaient pas été fructueuses, -- et
cependant les environs de Falaise, comme tous les terrains jurassiques,
devaient abonder en débris d'animaux.
-- "J'ai entendu dire" répliqua
l'abbé Jeufroy "qu'autrefois on avait trouvé
à Villers la mâchoire d'un éléphant."
Du reste, un de ses amis, M. Larsonneur, avocat, membre du barreau
de Lisieux et archéologue, leur fournirait peut-être
des renseignements ! Il avait fait une histoire de Port-en-Bessin
où était notée la découverte d'un
crocodile.
Bouvard et Pécuchet échangèrent
un coup d'il ; le même espoir leur était venu
; -- et malgré la chaleur, ils restèrent debout
pendant longtemps, à interroger l'ecclésiastique
qui s'abritait sous un parapluie de coton bleu. Il avait le bas
du visage un peu lourd avec le nez pointu, souriait continuellement,
ou penchait la tête en fermant les paupières.
La cloche de l'église tinta l'angelus.
-- "Bien le bonsoir, messieurs ! Vous
permettez, n'est-ce pas ? "
Recommandés par lui, ils attendirent
durant trois semaines la réponse de Larsonneur. Enfin,
elle arriva.
L'homme de Villers qui avait déterré
la dent de mastodonte s'appelait Louis Bloche ; les détails
manquaient. Quant à son histoire, elle occupait un des
volumes de l'Académie Lexovienne, et il ne prêtait
point son exemplaire, dans la peur de dépareiller la collection.
Pour ce qui était de l'alligator, on l'avait découvert
au mois de novembre 1825, sous la falaise des Hachettes, à
Sainte-Honorine, près de Port-en- Bessin, arrondissement
de Bayeux. Suivaient des compliments.
L'obscurité enveloppant le mastodonte
irrita le désir de Pécuchet. Il aurait voulu se
rendre tout de suite à Villers.
Bouvard objecta que pour s'épargner
un déplacement peut-être inutile, et à coup
sûr dispendieux, il convenait de prendre des informations
-- et ils écrivirent au Maire de l'endroit une lettre,
où ils lui demandaient ce qu'était devenu un certain
Louis Bloche. Dans l'hypothèse de sa mort, ses descendants
ou collatéraux pouvaient-ils les instruire sur sa précieuse
découverte ? Quand il la fit, à quelle place de
la commune gisait ce document des âges primitifs ? Avait-on
des chances d'en trouver d'analogues ? Quel était par jour
le prix d'un homme et d'une charrette.
Et ils eurent beau s'adresser à l'Adjoint,
puis au premier Conseiller Municipal, ils ne reçurent de
Villers aucune nouvelle. Sans doute les habitants étaient
jaloux de leurs fossiles ? A moins qu'ils ne les vendissent aux
Anglais. Le voyage des Hachettes fut résolu.
Bouvard et Pécuchet prirent la diligence
de Falaise pour Caen. Ensuite une carriole les transporta de Caen
à Bayeux ; -- et de Bayeux, ils allèrent à
pied jusqu'à Port-en-Bessin.
On ne les avait pas trompés. La côte
des Hachettes offrait des cailloux bizarres -- et sur les indications
de l'aubergiste, ils atteignirent la grève.
La marée étant basse, elle découvrait
tous ses galets, avec une prairie de goémons jusqu'au bord
des flots.
Des vallonnements herbeux découpaient
la falaise, composée d'une terre molle et brune et qui
se durcissant devenait dans ses strates inférieures, une
muraille de pierre grise. Des filets d'eau en tombaient sans discontinuer,
pendant que la mer au loin, grondait. Elle semblait parfois suspendre
son battement ; -- et on n'entendait plus que le petit bruit des
sources.
Ils titubaient sur des herbes gluantes, ou
bien ils avaient à sauter des trous. -- Bouvard s'assit
près du rivage, et contempla les vagues, ne pensant à
rien, fasciné, inerte. Pécuchet le ramena vers la
côte pour lui faire voir un ammonite, incrusté dans
la roche, comme un diamant dans sa gangue. Leurs ongles s'y brisèrent,
il aurait fallu des instruments, la nuit venait, d'ailleurs !
-- Le ciel était empourpré à l'occident,
et toute la place couverte d'une ombre. -- Au milieu des varechs
presque noirs, les flaques d'eau s'élargissaient. La mer
montait vers eux ; il était temps de rentrer.
Le lendemain dès l'aube, avec une pioche
et un pic, ils attaquèrent leur fossile dont l'enveloppe
éclata. C'était un "ammonite nodosus",
rongé par les bouts mais pesant bien seize livres, et Pécuchet,
dans l'enthousiasme, s'écria : -- "Nous ne pouvons
faire moins que de l'offrir à Dumouchel!"
Puis ils rencontrèrent des éponges,
des térébratules, des orques, et pas de crocodile
! -- à son défaut, ils espéraient une vertèbre
d'hippopotame ou d'ichthyosaure, n'importe quel ossement contemporain
du Déluge, quand ils distinguèrent à hauteur
d'homme contre la falaise, des contours qui figuraient le galbe
d'un poisson gigantesque.
Ils délibérèrent sur les
moyens de l'obtenir.
Bouvard le dégagerait par le haut, tandis
que Pécuchet en dessous, démolirait la roche pour
le faire descendre, doucement, sans l'abîmer.
Comme ils reprenaient haleine, ils virent au-dessus
de leur tête, dans la campagne un douanier en manteau, qui
gesticulait d'un air de commandement.
-- "Eh bien ! quoi ? fiche-nous la paix
!" et ils continuèrent leur besogne, Bouvard sur la
pointe des orteils, tapant avec sa pioche, Pécuchet les
reins pliés, creusant avec son pic.
Mais le douanier reparut, plus bas, dans un
vallon, en multipliant les signaux : ils s'en moquaient bien !
Un corps ovale se bombait sous la terre amincie, et penchait,
allait glisser.
Un autre individu, avec un sabre, se montra
tout à coup.
-- "Vos passeports !"
C'était le garde champêtre en
tournée ; -- et au même moment survint l'homme de
la douane, accouru par une ravine.
-- "Empoignez-les, père Morin !
ou la falaise va s'écrouler !"
-- "C'est dans un but scientifique"
répondit Pécuchet.
Alors une masse tomba, en les frôlant
de si près tous les quatre, qu'un peu plus ils étaient
morts.
Quand la poussière fut dissipée,
ils reconnurent un mât de navire qui s'émietta sous
la botte du douanier.
Bouvard dit en soupirant : -- "Nous ne
faisions pas grand mal !"
-- "On ne doit rien faire dans les limites
du Génie !" reprit le garde champêtre."
D'abord qui êtes-vous ? pour que je vous dresse procès
!"
Pécuchet se rebiffa, criant à
l'injustice.
-- "Pas de raisons ! suivez-moi !"
Dès qu'ils arrivèrent sur le
port, une foule de gamins les escorta. Bouvard rouge comme un
coquelicot, affectait un air digne. Pécuchet, très
pâle, lançait des regards furieux ; -- et ces deux
étrangers, portant des cailloux dans leurs mouchoirs n'avaient
pas une bonne figure. Provisoirement, on les colloqua dans l'auberge,
dont le maître sur le seuil, barrait l'entrée. Puis
le maçon réclama ses outils ; ils les payèrent
; encore des frais ! -- et le garde champêtre ne revenait
pas ! pourquoi ? Enfin un monsieur qui avait la croix d'honneur,
les délivra ; et ils s'en allèrent, ayant donné
leurs noms, prénoms et domicile, avec l'engagement d'être
à l'avenir plus circonspects.
Outre un passeport, il leur manquait bien des
choses ! et avant d'entreprendre des explorations nouvelles ils
consultèrent le Guide du voyageur géologue par Boné.
Il faut avoir, premièrement, un bon
havresac de soldat, puis une chaîne d'arpenteur, une lime,
des pinces, une boussole, et trois marteaux, passés dans
une ceinture qui se dissimule sous la redingote, et "vous
préserve ainsi de cette apparence originale, que l'on doit
éviter en voyage". Comme bâton, Pécuchet
adopta franchement le bâton de touriste, haut de six pieds,
à longue pointe de fer. Bouvard préférait
une canne-parapluie, ou parapluie-polybranches, dont le pommeau
se retire, pour agrafer la soie contenue, à part, dans
un petit sac. Ils n'oublièrent pas de forts souliers, avec
des guêtres, chacun "deux paires de bretelles, à
cause de la transpiration" et bien qu'on ne puisse "se
présenter partout en casquette" ils reculèrent
devant la dépense d' "un de ces chapeaux qui se plient,
et qui portent le nom du chapelier Gibus, leur inventeur".
Le même ouvrage donne des préceptes de conduite :
"Savoir la langue du pays que l'on visite", ils la savaient.
"Garder une tenue modeste", c'était leur usage.
"Ne pas avoir d'argent sur soi", rien de plus simple.
Enfin, pour s'épargner toutes sortes d'embarras, il est
bon de prendre "la qualité d'ingénieur !"
-- "Eh bien ! nous la prendrons !"
Ainsi préparés, ils commencèrent
leurs courses, étaient absents quelquefois pendant huit
jours, passaient leur vie au grand air.
Tantôt sur les bords de l'Orne, ils apercevaient
dans une déchirure, des pans de rocs dressant leurs lames
obliques entre des peupliers et des bruyères ; -- ou bien
ils s'attristaient de ne rencontrer le long du chemin que des
couches d'argile. Devant un paysage, ils n'admiraient ni la série
des plans, ni la profondeur des lointains ni les ondulations de
la verdure ; mais ce qu'on ne voyait pas, le dessous, la terre
; -- et toutes les collines étaient pour eux "encore
une preuve du Déluge".
A la manie du Déluge, succéda
celle des blocs erratiques. Les grosses pierres seules dans les
champs devaient provenir de glaciers disparus ; -- et ils cherchaient
des moraines et des faluns.
Plusieurs fois, on les prit pour des porte-balles,
vu leur accoutrement -- et quand ils avaient répondu qu'ils
étaient "des ingénieurs" une crainte leur
venait ; l'usurpation d'un titre pareil pouvait leur attirer des
désagréments.
A la fin du jour, ils haletaient sous le poids
de leurs échantillons, mais intrépides les rapportaient
chez eux. Il y en avait le long des marches dans l'escalier, dans
les chambres, dans la salle, dans la cuisine ; et Germaine se
lamentait sur la quantité de poussière.
Ce n'était pas une mince besogne avant
de coller les étiquettes, que de savoir les noms des roches
; la variété des couleurs et du grenu leur faisait
confondre l'argile avec la marne, le granit et le gneiss, le quartz
et le calcaire.
Et puis la nomenclature les irritait. Pourquoi
devonien, cambrien, jurassique, comme si les terres désignées
par ces mots n'étaient pas ailleurs qu'en Devonshire, près
de Cambridge, et dans le Jura ? Impossible de s'y reconnaître
! ce qui est système pour l'un est pour l'autre un étage,
pour un troisième une simple assise. Les feuillets des
couches, s'entremêlent, s'embrouillent ; mais Omalius d'Halloy
vous prévient qu'il ne faut pas croire aux divisions géologiques.
Cette déclaration les soulagea -- et
quand ils eurent vu des calcaires à polypiers dans la plaine
de Caen, des phillades à Balleroy, du kaolin à Saint-Blaise,
de l'oolithe partout, et cherché de la houille à
Cartigny, et du mercure à la Chapelle-en-Juger près
Saint-Lô, ils décidèrent une excursion plus
lointaine, un voyage au Havre pour étudier le quartz pyromaque
et l'argile de Kimmeridge !
A peine descendus du paquebot, ils demandèrent
le chemin qui conduit sous les phares. Des éboulements
l'obstruaient ; -- il était dangereux de s'y hasarder.
Un loueur de voitures les accosta, et leur
offrit des promenades aux environs, Ingouville, Octeville, Fécamp,
Lillebonne, "Rome s'il le fallait".
Ses prix étaient déraisonnables
; mais le nom de Fécamp les avait frappés : en se
détournant un peu sur la route, on pouvait voir Étretat
-- et ils prirent la gondole de Fécamp, pour se rendre
au plus loin, d'abord.
Dans la gondole Bouvard et Pécuchet
firent la conversation avec trois paysans, deux bonnes femmes,
un séminariste, et n'hésitèrent pas à
se qualifier d'ingénieurs.
On s'arrêta devant le bassin. Ils gagnèrent
la falaise, et cinq minutes après, la frôlèrent,
pour éviter une grande flaque d'eau avançant comme
un golfe au milieu du rivage. Ensuite, ils virent une arcade qui
s'ouvrait sur une grotte profonde. Elle était sonore, très
claire, pareille à une église, avec des colonnes
de haut en bas, et un tapis de varech tout le long de ses dalles.
Cet ouvrage de la nature les étonna
; et ils s'élevèrent à des considérations
sur l'origine du monde.
Bouvard penchait vers le neptunisme. Pécuchet
au contraire était plutonien. Le feu central avait brisé
la croûte du globe, soulevé les terrains, fait des
crevasses. C'est comme une mer intérieure ayant son flux
et reflux, ses tempêtes. Une mince pellicule nous en sépare.
On ne dormirait pas si l'on songeait à tout ce qu'il y
a sous nos talons. -- Cependant le feu central diminue, et le
soleil s'affaiblit, si bien que la Terre un jour périra
de refroidissement. Elle deviendra stérile ; tout le bois
et toute la houille se seront convertis en acide carbonique --
et aucun être ne pourra subsister.
-- "Nous n'y sommes pas encore" dit
Bouvard.
-- "Espérons-le !" reprit
Pécuchet.
N'importe ! cette fin du monde, si lointaine
qu'elle fût, les assombrit -- et côte à côte,
ils marchaient silencieusement sur les galets.
La falaise, perpendiculaire, toute blanche
et rayée en noir, çà et là, par des
lignes de silex, s'en allait vers l'horizon tel que la courbe
d'un rempart ayant cinq lieues d'étendue. Un vent d'est,
âpre et froid soufflait. Le ciel était gris, la mer
verdâtre et comme enflée. Du sommet des roches, des
oiseaux s'envolaient, tournoyaient, rentraient vite dans leurs
trous. Quelquefois, une pierre se détachant, rebondissait
de place en place, avant de descendre jusqu'à eux.
Pécuchet poursuivait à haute
voix ses pensées : -- "A moins que la terre ne soit
anéantie par un cataclysme ? On ignore la longueur de notre
période. Le feu central n'a qu'à déborder."
-- "Pourtant, il diminue ? "
-- "Cela n'empêche pas ses explosions
d'avoir produit l'île Julia, le Monte-Nuovo, bien d'autres
encore."
Bouvard se rappelait avoir lu ces détails
dans Bertrand -- "Mais de pareils faits n'arrivent pas en
Europe ? "
-- "Mille excuses ! témoin celui
de Lisbonne ! Quant à nos pays, les mines de houille et
de pyrite martiale y sont nombreuses et peuvent très bien
en se décomposant, former les bouches volcaniques. Les
volcans, d'ailleurs, éclatent toujours près de la
mer."
Bouvard promena sa vue sur les flots, et crut
distinguer au loin, une fumée qui montait vers le ciel.
-- "Puisque l'île Julia" reprit
Pécuchet, "a disparu, des terrains produits par la
même cause, auront peut- être, le même sort
? Un îlot de l'Archipel est aussi important que la Normandie,
et même que l'Europe."
Bouvard se figura l'Europe engloutie dans un
abîme.
-- "Admets" dit Pécuchet "qu'un
tremblement de terre ait lieu sous la Manche. Les eaux se ruent
dans l'Atlantique. Les côtes de la France et de l'Angleterre
en chancelant sur leur base, s'inclinent, se rejoignent, et v'lan
! tout l'entre-deux est écrasé."
Au lieu de répondre, Bouvard se mit
à marcher tellement vite qu'il fut bientôt à
cent pas de Pécuchet. Étant seul, l'idée
d'un cataclysme le troubla. Il n'avait pas mangé depuis
le matin. Ses tempes bourdonnaient. Tout à coup le sol,
lui parut tressaillir, -- et la falaise au-dessus de sa tête
pencher par le sommet. A ce moment, une pluie de graviers, déroula
d'en haut.
Pécuchet l'aperçut qui détalait
avec violence, comprit sa terreur, cria, de loin : -- "Arrête
! arrête ! la période n'est pas accomplie."
Et pour le rattraper, il faisait des sauts
énormes avec son bâton de touriste, tout en vociférant
: "La période n'est pas accomplie ! la période
n'est pas accomplie !"
Bouvard en démence, courait toujours.
Le parapluie polybranches tomba, les pans de sa redingote s'envolaient,
le havresac ballottait à son dos. C'était comme
une tortue avec des ailes, qui aurait galopé parmi les
roches ; une plus grosse le cacha.
Pécuchet y parvint hors d'haleine, ne
vit personne ; puis retourna en arrière pour gagner les
champs par une "valleuse" que Bouvard avait prise, sans
doute.
Ce raidillon étroit était taillé
à grandes marches dans la falaise, de la largeur de deux
hommes, et luisant comme de l'albâtre poli. A cinquante
pieds d'élévation, Pécuchet voulut descendre.
La mer battait son plein. Il se remit à grimper.
Au second tournant, quand il aperçut
le vide, la peur le glaça. A mesure qu'il approchait du
troisième, ses jambes devenaient molles. Les couches de
l'air vibraient autour de lui, une crampe le pinçait à
l'épigastre ; il s'assit par terre les yeux fermés,
n'ayant plus conscience que des battements de son cur qui
l'étouffaient. Puis, il jeta son bâton de touriste,
et avec les genoux et les mains reprit son ascension. Mais les
trois marteaux tenus à la ceinture lui entraient dans le
ventre, les cailloux dont ses poches étaient bourrées
tapaient ses flancs ; la visière de sa casquette l'aveuglait,
le vent redoublait de force ; enfin il atteignit le plateau et
y trouva Bouvard qui était monté plus loin, par
une valleuse moins difficile.
Une charrette les recueillit. Ils oublièrent
Étretat.
Le lendemain soir au Havre, en attendant le
paquebot, ils virent au bas d'un journal, un feuilleton intitulé
De l'enseignement de la géologie.
Cet article, plein de faits, exposait la question
comme elle était comprise à l'époque.
Jamais il n'y eut un cataclysme complet du
globe ; mais la même espèce n'a pas toujours la même
durée, et s'éteint plus vite dans tel endroit que
dans tel autre. Des terrains de même âge contiennent
des fossiles différents comme des dépôts très
éloignés en renferment de pareils. Les fougères
d'autrefois sont identiques aux fougères d'à présent.
Beaucoup de zoophytes contemporains se retrouvent dans les couches
les plus anciennes. En résumé, les modifications
actuelles expliquent les bouleversements antérieurs. Les
mêmes causes agissent toujours, la Nature ne fait pas de
sauts, et les périodes, affirme Brongniart, ne sont après
tout que des abstractions.
Cuvier jusqu'à présent leur avait
apparu dans l'éclat d'une auréole, au sommet d'une
science indiscutable. Elle était sapée. La Création
n'avait plus la même discipline ; et leur respect pour ce
grand homme diminua.
Par des biographies et des extraits, ils apprirent
quelque chose des doctrines de Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire.
Tout cela contrariait les idées reçues,
l'autorité de l'Église.
Bouvard en éprouva comme l'allégement
d'un joug brisé.
-- "Je voudrais voir, maintenant, ce que
le citoyen Jeufroy me répondrait sur le Déluge !"
Ils le trouvèrent dans son petit jardin
où il attendait les membres du Conseil de fabrique, qui
devaient se réunir tout à l'heure, pour l'acquisition
d'une chasuble.
-- "Ces messieurs souhaitent... ? "
-- "Un éclaircissement, s'il vous
plaît", et Bouvard commença.
Que signifiaient dans la Genèse, "l'abîme
qui se rompit" et "les cataractes du ciel" ? Car
un abîme ne se rompt pas, et le ciel n'a point de cataractes
!
L'abbé ferma les paupières, puis
répondit qu'il fallait distinguer toujours entre le sens
et la lettre. Des choses qui d'abord nous choquent deviennent
légitimes en les approfondissant.
-- "Très bien ! mais comment expliquer
la pluie qui dépassait les plus hautes montagnes, lesquelles
mesurent deux lieues ! y pensez-vous, deux lieues ! une épaisseur
d'eau ayant deux lieues !"
Et le maire, survenant, ajouta : -- "Saprelotte,
quel bain !"
-- "Convenez" dit Bouvard "que
Moïse exagère diablement."
Le curé avait lu Bonald, et répliqua
: -- "J'ignore ses motifs ; c'était, sans doute, pour
imprimer un effroi salutaire aux peuples qu'il dirigeait !"
-- "Enfin, cette masse d'eau, d'où
venait-elle ? "
-- "Que sais-je ? L'air s'était
changé en pluie, comme il arrive tous les jours."
Par la porte du jardin, on vit entrer M. Girbal,
directeur des Contributions, avec le capitaine Heurtaux, propriétaire
; et Beljambe l'aubergiste donnait le bras à Langlois l'épicier,
qui marchait péniblement à cause de son catarrhe.
Pécuchet, sans souci d'eux, prit la
parole.
-- "Pardon, monsieur Jeufroy. Le poids
de l'atmosphère (la science nous le démontre) est
égal à celui d'une masse d'eau qui ferait autour
du globe une enveloppe de dix mètres. Par conséquent,
si tout l'air condensé tombait dessus à l'état
liquide, il augmenterait bien peu la masse des eaux existantes."
Et les fabriciens ouvraient de grands yeux,
écoutaient.
Le curé s'impatienta.
-- "Nierez-vous qu'on ait trouvé
des coquilles sur les montagnes ? qui les y a mises, sinon le
Déluge ? Elles n'ont pas coutume, je crois, de pousser
toutes seules dans la terre comme des carottes !" Et ce mot
ayant fait rire l'assemblée, il ajouta en pinçant
les lèvres : "A moins que ce ne soit encore une des
découvertes de la science ? "
Bouvard voulut répondre par le soulèvement
des montagnes, la théorie d'Élie de Beaumont.
-- "Connais pas !" répondit
l'Abbé.
Foureau s'empressa de dire : -- "Il est
de Caen ! Je l'ai vu une fois à la Préfecture !"
-- "Mais si votre Déluge"
repartit Bouvard "avait charrié des coquilles, on
les trouverait brisées à la surface, et non à
des profondeurs de trois cents mètres quelquefois."
Le prêtre se rejeta sur la véracité
des Écritures, la tradition du genre humain et les animaux
découverts dans de la glace, en Sibérie.
Cela ne prouve pas que l'Homme ait vécu
en même temps qu'eux ! La Terre, selon Pécuchet,
était considérablement plus vieille. -- "Le
Delta du Mississippi remonte à des dizaines de milliers
d'années. L'époque actuelle en a cent mille, pour
le moins. Les listes de Manéthon..."
Le comte de Faverges s'avança.
Tous firent silence à son approche.
-- "Continuez, je vous prie ! Que disiez-vous
? "
-- "Ces messieurs me querellaient"
répondit l'abbé.
-- "A propos de quoi ? "
-- "Sur la sainte Écriture, monsieur
le Comte !"
Bouvard, de suite, allégua qu'ils avaient
droit, comme géologues, à discuter religion.
-- "Prenez garde" dit le comte. "Vous
savez le mot, cher monsieur, un peu de science en éloigne,
beaucoup y ramène." Et d'un ton à la fois hautain
et paternel : "Croyez-moi ! vous y reviendrez ! vous y reviendrez
!"
Peut-être ! -- mais que penser d'un livre,
où l'on prétend que la lumière a été
créée avant le soleil, comme si le soleil n'était
pas la seule cause de la lumière !
-- "Vous oubliez celle qu'on appelle boréale"
dit l'ecclésiastique.
Bouvard, sans répondre à l'objection,
nia fortement qu'elle ait pu être d'un côté
et les ténèbres de l'autre, qu'il y ait eu un soir
et un matin quand les astres n'existaient pas, et que les animaux
aient apparu tout à coup, au lieu de se former par cristallisation.
Comme les allées étaient trop
petites, en gesticulant, on marchait dans les plates-bandes. Langlois
fut pris d'une quinte de toux. Le capitaine criait : "Vous
êtes des révolutionnaires !" Girbal : "La
paix ! la paix !" Le prêtre : "Quel matérialisme
!" Foureau : "Occupons-nous plutôt de notre chasuble
!"
-- "Hou ! Laissez-moi parler !" Et
Bouvard s'échauffant, alla jusqu'à dire que l'Homme
descendait du Singe !
Tous les fabriciens se regardèrent,
fort ébahis, et comme pour s'assurer qu'ils n'étaient
pas des singes.
Bouvard reprit : -- "En comparant le ftus
d'une femme, d'une chienne, d'un oiseau..."
-- "Assez !"
-- "Moi, je vais plus loin !" s'écria
Pécuchet. "L'homme descend des poissons !" Des
rires éclatèrent. Mais sans se troubler : "le
Telliamed ! un livre arabe !..."
-- "Allons, messieurs, en séance
!"
Et on entra dans la sacristie.
Les deux compagnons n'avaient pas roulé
l'abbé Jeufroy, comme ils l'auraient cru -- aussi Pécuchet
lui trouva-t-il "le cachet du jésuitisme".
Sa lumière boréale les inquiétait
cependant ; ils la cherchèrent dans le manuel de d'Orbigny.
C'est une hypothèse, pour expliquer
comment les végétaux fossiles de la baie de Baffin
ressemblent aux plantes équatoriales. On suppose, à
la place du soleil, un grand foyer lumineux, maintenant disparu,
et dont les aurores boréales ne sont peut-être que
les vestiges.
Puis un doute leur vint sur la provenance de
l'Homme ; -- et embarrassés, ils songèrent à
Vaucorbeil.
Ses menaces n'avaient pas eu de suites. Comme
autrefois, il passait le matin devant leur grille, en raclant
avec sa canne tous les barreaux l'un après l'autre.
Bouvard l'épia -- et l'ayant arrêté,
dit qu'il voulait lui soumettre un point curieux d'anthropologie.
-- "Croyez-vous que le genre humain descende
des poissons ? "
-- "Quelle bêtise !"
-- "Plutôt des singes, n'est-ce
pas ? "
-- "Directement, c'est impossible !"
A qui se fier ? Car enfin le Docteur n'était
pas un catholique !
Ils continuèrent leurs études,
mais sans passion, étant las de l'éocène
et du miocène, du Mont-Jorullo, de l'île Julia, des
mammouths de Sibérie et des fossiles invariablement comparés
dans tous les auteurs à "des médailles qui
sont des témoignages authentiques", si bien qu'un
jour, Bouvard jeta son havresac par terre, en déclarant
qu'il n'irait pas plus loin.
La géologie est trop défectueuse
! A peine connaissons-nous quelques endroits de l'Europe. Quant
au reste, avec le fond des Océans, on l'ignorera toujours.
Enfin, Pécuchet ayant prononcé
le mot de règne minéral :
-- "Je n'y crois pas, au règne
minéral ! puisque des matières organiques ont pris
part à la formation du silex, de la craie, de l'or peut-être
! Le diamant n'a-t-il pas été du charbon : la houille
un assemblage de végétaux : -- en la chauffant à
je ne sais plus combien de degrés, on obtient de la sciure
de bois, tellement que tout passe, tout coule. La création
est faite d'une matière ondoyante et fugace. Mieux vaudrait
nous occuper d'autre chose !"
Il se coucha sur le dos, et se mit à
sommeiller, pendant que Pécuchet la tête basse et
un genou dans les mains, se livrait à ses réflexions.
Une lisière de mousse bordait un chemin
creux, ombragé par des frênes dont les cimes légères
tremblaient. Des angéliques, des menthes, des lavandes
exhalaient des senteurs chaudes, épicées ; l'atmosphère
était lourde ; et Pécuchet, dans une sorte d'abrutissement,
rêvait aux existences innombrables éparses autour
de lui, aux insectes qui bourdonnaient, aux sources cachées
sous le gazon, à la sève des plantes, aux oiseaux
dans leurs nids, au vent, aux nuages, à toute la Nature,
sans chercher à découvrir ses mystères, séduit
par sa force, perdu dans sa grandeur.
-- "J'ai soif !" dit Bouvard, en
se réveillant.
-- "Moi de même ! Je boirais volontiers
quelque chose !"
-- "C'est facile" reprit un homme
qui passait, en manches de chemise, avec une planche sur l'épaule.
Et ils reconnurent ce vagabond, à qui
Bouvard autrefois avait donné un verre de vin. Il semblait
de dix ans plus jeune, portait les cheveux en accroche-cur,
la moustache bien cirée, et dandinait sa taille d'une façon
parisienne.
Après cent pas environ, il ouvrit la
barrière d'une cour, jeta sa planche contre un mur, et
les fit entrer dans une haute cuisine.
-- "Mélie ! es-tu là, Mélie
? "
Une jeune fille parut ; sur son commandement,
alla "tirer de la boisson" et revint près de
la table, servir ces messieurs.
Ses bandeaux, de la couleur des blés,
dépassaient un béguin de toile grise. Tous ses pauvres
vêtements descendaient le long de son corps sans un pli
; -- et le nez droit, les yeux bleus, elle avait quelque chose
de délicat, de champêtre et d'ingénu.
-- "Elle est gentille, hein ? " dit
le menuisier, pendant qu'elle apportait des verres. "Si on
ne jurerait pas une demoiselle, costumée en paysanne !
et rude à l'ouvrage, pourtant ! -- Pauvre petit cur,
va ! quand je serai riche, je t'épouserai !"
-- "Vous dites toujours des bêtises,
monsieur Gorju " répondit-elle d'une voix douce, sur
un accent traînard.
Un valet d'écurie vint prendre de l'avoine
dans un vieux coffre, et laissa retomber le couvercle si brutalement
qu'un éclat de bois en jaillit.
Gorju s'emporta contre la lourdeur de tous
"ces gars de la campagne" puis, à genoux devant
le meuble, il cherchait la place du morceau. Pécuchet en
voulant l'aider, distingua sous la poussière, des figures
de personnages.
C'était un bahut de la Renaissance,
avec une torsade en bas, des pampres dans les coins, et les colonnettes
divisaient sa devanture en cinq compartiments. On voyait au milieu,
Vénus-Anadyomène debout sur une coquille, puis Hercule
et Omphale, Samson et Dalila, Circé et ses pourceaux, les
filles de Loth enivrant leur père ; tout cela délabré,
rongé de mites, et même le panneau de droite manquait.
Gorju prit une chandelle pour mieux faire voir à Pécuchet
celui de gauche, qui présentait sous l'arbre du Paradis,
Adam et Ève dans une posture fort indécente.
Bouvard également admira le bahut.
-- "Si vous y tenez, on vous le céderait
à bon compte."
Ils hésitaient, vu les réparations.
Gorju pouvait les faire, étant de son
métier ébéniste. -- "Allons ! Venez
!" et il entraîna Pécuchet vers la masure, où
Mme Castillon, la maîtresse, étendait du linge.
Mélie quand elle eut lavé ses
mains, prit sur le bord de la fenêtre, son métier
à dentelles, s'assit en pleine lumière, et travailla.
Le linteau de la porte l'encadrait. Les fuseaux
se débrouillaient sous ses doigts avec un claquement de
castagnettes. Son profil restait penché.
Bouvard la questionna sur ses parents, son
pays, les gages qu'on lui donnait.
Elle était de Ouistreham, n'avait plus
de famille, gagnait une pistole par mois -- enfin, elle lui plut
tellement qu'il désira la prendre à son service
pour aider la vieille Germaine.
Pécuchet reparut avec la fermière,
et pendant qu'ils continuaient leur marchandage, Bouvard demanda
tout bas à Gorju, si la petite bonne consentirait à
devenir sa servante.
-- "Parbleu !"
-- "Toutefois" dit Bouvard, "il
faut que je consulte mon ami."
-- "Eh bien ! je ferai en sorte. Mais
n'en parlez pas ! à cause de la bourgeoise."
Le marché venait de se conclure, moyennant
trente-cinq francs. Pour le raccommodage on s'entendrait.
A peine dans la cour Bouvard dit son intention
relativement à Mélie.
Pécuchet s'arrêta, afin de mieux
réfléchir, ouvrit sa tabatière, huma une
prise, et s'étant mouché :
-- "Au fait, c'est une idée ! mon
Dieu, oui ! pourquoi pas ? D'ailleurs, tu es le maître !"
Dix minutes après, Gorju se montra sur
le haut-bord d'un fossé -- et les interpellant :
-- "Quand faut-il que je vous apporte
le meuble ? "
-- "Demain !"
-- "Et pour l'autre question, êtes-vous
décidés ? "
-- "Convenu !" répondit Pécuchet.
CHAPITRE IV
-----------
Six mois plus tard, ils étaient devenus
des archéologues ; -- et leur maison ressemblait à
un musée.
Une vieille poutre de bois se dressait dans
le vestibule. Les spécimens de géologie encombraient
l'escalier ; -- et une chaîne énorme s'étendait
par terre tout le long du corridor.
Ils avaient décroché la porte
entre les deux chambres où ils ne couchaient pas et condamné
l'entrée extérieure de la seconde, pour ne faire
de ces deux pièces qu'un même appartement.
Quand on avait franchi le seuil on se heurtait
à une auge de pierre (un sarcophage gallo-romain) puis,
les yeux étaient frappés par de la quincaillerie.
Contre le mur en face, une bassinoire dominait
deux chenets et une plaque de foyer, qui représentait un
moine caressant une bergère. Sur des planchettes tout autour,
on voyait des flambeaux, des serrures, des boulons, des écrous.
Le sol disparaissait sous des tessons de tuiles rouges. Une table
au milieu exhibait les curiosités les plus rares : la carcasse
d'un bonnet de Cauchoise, deux urnes d'argile, des médailles,
une fiole de verre opalin. Un fauteuil en tapisserie avait sur
son dossier un triangle de guipure. Un morceau de cotte de mailles
ornait la cloison à droite ; et en dessous, des pointes
maintenaient horizontalement une hallebarde, pièce unique.
La seconde chambre, où l'on descendait
par deux marches, renfermait les anciens livres apportés
de Paris, et ceux qu'en arrivant ils avaient découverts
dans une armoire. Les vantaux en étaient retirés.
Ils l'appelaient la bibliothèque.
L'arbre généalogique de la famille
Croixmare occupait seul tout le revers de la porte. Sur le lambris
en retour, la figure au pastel d'une dame en costume Louis XV
faisait pendant au portrait du père Bouvard. Le chambranle
de la glace avait pour décoration un sombrero de feutre
noir, et une monstrueuse galoche, pleine de feuilles, les restes
d'un nid.
Deux noix de coco (appartenant à Pécuchet
depuis sa jeunesse) flanquaient sur la cheminée un tonneau
de faïence, que chevauchait un paysan. Auprès, dans
une corbeille de paille, il y avait un décime, rendu par
un canard.
Devant la bibliothèque, se carrait une
commode en coquillages, avec des ornements de peluche. Son couvercle
supportait un chat tenant une souris dans sa gueule, -- pétrification
de Saint-Allyre, -- une boîte à ouvrage en coquilles
mêmement ; et sur cette boîte, une carafe d'eau-de-vie
contenait une poire de bon- chrétien.
Mais le plus beau, c'était dans l'embrasure
de la fenêtre, une statue de saint Pierre ! Sa main droite
couverte d'un gant serrait la clef du Paradis, de couleur vert
pomme ; sa chasuble que des fleurs de lis agrémentaient
était bleu ciel, et sa tiare très jaune pointue
comme une pagode. Il avait les joues fardées, de gros yeux
ronds, la bouche béante, le nez de travers et en trompette.
Au-dessus pendait un baldaquin fait d'un vieux tapis où
l'on distinguait deux amours dans un cercle de roses -- et à
ses pieds comme une colonne se levait un pot à beurre,
portant ces mots en lettres blanches sur fond chocolat : "Exécuté
devant S. A. R. Monseigneur le duc d'Angoulême, à
Noron, le 3 d'octobre 1817."
Pécuchet, de son lit, apercevait tout
cela en enfilade -- et parfois même il allait jusque dans
la chambre de Bouvard, pour allonger la perspective.
Une place demeurait vide en face de la cotte
de mailles, celle du bahut renaissance.
Il n'était pas achevé. Gorju
y travaillait encore ; varlopant les panneaux dans le fournil,
et les ajustant, les démontant.
A onze heures, il déjeunait ; causait
ensuite avec Mélie, et souvent ne reparaissait plus de
toute la journée.
Pour avoir des morceaux dans le genre du meuble
Bouvard et Pécuchet s'étaient mis en campagne. Ce
qu'ils rapportaient ne convenait pas. Mais ils avaient rencontré
une foule de choses curieuses. Le goût des bibelots leur
était venu, puis l'amour du moyen âge.
D'abord, ils visitèrent les cathédrales
; -- et les hautes nefs se mirant dans l'eau des bénitiers,
les verreries éblouissantes comme des tentures de pierreries,
les tombeaux au fond des chapelles, le jour incertain des cryptes,
tout, jusqu'à la fraîcheur des murailles leur causa
un frémissement de plaisir, une émotion religieuse.
Bientôt, ils furent capables de distinguer
les époques -- et dédaigneux des sacristains, ils
disaient : -- "Ah ! une abside romane ! Cela est du XIIe
siècle ! voilà que nous retombons dans le flamboyant
!"
Ils tâchaient de comprendre les symboles
sculptés sur les chapiteaux, comme les deux griffons de
Marigny becquetant un arbre en fleurs. Pécuchet vit une
satire dans les chantres à mâchoire grotesque qui
terminent les cintres de Feuguerolles ; -- et pour l'exubérance
de l'homme obscène couvrant un des meneaux d'Hérouville,
cela prouvait, suivant Bouvard, que nos aïeux avaient chéri
la gaudriole.
Ils arrivèrent à ne plus tolérer
la moindre marque de décadence. Tout était de la
décadence -- et ils déploraient le vandalisme, tonnaient
contre le badigeon.
Mais le style d'un monument ne s'accorde pas
toujours avec la date qu'on lui suppose. Le plein cintre, au XIIIe
siècle domine encore dans la Provence. L'ogive est peut-être
fort ancienne ! et des auteurs contestent l'antériorité
du roman sur le gothique -- Ce défaut de certitude les
contrariait.
Après les églises ils étudièrent
les châteaux forts, ceux de Domfront et de Falaise. Ils
admiraient sous la porte les rainures de la herse, et parvenus
au sommet, ils voyaient d'abord toute la campagne, puis les toits
de la ville, les rues s'entrecroisant, des charrettes sur la place,
des femmes au lavoir. Le mur dévalait à pic jusqu'aux
broussailles des douves -- et ils pâlissaient en songeant
que des hommes avaient monté là, suspendus à
des échelles. Ils se seraient risqués dans les souterrains,
mais Bouvard avait pour obstacle son ventre, et Pécuchet
la crainte des vipères.
Ils voulurent connaître les vieux manoirs,
Curcy, Bully, Fontenay-le-Marmion, Argouges. Parfois, à
l'angle des bâtiments, derrière le fumier se dresse
une tour carlovingienne. La cuisine garnie de bancs en pierre
fait songer à des ripailles féodales. D'autres ont
un aspect exclusivement farouche, avec leurs trois enceintes encore
visibles, des meurtrières sous l'escalier, de longues tourelles
à pans aigus. Puis, on arrive dans un appartement, où
une fenêtre du temps des Valois ciselée comme un
ivoire laisse entrer le soleil qui chauffe sur le parquet des
grains de colza, répandus. Des abbayes servent de grange.
Les inscriptions des pierres tombales sont effacées. Au
milieu des champs, un pignon reste debout -- et du haut en bas
est revêtu d'un lierre que le vent fait trembler.
Quantité de choses excitaient leurs
convoitises, un pot d'étain, une boucle de strass, des
indiennes à grands ramages. Le manque d'argent les retenait.
Par un hasard providentiel, ils déterrèrent
à Balleroy, chez un étameur, un vitrail gothique,
-- qui fut assez grand pour couvrir près du fauteuil la
partie droite de la croisée jusqu'au deuxième carreau.
Le clocher de Chavignolles se montrait dans le lointain, produisant
un effet splendide.
Avec un bas d'armoire, Gorju fabriqua un prie-Dieu
pour mettre sous le vitrail, car il flattait leur manie. Elle
était si forte qu'ils regrettaient les monuments sur lesquels
on ne sait rien du tout, -- comme la maison de plaisance des évêques
de Séez.
-- "Bayeux", dit M. de Caumont, "devait
avoir un théâtre." Ils en cherchèrent
la place inutilement.
Le village de Montrecy contient un pré
célèbre, par des médailles d'empereurs qu'on
y a découvertes autrefois. Ils comptaient y faire une belle
récolte. Le gardien leur en refusa l'entrée.
Ils ne furent pas plus heureux sur la communication
qui existait entre une citerne de Falaise et le faubourg de Caen.
Des canards qu'on y avait introduits reparurent à Vaucelles,
en grognant : -- "Can can can" d'où est venu
le nom de la ville.
Aucune démarche ne leur coûtait,
aucun sacrifice.
A l'auberge de Mesnil-Villement, en 1816, M.
Galeron eut un déjeuner pour la somme de quatre sols. --
Ils y firent le même repas, et constatèrent avec
surprise que les choses ne se passaient plus comme ça !
Quel est le fondateur de l'abbaye de Sainte-Anne
? Existe-t-il une parenté entre Marin-Onfroy, qui importa
au XIIe siècle une nouvelle espèce de pommes, et
Onfroy gouverneur d'Hastings, à l'époque de la conquête
? Comment se procurer L'Astucieuse Pythonisse, comédie
en vers d'un certain Dutrésor, faite à Bayeux, et
actuellement des plus rares ? Sous Louis XVI, Hérambert
Dupaty, ou Dupastis Hérambert, composa un ouvrage, qui
n'a jamais paru, plein d'anecdotes sur Argentan. -- l s'agirait
de retrouver ces anecdotes. Que sont devenus les mémoires
autographes de Mme Dubois de la Pierre, consultés pour
l'histoire inédite de Laigle, par Louis Dasprès,
desservant de Saint-Martin ? -- Autant de problèmes, de
points curieux à éclaircir.
Mais souvent un faible indice met sur la voie
d'une découverte inappréciable.
Donc, ils revêtirent leurs blouses, afin
de ne pas donner l'éveil ; -- et sous l'apparence de colporteurs,
ils se présentaient dans les maisons, demandant à
acheter de vieux papiers. On leur en vendit des tas. C'étaient
des cahiers d'école, des factures, d'anciens journaux,
rien d'utile.
Enfin, Bouvard et Pécuchet s'adressèrent
à Larsonneur.
Il était perdu dans le celticisme, et
répondant sommairement à leurs questions en fit
d'autres.
Avaient-ils observé autour d'eux des
traces de la religion du chien comme on en voit à Montargis
; et des détails spéciaux, sur les feux de la Saint-Jean,
les mariages, les dictons populaires, etc. ? Il les priait même
de recueillir pour lui, quelques-unes de ces haches en silex,
appelées alors des celtoe, et que les druides employaient
dans "leurs criminels holocaustes".
Par Gorju, ils s'en procurèrent une
douzaine, lui expédièrent la moins grande -- les
autres enrichirent le muséum.
Ils s'y promenaient avec amour, le balayaient
eux-mêmes, en avaient parlé à toutes leurs
connaissances.
Un après-midi, Mme Bordin, et M. Marescot
se présentèrent pour le voir.
Bouvard les reçut, et commença
la démonstration par le vestibule.
La poutre n'était rien moins que l'ancien
gibet de Falaise, d'après le menuisier qui l'avait vendue
-- lequel tenait ce renseignement de son grand-père.
La grosse chaîne dans le corridor provenait
des oubliettes du donjon de Torteval. Elle ressemblait suivant
le notaire, aux chaînes des bornes devant les cours d'honneur.
Bouvard était convaincu qu'elle servait autrefois à
lier les captifs. Et il ouvrit la porte de la première
chambre.
-- "Pourquoi toutes ces tuiles ? "
s'écria Mme Bordin.
-- "Pour chauffer les étuves !
mais un peu d'ordre, s'il vous plaît ! Ceci est un tombeau
découvert dans une auberge où on l'employait comme
abreuvoir."
Ensuite, Bouvard prit les deux urnes pleines
d'une terre, qui était de la cendre humaine, et il approcha
de ses yeux la fiole, afin de montrer par quelle méthode
les Romains y versaient des pleurs.
-- "Mais on ne voit chez vous que des
choses lugubres !"
Effectivement, c'était un peu sérieux
pour une dame, et alors il tira d'un carton plusieurs monnaies
de cuivre, avec un denier d'argent.
Mme Bordin demanda au notaire, quelle somme
aujourd'hui cela pourrait valoir.
La cotte de mailles qu'il examinait, lui échappa
des doigts ; des anneaux se rompirent. Bouvard dissimula son mécontentement.
Il eut même l'obligeance de décrocher
la hallebarde -- et se courbant, levant les bras, battant du talon,
il faisait mine de faucher les jarrets d'un cheval, de pointer
comme à la baïonnette, d'assommer un ennemi. La veuve,
intérieurement, le trouva un rude gaillard.
Elle fut enthousiasmée par la commode
en coquillages. Le chat de Saint-Allyre l'étonna beaucoup,
la poire dans la carafe un peu moins. Puis arrivant à la
cheminée :
-- "Ah! voilà un chapeau qui aurait
besoin de raccommodage."
Trois trous, des marques de balles, en perçaient
les bords.
C'était celui d'un chef de voleurs sous
le Directoire, David de La Bazoque, pris en trahison, et tué
immédiatement.
-- "Tant mieux, on a bien fait !"
dit Mme Bordin.
Marescot souriait devant les objets d'une façon
dédaigneuse. Il ne comprenait pas cette galoche qui avait
été l'enseigne d'un marchand de chaussures, ni pourquoi
le tonneau de faïence, un vulgaire pichet de cidre ; -- et
le saint Pierre, franchement, était lamentable avec sa
physionomie d'ivrogne.
Mme Bordin fit cette remarque : -- "Il
a dû vous coûter bon, tout de même ? "
-- "Oh pas trop ! pas trop !"
Un couvreur d'ardoises l'avait donné
pour quinze francs.
Ensuite, elle blâma, vu l'inconvenance,
le décolletage de la dame en perruque poudrée.
-- "Où est le mal ? "reprit
Bouvard, "quand on possède quelque chose de beau ?
" et il ajouta plus bas : "Comme vous, je suis sûr
? "
Le notaire leur tournait le dos, étudiant
les branches de la famille Croixmare. Elle ne répondit
rien, mais se mit à jouer avec sa longue chaîne de
montre. Ses seins bombaient le taffetas noir de son corsage ;
et les cils un peu rapprochés, elle baissait le menton,
comme une tourterelle qui se rengorge. Puis d'un air ingénu
:
-- "Comment s'appelait cette dame ? "
-- "On l'ignore ! c'est une maîtresse
du Régent, -- vous savez -- celui qui a fait tant de farces
!"
-- "Je crois bien ! les mémoires
du temps !..." et le notaire, sans finir sa phrase déplora
cet exemple d'un prince, entraîné par ses passions.
-- "Mais vous êtes tous comme ça
!"
Les deux hommes se récrièrent
; et un dialogue s'en suivit sur les femmes, sur l'amour. Marescot
affirma qu'il existe beaucoup d'unions heureuses. -- Parfois même,
sans qu'on s'en doute, on a près de soi, ce qu'il faudrait
pour son bonheur. L'allusion était directe. Les joues de
la veuve s'empourprèrent ; mais se remettant presque aussitôt
:
-- "Nous n'avons plus l'âge des
folies ! n'est-ce pas monsieur Bouvard ? "
-- "Eh ! eh ! moi, je ne dis pas ça
!" et il offrit son bras pour revenir dans l'autre chambre.
"Faites attention aux marches. Très bien ! Maintenant,
observez le vitrail."
On y distinguait un manteau d'écarlate
et les deux ailes d'un ange -- tout le reste se perdant sous les
plombs qui tenaient en équilibre les nombreuses cassures
du verre. Le jour diminuait ; des ombres s'allongeaient ; Mme
Bordin était devenue sérieuse.
Bouvard s'éloigna, et reparut, affublé
d'une couverture de laine, puis s'agenouilla devant le prie-Dieu,
les coudes en dehors, la face dans les mains, la lueur du soleil
tombant sur sa calvitie ; -- et il avait conscience de cet effet,
car il dit : -- "Est-ce que je n'ai pas l'air d'un moine
du moyen âge ? " Ensuite, il leva le front obliquement,
les yeux noyés, faisant prendre à sa figure une
expression mystique.
On entendit dans le corridor la voix grave
de Pécuchet :
-- "N'aie pas peur ! c'est moi !"
Et il entra, la tête complètement
recouverte d'un casque -- un pot de fer à oreillons pointus.
Bouvard ne quitta pas le prie-Dieu. Les deux
autres restaient debout. Une minute se passa dans l'ébahissement.
Mme Bordin parut un peu froide à Pécuchet.
Cependant, il voulut savoir si on lui avait tout montré.
-- "Il me semble ? " et désignant
la muraille : "Ah ! pardon ! nous aurons ici un objet que
l'on restaure en ce moment."
La veuve et Marescot se retirèrent.
Les deux amis avaient imaginé de feindre
une concurrence. Ils allaient en courses l'un sans l'autre, le
second faisant des offres supérieures à celles du
premier. Pécuchet ainsi venait d'obtenir le casque.
Bouvard l'en félicita et reçut
des éloges à propos de la couverture.
Mélie avec des cordons, l'arrangea en
manière de froc. Ils la mettaient à tour de rôle,
pour recevoir les visites.
Ils eurent celles de Girbal, de Foureau, du
capitaine Heurtaux, puis de personnes inférieures, Langlois,
Beljambe, leurs fermiers, jusqu'aux servantes des voisins ; --
et chaque fois, ils recommençaient leurs explications,
montraient la place où serait le bahut, affectaient de
la modestie, réclamaient de l'indulgence pour l'encombrement.
Pécuchet, ces jours-là, portait
le bonnet de zouave qu'il avait autrefois à Paris, l'estimant
plus en rapport avec le milieu artistique. A un certain moment,
il se coiffait du casque, et le penchait sur la nuque, afin de
dégager son visage. Bouvard n'oubliait pas la manuvre
de la hallebarde ; enfin, d'un coup d'il ils se demandaient
si le visiteur méritait que l'on fît "le moine
du moyen âge".
Quelle émotion quand s'arrêta
devant leur grille, la voiture de M. de Faverges ! Il n'avait
qu'un mot à dire. Voici la chose.
Hurel, son homme d'affaires, lui avait appris
que cherchant partout des documents ils avaient acheté
de vieux papiers à la ferme de la Aubrye.
Rien de plus vrai.
N'y avaient-ils pas découvert, des lettres
du baron de Gonneval, ancien aide de camp du duc d'Angoulême,
et qui avait séjourné à la Aubrye ? On désirait
cette correspondance, pour des intérêts de famille.
Elle n'était pas chez eux. Mais ils
détenaient une chose qui l'intéressait s'il daignait
les suivre, jusqu'à leur bibliothèque.
Jamais pareilles bottes vernies n'avaient craqué
dans le corridor. Elles se heurtèrent contre le sarcophage.
Il faillit même écraser plusieurs tuiles, tourna
le fauteuil, descendit deux marches -- et parvenus dans la seconde
chambre, ils lui firent voir sous le baldaquin, devant le saint
Pierre, le pot à beurre, exécuté à
Noron.
Bouvard et Pécuchet avaient cru que
la date, quelquefois, pouvait servir.
Le gentilhomme par politesse inspecta leur
musée. -- Il répétait : "Charmant, très
bien !" tout en se donnant sur la bouche de petits coups
avec le pommeau de sa badine, -- pour sa part, il les remerciait
d'avoir sauvé ces débris du moyen âge, époque
de foi religieuse et de dévouements chevaleresques. il
aimait le progrès, -- et se fût livré, comme
eux, à ces études intéressantes. -- Mais
la Politique, le conseil général, l'Agriculture,
un véritable tourbillon l'en détournait !
-- "Après vous, toutefois, on n'aurait
que des glanes ; car bientôt, vous aurez pris toutes les
curiosités du département."
-- "Sans amour-propre, nous le pensons"
dit Pécuchet.
Et cependant, on pouvait en découvrir
encore à Chavignolles, par exemple, il y avait contre le
mur du cimetière dans la ruelle, un bénitier, enfoui
sous les herbes, depuis un temps immémorial.
Ils furent heureux du renseignement, puis échangèrent
un regard signifiant "est-ce la peine ? " mais déjà
le Comte ouvrait la porte.
Mélie, qui se trouvait derrière,
s'enfuit brusquement.
Comme il passait dans la cour, il remarqua
Gorju, en train de fumer sa pipe, les bras croisés. --
"Vous employez ce garçon ! Hum ! un jour d'émeute
je ne m'y fierais pas." Et M. de Faverges remonta dans son
tilbury.
Pourquoi leur bonne semblait-elle en avoir
peur ?
Ils la questionnèrent ; et elle conta
qu'elle avait servi dans sa ferme. C'était cette petite
fille qui versait à boire aux moissonneuses quand ils étaient
venus. Deux ans plus tard, on l'avait prise comme aide, au château
-- et renvoyée "par suite de faux rapports".
Pour Gorju, que lui reprocher ? Il était
fort habile, et leur marquait infiniment de considération.
Le lendemain, dès l'aube, ils se rendirent
au cimetière.
Bouvard, avec sa canne, tâta à
la place indiquée. Un corps dur sonna. Ils arrachèrent
quelques orties, et découvrirent une cuvette en grès,
un font baptismal où des plantes poussaient.
On n'a pas coutume cependant d'enfouir les
fonts baptismaux hors des églises.
Pécuchet en fit un dessin, Bouvard la
description ; et ils envoyèrent le tout à Larsonneur.
Sa réponse fut immédiate.
-- "Victoire, mes chers confrères
! Incontestablement, c'est une cuve druidique !"
Toutefois qu'ils y prissent garde ! La hache
était douteuse. -- Et autant pour lui que pour eux-mêmes
il leur indiquait une série d'ouvrages à consulter.
Larsonneur confessait en post-scriptum, son
envie de connaître cette cuve -- ce qui aurait lieu, à
quelque jour, quand il ferait le voyage de la Bretagne.
Alors Bouvard et Pécuchet se plongèrent
dans l'archéologie celtique. D'après cette science,
les anciens Gaulois, nos aïeux, adoraient Kirk et Kron, Taranis,
Ésus, Nétalemnia, le Ciel et la Terre, le Vent,
les Eaux, -- et, par-dessus tout, le grand Teutatès, qui
est le Saturne des Païens. -- Car Saturne, quand il régnait
en Phénicie épousa une nymphe nommée Anobret,
dont il eut un enfant appelé Jeüd -- et Anobret a
les traits de Sara, Jeüd fut sacrifié (ou près
de l'être) comme Isaac ; -- donc, Saturne est Abraham, d'où
il faut conclure que la religion des Gaulois avait les mêmes
principes que celle des Juifs.
Leur société était fort
bien organisée. La première classe de personnes
comprenait le peuple, la noblesse et le roi, la deuxième
les jurisconsultes, -- et dans la troisième, la plus haute,
se rangeaient, suivant Taillepied, "les diverses manières
de philosophes" c'est-à-dire les Druides ou Saronides,
eux-mêmes divisés en Eubages, Bardes et Vates.
Les uns prophétisaient, les autres chantaient,
d'autres enseignaient la Botanique, la Médecine, l'Histoire
et la Littérature, bref "tous les arts de leur époque".
Pythagore et Platon furent leurs élèves. Ils apprirent
la métaphysique aux Grecs, la sorcellerie aux Persans,
l'aruspicine aux Étrusques -- et aux Romains, l'étamage
du cuivre et le commerce des jambons.
Mais de ce peuple, qui dominait l'ancien monde,
il ne reste que des pierres, soit toutes seules, ou par groupes
de trois, ou disposées en galeries, ou formant des enceintes.
Bouvard et Pécuchet, pleins d'ardeur,
étudièrent successivement la Pierre-du-Post à
Ussy, la Pierre- Couplée au Guest, la Pierre du Jarier,
près de Laigie -- d'autres encore !
Tous ces blocs, d'une égale insignifiance,
les ennuyèrent promptement ; -- et un jour qu'ils venaient
de voir le menhir du Passais, ils allaient s'en retourner, quand
leur guide les mena dans un bois de hêtres, encombré
par des masses de granit pareilles à des piédestaux,
ou à de monstrueuses tortues.
La plus considérable est creusée
comme un bassin. Un des bords se relève -- et du fond partent
deux entailles qui descendent jusqu'à terre ; c'était
pour l'écoulement du sang ; impossible d'en douter ! Le
hasard ne fait pas de ces choses.
Les racines des arbres s'entremêlaient
à ces rocs abrupts. Un peu de pluie tombait ; au loin,
les flocons de brume montaient, comme de grands fantômes.
Il était facile d'imaginer sous les feuillages, les prêtres
en tiare d'or et en robe blanche, avec leurs victimes humaines
les bras attachés dans le dos -- et sur le bord de la cuve
la druidesse, observant le ruisseau rouge, pendant qu'autour d'elle,
la foule hurlait, au tapage des cymbales et des buccins faits
d'une corne d'auroch.
Tout de suite, leur plan fut arrêté.
Et une nuit, par un clair de lune, ils prirent
le chemin du cimetière, marchant comme des voleurs, dans
l'ombre des maisons. Les persiennes étaient closes, et
les masures tranquilles ; pas un chien n'aboya. Gorju les accompagnait,
ils se mirent à l'ouvrage. On n'entendait que le bruit
des cailloux heurtés par la bêche, qui creusait le
gazon. Le voisinage des morts leur était désagréable
; l'horloge de l'église poussait un râle continu,
et la rosace de son tympan avait l'air d'un il épiant
les sacrilèges.
Enfin, ils emportèrent la cuve.
Le lendemain, ils revinrent au cimetière
pour voir les traces de l'opération.
L'abbé, qui prenait le frais sur sa
porte, les pria de lui faire l'honneur d'une visite ; et les ayant
introduits dans sa petite salle, il les regarda singulièrement.
Au milieu du dressoir, entre les assiettes,
il y avait une soupière décorée de bouquets
jaunes.
Pécuchet la vanta, ne sachant que dire.
-- "C'est un vieux Rouen" reprit
le curé, "un meuble de famille. Les amateurs le considèrent,
M. Marescot, surtout." Pour lui, grâce à Dieu
il n'avait pas l'amour des curiosités ; -- et comme ils
semblaient ne pas comprendre, il déclara les avoir aperçus
lui-même dérobant le font baptismal.
Les deux archéologues furent très
penauds, balbutièrent. L'objet en question n'était
plus d'usage.
N'importe ! ils devaient le rendre.
Sans doute ! Mais au moins qu'on leur permît
de faire venir un peintre pour le dessiner.
-- "Soit, messieurs."
-- "Entre nous, n'est-ce pas ? "
dit Bouvard "sous le sceau de la confession !"
L'ecclésiastique, en souriant les rassura
d'un geste.
Ce n'était pas lui, qu'ils craignaient,
mais plutôt Larsonneur. Quand il passerait par Chavignolles,
il aurait envie de la cuve -- et ses bavardages iraient jusqu'aux
oreilles du gouvernement. Par prudence, ils la cachèrent
dans le fournil, puis dans la tonnelle, dans la cahute, dans une
armoire. Gorju était las de la trimbaler.
La possession d'un tel morceau les attachait
au celticisme de la Normandie.
Ses origines sont égyptiennes. Séez,
dans le département de l'Orne s'écrit parfois Saïs
comme la ville du Delta. Les Gaulois juraient par le taureau,
importation du buf Apis. Le nom latin de Bellocastes qui
était celui des gens de Bayeux vient de Beli Casa, demeure,
sanctuaire de Bélus. Bélus et Osiris même
divinité. "Rien ne s'oppose" dit Mangon de la
Lande "à ce qu'il y ait eu, près de Bayeux,
des monuments druidiques." -- "Ce pays" ajoute
M. Roussel "ressemble au pays où les Égyptiens
bâtirent le temple de Jupiter-Ammon." Donc, il y avait
un temple et qui enfermait des richesses. Tous les monuments celtiques
en renferment.
En 1715, relate dom Martin, un sieur Héribel
exhuma aux environs de Bayeux, plusieurs vases d'argile, pleins
d'ossements -- et conclut (d'après la tradition et des
autorités évanouies) que cet endroit, une nécropole,
était le mont Faunus, où l'on a enterré le
Veau d'or.
Cependant le Veau d'or fut brûlé
et avalé ! -- à moins que la Bible ne se trompe
?
Premièrement, où est le mont
Faunus ? Les auteurs ne l'indiquent pas. Les indigènes
n'en savent rien. Il aurait fallu se livrer à des fouilles
; -- et dans ce but, ils envoyèrent à M. le préfet,
une pétition, qui n'eut pas de réponse.
Peut-être que le mont Faunus a disparu,
et que ce n'était pas une colline mais un tumulus ? Que
signifiaient les tumulus ?
Plusieurs contiennent des squelettes, ayant
la position du ftus dans le sein de sa mère. Cela
veut dire que le tombeau était pour eux comme une seconde
gestation les préparant à une autre vie. Donc, le
tumulus symbolise l'organe femelle, comme la pierre levée
est l'organe mâle.
En effet, où il y a des menhirs, un
culte obscène a persisté. Témoin ce qui se
faisait à Guérande, à Chichebouche, au Croisic,
à Livarot. Anciennement, les bornes des routes et même
les arbres avaient la signification de phallus -- et pour Bouvard
et Pécuchet tout devint phallus. Ils recueillirent des
palonniers de voiture, des jambes de fauteuil, des verrous de
cave, des pilons de pharmacien. Quand on venait les voir, ils
demandaient : "A qui trouvez-vous que cela ressemble ? "
puis, confiaient le mystère -- et si l'on se récriait,
ils levaient, de pitié, les épaules.
Un soir, qu'ils rêvaient aux dogmes des
druides, l'abbé se présenta, discrètement.
Tout de suite, ils montrèrent le musée,
en commençant par le vitrail, mais il leur tardait d'arriver
à un compartiment nouveau, celui des Phallus. L'ecclésiastique
les arrêta, jugeant l'exhibition indécente. Il venait
réclamer son font baptismal.
Bouvard et Pécuchet implorèrent
quinze jours encore, le temps d'en prendre un moulage.
-- "Le plus tôt sera le mieux"
dit l'abbé. Puis il causa de choses indifférentes.
Pécuchet qui s'était absenté
une minute, lui glissa dans la main un napoléon.
Le prêtre fit un mouvement en arrière.
-- "Ah ! pour vos pauvres !"
Et M. Jeufroy, en rougissant fourra la pièce
d'or dans sa soutane.
Rendre la cuve, la cuve aux sacrifices ? Jamais
de la vie ! Ils voulaient même apprendre l'hébreu,
qui est la langue mère du celtique, à moins qu'elle
n'en dérive ? -- et ils allaient faire le voyage de la
Bretagne, -- en commençant par Rennes où ils avaient
un rendez-vous avec Larsonneur, pour étudier cette urne
mentionnée dans les mémoires de l'Académie
celtique et qui paraît avoir contenu les cendres de la reine
Artémise -- quand le maire entra, le chapeau sur la tête,
sans façon, en homme grossier qu'il était.
-- "Ce n'est pas tout ça, mes petits
pères ! Il faut le rendre !"
-- "Quoi donc ? "
-- "Farceurs ! je sais bien que vous le
cachez !"
On les avait trahis.
Ils répliquèrent qu'ils le détenaient
avec la permission de monsieur le curé.
-- "Nous allons voir."
Et Foureau s'éloigna.
Il revint, une heure après.
-- "Le curé dit que non ! Venez
vous expliquer."
Ils s'obstinèrent.
D'abord on n'avait pas besoin de ce bénitier,
-- qui n'était pas un bénitier. Ils le prouveraient
par une foule de raisons scientifiques. Puis, ils offrirent de
reconnaître, dans leur testament, qu'il appartenait à
la commune.
Ils proposèrent même de l'acheter.
-- "Et d'ailleurs, c'est mon bien !"
répétait Pécuchet. Les vingt francs, acceptés
par M. Jeufroy, étaient une preuve du contrat -- et s'il
fallait comparaître devant le juge de paix, tant pis, il
ferait un faux serment !
Pendant ces débats, il avait revu la
soupière, plusieurs fois ; et dans son âme s'était
développé le désir, la soif, le prurit de
cette faïence. Si on voulait la lui donner, il remettrait
la cuve. Autrement, non.
Par fatigue ou peur du scandale, M. Jeufroy
la céda.
Elle fut mise dans leur collection, près
du bonnet de Cauchoise. La cuve décora le porche de l'église
; et ils se consolèrent de ne plus l'avoir par cette idée
que les gens de Chavignolles en ignoraient la valeur.
Mais la soupière leur inspira le goût
des faïences -- nouveau sujet d'études et d'explorations
dans la campagne.
C'était l'époque où les
gens distingués recherchaient les vieux plats de Rouen.
Le notaire en possédait quelques-uns, et tirait de là
comme une réputation d'artiste, préjudiciable à
son métier, mais qu'il rachetait par des côtés
sérieux.
Quand il sut que Bouvard et Pécuchet
avaient acquis la soupière, il vint leur proposer un échange.
Pécuchet s'y refusa.
-- "N'en parlons plus !" et Marescot
examina leur céramique.
Toutes les pièces accrochées
le long des murs étaient bleues sur un fond d'une blancheur
malpropre ; -- et quelques-unes étalaient leur corne d'abondance
aux tons verts et rougeâtres, plats à barbe, assiettes
et soucoupes, objets longtemps poursuivis et rapportés
sur le cur, dans le sinus de la redingote.
Marescot en fit l'éloge, parla des autres
faïences, de l'hispano-arabe, de la hollandaise, de l'anglaise,
de l'italienne ; -- et les ayant éblouis par son érudition
: -- "Si je revoyais votre soupière ? "
Il la fit sonner d'un coup de doigt, puis contempla
les deux S peints sous le couvercle.
-- "La marque de Rouen !" dit Pécuchet.
-- "Oh ! oh ! Rouen, à proprement
parler, n'avait pas de marque. Quand on ignorait Moustiers toutes
les faïences françaises étaient de Nevers.
De même pour Rouen, aujourd'hui ! D'ailleurs on l'imite
dans la perfection à Elbeuf !"
-- "Pas possible !"
-- "On imite bien les majoliques ! Votre
pièce n'a aucune valeur -- et j'allais faire, moi, une
belle sottise !"
Quand le notaire eut disparu, Pécuchet
s'affaissa dans le fauteuil, prostré !
-- "Il ne fallait pas rendre la cuve"
dit Bouvard "mais tu t'exaltes ! tu t'emportes toujours."
-- "Oui ! je m'emporte" et Pécuchet
empoignant la soupière, la jeta loin de lui, contre le
sarcophage.
Bouvard plus calme, ramassa les morceaux, un
à un ; -- et, quelque temps après, eut cette idée
:
-- "Marescot par jalousie, pourrait bien
s'être moqué de nous ? "
-- "Comment ? "
-- "Rien ne m'assure que la soupière
ne soit pas authentique ? tandis que les autres pièces,
qu'il a fait semblant d'admirer, sont fausses peut-être
? "
Et la fin du jour se passa dans les incertitudes,
les regrets.
Ce n'était pas une raison pour abandonner
le voyage de la Bretagne. Ils comptaient même emmener Gorju,
qui les aiderait dans leurs fouilles.
Depuis quelque temps, il couchait à
la maison, afin de terminer plus vite le raccommodage du meuble.
La perspective d'un déplacement le contraria et comme ils
parlaient des menhirs et des tumulus qu'ils comptaient voir :
-- "Je connais mieux" leur dit-il ; "en Algérie,
dans le Sud, près des sources de Bou- Mursoug, on en rencontre
des quantités." Il fit même la description d'un
tombeau, ouvert devant lui, par hasard ; -- et qui contenait un
squelette, accroupi comme un singe, les deux bras autour des jambes.
Larsonneur, qu'ils instruisirent du fait, n'en
voulut rien croire.
Bouvard approfondit la matière, et le
relança.
Comment se fait-il que les monuments des Gaulois
soient informes, tandis que ces mêmes Gaulois étaient
civilisés au temps de Jules César ? Sans doute,
ils proviennent d'un peuple plus ancien ?
Une telle hypothèse, selon Larsonneur,
manquait de patriotisme.
N'importe ! rien ne dit que ces monuments soient
l'uvre des Gaulois. -- "Montrez-nous un texte !"
L'académicien se fâcha, ne répondit
plus ; -- et ils en furent bien aises, tant les Druides les ennuyaient.
S'ils ne savaient à quoi s'en tenir
sur la céramique et sur le celticisme c'est qu'ils ignoraient
l'histoire, particulièrement l'histoire de France.
L'ouvrage d'Anquetil se trouvait dans leur
bibliothèque ; mais la suite des rois fainéants
les amusa fort peu, la scélératesse des maires du
Palais ne les indigna point ; -- et ils lâchèrent
Anquetil, rebutés par l'ineptie de ses réflexions.
Alors ils demandèrent à Dumouchel
"quelle est la meilleure histoire de France".
Dumouchel prit en leur nom, un abonnement à
un cabinet de lecture et leur expédia les lettres d'Augustin
Thierry, avec deux volumes de M. de Genoude.
D'après cet écrivain, la royauté,
la religion, et les assemblées nationales, voilà
"les principes" de la nation française, lesquels
remontent aux Mérovingiens. Les Carlovingiens y ont dérogé.
Les Capétiens, d'accord avec le peuple s'efforcèrent
de les maintenir. Sous Louis XIII, le pouvoir absolu fut établi,
pour vaincre le Protestantisme, dernier effort de la Féodalité
-- et 89 est un retour vers la constitution de nos aïeux.
Pécuchet admira ces idées.
Elles faisaient pitié à Bouvard,
qui avait lu Augustin Thierry, d'abord.
-- "Qu'est-ce que tu me chantes, avec
ta nation française ! puisqu'il n'existait pas de France,
ni d'assemblées nationales ! et les Carlovingiens n'ont
rien usurpé, du tout ! et les Rois n'ont pas affranchi
les communes ! Lis, toi-même !"
Pécuchet se soumit à l'évidence,
et bientôt le dépassa en rigueur scientifique ! Il
se serait cru déshonoré s'il avait dit : Charlemagne
et non Karl le Grand, Clovis au lieu de Clodowig.
Néanmoins, il était séduit
par Genoude, trouvant habile de faire se rejoindre les deux bouts
de l'histoire de France, si bien que le milieu est du remplissage
; -- et pour en avoir le cur net, ils prirent la collection
de Buchez et Roux.
Mais le pathos des préfaces, cet amalgame
de socialisme et de catholicisme les écura ; les
détails trop nombreux empêchaient de voir l'ensemble.
Ils recoururent à M. Thiers.
C'était pendant l'été
de 1845, dans le jardin, sous la tonnelle. Pécuchet, un
petit banc sous les pieds, lisait tout haut de sa voix caverneuse,
sans fatigue, ne s'arrêtant que pour plonger les doigts
dans sa tabatière. Bouvard l'écoutait la pipe à
la bouche, les jambes ouvertes, le haut du pantalon déboutonné.
Des vieillards leur avaient parlé de
93 ; -- et des souvenirs presque personnels animaient les plates
descriptions de l'auteur. Dans ce temps-là, les grandes
routes étaient couvertes de soldats qui chantaient la Marseillaise.
Sur le seuil des portes, des femmes assises cousaient de la toile,
pour faire des tentes. Quelquefois, arrivait un flot d'hommes
en bonnet rouge, inclinant au bout d'une pique une tête
décolorée, dont les cheveux pendaient. La haute
tribune de la Convention dominait un nuage de poussière,
où des visages furieux hurlaient des cris de mort. Quand
on passait au milieu du jour près du bassin des Tuileries,
on entendait le heurt de la guillotine, pareil à des coups
de mouton.
Et la brise remuait les pampres de la tonnelle,
les orges mûres se balançaient par intervalles, un
merle sifflait. En portant des regards autour d'eux, ils savouraient
cette tranquillité.
Quel dommage que dès le commencement,
on n'ait pu s'entendre -- car si les royalistes avaient pensé
comme les patriotes, si la Cour y avait mis plus de franchise,
et ses adversaires moins de violence, bien des malheurs ne seraient
pas arrivés.
A force de bavarder là-dessus, ils se
passionnèrent. Bouvard, esprit libéral et cur
sensible, fut constitutionnel, girondin, thermidorien. Pécuchet,
bilieux et de tendances autoritaires, se déclara sans-
culotte et même robespierriste.
Il approuvait la condamnation du roi, les décrets
les plus violents, le culte de l'Être Suprême. Bouvard
préférait celui de la nature. Il aurait salué
avec plaisir l'image d'une grosse femme, versant de ses mamelles
à ses adorateurs, non pas de l'eau, mais du chambertin.
Pour avoir plus de faits à l'appui de
leurs arguments, ils se procurèrent d'autres ouvrages,
Montgaillard, Prudhomme, Gallois, Lacretelle, etc. ; et les contradictions
de ces livres ne les embarrassaient nullement. Chacun y prenait
ce qui pouvait défendre sa cause.
Ainsi Bouvard ne doutait pas que Danton eût
accepté cent mille écus pour faire des motions qui
perdraient la République ; -- et selon Pécuchet
Vergniaud aurait demandé six mille francs par mois.
-- "Jamais de la vie ! Explique-moi plutôt,
pourquoi la sur de Robespierre avait une pension de Louis
XVIII ? "
-- "Pas du tout ! c'était de Bonaparte
; et puisque tu le prends comme ça, quel est le personnage
qui peu de temps avant la mort d'Égalité eut avec
lui une conférence secrète ? Je veux qu'on réimprime
dans les mémoires de la Campan les paragraphes supprimés
! Le décès du Dauphin me paraît louche. La
poudrière de Grenelle en sautant tua deux mille personnes
! Cause inconnue, dit-on, quelle bêtise !" car Pécuchet
n'était pas loin de la connaître, et rejetait tous
les crimes sur les manuvres des aristocrates, l'or de l'étranger.
Dans l'esprit de Bouvard, montez-au-ciel-fils-de-saint-Louis,
les vierges de Verdun et les culottes en peau humaine étaient
indiscutables. Il acceptait les listes de Prudhomme, un million
de victimes tout juste.
Mais la Loire rouge de sang depuis Saumur jusqu'à
Nantes, dans une longueur de dix-huit lieues, le fit songer. Pécuchet
également conçut des doutes, et ils prirent en méfiance
les historiens.
La Révolution est pour les uns, un événement
satanique. D'autres la proclament une exception sublime. Les vaincus
de chaque côté, naturellement sont des martyrs.
Thierry démontre, à propos des
Barbares, combien il est sot de rechercher si tel prince fut bon
ou fut mauvais. Pourquoi ne pas suivre cette méthode dans
l'examen des époques plus récentes ? Mais l'Histoire
doit venger la morale ; on est reconnaissant à Tacite d'avoir
déchiré Tibère. Après tout, que la
Reine ait eu des amants, que Dumouriez dès Valmy se proposât
de trahir, en prairial que ce soit la Montagne ou la Gironde qui
ait commencé, et en thermidor les Jacobins ou la Plaine,
qu'importe au développement de la Révolution, dont
les origines sont profondes et les résultats incalculables
! Donc, elle devait s'accomplir, être ce qu'elle fut ; mais
supposez la fuite du Roi sans entrave, Robespierre s'échappant
ou Bonaparte assassiné -- hasards qui dépendaient
d'un aubergiste moins scrupuleux, d'une porte ouverte, d'une sentinelle
endormie, et le train du monde changeait.
Ils n'avaient plus sur les hommes et les faits
de cette époque, une seule idée d'aplomb.
Pour la juger impartialement, il faudrait avoir
lu toutes les histoires, tous les mémoires, tous les journaux
et toutes les pièces manuscrites, car de la moindre omission
une erreur peut dépendre qui en amènera d'autres
à l'infini. Ils y renoncèrent.
Mais le goût de l'Histoire leur était
venu, le besoin de la vérité pour elle-même.
Peut-être, est-elle plus facile à
découvrir dans les époques anciennes ? Les auteurs,
étant loin des choses, doivent en parler sans passion.
Et ils commencèrent le bon Rollin.
-- "Quel tas de balivernes !" s'écria
Bouvard, dès le premier chapitre.
-- "Attends un peu" dit Pécuchet,
en fouillant dans le bas de leur bibliothèque, où
s'entassaient les livres du dernier propriétaire, un vieux
jurisconsulte, maniaque et bel esprit ; -- et ayant déplacé
beaucoup de romans et de pièces de théâtre,
avec un Montesquieu et des traductions d'Horace, il atteignit
ce qu'il cherchait : l'ouvrage de Beaufort sur l'Histoire romaine.
Tite-Live attribue la fondation de Rome à
Romulus. Salluste en fait honneur aux Troyens d'Énée.
Coriolan mourut en exil selon Fabius Pictor, par les stratagèmes
d'Attius Tullus, si l'on en croit Denys ; Sénèque
affirme qu'Horatius Coclès s'en retourna victorieux, Dion
qu'il fut blessé à la jambe. Et La Mothe le Vayer
émet des doutes pareils, relativement aux autres peuples.
On n'est pas d'accord sur l'antiquité
des Chaldéens, le siècle d'Homère, l'existence
de Zoroastre, les deux empires d'Assyrie. Quinte-Curce a fait
des contes. Plutarque dément Hérodote. Nous aurions
de César une autre idée, si le Vercingétorix
avait écrit ses commentaires.
L'Histoire ancienne est obscure par le défaut
de documents. Ils abondent dans la moderne ; -- et Bouvard et
Pécuchet revinrent à la France, entamèrent
Sismondi.
La succession de tant d'hommes leur donnait
envie de les connaître plus profondément, de s'y
mêler. Ils voulaient parcourir les originaux, Grégoire
de Tours, Monstrelet, Commines, tous ceux dont les noms étaient
bizarres ou agréables.
Mais les événements s'embrouillèrent
faute de savoir les dates.
Heureusement qu'ils possédaient la mnémotechnie
de Dumouchel, un in-12 cartonné avec cette épigraphe
: "Instruire en amusant."
Elle combinait les trois systèmes d'Allévy,
de Pâris, et de Feinaigle.
Allévy transforme les chiffres en figures,
le nombre 1 s'exprimant par une tour, 2 par un oiseau, 3 par un
chameau, ainsi du reste. Pâris frappe l'imagination au moyen
de rébus ; un fauteuil garni de clous à vis donnera
: Clou, vis = Clovis ; et comme le bruit de la friture fait "ric,
ric" des merles dans une poêle rappelleront Chilpéric.
Feinaigle divise l'univers en maisons, qui contiennent des chambres,
ayant chacune quatre parois à neuf panneaux, chaque panneau
portant un emblème. Donc, le premier roi de la première
dynastie occupera dans la première chambre le premier panneau.
Un phare sur un mont dira comment il s'appelait "Phar à
mond" système Pâris -- et d'après le
conseil d'Allévy, en plaçant au-dessus un miroir
qui signifie 4, un oiseau 2, et un cerceau 0, on obtiendra 420,
date de l'avènement de ce prince.
Pour plus de clarté, ils prirent comme
base mnémotechnique leur propre maison, leur domicile,
attachant à chacune de ses parties un fait distinct ; --
et la cour, le jardin, les environs, tout le pays, n'avait plus
d'autre sens que de faciliter la mémoire. Les bornages
dans la campagne limitaient certaines époques, les pommiers
étaient des arbres généalogiques, les buissons
des batailles, le monde devenait symbole. Ils cherchaient sur
les murs, des quantités de choses absentes, finissaient
par les voir, mais ne savaient plus les dates qu'elles représentaient.
D'ailleurs, les dates ne sont pas toujours
authentiques. Ils apprirent dans un manuel pour les collèges,
que la naissance de Jésus doit être reportée
cinq ans plus tôt qu'on ne la met ordinairement, qu'il y
avait chez les Grecs trois manières de compter les Olympiades,
et huit chez les Latins de faire commencer l'année. --
Autant d'occasions pour les méprises, outre celles qui
résultent des zodiaques, des ères, et des calendriers
différents.
Et de l'insouciance des dates, ils passèrent
au dédain des faits.
Ce qu'il y a d'important, c'est la philosophie
de l'Histoire !
Bouvard ne put achever le célèbre
discours de Bossuet.
-- "L'aigle de Meaux est un farceur !
Il oublie la Chine, les Indes et l'Amérique ! mais a soin
de nous apprendre que Théodose était "la joie
de l'univers", qu'Abraham "traitait d'égal avec
les rois" et que la philosophie des Grecs descend des Hébreux.
Sa préoccupation des Hébreux m'agace !"
Pécuchet partagea cette opinion, et
voulut lui faire lire Vico.
-- "Comment admettre" objectait Bouvard,
"que des fables soient plus vraies que les vérités
des historiens ? "
Pécuchet tâcha d'expliquer les
mythes, se perdait dans la Scienza Nuova.
-- "Nieras-tu le plan de la Providence
? "
-- "Je ne le connais pas !" dit Bouvard.
Et ils décidèrent de s'en rapporter
à Dumouchel.
Le Professeur avoua qu'il était maintenant
dérouté en fait d'histoire.
-- "Elle change tous les jours. On conteste
les rois de Rome et les voyages de Pythagore ! On attaque Bélisaire,
Guillaume Tell, et jusqu'au Cid, devenu, grâce aux dernières
découvertes, un simple bandit. C'est à souhaiter
qu'on ne fasse plus de découvertes, et même l'Institut
devrait établir une sorte de canon, prescrivant ce qu'il
faut croire !"
Il envoyait en post-scriptum des règles
de critique, prises dans le cours de Daunou :
-- "Citer comme preuve le témoignage
des foules, mauvaise preuve ; elles ne sont pas là pour
répondre.
-- Rejetez les choses impossibles. On fit voir
à Pausanias la pierre avalée par Saturne.
-- L'architecture peut mentir, exemple : l'Arc
du Forum, où Titus est appelé le premier vainqueur
de Jérusalem, conquise avant lui par Pompée.
-- Les médailles trompent, quelquefois.
Sous Charles IX, on battit des monnaies avec le coin de Henri
II.
-- Tenez en compte l'adresse des faussaires,
l'intérêt des apologistes et des calomniateurs."
Peu d'historiens ont travaillé d'après
ces règles -- mais tous en vue d'une cause spéciale,
d'une religion, d'une nation, d'un parti, d'un système,
ou pour gourmander les rois, conseiller le peuple, offrir des
exemples moraux.
Les autres, qui prétendent narrer seulement,
ne valent pas mieux. Car on ne peut tout dire. Il faut un choix.
Mais dans le choix des documents, un certain esprit dominera ;
-- et comme il varie, suivant les conditions de l'écrivain,
jamais l'histoire ne sera fixée.
"C'est triste", pensaient-ils.
Cependant on pourrait prendre un sujet, épuiser
les sources, en faire bien l'analyse -- puis le condenser dans
une narration, qui serait comme un raccourci des choses, reflétant
la vérité tout entière. Une telle uvre
semblait exécutable à Pécuchet.
-- "Veux-tu que nous essayions de composer
une histoire ? "
-- "Je ne demande pas mieux ! Mais laquelle
? "
-- "Effectivement, laquelle ? "
Bouvard s'était assis. Pécuchet
marchait de long en large dans le musée ; quand le pot
à beurre frappa ses yeux, et s'arrêtant tout à
coup :
-- "Si nous écrivions la vie du
duc d'Angoulême ? "
-- "Mais c'était un imbécile
!" répliqua Bouvard.
-- "Qu'importe ! Les personnages du second
plan ont parfois une influence énorme -- et celui-là,
peut-être, tenait le rouage des affaires."
Les livres leur donneraient des renseignements
-- et M. de Faverges en possédait sans doute, par lui-
même, ou par de vieux gentilshommes de ses amis.
Ils méditèrent ce projet, le
débattirent, et résolurent enfin, de passer quinze
jours à la Bibliothèque municipale de Caen, pour
y faire des recherches.
Le Bibliothécaire mit à leur
disposition des histoires générales et des brochures,
avec une lithographie coloriée, représentant, de
trois quarts, Monseigneur le duc d'Angoulême.
Le drap bleu de son habit d'uniforme disparaissait
sous les épaulettes, les crachats, et le grand cordon rouge
de la Légion d'honneur. Un collet extrêmement haut
enfermait son long cou. Sa tête piriforme était encadrée
par les frisons de sa chevelure et de ses minces favoris ; --
et de lourdes paupières, un nez très fort et de
grosses lèvres donnaient à sa figure une expression
de bonté insignifiante.
Quand ils eurent pris des notes, ils rédigèrent
un programme.
Naissance et enfance, peu curieuses. Un de
ses gouverneurs est l'abbé Guénée, l'ennemi
de Voltaire. A Turin, on lui fait fondre un canon, et il étudie
les campagnes de Charles VIII. Aussi, est-il nommé, malgré
sa jeunesse, colonel d'un régiment de gardes-nobles.
97. Son mariage.
1814. Les Anglais s'emparent de Bordeaux. Il
accourt derrière eux -- et montre sa personne aux habitants.
Description de la personne du Prince.
1815. Bonaparte le surprend. Tout de suite,
il appelle le roi d'Espagne, et Toulon, sans Masséna, était
livré à l'Angleterre.
Opérations dans le Midi. Il est battu,
mais relâché sous la promesse de rendre les diamants
de la couronne, emportés au grand galop par le Roi, son
oncle.
Après les Cent-Jours, il revient avec
ses parents, et vit tranquille. Plusieurs années s'écoulent.
Guerre d'Espagne. -- Dès qu'il a franchi
les Pyrénées, la Victoire suit partout le petit-fils
de Henri IV. Il enlève le Trocadéro, atteint les
colonnes d'Hercule, écrase les factions, embrasse Ferdinand,
et s'en retourne.
Arcs de triomphe, fleurs que présentent
les jeunes filles, dîners dans les préfectures, Te
Deum dans les cathédrales. Les Parisiens sont au comble
de l'ivresse. La ville lui offre un banquet. On chante sur les
théâtres des allusions au Héros.
L'enthousiasme diminue. Car en 1827 à
Cherbourg un bal organisé par souscription rate.
Comme il est grand-amiral de France, il inspecte
la flotte, qui va partir pour Alger.
Juillet 1830. Marmont lui apprend l'état
des affaires. Alors il entre dans une telle fureur qu'il se blesse
la main à l'épée du général.
Le roi lui confie le commandement de toutes
les forces.
Il rencontre, au bois de Boulogne, des détachements
de la ligne -- et ne trouve pas un seul mot à leur dire.
De Saint-Cloud il vole au pont de Sèvres.
Froideur des troupes. Ca ne l'ébranle pas. La famille royale
quitte Trianon. Il s'assoit au pied d'un chêne, déploie
une carte, médite, remonte à cheval, passe devant
Saint-Cyr, et envoie aux élèves des paroles d'espérance.
A Rambouillet, les gardes du corps font leurs
adieux.
Il s'embarque, et pendant toute la traversée
est malade. Fin de sa carrière.
On doit y relever l'importance qu'eurent les
ponts. D'abord il s'expose inutilement sur le pont de l'Inn, il
enlève le Pont-Saint-Esprit et le pont de Lauriol ; à
Lyon, les deux ponts lui sont funestes -- et sa fortune expire
devant le pont de Sèvres.
Tableau de ses vertus. Inutile de vanter son
courage, auquel il joignait une grande politique. Car il offrit
soixante francs à chaque soldat, pour abandonner l'Empereur
-- et en Espagne, il tâcha de corrompre à prix d'argent
les Constitutionnels.
Sa réserve était si profonde
qu'il consentit au mariage projeté entre son père
et la reine d'Étrurie, à la formation d'un cabinet
nouveau après les ordonnances, à l'abdication en
faveur de Chambord, à tout ce que l'on voulait.
La fermeté pourtant ne lui manquait
pas. A Angers, il cassa l'infanterie de la garde nationale, qui
jalouse de la cavalerie, et au moyen d'une manuvre, était
parvenue à lui faire escorte -- tellement, que Son Altesse
se trouva prise dans les fantassins à en avoir les genoux
comprimés. Mais il blâma la cavalerie, cause du désordre,
et pardonna à l'infanterie, véritable jugement de
Salomon.
Sa piété se signala par de nombreuses
dévotions, et sa clémence en obtenant la grâce
du général Debelle, qui avait porté les armes
contre lui.
Détails intimes -- traits du Prince
:
Au château de Beauregard, dans son enfance,
il prit plaisir avec son frère à creuser une pièce
d'eau que l'on voit encore. Une fois il visita la caserne des
chasseurs, demanda un verre de vin, et le but à la santé
du Roi.
Tout en se promenant, pour marquer le pas,
il se répétait, à lui-même : "Une,
deux ; une, deux ; une, deux !"
On a conservé quelques-uns de ses mots
:
A une députation de Bordelais : -- "Ce
qui me console de n'être pas à Bordeaux c'est de
me trouver au milieu de vous !"
Aux protestants de Nîmes : -- "Je
suis bon catholique ; mais je n'oublierai jamais que le plus illustre
de mes ancêtres fut protestant."
Aux élèves de Saint-Cyr, quand
tout est perdu : -- "Bien, mes amis ! Les nouvelles sont
bonnes ! Ca va bien ! très bien."
Après l'abdication de Charles X : "Puisqu'ils
ne veulent pas de moi, qu'ils s'arrangent !"
Et en 1814, à tout propos, dans le moindre
village : -- "Plus de guerre, plus de conscription, plus
de droits réunis."
Son style valait sa parole. Ses proclamations
dépassent tout.
La première du comte d'Artois débutait
ainsi : -- "Français, le frère de votre roi
est arrivé."
Celle du prince : -- "J'arrive ! Je suis
le fils de vos rois ! Vous êtes Français."
Ordre du jour, daté de Bayonne : --
"Soldats, j'arrive !"
Une autre, en pleine défection : --
"Continuez à soutenir avec la vigueur qui convient
au soldat français, la lutte que vous avez commencée.
La France l'attend de vous !"
Dernière à Rambouillet. -- "Le
roi est entré en arrangement avec le gouvernement établi
à Paris ; et tout porte à croire que cet arrangement
est sur le point d'être conclu." Tout porte à
croire était sublime.
-- "Une chose me chiffonne" dit Bouvard
"c'est qu'on ne mentionne pas ses affaires de cur ?
"
Et ils notèrent en marge : "Chercher
les amours du Prince !"
Au moment de partir, le bibliothécaire
se ravisant, leur fit voir un autre portrait du duc d'Angoulême.
Sur celui-là, il était en colonel
de cuirassiers, de profil, l'il encore plus petit, la bouche
ouverte, avec des cheveux plats, voltigeant.
Comment concilier les deux portraits ? Avait-il
les cheveux plats, ou bien crépus, à moins qu'il
ne poussât la coquetterie jusqu'à se faire friser
?
Question grave, suivant Pécuchet ; car
la chevelure donne le tempérament, le tempérament
l'individu.
Bouvard pensait qu'on ne sait rien d'un homme
tant qu'on ignore ses passions ; -- et pour éclaircir ces
deux points ils se présentèrent au château
de Faverges. Le comte n'y était pas, cela retardait leur
ouvrage. ils rentrèrent chez eux, vexés.
La porte de la maison était grande ouverte.
Personne dans la cuisine. Ils montèrent l'escalier ; et
que virent-ils au milieu de la chambre de Bouvard ? Mme Bordin
qui regardait de droite et de gauche.
-- "Excusez-moi" dit-elle en s'efforçant
de rire. "Depuis une heure je cherche votre cuisinière,
dont j'aurais besoin, pour mes confitures."
Ils la trouvèrent dans le bûcher
sur une chaise, et dormant profondément. On la secoua.
Elle ouvrit les yeux.
-- "Qu'est-ce encore ? Vous êtes
toujours à me diguer avec vos questions !"
Il était clair qu'en leur absence, Mme
Bordin lui en faisait.
Germaine sortit de sa torpeur, et déclara
une indigestion.
-- "Je reste pour vous soigner" dit
la veuve.
Alors ils aperçurent dans la cour, un
grand bonnet, dont les barbes s'agitaient. C'était Mme
Castillon la fermière. Elle cria : "Gorju ! Gorju
!"
Et du grenier, la voix de leur petite bonne
répondit hautement :
-- "Il n'est pas là !"
Elle descendit au bout de cinq minutes, les
pommettes rouges, en émoi. -- Bouvard et Pécuchet
lui reprochèrent sa lenteur. Elle déboucla leurs
guêtres sans murmurer.
Ensuite, ils allèrent voir le bahut.
Ses morceaux épars jonchaient le fournil
; les sculptures étaient endommagées, les battants
rompus.
A ce spectacle, devant cette déception
nouvelle, Bouvard retint ses pleurs et Pécuchet en avait
un tremblement.
Gorju se montrant presque aussitôt, exposa
le fait : il venait de mettre le bahut dehors pour le vernir quand
une vache errante l'avait jeté par terre.
-- "A qui la vache ? " dit Pécuchet.
-- "Je ne sais pas."
-- "Eh ! vous aviez laissé la porte
ouverte comme tout à l'heure ! C'est de votre faute !"
Ils y renonçaient du reste : depuis
trop longtemps, il les lanternait -- et ne voulaient plus de sa
personne ni de son travail.
Ces messieurs avaient tort. Le dommage n'était
pas si grand. Avant trois semaines tout serait fini ; -- et Gorju
les accompagna jusque dans la cuisine où Germaine en se
traînant, arrivait, pour faire le dîner.
Ils remarquèrent sur la table, une bouteille
de calvados, aux trois quarts vidée.
-- "Sans doute par vous ? " dit Pécuchet
à Gorju.
-- "Moi ? jamais."
Bouvard objecta : -- "Vous étiez
le seul homme dans la maison."
-- "Eh bien, et les femmes ? " reprit
l'ouvrier, avec un clin d'il oblique.
Germaine le surprit : -- "Dites plutôt
que c'est moi !"
-- "Certainement c'est vous !"
-- "Et c'est moi, peut-être qui
ai démoli l'armoire !"
Gorju fit une pirouette. -- "Vous ne voyez
donc pas qu'elle est saoule !"
Alors, ils se chamaillèrent violemment,
lui pâle, gouailleur, elle empourprée, et arrachant
ses touffes de cheveux gris sous son bonnet de coton. Mme Bordin
parlait pour Germaine, Mélie pour Gorju.
La vieille éclata.
-- "Si ce n'est pas une abomination !
que vous passiez des journées ensemble dans le bosquet,
sans compter la nuit ! espèce de Parisien, mangeur de bourgeoises
! qui vient chez nos maîtres, pour leur faire accroire des
farces."
Les prunelles de Bouvard s'écarquillèrent.
-- "Quelles farces ? "
-- "Je dis qu'on se fiche de vous !"
-- "On ne se fiche pas de moi !"
s'écria Pécuchet, et indigné de son insolence,
exaspéré par les déboires, il la chassa ;
qu'elle eût à déguerpir. Bouvard ne s'opposa
point à cette décision -- et ils se retirèrent,
laissant Germaine pousser des sanglots sur son malheur, tandis
que Mme Bordin tâchait de la consoler.
Le soir, quand ils furent calmes, ils reprirent
ces événements, se demandèrent qui avait
bu le calvados, comment le meuble s'était brisé,
que réclamait Mme Castillon en appelant Gorju, -- et s'il
avait déshonoré Mélie ?
-- "Nous ne savons pas" dit Bouvard,
"ce qui se passe dans notre ménage, et nous prétendons
découvrir quels étaient les cheveux et les amours
du duc d'Angoulême !"
Pécuchet ajouta : -- "Combien de
questions autrement considérables, et encore plus difficiles
!"
D'où ils conclurent que les faits extérieurs
ne sont pas tout. Il faut les compléter par la psychologie.
Sans l'imagination, l'Histoire est défectueuse. -- "Faisons
venir quelques romans historiques !"
CHAPITRE V
----------
Ils lurent d'abord Walter Scott.
Ce fut comme la surprise d'un monde nouveau.
Les hommes du passé qui n'étaient
pour eux que des fantômes ou des noms devinrent des êtres
vivants, rois, princes, sorciers, valets, gardes-chasse, moines,
bohémiens, marchands et soldats, qui délibèrent,
combattent, voyagent, trafiquent, mangent et boivent, chantent
et prient, dans la salle d'armes des châteaux, sur le banc
noir des auberges, par les rues tortueuses des villes, sous l'auvent
des échoppes, dans le cloître des monastères.
Des paysages artistement composés, entourent les scènes
comme un décor de théâtre. On suit des yeux
un cavalier qui galope le long des grèves. On aspire au
milieu des genêts la fraîcheur du vent, la lune éclaire
des lacs où glisse un bateau, le soleil fait reluire les
cuirasses, la pluie tombe sur les huttes de feuillage. Sans connaître
les modèles, ils trouvaient ces peintures ressemblantes,
et l'illusion était complète. L'hiver s'y passa.
Leur déjeuner fini, ils s'installaient
dans la petite salle, aux deux bouts de la cheminée ; --
et en face l'un de l'autre, avec un livre à la main, ils
lisaient silencieusement. Quand le jour baissait, ils allaient
se promener sur la grande route, dînaient en hâte,
et continuaient leur lecture dans la nuit. Pour se garantir de
la lampe Bouvard avait des conserves bleues, Pécuchet portait
la visière de sa casquette inclinée sur le front.
Germaine n'était pas partie, et Gorju,
de temps à autre, venait fouir au jardin, car ils avaient
cédé par indifférence, oubli des choses matérielles.
Après Walter Scott, Alexandre Dumas
les divertit à la manière d'une lanterne magique.
Ses personnages, alertes comme des singes, forts comme des bufs,
gais comme des pinsons, entrent et partent brusquement, sautent
des toits sur le pavé, reçoivent d'affreuses blessures
dont ils guérissent, sont crus morts et reparaissent. Il
y a des trappes sous les planchers, des antidotes, des déguisements
-- et tout se mêle, court et se débrouille, sans
une minute pour la réflexion. L'amour conserve de la décence,
le fanatisme est gai, les massacres font sourire.
Rendus difficiles par ces deux maîtres,
ils ne purent tolérer le fatras de Bélisaire, la
niaiserie de Numa Pompilius, Marchangy ni d'Arlincourt.
La couleur de Frédéric Soulié,
comme celle du bibliophile Jacob leur parut insuffisante -- et
M. Villemain les scandalisa en montrant page 85 de son Lascaris,
un Espagnol qui fume une pipe "une longue pipe arabe"
au milieu du XVe siècle.
Pécuchet consultait la biographie universelle
-- et il entreprit de réviser Dumas au point de vue de
la science.
L'auteur, dans Les Deux Diane se trompe de
dates. Le mariage du Dauphin François eut lieu le 14 octobre
1548, et non le 20 mars 1549. Comment sait-il (voir Le Page du
Duc de Savoie) que Catherine de Médicis, après la
mort de son époux voulait recommencer la guerre ? Il est
peu probable qu'on ait couronné le duc d'Anjou, la nuit,
dans une église, épisode qui agrémente La
Dame de Montsoreau. La Reine Margot, principalement, fourmille
d'erreurs. Le duc de Nevers n'était pas absent. Il opina
au conseil avant la Saint-Barthélémy. Et Henri de
Navarre ne suivit pas la procession quatre jours après.
Et Henri III ne revint pas de Pologne aussi vite. D'ailleurs,
combien de rengaines, le miracle de l'aubépine, le balcon
de Charles IX, les gants empoisonnés de Jeanne d'Albret.
Pécuchet n'eut plus confiance en Dumas.
Il perdit même tout respect pour Walter
Scott, à cause des bévues de son Quentin Durward.
Le meurtre de l'évêque de Liège est avancé
de quinze ans. La femme de Robert de Lamarck était Jeanne
d'Arschel et non Hameline de Croy. Loin d'être tué
par un soldat, il fut mis à mort par Maximilien, et la
figure du Téméraire, quand on trouva son cadavre,
n'exprimait aucune menace, puisque les loups l'avaient à
demi dévorée.
Bouvard n'en continua pas moins Walter Scott,
mais finit par s'ennuyer de la répétition des mêmes
effets. L'héroïne, ordinairement, vit à la
campagne avec son père, et l'amoureux, un enfant volé,
est rétabli dans ses droits et triomphe de ses rivaux.
Il y a toujours un mendiant philosophe, un châtelain bourru,
des jeunes filles pures, des valets facétieux et d'interminables
dialogues, une pruderie bête, manque complet de profondeur.
En haine du bric-à-brac, Bouvard prit
George Sand.
Il s'enthousiasma pour les belles adultères
et les nobles amants, aurait voulu être Jacques, Simon,
Bénédict, Lélio, et habiter Venise ! Il poussait
des soupirs, ne savait pas ce qu'il avait, se trouvait lui- même
changé.
Pécuchet, travaillant la littérature
historique, étudiait les pièces de théâtre.
Il avala deux Pharamond, trois Clovis, quatre Charlemagne, plusieurs
Philippe-Auguste, une foule de Jeanne d'Arc, et bien des marquises
de Pompadour, et des conspirations de Cellamare !
Presque toutes lui parurent encore plus bêtes
que les romans. Car il existe pour le théâtre une
histoire convenue, que rien ne peut détruire. Louis XI
ne manquera pas de s'agenouiller devant les figurines de son chapeau
; Henri IV sera constamment jovial ; Marie Stuart pleureuse, Richelieu
cruel -- enfin, tous les caractères se montrent d'un seul
bloc, par amour des idées simples et respect de l'ignorance
-- si bien que le dramaturge, loin d'élever abaisse, au
lieu d'instruire abrutit.
Comme Bouvard lui avait vanté George
Sand, Pécuchet se mit à lire Consuelo, Horace, Mauprat,
fut séduit par la défense des opprimés, le
côté social, et républicain, les thèses.
Suivant Bouvard, elles gâtaient la fiction
et il demanda au cabinet de lecture des romans d'amour.
A haute voix et l'un après l'autre,
ils parcoururent La Nouvelle Héloïse, Delphine, Adolphe,
Ourika. Mais les bâillements de celui qui écoutait
gagnaient son compagnon, dont les mains bientôt laissaient
tomber le livre par terre. Ils reprochaient à tous ceux-là
de ne rien dire sur le milieu, l'époque, le costume des
personnages. Le cur seul est traité ; toujours du
sentiment ! comme si le monde ne contenait pas autre chose !
Ensuite, ils tâtèrent des romans
humoristiques ; tels que Le Voyage autour de ma chambre, par Xavier
de Maistre, Sous les Tilleuls, d'Alphonse Karr. Dans ce genre
de livres, on doit interrompre la narration pour parler de son
chien, de ses pantoufles, ou de sa maîtresse. Un tel sans-gêne,
d'abord les charma, puis leur parut stupide ; -- car l'auteur
efface son uvre en y étalant sa personne.
Par besoin de dramatique, ils se plongèrent
dans les romans d'aventures, l'intrigue les intéressait
d'autant plus qu'elle était enchevêtrée, extraordinaire
et impossible. Ils s'évertuaient à prévoir
les dénouements, devinrent là dessus très
forts, et se lassèrent d'une amusette, indigne d'esprits
sérieux.
L'uvre de Balzac les émerveilla,
tout à la fois comme une Babylone, et comme des grains
de poussière sous le microscope. Dans les choses les plus
banales, des aspects nouveaux surgirent. Ils n'avaient pas soupçonné
la vie moderne aussi profonde.
-- "Quel observateur !" s'écriait
Bouvard.
-- "Moi je le trouve chimérique"
finit par dire Pécuchet. "Il croit aux sciences occultes,
à la monarchie, à la noblesse, est ébloui
par les coquins, vous remue les millions comme des centimes, et
ses bourgeois ne sont pas des bourgeois, mais des colosses. Pourquoi
gonfler ce qui est plat, et décrire tant de sottises ?
Il a fait un roman sur la chimie, un autre sur la Banque, un autre
sur les machines à imprimer. Comme un certain Ricard avait
fait "le cocher de fiacre", "le porteur d'eau",
"le marchand de coco". Nous en aurons sur tous les métiers
et sur toutes les provinces, puis sur toutes les villes et les
étages de chaque maison et chaque individu, ce qui ne sera
plus de la littérature, mais de la statistique ou de l'ethnographie."
Peu importait à Bouvard le procédé.
Il voulait s'instruire, descendre plus avant dans la connaissance
des murs. Il relut Paul de Kock, feuilleta de vieux ermites
de la Chaussée d'Antin.
-- "Comment perdre son temps à
des inepties pareilles ? " disait Pécuchet.
-- "Mais par la suite, ce sera fort curieux,
comme documents."
-- "Va te promener avec tes documents
! Je demande quelque chose qui m'exalte, qui m'enlève aux
misères de ce monde !"
Et Pécuchet, porté à l'idéal
tourna Bouvard, insensiblement vers la Tragédie.
Le lointain où elle se passe, les intérêts
qu'on y débat et la condition de ses personnages leur imposaient
comme un sentiment de grandeur.
Un jour, Bouvard prit Athalie, et débita
le songe tellement bien, que Pécuchet voulut à son
tour l'essayer. -- Dès la première phrase, sa voix
se perdit dans une espèce de bourdonnement. Elle était
monotone, et bien que forte, indistincte.
Bouvard, plein d'expérience lui conseilla,
pour l'assouplir, de la déployer depuis le ton le plus
bas jusqu'au plus haut, et de la replier, -- émettant deux
gammes, l'une montante, l'autre descendante ; -- et lui-même
se livrait à cet exercice, le matin dans son lit, couché
sur le dos, selon le précepte des Grecs. Pécuchet,
pendant ce temps-là, travaillait de la même façon
; leur porte était close -- et ils braillaient séparément.
Ce qui leur plaisait de la Tragédie,
c'était l'emphase, les discours sur la Politique, les maximes
de perversité.
Ils apprirent par cur les dialogues les
plus fameux de Racine et de Voltaire et ils les déclamaient
dans le corridor. Bouvard, comme au Théâtre-Français,
marchait la main sur l'épaule de Pécuchet en s'arrêtant
par intervalles, et roulait ses yeux, ouvrait les bras, accusait
les destins. Il avait de beaux cris de douleur dans le Philoctète
de La Harpe, un joli hoquet dans Gabrielle de Vergy -- et quand
il faisait Denys tyran de Syracuse une manière de considérer
son fils en l'appelant "Monstre, digne de moi !" qui
était vraiment terrible. Pécuchet en oubliait son
rôle. Les moyens lui manquaient, non la bonne volonté.
Une fois dans la Cléopâtre de
Marmontel, il imagina de reproduire le sifflement de l'aspic,
tel qu'avait dû le faire l'automate inventé exprès
par Vaucanson. Cet effet manqué les fit rire jusqu'au soir.
La Tragédie tomba dans leur estime.
Bouvard en fut las le premier, et y mettant
de la franchise démontra combien elle est artificielle
et podagre : la niaiserie de ses moyens, l'absurdité des
confidents.
Ils abordèrent la Comédie --
qui est l'école des nuances. Il faut disloquer la phrase,
souligner les mots, peser les syllabes. Pécuchet n'en put
venir à bout -- et échoua complètement dans
Célimène.
Du reste, il trouvait les amoureux bien froids,
les raisonneurs assommants, les valets intolérables, Clitandre
et Sganarelle aussi faux qu'Égisthe et qu'Agamemnon.
Restait la Comédie sérieuse,
ou tragédie bourgeoise, celle où l'on voit des pères
de famille désolés, des domestiques sauvant leurs
maîtres, des richards offrant leur fortune, des couturières
innocentes et d'infâmes suborneurs, genre qui se prolonge
de Diderot jusqu'à Pixérécourt. Toutes ces
pièces prêchant la vertu les choquèrent comme
triviales.
Le drame de 1830 les enchanta par son mouvement,
sa couleur, sa jeunesse. Ils ne faisaient guère de différence
entre Victor Hugo, Dumas, ou Bouchardy ; -- et la diction ne devait
plus être pompeuse ou fine, -- mais lyrique, désordonnée.
Un jour que Bouvard tâchait de faire
comprendre à Pécuchet le jeu de Frédéric
Lemaître, Mme Bordin se montra tout à coup avec son
châle vert, et un volume de Pigault-Lebrun qu'elle rapportait,
ces messieurs ayant l'obligeance de lui prêter des romans,
quelquefois.
-- "Mais continuez !" car elle était
là depuis une minute, et avait plaisir à les entendre.
Ils s'excusèrent. Elle insistait.
-- "Mon Dieu !" dit Bouvard "rien
ne nous empêche !..."
Pécuchet allégua, par fausse
honte, qu'ils ne pouvaient jouer à l'improviste, sans costume.
-- "Effectivement ! nous aurions besoin
de nous déguiser." Et Bouvard chercha un objet quelconque,
ne trouva que le bonnet grec, et le prit.
Comme le corridor manquait de largeur, ils
descendirent dans le salon.
Des araignées couraient le long des
murs -- et les spécimens géologiques encombrant
le sol avaient blanchi de leur poussière le velours des
fauteuils. On étala sur le moins malpropre un torchon pour
que Mme Bordin pût s'asseoir.
Il fallait lui servir quelque chose de bien.
Bouvard était partisan de La Tour de Nesle. Mais Pécuchet
avait peur des rôles qui demandent trop d'action.
-- "Elle aimera mieux du classique ! Phèdre
par exemple ? "
-- "Soit."
Bouvard conta le sujet. -- "C'est une
reine, dont le mari, a, d'une autre femme, un fils. Elle est devenue
folle du jeune homme -- y sommes-nous ? En route !"
Oui, Prince, je languis, je brûle pour
Thésée,
Je l'aime !
Et parlant au profil de Pécuchet, il
admirait son port, son visage, "cette tête charmante",
se désolait de ne l'avoir pas rencontré sur la flotte
des Grecs, aurait voulu se perdre avec lui dans le labyrinthe.
La mèche du bonnet rouge s'inclinait
amoureusement ; -- et sa voix tremblante, et sa figure bonne conjuraient
le cruel de prendre en pitié sa flamme. Pécuchet,
en se détournant, haletait pour marquer de l'émotion.
Mme Bordin immobile écarquillait les
yeux, comme devant les faiseurs de tours. Mélie écoutait
derrière la porte. Gorju, en manches de chemise, les regardait
par la fenêtre.
Bouvard entama la seconde tirade. Son jeu exprimait
le délire des sens, le remords, le désespoir, et
il se rua sur le glaive idéal de Pécuchet avec tant
de violence que trébuchant dans les cailloux, il faillit
tomber par terre.
-- "Ne faites pas attention ! Puis, Thésée
arrive, et elle s'empoisonne !"
-- "Pauvre femme !" dit Mme Bordin.
Ensuite ils la prièrent de leur désigner
un morceau.
Le choix l'embarrassait. Elle n'avait vu que
trois pièces : Robert le Diable dans la capitale, le Jeune
Mari à Rouen -- et une autre à Falaise qui était
bien amusante et qu'on appelait La Brouette du Vinaigrier.
Enfin Bouvard lui proposa la grande scène
de Tartuffe, au troisième acte.
Pécuchet crut une explication nécessaire
:
"Il faut savoir que Tartuffe..."
Mme Bordin l'interrompit. "On sait ce
que c'est qu'un Tartuffe !"
Bouvard eût désiré, pour
un certain passage, une robe.
-- "Je ne vois que la robe de moine"
dit Pécuchet.
-- "N'importe ! mets-la !"
Il reparut avec elle, et un Molière.
Le commencement fut médiocre. Mais Tartuffe
venant à caresser les genoux d'Elmire, Pécuchet
prit un ton de gendarme.
-- "Que fait là votre main ? "
Bouvard bien vite répliqua d'une voix
sucrée :
-- "Je tâte votre habit, l'étoffe
en est moelleuse." Et il dardait ses prunelles, tendait la
bouche, reniflait, avait un air extrêmement lubrique, finit
même par s'adresser à Mme Bordin.
Les regards de cet homme la gênaient
-- et quand il s'arrêta, humble et palpitant, elle cherchait
presque une réponse.
Pécuchet eut recours au livre : -- "La
déclaration est tout à fait galante."
-- "Ah ! oui", s'écria-t-elle,
"c'est un fier enjôleur."
-- "N'est-ce pas ? " reprit fièrement
Bouvard. "Mais en voilà une autre, d'un chic plus
moderne", et ayant défait sa redingote, il s'accroupit
sur un moellon et déclama la tête renversée.
Des flammes de tes yeux inonde ma paupière.
Chante-moi quelque chant, comme parfois, le
soir,
Tu m'en chantais, avec des pleurs dans ton
il noir.
-- "Ca me ressemble" pensa-t-elle.
Soyons heureux ! buvons! car la coupe est remplie,
Car cette heure est à nous, et le reste
est folie.
-- "Comme vous êtes drôle
!"
Et elle riait d'un petit rire, qui lui remontait
la gorge et découvrait ses dents.
N'est-ce pas qu'il est doux
D'aimer, et de savoir qu'on vous aime à
genoux ?
Il s'agenouilla.
-- "Finissez donc !"
Oh ! laisse-moi dormir et rêver sur ton
sein,
Doña Sol ! ma beauté ! mon amour
!
-- "Ici on entend les cloches, un montagnard
les dérange."
-- "Heureusement ! car sans cela...!"
Et Mme Bordin sourit, au lieu de terminer sa phrase. Le jour baissait.
Elle se leva.
Il avait plu tout à l'heure -- et le
chemin par la hêtrée n'étant pas facile, mieux
valait s'en retourner par les champs. Bouvard l'accompagna dans
le jardin, pour lui ouvrir la porte.
D'abord, ils marchèrent le long des
quenouilles, sans parler. Il était encore ému de
sa déclamation ; -- et elle éprouvait au fond de
l'âme comme une surprise, un charme qui venait de la Littérature.
L'Art, en de certaines occasions, ébranle les esprits médiocres
; -- et des mondes peuvent être révélés
par ses interprètes les plus lourds.
Le soleil avait reparu, faisait luire les feuilles,
jetait des taches lumineuses dans les fourrés, çà
et là. Trois moineaux avec de petits cris sautillaient
sur le tronc d'un vieux tilleul abattu. Une épine en fleurs
étalait sa gerbe rose, des lilas alourdis se penchaient.
-- "Ah ! cela fait bien !" dit Bouvard,
en humant l'air à pleins poumons.
-- "Aussi, vous vous donnez un mal !"
-- "Ce n'est pas que j'aie du talent,
mais pour du feu, j'en possède."
-- "On voit" reprit-elle -- et mettant
un espace entre les mots "que vous avez... aimé...
autrefois."
-- "Autrefois, seulement -- vous croyez
!"
Elle s'arrêta.
-- "Je n'en sais rien."
-- "Que veut-elle dire ? " Et Bouvard
sentait battre son cur.
Une flaque au milieu du sable obligeant à
un détour, les fit monter sous la charmille.
Alors ils causèrent de la représentation.
-- "Comment s'appelle votre dernier morceau
? "
-- "C'est tiré de Hernani, un drame."
-- "Ah !" puis lentement, et se parlant
à elle-même "ce doit être bien agréable,
un monsieur qui vous dit des choses pareilles, -- pour tout de
bon."
-- "Je suis à vos ordres"
répondit Bouvard.
-- "Vous ? "
-- "Oui ! moi !"
-- "Quelle plaisanterie !"
-- "Pas le moins du monde !"
Et ayant jeté un regard autour d'eux,
il la prit à la ceinture, par derrière, et la baisa
sur la nuque, fortement.
Elle devint très pâle comme si
elle allait s'évanouir -- et s'appuya d'une main contre
un arbre ; puis, ouvrit les paupières, et secoua la tête.
-- "C'est passé."
Il la regardait, avec ébahissement.
La grille ouverte, elle monta sur le seuil
de la petite porte. Une rigole coulait de l'autre côté.
Elle ramassa tous les plis de sa jupe, et se tenait au bord, indécise.
-- "Voulez-vous mon aide ? "
-- "Inutile !"
-- "Pourquoi ? "
-- "Ah ! vous êtes trop dangereux
!"
Et, dans le saut qu'elle fit, son bas blanc
parut.
Bouvard se blâma d'avoir raté
l'occasion. Bah ! elle se retrouverait ; -- et puis les femmes
ne sont pas toutes les mêmes. Il faut brusquer les unes,
l'audace vous perd avec les autres. En somme, il était
content de lui ; -- et s'il ne confia pas son espoir à
Pécuchet, ce fut dans la peur des observations, et nullement
par délicatesse.
A partir de ce jour-là, ils déclamèrent
souvent devant Mélie et Gorju tout en regrettant de n'avoir
pas un théâtre de société.
La petite bonne s'amusait sans y rien comprendre,
ébahie du langage, fascinée par le ronron des vers.
Gorju applaudissait les tirades philosophiques des tragédies
et tout ce qui était pour le peuple dans les mélodrames
; -- si bien que charmés de son goût ils pensèrent
à lui donner des leçons, pour en faire plus tard
un acteur. Cette perspective éblouissait l'ouvrier.
Le bruit de leurs travaux s'était répandu.
Vaucorbeil leur en parla d'une façon narquoise. Généralement
on les méprisait.
Ils s'en estimaient davantage. Ils se sacrèrent
artistes. Pécuchet porta des moustaches, et Bouvard ne
trouva rien de mieux, avec sa mine ronde et sa calvitie, que de
se faire "une tête à la Béranger !"
Enfin, ils résolurent de composer une
pièce.
Le difficile c'était le sujet.
Ils le cherchaient en déjeunant, et
buvaient du café, liqueur indispensable au cerveau, puis
deux ou trois petits verres. Ensuite, ils allaient dormir sur
leur lit ; après quoi, ils descendaient dans le verger,
s'y promenaient, enfin sortaient pour trouver dehors l'inspiration,
cheminaient côte à côte, et rentraient exténués.
Ou bien, ils s'enfermaient à double
tour, Bouvard nettoyait la table, mettait du papier devant lui,
trempait sa plume et restait les yeux au plafond, pendant que
Pécuchet dans le fauteuil, méditait les jambes droites
et la tête basse.
Parfois, ils sentaient un frisson et comme
le vent d'une idée ; au moment de la saisir, elle avait
disparu.
Mais il existe des méthodes pour découvrir
des sujets. On prend un titre, au hasard, et un fait en découle
; on développe un proverbe, on combine des aventures en
une seule. Pas un de ces moyens n'aboutit. Ils feuilletèrent
vainement des recueils d'anecdotes, plusieurs volumes des causes
célèbres, un tas d'histoires.
Et ils rêvaient d'être joués
à l'Odéon, pensaient aux spectacles, regrettaient
Paris.
-- "J'étais fait pour être
auteur, et ne pas m'enterrer à la campagne !" disait
Bouvard.
-- "Moi de même" répondait
Pécuchet.
Une illumination lui vint : s'ils avaient tant
de mal, c'est qu'ils ne savaient pas les règles.
Ils les étudièrent, dans La Pratique
du Théâtre par d'Aubignac, et dans quelques ouvrages
moins démodés.
On y débat des questions importantes
: Si la comédie peut s'écrire en vers, -- si la
tragédie n'excède point les bornes en tirant sa
fable de l'histoire moderne, -- si les héros doivent être
vertueux, -- quel genre de scélérats elle comporte,
-- jusqu'à quel point les horreurs y sont permises ? Que
les détails concourent à un seul but, que l'intérêt
grandisse, que la fin réponde au commencement, sans doute
!
Inventez des ressorts qui puissent m'attacher,
dit Boileau.
Par quel moyen inventer des ressorts ?
Que dans tous vos discours la passion émue
Aille chercher le cur, l'échauffe
et le remue.
Comment chauffer le cur ?
Donc les règles ne suffisent pas. Il
faut, de plus, le génie.
Et le génie ne suffit pas. Corneille,
suivant l'Académie française, n'entend rien au théâtre.
Geoffroy dénigra Voltaire. Racine fut bafoué par
Subligny. La Harpe rugissait au nom de Shakespeare.
La vieille critique les dégoûtant,
ils voulurent connaître la nouvelle, et firent venir les
comptes rendus de pièces, dans les journaux.
Quel aplomb ! Quel entêtement ! Quelle
improbité ! Des outrages à des chefs-d'uvre,
des révérences faites à des platitudes --
et les âneries de ceux qui passent pour savants et la bêtise
des autres que l'on proclame spirituels !
C'est peut-être au Public qu'il faut
s'en rapporter ?
Mais des uvres applaudies parfois leur
déplaisaient, et dans les sifflées quelque chose
leur agréait.
Ainsi, l'opinion des gens de goût est
trompeuse et le jugement de la foule inconcevable.
Bouvard posa le dilemme à Barberou.
Pécuchet, de son côté, écrivit à
Dumouchel.
L'ancien commis-voyageur s'étonna du
ramollissement causé par la province, son vieux Bouvard
tournait à la bedolle, bref "n'y était plus
du tout".
Le théâtre est un objet de consommation
comme un autre. Cela rentre dans l'article-Paris. On va au spectacle
pour se divertir. Ce qui est bien, c'est ce qui amuse.
-- "Mais imbécile" s'écria
Pécuchet "ce qui t'amuse n'est pas ce qui m'amuse
-- et les autres et toi-même s'en fatigueront plus tard.
Si les pièces sont absolument écrites pour être
jouées, comment se fait-il que les meilleures soient toujours
lues ? " Et il attendit la réponse de Dumouchel.
Suivant le professeur, le sort immédiat
d'une pièce ne prouvait rien. Le Misanthrope et Athalie
tombèrent. Zaïre n'est plus comprise. Qui parle aujourd'hui
de Ducange et de Picard ? -- Et il rappelait tous les grands succès
contemporains, depuis Fanchon la Vielleuse jusqu'à Gaspardo
le Pêcheur, déplorait la décadence de notre
scène. Elle a pour cause le mépris de la Littérature
-- ou plutôt du style.
Alors, ils se demandèrent en quoi consiste
précisément le style ? -- et grâce à
des auteurs indiqués par Dumouchel, ils apprirent le secret
de tous ses genres.
Comment on obtient le majestueux, le tempéré,
le naïf, les tournures qui sont nobles, les mots qui sont
bas. Chiens se relève par dévorants. Vomir ne s'emploie
qu'au figuré. Fièvre s'applique aux passions. Vaillance
est beau en vers.
-- "Si nous faisions des vers ? "
dit Pécuchet.
-- "Plus tard ! Occupons-nous de la prose,
d'abord."
On recommande formellement de choisir un classique
pour se mouler sur lui mais tous ont leurs dangers -- et non seulement
ils ont péché par le style -- mais encore par la
langue.
Une telle assertion déconcerta Bouvard
et Pécuchet et ils se mirent à étudier la
grammaire.
Avons-nous dans notre idiome des articles définis
et indéfinis comme en latin ? Les uns pensent que oui,
les autres que non. Ils n'osèrent se décider.
Le sujet s'accorde toujours avec le verbe,
sauf les occasions où le sujet ne s'accorde pas.
Nulle distinction autrefois entre l'adjectif
verbal et le participe présent, mais l'Académie
en pose une peu commode à saisir.
Ils furent bien aises d'apprendre que leur,
pronom, s'emploie pour les personnes mais aussi pour les choses,
tandis que où et en s'emploient pour les choses et quelquefois
pour les personnes.
Doit-on dire "cette femme a l'air bon"
ou "l'air bonne" ? -- "une bûche de bois
sec" ou "de bois sèche" -- "ne pas
laisser de" ou "que de" -- "une troupe de
voleurs survint", ou "survinrent" ?
Autres difficultés : "Autour"
et "à l'entour" dont Racine et Boileau ne voyaient
pas la différence -- "imposer" ou "en imposer"
synonymes chez Massillon et chez Voltaire ; "croasser"
et "coasser" confondus par La Fontaine, qui pourtant
savait reconnaître un corbeau d'une grenouille.
Les grammairiens, il est vrai, sont en désaccord
; ceux-ci voyant une beauté, où ceux-là découvrent
une faute. Ils admettent des principes dont ils repoussent les
conséquences, proclament les conséquences dont ils
refusent les principes, s'appuient sur la tradition, rejettent
les maîtres, et ont des raffinements bizarres. Ménage
au lieu de lentilles et cassonade préconise nentilles et
castonade. Bouhours jérarchie et non pas hiérarchie,
et M. Chapsal les ils de la soupe.
Pécuchet surtout fut ébahi par
Génin. Comment ? des z'annetons vaudrait mieux que des
hannetons, des z'aricots que des haricots -- et sous Louis XIV,
on prononçait Roume et M. de Loune pour Rome et M. de Lionne
!
Littré leur porta le coup de grâce
en affirmant que jamais il n'y eut d'orthographe positive, et
qu'il ne saurait y en avoir.
Ils en conclurent que la syntaxe est une fantaisie
et la grammaire une illusion.
En ce temps-là, d'ailleurs, une rhétorique
nouvelle annonçait qu'il faut écrire comme on parle
et que tout sera bien pourvu qu'on ait senti, observé.
Comme ils avaient senti et croyaient avoir
observé, ils se jugèrent capables d'écrire.
Une pièce est gênante par l'étroitesse du
cadre ; mais le roman a plus de libertés. Pour en faire
un, ils cherchèrent dans leurs souvenirs.
Pécuchet se rappela un de ses chefs
de bureau, un très vilain monsieur, et il ambitionnait
de s'en venger par un livre.
Bouvard avait connu à l'estaminet, un
vieux maître d'écriture ivrogne et misérable.
Rien ne serait drôle comme ce personnage.
Au bout de la semaine, ils imaginèrent
de fondre ces deux sujets, en un seul -- en demeuraient là,
passèrent aux suivants : -- une femme qui cause le malheur
d'une famille -- une femme, son mari et son amant -- une femme
qui serait vertueuse par défaut de conformation, un ambitieux,
un mauvais prêtre.
Ils tâchaient de relier à ces
conceptions incertaines des choses fournies par leur mémoire,
retranchaient, ajoutaient. Pécuchet était pour le
sentiment et l'idée, Bouvard pour l'image et la couleur
-- et ils commençaient à ne plus s'entendre, chacun
s'étonnant que l'autre fût si borné.
La science qu'on nomme esthétique, trancherait
peut-être leurs différends. Un ami de Dumouchel,
professeur de philosophie, leur envoya une liste d'ouvrages sur
la matière. Ils travaillaient à part, et se communiquaient
leurs réflexions.
D'abord qu'est-ce que le Beau ?
Pour Schelling c'est l'infini s'exprimant par
le fini, pour Reid une qualité occulte, pour Jouffroy un
trait indécomposable, pour De Maistre ce qui plaît
à la vertu ; pour le P. André, ce qui convient à
la Raison.
Et il existe plusieurs sortes de Beau : un
beau dans les sciences, la géométrie est belle,
un beau dans les murs, on ne peut nier que la mort de Socrate
ne soit belle. Un beau dans le règne animal. La Beauté
du chien consiste dans son odorat. Un cochon ne saurait être
beau, vu ses habitudes immondes ; un serpent non plus, car il
éveille en nous des idées de bassesse. Les fleurs,
les papillons, les oiseaux peuvent être beaux. Enfin la
condition première du Beau, c'est l'unité dans la
variété, voilà le principe.
-- "Cependant" dit Bouvard "deux
yeux louches sont plus variés que deux yeux droits et produisent
moins bon effet, -- ordinairement."
Ils abordèrent la question du sublime.
Certains objets, sont d'eux-mêmes sublimes,
le fracas d'un torrent, des ténèbres profondes,
un arbre battu par la tempête. Un caractère est beau
quand il triomphe, et sublime quand il lutte.
-- "Je comprends" dit Bouvard "le
Beau est le Beau, et le Sublime le très Beau."
Comment les distinguer ?
-- "Au moyen du tact" répondit
Pécuchet.
-- "Et le tact, d'où vient-il ?
"
-- "Du goût !"
-- "Qu'est-ce que le goût ? "
On le définit un discernement spécial,
un jugement rapide, l'avantage de distinguer certains rapports.
-- "Enfin le goût c'est le goût,
-- et tout cela ne dit pas la manière d'en avoir."
Il faut observer les bienséances ; mais
les bienséances varient ; -- et si parfaite que soit une
uvre, elle ne sera pas toujours irréprochable. --
Il y a, pourtant, un Beau indestructible, et dont nous ignorons
les lois, car sa genèse est mystérieuse.
Puisqu'une idée ne peut se traduire
par toutes les formes, nous devons reconnaître des limites
entre les Arts, et dans chacun des Arts plusieurs genres. Mais
des combinaisons surgissent où le style de l'un entrera
dans l'autre sous peine de dévier du but, de ne pas être
vrai.
L'application trop exacte du Vrai nuit à
la Beauté, et la préoccupation de la Beauté
empêche le Vrai. Cependant, sans idéal pas de Vrai
; -- c'est pourquoi les types sont d'une réalité
plus continue que les portraits. L'Art, d'ailleurs, ne traite
que la vraisemblance -- mais la vraisemblance dépend de
qui l'observe, est une chose relative, passagère.
Ils se perdaient ainsi dans les raisonnements.
Bouvard, de moins en moins, croyait à l'esthétique.
-- "Si elle n'est pas une blague, sa rigueur
se démontrera par des exemples. Or, écoute."
Et il lut une note, qui lui avait demandé bien des recherches.
"Bouhours accuse Tacite de n'avoir pas
la simplicité que réclame l'Histoire. M. Droz, un
professeur, blâme Shakespeare pour son mélange du
sérieux et du bouffon, Nisard, autre professeur, trouve
qu'André Chénier est comme poète au-dessous
du XVIIe siècle, Blair, Anglais, déplore dans Virgile
le tableau des harpies. Marmontel gémit sur les licences
d'Homère. Lamotte n'admet point l'immoralité de
ses héros, Vida s'indigne de ses comparaisons. Enfin, tous
les faiseurs de rhétoriques, de poétiques et d'esthétiques
me paraissent des imbéciles !"
-- "Tu exagères !" dit Pécuchet.
Des doutes l'agitaient -- car si les esprits
médiocres (comme observe Longin) sont incapables de fautes,
les fautes appartiennent aux maîtres, et on devra les admirer
? C'est trop fort ! Cependant les maîtres sont les maîtres
! Il aurait voulu faire s'accorder les doctrines avec les uvres,
les critiques et les poètes, saisir l'essence du Beau ;
-- et ces questions le travaillèrent tellement que sa bile
en fut remuée. Il y gagna une jaunisse.
Elle était à son plus haut période,
quand Marianne la cuisinière de Mme Bordin vint demander
à Bouvard un rendez-vous pour sa maîtresse.
La veuve n'avait pas reparu depuis la séance
dramatique. Était-ce une avance ? Mais pourquoi l'intermédiaire
de Marianne ? -- Et pendant toute la nuit, l'imagination de Bouvard
s'égara.
Le lendemain, vers deux heures, il se promenait
dans le corridor et regardait de temps à autre par la fenêtre
; un coup de sonnette retentit. C'était le notaire.
Il traversa la cour, monta l'escalier, se mit
dans le fauteuil -- et les premières politesses échangées,
dit que las d'attendre Mme Bordin, il avait pris les devants.
Elle désirait lui acheter les Écalles.
Bouvard sentit comme un refroidissement et
passa dans la chambre de Pécuchet.
Pécuchet ne sut que répondre.
Il était soucieux ; -- M. Vaucorbeil devant venir tout
à l'heure.
Enfin, elle arriva. Son retard s'expliquait
par l'importance de sa toilette : un cachemire, un chapeau, des
gants glacés, la tenue qui sied aux occasions sérieuses.
Après beaucoup d'ambages, elle demanda
si mille écus ne seraient pas suffisants ?
-- "Un acre ! Mille écus ? jamais
!"
Elle cligna ses paupières : -- "Ah
! pour moi !"
Et tous les trois restaient silencieux. M.
de Faverges entra.
Il tenait sous le bras, comme un avoué,
une serviette de maroquin -- et en la posant sur la table :
-- "Ce sont des brochures ! Elles ont
trait à la Réforme -- question brûlante ;
-- mais voici une chose qui vous appartient sans doute ? "
Et il tendit à Bouvard le second volume des Mémoires
du Diable.
Mélie, tout à l'heure, le lisait
dans la cuisine ; et comme on doit surveiller les murs de
ces gens-là, il avait cru bien faire en confisquant le
livre.
Bouvard l'avait prêté à
sa servante. On causa des romans.
Mme Bordin les aimait, quand ils n'étaient
pas lugubres.
-- "Les écrivains" dit M.
de Faverges "nous peignent la vie sous des couleurs flatteuses
!"
-- "Il faut peindre !" objecta Bouvard.
-- "Alors, on n'a plus qu'à suivre
l'exemple !..."
-- "Il ne s'agit pas d'exemple !"
-- "Au moins, conviendrez-vous qu'ils
peuvent tomber entre les mains d'une jeune fille. Moi, j'en ai
une."
-- "Charmante !" dit le notaire,
en prenant la figure qu'il avait les jours de contrat de mariage.
-- "Eh bien, à cause d'elle, ou
plutôt des personnes qui l'entourent, je les prohibe dans
ma maison, car le Peuple, cher monsieur !..."
-- "Qu'a-t-il fait, le Peuple ? "
dit Vaucorbeil, paraissant tout à coup sur le seuil.
Pécuchet, qui avait reconnu sa voix,
vint se mêler à la compagnie.
-- "Je soutiens" reprit le comte
"qu'il faut écarter de lui certaines lectures."
Vaucorbeil répliqua : -- "Vous
n'êtes donc pas pour l'instruction ? "
-- "Si fait ! Permettez ? "
-- "Quand tous les jours" dit Marescot
"on attaque le gouvernement !"
-- "Où est le mal ? "
Et le gentilhomme et le médecin se mirent
à dénigrer Louis-Philippe, rappelant l'affaire Pritchard,
les lois de septembre contre la liberté de la presse.
-- "Et celle du théâtre !"
ajouta Pécuchet.
Marescot n'y tenait plus. -- "Il va trop
loin, votre théâtre !"
-- "Pour cela, je vous l'accorde !"
dit le comte ; "des pièces qui exaltent le suicide
!"
-- "Le suicide est beau! -- témoin
Caton", objecta Pécuchet.
Sans répondre à l'argument, M.
de Faverges stigmatisa ces uvres, où l'on bafoue
les choses les plus saintes, la famille, la propriété,
le mariage !
-- "Eh bien, et Molière ? "
dit Bouvard.
Marescot, homme de goût, riposta que
Molière ne passerait plus -- et d'ailleurs était
un peu surfait.
-- "Enfin" dit le comte "Victor
Hugo a été sans pitié -- oui sans pitié,
pour Marie-Antoinette, en traînant sur la claie, le type
de la Reine dans le personnage de Marie Tudor !"
-- "Comment !" s'écria Bouvard
"moi -- auteur -- je n'ai pas le droit..."
-- "Non, monsieur, vous n'avez pas le
droit de nous montrer le crime sans mettre à côté
un correctif, sans nous offrir une leçon."
Vaucorbeil trouvait aussi que l'Art devait
avoir un but : viser à l'amélioration des masses
! "Chantez-nous la science, nos découvertes, le patriotisme"
et il admirait Casimir Delavigne.
Mme Bordin vanta le marquis de Foudras.
Le notaire reprit : -- "Mais la langue,
y pensez-vous ? "
-- "La langue ? comment ? "
-- "On vous parle du style !" cria
Pécuchet. "Trouvez-vous ses ouvrages bien écrits
? "
-- "Sans doute, fort intéressants
!"
Il leva les épaules -- et elle rougit
sous l'impertinence.
Plusieurs fois, Mme Bordin avait tâché
de revenir à son affaire. Il était trop tard pour
la conclure. Elle sortit au bras de Marescot.
Le comte distribua ses pamphlets, en recommandant
de les propager.
Vaucorbeil allait partir, quand Pécuchet
l'arrêta.
-- "Vous m'oubliez, Docteur !"
Sa mine jaune était lamentable, avec
ses moustaches, et ses cheveux noirs qui pendaient sous un foulard
mal attaché.
-- "Purgez-vous" dit le médecin
; et lui donnant deux petites claques comme à un enfant
: "Trop de nerfs, trop artiste !"
Cette familiarité lui fit plaisir. Elle
le rassurait ; -- et dès qu'ils furent seuls :
-- "Tu crois que ce n'est pas sérieux
? "
-- "Non ! bien sûr !"
Ils résumèrent ce qu'ils venaient
d'entendre. La moralité de l'Art se renferme pour chacun
dans le côté qui flatte ses intérêts.
On n'aime pas la Littérature.
Ensuite ils feuilletèrent les imprimés
du Comte. Tous réclamaient le suffrage universel.
-- "Il me semble" dit Pécuchet
"que nous aurons bientôt du grabuge ? " Car il
voyait tout en noir, peut- être à cause de sa jaunisse.
CHAPITRE VI
-----------
Dans la matinée du 25 février
1848, on apprit à Chavignolles, par un individu venant
de Falaise, que Paris était couvert de barricades -- et
le lendemain, la proclamation de la République fut affichée
sur la mairie.
Ce grand événement stupéfia
les bourgeois.
Mais quand on sut que la Cour de cassation,
la Cour d'appel, la Cour des Comptes, le Tribunal de commerce,
la Chambre des notaires, l'Ordre des avocats, le Conseil d'État,
l'Université, les généraux et M. de la Rochejacquelein
lui-même donnaient leur adhésion au Gouvernement
Provisoire, les poitrines se desserrèrent ; -- et comme
à Paris on plantait des arbres de la liberté, le
Conseil municipal décida qu'il en fallait à Chavignolles.
Bouvard en offrit un, réjoui dans son
patriotisme par le triomphe du Peuple -- quant à Pécuchet,
la chute de la Royauté confirmait trop ses prévisions
pour qu'il ne fût pas content.
Gorju, leur obéissant avec zèle,
déplanta un des peupliers qui bordaient la prairie au-dessous
de la Butte, et le transporta jusqu'au "Pas de la Vaque",
à l'entrée du bourg, endroit désigné.
Avant l'heure de la cérémonie,
tous les trois attendaient le cortège.
Un tambour retentit, une croix d'argent se
montra ; ensuite, parurent deux flambeaux que tenaient des chantres,
et M. le curé avec l'étole, le surplis, la chape
et la barrette. Quatre enfants de chur l'escortaient, un
cinquième portait le seau pour l'eau bénite, et
le sacristain le suivait.
Il monta sur le rebord de la fosse où
se dressait le peuplier, garni de bandelettes tricolores. On voyait
en face le maire et ses deux adjoints Beljambe et Marescot, puis
les notables, M. de Faverges, Vaucorbeil, Coulon le juge de paix,
bonhomme à figure somnolente ; Heurtaux s'était
coiffé d'un bonnet de police -- et Alexandre Petit le nouvel
instituteur, avait mis sa redingote, une pauvre redingote verte,
celle des dimanches. Les pompiers, que commandait Girbal sabre
au poing, formaient un seul rang ; de l'autre côté
brillaient les plaques blanches de quelques vieux shakos du temps
de La Fayette -- cinq ou six, pas plus, la garde nationale étant
tombée en désuétude à Chavignolles.
Des paysans et leurs femmes, des ouvriers des fabriques voisines,
des gamins, se tassaient par derrière ; -- et Placquevent,
le garde champêtre, haut de cinq pieds huit pouces, les
contenait du regard, en se promenant les bras croisés.
L'allocution du curé fut comme celle
des autres prêtres dans la même circonstance. Après
avoir tonné contre les Rois, il glorifia la République.
Ne dit-on pas la République des Lettres, la République
chrétienne ? Quoi de plus innocent que l'une, de plus beau
que l'autre ? Jésus-Christ formula notre sublime devise
; l'arbre du peuple c'était l'arbre de la Croix. Pour que
la Religion donne ses fruits, elle a besoin de la charité
-- et au nom de la charité, l'ecclésiastique conjura
ses frères de ne commettre aucun désordre, de rentrer
chez eux, paisiblement.
Puis, il aspergea l'arbuste, en implorant la
bénédiction de Dieu. "Qu'il se développe
et qu'il nous rappelle l'affranchissement de toute servitude,
et cette fraternité plus bienfaisante que l'ombrage de
ses rameaux ! -- Amen !"
Des voix répétèrent Amen
-- et après un battement de tambour, le clergé,
poussant un Te Deum, reprit le chemin de l'église.
Son intervention avait produit un excellent
effet. Les simples y voyaient une promesse de bonheur, les patriotes
une déférence, un hommage rendu à leurs principes.
Bouvard et Pécuchet trouvaient qu'on
aurait dû les remercier pour leur cadeau, y faire une allusion,
tout au moins ; -- et ils s'en ouvrirent à Faverges et
au docteur.
Qu'importaient de pareilles misères
! Vaucorbeil était charmé de la Révolution,
le Comte aussi. Il exécrait les d'Orléans. On ne
les reverrait plus ; bon voyage ! Tout pour le peuple, désormais
! -- et suivi de Hurel, son factotum, il alla rejoindre M. le
curé.
Foureau marchait la tête basse, entre
le notaire et l'aubergiste, vexé par la cérémonie,
ayant peur d'une émeute ; -- et instinctivement il se retournait
vers le garde champêtre, qui déplorait avec le Capitaine,
l'insuffisance de Girbal, et la mauvaise tenue de ses hommes.
Des ouvriers passèrent sur la route,
en chantant la Marseillaise. Gorju, au milieu d'eux, brandissait
une canne ; Petit les escortait, l'il animé.
-- "Je n'aime pas cela !" dit Marescot,
"on vocifère, on s'exalte !"
-- "Eh bon Dieu !" reprit Coulon,
"il faut que jeunesse s'amuse !"
Foureau soupira. "Drôle d'amusement
! et puis la guillotine, au bout !" Il avait des visions
d'échafaud, s'attendait à des horreurs.
Chavignolles reçut le contrecoup des
agitations de Paris. Les bourgeois s'abonnèrent à
des journaux. Le matin, on s'encombrait au bureau de la poste,
et la directrice ne s'en fût pas tirée sans le Capitaine,
qui l'aidait, quelquefois. Ensuite, on restait sur la Place, à
causer.
La première discussion violente eut
pour objet la Pologne.
Heurtaux et Bouvard demandaient qu'on la délivrât.
M. de Faverges pensait autrement.
-- "De quel droit irions-nous là-bas
? C'était déchaîner l'Europe contre nous.
Pas d'imprudence !" Et tout le monde l'approuvant, les deux
Polonais se turent.
Une autre fois, Vaucorbeil défendit
les circulaires de Ledru-Rollin.
Foureau riposta par les 45 centimes.
Mais le gouvernement, dit Pécuchet,
avait supprimé l'esclavage.
-- "Qu'est-ce que ça me fait, l'esclavage
!"
-- "Eh bien, et l'abolition de la peine
de mort, en matière politique ? "
-- "Parbleu !" reprit Foureau ; "on
voudrait tout abolir. Cependant qui sait ? Les locataires déjà,
se montrent d'une exigence !"
-- "Tant mieux !" les propriétaires
selon Pécuchet étaient favorisés. "Celui
qui possède un immeuble..."
Foureau et Marescot l'interrompirent, criant
qu'il était un communiste.
-- "Moi ? communiste !"
Et tous parlaient à la fois, quand Pécuchet
proposa de fonder un club ! Foureau eut la hardiesse de répondre
que jamais on n'en verrait à Chavignolles.
Ensuite, Gorju réclama des fusils pour
la garde nationale -- l'opinion l'ayant désigné
comme instructeur.
Les seuls fusils qu'il y eût étaient
ceux des pompiers. Girbal y tenait. Foureau ne se souciait pas
d'en délivrer.
Gorju le regarda. -- "On trouve, pourtant,
que je sais m'en servir" car il joignait à toutes
ses industries celle du braconnage -- et souvent M. le maire et
l'aubergiste lui achetaient un lièvre ou un lapin.
-- "Ma foi ! prenez-les !" dit Foureau.
Le soir même, on commença les
exercices.
C'était sur la pelouse, devant l'église.
Gorju en bourgeron bleu, une cravate autour des reins, exécutait
les mouvements d'une façon automatique. Sa voix, quand
il commandait, était brutale. -- "Rentrez les ventres
!" Et tout de suite, Bouvard s'empêchant de respirer,
creusait son abdomen, tendait la croupe. -- "On ne vous dit
pas de faire un arc, nom de Dieu !" Pécuchet confondait
les files et les rangs, demi-tour à droite, demi-tour à
gauche ; mais le plus lamentable était l'instituteur :
débile et de taille exiguë, avec un collier de barbe
blonde, il chancelait sous le poids de son fusil, dont la baïonnette
incommodait ses voisins.
On portait des pantalons de toutes les couleurs,
des baudriers crasseux, de vieux habits d'uniforme trop courts,
laissant voir la chemise sur les flancs ; -- et chacun prétendait
"n'avoir pas le moyen de faire autrement". Une souscription
fut ouverte pour habiller les plus pauvres. Foureau lésina,
tandis que des femmes se signalèrent. Mme Bordin offrit
cinq francs, malgré sa haine de la République. M.
de Faverges équipa douze hommes ; et ne manquait pas à
la manuvre. Puis il s'installait chez l'épicier et
payait des petits verres au premier venu.
Les puissants alors flagornaient la basse classe.
Tout passait après les ouvriers. On briguait l'avantage
de leur appartenir. Ils devenaient des nobles.
Ceux du canton, pour la plupart, étaient
tisserands. D'autres travaillaient dans les manufactures d'indiennes,
ou à une fabrique de papiers, nouvellement établie.
Gorju les fascinait par son bagout, leur apprenait
la savate, menait boire les intimes chez Mme Castillon.
Mais les paysans étaient plus nombreux
; et les jours de marché, M. de Faverges se promenant sur
la Place, s'informait de leurs besoins, tâchait de les convertir
à ses idées. Ils écoutaient sans répondre,
comme le père Gouy, prêt à accepter tout gouvernement,
pourvu qu'on diminuât les impôts.
A force de bavarder, Gorju se fit un nom. Peut-être
qu'on le porterait à l'Assemblée.
M. de Faverges y pensait comme lui, -- tout
en cherchant à ne pas se compromettre. Les conservateurs
balançaient entre Foureau et Marescot. Mais le notaire
tenant à son étude, Foureau fut choisi -- un rustre,
un crétin. Le docteur s'en indigna.
Fruit sec des concours, il regrettait Paris
-- et c'était la conscience de sa vie manquée qui
lui donnait un air morose. Une carrière plus vaste allait
se développer -- quelle revanche ! Il rédigea une
profession de foi et vint la lire à messieurs Bouvard et
Pécuchet.
Ils l'en félicitèrent ; leurs
doctrines étaient les mêmes.
Cependant, ils écrivaient mieux, connaissaient
l'histoire, pouvaient aussi bien que lui figurer à la Chambre.
Pourquoi pas ? Mais lequel devait se présenter ? Et une
lutte de délicatesse s'engagea. Pécuchet préférait
à lui-même, son ami. "Non ! non, ça te
revient ! tu as plus de prestance!" -- "Peut-être"
répondait Bouvard "mais toi plus de toupet !"
Et sans résoudre la difficulté, ils dressèrent
des plans de conduite.
Ce vertige de la députation en avait
gagné d'autres. Le Capitaine y rêvait sous son bonnet
de police, tout en fumant sa bouffarde ; et l'instituteur aussi,
dans son école, et le curé aussi entre deux prières
-- tellement que parfois il se surprenait les yeux au ciel, en
train de dire : "Faites, ô mon Dieu ! que je sois député
!"
Le Docteur, ayant reçu des encouragements,
se rendit chez Heurtaux, et lui exposa les chances qu'il avait.
Le capitaine n'y mit pas de façons.
Vaucorbeil était connu sans doute ; mais peu chéri
de ses confrères, et spécialement des pharmaciens.
Tous clabauderaient contre lui ; le peuple ne voulait pas d'un
Monsieur ; ses meilleurs malades le quitteraient ; -- et ayant
pesé ces arguments, le médecin regretta sa faiblesse.
Dès qu'il fut parti, Heurtaux alla voir
Placquevent. Entre vieux militaires on s'oblige ! Mais le garde
champêtre, tout dévoué à Foureau, refusa
net de le servir.
Le curé démontra à M.
de Faverges que l'heure n'était pas venue. Il fallait donner
à la République le temps de s'user.
Bouvard et Pécuchet représentèrent
à Gorju qu'il ne serait jamais assez fort pour vaincre
la coalition des paysans et des bourgeois, l'emplirent d'incertitudes,
lui ôtèrent toute confiance.
Petit, par orgueil, avait laissé voir
son désir. Beljambe le prévint que s'il échouait,
sa destitution était certaine.
Enfin, Monseigneur ordonna au curé de
se tenir tranquille.
Donc, il ne restait que Foureau.
Bouvard et Pécuchet le combattirent,
rappelant sa mauvaise volonté pour les fusils, son opposition
au club, ses idées rétrogrades, son avarice ; --
et même persuadèrent à Gouy qu'il voulait
rétablir l'ancien régime.
Si vague que fût cette chose-là
pour le paysan, il l'exécrait d'une haine accumulée
dans l'âme de ses aïeux, pendant dix siècles
-- et il tourna contre Foureau tous ses parents et ceux de sa
femme, beaux-frères, cousins, arrière-neveux, une
horde.
Gorju, Vaucorbeil et Petit continuaient la
démolition de M. le maire ; et le terrain ainsi déblayé,
Bouvard et Pécuchet, sans que personne s'en doutât,
pouvaient réussir.
Ils tirèrent au sort pour savoir qui
se présenterait. Le sort ne trancha rien -- et ils allèrent
consulter là- dessus, le docteur.
Il leur apprit une nouvelle. Flacardoux, rédacteur
du Calvados, avait déclaré sa candidature. La déception
des deux amis fut grande ; chacun, outre la sienne, ressentait
celle de l'autre. Mais la Politique les échauffait. Le
jour des élections, ils surveillèrent les urnes.
Flacardoux l'emporta.
M. le comte s'était rejeté sur
la garde nationale, sans obtenir l'épaulette de commandant.
Les Chavignollais imaginèrent de nommer Beljambe.
Cette faveur du public, bizarre et imprévue,
consterna Heurtaux. Il avait négligé ses devoirs,
se bornant à inspecter parfois les manuvres, et émettre
des observations. N'importe ! Il trouvait monstrueux qu'on préférât
un aubergiste à un ancien Capitaine de l'Empire -- et il
dit, après l'envahissement de la Chambre au 15 mai : "Si
les grades militaires se donnent comme ça dans la capitale,
je ne m'étonne plus de ce qui arrive !"
La Réaction commençait.
On croyait aux purées d'ananas de Louis
Blanc, au lit d'or de Flocon, aux orgies royales de Ledru-Rollin
-- et comme la province prétend connaître tout ce
qui se passe à Paris, les bourgeois de Chavignolles ne
doutaient pas de ces inventions, et admettaient les rumeurs les
plus absurdes.
M. de Faverges, un soir, vint trouver le curé
pour lui apprendre l'arrivée en Normandie du Comte de Chambord.
Joinville, d'après Foureau, se disposait
avec ses marins, à vous réduire les socialistes.
Heurtaux affirmait que prochainement Louis Bonaparte serait consul.
Les fabriques chômaient. Des pauvres,
par bandes nombreuses, erraient dans la campagne.
Un dimanche (c'était dans les premiers
jours de juin) un gendarme, tout à coup, partit vers Falaise.
Les ouvriers d'Acqueville, Liffard, Pierre-Pont et Saint-Rémy
marchaient sur Chavignolles.
Les auvents se fermèrent, le Conseil
municipal s'assembla ; -- et résolut, pour prévenir
des malheurs, qu'on ne ferait aucune résistance. La gendarmerie
fut même consignée, avec l'injonction de ne pas se
montrer.
Bientôt on entendit comme un grondement
d'orage. Puis le chant des Girondins ébranla les carreaux
; -- et des hommes, bras dessus bras dessous, débouchèrent
par la route de Caen, poudreux, en sueur, dépenaillés.
Ils emplissaient la Place. Un grand brouhaha s'élevait.
Gorju et deux compagnons entrèrent dans
la salle. L'un était maigre et à figure chafouine
avec un gilet de tricot, dont les rosettes pendaient. L'autre
noir de charbon -- un mécanicien sans doute -- avait les
cheveux en brosse, de gros sourcils, et des savates de lisière.
Gorju, comme un hussard, portait sa veste sur l'épaule.
Tous les trois restaient debout -- et les Conseillers,
siégeant autour de la table couverte d'un tapis bleu, les
regardaient, blêmes d'angoisse.
-- "Citoyens !" dit Gorju "il
nous faut de l'ouvrage !"
Le maire tremblait ; la voix lui manqua.
Marescot répondit à sa place,
que le Conseil aviserait immédiatement ; -- et les compagnons
étant sortis, on discuta plusieurs idées.
La première fut de tirer du caillou.
Pour utiliser les cailloux, Girbal proposa
un chemin d'Angleville à Tournebu.
Celui de Bayeux rendait absolument le même
service.
On pouvait curer la mare ? ce n'était
pas un travail suffisant ! ou bien creuser une seconde mare !
mais à quelle place ?
Langlois était d'avis de faire un remblai
le long des Mortins, en cas d'inondation -- mieux valait, selon
Beljambe, défricher les bruyères. Impossible de
rien conclure ! -- Pour calmer la foule, Coulon descendit sur
le péristyle, et annonça qu'ils préparaient
des ateliers de charité.
-- "La charité ? Merci !"
s'écria Gorju. "A bas les aristos ! Nous voulons le
droit au travail !"
C'était la question de l'époque.
Il s'en faisait un moyen de gloire. On applaudit.
En se retournant, il coudoya Bouvard, que Pécuchet
avait entraîné jusque-là -- et ils engagèrent
une conversation. Rien ne pressait ; la mairie était cernée.
Le Conseil n'échapperait pas.
-- "Où trouver de l'argent ? "
disait Bouvard.
-- "Chez les riches ! D'ailleurs, le gouvernement
ordonnera des travaux."
-- "Et si on n'a pas besoin de travaux
? "
-- "On en fera, par avance !"
-- "Mais les salaires baisseront !"
riposta Pécuchet. "Quand l'ouvrage vient à
manquer, c'est qu'il y a trop de produits ! -- et vous réclamez
pour qu'on les augmente !"
Gorju se mordait la moustache. -- "Cependant...
avec l'organisation du travail..."
-- "Alors le gouvernement sera le maître
? "
Quelques-uns, autour d'eux, murmurèrent
: -- "Non ! non ! plus de maîtres !"
Gorju s'irrita. -- "N'importe ! on doit
fournir aux travailleurs un capital -- ou bien instituer le crédit
!"
-- "De quelle manière ? "
-- "Ah ! je ne sais pas ! mais on doit
instituer le crédit !"
-- "En voilà assez" dit le
mécanicien ; "ils nous embêtent, ces farceurs-là
!"
Et il gravit le perron, déclarant qu'il
enfoncerait la porte.
Placquevent l'y reçut, le jarret droit
fléchi, les poings serrés. -- "Avance un peu
!"
Le mécanicien recula.
Une nuée de la foule parvint dans la
salle ; tous se levèrent, ayant envie de s'enfuir. Le secours
de Falaise n'arrivait pas ! On déplorait l'absence de M.
le Comte. Marescot tortillait une plume. Le père Coulon
gémissait. Heurtaux s'emporta pour qu'on fît donner
les gendarmes.
-- "Commandez-les !" dit Foureau.
-- "Je n'ai pas d'ordre."
Le bruit redoublait, cependant. La Place était
couverte de monde ; -- et tous observaient le premier étage
de la mairie, quand à la croisée du milieu, sous
l'horloge, on vit paraître Pécuchet.
Il avait pris adroitement l'escalier de service
; -- et voulant faire comme Lamartine, il se mit à haranguer
le peuple :
-- "Citoyens !"
Mais sa casquette, son nez, sa redingote, tout
son individu manquait de prestige.
L'homme au tricot l'interpella :
-- "Est-ce que vous êtes ouvrier
? "
-- "Non."
-- "Patron, alors ? "
-- "Pas davantage !"
-- "Eh bien, retirez-vous !"
-- "Pourquoi ? " reprit fièrement
Pécuchet.
Et aussitôt, il disparut dans l'embrasure,
empoigné par le mécanicien. Gorju vint à
son aide. -- "Laisse-le ! c'est un brave !" Ils se colletaient.
La porte s'ouvrit, et Marescot sur le seuil,
proclama la décision municipale. Hurel l'avait suggérée.
Le chemin de Tournebu aurait un embranchement
sur Angleville, et qui mènerait au château de Faverges.
C'était un sacrifice que s'imposait
la commune dans l'intérêt des travailleurs. Ils se
dispersèrent.
En rentrant chez eux, Bouvard et Pécuchet
eurent les oreilles frappées par des voix de femmes. Les
servantes et Mme Bordin poussaient des exclamations, la veuve
criait plus fort, -- et à leur aspect :
-- "Ah ! c'est bien heureux ! depuis trois
heures que je vous attends ! mon pauvre jardin ! plus une seule
tulipe ! des cochonneries partout, sur le gazon ! Pas moyen de
le faire démarrer."
-- "Qui cela ? "
-- "Le père Gouy !"
Il était venu avec une charrette de
fumier -- et l'avait jetée tout à vrac au milieu
de l'herbe. "Il laboure maintenant ! Dépêchez-vous
pour qu'il finisse !"
-- "Je vous accompagne !" dit Bouvard.
Au bas des marches, en dehors, un cheval dans
les brancards d'un tombereau mordait une touffe de lauriers-roses.
Les roues, en frôlant les plates-bandes, avaient pilé
les buis, cassé un rhododendron, abattu les dahlias --
et des mottes de fumier noir, comme des taupinières, bosselaient
le gazon. Gouy le bêchait avec ardeur.
Un jour, Mme Bordin avait dit négligemment
qu'elle voulait le retourner. Il s'était mis à la
besogne, et malgré sa défense continuait. C'est
de cette manière qu'il entendait le droit au travail, le
discours de Gorju lui ayant tourné la cervelle.
Il ne partit que sur les menaces violentes
de Bouvard.
Mme Bordin, comme dédommagement, ne
paya pas sa main-d'uvre et garda le fumier. Elle était
judicieuse, l'épouse du médecin -- et même
celle du notaire, bien que d'un rang supérieur, la considéraient.
Les ateliers de charité durèrent
une semaine. Aucun trouble n'advint. Gorju avait quitté
le pays.
Cependant la garde nationale était toujours
sur pied ; le dimanche une revue, promenades militaires, quelquefois
-- et chaque nuit des rondes. Elles inquiétaient le village.
On tirait les sonnettes des maisons, par facétie
; on pénétrait dans les chambres où des époux
ronflaient sur le même traversin ; alors on disait des gaudrioles
; et le mari se levant allait vous chercher des petits verres.
Puis on revenait au corps de garde, jouer un cent de dominos ;
on y buvait du cidre, on y mangeait du fromage, et le factionnaire
qui s'ennuyait à la porte l'entrebâillait à
chaque minute. L'indiscipline régnait, grâce à
la mollesse de Beljambe.
Quand éclatèrent les journées
de Juin, tout le monde fut d'accord pour "voler au secours
de Paris", mais Foureau ne pouvait quitter la mairie, Marescot
son étude, le Docteur sa clientèle, Girbal ses pompiers.
M. de Faverges était à Cherbourg. Beljambe s'alita.
Le capitaine grommelait : "On n'a pas voulu de moi, tant
pis !" et Bouvard eut la sagesse de retenir Pécuchet.
Les rondes dans la campagne furent étendues
plus loin.
Des paniques survenaient, causées par
l'ombre d'une meule, ou les formes des branches ; une fois, tous
les gardes nationaux s'enfuirent. Sous le clair de la lune, ils
avaient aperçu dans un pommier, un homme avec un fusil
-- et qui les tenait en joue.
Une autre fois, par une nuit obscure, la patrouille
faisant halte sous la hêtrée entendit quelqu'un devant
elle.
-- "Qui vive ? "
Pas de réponse !
On laissa l'individu continuer sa route, en
le suivant à distance, car il pouvait avoir un pistolet
ou un casse-tête -- mais quand on fut dans le village, à
portée des secours, les douze hommes du peloton, tous à
la fois se précipitèrent sur lui, en criant : "Vos
papiers !" Ils le houspillaient, l'accablaient d'injures.
Ceux du corps de garde étaient sortis. On l'y traîna
; -- et à la lueur de la chandelle brûlant sur le
poêle, on reconnut enfin Gorju.
Un méchant paletot de lasting craquait
à ses épaules. Ses orteils se montraient par les
trous de ses bottes. Des éraflures et des contusions faisaient
saigner son visage. Il était amaigri prodigieusement, et
roulait des yeux, comme un loup.
Foureau, accouru bien vite, lui demanda comment
il se trouvait sous la hêtrée, ce qu'il revenait
faire à Chavignolles, l'emploi de son temps, depuis six
semaines.
Ca ne les regardait pas. Il était libre.
Placquevent le fouilla pour découvrir
des cartouches. On allait provisoirement le coffrer.
Bouvard s'interposa.
-- "Inutile !" reprit le maire "on
connaît vos opinions."
-- "Cependant ? ..."
-- "Ah ! prenez garde, je vous en avertis
! Prenez garde."
Bouvard n'insista plus.
Gorju alors, se tourna vers Pécuchet
: -- "Et vous, patron, vous ne dites rien ? "
Pécuchet baissa la tête, comme
s'il eût douté de son innocence.
Le pauvre diable eut un sourire d'amertume.
-- "Je vous ai défendu, pourtant !"
Au petit jour, deux gendarmes l'emmenèrent
à Falaise.
Il ne fut pas traduit devant un conseil de
guerre, mais condamné par la correctionnelle à trois
mois de prison, pour délit de paroles tendant au bouleversement
de la société.
De Falaise, il écrivit à ses
anciens maîtres de lui envoyer prochainement un certificat
de bonne vie et murs -- et leur signature devant être
légalisée par le maire ou par l'adjoint, ils préférèrent
demander ce petit service à Marescot.
On les introduisit dans une salle à
manger, que décoraient des plats de vieille faïence.
Une horloge de Boulle occupait le panneau le plus étroit.
Sur la table d'acajou, sans nappe, il y avait deux serviettes,
une théière, des bols. Mme Marescot traversa l'appartement
dans un peignoir de cachemire bleu. C'était une Parisienne
qui s'ennuyait à la campagne. Puis le notaire entra, une
toque à la main, un journal de l'autre ; -- et tout de
suite, d'un air aimable, il apposa son cachet -- bien que leur
protégé fût un homme dangereux.
-- "Vraiment" dit Bouvard, "pour
quelques paroles !..."
-- "Quand la parole amène des crimes,
cher monsieur, permettez !"
-- "Cependant" reprit Pécuchet,
"quelle démarcation établir entre les phrases
innocentes et les coupables ? Telle chose défendue maintenant
sera par la suite applaudie." Et il blâma la manière
féroce dont on traitait les insurgés.
Marescot allégua naturellement la défense
de la Société, le Salut Public, loi suprême.
-- "Pardon !" dit Pécuchet,
"le droit d'un seul est aussi respectable que celui de tous
-- et vous n'avez rien à lui objecter que la force -- s'il
retourne contre vous l'axiome."
Marescot, au lieu de répondre, leva
les sourcils dédaigneusement. Pourvu qu'il continuât
à faire des actes, et à vivre au milieu de ses assiettes,
dans son petit intérieur confortable, toutes les injustices
pouvaient se présenter sans l'émouvoir. Les affaires
le réclamaient. Il s'excusa.
Sa doctrine du salut public les avait indignés.
Les conservateurs parlaient maintenant comme Robespierre.
Autre sujet d'étonnement : Cavaignac
baissait. La garde mobile devint suspecte. Ledru-Rollin s'était
perdu, même dans l'esprit de Vaucorbeil. Les débats
sur la Constitution n'intéressèrent personne ; --
et au 10 décembre, tous les Chavignollais votèrent
pour Bonaparte.
Les six millions de voix refroidirent Pécuchet
à l'encontre du peuple ; -- et Bouvard et lui étudièrent
la question du suffrage universel.
Appartenant à tout le monde, il ne peut
avoir d'intelligence. Un ambitieux le mènera toujours,
les autres obéiront comme un troupeau, les électeurs
n'étant pas même contraints de savoir lire ; -- c'est
pourquoi, suivant Pécuchet, il y avait eu tant de fraudes
dans l'élection présidentielle.
-- "Aucune", reprit Bouvard, "je
crois plutôt à la sottise du peuple. Pense à
tous ceux qui achètent la Revalescière, la pommade
Dupuytren, l'eau des châtelaines, etc.! Ces nigauds forment
la masse électorale, et nous subissons leur volonté.
Pourquoi ne peut-on se faire avec des lapins trois mille livres
de rentes ? C'est qu'une agglomération trop nombreuse est
une cause de mort. -- De même, par le fait seul de la foule,
les germes de bêtise qu'elle contient se développent
et il en résulte des effets incalculables."
-- "Ton scepticisme m'épouvante
!" dit Pécuchet.
Plus tard, au printemps, ils rencontrèrent
M. de Faverges, qui leur apprit l'expédition de Rome. On
n'attaquerait pas les Italiens. Mais il nous fallait des garanties.
Autrement, notre influence était ruinée. Rien de
plus légitime que cette intervention.
Bouvard écarquilla les yeux. -- "A
propos de la Pologne, vous souteniez le contraire ? "
-- "Ce n'est plus la même chose
!" Maintenant, il s'agissait du Pape.
Et M. de Faverges en disant : "Nous voulons,
nous ferons, nous comptons bien" représentait un groupe.
Bouvard et Pécuchet furent dégoûtés
du petit nombre comme du grand. La plèbe en somme, valait
l'aristocratie.
Le droit d'intervention leur semblait louche.
Ils en cherchèrent les principes dans Calvo, Martens, Vattel
; -- et Bouvard conclut :
-- "On intervient pour remettre un prince
sur le trône, pour affranchir un peuple -- ou par précaution,
en vue d'un danger. Dans les deux cas, c'est un attentat au droit
d'autrui, un abus de la force, une violence hypocrite !"
-- "Cependant", dit Pécuchet,
"les peuples comme les hommes sont solidaires."
-- "Peut-être !" Et Bouvard
se mit à rêver.
Bientôt commença l'expédition
de Rome à l'intérieur.
En haine des idées subversives, l'élite
des bourgeois parisiens, saccagea deux imprimeries. Le grand parti
de l'ordre se formait.
Il avait pour chefs dans l'arrondissement,
M. le comte, Foureau, Marescot et le curé. Tous les jours,
vers quatre heures, ils se promenaient d'un bout à l'autre
de la Place, et causaient des événements. L'affaire
principale était la distribution des brochures. Les titres
ne manquaient pas de saveur : Dieu le voudra -- les Partageux
-- Sortons du gâchis -- Où allons-nous ? Ce qu'il
y avait de plus beau, c'était les dialogues en style villageois,
avec des jurons et des fautes de français, pour élever
le moral des paysans. Par une loi nouvelle, le colportage se trouvait
aux mains des préfets -- et on venait de fourrer Proudhon
à Sainte- Pélagie -- immense victoire.
Les arbres de la liberté furent abattus
généralement. Chavignolles obéit à
la consigne. Bouvard vit de ses yeux les morceaux de son peuplier
sur une brouette. Ils servirent à chauffer les gendarmes
; -- et on offrit la souche à M. le Curé -- qui
l'avait béni, pourtant ! quelle dérision !
L'instituteur ne cacha pas sa manière
de penser. Bouvard et Pécuchet l'en félicitèrent
un jour qu'ils passaient devant sa porte.
Le lendemain, il se présenta chez eux.
A la fin de la semaine, ils lui rendirent sa visite.
Le jour tombait ; les gamins venaient de partir,
et le maître d'école en bouts de manche, balayait
la cour. Sa femme coiffée d'un madras allaitait un enfant.
Une petite fille se cacha derrière sa jupe ; un mioche
hideux jouait par terre, à ses pieds ; l'eau du savonnage
qu'elle faisait dans la cuisine coulait au bas de la maison.
-- "Vous voyez" dit l'instituteur
"comme le gouvernement nous traite !" Et tout de suite,
il s'en prit à l'infâme capital. Il fallait le démocratiser,
affranchir la matière !
-- "Je ne demande pas mieux !" dit
Pécuchet.
Au moins, on aurait dû reconnaître
le droit à l'assistance.
-- "Encore un droit !" dit Bouvard.
N'importe ! le Provisoire avait été
mollasse, en n'ordonnant pas la Fraternité.
-- "Tâchez donc de l'établir
!"
Comme il ne faisait plus clair, Petit commanda
brutalement à sa femme de monter un flambeau dans son cabinet.
Des épingles fixaient aux murs de plâtre
les portraits lithographiés des orateurs de la gauche.
Un casier avec des livres dominait un bureau de sapin. On avait
pour s'asseoir une chaise, un tabouret et une vieille caisse à
savon ; il affectait d'en rire. Mais la misère plaquait
ses joues, et ses tempes étroites dénotaient un
entêtement de bélier, un intraitable orgueil. Jamais
il ne calerait.
-- "Voilà d'ailleurs ce qui me
soutient !"
C'était un amas de journaux, sur une
planche -- et il exposa en paroles fiévreuses les articles
de sa foi : désarmement des troupes, abolition de la magistrature,
égalité des salaires, niveau -- moyens par lesquels
on obtiendrait l'âge d'or, sous la forme de la République
-- avec un dictateur à la tête, un gaillard pour
vous mener ça, rondement !
Puis, il atteignit une bouteille d'anisette,
et trois verres, afin de porter un toast au Héros, à
l'immortelle victime, au grand Maximilien !
Sur le seuil, la robe noire du curé
parut.
Ayant salué vivement la compagnie, il
aborda l'instituteur, et lui dit presque à voix basse :
-- "Notre affaire de Saint-Joseph, où
en est-elle ? "
-- "Ils n'ont rien donné !"
reprit le maître d'école.
-- "C'est de votre faute !"
-- "J'ai fait ce que j'ai pu !"
-- "Ah ! -- vraiment ? "
Bouvard et Pécuchet se levèrent
par discrétion. Petit les fit se rasseoir ; et s'adressant
au curé : -- "Est-ce tout ? "
L'abbé Jeufroy hésita ; -- puis,
avec un sourire qui tempérait sa réprimande :
-- "On trouve que vous négligez
un peu l'histoire sainte."
-- "Oh ! l'histoire sainte !" reprit
Bouvard.
-- "Que lui reprochez-vous, monsieur ?
"
-- "Moi ? rien ! Seulement il y a peut-être
des choses plus utiles que l'anecdote de Jonas et les rois d'Israël
!"
-- "Libre à vous !" répliqua
sèchement le prêtre -- et sans souci des étrangers,
ou à cause d'eux : "L'heure du catéchisme est
trop courte !"
Petit leva les épaules.
-- "Faites attention. Vous perdrez vos
pensionnaires !"
Les dix francs par mois de ces élèves
étaient le meilleur de sa place. Mais la soutane l'exaspérait.
-- "Tant pis, vengez-vous !"
-- "Un homme de mon caractère ne
se venge pas !" dit le prêtre, sans s'émouvoir.
"Seulement, -- Je vous rappelle que la loi du 15 mars nous
attribue la surveillance de l'instruction primaire."
-- "Eh ! je le sais bien !" s'écria
l'instituteur. "Elle appartient même aux colonels de
gendarmerie ! Pourquoi pas au garde-champêtre ! ce serait
complet !"
Et il s'affaissa sur l'escabeau, mordant son
poing, retenant sa colère, suffoqué par le sentiment
de son impuissance.
L'ecclésiastique le toucha légèrement
sur l'épaule.
-- "Je n'ai pas voulu vous affliger, mon
ami ! Calmez-vous ! Un peu de raison ! Voilà Pâques
bientôt ; j'espère que vous donnerez l'exemple, --
en communiant avec les autres."
-- "Ah c'est trop fort ! moi ! moi ! me
soumettre à de pareilles bêtises !"
Devant ce blasphème le curé pâlit.
Ses prunelles fulguraient. Sa mâchoire tremblait. -- "Taisez-vous,
malheureux ! taisez-vous !
Et c'est sa femme qui soigne les linges de
l'église !"
-- "Eh bien ? quoi ? Qu'a-t-elle fait
? "
-- "Elle manque toujours la messe ! --
Comme vous, d'ailleurs !"
-- "Eh ! on ne renvoie pas un maître
d'école, pour ça !"
-- "On peut le déplacer !"
Le prêtre ne parla plus. Il était
au fond de la pièce, dans l'ombre. Petit, la tête
sur la poitrine, songeait.
Ils arriveraient à l'autre bout de la
France, leur dernier sou mangé par le voyage ; -- et il
retrouverait là- bas sous des noms différents, le
même curé, le même recteur, le même préfet
! -- tous, jusqu'au ministre, étaient comme les anneaux
de sa chaîne accablante ! Il avait reçu déjà
un avertissement, d'autres viendraient. Ensuite ? -- et dans une
sorte d'hallucination, il se vit marchant sur une grande route,
un sac au dos, ceux qu'il aimait près de lui, la main tendue
vers une chaise de poste !
A ce moment-là, sa femme dans la cuisine
fut prise d'une quinte de toux, le nouveau-né se mit à
vagir ; et le marmot pleurait.
-- "Pauvres enfants !" dit le prêtre
d'une voix douce.
Le père alors éclata en sanglots.
-- "Oui ! oui ! tout ce qu'on voudra !"
-- "J'y compte" reprit le curé
; -- et ayant fait la révérence : -- "Messieurs,
bien le bonsoir !"
Le maître d'école restait la figure
dans les mains. -- Il repoussa Bouvard.
-- "Non ! laissez-moi ! j'ai envie de
crever ! je suis un misérable !"
Les deux amis regagnèrent leur domicile,
en se félicitant de leur indépendance. Le pouvoir
du clergé les effrayait.
On l'appliquait maintenant à raffermir
l'ordre social. La République allait bientôt disparaître.
Trois millions d'électeurs se trouvèrent
exclus du suffrage universel. Le cautionnement des journaux fut
élevé, la censure rétablie. On en voulait
aux romans-feuilletons ; la philosophie classique était
réputée dangereuse ; les bourgeois prêchaient
le dogme des intérêts matériels -- et le Peuple
semblait content.
Celui des campagnes revenait à ses anciens
maîtres.
M. de Faverges, qui avait des propriétés
dans l'Eure, fut porté à la Législative,
et sa réélection au Conseil général
du Calvados était d'avance certaine.
Il jugea bon d'offrir un déjeuner aux
notables du pays.
Le vestibule où trois domestiques les
attendaient pour prendre leurs paletots, le billard et les deux
salons en enfilade, les plantes dans les vases de la Chine, les
bronzes sur les cheminées, les baguettes d'or aux lambris,
les rideaux épais, les larges fauteuils, ce luxe immédiatement
les flatta comme une politesse qu'on leur faisait ; -- et en entrant
dans la salle à manger, au spectacle de la table couverte
de viandes sur les plats d'argent, avec la rangée des verres
devant chaque assiette, les hors d'uvre çà
et là, et un saumon au milieu, tous les visages s'épanouirent.
Ils étaient dix-sept, y compris deux
forts cultivateurs, le sous-préfet de Bayeux, et un individu
de Cherbourg. M. de Faverges pria ses hôtes d'excuser la
comtesse, empêchée par une migraine ; -- et après
des compliments sur les poires et les raisins qui emplissaient
quatre corbeilles aux angles, il fut question de la grande nouvelle
: le projet d'une descente en Angleterre par Changarnier.
Heurtaux la désirait comme soldat, le
curé en haine des protestants, Foureau dans l'intérêt
du commerce.
-- "Vous exprimez" dit Pécuchet
"des sentiments du moyen âge !"
-- "Le moyen âge avait du bon !"
reprit Marescot. "Ainsi, nos cathédrales !..."
-- "Cependant, monsieur, les abus !..."
-- "N'importe, la Révolution ne
serait pas arrivée !..."
-- "Ah ! la Révolution, voilà
le malheur !" dit l'ecclésiastique, en soupirant.
-- "Mais tout le monde y a contribué
! et -- (excusez-moi, monsieur le comte), les nobles eux-mêmes
par leur alliance avec les philosophes !"
-- "Que voulez-vous ! Louis XVIII a légalisé
la spoliation ! Depuis ce temps-là, le régime parlementaire
vous sape les bases !..."
Un roastbeef parut -- et durant quelques minutes
on n'entendit que le bruit des fourchettes et des mâchoires,
avec le pas des servants sur le parquet et ces deux mots répétés
: "Madère ! Sauterne !"
La conversation fut reprise par le monsieur
de Cherbourg. Comment s'arrêter sur le penchant de l'abîme
?
-- "Chez les Athéniens" dit
Marescot "chez les Athéniens, avec lesquels nous avons
des rapports, Solon mata les démocrates, en élevant
le cens électoral."
-- "Mieux vaudrait" dit Hurel "supprimer
la Chambre ; tout le désordre vient de Paris."
-- "Décentralisons !" dit
le notaire.
-- "Largement !" reprit le Comte.
D'après Foureau, la commune devait être
maîtresse absolue, jusqu'à interdire ses routes aux
voyageurs, si elle le jugeait convenable.
Et pendant que les plats se succédaient,
poule au jus, écrevisses, champignons, légumes en
salade, rôtis d'alouettes, bien des sujets furent traités
: le meilleur système d'impôts, les avantages de
la grande culture, l'abolition de la peine de mort -- le sous-préfet
n'oublia pas de citer ce mot charmant d'un homme d'esprit : --
"Que MM. les assassins commencent !"
Bouvard était surpris par le contraste
des choses qui l'entouraient avec celles que l'on disait -- car
il semble toujours que les paroles doivent correspondre aux milieux,
et que les hauts plafonds soient faits pour les grandes pensées.
Néanmoins, il était rouge au dessert, et entrevoyait
les compotiers dans un brouillard.
On avait pris des vins de Bordeaux, de Bourgogne
et de Malaga... M. de Faverges qui connaissait son monde fit déboucher
du champagne. Les convives, en trinquant burent au succès
de l'élection -- et il était plus de trois heures,
quand ils passèrent dans le fumoir, pour prendre le café.
Une caricature du Charivari traînait
sur une console, entre des numéros de l'Univers ; cela
représentait un citoyen, dont les basques de la redingote
laissaient voir une queue, se terminant par un il. Marescot
en donna l'explication. On rit beaucoup.
Ils absorbaient des liqueurs -- et la cendre
des cigares tombait dans les capitons des meubles. L'abbé
voulant convaincre Girbal attaqua Voltaire. Coulon s'endormit.
M. de Faverges déclara son dévouement pour Chambord.
-- "Les abeilles prouvent la monarchie."
-- "Mais les fourmilières la République
!" Du reste, le médecin n'y tenait plus.
-- "Vous avez raison !" dit le sous-préfet.
"La forme du gouvernement importe peu !"
-- "Avec la liberté !" objecta
Pécuchet.
-- "Un honnête homme n'en a pas
besoin" répliqua Foureau. "Je ne fais pas de
discours, moi ! Je ne suis pas journaliste ! et je vous soutiens
que la France veut être gouvernée par un bras de
fer !"
Tous réclamaient un Sauveur.
Et en sortant, Bouvard et Pécuchet entendirent
M. de Faverges qui disait à l'abbé Jeufroy :
-- "Il faut rétablir l'obéissance.
L'autorité se meurt, si on la discute ! Le droit divin,
il n'y a que ça !"
-- "Parfaitement, monsieur le comte !"
Les pâles rayons d'un soleil d'octobre
s'allongeaient derrière les bois ; un vent humide soufflait
; -- et en marchant sur les feuilles mortes, ils respiraient comme
délivrés.
Tout ce qu'ils n'avaient pu dire s'échappa
en exclamations :
-- "Quels idiots ! quelle bassesse ! Comment
imaginer tant d'entêtement ? D'abord, que signifie le droit
divin ? "
L'ami de Dumouchel, ce professeur qui les avait
éclairés sur l'esthétique, répondit
à leur question dans une lettre savante.
"La théorie du droit divin a été
formulée sous Charles II par l'Anglais Filmer.
"La voici :
"Le Créateur donna au premier homme
la souveraineté du monde. Elle fut transmise à ses
descendants ; et la puissance du Roi émane de Dieu. "Il
est son image" écrit Bossuet. L'empire paternel accoutume
à la domination d'un seul. On a fait les rois d'après
le modèle des pères.
"Locke réfuta cette doctrine. Le
pouvoir paternel se distingue du monarchique, tout sujet ayant
le même droit sur ses enfants que le monarque sur les siens.
La royauté n'existe que par le choix populaire -- et même
l'élection était rappelée dans la cérémonie
du sacre, où deux évêques, en montrant le
Roi, demandaient aux nobles et aux manants, s'ils l'acceptaient
pour tel.
"Donc le Pouvoir vient du Peuple. Il a
le droit "de faire tout ce qu'il veut", dit Helvétius,
"de changer sa constitution", dit Vattel, "de se
révolter contre l'injustice", prétendent Glafey,
Hotman, Mably, etc.! -- et saint Thomas d'Aquin l'autorise à
se délivrer d'un tyran. Il est même, dit Jurieu,
dispensé d'avoir raison."
Étonnés de l'axiome, ils prirent
le Contrat social de Rousseau.
Pécuchet alla jusqu'au bout -- puis
fermant les yeux, et se renversant la tête, il en fit l'analyse.
-- "On suppose une convention, par laquelle
l'individu aliéna sa liberté. Le Peuple, en même
temps, s'engageait à le défendre contre les inégalités
de la Nature et le rendait propriétaire des choses qu'il
détient."
-- "Où est la preuve du contrat
? "
-- "Nulle part ! et la communauté
n'offre pas de garantie. Les citoyens s'occuperont exclusivement
de politique. Mais comme il faut des métiers, Rousseau
conseille l'esclavage. Les sciences ont perdu le genre humain.
Le théâtre est corrupteur, l'argent funeste ; et
l'État doit imposer une religion, sous peine de mort."
Comment, se dirent-ils, voilà le dieu
de 93, le pontife de la démocratie !
Tous les réformateurs l'ont copié
; -- et ils se procurèrent l'Examen du socialisme, par
Morant.
Le chapitre premier expose la doctrine saint-simonienne.
Au sommet le Père, à la fois
pape et empereur. Abolition des héritages, tous les biens
meubles et immeubles composant un fonds social, qui sera exploité
hiérarchiquement. Les industriels gouverneront la fortune
publique. Mais rien à craindre ! on aura pour chef "celui
qui aime le plus".
Il manque une chose, la Femme. De l'arrivée
de la Femme dépend le salut du monde.
-- "Je ne comprends pas."
-- "Ni moi !"
Et ils abordèrent le Fouriérisme.
Tous les malheurs viennent de la contrainte.
Que l'Attraction soit libre, et l'Harmonie s'établira.
Notre âme enferme douze passions principales,
cinq égoïstes, quatre animiques, trois distributives.
Elles tendent, les premières à l'individu, les suivantes
aux groupes, les dernières aux groupes de groupes, ou séries,
dont l'ensemble est la Phalange, société de dix-huit
cents personnes, habitant un palais. Chaque matin, des voitures
emmènent les travailleurs dans la campagne, et les ramènent
le soir. On porte des étendards, on donne des fêtes,
on mange des gâteaux. Toute femme, si elle y tient, possède
trois hommes, le mari, l'amant et le géniteur. Pour les
célibataires, le Bayadérisme est institué.
-- "Ca me va !" dit Bouvard ; et
il se perdit dans les rêves du monde harmonien.
Par la restauration des climatures la terre
deviendra plus belle, par le croisement des races la vie humaine
plus longue. On dirigera les nuages comme on fait maintenant de
la foudre, il pleuvra la nuit sur les villes pour les nettoyer.
Des navires traverseront les mers polaires dégelées
sous les aurores boréales -- car tout se produit par la
conjonction des deux fluides mâle et femelle, jaillissant
des pôles -- et les aurores boréales sont un symptôme
du rut de la planète, une émission prolifique.
-- "Cela me passe" dit Pécuchet.
Après Saint-Simon et Fourier, le problème
se réduit à des questions de salaire.
Louis Blanc, dans l'intérêt des
ouvriers veut qu'on abolisse le commerce extérieur, La
Farelle qu'on impose les machines, un autre qu'on dégrève
les boissons, ou qu'on refasse les jurandes, ou qu'on distribue
des soupes. Proudhon imagine un tarif uniforme, et réclame
pour l'État le monopole du sucre.
-- "Tes socialistes" disait Bouvard,
"demandent toujours la tyrannie."
-- "Mais non !"
-- "Si fait !"
-- "Tu es absurde !"
-- "Toi, tu me révoltes !"
Ils firent venir les ouvrages dont ils ne connaissaient
que les résumés. Bouvard nota plusieurs endroits,
et les montrant :
-- "Lis, toi-même ! Ils nous proposent
comme exemple, les Esséniens, les Frères Moraves,
les Jésuites du Paraguay, et jusqu'au régime des
prisons.
"Chez les Icariens, le déjeuner
se fait en vingt minutes, les femmes accouchent à l'hôpital.
Quant aux livres, défense d'en imprimer sans l'autorisation
de la République."
-- "Mais Cabet est un idiot."
-- "Maintenant voilà du Saint-Simon
: les publicistes soumettront leurs travaux à un comité
d'industriels.
"Et du Pierre Leroux : la loi forcera
les citoyens à entendre un orateur.
"Et de l'Auguste Comte : les prêtres
éduqueront la jeunesse, dirigeront toutes les uvres
de l'esprit, et engageront le Pouvoir à régler la
procréation."
Ces documents affligèrent Pécuchet.
Le soir, au dîner, il répliqua.
-- "Qu'il y ait chez les utopistes, des
choses ridicules, j'en conviens. Cependant, ils méritent
notre amour. La hideur du monde les désolait, et pour le
rendre plus beau, ils ont tout souffert. Rappelle-toi Morus décapité,
Campanella mis sept fois à la torture, Buonarroti avec
une chaîne autour du cou, Saint-Simon crevant de misère,
bien d'autres. Ils auraient pu vivre tranquilles ! mais non !
ils ont marché dans leur voie, la tête au ciel, comme
des héros."
-- "Crois-tu que le monde" reprit
Bouvard, "changera grâce aux théories d'un monsieur
? "
-- "Qu'importe !" dit Pécuchet,
"il est temps de ne plus croupir dans l'égoïsme
! Cherchons le meilleur système !"
-- "Alors, tu comptes le trouver ? "
-- "Certainement !"
-- "Toi ? "
Et dans le rire dont Bouvard fut pris, ses
épaules et son ventre sautaient d'accord. Plus rouge que
les confitures, avec sa serviette sous l'aisselle, il répétait
: "Ah ! ah ! ah !" d'une façon irritante.
Pécuchet sortit de l'appartement, en
faisant claquer la porte.
Germaine le héla par toute la maison
; -- et on le découvrit au fond de sa chambre dans une
bergère, sans feu ni chandelle et la casquette sur les
sourcils. Il n'était pas malade ; mais se livrait à
ses réflexions.
La brouille étant passée, ils
reconnurent qu'une base manquait à leurs études
: l'économie politique.
Ils s'enquirent de l'offre et de la demande,
du capital et du loyer, de l'importation, de la prohibition.
Une nuit, Pécuchet fut réveillé
par le craquement d'une botte dans le corridor. La veille comme
d'habitude, il avait tiré lui-même tous les verrous
-- et il appela Bouvard qui dormait profondément.
Ils restèrent immobiles sous leurs couvertures.
Le bruit ne recommença pas.
Les servantes interrogées n'avaient
rien entendu.
Mais en se promenant dans leur jardin, ils
remarquèrent au milieu d'une plate-bande, près de
la claire-voie l'empreinte d'une semelle -- et deux bâtons
du treillage étaient rompus. -- On l'avait escaladé,
évidemment.
Il fallait prévenir le garde champêtre.
Comme il n'était pas à la mairie,
Pécuchet se rendit chez l'épicier.
Que vit-il dans l'arrière-boutique,
à côté de Placquevent, parmi les buveurs ?
Gorju ! -- Gorju nippé comme un bourgeois, -- et régalant
la compagnie.
Cette rencontre était insignifiante.
Bientôt, ils arrivèrent à la question du Progrès.
Bouvard n'en doutait pas dans le domaine scientifique.
Mais en littérature, il est moins clair -- et si le bien-être
augmente, la splendeur de la vie a disparu.
Pécuchet, pour le convaincre, prit un
morceau de papier.
-- "Je trace obliquement une ligne ondulée.
Ceux qui pourraient la parcourir, toutes les fois qu'elle s'abaisse,
ne verraient plus l'horizon. Elle se relève pourtant, et
malgré ses détours, ils atteindront le sommet. Telle
est l'image du Progrès."
Mme Bordin entra.
C'était le 3 décembre 1851. Elle
apportait le journal.
Ils lurent bien vite et côte à
côte, l'Appel au peuple, la dissolution de la Chambre, l'emprisonne
ment des députés.
Pécuchet devint blême. Bouvard
considérait la veuve.
-- "Comment ? vous ne dites rien !"
-- "Que voulez-vous que j'y fasse ? "
Ils oubliaient de lui offrir un siège. "Moi qui suis
venue, croyant vous faire plaisir. Ah ! vous n'êtes guère
aimables aujourd'hui" et elle sortit, choquée de leur
impolitesse.
La surprise les avait rendus muets. Puis, ils
allèrent dans le village, épandre leur indignation.
Marescot, qui les reçut au milieu des
contrats, pensait différemment. Le bavardage de la Chambre
était fini, grâce au ciel. On aurait désormais
une politique d'affaires.
Beljambe ignorait les événements,
et s'en moquait d'ailleurs.
Sous les Halles, ils arrêtèrent
Vaucorbeil.
Le médecin était revenu de tout
ça. -- "Vous avez bien tort de vous tourmenter."
Foureau passa près d'eux, en disant
d'un air narquois : -- "Enfoncés les démocrates
!" -- Et le capitaine au bras de Girbal, cria de loin : "Vive
l'Empereur !"
Mais Petit devait les comprendre -- et Bouvard
ayant frappé au carreau, le maître d'école
quitta sa classe.
Il trouvait extrêmement drôle que
Thiers fût en prison. Cela vengeait le Peuple. -- "Ah
! ah ! messieurs les Députés, à votre tour
!"
La fusillade sur les boulevards eut l'approbation
de Chavignolles. Pas de grâce aux vaincus, pas de pitié
pour les victimes ! Dès qu'on se révolte on est
un scélérat.
-- "Remercions la Providence !" disait
le curé -- "et après elle Louis Bonaparte.
Il s'entoure des hommes les plus distingués ! Le comte
de Faverges deviendra sénateur."
Le lendemain, ils eurent la visite de Placquevent.
Ces messieurs avaient beaucoup parlé.
Il les engageait à se taire.
-- "Veux-tu savoir mon opinion ? "
dit Pécuchet.
"Puisque les bourgeois sont féroces,
les ouvriers jaloux, les prêtres serviles -- et que le Peuple
enfin, accepte tous les tyrans, pourvu qu'on lui laisse le museau
dans sa gamelle, Napoléon a bien fait ! -- qu'il le bâillonne,
le foule et l'extermine ! ce ne sera jamais trop, pour sa haine
du droit, sa lâcheté, son ineptie, son aveuglement
!"
Bouvard songeait : -- "Hein, le Progrès,
quelle blague !" Il ajouta : -- "Et la Politique, une
belle saleté !"
-- "Ce n'est pas une science" reprit
Pécuchet. "L'art militaire vaut mieux, on prévoit
ce qui arrive. Nous devrions nous y mettre ? "
-- "Ah ! merci !" répliqua
Bouvard. "Tout me dégoûte. Vendons plutôt
notre baraque -- et allons au tonnerre de Dieu, chez les sauvages
!"
-- "Comme tu voudras !"
Mélie dans la cour, tirait de l'eau.
La pompe en bois avait un long levier. Pour
le faire descendre, elle courbait les reins -- et on voyait alors
ses bas bleus jusqu'à la hauteur de son mollet. Puis, d'un
geste rapide, elle levait son bras droit, tandis qu'elle tournait
un peu la tête -- et Pécuchet en la regardant, sentait
quelque chose de tout nouveau, un charme, un plaisir infini.
CHAPITRE VII
------------
Des jours tristes commencèrent.
Ils n'étudiaient plus dans la peur de
déceptions ; les habitants de Chavignolles s'écartaient
d'eux ; les journaux tolérés n'apprenaient rien
-- et leur solitude était profonde, leur désuvrement
complet.
Quelquefois, ils ouvraient un livre, et le
refermaient ; à quoi bon ? En d'autres jours, ils avaient
l'idée de nettoyer le jardin, au bout d'un quart d'heure
une fatigue les prenait ; ou de voir leur ferme, ils en revenaient
écurés ; ou de s'occuper de leur ménage,
Germaine poussait des lamentations ; ils y renoncèrent.
Bouvard voulut dresser le catalogue du muséum,
et déclara ces bibelots stupides. Pécuchet emprunta
la canardière de Langlois pour tirer des alouettes ; l'arme
éclatant du premier coup faillit le tuer.
Donc ils vivaient dans cet ennui de la campagne,
si lourd quand le ciel blanc écrase de sa monotonie un
cur sans espoir. On écoute le pas d'un homme en sabots
qui longe le mur, ou les gouttes de la pluie tomber du toit par
terre. De temps à autre, une feuille morte vient frôler
la vitre, puis tournoie, s'en va. Des glas indistincts sont apportés
par le vent. Au fond de l'étable, une vache mugit.
Ils bâillaient l'un devant l'autre, consultaient
le calendrier, regardaient la pendule, attendaient les repas ;
-- et l'horizon était toujours le même ! des champs
en face, à droite l'église, à gauche un rideau
de peupliers ; leurs cimes se balançaient dans la brume,
perpétuellement, d'un air lamentable!
Des habitudes qu'ils avaient tolérées
les faisaient souffrir. Pécuchet devenait incommode avec
sa manie de poser sur la nappe son mouchoir. Bouvard ne quittait
plus la pipe, et causait en se dandinant. Des contestations s'élevaient,
à propos des plats ou de la qualité du beurre. Dans
leur tête-à-tête ils pensaient à des
choses différentes.
Un événement avait bouleversé
Pécuchet.
Deux jours après l'émeute de
Chavignolles, comme il promenait son déboire politique,
il arriva dans un chemin, couvert par des ormes touffus ; et il
entendit derrière son dos une voix crier : -- "Arrête
!"
C'était Mme Castillon. Elle courait
de l'autre côté, sans l'apercevoir. Un homme, qui
marchait devant elle, se retourna. C'était Gorju ; -- et
ils s'abordèrent à une toise de Pécuchet,
la rangée des arbres les séparant de lui.
-- "Est-ce vrai ? " dit-elle "tu
vas te battre ? "
Pécuchet se coula dans le fossé,
pour entendre :
-- "Eh bien ! oui", répliqua
Gorju "je vais me battre ! Qu'est-ce que ça te fait
? "
-- "Il le demande !" s'écria-t-elle,
en se tordant les bras. "Mais si tu es tué, mon amour
? Oh reste !" -- Et ses yeux bleus, plus encore que ses paroles,
le suppliaient.
-- "Laisse-moi tranquille ! je dois partir
!"
Elle eut un ricanement de colère. --
"L'autre l'a permis, hein ? "
-- "N'en parle pas !" Il leva son
poing fermé.
-- "Non ! mon ami, non ! je me tais, je
ne dis rien." Et de grosses larmes descendaient le long de
ses joues dans les ruches de sa collerette.
Il était midi. Le soleil brillait sur
la campagne, couverte de blés jaunes. Tout au loin, la
bâche d'une voiture glissait lentement. Une torpeur s'étalait
dans l'air -- pas un cri d'oiseau, pas un bourdonnement d'insecte.
Gorju s'était coupé une badine, et en raclait l'écorce.
Mme Castillon ne relevait pas la tête.
Elle songeait, la pauvre femme, à la
vanité de ses sacrifices, les dettes qu'elle avait soldées,
ses engagements d'avenir, sa réputation perdue. Au lieu
de se plaindre elle lui rappela les premiers temps de leur amour,
quand elle allait, toutes les nuits, le rejoindre dans la grange
; -- si bien qu'une fois son mari croyant à un voleur,
avait lâché par la fenêtre un coup de pistolet.
La balle était encore dans le mur. -- "Du moment que
je t'ai connu, tu m'as semblé beau comme un prince. J'aime
tes yeux, ta voix, ta démarche, ton odeur !" Elle
ajouta plus bas : -- "Je suis en folie de ta personne !"
Il souriait, flatté dans son orgueil.
Elle le prit à deux mains par les flancs,
-- et la tête renversée, comme en adoration.
-- "Mon cher cur ! mon cher amour
! mon âme ! ma vie ! voyons ! parle ! que veux-tu ? -- est-ce
de l'argent ? on en trouvera. J'ai eu tort ! je t'ennuyais ! pardon
! et commande-toi des habits chez le tailleur, bois du champagne,
fais la noce ! je te permets tout, -- tout !" -- Elle murmura
dans un effort suprême : "jusqu'à elle !...
pourvu que tu reviennes à moi !"
Il se pencha sur sa bouche, un bras autour
de ses reins, pour l'empêcher de tomber ; -- et elle balbutiait
: -- "Cher cur ! cher amour ! comme tu es beau ! mon
Dieu, que tu es beau !"
Pécuchet immobile, et la terre du fossé
à la hauteur de son menton, les regardait, en haletant.
-- "Pas de faiblesse !" dit Gorju.
"Je n'aurais qu'à manquer la diligence ! on prépare
un fameux coup de chien ; j'en suis ! -- Donne-moi dix sous, pour
que je paye un gloria au conducteur."
Elle tira cinq francs de sa bourse. -- "Tu
me les rendras bientôt. Aie un peu de patience ! Depuis
le temps qu'il est paralysé ! songe donc ! -- Et si tu
voulais nous irions à la chapelle de la Croix-Janval --
et là, mon amour, je jurerais devant la sainte Vierge,
de t'épouser, dès qu'il sera mort !"
-- "Eh ! il ne meurt jamais, ton mari!"
Gorju avait tourné les talons. Elle
le rattrapa ; -- et se cramponnant à ses épaules
:
-- "Laisse-moi partir avec toi ! je serai
ta domestique ! Tu as besoin de quelqu'un. Mais ne t'en va pas
! ne me quitte pas ! La mort plutôt ! Tue-moi !"
Elle se traînait à ses genoux,
tâchant de saisir ses mains pour les baiser ; son bonnet
tomba, son peigne ensuite, et ses cheveux courts s'éparpillèrent.
Ils étaient blancs sous les oreilles -- et comme elle le
regardait de bas en haut, toute sanglotante, avec ses paupières
rouges et ses lèvres tuméfiées, une exaspération
le prit, il la repoussa.
-- "Arrière la vieille ! Bonsoir
!"
Quand elle se fut relevée, elle arracha
la croix d'or, qui pendait à son cou -- et la jetant vers
lui :
-- "Tiens ! canaille !"
Gorju s'éloignait, -- en tapant avec
sa badine les feuilles des arbres.
Mme Castillon ne pleurait pas. La mâchoire
ouverte et les prunelles éteintes elle resta sans faire
un mouvement, -- pétrifiée dans son désespoir,
-- n'étant plus un être, -- mais une chose en ruines.
Ce qu'il venait de surprendre fut pour Pécuchet
comme la découverte d'un monde -- tout un monde ! -- qui
avait des lueurs éblouissantes, des floraisons désordonnées,
des océans, des tempêtes, des trésors -- et
des abîmes d'une profondeur infinie ; -- un effroi s'en
dégageait ; qu'importe ! il rêva l'amour, ambitionnait
de le sentir comme elle, de l'inspirer comme lui.
Pourtant, il exécrait Gorju -- et, au
corps de garde, avait eu peine à ne pas le trahir.
L'amant de Mme Castillon l'humiliait par sa
taille mince, ses accroche-curs égaux, sa barbe floconneuse,
un air de conquérant ; -- tandis que sa chevelure -- à
lui -- se collait sur son crâne comme une perruque mouillée,
son torse dans sa houppelande ressemblait à un traversin,
deux canines manquaient, et sa physionomie était sévère.
Il trouvait le ciel injuste, se sentait comme déshérité,
et son ami ne l'aimait plus. Bouvard l'abandonnait tous les soirs.
Après la mort de sa femme, rien ne l'eût
empêché d'en prendre une autre -- et qui maintenant
le dorloterait, soignerait sa maison. Il était trop vieux
pour y songer !
Mais Bouvard se considéra dans la glace.
Ses pommettes gardaient leurs couleurs, ses cheveux frisaient
comme autrefois ; pas une dent n'avait bougé ; -- et à
l'idée qu'il pouvait plaire, il eut un retour de jeunesse
; Mme Bordin surgit dans sa mémoire. -- Elle lui avait
fait des avances, la première fois lors de l'incendie des
meules, la seconde à leur dîner, puis dans le muséum,
pendant la déclamation, et dernièrement, elle était
venue sans rancune, trois dimanches de suite. Il alla donc chez
elle, et y retourna, se promettant de la séduire.
Depuis le jour où Pécuchet avait
observé la petite bonne tirant de l'eau il lui parlait
plus souvent ; -- et soit qu'elle balayât le corridor, ou
qu'elle étendit du linge, ou qu'elle tournât les
casseroles, il ne pouvait se rassasier du bonheur de la voir,
-- surpris lui-même de ses émotions, comme dans l'adolescence.
Il en avait les fièvres et les langueurs, -- et était
persécuté par le souvenir de Mme Castillon, étreignant
Gorju.
Il questionna Bouvard sur la manière
dont les libertins s'y prennent pour avoir des femmes.
-- "On leur fait des cadeaux! on les régale
au restaurant."
-- "Très bien ! Mais ensuite ?
"
-- "Il y en a qui feignent de s'évanouir,
pour qu'on les porte sur un canapé, d'autres laissent tomber
par terre leur mouchoir. Les meilleures vous donnent un rendez-vous,
franchement." Et Bouvard se répandit en descriptions,
qui incendièrent l'imagination de Pécuchet, comme
des gravures obscènes. "La première règle,
c'est de ne pas croire à ce qu'elles disent. J'en ai connu,
qui sous l'apparence de Saintes, étaient de véritables
Messalines ! Avant tout, il faut être hardi !"
Mais la hardiesse ne se commande pas. Pécuchet,
quotidiennement ajournait sa décision, était d'ailleurs
intimidé par la présence de Germaine.
Espérant qu'elle demanderait son compte,
il en exigea un surcroît de besogne, notait les fois qu'elle
était grise, remarquait tout haut, sa malpropreté,
sa paresse, et fit si bien qu'on la renvoya.
Alors Pécuchet fut libre !
Avec quelle impatience, il attendait la sortie
de Bouvard ! Quel battement de cur, dès que la porte
était refermée !
Mélie travaillait sur un guéridon,
près de la fenêtre, à la clarté d'une
chandelle. De temps à autre, elle cassait son fil avec
ses dents, puis clignait les yeux, pour l'ajuster dans la fente
de l'aiguille.
D'abord, il voulut savoir quels hommes lui
plaisaient. Étaient-ce, par exemple, ceux du genre de Bouvard
? Pas du tout ; elle préférait les maigres. Il osa
lui demander si elle avait eu des amoureux ? -- "Jamais !"
Puis, se rapprochant, il contemplait son nez
fin, sa bouche étroite, le tour de sa figure. Il lui adressa
des compliments et l'exhortait à la sagesse.
En se penchant sur elle, il apercevait dans
son corsage des formes blanches d'où émanait une
tiède senteur, qui lui chauffait la joue. Un soir, il toucha
des lèvres les cheveux follets de sa nuque, et il en ressentit
un ébranlement jusqu'à la moelle des os. Une autre
fois, il la baisa sous le menton, en se retenant de ne pas mordre
sa chair, tant elle était savoureuse. Elle lui rendit son
baiser. L'appartement tourna. Il n'y voyait plus.
Il lui fit cadeau d'une paire de bottines,
et la régalait souvent d'un verre d'anisette.
Pour lui éviter du mal, il se levait
de bonne heure, cassait le bois, allumait le feu, poussait l'attention
jusqu'à nettoyer les chaussures de Bouvard.
Mélie ne s'évanouit pas, ne laissa
pas tomber son mouchoir et Pécuchet ne savait à
quoi se résoudre, son désir augmentant par la peur
de le satisfaire.
Bouvard faisait assidûment la cour à
Mme Bordin.
Elle le recevait, un peu sanglée dans
sa robe de soie gorge-pigeon qui craquait comme le harnais d'un
cheval, tout en maniant par contenance sa longue chaîne
d'or.
Leurs dialogues roulaient sur les gens de Chavignolles,
ou "défunt son mari", autrefois huissier à
Livarot.
Puis, elle s'informa du passé de Bouvard,
curieuse de connaître "ses farces de jeune homme",
sa fortune incidemment, par quels intérêts il était
lié à Pécuchet ?
Il admirait la tenue de sa maison, et quand
il dînait chez elle, la netteté du service, l'excellence
de la table. Une suite de plats, d'une saveur profonde, que coupait
à intervalles égaux un vieux pommard, les menait
jusqu'au dessert où ils étaient fort longtemps à
prendre le café ; -- et Mme Bordin, en dilatant les narines,
trempait dans la soucoupe sa lèvre charnue, ombrée
légèrement d'un duvet noir.
Un jour, elle apparut décolletée.
Ses épaules fascinèrent Bouvard. Comme il était
sur une petite chaise devant elle, il se mit à lui passer
les deux mains le long des bras. La veuve se fâcha. Il ne
recommença plus mais il se figurait des rondeurs d'une
amplitude et d'une consistance merveilleuses.
Un soir, que la cuisine de Mélie l'avait
dégoûté, il eut une joie en entrant dans le
salon de Mme Bordin. C'est là qu'il aurait fallu vivre
!
Le globe de la lampe, couvert d'un papier rose,
épandait une lumière tranquille. Elle était
assise auprès du feu ; et son pied passait le bord de sa
robe. Dès les premiers mots, l'entretien tomba.
Cependant, elle le regardait, les cils à
demi fermés, d'une manière langoureuse, avec obstination.
Bouvard n'y tint plus ! -- et s'agenouillant
sur le parquet, il bredouilla : -- "Je vous aime ! Marions-nous
!"
Mme Bordin respira fortement ; puis, d'un air
ingénu, dit qu'il plaisantait, sans doute, on allait se
moquer, ce n'était pas raisonnable. Cette déclaration
l'étourdissait.
Bouvard objecta qu'ils n'avaient besoin du
consentement de personne. "Qui vous arrête ? est-ce
le trousseau ? Notre linge a une marque pareille, un B ! nous
unirons nos majuscules."
L'argument lui plut. Mais une affaire majeure
l'empêchait de se décider avant la fin du mois. Et
Bouvard gémit.
Elle eut la délicatesse de le reconduire,
-- escortée de Marianne, qui portait un falot.
Les deux amis s'étaient caché
leur passion.
Pécuchet comptait voiler toujours son
intrigue avec la bonne. Si Bouvard s'y opposait il l'emmènerait
vers d'autres lieux, fût-ce en Algérie, où
l'existence n'est pas chère ! Mais rarement il formait
de ces hypothèses, plein de son amour, sans penser aux
conséquences.
Bouvard projetait de faire du muséum
la chambre conjugale, à moins que Pécuchet ne s'y
refusât ; alors il habiterait le domicile de son épouse.
Un après-midi de la semaine suivante,
-- c'était chez elle dans son jardin ; les bourgeons commençaient
à s'ouvrir ; et il y avait, entre les nuées, de
grands espaces bleus, -- elle se baissa pour cueillir des violettes,
et dit, en les présentant :
-- "Saluez Mme Bouvard !"
-- "Comment ! Est-ce vrai ? "
-- "Parfaitement vrai."
Il voulut la saisir dans ses bras, elle le
repoussa. "Quel homme !" -- puis devenue sérieuse,
l'avertit que bientôt, elle lui demanderait une faveur.
-- "Je vous l'accorde !"
Ils fixèrent la signature de leur contrat
à jeudi prochain.
Personne jusqu'au dernier moment n'en devait
rien savoir.
-- "Convenu !"
Et il sortit les yeux au ciel, léger
comme un chevreuil.
Pécuchet le matin du même jour
s'était promis de mourir, s'il n'obtenait pas les faveurs
de sa bonne -- et il l'avait accompagnée dans la cave,
espérant que les ténèbres lui donneraient
de l'audace.
Plusieurs fois, elle avait voulu s'en aller
; mais il la retenait pour compter les bouteilles, choisir des
lattes, ou voir le fond des tonneaux ; cela durait depuis longtemps.
Elle se trouvait en face de lui, sous la lumière
du soupirail, droite, les paupières basses, le coin de
la bouche un peu relevé.
-- "M'aimes-tu ? " dit brusquement
Pécuchet.
-- "Oui ! je vous aime."
-- "Eh bien, alors, prouve-le-moi !"
Et l'enveloppant du bras gauche, il commença,
de l'autre main, à dégrafer son corset.
-- "Vous allez me faire du mal ? "
-- "Non ! mon petit ange ! N'aie pas peur
!"
-- "Si M. Bouvard..."
-- "Je ne lui dirai rien ! Sois tranquille
!"
Un tas de fagots se trouvait derrière.
Elle s'y laissa tomber, les seins hors de la chemise, la tête
renversée ; -- puis se cacha la figure sous un bras --
et un autre eût compris qu'elle ne manquait pas d'expérience.
Bouvard, bientôt, arriva pour dîner.
Le repas se fit en silence, chacun ayant peur
de se trahir. Mélie les servait impassible, comme d'habitude.
Pécuchet tournait les yeux, pour éviter les siens,
tandis que Bouvard considérant les murs, songeait à
des améliorations.
Huit jours après, le jeudi, il rentra
furieux.
-- "La sacrée garce !"
-- "Qui donc ? "
-- "Mme Bordin."
Et il conta qu'il avait poussé la démence
jusqu'à vouloir en faire sa femme. Mais tout était
fini, depuis un quart d'heure, chez Marescot.
Elle avait prétendu recevoir en dot
les Écalles, dont il ne pouvait disposer -- l'ayant comme
la ferme, soldée en partie avec l'argent d'un autre.
-- "Effectivement !" dit Pécuchet.
-- "Et moi ! qui ai eu la bêtise
de lui promettre une faveur, à son choix ! C'était
celle-là ! j'y ai mis de l'entêtement ; si elle m'aimait,
elle m'eût cédé !" La veuve, au contraire
s'était emportée en injures, avait dénigré
son physique, sa bedaine. "Ma bedaine ! je te demande un
peu."
Pécuchet cependant était sorti
plusieurs fois, marchait les jambes écartées.
-- "Tu souffres ? " dit Bouvard.
-- "Oh ! -- oui ! je souffre !"
Et ayant fermé la porte, Pécuchet
après beaucoup d'hésitations, confessa qu'il venait
de se découvrir une maladie secrète.
-- "Toi ? "
-- "Moi-même !"
-- "Ah ! mon pauvre garçon ! qui
te l'a donnée ? "
Il devint encore plus rouge, et dit d'une voix
encore plus basse :
-- "Ce ne peut être que Mélie
!"
Bouvard en demeura stupéfait.
La première chose était de renvoyer
la jeune personne.
Elle protesta d'un air candide.
Le cas de Pécuchet était grave,
pourtant ; mais honteux de sa turpitude, il n'osait voir le médecin.
Bouvard imagina de recourir à Barberou.
Ils lui adressèrent le détail
de la maladie, pour le montrer à un docteur qui la soignerait
par correspondance. Barberou y mit du zèle, persuadé
qu'elle concernait Bouvard, et l'appela vieux roquentin, tout
en le félicitant.
-- "A mon âge !" disait Pécuchet
"n'est-ce pas lugubre ! Mais pourquoi m'a-t-elle fait ça
!"
-- "Tu lui plaisais."
-- "Elle aurait dû me prévenir."
-- "Est-ce que la passion raisonne !"
Et Bouvard se plaignait de Mme Bordin.
Souvent, il l'avait surprise arrêtée
devant les Écalles, dans la compagnie de Marescot, en conférence
avec Germaine, -- tant de manuvres pour un peu de terre
!
-- "Elle est avare ! Voilà l'explication
!"
Ils ruminaient ainsi leur mécompte,
dans la petite salle, au coin du feu, Pécuchet, tout en
avalant ses remèdes, Bouvard en fumant des pipes -- et
ils dissertaient sur les femmes.
-- Étrange besoin, est-ce un besoin
? -- Elles poussent au crime, à l'héroïsme,
et à l'abrutissement ! L'enfer sous un jupon, le paradis
dans un baiser -- ramage de tourterelle, ondulations de serpent,
griffe de chat ; -- perfidie de la mer, variété
de la lune -- ils dirent tous les lieux communs qu'elles ont fait
répandre.
C'était le désir d'en avoir qui
avait suspendu leur amitié. Un remords les prit. -- Plus
de femmes, n'est-ce pas ? Vivons sans elles! -- Et ils s'embrassèrent
avec attendrissement.
Il fallait réagir ! -- et Bouvard, après
la guérison de Pécuchet, estima que l'hydrothérapie
leur serait avantageuse.
Germaine, revenue dès le départ
de l'autre, charriait tous les matins, la baignoire dans le corridor.
Les deux bonshommes, nus comme des sauvages,
se lançaient de grands seaux d'eau ; -- puis ils couraient
pour rejoindre leurs chambres. -- On les vit par la claire-voie
; -- et des personnes furent scandalisées.
CHAPITRE VIII
-------------
Satisfaits de leur régime, ils voulurent
s'améliorer le tempérament par de la gymnastique.
Et ayant pris le manuel d'Amoros, ils en parcoururent
l'atlas.
Tous ces jeunes garçons, accroupis,
renversés, debout, pliant les jambes, écartant les
bras, montrant le poing, soulevant des fardeaux, chevauchant des
poutres, grimpant à des échelles, cabriolant sur
des trapèzes, un tel déploiement de force et d'agilité
excita leur envie.
Cependant, ils étaient contristés
par les splendeurs du gymnase, décrites dans la préface.
Car jamais ils ne pourraient se procurer un vestibule pour les
équipages, un hippodrome pour les courses, un bassin pour
la natation, ni une "montagne de gloire", colline artificielle,
ayant trente-deux mètres de hauteur.
Un cheval de voltige en bois avec le rembourrage
eût été dispendieux, ils y renoncèrent
; le tilleul abattu dans le jardin leur servit de mât horizontal
; et quand ils furent habiles à le parcourir d'un bout
à l'autre, pour en avoir un vertical, ils replantèrent
une poutrelle des contre-espaliers. Pécuchet gravit jusqu'en
haut. Bouvard glissait, retombait toujours, finalement, y renonça.
Les "bâtons orthosomatiques"
lui plurent davantage, c'est-à-dire deux manches à
balai reliés par deux cordes dont la première se
passe sous les aisselles, la seconde sur les poignets -- et pendant
des heures il gardait cet appareil, le menton levé, la
poitrine en avant, les coudes le long du corps.
A défaut d'haltères, le charron
leur tourna quatre morceaux de frêne qui ressemblaient à
des pains de sucre, se terminant en goulot de bouteille. On doit
porter ces massues à droite, à gauche, par devant,
par derrière ; mais trop lourdes, elles échappaient
de leurs doigts, au risque de leur broyer les jambes. N'importe,
ils s'acharnèrent aux "mils persanes" et même
craignant qu'elles n'éclatassent, tous les soirs, ils les
frottaient avec de la cire et un morceau de drap.
Ensuite, ils recherchèrent des fossés.
Quand ils en avaient trouvé un à leur convenance,
ils appuyaient au milieu une longue perche, s'élançaient
du pied gauche, atteignaient l'autre bord, puis recommençaient.
La campagne étant plate, on les apercevait au loin ; --
et les villageois se demandaient quelles étaient ces deux
choses extraordinaires, bondissant à l'horizon.
L'automne venu, ils se mirent à la gymnastique
de chambre ; elle les ennuya. Que n'avaient-ils le trémoussoir
ou fauteuil de poste imaginé sous Louis XIV par l'abbé
de Saint-Pierre ! Comment était-ce construit ? où
se renseigner ? Dumouchel ne daigna pas même leur répondre
!
Alors, ils établirent dans le fournil
une bascule brachiale. Sur deux poulies vissées au plafond
passait une corde, tenant une traverse à chaque bout. Sitôt
qu'ils l'avaient prise, l'un poussait la terre de ses orteils,
l'autre baissait les bras jusqu'au niveau du sol ; le premier,
par sa pesanteur, attirait le second, qui lâchant un peu
la cordelette, montait à son tour ; en moins de cinq minutes
leurs membres dégouttelaient de sueur.
Pour suivre les prescriptions du manuel, ils
tâchèrent de devenir ambidextres, jusqu'à
se priver de la main droite, temporairement. Ils firent plus :
Amoros indique les pièces de vers qu'il faut chanter dans
les manuvres -- et Bouvard et Pécuchet, en marchant,
répétaient l'hymne n° 9 :
"Un roi, un roi juste est un bien sur
la terre."
Quand ils se battaient les pectoraux : "Amis,
la couronne et la gloire", etc. Au pas de course :
A nous l'animal timide !
Atteignons le cerf rapide !
Oui ! nous vaincrons !
Courons ! courons ! courons !
Et plus haletants que des chiens, ils s'animaient
au bruit de leurs voix.
Un côté de la gymnastique les
exaltait : son emploi comme moyen de sauvetage.
Mais il aurait fallu des enfants, pour apprendre
à les porter dans des sacs ; -- et ils prièrent
le maître d'école de leur en fournir quelques-uns.
Petit objecta que les familles se fâcheraient. Ils se rabattirent
sur les secours aux blessés. L'un feignait d'être
évanoui ; et l'autre le charriait dans une brouette, avec
toutes sortes de précautions.
Quant aux escalades militaires, l'auteur préconise
l'échelle de Bois-Rosé, ainsi nommée du capitaine
qui surprit Fécamp autrefois, en montant par la falaise.
D'après la gravure du livre, ils garnirent
de bâtonnets un câble, et l'attachèrent sous
le hangar.
Dès qu'on a enfourché le premier
bâton, et saisi le troisième, on jette ses jambes
en dehors, pour que le deuxième qui était tout à
l'heure contre la poitrine se trouve juste sous les cuisses. On
se redresse, on empoigne le quatrième et l'on continue.
-- Malgré de prodigieux déhanchements, il leur fut
impossible d'atteindre le deuxième échelon.
Peut-être a-t-on moins de mal en s'accrochant
aux pierres avec les mains, comme firent les soldats de Bonaparte
à l'attaque du Fort-Chambray ? -- et pour vous rendre capable
d'une telle action, Amoros possède une tour dans son établissement.
Le mur en ruines pouvait la remplacer. Ils
en tentèrent l'assaut.
Mais Bouvard, ayant retiré trop vite
son pied d'un trou, eut peur et fut pris d'étourdissement.
Pécuchet en accusa leur méthode
: ils avaient négligé ce qui concerne les phalanges
-- si bien qu'ils devaient se remettre aux principes.
Ses exhortations furent vaines ; -- et dans
sa présomption, il aborda les échasses.
La nature semblait l'y avoir destiné
; car il employa tout de suite le grand modèle, ayant des
palettes à quatre pieds du sol ; -- et tranquille là-dessus,
il arpentait le jardin, pareil à une gigantesque cigogne
qui se fût promenée.
Bouvard à la fenêtre le vit tituber
-- puis s'abattre d'un bloc sur les haricots, dont les rames en
se fracassant amortirent sa chute. On le ramassa couvert de terreau,
les narines saignantes, livide -- et il croyait s'être donné
un effort.
Décidément la gymnastique ne
convenait point à des hommes de leur âge ; ils l'abandonnèrent,
n'osaient plus se mouvoir par crainte des accidents, et restaient
tout le long du jour assis dans le muséum, à rêver
d'autres occupations.
Ce changement d'habitudes influa sur la santé
de Bouvard. Il devint très lourd, soufflait après
ses repas comme un cachalot, voulut se faire maigrir, mangea moins,
et s'affaiblit.
Pécuchet également, se sentait
"miné", avait des démangeaisons à
la peau et des plaques dans la gorge. "Ca ne va pas",
disaient-ils, "ça ne va pas."
Bouvard imagina d'aller choisir à l'auberge
quelques bouteilles de vin d'Espagne, afin de se remonter la machine.
Comme il en sortait, le clerc de Marescot et
trois hommes apportaient à Beljambe une grande table de
noyer ; "Monsieur" l'en remerciait beaucoup. Elle s'était
parfaitement conduite.
Bouvard connut ainsi la mode nouvelle des tables
tournantes. Il en plaisanta le clerc.
Cependant par toute l'Europe, en Amérique,
en Australie et dans les Indes, des millions de mortels passaient
leur vie à faire tourner des tables ; -- et on découvrait
la manière de rendre les serins prophètes, de donner
des concerts sans instruments, de correspondre aux moyens des
escargots. La Presse offrant avec sérieux ces bourdes au
public, le renforçait dans sa crédulité.
Les Esprits-frappeurs avaient débarqué
au château de Faverges, de là s'étaient répandus
dans le village -- et le notaire principalement, les questionnait.
Choqué du scepticisme de Bouvard, il
convia les deux amis à une soirée de tables tournantes.
Était-ce un piège ? Mme Bordin
se trouverait là. Pécuchet, seul, s'y rendit.
Il y avait, comme assistants, le maire, le
percepteur, le capitaine, d'autres bourgeois et leurs épouses,
Mme Vaucorbeil, Mme Bordin effectivement, de plus, une ancienne
sous-maîtresse de Mme Marescot, Mlle Laverrière,
personne un peu louche avec des cheveux gris tombant en spirales
sur les épaules, à la façon de 1830. Dans
un fauteuil se tenait un cousin de Paris, costumé d'un
habit bleu et l'air impertinent.
Les deux lampes de bronze, l'étagère
de curiosités, des romances à vignette sur le piano,
et des aquarelles minuscules dans des cadres exorbitants faisaient
toujours l'étonnement de Chavignolles. Mais ce soir-là
les yeux se portaient vers la table d'acajou. On l'éprouverait
tout à l'heure, et elle avait l'importance des choses qui
contiennent un mystère.
Douze invités prirent place autour d'elle,
les mains étendues, les petits doigts se touchant. On n'entendait
que le battement de la pendule. Les visages dénotaient
une attention profonde.
Au bout de dix minutes, plusieurs se plaignirent
de fourmillements dans les bras. Pécuchet était
incommodé.
-- "Vous poussez !" dit le capitaine
à Foureau.
-- "Pas du tout !"
-- "Si fait !"
-- "Ah ! monsieur !"
Le notaire les calma.
A force de tendre l'oreille, on crut distinguer
des craquements de bois. -- Illusion ! -- Rien ne bougeait.
L'autre jour, quand les familles Aubert et
Lormeau étaient venues de Lisieux et qu'on avait emprunté
exprès la table de Beljambe, tout avait si bien marché
! Mais celle-là aujourd'hui montrait un entêtement
!... Pourquoi ?
Le tapis sans doute la contrariait ; -- et
on passa dans la salle à manger.
Le meuble choisi fut un large guéridon,
où s'installèrent Pécuchet, Girbal, Mme Marescot
et son cousin M. Alfred.
Le guéridon, qui avait des roulettes,
glissa vers la droite ; les opérateurs sans déranger
leurs doigts suivirent son mouvement, et de lui-même il
fit encore deux tours. On fut stupéfait.
Alors M. Alfred articula d'une voix haute :
-- "Esprit, comment trouves-tu ma cousine
? "
Le guéridon en oscillant avec lenteur
frappa neuf coups. D'après une pancarte, où le nombre
des coups se traduisait par des lettres, cela signifiait -- "charmante".
Des bravos éclatèrent.
Puis Marescot, taquinant Mme Bordin, somma
l'esprit de déclarer l'âge exact qu'elle avait.
Le pied du guéridon retomba cinq fois.
-- "Comment ? cinq ans !" s'écria
Girbal.
-- "Les dizaines ne comptent pas"
reprit Foureau.
La veuve sourit, intérieurement vexée.
Les réponses aux autres questions manquèrent,
tant l'alphabet était compliqué. Mieux valait la
Planchette, moyen expéditif et dont Mllz Laverrière
s'était servie pour noter sur un album les communications
directes de Louis XII, Clémence Isaure, Franklin, Jean-Jacques
Rousseau, etc. Ces mécaniques se vendaient rue d'Aumale
; M. Alfred en promit une, puis s'adressant à la sous-maîtresse
:
-- "Mais pour le quart d'heure, un peu
de piano, n'est-ce pas ? une mazurka !"
Deux accords plaqués vibrèrent.
Il prit sa cousine à la taille, disparut avec elle, revint.
On était rafraîchi par le vent de la robe qui frôlait
les portes en passant. Elle se renversait la tête, il arrondissait
son bras. On admirait la grâce de l'une, l'air fringant
de l'autre ; et sans attendre les petits fours, Pécuchet
se retira, ébahi de la soirée.
Il eut beau répéter : -- "Mais
j'ai vu !" Bouvard niait les faits et néanmoins consentit
à expérimenter, lui- même.
Pendant quinze jours, ils passèrent
leurs après-midi en face l'un de l'autre les mains sur
une table, puis sur un chapeau, sur une corbeille, sur des assiettes.
Tous ces objets demeurèrent immobiles.
Le phénomène des tables tournantes
n'en est pas moins certain. Le vulgaire l'attribue à des
Esprits, Faraday au prolongement de l'action nerveuse, Chevreul
à l'inconscience des efforts, ou peut-être, comme
admet Ségouin, se dégage-t-il de l'assemblage des
personnes une impulsion, un courant magnétique ?
Cette hypothèse fit rêver Pécuchet.
Il prit dans sa bibliothèque le Guide du magnétiseur
par Montacabère, le relut attentivement, et initia Bouvard
à la théorie.
Tous les corps animés reçoivent
et communiquent l'influence des astres, propriété
analogue à la vertu de l'aimant. En dirigeant cette force
on peut guérir les malades, voilà le principe. La
science, depuis Mesmer, s'est développée ; -- mais
il importe toujours de verser le fluide et de faire des passes
qui, premièrement, doivent endormir.
-- "Eh bien, endors-moi" dit Bouvard.
-- "Impossible" répliqua Pécuchet
"pour subir l'action magnétique et pour la transmettre
la foi est indispensable." Puis considérant Bouvard
: -- "Ah ! quel dommage !"
-- "Comment ? "
-- "Oui, si tu voulais, avec un peu de
pratique, il n'y aurait pas de magnétiseur comme toi !"
Car il possédait tout ce qu'il faut
: l'abord prévenant, une constitution robuste -- et un
moral solide.
Cette faculté qu'on venait de lui découvrir
flatta Bouvard. Il se plongea sournoisement dans Montacabère.
Puis comme Germaine avait des bourdonnements
d'oreilles, qui l'assourdissaient, il dit un soir d'un ton négligé
: "Si on essayait du magnétisme ? " Elle ne s'y
refusa pas. Il s'assit devant elle, lui prit les deux pouces dans
ses mains, -- et la regarda fixement, comme s'il n'eût fait
autre chose de toute sa vie.
La bonne femme, une chaufferette sous les talons,
commença par fléchir le cou ; ses yeux se fermèrent,
et tout doucement, elle se mit à ronfler. Au bout d'une
heure qu'ils la contemplaient Pécuchet dit à voix
basse : "Que sentez-vous ? "
Elle se réveilla.
Plus tard sans doute la lucidité viendrait.
Ce succès les enhardit ; -- et reprenant
avec aplomb l'exercice de la médecine ils soignèrent
Chamberlan, le bedeau, pour ses douleurs intercostales, Migraine,
le maçon, affecté d'une névrose de l'estomac,
la mère Varin, dont l'encéphaloïde sous la
clavicule exigeait pour se nourrir des emplâtres de viande,
un goutteux, le père Lemoine, qui se traînait au
bord des cabarets, un phtisique, un hémiplégique,
bien d'autres. Ils traitèrent aussi des coryzas et des
engelures.
Après l'exploration de la maladie, ils
s'interrogeaient du regard pour savoir quelles passes employer,
si elles devaient être à grands ou à petits
courants, ascendantes ou descendantes, longitudinales, transversales,
biditiges, triditiges ou même quinditiges. Quand l'un en
avait trop, l'autre le remplaçait. Puis revenus chez eux,
ils notaient les observations, sur le journal du traitement.
Leurs manières onctueuses captèrent
le monde. Cependant on préférait Bouvard ; et sa
réputation parvint jusqu'à Falaise quand il eut
guéri "la Barbée", la fille du père
Barbey, un ancien capitaine au long cours.
Elle sentait comme un clou à l'occiput,
parlait d'une voix rauque, restait souvent plusieurs jours sans
manger, puis dévorait du plâtre ou du charbon. Ses
crises nerveuses débutant par des sanglots se terminaient
dans un flux de larmes ; et on avait pratiqué tous les
remèdes, depuis les tisanes jusqu'aux moxas -- si bien
que par lassitude, elle accepta les offres de Bouvard.
Quand il eut congédié la servante
et poussé les verrous, il se mit à frictionner son
abdomen en appuyant sur la place des ovaires -- un bien-être
se manifesta par des soupirs et des bâillements. Il lui
posa un doigt entre les sourcils au haut du nez -- tout à
coup elle devint inerte. Si on levait ses bras, ils retombaient
; sa tête garda les attitudes qu'il voulut -- et les paupières
à demi closes, en vibrant d'un mouvement spasmodique, laissaient
apercevoir les globes des yeux, qui roulaient avec lenteur ; ils
se fixèrent dans les angles, convulsés.
Bouvard lui demanda si elle souffrait ; elle
répondit que non ; ce qu'elle éprouvait maintenant
? elle distinguait l'intérieur de son corps.
-- "Qu'y voyez-vous ? "
-- "Un ver !"
-- "Que faut-il pour le tuer ? "
Son front se plissa : -- "Je cherche,
-- je ne peux pas ; je ne peux pas."
A la deuxième séance, elle se
prescrivit un bouillon d'orties, à la troisième
de l'herbe au chat. Les crises s'atténuèrent, disparurent.
C'était vraiment comme un miracle.
L'addigitation nasale ne réussit point
avec les autres ; et pour amener le somnambulisme ils projetèrent
de construire un baquet mesmérien. -- Déjà
même Pécuchet avait recueilli de la limaille et nettoyé
une vingtaine de bouteilles, quand un scrupule l'arrêta.
Parmi les malades, il viendrait des personnes du sexe. -- "Et
que ferons-nous s'il leur prend des accès d'érotisme
furieux ? "
Cela n'eût pas arrêté Bouvard
; mais à cause des potins et du chantage peut-être,
mieux valait s'abstenir. Ils se contentèrent d'un harmonica
et le portaient avec eux dans les maisons, ce qui réjouissait
les enfants.
Un jour, que Migraine était plus mal,
ils y recoururent. Les sons cristallins l'exaspérèrent
; mais Deleuze ordonne de ne pas s'effrayer des plaintes, la musique
continua. "Assez ! assez !" criait-il. -- "Un peu
de patience" répétait Bouvard. Pécuchet
tapotait plus vite sur les lames de verre, et l'instrument vibrait,
et le pauvre homme hurlait, quand le médecin parut attiré
par le vacarme.
-- "Comment ! encore vous !" s'écria-t-il,
furieux de les retrouver toujours chez ses clients. Ils expliquèrent
leur moyen magnétique. Alors il tonna contre le magnétisme,
un tas de jongleries, et dont les effets proviennent de l'imagination.
Cependant on magnétise des animaux.
Montacabère l'affirme et M. Lafontaine est parvenu à
magnétiser une lionne. Ils n'avaient pas de lionne. Le
hasard leur offrit une autre bête.
Car le lendemain à six heures un valet
de charrue vint leur dire qu'on les réclamait à
la ferme, pour une vache désespérée.
Ils y coururent.
Les pommiers étaient en fleurs, et l'herbe
dans la cour fumait sous le soleil levant. Au bord de la mare,
à demi couverte d'un drap, une vache beuglait, grelottante
des seaux d'eau qu'on lui jetait sur le corps ; -- et démesurément
gonflée, elle ressemblait à un hippopotame.
Sans doute, elle avait pris du "venin"
en pâturant dans les trèfles. Le père et la
mère Gouy se désolaient -- car le vétérinaire
ne pouvait venir, et un charron qui savait des mots contre l'enflure
ne voulait pas se déranger, mais ces messieurs dont la
bibliothèque était célèbre devaient
connaître un secret.
Ayant retroussé leurs manches, ils se
placèrent, l'un devant les cornes, l'autre à la
croupe -- et avec de grands efforts intérieurs et une gesticulation
frénétique ils écartaient les doigts, pour
épandre sur l'animal des ruisseaux de fluide tandis que
le fermier, son épouse, leur garçon et des voisins
les regardaient presque effrayés.
Les gargouillements que l'on entendait dans
le ventre de la vache provoquèrent des borborygmes au fond
de leurs entrailles. Elle émit un vent. Pécuchet
dit alors :
-- "C'est une porte ouverte à l'espérance
! un débouché, peut-être ? "
Le débouché s'opéra ;
l'espérance jaillit dans un paquet de matières jaunes
éclatant avec la force d'un obus. Les curs se desserrèrent,
la vache dégonfla. Une heure après, il n'y paraissait
plus.
Ce n'était pas l'effet de l'imagination,
certainement. Donc, le fluide contient une vertu particulière.
Elle se laisse enfermer dans des objets, où on ira la prendre
sans qu'elle se trouve affaiblie. Un tel moyen épargne
les déplacements. Ils l'adoptèrent ; -- et ils envoyaient
à leurs pratiques, des jetons magnétisés,
des mouchoirs magnétisés, de l'eau magnétisée,
du pain magnétisé.
Puis continuant leurs études, ils abandonnèrent
les passes pour le système de Puységur, qui remplace
le magnétiseur par un vieil arbre, au tronc duquel une
corde s'enroule.
Un poirier dans leur masure semblait fait tout
exprès. Ils le préparèrent en l'embrassant
fortement à plusieurs reprises. Un banc fut établi
en dessous. Leurs habitués s'y rangeaient ; et ils obtinrent
des résultats si merveilleux que pour enfoncer Vaucorbeil
ils le convièrent à une séance, avec les
notables du pays.
Pas un n'y manqua.
Germaine les reçut dans la petite salle,
en priant "de faire excuse", ses maîtres allaient
venir.
De temps à autre, on entendait un coup
de sonnette. C'était les malades qu'elle introduisait ailleurs.
Les invités se montraient du coude les fenêtres poussiéreuses,
les taches sur les lambris, la peinture s'éraillant ; --
et le jardin était lamentable ! Du bois mort partout !
-- Deux bâtons, devant la brèche du mur, barraient
le verger.
Pécuchet se présenta. -- "A
vos ordres, messieurs !" et l'on vit au fond sous le poirier
d'Édouïn, plusieurs personnes assises.
Chamberlan, sans barbe, comme un prêtre,
et en soutanelle de lasting avec une calotte de cuir, s'abandonnait
à des frissons occasionnés par sa douleur intercostale
; Migraine, souffrant toujours de l'estomac, grimaçait
près de lui. La mère Varin, pour cacher sa tumeur
portait un châle à plusieurs tours. Le père
Lemoine, pieds nus dans des savates, avait ses béquilles
sous les jarrets -- et la Barbée en costume des dimanches
était pâle, extraordinairement.
De l'autre côté de l'arbre, on
trouva d'autres personnes : une femme à figure d'albinos
épongeait les glandes suppurantes de son cou. Le visage
d'une petite fille disparaissait à moitié sous des
lunettes bleues. Un vieillard dont une contracture déformait
l'échine heurtait de ses mouvements involontaires Marcel,
une espèce d'idiot, couvert d'une blouse en loques et d'un
pantalon rapiécé. Son bec-de-lièvre mal recousu
laissait voir ses incisives -- et des linges embobelinaient sa
joue, tuméfiée par une énorme fluxion.
Tous tenaient à la main une ficelle
descendant de l'arbre ; -- et des oiseaux chantaient, l'odeur
du gazon attiédi se roulait dans l'air. Le soleil passait
entre les branches. On marchait sur de la mousse.
Cependant les sujets, au lieu de dormir, écarquillaient
leurs paupières.
-- "Jusqu'à présent, ce
n'est pas drôle" dit Foureau. -- "Commencez, je
m'éloigne une minute." Et il revint, en fumant dans
un Abd-el-kader, reste dernier de la porte aux pipes.
Pécuchet se rappela un excellent moyen
de magnétisation. Il mit dans sa bouche tous les nez des
malades et aspira leur haleine pour tirer à lui l'électricité
-- et en même temps, Bouvard étreignait l'arbre,
dans le but d'accroître le fluide.
Le maçon interrompit ses hoquets, le
bedeau fut moins agité, l'homme à la contracture
ne bougea plus. -- On pouvait maintenant s'approcher d'eux, leur
faire subir toutes les épreuves.
Le médecin, avec sa lancette, piqua
sous l'oreille Chamberlan, qui tressaillit un peu. La sensibilité
chez les autres fut évidente. Le goutteux poussa un cri.
Quant à la Barbée, elle souriait comme dans un rêve,
et un filet de sang lui coulait sous la mâchoire. Foureau,
pour l'éprouver lui-même, voulut saisir la lancette,
et le Docteur l'ayant refusée, il pinça la malade
fortement. Le Capitaine lui chatouilla les narines avec une plume,
le Percepteur allait lui enfoncer une épingle sous la peau.
-- "Laissez-la donc" dit Vaucorbeil
"rien d'étonnant, après tout ! une hystérique
! le diable y perdrait son latin !"
-- "Celle-là" dit Pécuchet,
en désignant Victoire la femme scrofuleuse "est un
médecin ! elle reconnaît les affections et indique
les remèdes."
Langlois brûlait de la consulter sur
son catarrhe ; il n'osa ; -- mais Coulon, plus brave, demanda
quelque chose pour ses rhumatismes.
Pécuchet lui mit la main droite dans
la main gauche de Victoire -- et les cils toujours clos, les pommettes
un peu rouges, les lèvres frémissantes, la somnambule,
après avoir divagué, ordonna du "Valum Becum".
Elle avait servi à Bayeux chez un apothicaire.
Vaucorbeil en inféra qu'elle voulait dire de l¹ ³album
graecum" mot entrevu, peut-être, dans la pharmacie.
Puis il aborda le père Lemoine qui selon
Bouvard percevait à travers les corps opaques.
C'était un ancien maître d'école
tombé dans la crapule. Des cheveux blancs s'éparpillaient
autour de sa figure ; -- et adossé contre l'arbre, les
paumes ouvertes, il dormait, en plein soleil, d'une façon
majestueuse.
Le médecin attacha sur ses paupières
une double cravate ; -- et Bouvard lui présentant un journal
dit impérieusement : -- "Lisez."
Il baissa le front, remua les muscles de sa
face ; puis se renversa la tête, et finit par épeler
: "Cons-ti-tu- tionnel".
Mais avec de l'adresse on fait glisser tous
les bandeaux !
Ces dénégations du médecin
révoltaient Pécuchet. Il s'aventura jusqu'à
prétendre que la Barbée pourrait décrire
ce qui se passait actuellement dans sa propre maison.
-- "Soit" répondit le docteur
; et ayant tiré sa montre : "A quoi ma femme s'occupe-t-elle
? "
La Barbée hésita longtemps --
puis, d'un air maussade : -- "Hein ? quoi ? Ah ! j'y suis.
Elle coud des rubans à un chapeau de paille."
Vaucorbeil arracha une feuille de son calepin,
et écrivit un billet, que le clerc de Marescot s'empressa
de porter.
La séance était finie. Les malades
s'en allèrent.
Bouvard et Pécuchet en somme, n'avaient
pas réussi. Cela tenait-il à la température,
ou à l'odeur du tabac, ou au parapluie de l'abbé
Jeufroy, qui avait une garniture de cuivre -- métal contraire
à l'émission fluidique ?
Vaucorbeil haussa les épaules.
Cependant, il ne pouvait contester la bonne
foi de MM. Deleuze, Bertrand, Morin, Jules Cloquet. Or, ces maîtres
affirment que des somnambules ont prédit des événements,
subi, sans douleur, des opérations cruelles.
L'abbé rapporta des histoires plus étonnantes.
Un missionnaire a vu des brahmanes parcourir une voûte la
tête en bas, le Grand-Lama au Thibet se fend les boyaux,
pour rendre des oracles.
-- "Plaisantez-vous ? " dit le médecin.
-- "Nullement."
-- "Allons donc ! Quelle farce !"
Et la question se détournant chacun
produisit des anecdotes.
-- "Moi" dit l'épicier "j'ai
eu un chien qui était toujours malade quand le mois commençait
par un vendredi."
-- "Nous étions quatorze enfants"
reprit le juge de paix. "Je suis né un 14, mon mariage
eut lieu un 14 -- et le jour de ma fête tombe un 14 ! Expliquez-moi
ça."
Beljambe avait rêvé, bien des
fois, le nombre de voyageurs qu'il aurait le lendemain à
son auberge. Et Petit conta le souper de Cazotte.
Le curé, alors, fit cette réflexion
: -- "Pourquoi ne pas voir là dedans, tout simplement..."
-- "Les démons, n'est-ce pas ?
" dit Vaucorbeil.
L'abbé, au lieu de répondre,
eut un signe de tête.
Marescot parla de la Pythie de Delphes. --
"Sans aucun doute, des miasmes..."
-- "Ah ! les miasmes, maintenant !"
-- "Moi, j'admets un fluide" reprit
Bouvard.
-- "Nervoso-sidéral" ajouta
Pécuchet.
-- "Mais prouvez-le ! montrez-le ! votre
fluide ! D'ailleurs les fluides sont démodés ; écoutez-moi."
Vaucorbeil alla plus loin, se mettre à
l'ombre. Les bourgeois le suivirent. "Si vous dites à
un enfant : "Je suis un loup, je vais te manger", il
se figure que vous êtes un loup et il a peur ; c'est donc
un rêve commandé par des paroles. De même le
somnambule accepte les fantaisies que l'on voudra. Il se souvient
et n'imagine pas, n'a que les sensations quand il croit penser.
De cette manière des crimes sont suggérés
et des gens vertueux, pourront se voir bêtes féroces,
et devenir anthropophages."
On regarda Bouvard et Pécuchet. Leur
science avait des périls pour la société.
Le clerc de Marescot reparut dans le jardin,
en brandissant une lettre de Mme Vaucorbeil.
Le Docteur la décacheta, -- pâlit
-- et enfin lut ces mots :
-- "Je couds des rubans à un chapeau
de paille !"
La stupéfaction empêcha de rire.
-- "Une coïncidence, parbleu ! Ca
ne prouve rien." Et comme les deux magnétiseurs avaient
un air de triomphe, il se retourna sous la porte pour leur dire
:
-- "Ne continuez plus ! ce sont des amusements
dangereux !"
Le curé, en emmenant son bedeau, le
tança vertement.
-- "Êtes-vous fou ? sans ma permission
! des manuvres défendues par l'Église !"
Tout le monde venait de partir ; Bouvard et
Pécuchet causaient sur le vigneau avec l'instituteur quand
Marcel débusqua du verger, la mentonnière défaite,
et il bredouillait :
-- "Guéri ! guéri ! Bons
messieurs !"
-- "Bien ! assez ! laisse-nous tranquilles
!"
-- "Ah bons messieurs ! je vous aime !
serviteur !"
Petit, homme de progrès, avait trouvé
l'explication du médecin terre à terre, bourgeoise.
La Science est un monopole aux mains des Riches. Elle exclut le
Peuple. A la vieille analyse du moyen âge, il est temps
que succède une synthèse large et primesautière
! La Vérité doit s'obtenir par le Cur -- et
se déclarant spiritiste, il indiqua plusieurs ouvrages,
défectueux sans doute, mais qui étaient le signe
d'une aurore.
Ils se les firent envoyer.
Le spiritisme pose en dogme l'amélioration
fatale de notre espèce. La terre un jour deviendra le ciel
; et c'est pourquoi cette doctrine charmait l'instituteur. Sans
être catholique, elle se réclame de saint Augustin
et de saint Louis. Allan-Kardec publie même des fragments
dictés par eux et qui sont au niveau des opinions contemporaines.
Elle est pratique, bienfaisante, et nous révèle,
comme le télescope, les mondes supérieurs.
Les Esprits, après la mort et dans l'Extase,
y sont transportés. Mais quelquefois ils descendent sur
notre globe, où ils font craquer les meubles, se mêlent
à nos divertissements, goûtent les beautés
de la Nature et les plaisirs des Arts.
Cependant, plusieurs d'entre nous possèdent
une trompe aromale, c'est-à-dire derrière le crâne
un long tuyau qui monte depuis les cheveux jusqu'aux planètes
et nous permet de converser avec les esprits de Saturne ; -- les
choses intangibles n'en sont pas moins réelles, et de la
terre aux astres, des astres à la terre, c'est un va-et-vient,
une transmission, un échange continu.
Alors le cur de Pécuchet se gonfla
d'aspirations désordonnées -- et quand la nuit était
venue, Bouvard le surprenait à sa fenêtre contemplant
ces espaces lumineux, qui sont peuplés d'esprits.
Swedenborg y a fait de grands voyages. Car
en moins d'un an il a exploré Vénus, Mars, Saturne
et vingt- trois fois Jupiter. De plus, il a vu à Londres
Jésus-Christ, il a vu saint Paul, il a vu saint Jean, il
a vu Moïse, et en 1736, il a même vu le Jugement dernier.
Aussi nous donne-t-il des descriptions du ciel.
On y trouve des fleurs, des palais, des marchés
et des églises absolument comme chez nous.
Les anges, hommes autrefois, couchent leurs
pensées sur des feuillets, devisent des choses du ménage,
ou bien de matières spirituelles ; et les emplois ecclésiastiques
appartiennent à ceux, qui dans leur vie terrestre, ont
cultivé l'Écriture sainte.
Quant à l'enfer, il est plein d'une
odeur nauséabonde, avec des cahutes, des tas d'immondices,
des personnes mal habillées.
Et Pécuchet s'abîmait l'intellect
pour comprendre ce qu'il y a de beau dans ces révélations.
Elles parurent à Bouvard le délire d'un imbécile.
Tout cela dépasse les bornes de la Nature ! Qui les connaît,
cependant ? Et ils se livrèrent aux réflexions suivantes.
Des bateleurs peuvent illusionner une foule
; un homme ayant des passions violentes en remuera d'autres ;
mais comment la seule volonté agirait-elle sur de la matière
inerte ? Un Bavarois, dit-on, mûrit les raisins ; M. Gervais
a ranimé un héliotrope ; un plus fort à Toulouse
écarte les nuages.
Faut-il admettre une substance intermédiaire
entre le monde et nous ? L'od, un nouvel impondérable,
une sorte d'électricité, n'est pas autre chose,
peut-être ? Ses émissions expliquent la lueur que
les magnétisés croient voir, les feux errants des
cimetières, la forme des fantômes.
Ces images ne seraient donc pas une illusion,
et les dons extraordinaires des Possédés pareils
à ceux des somnambules, auraient une cause physique ?
Quelle qu'en soit l'origine, il y a une essence,
un agent secret et universel. Si nous pouvions le tenir, on n'aurait
pas besoin de la force de la durée. Ce qui demande des
siècles se développerait en une minute ; tout miracle
serait praticable et l'univers à notre disposition.
La magie provenait de cette convoitise éternelle
de l'esprit humain. On a, sans doute, exagéré sa
valeur ; mais elle n'est pas un mensonge. Des Orientaux qui la
connaissent exécutent des prodiges ; tous les voyageurs
le déclarent ; et au Palais-Royal M. Dupotet trouble avec
son doigt, l'aiguille aimantée.
Comment devenir magicien ? Cette idée
leur parut folle d'abord, mais elle revint, les tourmenta, et
ils y cédèrent, tout en affectant d'en rire.
Un régime préparatoire est indispensable.
Afin de mieux s'exalter, ils vivaient la nuit,
jeûnaient, et voulant faire de Germaine un médium
plus délicat rationnèrent sa nourriture. Elle se
dédommageait sur la boisson, et but tant d'eau-de-vie,
qu'elle acheva de s'alcooliser. Leurs promenades dans le corridor
la réveillaient. Elle confondait le bruit de leurs pas
avec ses bourdonnements d'oreilles et les voix imaginaires qu'elle
entendait sortir des murs. Un jour qu'elle avait mis le matin
un carrelet dans la cave, elle eut peur en le voyant tout couvert
de feu, se trouva désormais plus mal ; et finit par croire
qu'ils lui avaient jeté un sort.
Espérant gagner des visions, ils se
comprimèrent la nuque, réciproquement, ils se firent
des sachets de belladone, enfin ils adoptèrent la boîte
magique ; une petite boîte, d'où s'élève
un champignon hérissé de clous et que l'on garde
sur le cur par le moyen d'un ruban attaché à
la poitrine. Tout rata. Mais ils pouvaient employer le cercle
de Dupotet.
Pécuchet avec du charbon barbouilla
sur le sol une rondelle noire, "afin d'y enclore les esprits
animaux que devaient aider les esprits ambiants" -- et heureux
de dominer Bouvard, il lui dit d'un air pontifical : "Je
te défie de le franchir !"
Bouvard considéra cette place ronde.
Bientôt son cur battit, ses yeux se troublaient. "Ah
! finissons !" Et il sauta par-dessus pour fuir un malaise
inexprimable.
Pécuchet, dont l'exaltation allait croissant,
voulut faire apparaître un mort.
Sous le Directoire, un homme rue de l'Échiquier
montrait les victimes de la Terreur. Les exemples de Revenants
sont innombrables. Que ce soit une apparence, qu'importe ! il
s'agit de la produire.
Plus le défunt nous touche de près,
mieux il accourt à notre appel ; mais il n'avait aucune
relique de sa famille, ni bague ni miniature, pas un cheveu, tandis
que Bouvard était dans les conditions à évoquer
son père -- et comme il témoignait de la répugnance
Pécuchet lui demanda : -- "Que crains-tu ? "
-- "Moi ? Oh ! rien du tout ! Fais ce
que tu voudras !"
Ils soudoyèrent Chamberlan qui leur
fournit en cachette une vieille tête de mort. Un couturier
leur tailla deux houppelandes noires, avec un capuchon comme à
la robe de moine. La voiture de Falaise leur apporta un long rouleau
dans une enveloppe. Puis ils se mirent à l'uvre,
l'un curieux de l'exécuter, l'autre ayant peur d'y croire.
Le muséum était tendu comme un
catafalque. Trois flambeaux brûlaient au bord de la table
poussée contre le mur sous le portrait du père Bouvard,
que dominait la tête de mort. Ils avaient même fourré
une chandelle dans l'intérieur du crâne ; -- et des
rayons se projetaient par les deux orbites.
Au milieu, sur une chaufferette, de l'encens
fumait. Bouvard se tenait derrière -- et Pécuchet,
lui tournant le dos, jetait dans l'âtre des poignées
de soufre.
Avant d'appeler un mort, il faut le consentement
des démons. Or, ce jour-là étant un vendredi
-- jour qui appartient à Béchet, on devait s'occuper
de Béchet premièrement. Bouvard ayant salué
de droite et de gauche, fléchi le menton, et levé
les bras, commença.
-- "Par Éthaniel, Amazin, Ischyros"
il avait oublié le reste. -- Pécuchet bien vite
souffla les mots, notés sur un carton.
-- "Ischyros, Athanatos, Adonaï,
Sadaï, Éloy, Messias" la kyrielle était
longue "je te conjure, je t'obsècre, je t'ordonne,
ô Béchet" puis baissant la voix : "Où
es-tu Béchet ? Béchet ! Béchet ! Béchet
!"
Bouvard s'affaissa dans le fauteuil ; et il
était bien aise de ne pas voir Béchet -- un instinct
lui reprochant sa tentative comme un sacrilège. Où
était l'âme de son père ? Pouvait-elle l'entendre
? Si tout à coup, elle allait venir ?
Les rideaux se remuaient avec lenteur sous
le vent qui entrait par un carreau fêlé ; -- et les
cierges balançaient des ombres sur le crâne de mort
et sur la figure peinte. Une couleur terreuse les brunissait également.
De la moisissure dévorait les pommettes, les yeux n'avaient
plus de lumière. Mais une flamme brillait au-dessus, dans
les trous de la tête vide. Elle semblait quelquefois prendre
la place de l'autre, poser sur le collet de la redingote, avoir
ses favoris ; -- et la toile, à demi déclouée,
oscillait, palpitait.
Peu à peu, ils sentirent comme l'effleurement
d'une haleine, l'approche d'un être impalpable. Des gouttes
de sueur mouillaient le front de Pécuchet -- et voilà
que Bouvard se mit à claquer des dents, une crampe lui
serrait l'épigastre, le plancher comme une onde fuyait
sous ses talons, le soufre qui brûlait dans la cheminée
se rabattit à grosses volutes, des chauves-souris en même
temps tournoyaient, un cri s'éleva ; -- qui était-ce
?
Et ils avaient sous leurs capuchons, des figures
tellement décomposées, que leur effroi en redoublait
-- n'osant faire un geste, ni même parler -- quand derrière
la porte ils entendirent des gémissements, comme ceux d'une
âme en peine.
Enfin, ils se hasardèrent.
C'était leur vieille bonne -- qui les
espionnant par une fente de la cloison, avait cru voir le Diable
; -- et à genoux dans le corridor, elle multipliait les
signes de croix.
Tout raisonnement fut inutile. Elle les quitta
le soir même -- ne voulant plus servir des gens pareils.
Germaine bavarda. Chamberlan perdit sa place
; -- et il se forma contre eux une sourde coalition, entretenue
par l'abbé Jeufroy, Mme Bordin, et Foureau.
Leur manière de vivre -- qui n'était
pas celle des autres -- déplaisait. Ils devinrent suspects
; et même inspiraient une vague terreur.
Ce qui les ruina surtout dans l'opinion, ce
fut le choix de leur domestique. A défaut d'un autre, ils
avaient pris Marcel.
Son bec-de-lièvre, sa hideur et son
baragouin écartaient de sa personne. Enfant abandonné,
il avait grandi au hasard dans les champs et conservait de sa
longue misère une faim irrassasiable. Les bêtes mortes
de maladie, du lard en pourriture, un chien écrasé,
tout lui convenait, pourvu que le morceau fût gros ; --
et il était doux comme un mouton ; mais entièrement
stupide.
La reconnaissance l'avait poussé à
s'offrir comme serviteur chez Messieurs Bouvard et Pécuchet
; -- et puis, les croyant sorciers, il espérait des gains
extraordinaires.
Dès les premiers jours, il leur confia
un secret. Sur la bruyère de Poligny, autrefois, un homme
avait trouvé un lingot d'or. L'anecdote est rapportée
dans les historiens de Falaise ; ils ignoraient la suite : douze
frères avant de partir pour un voyage avaient caché
douze lingots pareils, tout le long de la route, depuis Chavignolles
jusqu'à Bretteville ; -- et Marcel supplia ses maîtres
de commencer les recherches. Ces lingots, se dirent-ils, avaient
peut-être été enfouis au moment de l'émigration.
C'était le cas d'employer la baguette
divinatoire. Les vertus en sont douteuses. Ils étudièrent
la question, cependant ; -- et apprirent qu'un certain Pierre
Garnier donne pour les défendre des raisons scientifiques
: les sources et les métaux projetteraient des corpuscules
en affinité avec le bois.
Cela n'est guère probable. Qui sait,
pourtant ? Essayons !
Ils se taillèrent une fourchette de
coudrier -- et un matin partirent à la découverte
du trésor.
-- "Il faudra le rendre" dit Bouvard.
-- "Ah ! non ! par exemple !"
Après trois heures de marche, une réflexion
les arrêta : "La route de Chavignolles à Bretteville
! -- était- ce l'ancienne, ou la nouvelle ? Ce devait être
l'ancienne ? "
Ils rebroussèrent chemin -- et parcoururent
les alentours, au hasard, le tracé de la vieille route
n'étant pas facile à reconnaître.
Marcel courait de droite et de gauche, comme
un épagneul en chasse ; toutes les cinq minutes, Bouvard
était contraint de le rappeler ; Pécuchet avançait
pas à pas, tenant la baguette par les deux branches, la
pointe en haut. Souvent il lui semblait qu'une force, et comme
un crampon, la tirait vers le sol ; -- et Marcel bien vite faisait
une entaille aux arbres voisins pour retrouver la place plus tard.
Pécuchet cependant se ralentissait.
Sa bouche s'ouvrit, ses prunelles se convulsèrent. Bouvard
l'interpella, le secoua par les épaules ; il ne remua pas,
et demeurait inerte, absolument comme la Barbée.
Puis il conta qu'il avait senti autour du cur
une sorte de déchirement, état bizarre, provenant
de la baguette, sans doute ; -- et il ne voulait plus y toucher.
Le lendemain, ils revinrent devant les marques
faites aux arbres. Marcel avec une bêche creusait des trous
; jamais la fouille n'amenait rien ; -- et ils étaient
chaque fois extrêmement penauds. Pécuchet s'assit
au bord d'un fossé ; et comme il rêvait la tête
levée, s'efforçant d'entendre la voix des Esprits
par sa trompe aromale, se demandant même s'il en avait une,
il fixa ses regards sur la visière de sa casquette ; l'extase
de la veille le reprit. Elle dura longtemps, devenait effrayante.
Au-dessus des avoines, dans un sentier, un
chapeau de feutre parut ; c'était M. Vaucorbeil trottinant
sur sa jument. Bouvard et Marcel le hélèrent.
La crise allait finir quand arriva le médecin.
Pour mieux examiner Pécuchet, il lui souleva sa casquette
-- et apercevant un front couvert de plaques cuivrées :
-- "Ah ! ah ! fructus belli ! -- ce sont
des syphilides, mon bonhomme ! soignez-vous ! diable ! ne badinons
pas avec l'amour."
Pécuchet, honteux, remit sa casquette,
une sorte de béret, bouffant sur une visière en
forme de demi-lune, et dont il avait pris le modèle dans
l'atlas d'Amoros.
Les paroles du Docteur le stupéfiaient.
Il y songeait, les yeux en l'air -- et tout à coup fut
ressaisi.
Vaucorbeil l'observait, puis d'une chiquenaude,
il fit tomber sa casquette.
Pécuchet recouvra ses facultés.
-- "Je m'en doutais" dit le médecin
"la visière vernie vous hypnotise comme un miroir
; et ce phénomène n'est pas rare chez les personnes
qui considèrent un corps brillant avec trop d'attention."
Il indiqua comment pratiquer l'expérience
sur des poules, enfourcha son bidet, et disparut lentement.
Une demi-lieue plus loin, ils remarquèrent
un objet pyramidal, dressé à l'horizon, dans une
cour de ferme -- on aurait dit une grappe de raisin noir monstrueuse,
piquée de points rouges çà et là.
C'était suivant l'usage normand, un long mât garni
de traverses où juchaient des dindes se rengorgeant au
soleil.
-- "Entrons" et Pécuchet aborda
le fermier qui consentit à leur demande.
Avec du blanc d'Espagne, ils tracèrent
une ligne au milieu du pressoir, lièrent les pattes d'un
dindon, puis l'étendirent à plat ventre, le bec
posé sur la raie. La bête ferma les yeux, et bientôt
sembla morte. Il en fut de même des autres. Bouvard les
repassait vivement à Pécuchet, qui les rangeait
de côté dès qu'elles étaient engourdies.
Les gens de la ferme témoignèrent des inquiétudes.
La maîtresse cria ; une petite fille pleurait.
Bouvard détacha toutes les volailles.
Elles se ranimaient, progressivement ; mais on ne savait pas les
conséquences. A une objection un peu rêche de Pécuchet
le fermier empoigna sa fourche.
-- "Filez, nom de Dieu ! ou je vous crève
la paillasse !"
Ils détalèrent.
N'importe ! le problème était
résolu ; l'extase dépend d'une cause matérielle.
Qu'est donc la matière ? Qu'est-ce que
l'Esprit ? D'où vient l'influence de l'une sur l'autre,
et réciproquement ?
Pour s'en rendre compte, ils firent des recherches
dans Voltaire, dans Bossuet, dans Fénelon -- et même
ils reprirent un abonnement à un cabinet de lecture.
Les maîtres anciens étaient inaccessibles
par la longueur des uvres ou la difficulté de l'idiome
; mais Jouffroy et Damiron les initièrent à la philosophie
moderne ; -- et ils avaient des auteurs touchant celle du siècle
passé.
Bouvard tirait ses arguments de La Mettrie,
de Locke, d'Helvétius ; Pécuchet de M. Cousin, Thomas
Reid et Gérando. Le premier s'attachait à l'expérience,
l'idéal était tout pour le second. Il y avait de
l'Aristote dans celui-ci, du Platon dans celui-là -- et
ils discutaient.
-- "L'âme est immatérielle"
disait l'un.
-- "Nullement!" disait l'autre ;
"la folie, le chloroforme, une saignée la bouleversent
et puisqu'elle ne pense pas toujours, elle n'est point une substance
ne faisant que penser."
-- "Cependant" objecta Pécuchet
"j'ai, en moi-même, quelque chose de supérieur
à mon corps, et qui parfois le contredit."
-- "Un être dans l'être ?
l'homo duplex ! allons donc ! Des tendances différentes
révèlent des motifs opposés. Voilà
tout."
-- "Mais ce quelque chose, cette âme,
demeure identique sous les changements du dehors. Donc, elle est
simple, indivisible et partant spirituelle !"
-- "Si l'âme était simple"
répliqua Bouvard, "le nouveau-né se rappellerait,
imaginerait comme l'adulte ! La Pensée, au contraire, suit
le développement du cerveau. Quant à être
indivisible, le parfum d'une rose, ou l'appétit d'un loup,
pas plus qu'une volition ou une affirmation ne se coupent en deux."
-- "Ca n'y fait rien !" dit Pécuchet
; "l'âme est exempte des qualités de la matière
!"
-- "Admets-tu la pesanteur ? " reprit
Bouvard. "Or si la matière peut tomber, elle peut
de même penser. Ayant eu un commencement, notre âme
doit finir, et dépendante des organes, disparaître
avec eux."
-- "Moi, je la prétends immortelle
! Dieu ne peut vouloir..."
-- "Mais si Dieu n'existe pas ? "
-- "Comment ? " Et Pécuchet
débita les trois preuves cartésiennes ; "primo,
Dieu est compris dans l'idée que nous en avons ; secundo,
l'existence lui est possible ; tertio, être fini, comment
aurais-je une idée de l'infini ? -- et puisque nous avons
cette idée, elle nous vient de Dieu, donc Dieu existe !"
Il passa au témoignage de la conscience,
à la tradition des peuples, au besoin d'un créateur.
"Quand je vois une horloge..."
-- "Oui! oui ! connu ! mais où
est le père de l'horloger ? "
-- "Il faut une cause, pourtant !"
Bouvard doutait des causes. -- "De ce
qu'un phénomène succède à un phénomène
on conclut qu'il en dérive. Prouvez-le !"
-- "Mais le spectacle de l'univers dénote
une intention, un plan !"
-- "Pourquoi ? Le mal est organisé
aussi parfaitement que le Bien. Le ver qui pousse dans la tête
du mouton et le fait mourir équivaut comme anatomie au
mouton lui-même. Les monstruosités surpassent les
fonctions normales. Le corps humain pouvait être mieux bâti.
Les trois quarts du globe sont stériles. La Lune, ce lampadaire,
ne se montre pas toujours ! Crois-tu l'Océan destiné
aux navires, et le bois des arbres au chauffage de nos maisons
? "
Pécuchet répondit :
-- "Cependant, l'estomac est fait pour
digérer, la jambe pour marcher, l'il pour voir, bien
qu'on ait des dyspepsies, des fractures et des cataractes. Pas
d'arrangement sans but ! Les effets surviennent actuellement,
ou plus tard. Tout dépend de lois. Donc, il y a des causes
finales."
Bouvard imagina que Spinoza peut-être,
lui fournirait des arguments, et il écrivit à Dumouchel,
pour avoir la traduction de Saisset.
Dumouchel lui envoya un exemplaire, appartenant
à son ami le professeur Varlot, exilé au Deux décembre.
L'Éthique les effraya avec ses axiomes,
ses corollaires. Ils lurent seulement les endroits marqués
d'un coup de crayon, et comprirent ceci :
La substance est ce qui est de soi, par soi,
sans cause, sans origine. Cette substance est Dieu.
Il est seul l'Étendue -- et l'Étendue
n'a pas de bornes. Avec quoi la borner ?
Mais bien qu'elle soit infinie, elle n'est
pas l'infini absolu ; car elle ne contient qu'un genre de perfection
; et l'Absolu les contient tous.
Souvent ils s'arrêtaient, pour mieux
réfléchir. Pécuchet absorbait des prises
de tabac et Bouvard était rouge d'attention.
-- "Est-ce que cela t'amuse ? "
-- "Oui ! sans doute ! va toujours !"
Dieu se développe en une infinité
d'attributs, qui expriment chacun à sa manière,
l'infinité de son être. Nous n'en connaissons que
deux : l'Étendue et la Pensée.
De la Pensée et de l'Étendue,
découlent des modes innombrables, lesquels en contiennent
d'autres.
Celui qui embrasserait, à la fois, toute
l'Étendue et toute la Pensée n'y verrait aucune
contingence, rien d'accidentel -- mais une suite géométrique
de termes, liés entre eux par des lois nécessaires.
-- "Ah ! ce serait beau !" dit Pécuchet.
Donc, il n'y a pas de liberté chez l'homme,
ni chez Dieu.
-- "Tu l'entends !" s'écria
Bouvard.
Si Dieu avait une volonté, un but, s'il
agissait pour une cause, c'est qu'il aurait un besoin, c'est qu'il
manquerait d'une perfection. Il ne serait pas Dieu.
Ainsi notre monde n'est qu'un point dans l'ensemble
des choses -- et l'univers impénétrable à
notre connaissance, une portion d'une infinité d'univers
émettant près du nôtre des modifications infinies.
L'Étendue enveloppe notre univers, mais est enveloppée
par Dieu, qui contient dans sa pensée tous les univers
possibles, et sa pensée elle-même est enveloppée
dans sa substance.
Il leur semblait être en ballon, la nuit,
par un froid glacial, emportés d'une course sans fin, vers
un abîme sans fond, -- et sans rien autour d'eux que l'insaisissable,
l'immobile, l'Éternel. C'était trop fort. Ils y
renoncèrent.
Et désirant quelque chose de moins rude,
ils achetèrent le Cours de philosophie, à l'usage
des classes, par Monsieur Guesnier.
L'auteur se demande quelle sera la bonne méthode,
l'ontologique ou la psychologique ?
La première convenait à l'enfance
des sociétés, quand l'homme portait son attention
vers le monde extérieur. Mais à présent qu'il
la replie sur lui-même "nous croyons la seconde plus
scientifique" et Bouvard et Pécuchet se décidèrent
pour elle.
Le but de la psychologie est d'étudier
les faits qui se passent "au sein du moi" ; on les découvre
en observant.
-- "Observons !" Et pendant quinze
jours, après le déjeuner habituellement, ils cherchaient
dans leur conscience, au hasard -- espérant y faire de
grandes découvertes, et n'en firent aucune -- ce qui les
étonna beaucoup.
Un phénomène occupe le moi, à
savoir l'idée. De quelle nature est-elle ? On a supposé
que les objets se mirent dans le cerveau ; et le cerveau envoie
ces images à notre esprit, qui nous en donne la connaissance.
Mais si l'idée est spirituelle, comment
représenter la matière ? De là scepticisme
quant aux perceptions externes. Si elle est matérielle,
les objets spirituels ne seraient pas représentés
? De là scepticisme en fait de notions internes. "D'ailleurs
qu'on y prenne garde ! cette hypothèse nous mènerait
à l'athéisme !" car une image étant
une chose finie, il lui est impossible de représenter l'infini.
-- "Cependant" objecta Bouvard "quand
je songe à une forêt, à une personne, à
un chien, je vois cette forêt, cette personne, ce chien.
Donc les idées les représentent."
Et ils abordèrent l'origine des idées.
D'après Locke, il y en a deux, la sensation,
la réflexion -- Condillac réduit tout à la
sensation.
Mais alors, la réflexion manquera de
base. Elle a besoin d'un sujet, d'un être sentant ; et elle
est impuissante à nous fournir les grandes vérités
fondamentales : Dieu, le mérite et le démérite,
le juste, le beau, etc., notions qu'on nomme innées, c'est-à-dire
antérieures à l'Expérience et universelles.
-- "Si elles étaient universelles,
nous les aurions dès notre naissance."
-- "On veut dire, par ce mot, des dispositions
à les avoir, et Descartes..."
-- "Ton Descartes patauge ! car il soutient
que le ftus les possède et il avoue dans un autre
endroit que c'est d'une façon implicite."
Pécuchet fut étonné.
-- "Où cela se trouve-t-il ? "
-- "Dans Gérando !" Et Bouvard
lui donna une claque sur le ventre.
-- "Finis donc !" dit Pécuchet.
Puis venant à Condillac : "Nos pensées ne sont
pas des métamorphoses de la sensation! Elle les occasionne,
les met en jeu. Pour les mettre en jeu, il faut un moteur. Car
la matière de soi-même ne peut produire le mouvement
; -- et j'ai trouvé cela dans ton Voltaire !" ajouta
Pécuchet, en lui faisant une salutation profonde.
Ils rabâchaient ainsi les mêmes
arguments, -- chacun méprisant l'opinion de l'autre, sans
le convaincre de la sienne.
Mais la Philosophie les grandissait dans leur
estime. Ils se rappelaient avec pitié leurs préoccupations
d¹agriculture, de Littérature, de Politique.
A présent le muséum les dégoûtait.
Ils n'auraient pas mieux demandé que d'en vendre les bibelots
; -- et ils passèrent au chapitre deuxième : des
facultés de l'âme.
On en compte trois, pas davantage ! Celle de
sentir, celle de connaître, celle de vouloir.
Dans la faculté de sentir distinguons
la sensibilité physique de la sensibilité morale.
Les sensations physiques se classent naturellement
en cinq espèces, étant amenées par les organes
des sens.
Les faits de la sensibilité morale,
au contraire, ne doivent rien au corps. -- "Qu'y a-t-il de
commun entre le plaisir d'Archimède trouvant les lois de
la pesanteur et la volupté immonde d'Apicius dévorant
une hure de sanglier !"
Cette sensibilité morale a quatre genres
; -- et son deuxième genre "désirs moraux"
se divise en cinq espèces, et les phénomènes
du quatrième genre "affections" se subdivisent
en deux autres espèces, parmi lesquelles l'amour de soi
"penchant légitime, sans doute, mais qui devenu exagéré
prend le nom d'égoïsme".
Dans la faculté de connaître,
se trouve l'aperception rationnelle, où l'on trouve deux
mouvements principaux et quatre degrés.
L'Abstraction peut offrir des écueils
aux intelligences bizarres.
La mémoire fait correspondre avec le
passé comme la prévoyance avec l'avenir.
L'imagination est plutôt une faculté
particulière, sui generis.
Tant d'embarras pour démontrer des platitudes,
le ton pédantesque de l'auteur, la monotonie des tournures
"Nous sommes prêts à le reconnaître --
Loin de nous la pensée -- Interrogeons notre conscience"
l'éloge sempiternel de Dugalt-Stewart, enfin tout ce verbiage,
les écura tellement, que sautant par dessus la faculté
de vouloir, ils entrèrent dans la Logique.
Elle leur apprit ce qu'est l'Analyse, la Synthèse,
l'Induction, la Déduction et les causes principales de
nos erreurs.
Presque toutes viennent du mauvais emploi des
mots.
-- "Le soleil se couche, le temps se rembrunit,
l'hiver approche" locutions vicieuses et qui feraient croire
à des entités personnelles quand il ne s'agit que
d'événements bien simples ! -- "Je me souviens
de tel objet, de tel axiome, de telle vérité"
illusion ! ce sont les idées, et pas du tout les choses,
qui restent dans le moi, et la rigueur du langage exige "Je
me souviens de tel acte de mon esprit par lequel j'ai perçu
cet objet, par lequel j'ai déduit cet axiome, par lequel
j'ai admis cette vérité."
Comme le terme qui désigne un accident
ne l'embrasse pas dans tous ses modes, ils tâchèrent
de n'employer que des mots abstraits -- si bien qu'au lieu de
dire : "Faisons un tour, -- il est temps de dîner,
-- j'ai la colique" ils émettaient ces phrases : "Une
promenade serait salutaire, -- voici l'heure d'absorber des aliments,
-- j'éprouve un besoin d'exonération."
Une fois maîtres de l'instrument logique,
ils passèrent en revue les différents critériums,
d'abord celui du sens commun.
Si l'individu ne peut rien savoir, pourquoi
tous les individus en sauraient-ils davantage ? Une erreur, fût-
elle vieille de cent mille ans, par cela même qu'elle est
vieille ne constitue pas la vérité. La Foule invariablement
suit la routine ; c'est, au contraire, le petit nombre qui mène
le Progrès.
Vaut-il mieux se fier au témoignage
des sens ? Ils trompent parfois, et ne renseignent jamais que
sur l'apparence. Le fond leur échappe.
La Raison offre plus de garanties, étant
immuable et impersonnelle -- mais pour se manifester, il lui faut
s'incarner. Alors, la Raison devient ma raison. Une règle
importe peu, si elle est fausse. Rien ne prouve que celle-là
soit juste.
On recommande de la contrôler avec les
sens ; mais ils peuvent épaissir leurs ténèbres.
D'une sensation confuse, une loi défectueuse sera induite,
et qui plus tard empêchera la vue nette des choses.
Reste la morale. C'est faire descendre Dieu
au niveau de l'utile, comme si nos besoins étaient la mesure
de l'Absolu !
Quant à l'Évidence, niée
par l'un, affirmée par l'autre, elle est à elle-même
son critérium. M. Cousin l'a démontré.
-- "Je ne vois plus que la Révélation"
dit Bouvard. "Mais pour y croire il faut admettre deux connaissances
préalables, celle du corps qui a senti, celle de l'intelligence
qui a perçu, admettre le Sens et la Raison, témoignages
humains, et par conséquent suspects."
Pécuchet réfléchit, se
croisa les bras. -- "Mais nous allons tomber dans l'abîme
effrayant du scepticisme."
Il n'effrayait, selon Bouvard, que les pauvres
cervelles.
-- "Merci du compliment !" répliqua
Pécuchet. "Cependant il y a des faits indiscutables.
On peut atteindre la vérité dans une certaine limite."
-- "Laquelle ? Deux et deux font-ils quatre
toujours ? Le contenu est-il, en quelque sorte, moindre que le
contenant ? Que veut dire un à-peu-près du vrai,
une fraction de Dieu, la partie d'une chose indivisible ? "
-- "Ah ! tu n'es qu'un sophiste !"
Et Pécuchet, vexé, bouda pendant trois jours.
Ils les employèrent à parcourir
les tables de plusieurs volumes. Bouvard souriait de temps à
autre -- et renouant la conversation :
-- "C'est qu'il est difficile de ne pas
douter ! Ainsi, pour Dieu, les preuves de Descartes, de Kant et
de Leibniz ne sont pas les mêmes, et mutuellement se ruinent.
La création du monde par les atomes, ou par un esprit,
demeure inconcevable.
Je me sens à la fois matière
et pensée tout en ignorant ce qu'est l'une et l'autre.
L'impénétrabilité, la solidité, la
pesanteur me paraissent des mystères aussi bien que mon
âme -- à plus forte raison l'union de l'âme
et du corps.
Pour en rendre compte, Leibniz a imaginé
son harmonie, Malebranche la prémotion, Cudworth un médiateur,
et Bonnet y voit un miracle perpétuel "qui est une
bêtise, un miracle perpétuel ne serait plus un miracle".
-- "Effectivement !" dit Pécuchet.
Et tous deux s'avouèrent qu'ils étaient
las des philosophes. Tant de systèmes vous embrouille.
La métaphysique ne sert à rien. On peut vivre sans
elle.
D'ailleurs leur gêne pécuniaire
augmentait. Ils devaient trois barriques de vin à Beljambe,
douze kilogrammes de sucre à Langlois, cent vingt francs
au tailleur, soixante au cordonnier. La dépense allait
toujours ; et maître Gouy ne payait pas.
Ils se rendirent chez Marescot, pour qu'il
leur trouvât de l'argent, soit par la vente des Écalles,
ou par une hypothèque sur leur ferme, ou en aliénant
leur maison, qui serait payée en rentes viagères
et dont ils garderaient l'usufruit -- moyen impraticable, dit
Marescot, mais une affaire meilleure se combinait et ils seraient
prévenus.
Ensuite, ils pensèrent à leur
pauvre jardin. Bouvard entreprit l'émondage de la charmille.
Pécuchet la taille de l'espalier -- Marcel devait fouir
les plates-bandes.
Au bout d'un quart d'heure, ils s'arrêtaient,
l'un fermait sa serpette, l'autre déposait ses ciseaux,
et ils commençaient doucement à se promener, --
Bouvard à l'ombre des tilleuls, sans gilet, la poitrine
en avant, les bras nus, Pécuchet tout le long du mur, la
tête basse, les mains dans le dos, la visière de
sa casquette tournée sur le cou par précaution ;
et ils marchaient ainsi parallèlement, sans même
voir Marcel, qui se reposant au bord de la cahute mangeait une
chiffe de pain.
Dans cette méditation, des pensées
avaient surgi ; ils s'abordaient, craignant de les perdre ; et
la métaphysique revenait.
Elle revenait à propos de la pluie ou
du soleil, d'un gravier dans leur soulier, d'une fleur sur le
gazon, à propos de tout.
En regardant brûler la chandelle, ils
se demandaient si la lumière est dans l'objet ou dans notre
il. Puisque des étoiles peuvent avoir disparu quand
leur éclat nous arrive, nous admirons, peut-être,
des choses qui n'existent pas.
Ayant retrouvé au fond d'un gilet une
cigarette Raspail, ils l'émiettèrent sur de l'eau
et le camphre tourna.
Voilà donc le mouvement dans la matière
! un degré supérieur du mouvement amènerait
la vie.
Mais si la matière en mouvement suffisait
à créer les êtres, ils ne seraient pas si
variés. Car il n'existait à l'origine, ni terres,
ni eaux, ni hommes, ni plantes. Qu'est donc cette matière
primordiale, qu'on n'a jamais vue, qui n'est rien des choses du
monde, et qui les a toutes produites ?
Quelquefois ils avaient besoin d'un livre.
Dumouchel, fatigué de les servir, ne leur répondait
plus, et ils s'acharnaient à la question, principalement
Pécuchet.
Son besoin de vérité devenait
une soif ardente.
Ému des discours de Bouvard, il lâchait
le spiritualisme, le reprenait bientôt pour le quitter,
et s'écriait la tête dans les mains : "Oh !
le doute ! le doute ! j'aimerais mieux le néant !"
Bouvard apercevait l'insuffisance du matérialisme,
et tâchait de s'y retenir, déclarant, du reste, qu'il
en perdait la boule.
Ils commençaient des raisonnements sur
une base solide. Elle croulait ; -- et tout à coup plus
d'idée, -- comme une mouche s'envole, dès qu'on
veut la saisir.
Pendant les soirs d'hiver, ils causaient dans
le muséum, au coin du feu, en regardant les charbons. Le
vent qui sifflait dans le corridor faisait trembler les carreaux,
les masses noires des arbres se balançaient, et la tristesse
de la nuit augmentait le sérieux de leurs pensées.
Bouvard, de temps à autre, allait jusqu'au
bout de l'appartement, puis revenait. Les flambeaux et les bassines
contre les murs posaient sur le sol des ombres obliques ; et le
saint Pierre, vu de profil, étalait au plafond, la silhouette
de son nez, pareille à un monstrueux cor de chasse.
On avait peine à circuler entre les
objets, et souvent Bouvard, n'y prenant garde, se cognait à
la statue. Avec ses gros yeux, sa lippe tombante et son air d'ivrogne,
elle gênait aussi Pécuchet. Depuis longtemps, ils
voulaient s'en défaire ; mais par négligence, remettaient
cela, de jour en jour.
Un soir au milieu d'une dispute sur la monade,
Bouvard se frappa l'orteil au pouce de saint Pierre -- et tournant
contre lui son irritation :
-- "Il m'embête, ce coco-là,
flanquons-le dehors !"
C'était difficile par l'escalier. Ils
ouvrirent la fenêtre, et l'inclinèrent sur le bord
doucement. Pécuchet à genoux tâcha de soulever
ses talons, pendant que Bouvard pesait sur ses épaules.
Le bonhomme de pierre ne branlait pas ; ils durent recourir à
la hallebarde, comme levier -- et arrivèrent enfin à
l'étendre tout droit. Alors, ayant basculé, il piqua
dans le vide, la tiare en avant -- un bruit mat retentit ; --
et le lendemain, ils le trouvèrent cassé en douze
morceaux, dans l'ancien trou aux composts.
Une heure après, le notaire entra, leur
apportant une bonne nouvelle. Une personne de la localité
avancerait mille écus, moyennant une hypothèque
sur leur ferme ; et comme ils se réjouissaient : "Pardon
! elle y met une clause ! c'est que vous lui vendrez les Écalles
pour quinze cents francs. Le prêt sera soldé aujourd'hui
même. L'argent est chez moi dans mon étude."
Ils avaient envie de céder l'un et l'autre.
Bouvard finit par répondre : -- "Mon Dieu... soit
!"
-- "Convenu !" dit Marescot ; et
il leur apprit le nom de la personne, qui était Mme Bordin.
-- "Je m'en doutais !" s'écria
Pécuchet.
Bouvard, humilié, se tut.
Elle ou un autre, qu'importait ! le principal
étant de sortir d'embarras.
L'argent touché (celui des Écalles
le serait plus tard) ils payèrent immédiatement
toutes les notes, et regagnaient leur domicile, quand au détour
des Halles, le père Gouy les arrêta.
Il allait chez eux, pour leur faire part d'un
malheur. Le vent, la nuit dernière, avait jeté bas
vingt pommiers dans les cours, abattu la bouillerie, enlevé
le toit de la grange. Ils passèrent le reste de l'après-
midi à constater les dégâts, et le lendemain,
avec le charpentier, le maçon, et le couvreur. Les réparations
monteraient à dix-huit cents francs, pour le moins.
Puis le soir, Gouy se présenta. Marianne,
elle-même, lui avait conté tout à l'heure
la vente des Écalles. Une pièce d'un rendement magnifique,
à sa convenance, qui n'avait presque pas besoin de culture,
le meilleur morceau de toute la ferme ! -- et il demandait une
diminution.
Ces messieurs la refusèrent. On soumit
le cas au juge de paix, et il conclut pour le fermier. La perte
des Écalles, l'acre estimé deux mille francs, lui
faisait un tort annuel de soixante-dix francs ; -- et devant les
tribunaux il gagnerait certainement.
Leur fortune se trouvait diminuée. Que
faire ? Comment vivre bientôt ?
Ils se mirent tous les deux à table,
pleins de découragement. Marcel n'entendait rien à
la cuisine ; son dîner cette fois dépassa les autres.
La soupe ressemblait à de l'eau de vaisselle, le lapin
sentait mauvais, les haricots étaient incuits, les assiettes
crasseuses, et au dessert, Bouvard éclata, menaçant
de lui casser tout sur la tête.
-- "Soyons philosophes" dit Pécuchet
; "un peu moins d'argent, les intrigues d'une femme, la maladresse
d'un domestique, qu'est-ce que tout cela ? Tu es trop plongé
dans la matière !"
-- "Mais quand elle me gêne",
dit Bouvard.
-- "Moi, je ne l'admets pas !" repartit
Pécuchet.
Il avait lu dernièrement une analyse
de Berkeley, et ajouta : "Je nie l'étendue, le temps,
l'espace, voire la substance ! car la vraie substance c'est l'esprit
percevant les qualités."
-- "Parfait" dit Bouvard "mais
le monde supprimé, les preuves manqueront pour l'existence
de Dieu."
Pécuchet se récria, et longuement,
bien qu'il eût un rhume de cerveau, causé par l'iodure
de potassium ; -- et une fièvre permanente contribuait
à son exaltation. Bouvard, s'en inquiétant, fit
venir le médecin.
Vaucorbeil ordonna du sirop d'orange avec l'iodure,
et pour plus tard des bains de cinabre.
-- "A quoi bon ? " reprit Pécuchet.
"Un jour ou l'autre, la forme s'en ira. L'essence ne périt
pas !"
-- "Sans doute" dit le médecin
"la matière est indestructible ! Cependant..."
-- "Mais non ! mais non ! L'indestructible,
c'est l'être. Ce corps qui est là devant moi, le
vôtre, docteur, m'empêche de connaître votre
personne, n'est pour ainsi dire qu'un vêtement, ou plutôt
un masque."
Vaucorbeil le crut fou. -- "Bonsoir !
Soignez votre masque !"
Pécuchet n'enraya pas. Il se procura
une introduction à la philosophie hégélienne,
et voulut l'expliquer à Bouvard.
-- "Tout ce qui est rationnel est réel.
Il n'y a même de réel que l'idée. Les lois
de l'Esprit sont les lois de l'univers ; la raison de l'homme
est identique à celle de Dieu."
Bouvard feignait de comprendre.
-- "Donc, l'Absolu c'est à la fois
le sujet et l'objet, l'unité où viennent se rejoindre
toutes les différences. Ainsi les contradictoires sont
résolus. L'ombre permet la lumière, le froid mêlé
au chaud produit la température, l'organisme ne se maintient
que par la destruction de l'organisme ; partout un principe qui
divise, un principe qui enchaîne."
Ils étaient sur le vigneau ; et le curé
passa le long de la claire-voie, son bréviaire à
la main.
Pécuchet le pria d'entrer, pour finir
devant lui l'exposition d'Hegel et voir un peu ce qu'il en dirait.
L'homme à la soutane s'assit près
d'eux ; -- et Pécuchet aborda le christianisme.
-- "Aucune religion n'a établi
aussi bien cette vérité : "La Nature n'est
qu'un moment de l'idée !"
-- "Un moment de l'idée ? "
murmura le prêtre, stupéfait.
-- "Mais oui ! Dieu, en prenant une enveloppe
visible, a montré son union consubstantielle avec elle."
-- "Avec la Nature ? oh ! oh !"
-- "Par son décès, il a
rendu témoignage à l'essence de la mort ; donc,
la mort était en lui, faisait, fait partie de Dieu."
L'ecclésiastique se renfrogna. "Pas
de blasphèmes ! c'était pour le salut du genre humain
qu'il a enduré les souffrances..."
-- "Erreur ! On considère la mort
dans l'individu, où elle est un mal sans doute, mais relativement
aux choses, c'est différent. Ne séparez pas l'esprit
de la matière !"
-- "Cependant, monsieur, avant la création..."
-- "Il n'y a pas eu de création.
Elle a toujours existé. Autrement ce serait un être
nouveau s'ajoutant à la pensée divine ; ce qui est
absurde."
Le prêtre se leva ; des affaires l'appelaient
ailleurs.
"Je me flatte de l'avoir crossé
!" dit Pécuchet. "Encore un mot ! Puisque l'existence
du monde n'est qu'un passage continuel de la vie à la mort,
et de la mort à la vie, loin que tout soit, rien n'est.
Mais tout devient ; comprends-tu ? "
-- "Oui ! je comprends, ou plutôt
non !" L'idéalisme à la fin exaspérait
Bouvard. "Je n'en veux plus ! le fameux cogito m'embête.
On prend les idées des choses pour les choses elles-mêmes.
On explique ce qu'on entend fort peu, au moyen de mots qu'on n'entend
pas du tout ! Substance, étendue, force, matière
et âme, autant d'abstractions, d'imaginations. Quant à
Dieu, impossible de savoir comment il est, ni même s'il
est ! Autrefois, il causait le vent, la foudre, les révolutions.
A présent, il diminue. D'ailleurs, je n'en vois pas l'utilité."
-- "Et la morale, dans tout cela ? "
-- "Ah! tant pis !"
"Elle manque de base, effectivement"
se dit Pécuchet.
Et il demeura silencieux, acculé dans
une impasse, conséquence des prémisses qu'il avait
lui-même posées. Ce fut une surprise, un écrasement.
Bouvard ne croyait même plus à
la matière.
La certitude que rien n'existe (si déplorable
qu'elle soit) n'en est pas moins une certitude. Peu de gens sont
capables de l'avoir. Cette transcendance leur inspira de l'orgueil
; et ils auraient voulu l'étaler. Une occasion s'offrit.
Un matin, en allant acheter du tabac, ils virent
un attroupement devant la porte de Langlois. On entourait la gondole
de Falaise, et il était question de Touache, un galérien
qui vagabondait dans le pays. Le conducteur l'avait rencontré
à la Croix-Verte entre deux gendarmes et les Chavignollais
exhalèrent un soupir de délivrance.
Girbal et le capitaine restèrent sur
la Place ; puis, arriva le juge de paix curieux d'avoir des renseignements,
et M. Marescot en toque de velours et pantoufles de basane.
Langlois les invita à honorer sa boutique
de leur présence. Ils seraient là plus à
leur aise ; et malgré les chalands, et le bruit de la sonnette,
ces messieurs continuèrent à discuter les forfaits
de Touache.
-- "Mon Dieu" dit Bouvard "il
avait de mauvais instincts, voilà tout !"
-- "On en triomphe par la vertu"
répliqua le notaire.
-- "Mais si on n'a pas de vertu ? "
Et Bouvard nia positivement le libre arbitre.
-- "Cependant" dit le capitaine "je
peux faire ce que je veux ! je suis libre, par exemple... de remuer
la jambe."
-- "Non ! monsieur, car vous avez un motif
pour la remuer!"
Le capitaine chercha une réponse, n'en
trouva pas -- mais Girbal décocha ce trait :
-- "Un républicain qui parle contre
la liberté ! c'est drôle !"
-- "Histoire de rire !" dit Langlois.
Bouvard l'interpella :
-- "D'où vient que vous ne donnez
pas votre fortune aux pauvres ? "
L'épicier, d'un regard inquiet, parcourut
toute sa boutique.
-- "Tiens ! pas si bête ! je la
garde pour moi !"
-- "Si vous étiez saint Vincent
de Paul, vous agiriez différemment, puisque vous auriez
son caractère. Vous obéissez au vôtre. Donc
vous n'êtes pas libre !"
-- "C'est une chicane" répondit
en chur l'assemblée.
Bouvard ne broncha pas ; -- et désignant
la balance sur le comptoir :
-- "Elle se tiendra inerte, tant qu'un
des plateaux sera vide. De même, la volonté ; --
et l'oscillation de la balance entre deux poids qui semblent égaux,
figure le travail de notre esprit, quand il délibère
sur les motifs, jusqu'au moment où le plus fort l'emporte,
le détermine."
-- "Tout cela" dit Girbal "ne
fait rien pour Touache, et ne l'empêche pas d'être
un gaillard joliment vicieux."
Pécuchet prit la parole :
-- "Les vices sont des propriétés
de la Nature, comme les inondations, les tempêtes."
Le notaire l'arrêta ; et se haussant
à chaque mot sur la pointe des orteils :
-- "Je trouve votre système d'une
immoralité complète. Il donne carrière à
tous les débordements, excuse les crimes, innocente les
coupables."
-- "Parfaitement" dit Bouvard. "Le
malheureux qui suit ses appétits est dans son droit, comme
l'honnête homme qui écoute la Raison."
-- "Ne défendez pas les monstres
!"
-- "Pourquoi monstres ? Quand il naît
un aveugle, un idiot, un homicide, cela nous paraît du désordre,
comme si l'ordre nous était connu, comme si la nature agissait
pour une fin !"
-- "Alors vous contestez la Providence
? "
-- "Oui ! je la conteste !"
-- "Voyez plutôt l'Histoire !"
s'écria Pécuchet "rappelez-vous les assassinats
de rois, les massacres de peuples, les dissensions dans les familles,
le chagrin des particuliers."
-- "Et en même temps" ajouta
Bouvard, car ils s'excitaient l'un l'autre "cette Providence
soigne les petits oiseaux, et fait repousser les pattes des écrevisses.
Ah ! si vous entendez par Providence, une loi qui règle
tout, je veux bien, et encore !"
-- "Cependant, monsieur" dit le notaire
"il y a des principes !"
-- "Qu'est-ce que vous me chantez ! Une
science, d'après Condillac, est d'autant meilleure qu'elle
n'en a pas besoin ! Ils ne font que résumer des connaissances
acquises, et nous reportent vers ces notions, qui précisément
sont discutables."
-- "Avez-vous comme nous" poursuivit
Pécuchet, "scruté, fouillé les arcanes
de la métaphysique ? "
-- "Il est vrai, messieurs, il est vrai
!"
Et la société se dispersa.
Mais Coulon les tirant à l'écart,
leur dit d'un ton paterne, qu'il n'était pas dévot
certainement et même il détestait les jésuites.
Cependant il n'allait pas si loin qu'eux ! Oh non ! bien sûr
; -- et au coin de la place, ils passèrent devant le capitaine,
qui rallumait sa pipe en grommelant : "Je fais pourtant ce
que je veux, nom de Dieu !"
Bouvard et Pécuchet proférèrent
en d'autres occasions leurs abominables paradoxes. Ils mettaient
en doute, la probité des hommes, la chasteté des
femmes, l'intelligence du gouvernement, le bon sens du peuple,
enfin sapaient les bases.
Foureau s'en émut, et les menaça
de la prison, s'ils continuaient de tels discours.
L'évidence de leur supériorité
blessait. Comme ils soutenaient des thèses immorales, ils
devaient être immoraux ; des calomnies furent inventées.
Alors une faculté pitoyable se développa
dans leur esprit, celle de voir la bêtise et de ne plus
la tolérer.
Des choses insignifiantes les attristaient
: les réclames des journaux, le profil d'un bourgeois,
une sotte réflexion entendue par hasard.
En songeant à ce qu'on disait dans leur
village, et qu'il y avait jusqu'aux antipodes d'autres Coulon,
d'autres Marescot, d'autres Foureau, ils sentaient peser sur eux
comme la lourdeur de toute la terre.
Ils ne sortaient plus, ne recevaient personne.
Un après-midi, un dialogue s'éleva
dans la cour, entre Marcel et un monsieur ayant un chapeau à
larges bords avec des conserves noires. C'était l'académicien
Larsonneur. Il ne fut pas sans observer un rideau entrouvert,
des portes qu'on fermait. Sa démarche était une
tentative de raccommodement et il s'en alla furieux, chargeant
le domestique de dire à ses maîtres qu'il les regardait
comme des goujats.
Bouvard et Pécuchet ne s'en soucièrent.
Le monde diminuait d'importance -- ils l'apercevaient comme dans
un nuage, descendu de leur cerveau sur leurs prunelles.
N'est-ce pas, d'ailleurs, une illusion, un
mauvais rêve ? Peut-être, qu'en somme, les prospérités
et les malheurs s'équilibrent ? Mais le bien de l'espèce
ne console pas l'individu. -- "Et que m'importent les autres
!" disait Pécuchet.
Son désespoir affligeait Bouvard. C'était
lui qui l'avait poussé jusque-là ; et le délabrement
de leur domicile avivait leur chagrin par des irritations quotidiennes.
Pour se remonter, ils se faisaient des raisonnements,
se prescrivaient des travaux, et retombaient vite dans une paresse
plus forte, dans un découragement profond.
A la fin des repas, ils restaient les coudes
sur la table, à gémir d'un air lugubre -- Marcel
en écarquillait les yeux, puis retournait dans sa cuisine
où il s'empiffrait solitairement.
Au milieu de l'été, ils reçurent
un billet de faire-part annonçant le mariage de Dumouchel
avec Mme veuve Olympe-Zulma Poulet.
Que Dieu le bénisse ! et ils se rappelèrent
le temps où ils étaient heureux. Pourquoi ne suivaient-ils
plus les moissonneurs ? Où étaient les jours qu'ils
entraient dans les fermes cherchant partout des antiquités
? Rien maintenant n'occasionnerait ces heures si douces qu'emplissaient
la distillerie ou la Littérature. Un abîme les en
séparait. Quelque chose d'irrévocable était
venu.
Ils voulurent faire comme autrefois une promenade
dans les champs, allèrent très loin, se perdirent.
-- De petits nuages moutonnaient dans le ciel, le vent balançait
les clochettes des avoines, le long d'un pré un ruisseau
murmurait, quand tout à coup une odeur infecte les arrêta
; et ils virent sur des cailloux, entre des joncs, la charogne
d'un chien.
Les quatre membres étaient desséchés.
Le rictus de la gueule découvrait sous des babines bleuâtres
des crocs d'ivoire ; à la place du ventre, c'était
un amas de couleur terreuse, et qui semblait palpiter tant grouillait
dessus la vermine. Elle s'agitait, frappée par le soleil,
sous le bourdonnement des mouches, dans cette intolérable
odeur, une odeur féroce et comme dévorante.
Cependant Bouvard plissait le front ; et des
larmes mouillèrent ses yeux. -- Pécuchet dit stoïquement
: "Nous serons un jour comme ça !"
L'idée de la mort les avait saisis.
Ils en causèrent, en revenant.
Après tout, elle n'existe pas. On s'en
va dans la rosée, dans la brise, dans les étoiles.
On devient quelque chose de la sève des arbres, de l'éclat
des pierres fines, du plumage des oiseaux. On redonne à
la Nature ce qu'elle vous a prêté et le Néant
qui est devant nous n'a rien de plus affreux que le néant
qui se trouve derrière.
Ils tâchaient de l'imaginer sous la forme
d'une nuit intense, d'un trou sans fond, d'un évanouissement
continu. N'importe quoi valait mieux que cette existence monotone,
absurde, et sans espoir.
Ils récapitulèrent leurs besoins
inassouvis. Bouvard avait toujours désiré des chevaux,
des équipages, les grands crus de Bourgogne, et de belles
femmes complaisantes dans une habitation splendide. L'ambition
de Pécuchet était le savoir philosophique. Or, le
plus vaste des problèmes, celui qui contient les autres,
peut se résoudre en une minute. Quand donc arriverait-elle
?
-- "Autant tout de suite, en finir."
-- "Comme tu voudras" dit Bouvard.
Et ils examinèrent la question du suicide.
Où est le mal de rejeter un fardeau
qui vous écrase ? et de commettre une action ne nuisant
à personne ? Si elle offensait Dieu, aurions-nous ce pouvoir
? Ce n'est pas une lâcheté, bien qu'on dise ; --
et l'insolence est belle, de bafouer même à son détriment,
ce que les hommes estiment le plus.
Ils délibérèrent sur le
genre de mort.
Le poison fait souffrir. Pour s'égorger,
il faut trop de courage. Avec l'asphyxie, on se rate souvent.
Enfin, Pécuchet monta dans le grenier
deux câbles de la gymnastique. Puis, les ayant liés
à la même traverse du toit, laissa pendre un nud
coulant et avança dessous deux chaises, pour atteindre
aux cordes.
Ce moyen fut résolu.
Ils se demandaient quelle impression cela causerait
dans l'arrondissement, où iraient ensuite leur bibliothèque,
leurs paperasses, leurs collections. La pensée de la mort
les faisait s'attendrir sur eux- mêmes. Cependant, ils ne
lâchaient point leur projet, et à force d'en parler,
s'y accoutumèrent.
Le soir du 25 décembre, entre dix et
onze heures, ils réfléchissaient dans le muséum,
habillés différemment. Bouvard portait une blouse
sur son gilet de tricot -- et Pécuchet, depuis trois mois,
ne quittait plus la robe de moine, par économie.
Comme ils avaient grand faim (car Marcel sorti
dès l'aube n'avait pas reparu) Bouvard crut hygiénique
de boire un carafon d'eau-de-vie et Pécuchet de prendre
du thé.
En soulevant la bouilloire, il répandit
de l'eau sur le parquet.
-- "Maladroit !" s'écria Bouvard.
Puis trouvant l'infusion médiocre, il
voulut la renforcer par deux cuillerées de plus.
-- "Ce sera exécrable" dit
Pécuchet.
-- "Pas du tout !"
Et chacun tirant à soi la boîte,
le plateau tomba ; une des tasses fut brisée, la dernière
du beau service en porcelaine.
Bouvard pâlit. -- "Continue ! saccage
! ne te gêne pas !"
-- "Grand malheur, vraiment !"
-- "Oui ! un malheur ! Je la tenais de
mon père !"
-- "Naturel" ajouta Pécuchet,
en ricanant.
-- "Ah ! tu m'insultes !"
-- "Non, mais je te fatigue ! avoue-le
!"
Et Pécuchet fut pris de colère,
ou plutôt de démence. Bouvard aussi. Ils criaient
à la fois tous les deux, l'un irrité par la faim,
l'autre par l'alcool. La gorge de Pécuchet n'émettait
plus qu'un râle.
-- "C'est infernal, une vie pareille ;
j'aime mieux la mort. Adieu."
Il prit le flambeau, tourna les talons, claqua
la porte.
Bouvard, au milieu des ténèbres,
eut peine à l'ouvrir, courut derrière lui, arriva
dans le grenier.
La chandelle était par terre -- et Pécuchet
debout sur une des chaises avec le câble dans sa main.
L'esprit d'imitation emporta Bouvard : -- "Attends-moi
!" Et il montait sur l'autre chaise quand s'arrêtant
tout à coup :
-- "Mais... nous n'avons pas fait notre
testament ? "
-- "Tiens ! c'est juste !"
Des sanglots gonflaient leur poitrine. Ils
se mirent à la lucarne pour respirer.
L'air était froid ; et des astres nombreux
brillaient dans le ciel, noir comme de l'encre. La blancheur de
la neige, qui couvrait la terre, se perdait dans les brumes de
l'horizon.
Ils aperçurent de petites lumières
à ras du sol ; et grandissant, se rapprochant, toutes allaient
du côté de l'église.
Une curiosité les y poussa.
C'était la messe de minuit. Ces lumières
provenaient des lanternes des bergers. Quelques-uns, sous le porche,
secouaient leurs manteaux.
Le serpent ronflait, l'encens fumait. Des verres,
suspendus, dans la longueur de la nef, dessinaient trois couronnes
de feux multicolores -- et au bout de la perspective des deux
côtés du tabernacle, les cierges géants dressaient
des flammes rouges. Par dessus les têtes de la foule et
les capelines des femmes, au delà des chantres, on distinguait
le prêtre dans sa chasuble d'or ; à sa voix aiguë
répondaient les voix fortes des hommes emplissant le jubé,
et la voûte de bois tremblait, sur ses arceaux de pierre.
Des images représentant le chemin de la croix décoraient
les murs. Au milieu du chur, devant l'autel, un agneau était
couché, les pattes sous le ventre, les oreilles toutes
droites.
La tiède température, leur procura
un singulier bien-être ; et leurs pensées, orageuses
tout à l'heure, se faisaient douces, comme des vagues qui
s'apaisent.
Ils écoutèrent l'Évangile
et le Credo, observaient les mouvements du prêtre. Cependant
les vieux, les jeunes, les pauvresses en guenille, les fermières
en haut bonnet, les robustes gars à blonds favoris, tous
priaient, absorbés dans la même joie profonde ; --
et voyaient sur la paille d'une étable, rayonner comme
un soleil, le corps de l'enfant-Dieu. Cette foi des autres touchait
Bouvard en dépit de sa raison, et Pécuchet malgré
la dureté de son cur.
Il y eut un silence ; tous les dos se courbèrent
-- et au tintement d'une clochette, le petit agneau bêla.
L'hostie fut montrée par le prêtre,
au bout de ses deux bras, le plus haut possible. Alors éclata
un chant d'allégresse, qui conviait le monde aux pieds
du Roi des Anges. Bouvard et Pécuchet involontairement
s'y mêlèrent ; et ils sentaient comme une aurore
se lever dans leur âme.
CHAPITRE IX
-----------
Marcel reparut le lendemain à trois
heures, la face verte, les yeux rouges, une bigne au front, le
pantalon déchiré, empestant l'eau-de-vie, immonde.
Il avait été, selon sa coutume
annuelle, à six lieues de là, près d¹Iqueville
faire le réveillon chez un ami ; -- et bégayant
plus que jamais, pleurant, voulant se battre, il implorait sa
grâce comme s'il eût commis un crime. Ses maîtres
l'octroyèrent. Un calme singulier les portait à
l'indulgence.
La neige avait fondu tout à coup --
et ils se promenaient dans leur jardin, humant l'air tiède,
heureux de vivre.
Était-ce le hasard seulement, qui les
avait détournés de la mort ? Bouvard se sentait
attendri. Pécuchet se rappela sa première communion
; et pleins de reconnaissance pour la Force, la Cause dont ils
dépendaient, l'idée leur vint de faire des lectures
pieuses.
L'Évangile dilata leur âme, les
éblouit comme un soleil. Ils apercevaient Jésus,
debout sur la montagne, un bras levé, la foule en dessous
l'écoutant -- ou bien au bord du Lac, parmi les Apôtres
qui tirent des filets -- puis sur l'ânesse, dans la clameur
des alleluias, la chevelure éventée par les palmes
frémissantes -- enfin au haut de la croix, inclinant sa
tête, d'où tombe éternellement une rosée
sur le monde. Ce qui les gagna, ce qui les délectait, c'est
la tendresse pour les humbles, la défense des pauvres,
l'exaltation des opprimés. -- Et dans ce livre où
le ciel se déploie, rien de théologal ; au milieu
de tant de préceptes, pas un dogme ; nulle exigence que
la pureté du cur.
Quant aux miracles, leur raison n'en fut pas
surprise ; dès l'enfance, ils les connaissaient. La hauteur
de saint Jean ravit Pécuchet -- et le disposa à
mieux comprendre l'Imitation.
Ici plus de paraboles, de fleurs, d'oiseaux
-- mais des plaintes, un resserrement de l'âme sur elle-même.
Bouvard s'attrista en feuilletant ces pages, qui semblent écrites
par un temps de brume, au fond d'un cloître, entre un clocher
et un tombeau. Notre vie mortelle y apparaît si lamentable
qu'il faut, l'oubliant, se retourner vers Dieu ; -- et les deux
bonshommes, après toutes leurs déceptions, éprouvaient
le besoin d'être simples, d'aimer quelque chose, de se reposer
l'esprit.
Ils abordèrent l'Ecclésiaste,
Isaïe, Jérémie.
Mais la Bible les effrayait avec ses prophètes
à voix de lion, le fracas du tonnerre dans les nues, tous
les sanglots de la Géhenne, et son Dieu dispersant les
empires, comme le vent fait des nuages.
Ils lisaient cela le dimanche, à l'heure
des vêpres, pendant que la cloche tintait.
Un jour, ils se rendirent à la messe,
puis y retournèrent. C'était une distraction au
bout de la semaine. Le comte et la comtesse de Faverges les saluèrent
de loin, ce qui fut remarqué. Le juge de paix leur dit,
en clignant de l'il : -- "Parfait ! je vous approuve."
Toutes les bourgeoises, maintenant leur envoyaient le pain bénit.
L'abbé Jeufroy leur fit une visite ;
ils la rendirent, on se fréquenta ; et le prêtre
ne parlait pas de religion.
Ils furent étonnés de cette réserve
; si bien que Pécuchet, d'un air indifférent lui
demanda comment s'y prendre pour obtenir la Foi.
-- "Pratiquez, d'abord."
Ils se mirent à pratiquer, l'un avec
espoir, l'autre par défi, Bouvard étant convaincu
qu'il ne serait jamais un dévot. Un mois durant, il suivit
régulièrement tous les offices, mais, à l'encontre
de Pécuchet, ne voulut pas s'astreindre au maigre.
Était-ce une mesure d'hygiène
? on sait ce que vaut l'Hygiène ! une affaire de convenance
? à bas les convenances ! une marque de soumission envers
l'Église ? il s'en fichait également ! bref, déclarait
cette règle absurde, pharisaïque, et contraire à
l'esprit de l'Évangile.
Le vendredi saint des autres années,
ils mangeaient ce que Germaine leur servait.
Mais Bouvard cette fois, s'était commandé
un beefsteak. Il s'assit, coupa la viande ; -- et Marcel le regardait
scandalisé, tandis que Pécuchet dépiautait
gravement sa tranche de morue.
Bouvard restait la fourchette d'une main, le
couteau de l'autre. Enfin se décidant, il monta une bouchée
à ses lèvres. Tout à coup ses mains tremblèrent,
sa grosse mine pâlit, sa tête se renversait.
-- "Tu te trouves mal ? "
-- "Non !... Mais..." et il fit un
aveu. Par suite de son éducation (c'était plus fort
que lui) il ne pouvait manger du gras ce jour-là, dans
la crainte de mourir.
Pécuchet, sans abuser de sa victoire,
en profita pour vivre à sa guise.
Un soir, il rentra la figure empreinte d'une
joie sérieuse, et lâchant le mot, dit qu'il venait
de se confesser.
Alors ils discutèrent l'importance de
la confession.
Bouvard admettait celle des premiers chrétiens
qui se faisait en public : la moderne est trop facile. Cependant
il ne niait pas que cette enquête sur nous-mêmes ne
fût un élément de progrès, un levain
de moralité.
Pécuchet, désireux de la perfection,
chercha ses vices. Les bouffées d'orgueil depuis longtemps
étaient parties. Son goût du travail l'exemptait
de la paresse. Quant à la gourmandise, personne de plus
sobre. Quelquefois des colères l'emportaient. Il se jura
de n'en plus avoir.
Ensuite, il faudrait acquérir les vertus,
premièrement l'Humilité ; -- c'est-à-dire
se croire incapable de tout mérite, indigne de la moindre
récompense, immoler son esprit, et se mettre tellement
bas que l'on vous foule aux pieds comme la boue des chemins. Il
était loin encore de ces dispositions.
Une autre vertu lui manquait : la chasteté
-- car intérieurement, il regrettait Mélie, et le
pastel de la dame en robe Louis XV, le gênait avec son décolletage.
Il l'enferma dans une armoire, redoubla de
pudeur jusques à craindre de porter ses regards sur lui-même,
et couchait avec un caleçon.
Tant de soins autour de la Luxure la développèrent.
Le matin principalement il avait à subir de grands combats
-- comme en eurent saint Paul, saint Benoît et saint Jérôme,
dans un âge fort avancé. De suite, ils recouraient
à des pénitences furieuses. La douleur est une expiation,
un remède et un moyen, un hommage à Jésus-Christ.
Tout amour veut des sacrifices -- et quel plus pénible
que celui de notre corps !
Afin de se mortifier, Pécuchet supprima
le petit verre après les repas, se réduisit à
quatre prises dans la journée, par les froids extrêmes
ne mettait plus de casquette.
Un jour, Bouvard qui rattachait la vigne, posa
une échelle contre le mur de la terrasse près de
la maison -- et sans le vouloir, se trouva plonger dans la chambre
de Pécuchet.
Son ami, nu jusqu'au ventre, avec le martinet
aux habits, se frappait les épaules doucement, puis s'animant,
retira sa culotte, cingla ses fesses, et tomba sur une chaise,
hors d'haleine.
Bouvard fut troublé comme à la
découverte d'un mystère, qu'on ne doit pas surprendre.
Depuis quelque temps, il remarquait plus de
netteté sur les carreaux, moins de trous aux serviettes,
une nourriture meilleure -- changements qui étaient dus
à l'intervention de Reine, la servante de M. le curé.
Mêlant les choses de l'église
à celles de sa cuisine, forte comme un valet de charrue
et dévouée bien qu'irrespectueuse, elle s'introduisait
dans les ménages, donnait des conseils, y devenait maîtresse.
Pécuchet se fiait absolument à son expérience.
Une fois, elle lui amena un individu replet,
ayant de petits yeux à la chinoise, un nez en bec de vautour.
C'était M. Goutman, négociant en articles de piété
; -- il en déballa quelques-uns, enfermés dans des
boîtes, sous le hangar : croix, médailles et chapelets
de toutes les dimensions, candélabres pour oratoires, autels
portatifs, bouquets de clinquant -- et des sacrés-curs
en carton bleu, des saint Joseph à barbe rouge, des calvaires
de porcelaine. Pécuchet les convoita. Le prix seul l'arrêtait.
Goutman ne demandait pas d'argent. Il préférait
les échanges, et monté dans le muséum, il
offrit, contre les vieux fers et tous les plombs, un stock de
ses marchandises.
Elles parurent hideuses à Bouvard. Mais
l'il de Pécuchet, les instances de Reine et le bagout
du brocanteur finirent par le convaincre. Quand il le vit si coulant
Goutman voulut, en outre, la hallebarde ; Bouvard, las d'en avoir
démontré la manuvre, l'abandonna. L'estimation
totale étant faite, ces messieurs devaient encore cent
francs. On s'arrangea, moyennant quatre billets à trois
mois d'échéance -- et ils s'applaudirent du bon
marché.
Leurs acquisitions furent distribuées
dans tous les appartements. Une crèche remplie de foin
et une cathédrale de liège décorèrent
le muséum. Il y eut sur la cheminée de Pécuchet,
un saint Jean-Baptiste en cire, le long du corridor les portraits
des gloires épiscopales, et au bas de l'escalier, sous
une lampe à chaînettes, une sainte Vierge en manteau
d'azur et couronnée d'étoiles -- Marcel nettoyait
ces splendeurs, n'imaginant au paradis rien de plus beau.
Quel dommage que le saint Pierre fût
brisé, et comme il aurait fait bien dans le vestibule !
Pécuchet s'arrêtait parfois devant l'ancienne fosse
aux composts, où l'on reconnaissait la tiare, une sandale,
un bout d'oreille, lâchait des soupirs, puis continuait
à jardiner ; -- car maintenant, il joignait les travaux
manuels aux exercices religieux -- et bêchait la terre,
vêtu de la robe de moine, en se comparant à saint
Bruno. Ce déguisement pouvait être un sacrilège
; il y renonça.
Mais il prenait le genre ecclésiastique,
sans doute par la fréquentation du curé. Il en avait
le sourire, la voix, et d'un air frileux glissait comme lui dans
ses manches ses deux mains jusqu'aux poignets. Un jour vint où
le chant du coq l'importuna ; les roses l'ennuyaient ; il ne sortait
plus, ou jetait sur la campagne des regards farouches.
Bouvard se laissa conduire au mois de Marie.
Les enfants qui chantaient des hymnes, les gerbes de lilas, les
festons de verdure, lui avaient donné comme le sentiment
d'une jeunesse impérissable. Dieu se manifestait à
son cur par la forme des nids, la clarté des sources,
la bienfaisance du soleil ; -- et la dévotion de son ami
lui semblait extravagante, fastidieuse.
-- "Pourquoi gémis-tu pendant le
repas ? "
-- "Nous devons manger en gémissant"
répondit Pécuchet ; "car l'Homme par cette
voie, a perdu son innocence" phrase qu'il avait lue dans
le Manuel du séminariste, deux volumes in-12 empruntés
à M. Jeufroy. Et il buvait de l'eau de la Salette, se livrait
portes closes à des oraisons jaculatoires, espérait
entrer dans la confrérie de Saint-François.
Pour obtenir le don de persévérance,
il résolut de faire un pèlerinage à la sainte
Vierge.
Le choix des localités l'embarrassa.
Serait-ce à Notre-Dame de Fourvières, de Chartres,
d'Embrun, de Marseille ou d'Auray ? Celle de la Délivrande,
plus proche, convenait aussi bien. -- "Tu m'accompagneras
!"
-- "J'aurais l'air d'un cornichon"
dit Bouvard.
Après tout, il pouvait en revenir croyant,
ne refusait pas de l'être, et céda par complaisance.
Les pèlerinages doivent s'accomplir
à pied. Mais quarante-trois kilomètres seraient
durs ; -- et les gondoles n'étant pas congruentes à
la méditation ils louèrent un vieux cabriolet, qui
après douze heures de route les déposa devant l'auberge.
Ils eurent une pièce à deux lits,
avec deux commodes, supportant deux pots à l'eau dans des
petites cuvettes ovales, et l'hôtelier leur apprit que c'était
"la chambre des capucins". Sous la Terreur on y avait
caché la dame de la Délivrande avec tant de précaution
que les bons Pères y disaient la messe clandestinement.
Cela fit plaisir à Pécuchet,
et il lut tout haut une notice sur la chapelle, prise en bas dans
la cuisine.
Elle a été fondée au commencement
du IIe siècle par saint Régnobert premier évêque
de Lisieux, ou par saint Ragnebert qui vivait au VIIe, ou par
Robert le Magnifique au milieu du XIe.
Les Danois, les Normands et surtout les Protestants
l'ont incendiée et ravagée à différentes
époques.
Vers 1112, la statue primitive fut découverte
par un mouton, qui en frappant du pied dans un herbage, indiqua
l'endroit où elle était -- sur cette place le comte
Baudouin érigea un sanctuaire.
Ses miracles sont innombrables : -- un marchand
de Bayeux captif chez les Sarrasins l'invoque, ses fers tombent
et il s'échappe. -- Un avare découvre dans son grenier
un troupeau de rats, l'appelle à son secours et les rats
s'éloignent. -- Le contact d'une médaille ayant
effleuré son effigie fit se repentir au lit de mort un
vieux matérialiste de Versailles. -- Elle rendit la parole
au sieur Adeline qui l'avait perdue pour avoir blasphémé
; et par sa protection, M. et Mme de Becqueville eurent assez
de force pour vivre chastement en état de mariage.
On cite parmi ceux qu'elle a guéris
d'affections irrémédiables Mlle de Palfresne, Anne
Lorieux, Marie Duchemin, François Dufai, et Mme de Jumillac,
née d'Osseville.
Des personnages considérables l'ont
visitée : Louis XI, Louis XIII, deux filles de Gaston d'Orléans,
le cardinal Wiseman, Samirrhi, patriarche d'Antioche, Mgr Véroles,
vicaire apostolique de la Mandchourie ; -- et l'archevêque
de Quélen vint lui rendre grâce pour la conversion
du prince de Talleyrand.
-- "Elle pourra" dit Pécuchet
"te convertir aussi !"
Bouvard déjà couché, eut
une sorte de grognement, et s'endormit tout à fait.
Le lendemain à six heures, ils entraient
dans la chapelle.
On en construisait une autre ; -- des toiles
et des planches embarrassaient la nef et le monument, de style
rococo, déplut à Bouvard, surtout l'autel de marbre
rouge, avec ses pilastres corinthiens.
La statue miraculeuse dans une niche à
gauche du chur est enveloppée d'une robe à
paillettes. Le bedeau survint, ayant pour chacun d'eux un cierge.
Il le planta sur une manière de herse dominant la balustrade,
demanda trois francs, fit une révérence, et disparut.
Ensuite ils regardèrent les ex-voto.
Des inscriptions sur plaques témoignent
de la reconnaissance des fidèles. On admire deux épées
en sautoir offertes par un ancien élève de l'École
polytechnique, des bouquets de mariée, des médailles
militaires, des curs d'argent, et dans l'angle au niveau
du sol, une forêt de béquilles.
De la sacristie déboucha un prêtre
portant le saint-ciboire.
Quand il fut resté quelques minutes
au bas de l'autel, il monta les trois marches, dit l'Oremus, l'Introït
et le Kyrie, que l'enfant de chur à genoux récita
tout d'une haleine.
Les assistants étaient rares, douze
ou quinze vieilles femmes. On entendait le froissement de leurs
chapelets, et le bruit d'un marteau cognant des pierres. Pécuchet
incliné sur son prie-Dieu répondait aux Amen. Pendant
l'élévation il supplia Notre-Dame de lui envoyer
une foi constante et indestructible.
Bouvard dans un fauteuil, à ses côtés,
lui prit son Eucologe, et s'arrêta aux litanies de la Vierge.
-- "Très pure, très chaste,
vénérable, aimable -- puissante, clémente
-- tour d'ivoire, maison d'or, porte du matin" ces mots d'adoration,
ces hyperboles l'emportèrent vers celle qui est célébrée
par tant d'hommages.
Il la rêva comme on la figure dans les
tableaux d'église, sur un amoncellement de nuages, des
chérubins à ses pieds, l'Enfant-Dieu à sa
poitrine -- mère des tendresses que réclament toutes
les afflictions de la terre, -- idéal de la Femme transportée
dans le ciel ; car sorti de ses entrailles l'Homme exalte son
amour et n'aspire qu'à reposer sur son cur.
La messe étant finie, ils longèrent
les boutiques qui s'adossent contre le mur du côté
de la Place. On y voit des images, des bénitiers, des urnes
à filets d'or, des Jésus-Christ en noix de coco,
des chapelets d'ivoire ; -- et le soleil, frappant les verres
des cadres, éblouissait les yeux, faisait ressortir la
brutalité des peintures, la hideur des dessins. Bouvard,
qui chez lui trouvait ces choses abominables, fut indulgent pour
elles. Il acheta une petite Vierge en pâte bleue. Pécuchet
comme souvenir se contenta d'un rosaire.
Les marchands criaient : -- "Allons !
allons ! pour cinq francs, pour trois francs, pour soixante centimes,
pour deux sols ! ne refusez pas Notre-Dame !"
Les deux pèlerins flânaient sans
rien choisir. Des remarques désobligeantes s'élevèrent.
-- "Qu'est-ce qu'ils veulent ces oiseaux-là
? "
-- "Ils sont peut-être des Turcs
!"
-- "Des protestants, plutôt !"
Une grande fille tira Pécuchet par la
redingote ; un vieux en lunettes lui posa la main sur l'épaule
; tous braillaient à la fois ; puis quittant leurs baraques,
ils vinrent les entourer, redoublaient de sollicitations et d'injures.
Bouvard n'y tint plus. -- "Laissez-nous
tranquilles, nom de Dieu !" La tourbe s'écarta.
Mais une grosse femme les suivit quelque temps
sur la Place, et cria qu'ils s'en repentiraient.
En rentrant à l'auberge, ils trouvèrent
dans le café Goutman. Son négoce l'appelait en ces
parages -- et il causait avec un individu examinant des bordereaux,
sur la table, devant eux.
Cet individu avait une casquette de cuir, un
pantalon très large, le teint rouge et la taille fine,
malgré ses cheveux blancs, l'air à la fois d'un
officier en retraite, et d'un vieux cabotin.
De temps à autre, il lâchait un
juron puis, sur un mot de Goutman dit plus bas, se calmait de
suite, et passait à un autre papier.
Bouvard qui l'observait, au bout d'un quart
d'heure s'approcha de lui.
-- "Barberou, je crois ? "
-- "Bouvard !" s'écria l'homme
à la casquette, et ils s'embrassèrent.
Barberou depuis vingt ans avait enduré
toutes sortes de fortunes. Gérant d'un journal, commis
d'assurances, directeur d'un parc aux huîtres ; "je
vous conterai cela" ; enfin revenu à son premier métier,
il voyageait pour une maison de Bordeaux, et Goutman qui "faisait
le diocèse" lui plaçait des vins chez les ecclésiastiques
-- "mais permettez ; dans une minute, je suis à vous
!"
Il avait repris ses comptes, quand bondissant
sur la banquette : -- "Comment, deux mille ? "
-- "Sans doute !"
-- "Ah ! elle est forte, celle-là
!"
-- "Vous dites ? "
-- "Je dis que j'ai vu Hérambert
moi-même", répliqua Barberou furieux. "La
facture porte quatre mille ; pas de blagues !"
Le brocanteur ne perdit point contenance. --
"Eh bien ; elle vous libère ! après ? "
Barberou se leva, et à sa figure blême
d'abord, puis violette, Bouvard et Pécuchet croyaient qu'il
allait étrangler Goutman.
Il se rassit, croisa les bras. "Vous êtes
une rude canaille, convenez-en !"
-- "Pas d'injures, monsieur Barberou ;
il y a des témoins ; prenez garde !"
-- "Je vous flanquerai un procès
!"
-- "Ta ! ta ! ta !" Puis ayant bouclé
son portefeuille, Goutman souleva le bord de son chapeau : --
"A l'avantage !" et il sortit.
Barberou exposa les faits : pour une créance
de mille francs doublée par suite de manuvres usuraires,
il avait livré à Goutman trois mille francs de vins
; ce qui payerait sa dette avec mille francs de bénéfice
; mais au contraire, il en devait trois mille. Ses patrons le
renverraient, on le poursuivrait ! -- "Crapule ! brigand
! sale juif ! -- et ça dîne dans les presbytères
! D'ailleurs, tout ce qui touche à la calotte !..."
Il déblatéra contre les prêtres, et tapait
sur la table avec tant de violence que la statuette faillit tomber.
-- "Doucement !" dit Bouvard.
-- "Tiens ! Qu'est-ce que ça ?
" et Barberou ayant défait l'enveloppe de la petite
vierge : "un bibelot du pèlerinage ! A vous ? "
Bouvard, au lieu de répondre, sourit
d'une manière ambiguë.
-- "C'est à moi !" dit Pécuchet.
-- "Vous m'affligez" reprit Barberou
; "mais je vous éduquerai là-dessus, -- n'ayez
pas peur !" Et comme on doit être philosophe, et que
la tristesse ne sert à rien, il leur offrit à déjeuner.
Tous les trois s'attablèrent.
Barberou fut aimable, rappela le vieux temps,
prit la taille de la bonne, voulut toiser le ventre de Bouvard.
Il irait chez eux bientôt, et leur apporterait un livre
farce.
L'idée de sa visite les réjouissait
médiocrement. Ils en causèrent dans la voiture,
pendant une heure, au trot du cheval. Ensuite Pécuchet
ferma les paupières. Bouvard se taisait aussi. Intérieurement,
il penchait vers la Religion.
M. Marescot s'était présenté
la veille pour leur faire une communication importante. -- Marcel
n'en savait pas davantage.
Le notaire ne put les recevoir que trois jours
après ; -- et de suite exposa la chose. Pour une rente
de sept mille cinq cents francs, Mme Bordin proposait à
M. Bouvard de lui acheter leur ferme.
Elle la reluquait depuis sa jeunesse, en connaissait
les tenants et aboutissants, défauts et avantages -- et
ce désir était comme un cancer qui la minait. Car
la bonne dame en vraie Normande, chérissait par-dessus
tout le bien moins pour la sécurité du capital que
pour le bonheur de fouler un sol vous appartenant. Dans l'espoir
de celui-là, elle avait pratiqué des enquêtes,
une surveillance journalière, de longues économies,
et elle attendait avec impatience, la réponse de Bouvard.
Il fut embarrassé, ne voulant pas que
Pécuchet un jour se trouvât sans fortune ; mais il
fallait saisir l'occasion, -- qui était l'effet du pèlerinage.
-- La Providence pour la seconde fois se manifestait en leur faveur.
Ils offrirent les conditions suivantes : la
rente non pas de sept mille cinq cents francs mais de six mille
serait dévolue au dernier survivant. Marescot fit valoir
que l'un était faible de santé. Le tempérament
de l'autre le disposait à l'apoplexie, et Mme Bordin signa
le contrat, emportée par la passion.
Bouvard en resta mélancolique. Quelqu'un
désirait sa mort ; et cette réflexion lui inspira
des pensées graves, des idées de Dieu, et d'éternité.
Trois jours après M. Jeufroy les invita
au repas de cérémonie qu'il donnait une fois par
an à des collègues.
Le dîner commença vers deux heures
de l'après-midi, pour finir à onze du soir. On y
but du poiré, on y débita des calembours. L'abbé
Pruneau composa séance tenante un acrostiche, M. Bougon
fit des tours de cartes, et Cerpet, jeune vicaire, chanta une
petite romance qui frisait la galanterie. Un pareil milieu divertit
Bouvard. Il fut moins sombre le lendemain.
Le curé vint le voir fréquemment.
Il présentait la Religion sous des couleurs gracieuses.
Que risque-t-on, du reste ? -- et Bouvard consentit bientôt
à s'approcher de la sainte table. Pécuchet, en même
temps que lui, participerait au sacrement.
Le grand jour arriva.
L'église, à cause des premières
communions était pleine de monde. Les bourgeois et les
bourgeoises encombraient leurs bancs, et le menu peuple se tenait
debout par derrière, ou dans le jubé, au-dessus
de la porte.
Ce qui allait se passer tout à l'heure
était inexplicable, songeait Bouvard ; mais la Raison ne
suffit pas à comprendre certaines choses. De très
grands hommes ont admis celle-là. Autant faire comme eux.
Et dans une sorte d'engourdissement, il contemplait l'autel, l'encensoir,
les flambeaux, la tête un peu vide car il n'avait rien mangé
-- et éprouvait une singulière faiblesse.
Pécuchet en méditant la Passion
de Jésus-Christ s'excitait à des élans d'amour.
Il aurait voulu lui offrir son âme, celle des autres --
et les ravissements, les transports, les illuminations des saints,
tous les êtres, l'univers entier. Bien qu'il priât
avec ferveur, les différentes parties de la messe lui semblèrent
un peu longues.
Enfin, les petits garçons s'agenouillèrent
sur la première marche de l'autel, formant avec leurs habits,
une bande noire, que surmontaient inégalement des chevelures
blondes ou brunes. Les petites filles les remplacèrent,
ayant sous leurs couronnes, des voiles qui tombaient ; de loin,
on aurait dit un alignement de nuées blanches au fond du
chur.
Puis ce fut le tour des grandes personnes.
La première du côté de
l'Évangile était Pécuchet ; mais trop ému,
sans doute, il oscillait la tête de droite et de gauche.
Le curé eut peine à lui mettre l'hostie dans la
bouche, et il la reçut en tournant les prunelles.
Bouvard, au contraire, ouvrit si largement
les mâchoires que sa langue lui pendait sur la lèvre
comme un drapeau. En se relevant, il coudoya Mme Bordin. Leurs
yeux se rencontrèrent. Elle souriait ; sans savoir pourquoi,
il rougit.
Après Mme Bordin communièrent
ensemble Mlle de Faverges, la Comtesse, leur dame de compagnie,-
et un monsieur que l'on ne connaissait pas à Chavignolles.
Les deux derniers furent Placquevent, et Petit
l'instituteur ; -- quand tout à coup on vit paraître
Gorju.
Il n'avait plus de barbiche ; -- et il regagna
sa place, les bras en croix sur la poitrine, d'une manière
fort édifiante.
Le curé harangua les petits garçons.
Qu'ils aient soin plus tard de ne point faire comme Judas qui
trahit son Dieu, et de conserver toujours leur robe d'innocence.
Pécuchet regretta la sienne. Mais on remuait des chaises
; les mères avaient hâte d'embrasser leurs enfants.
Les paroissiens à la sortie, échangèrent
des félicitations. Quelques-uns pleuraient. Mme de Faverges
en attendant sa voiture se tourna vers Bouvard et Pécuchet,
et présenta son futur gendre : -- "M. le baron de
Mahurot, ingénieur." Le comte se plaignait de ne pas
les voir. Il serait revenu la semaine prochaine. "Notez-le
! je vous prie." La calèche était arrivée
; les dames du château partirent. Et la foule se dispersa.
Ils trouvèrent dans leur cour un paquet
au milieu de l'herbe. Le facteur, comme la maison était
close, l'avait jeté par-dessus le mur. C'était l'ouvrage
que Barberou avait promis, -- Examen du Christianisme par Louis
Hervieu, ancien élève de l'École normale.
Pécuchet le repoussa. Bouvard ne désirait pas le
connaître.
On lui avait répété que
le sacrement le transformerait : durant plusieurs jours, il guetta
des floraisons dans sa conscience. Il était toujours le
même ; et un étonnement douloureux le saisit.
Comment ! la chair de Dieu se mêle à
notre chair -- et elle n'y cause rien ! La pensée qui gouverne
les mondes n'éclaire pas notre esprit. Le suprême
pouvoir nous abandonne à l'impuissance.
M. Jeufroy, en le rassurant, lui ordonna le
Catéchisme de l'abbé Gaume.
Au contraire, la dévotion de Pécuchet
s'était développée. Il aurait voulu communier
sous les deux espèces, chantait des psaumes, en se promenant
dans le corridor, arrêtait les Chavignollais pour discuter,
et les convertir. Vaucorbeil lui rit au nez, Girbal haussa les
épaules, et le capitaine l'appela Tartuffe. On trouvait
maintenant qu'ils allaient trop loin.
Une excellente habitude c'est d'envisager les
choses comme autant de symboles. Si le tonnerre gronde, figurez-vous
le jugement dernier ; devant un ciel sans nuages, pensez au séjour
des bienheureux ; dites- vous dans vos promenades que chaque pas
vous rapproche de la mort. Pécuchet observa cette méthode.
Quand il prenait ses habits il songeait à l'enveloppe charnelle
dont la seconde personne de la Trinité s'est revêtue.
Le tic-tac de l'horloge lui rappelait les battements de son cur,
une piqûre d'épingle les clous de la croix. Mais
il eut beau se tenir à genoux pendant des heures, et multiplier
les jeûnes, et se pressurer l'imagination, le détachement
de soi-même ne se faisait pas ; impossible d'atteindre à
la contemplation parfaite !
Il recourut à des auteurs mystiques
: sainte Thérèse, Jean de la Croix, Louis de Grenade,
Simpoli, -- et de plus modernes, Monseigneur Chaillot. Au lieu
des sublimités qu'il attendait, il ne rencontra que des
platitudes, un style très lâche, de froides images,
et force comparaisons tirées de la boutique des lapidaires.
Il apprit cependant qu'il y a une purgation
active et une purgation passive, une vision interne et une vision
externe, quatre espèces d'oraisons, neuf excellences dans
l'amour, six degrés dans l'humilité, et que la blessure
de l'âme ne diffère pas beaucoup du vol spirituel.
Des points l'embarrassaient.
-- Puisque la chair est maudite, comment se
fait-il que l'on doive remercier Dieu pour le bienfait de l'existence
? Quelle mesure garder entre la crainte indispensable au salut,
et l'espérance qui ne l'est pas moins ? Où est le
signe de la grâce ? etc. !
Les réponses de M. Jeufroy étaient
simples : -- "Ne vous tourmentez pas ! A vouloir tout approfondir,
on court sur une pente dangereuse."
Le Catéchisme de Persévérance
par Gaume avait tellement dégoûté Bouvard
qu'il prit le volume de Louis Hervieu -- c'était un sommaire
de l'exégèse moderne défendu par le gouvernement.
Barberou, comme républicain l'avait acheté.
Il éveilla des doutes dans l'esprit
de Bouvard -- et d'abord sur le péché originel.
-- "Si Dieu a créé l'Homme peccable, il ne
devait pas le punir ; et le mal est antérieur à
la chute, puisqu'il y avait déjà, des volcans, des
bêtes féroces ! Enfin ce dogme bouleverse mes notions
de justice !"
-- "Que voulez-vous" disait le curé
"c'est une de ces vérités dont tout le monde
est d'accord sans qu'on puisse en fournir de preuves ; -- et nous-mêmes
nous faisons rejaillir sur les enfants les crimes de leurs pères.
Ainsi les murs et les lois justifient ce décret de
la Providence, que l'on retrouve dans la Nature."
Bouvard hocha la tête. Il doutait aussi
de l'enfer.
-- "Car tout châtiment doit viser
à l'amélioration du coupable -- ce qui devient impossible
avec une peine éternelle ! -- et combien l'endurent ! Songez
donc : tous les Anciens, les juifs, les musulmans, les idolâtres,
les hérétiques et les enfants morts sans baptême,
ces enfants créés par Dieu ! et dans quel but ?
pour les punir d'une faute, qu'ils n'ont pas commise !"
-- "Telle est l'opinion de saint Augustin"
ajouta le curé "et saint Fulgence enveloppe dans la
damnation jusqu'aux ftus. L'Église, il est vrai,
n'a rien décidé à cet égard. Une remarque
pourtant : ce n'est pas Dieu, mais le pécheur qui se damne
lui-même ; et l'offense étant infinie, puisque Dieu
est infini, la punition doit être infinie. Est-ce tout,
monsieur ? "
-- "Expliquez-moi la Trinité"
dit Bouvard.
-- "Avec plaisir ! -- Prenons une comparaison
: les trois côtés du triangle, ou plutôt notre
âme, qui contient : être, connaître et vouloir
; ce qu'on appelle faculté chez l'Homme est personne en
Dieu. Voilà le mystère."
-- "Mais les trois côtés
du triangle ne sont pas chacun le triangle. Ces trois facultés
de l'âme ne font pas trois âmes. Et vos personnes
de la Trinité sont trois Dieux."
-- "Blasphème !"
-- "Alors il n'y a qu'une personne, un
Dieu, une substance affectée de trois manières !"
-- "Adorons sans comprendre" dit
le curé.
-- "Soit !" dit Bouvard.
Il avait peur de passer pour un impie, d'être
mal vu au château.
Maintenant ils y venaient trois fois la semaine
-- vers cinq heures -- en hiver -- et la tasse de thé les
réchauffait. M. le comte par ses allures "rappelait
le chic de l'ancienne cour", la Comtesse placide et grasse,
montrait sur toutes choses un grand discernement. Mlle Yolande
leur fille, était "le type de la jeune personne",
l'Ange des keepsakes -- et Mme de Noares leur dame de compagnie
ressemblait à Pécuchet, ayant son nez pointu.
La première fois qu'ils entrèrent
dans le salon, elle défendait quelqu'un.
-- "Je vous assure qu'il est changé
! Son cadeau le prouve."
Ce quelqu'un était Gorju. Il venait
d'offrir aux futurs époux un prie-Dieu gothique. On l'apporta.
Les armes des deux maisons s'y étalaient en reliefs de
couleur. M. de Mahurot en parut content ; et Mme de Noares lui
dit :
-- "Vous vous souviendrez de mon protégé
!"
Ensuite, elle amena deux enfants, un gamin
d'une douzaine d'années et sa sur, qui en avait dix
peut- être. Par les trous de leurs guenilles, on voyait
leurs membres rouges de froid. L'un était chaussé
de vieilles pantoufles, l'autre n'avait plus qu'un sabot. Leurs
fronts disparaissaient sous leurs chevelures et ils regardaient
autour d'eux avec des prunelles ardentes comme de jeunes loups
effarés.
Mme de Noares conta qu'elle les avait rencontrés
le matin sur la grande route. Placquevent ne pouvait fournir aucun
détail.
On leur demanda leur nom. "Victor -- Victorine."
-- "Où était leur père ? " -- "En
prison." -- "Et avant, que faisait-il ? " -- "Rien."
-- "Leur pays." -- "Saint-Pierre." -- "Mais
quel Saint-Pierre ? " Les deux petits pour toute réponse
disaient en reniflant : -- "Sais pas, sais pas." Leur
mère était morte et ils mendiaient.
Mme de Noares exposa combien il serait dangereux
de les abandonner ; elle attendrit la Comtesse, piqua d'honneur
le Comte, fut soutenue par Mademoiselle, s'obstina, réussit.
La femme du garde-chasse en prendrait soin. On leur trouverait
de l'ouvrage plus tard ; -- et comme ils ne savaient ni lire ni
écrire, Mme de Noares leur donnerait elle-même des
leçons afin de les préparer au catéchisme.
Quand M. Jeufroy venait au château, on
allait quérir les deux mioches, il les interrogeait puis
faisait une conférence, où il mettait de la prétention,
à cause de l'auditoire.
Une fois, qu'il avait discouru sur les Patriarches,
Bouvard en s'en retournant avec lui et Pécuchet, les dénigra
fortement.
Jacob s'est distingué par des filouteries,
David par les meurtres, Salomon par ses débauches.
L'abbé lui répondit qu'il fallait
voir plus loin. Le sacrifice d'Abraham est la figure de la Passion.
Jacob une autre figure du Messie, comme Joseph, comme le serpent
d'airain, comme Moïse.
-- "Croyez-vous" dit Bouvard, "qu'il
ait composé le Pentateuque ? "
-- "Oui ! sans doute !"
-- "Cependant on y raconte sa mort ! même
observation pour Josué -- et quant aux Juges, l'auteur
nous prévient qu'à l'époque dont il fait
l'histoire, Israël n'avait pas encore de Rois. L'ouvrage
fut donc écrit sous les Rois. Les Prophètes aussi
m'étonnent."
-- "Il va nier les Prophètes, maintenant
!"
-- "Pas du tout ! mais leur esprit échauffé
percevait Jéhovah sous des formes diverses, celle d'un
feu, d'une broussaille, d'un vieillard, d'une colombe ; et ils
n'étaient pas certains de la Révélation puisqu'ils
demandent toujours un signe."
-- "Ah ! -- et vous avez découvert
ces belles choses ? ..."
-- "Dans Spinoza !" A ce mot, le
curé bondit. -- "L'avez-vous lu ? "
-- "Dieu m'en garde !"
-- "Pourtant, monsieur, la Science !..."
-- "Monsieur, on n'est pas savant, si
l'on n'est chrétien."
La Science lui inspirait des sarcasmes. --
"Fera-t-elle pousser un épi de grain, votre Science
! Que savons- nous ? " disait-il.
Mais il savait que le monde a été
créé pour nous ; il savait que les Archanges sont
au-dessus des Anges ; -- il savait que le corps humain ressuscitera
tel qu'il était vers la trentaine.
Son aplomb sacerdotal agaçait Bouvard,
qui par méfiance de Louis Hervieu écrivit à
Varlot. Et Pécuchet mieux informé, demanda à
M. Jeufroy des explications sur l'Écriture.
Les six jours de la Genèse veulent dire
six grandes époques. Le rapt des vases précieux
fait par les juifs aux Égyptiens doit s'entendre des richesses
intellectuelles, les Arts, dont ils avaient dérobé
le secret. Isaïe ne se dépouilla pas complètement
-- Nudus en latin signifiant nu jusqu'aux hanches ; ainsi Virgile
conseille de se mettre nu, pour labourer, et cet écrivain
n'eût pas donné un précepte contraire à
la pudeur ! Ézéchiel dévorant un livre n'a
rien d'extraordinaire ; ne dit-on pas dévorer une brochure,
un journal ?
Mais si l'on voit partout des métaphores
que deviendront les faits ? L'abbé, soutenait cependant
qu'ils étaient réels.
Cette manière de les entendre parut
déloyale à Pécuchet. Il poussa plus loin
ses recherches et apporta une note sur les contradictions de la
Bible.
L'Exode nous apprend que pendant quarante ans
on fit des sacrifices dans le désert ; on n'en fit aucun
suivant Amos et Jérémie. Les Paralipomènes
et Esdras ne sont point d'accord sur le dénombrement du
Peuple. Dans le Deutéronome, Moïse voit le Seigneur
face à face ; d'après l'Exode, jamais il ne put
le voir. Où est, alors, l'inspiration ?
-- "Motif de plus pour l'admettre"
répliquait en souriant M. Jeufroy. "Les imposteurs
ont besoin de connivence, les sincères n'y prennent garde.
Dans l'embarras recourons à l'Église. Elle est toujours
infaillible."
De qui relève l'infaillibilité
?
Les conciles de Bâle et de Constance
l'attribuent aux conciles. Mais souvent les conciles diffèrent,
témoin ce qui se passa pour Athanase et pour Arius. Ceux
de Florence et de Latran la décernent au pape. Mais Adrien
VI déclare que le Pape, comme un autre, peut se tromper.
Chicanes ! Tout cela ne fait rien à
la permanence du dogme.
L'ouvrage de Louis Hervieu en signale les variations
: le baptême autrefois était réservé
pour les adultes. L'extrême-onction ne fut un sacrement
qu'au IXe siècle ; la Présence réelle a été
décrétée au VIIIe, le Purgatoire, reconnu
au XVe, l'Immaculée Conception est d'hier.
Et Pécuchet en arriva à ne plus
savoir que penser de Jésus. Trois évangiles en font
un homme. Dans un passage de saint Jean il paraît s'égaler
à Dieu ; dans un autre du même se reconnaître
son inférieur.
L'abbé ripostait par la lettre du roi
Abgar, les Actes de Pilate et le témoignage des Sibylles
"dont le fond est véritable". Il retrouvait la
Vierge dans les Gaules, l'annonce d'un Rédempteur en Chine,
la Trinité partout, la Croix sur le bonnet du grand lama,
en Égypte au poing des dieux ; -- et même il fit
voir une gravure, représentant un nilomètre, lequel
était un phallus suivant Pécuchet.
M. Jeufroy consultait secrètement son
ami Pruneau, qui lui cherchait des preuves dans les auteurs. Une
lutte d'érudition s'engagea ; et fouetté par l'amour-propre
Pécuchet devint transcendant, mythologue.
Il comparait la Vierge à Isis, l'eucharistie
au Homa des Perses, Bacchus à Moïse, l'arche de Noé
au vaisseau de Xithuros, ces ressemblances pour lui démontraient
l'identité des religions.
Mais il ne peut y avoir plusieurs religions,
puisqu'il n'y a qu'un Dieu -- et quand il était à
bout d'arguments, l'homme à la soutane s'écriait
: -- "C'est un mystère !"
Que signifie ce mot ? Défaut de savoir
; très bien. Mais s'il désigne une chose dont le
seul énoncé implique contradiction, c'est une sottise
; -- et Pécuchet ne quittait plus M. Jeufroy. Il le surprenait
dans son jardin, l'attendait au confessionnal, le relançait
dans la sacristie.
Le prêtre imaginait des ruses pour le
fuir.
Un jour, qu'il était parti à
Sassetot administrer quelqu'un, Pécuchet se porta au-devant
de lui sur la route, manière de rendre la conversation
inévitable.
C'était le soir, vers la fin d'août.
Le ciel écarlate se rembrunit, et un gros nuage s'y forma,
régulier dans le bas, avec des volutes au sommet.
Pécuchet d'abord, parla de choses indifférentes,
puis ayant glissé le mot martyr :
-- "Combien pensez-vous qu'il y en ait
eu ? "
-- "Une vingtaine de millions, pour le
moins."
-- "Leur nombre n'est pas si grand, dit
Origène."
-- "Origène, vous savez, est suspect
!"
Un large coup de vent passa, inclinant l'herbe
des fossés, et les deux rangs d'ormeaux jusqu'au bout de
l'horizon.
Pécuchet reprit : -- "On classe
dans les martyrs, beaucoup d'évêques gaulois, tués
en résistant aux Barbares, ce qui n'est plus la question."
-- "Allez-vous défendre les Empereurs
!"
Suivant Pécuchet, on les avait calomniés.
-- "L'histoire de la Légion thébaine est une
fable. Je conteste également Symphorose et ses sept fils,
Félicité et ses sept filles, et les sept vierges
d'Ancyre, condamnées au viol, bien que septuagénaires,
et les onze mille vierges de sainte Ursule, dont une compagne
s'appelait Undecemilla, un nom pris pour un chiffre,- encore plus
les dix martyrs d'Alexandrie !"
-- "Cependant !... Cependant, ils se trouvent
dans des auteurs dignes de créance."
Des gouttes d'eau tombèrent. Le curé
déploya son parapluie ; -- et Pécuchet, quand il
fut dessous, osa prétendre que les catholiques avaient
fait plus de martyrs chez les juifs, les musulmans, les protestants,
et les libres penseurs que tous les Romains autrefois.
L'ecclésiastique se récria :
-- "Mais on compte dix persécutions depuis Néron
jusqu'au César Galère !"
-- "Eh bien, et les massacres des Albigeois
! et la Saint-Barthélemy ! et la Révocation de l'édit
de Nantes !"
-- "Excès déplorables sans
doute mais vous n'allez pas comparer ces gens-là à
saint Étienne, saint Laurent, Cyprien, Polycarpe, une foule
de missionnaires."
-- "Pardon ! je vous rappellerai Hypatie,
Jérôme de Prague, Jean Huss, Bruno, Vanini, Anne
Du Bourg !"
La pluie augmentait, et ses rayons dardaient
si fort, qu'ils rebondissaient du sol, comme de petites fusées
blanches. Pécuchet et M. Jeufroy marchaient avec lenteur
serrés l'un contre l'autre, et le curé disait :
-- "Après des supplices abominables,
on les jetait dans des chaudières !"
-- "L'Inquisition employait de même
la torture, et elle vous brûlait très bien."
-- "On exposait les dames illustres dans
les lupanars !"
-- "Croyez-vous que les dragons de Louis
XIV fussent décents ? "
-- "Et notez que les chrétiens
n'avaient rien fait contre l'État !"
-- "Les Huguenots pas davantage !"
Le vent chassait, balayait la pluie dans l'air.
Elle claquait sur les feuilles, ruisselait au bord du chemin,
et le ciel couleur de boue se confondait avec les champs dénudés,
la moisson étant finie. Pas un toit. Au loin seulement,
la cabane d'un berger.
Le maigre paletot de Pécuchet n'avait
plus un fil de sec. L'eau coulait le long de son échine,
entrait dans ses bottes, dans ses oreilles, dans ses yeux, malgré
la visière de la casquette Amoros. Le curé, en portant
d'un bras la queue de sa soutane, se découvrait les jambes,
et les pointes de son tricorne crachaient l'eau sur ses épaules
comme des gargouilles de cathédrale.
Il fallut s'arrêter, et tournant leur
dos à la tempête, ils restèrent face à
face, ventre contre ventre, en tenant à quatre mains le
parapluie qui oscillait.
M. Jeufroy n'avait pas interrompu la défense
des catholiques.
-- "Ont-ils crucifié vos protestants,
comme le fut saint Siméon, ou fait dévorer un homme
par deux tigres comme il advint à saint Ignace ? "
-- "Mais comptez-vous pour quelque chose,
tant de femmes séparées de leurs maris, d'enfants
arrachés à leurs mères ! Et les exils des
pauvres, à travers la neige, au milieu des précipices
! On les entassait dans les prisons ; à peine morts on
les traînait sur la claie."
L'abbé ricana : -- "Vous me permettrez
de n'en rien croire ! Et nos martyrs à nous sont moins
douteux. Sainte Blandine a été livrée dans
un filet à une vache furieuse. Sainte Julie périt
assommée de coups. Saint Taraque, saint Probus et saint
Andronic, on leur a brisé les dents avec un marteau, déchiré
les côtes avec des peignes de fer, traversé les mains
avec des clous rougis, enlevé la peau du crâne !"
-- "Vous exagérez" dit Pécuchet.
"La mort des martyrs était dans ce temps-là
une amplification de rhétorique !"
-- "Comment de la rhétorique ?
"
-- "Mais oui ! tandis que moi, monsieur,
je vous raconte de l'histoire. Les catholiques en Irlande éventrèrent
des femmes enceintes pour prendre leurs enfants !"
-- "Jamais."
-- "Et les donner aux pourceaux !"
-- "Allons donc !"
-- "En Belgique, ils les enterraient toutes
vives."
-- "Quelle plaisanterie."
-- "On a leurs noms !"
-- "Et quand même" objecta
le Prêtre, en secouant de colère son parapluie "on
ne peut les appeler des martyrs. Il n'y en a pas en dehors de
l'Église."
-- "Un mot. Si la valeur du martyr dépend
de la doctrine, comment servirait-il à en démontrer
l'excellence ? "
La pluie se calmait ; jusqu'au village ils
ne parlèrent plus.
Mais, sur le seuil du presbytère, l'Abbé
dit :
-- "Je vous plains ! véritablement,
je vous plains !"
Pécuchet conta de suite à Bouvard
son altercation. Elle lui avait causé une malveillance
antireligieuse ; -- et une heure après, assis devant un
feu de broussailles, il lisait le Curé Meslier. Ces négations
lourdes le choquèrent ; puis se reprochant d'avoir méconnu,
peut-être, des héros, il feuilleta dans la Biographie,
l'histoire des martyrs les plus illustres.
Quelles clameurs du Peuple, quand ils entraient
dans l'arène ! -- et si les lions et les jaguars étaient
trop doux, du geste et de la voix ils les excitaient à
s'avancer. On les voyait tout couverts de sang, sourire debout
le regard au ciel ; -- sainte Perpétue renoua ses cheveux
pour ne point paraître affligée. -- Pécuchet
se mit à réfléchir -- La fenêtre était
ouverte, la nuit tranquille, beaucoup d'étoiles brillaient
-- Il devait se passer dans leur âme des choses dont nous
n'avons plus l'idée, une joie, un spasme divin ? -- Et
Pécuchet à force d'y rêver dit qu'il comprenait
cela, aurait fait comme eux.
-- "Toi ? "
-- "Certainement."
-- "Pas de blagues ! Crois-tu oui, ou
non ? "
-- "Je ne sais."
Il alluma une chandelle -- puis ses yeux tombant
sur le crucifix dans l'alcôve : -- "Combien de misérables
ont recouru à celui-là !" et après un
silence : "On l'a dénaturé ! c'est la faute
de Rome : la politique du Vatican !"
Mais Bouvard admirait l'Église pour
sa magnificence, et aurait souhaité au moyen âge
être un cardinal. -- "J'aurais eu bonne mine sous la
pourpre, conviens-en !"
La casquette de Pécuchet posée
devant les charbons n'était pas sèche encore. Tout
en l'étirant, il sentit quelque chose dans la doublure,
et une médaille de saint Joseph tomba. Ils furent troublés,
le fait leur paraissant inexplicable.
Mme de Noares voulut savoir de Pécuchet
s'il n'avait pas éprouvé comme un changement, un
bonheur, et se trahit par ses questions. Une fois, pendant qu'il
jouait au billard, elle lui avait cousu la médaille dans
sa casquette.
Évidemment, elle l'aimait ; ils auraient
pu se marier : elle était veuve ; et il ne soupçonna
pas cet amour, qui peut-être eût fait le bonheur de
sa vie.
Bien qu'il se montrât plus religieux
que M. Bouvard, elle l'avait dédié à saint
Joseph, dont le secours est excellent pour les conversions.
Personne, comme elle, ne connaissait tous les
chapelets et les indulgences qu'ils procurent, l'effet des reliques,
les privilèges des eaux saintes. Sa montre était
retenue par une chaînette qui avait touché aux liens
de saint Pierre. Parmi ses breloques luisait une perle d'or, à
l'imitation de celle qui contient dans l'église d'Allouagne
une larme de Notre-Seigneur. Un anneau à son petit doigt
enfermait des cheveux du curé d'Ars ; -- et comme elle
cueillait des simples pour les malades, sa chambre ressemblait
à une sacristie et à une officine d'apothicaire.
Son temps se passait à écrire
des lettres, à visiter les pauvres, à dissoudre
des concubinages, à répandre des photographies du
Sacré-Cur. Un monsieur devait lui envoyer de la "Pâte
des martyrs" : mélange de cire pascale et de poussière
humaine prise aux catacombes, et qui s'emploie dans les cas désespérés
en mouches ou en pilules. Elle en promit à Pécuchet.
Il parut choqué d'un tel matérialisme.
Le soir, un valet du château lui apporta
une hottée d'opuscules, relatant des paroles pieuses du
grand Napoléon, des bons mots de curé dans les auberges,
des morts effrayantes advenues à des impies. Mme de Noares
savait tout cela par cur, avec une infinité de miracles.
Elle en contait de stupides -- des miracles
sans but, comme si Dieu les eût faits pour ébahir
le monde. Sa grand'mère, à elle-même, avait
serré dans une armoire des pruneaux couverts d'un linge,
et quand on ouvrit l'armoire un an plus tard, on en vit treize
sur la nappe, formant la croix. -- "Expliquez-moi cela."
C'était son mot après ses histoires, qu'elle soutenait
avec un entêtement de bourrique, bonne femme d'ailleurs,
et d'humeur enjouée.
Une fois pourtant, "elle sortit de son
caractère". Bouvard lui contestait le miracle de Pezilla
: un compotier où l'on avait caché des hosties pendant
la Révolution se dora de lui-même -- tout seul.
Peut-être y avait-il, au fond, un peu
de couleur jaune provenant de l'humidité ?
-- "Mais non ! je vous répète
que non ! La dorure a pour cause le contact de l'Eucharistie"
et elle donna en preuve l'attestation des évêques.
"C'est, disent-ils, comme un bouclier, un... un palladium
sur le diocèse de Perpignan. Demandez plutôt à
M. Jeufroy !"
Bouvard n'y tint plus ; et ayant repassé
son Louis Hervieu, emmena Pécuchet.
L'ecclésiastique finissait de dîner.
Reine offrit des sièges, et sur un geste, alla prendre
deux petits verres qu'elle emplit de Rosolio.
Après quoi, Bouvard exposa ce qui l'amenait.
L'abbé ne répondit pas franchement.
Tout est possible à Dieu -- et les miracles sont une preuve
de la Religion.
-- "Cependant, il y a des lois."
-- "Cela n'y fait rien. Il les dérange
pour instruire, corriger."
-- "Que savez-vous s'il les dérange
? " répliqua Bouvard. "Tant que la Nature suit
sa routine, on n'y pense pas ; mais dans un phénomène
extraordinaire, nous voyons la main de Dieu."
-- "Elle peut y être" dit l'ecclésiastique
"et quand un événement se trouve certifié
par des témoins..."
-- "Les témoins gobent tout, car
il y a de faux miracles !"
Le prêtre devint rouge. -- "Sans
doute... quelquefois."
-- "Comment les distinguer des vrais ?
Et si les vrais donnés en preuves ont eux-mêmes besoin
de preuves, pourquoi en faire ? "
Reine intervint, et prêchant comme son
maître, dit qu'il fallait obéir.
-- "La vie est un passage, mais la mort
est éternelle !"
-- "Bref" ajouta Bouvard, en lampant
le Rosolio, "les miracles d'autrefois ne sont pas mieux démontrés
que les miracles d'aujourd'hui ; des raisons analogues défendent
ceux des chrétiens et des païens."
Le curé jeta sa fourchette sur la table.
-- "Ceux-là étaient faux, encore un coup !
-- Pas de miracles en dehors de l'Église !"
-- "Tiens" se dit Pécuchet
"même argument que pour les martyrs : la doctrine s'appuie
sur les faits et les faits sur la doctrine."
M. Jeufroy, ayant bu un verre d'eau, reprit
:
-- "Tout en les niant, vous y croyez.
Le monde, que convertissent douze pêcheurs, voilà,
il me semble, un beau miracle ? "
-- "Pas du tout !" Pécuchet
en rendait compte d'une autre manière. "Le monothéisme
vient des Hébreux, la Trinité des Indiens. Le Logos
est à Platon, la Vierge-mère à l'Asie."
N'importe ! M. Jeufroy tenait au surnaturel,
ne voulait que le christianisme pût avoir humainement la
moindre raison d'être, bien qu'il en vît chez tous
les peuples, des prodromes ou des déformations. L'impiété
railleuse du XVIIIe siècle, il l'eût tolérée
; mais la critique moderne avec sa politesse, l'exaspérait.
-- "J'aime mieux l'athée qui blasphème
que le sceptique qui ergote !"
Puis il les regarda d'un air de bravade, comme
pour les congédier.
Pécuchet s'en retourna mélancolique.
Il avait espéré l'accord de la Foi et de la Raison.
Bouvard lui fit lire ce passage de Louis Hervieu
:
"Pour connaître l'abîme qui
les sépare, opposez leurs axiomes :
"La Raison vous dit : Le tout enferme
la partie ; et la Foi vous répond par la substantiation.
Jésus communiant avec ses apôtres, avait son corps
dans sa main, et sa tête dans sa bouche.
"La Raison vous dit : On n'est pas responsable
du crime des autres -- et la Foi vous répond par le Péché
originel.
"La Raison vous dit : Trois c'est trois
-- et la Foi déclare que : Trois c'est un."
Et ils ne fréquentèrent plus
l'abbé.
C'était l'époque de la guerre
d'Italie. Les honnêtes gens tremblaient pour le Pape. On
tonnait contre Emmanuel. Mme de Noares allait jusqu'à lui
souhaiter la mort.
Bouvard et Pécuchet ne protestaient
que timidement. Quand la porte du salon tournait devant eux et
qu'ils se miraient en passant dans les hautes glaces, tandis que
par les fenêtres on apercevait les allées, où
tranchait sur la verdure le gilet rouge d'un domestique, ils éprouvaient
un plaisir ; et le luxe du milieu les faisait indulgents aux paroles
qui s'y débitaient.
Le comte leur prêta tous les ouvrages
de M. de Maistre. Il en développait les principes, devant
un cercle d'intimes : Hurel, le curé, le juge de paix,
le notaire et le baron son futur gendre, qui venait de temps à
autre pour vingt-quatre heures au château.
-- "Ce qu'il y a d'abominable" disait
le comte "c'est l'esprit de 89 ! D'abord on conteste Dieu,
ensuite, on discute le gouvernement, puis arrive la liberté
; liberté d'injures, de révolte, de jouissances,
ou plutôt de pillage. Si bien que la Religion et le Pouvoir
doivent proscrire les indépendants, les hérétiques.
On criera sans doute, à la Persécution ! comme si
les bourreaux persécutaient les criminels. Je me résume.
Point d'État sans Dieu ! la Loi ne pouvant être respectée
que si elle vient d'en haut ; et actuellement il ne s'agit pas
des Italiens mais de savoir qui l'emportera de la Révolution
ou du Pape, de Satan ou de Jésus-Christ !"
M. Jeufroy approuvait par des monosyllabes,
Hurel avec un sourire, le juge de paix en dodelinant la tête.
Bouvard et Pécuchet regardaient le plafond, Mme de Noares,
la comtesse et Yolande travaillaient pour les pauvres -- et M.
de Mahurot près de sa fiancée, parcourait les feuilles.
Puis, il y avait des silences, où chacun
semblait plongé dans la recherche d'un problème.
Napoléon III n'était plus un Sauveur, et même
il donnait un exemple déplorable, en laissant aux Tuileries,
les maçons travailler le dimanche.
-- "On ne devrait pas permettre"
était la phrase ordinaire de M. le Comte. Économie
sociale, beaux-arts, littérature, histoire, doctrines scientifiques,
il décidait de tout, en sa qualité de chrétien
et de père de famille ; -- et plût à Dieu
que le gouvernement à cet égard eût la même
rigueur qu'il déployait dans sa maison. Le Pouvoir seul
est juge des dangers de la science ; répandue trop largement
elle inspire au peuple des ambitions funestes. Il était
plus heureux, ce pauvre peuple, quand les seigneurs et les évêques
tempéraient l'absolutisme du roi. Les industriels maintenant
l'exploitent. Il va tomber en esclavage !
Et tous regrettaient l'ancien régime,
Hurel par bassesse, Coulon par ignorance, Marescot, comme artiste.
Bouvard une fois chez lui, se retrempait avec
La Mettrie, d'Holbach, etc. -- et Pécuchet s'éloigna
d'une religion, devenue un moyen de gouvernement. M. de Mahurot
avait communié pour séduire mieux "ces dames"
et s'il pratiquait, c'était à cause des domestiques.
Mathématicien et dilettante, jouant
des valses sur le piano, et admirateur de Topffer, il se distinguait
par un scepticisme de bon goût ; ce qu'on rapporte des abus
féodaux, de l'Inquisition ou des Jésuites, préjugés,
et il vantait le Progrès, bien qu'il méprisât
tout ce qui n'était pas gentilhomme ou sorti de l'École
Polytechnique.
M. Jeufroy, de même, leur déplaisait.
Il croyait aux sortilèges, faisait des plaisanteries sur
les idoles, affirmait que tous les idiomes sont dérivés
de l'hébreu ; sa rhétorique manquait d'imprévu
; invariablement, c'était le cerf aux abois, le miel et
l'absinthe, l'or et le plomb, des parfums, des urnes -- et l'âme
chrétienne, comparée au soldat qui doit dire en
face du Péché : "Tu ne passes pas !"
Pour éviter ses conférences,
ils arrivaient au château le plus tard possible.
Un jour pourtant, ils l'y trouvèrent.
Depuis une heure, il attendait ses deux élèves.
Tout à coup Mme de Noares entra.
-- "La petite a disparu. J'amène
Victor. Ah ! le malheureux."
Elle avait saisi dans sa poche, un dé
d'argent perdu depuis trois jours, puis suffoquée par les
sanglots : -- "Ce n'est pas tout ! ce n'est pas tout ! Pendant
que je le grondais, il m'a montré son derrière !"
Et avant que le Comte et la Comtesse aient rien dit : "Du
reste, c'est de ma faute, pardonnez-moi !"
Elle leur avait caché que les deux orphelins
étaient les enfants de Touache, maintenant au bagne.
Que faire ?
Si le Comte les renvoyait, ils étaient
perdus -- et son acte de charité passerait pour un caprice.
M. Jeufroy ne fut pas surpris. L'homme étant
corrompu naturellement il fallait le châtier pour l'améliorer.
Bouvard protesta. La douceur valait mieux.
Mais le Comte, encore une fois s'étendit
sur le bras de fer, indispensable aux enfants, comme pour les
peuples. Ces deux-là étaient pleins de vices, la
petite fille menteuse, le gamin brutal. Ce vol, après tout
on l'excuserait, l'insolence jamais, l'éducation devant
être l'école du respect.
Donc Sorel, le garde-chasse, administrerait
au jeune homme une bonne fessée immédiatement.
M. de Mahurot, qui avait à lui dire
quelque chose, se chargea de la commission. Il prit un fusil dans
l'antichambre et appela Victor, resté au milieu de la cour,
la tête basse :
-- "Suis-moi" dit le Baron.
Comme la route pour aller chez le garde, détournait
peu de Chavignolles, M. Jeufroy, Bouvard et Pécuchet l'accompagnèrent.
A cent pas du château, il les pria de
ne plus parler, tant qu'il longerait le bois.
Le terrain dévalait jusqu'au bord de
la rivière, où se dressaient de grands quartiers
de roches. Elle faisait des plaques d'or sous le soleil couchant.
En face les verdures des collines se couvraient d'ombre. Un air
vif soufflait.
Des lapins sortirent de leurs terriers, et
broutaient le gazon.
Un coup de feu partit, un deuxième,
un autre, -- et les lapins sautaient, déboulaient. Victor
se jetait dessus pour les saisir, et haletait trempé de
sueur.
-- "Tu arranges bien tes nippes"
dit le baron. -- Sa blouse en loques avait du sang.
La vue du sang répugnait à Bouvard.
Il n'admettait pas qu'on en pût verser.
M. Jeufroy reprit : -- "Les circonstances
quelquefois l'exigent. Si ce n'est pas le coupable qui donne le
sien, il faut celui d'un autre, -- vérité que nous
enseigne la Rédemption."
Suivant Bouvard, elle n'avait guère
servi, presque tous les hommes étant damnés, malgré
le sacrifice de Notre-Seigneur.
-- "Mais quotidiennement, il le renouvelle
dans l'Eucharistie."
-- "Et le miracle" dit Pécuchet
"se fait avec des mots, quelle que soit l'indignité
du Prêtre !"
-- "Là est le mystère, monsieur
!"
Cependant Victor clouait ses yeux sur le fusil,
tâchait même d'y toucher.
-- "A bas les pattes !" Et M, de
Mahurot prit un sentier sous bois.
L'ecclésiastique avait Pécuchet
d'un côté, Bouvard de l'autre -- et il lui dit :
-- "Attention, vous savez : Debetur pueris."
Bouvard l'assura qu'il s'humiliait devant le
Créateur, mais était indigné qu'on en fît
un homme. On redoute sa vengeance, on travaille pour sa gloire
; il a toutes les vertus, un bras, un il, une politique,
une habitation. "Notre Père qui êtes aux cieux,
qu'est-ce que cela veut dire ? "
Et Pécuchet ajouta :
-- "Le monde s'est élargi ; la
terre n'en fait plus le centre. Elle roule dans la multitude infinie
de ses pareils. Beaucoup la dépassent en grandeur, et ce
rapetissement de notre globe procure de Dieu un idéal plus
sublime." Donc la Religion devait changer. Le Paradis est
quelque chose d'enfantin avec ses bienheureux toujours contemplant,
toujours chantant -- et qui regardent d'en haut les tortures des
damnés. Quand on songe que le christianisme a pour base
une pomme !
Le curé se fâcha. -- "Niez
la Révélation, ce sera plus simple."
-- "Comment voulez-vous que Dieu ait parlé
? " dit Bouvard.
-- "Prouvez qu'il n'a pas parlé
!" disait Jeufroy.
-- "Encore une fois, qui vous l'affirme
? "
-- "L'Église !"
-- "Beau témoignage !"
Cette discussion ennuyait M. de Mahurot ; --
et tout en marchant :
-- "Écoutez donc le curé
! il en sait plus que vous !"
Bouvard et Pécuchet se firent des signes
pour prendre un autre chemin, puis à la Croix-Verte : --
"Bien le bonsoir."
-- "Serviteur" dit le baron.
Tout cela serait conté à M. de
Faverges ; et peut-être qu'une rupture s'en suivrait ? tant
pis ! Ils se sentaient méprisés par ces nobles ;
on ne les invitait jamais à dîner ; et ils étaient
las de Mme de Noares avec ses continuelles remontrances.
Ils ne pouvaient cependant garder le De Maistre
; -- et une quinzaine après ils retournèrent au
château, croyant n'être pas reçus.
Ils le furent.
Toute la famille se trouvait dans le boudoir,
Hurel y compris, et par extraordinaire Foureau.
La correction n'avait point corrigé
Victor. Il refusait d'apprendre son catéchisme ; et Victorine
proférait des mots sales. Bref le garçon irait aux
"Jeunes Détenus", la petite fille dans un couvent.
Foureau s'était chargé des démarches, et
il s'en allait quand la Comtesse le rappela.
On attendait M. Jeufroy, pour fixer ensemble
la date du mariage qui aurait lieu à la mairie, bien avant
de se faire à l'église, afin de montrer que l'on
honnissait le mariage civil.
Foureau tâcha de le défendre.
Le Comte et Hurel l'attaquèrent. Qu'était une fonction
municipale près d'un sacerdoce ! -- et le Baron ne se fût
pas cru marié s'il l'eût été, seulement
devant une écharpe tricolore.
-- "Bravo !" dit M. Jeufroy, qui
entrait. "Le mariage étant établi par Jésus..."
Pécuchet l'arrêta. -- "Dans
quel évangile ? Aux temps apostoliques on le considérait
si peu, que Tertulien le compare à l'adultère."
-- "Ah ! par exemple !"
-- "Mais oui ! et ce n'est pas un sacrement
! Il faut au sacrement un signe. Montrez-moi le signe, dans le
mariage!" Le curé eut beau répondre qu'il figurait
l'alliance de Dieu avec l'Église. "Vous ne comprenez
plus le christianisme ! et la Loi..."
-- "Elle en garde l'empreinte" dit
M. de Faverges ; "sans lui, elle autoriserait la Polygamie
!"
Une voix répliqua : "Où
serait le mal ? "
C'était Bouvard, à demi caché
par un rideau. "On peut avoir plusieurs épouses, comme
les patriarches, les mormons, les musulmans et néanmoins
être honnête homme !"
-- "Jamais" s'écria le Prêtre
! "l'honnêteté consiste à rendre ce qui
est dû. Nous devons hommage à Dieu. Or qui n'est
pas chrétien, n'est pas honnête !"
-- "Autant que d'autres" dit Bouvard.
Le comte croyant voir dans cette repartie une
atteinte à la Religion l'exalta. Elle avait affranchi les
esclaves.
Bouvard fit des citations, prouvant le contraire
:
-- Saint Paul leur recommande d'obéir
aux maîtres comme à Jésus. -- Saint Ambroise
nomme la servitude un don de Dieu. -- Le Lévitique, l'Exode
et les Conciles l'ont sanctionnée. -- Bossuet la classe
pari le droit des gens. -- Et Mgr Bouvier l'approuve.
Le comte objecta que le christianisme, pas
moins, avait développé la civilisation.
-- "Et la paresse, en faisant de la Pauvreté,
une vertu !"
-- "Cependant, monsieur, la morale de
l'Évangile ? "
-- "Eh ! eh ! pas si morale ! Les ouvriers
de la dernière heure sont autant payés que ceux
de la première. On donne à celui qui possède,
et on retire à celui qui n'a pas. Quant au précepte
de recevoir des soufflets sans les rendre et de se laisser voler,
il encourage les audacieux, les poltrons et les coquins."
Le scandale redoubla, quand Pécuchet
eut déclaré qu'il aimait autant le Bouddhisme.
Le prêtre éclata de rire. -- "Ah
! ah ! ah ! le Bouddhisme."
Mme de Noares leva les bras. -- "Le Bouddhisme
!"
-- "Comment, -- le Bouddhisme ? "
répétait le comte.
-- "Le connaissez-vous ? " dit Pécuchet
à M. Jeufroy, qui s'embrouilla.
-- "Eh bien, sachez-le ! mieux que le
christianisme, et avant lui, il a reconnu le néant des
choses terrestres. Ses pratiques sont austères, ses fidèles
plus nombreux que tous les chrétiens, et pour l'incarnation,
Vischnou n'en a pas une, mais neuf ! Ainsi, jugez !"
-- "Des mensonges de voyageurs" dit
Mme de Noares.
-- "Soutenus par les francs-maçons"
ajouta le curé.
Et tous parlant à la fois : -- "Allez
donc -- Continuez ! -- Fort joli ! -- Moi, je le trouve drôle
-- Pas possible" si bien que Pécuchet exaspéré,
déclara qu'il se ferait bouddhiste !
-- "Vous insultez des chrétiennes
!" dit le Baron. Mme de Noares s'affaissa dans un fauteuil.
La Comtesse et Yolande se taisaient. Le comte roulait des yeux
; Hurel attendait des ordres. L'abbé, pour se contenir,
lisait son bréviaire.
Cet exemple apaisa M. de Faverges ; et considérant
les deux bonshommes : -- "Avant de blâmer l'Évangile,
et quand on a des taches dans sa vie, il est certaines réparations..."
-- "Des réparations ? "
-- "Des taches ? "
-- "Assez, messieurs ! vous devez me comprendre
!" Puis s'adressant à Fourreau : "Sorel est prévenu
! Allez-y !" Et Bouvard et Pécuchet se retirèrent
sans saluer.
Au bout de l'avenue, ils exhalèrent
tous les trois, leur ressentiment. "On me traite en domestique"
grommelait Foureau ; -- et les autres l'approuvant, malgré
le souvenir des hémorroïdes, il avait pour eux comme
de la sympathie.
Des cantonniers travaillaient dans la campagne.
L'homme qui les commandait se rapprocha ; c'était Gorju.
On se mit à causer. Il surveillait le cailloutage de la
route votée en 1848, et devait cette place à M.
de Mahurot, l'ingénieur, "celui qui doit épouser
Mlle de Faverges ! Vous sortez de là-bas, sans doute ?
"
-- "Pour la dernière fois !"
dit brutalement Pécuchet.
Gorju prit un air naïf. -- "Une brouille
? tiens, tiens !"
Et s'ils avaient pu voir sa mine, quand ils
eurent tourné les talons, ils auraient compris qu'il en
flairait la cause.
Un peu plus loin, ils s'arrêtèrent
devant un enclos de treillage, qui contenait des loges à
chien, et une maisonnette en tuiles rouges.
Victorine était sur le seuil. Des aboiements
retentirent. La femme du garde parut.
Sachant pourquoi le maire venait, elle héla
Victor.
Tout d'avance, était prêt, et
leur trousseau dans deux mouchoirs, que fermaient des épingles.
"Bon voyage" leur dit-elle, "heureuse de n'avoir
plus cette vermine !"
Était-ce leur faute, s'ils étaient
nés d'un père forçat ! Au contraire ils semblaient
très doux, ne s'inquiétaient pas même de l'endroit
où on les menait.
Bouvard et Pécuchet les regardaient
marcher devant eux.
Victorine chantonnait des paroles indistinctes,
son foulard au bras, comme une modiste qui porte un carton. Elle
se retournait quelquefois ; et Pécuchet, devant ses frisettes
blondes et sa gentille tournure, regrettait de n'avoir pas une
enfant pareille. Élevée en d'autres conditions,
elle serait charmante plus tard : quel bonheur que de la voir
grandir, d'entendre tous les jours son ramage d'oiseau, quand
il le voudrait de l'embrasser ; -- et un attendrissement, lui
montant du cur aux lèvres, humecta ses paupières,
l'oppressait un peu.
Victor comme un soldat, s'était mis
son bagage sur le dos. Il sifflait -- jetait des pierres aux corneilles
dans les sillons, allait sous les arbres, pour se couper des badines
-- Foureau le rappela ; et Bouvard, en le retenant par la main
jouissait de sentir dans la sienne ces doigts d'enfant robustes
et vigoureux. Le pauvre petit diable ne demandait qu'à
se développer librement, comme une fleur en plein air !
et il pourrirait entre des murs avec des leçons, des punitions,
un tas de bêtises ! Bouvard fut saisi par une révolte
de la pitié, une indignation contre le sort, une de ces
rages où l'on veut détruire le gouvernement.
-- "Galope !" dit-il. "Amuse-toi
! jouis de ton reste !"
Le gamin s'échappa.
Sa sur et lui coucheraient à l'auberge
-- et dès l'aube, le messager de Falaise prendrait Victor
pour le descendre au pénitencier de Beaubourg -- une religieuse
de l'orphelinat de Grand-Camp emmènerait Victorine.
Foureau, ayant donné ces détails,
se replongea dans ses pensées. Mais Bouvard voulut savoir
combien pouvait coûter l'entretien des deux mioches.
-- "Bah !... L'affaire, peut-être,
de trois cents francs ! Le comte m'en a remis vingt-cinq pour
les premiers débours ! Quel pingre !"
Et gardant sur le cur, le mépris
de son écharpe, Foureau hâtait le pas, silencieusement.
Bouvard murmura : -- "Ils me font de la
peine. Je m'en chargerais bien !"
-- "Moi aussi" dit Pécuchet,
la même idée leur étant venue.
Il existait sans doute des empêchements
?
-- "Aucun !" répliqua Foureau.
D'ailleurs il avait le droit comme maire de confier à qui
bon lui semblait les enfants abandonnés. -- Et après
une longue hésitation : -- "Eh bien oui ! prenez-les
! ça le fera bisquer."
Bouvard et Pécuchet les emmenèrent.
En rentrant chez eux, ils trouvèrent
au bas de l'escalier, sous la madone, Marcel à genoux,
et qui priait avec ferveur. La tête renversée, les
yeux demi clos, et dilatant son bec-de-lièvre, il avait
l'air d'un fakir en extase.
-- "Quelle brute !" dit Bouvard.
-- "Pourquoi ? Il assiste peut-être
à des choses que tu lui jalouserais si tu pouvais les voir.
N'y a-t-il pas deux mondes, tout à fait distincts ? L'objet
d'un raisonnement a moins de valeur que la manière de raisonner.
Qu'importe la croyance ! Le principal est de croire."
Telles furent à la remarque de Bouvard
les objections de Pécuchet.
CHAPITRE X
----------
Ils se procurèrent plusieurs ouvrages
touchant l'Éducation -- et leur système fut résolu.
Il fallait bannir toute idée métaphysique, -- et
d'après la méthode expérimentale suivre le
développement de la Nature. Rien ne pressait, les deux
élèves devant oublier ce qu'ils avaient appris.
Bien qu'ils eussent un tempérament solide,
Pécuchet voulait comme un Spartiate les endurcir encore,
les accoutumer à la faim, à la soif, aux intempéries,
et même qu'ils portassent des chaussures trouées
afin de prévenir les rhumes. Bouvard s'y opposa.
Le cabinet noir au fond du corridor devint
leur chambre à coucher. Elle avait pour meubles deux lits
de sangle, deux cuvettes, un broc. L'il-de-buf s'ouvrait
au-dessus de leur tête ; et des araignées couraient
le long du plâtre.
Souvent, ils se rappelaient l'intérieur
d'une cabane où l'on se disputait. Une nuit, leur père
était rentré avec du sang aux mains. Quelque temps
après les gendarmes étaient venus. Ensuite ils avaient
logé dans un bois. Des hommes qui faisaient des sabots
embrassaient leur mère. Elle était morte ; une charrette
les avait emmenés ; on les battait beaucoup, ils s'étaient
perdus. Puis ils revoyaient le garde champêtre, Mme de Noares,
Sorel, et sans se demander pourquoi cette autre maison, ils s'y
trouvaient heureux. Aussi leur étonnement fut pénible
quand au bout de huit mois les leçons recommencèrent.
Bouvard se chargea de la petite. Pécuchet
du gamin.
Victor distinguait ses lettres, mais n'arrivait
pas à former les syllabes. Il en bredouillait, s'arrêtait
tout à coup, et avait l'air idiot. Victorine posait des
questions. D'où vient que ch dans orchestre a le son d'un
q et celui d'un k dans archéologie ? On doit par moments
joindre deux voyelles, d'autres fois les détacher. Tout
cela n'est pas juste. Elle s'indignait.
Les maîtres professaient à la
même heure ; dans leurs chambres respectives -- et la cloison
étant mince, ces quatre voix, une flûtée,
une profonde et deux aiguës composaient un charivari abominable.
Pour en finir et stimuler les mioches par l'émulation,
ils eurent l'idée de les faire travailler ensemble dans
le muséum ; et on aborda l'écriture.
Les deux élèves à chaque
bout de la table copiaient un exemple. Mais la position du corps
était mauvaise. Il les fallait redresser ; leurs pages
tombaient, les plumes se fendaient, l'encre se renversait.
Victorine en de certains jours, allait bien
pendant cinq minutes puis traçait des griffonnages ; et
prise de découragement restait les yeux au plafond. Victor
ne tardait pas à s'endormir, vautré au milieu du
bureau.
Peut-être souffraient-ils ? Une tension
trop forte nuit aux jeunes cervelles. -- "Arrêtons-nous"
dit Bouvard.
Rien n'est stupide comme de faire apprendre
par cur ; mais si on n'exerce pas la mémoire, elle
s'atrophiera ; -- et ils leur serinèrent les premières
fables de La Fontaine. Les enfants approuvaient la fourmi qui
thésaurise, le loup qui mange l'agneau, le lion qui prend
toutes les parts.
Devenus plus hardis, ils dévastaient
le jardin. Mais quel amusement leur donner ?
Jean-Jacques, dans Émile conseille au
gouverneur de faire faire à l'élève ses jouets
lui-même en l'aidant un peu, sans qu'il s'en doute. Bouvard
ne put réussir à fabriquer un cerceau, Pécuchet
à coudre une balle.
Ils passèrent aux jeux instructifs,
tels que des découpures, un verre ardent. Pécuchet
leur montra son microscope ; -- et la chandelle étant allumée,
Bouvard dessinait avec l'ombre de ses doigts un lièvre
ou un cochon sur la muraille. Le public s'en fatigua.
Des auteurs exaltent comme plaisir, un déjeuner
champêtre, une partie de bateau ; était-ce praticable,
franchement ? Fénelon recommande de temps à autre
"une conversation innocente". Impossible d'en imaginer
une seule !
Ils revinrent aux leçons ; et les boules
à facettes, les rayures, le bureau typographique, tout
avait échoué, quand ils avisèrent un stratagème.
Comme Victor était enclin à la
gourmandise, on lui présentait le nom d'un plat : bientôt
il lut couramment dans le Cuisinier français. Victorine
étant coquette, une robe lui serait donnée, si pour
l'avoir, elle écrivait à la couturière :
en moins de trois semaines elle accomplit ce prodige. C'était
courtiser leurs défauts, moyen pernicieux mais qui avait
réussi.
Maintenant qu'ils savaient écrire et
lire, que leur apprendre ? Autre embarras. Les filles n'ont pas
besoin d'être savantes comme les garçons. N'importe
! on les élève ordinairement en véritables
brutes, tout leur bagage se bornant à des sottises mystiques.
Convient-il de leur enseigner les langues ?
"L'espagnol et l'italien" prétend le Cygne de
Cambrais "ne servent qu'à lire des ouvrages dangereux."
Un tel motif leur parut bête. Cependant Victorine n'aurait
que faire de ces idiomes ; tandis que l'anglais est d'un usage
plus commun. Pécuchet en étudia les règles,
et il démontrait, avec sérieux, la façon
d'émettre le th "comme cela, tiens -- the, the, the
!"
Mais avant d'instruire un enfant, il faudrait
connaître ses aptitudes. On les devine par la Phrénologie.
Ils s'y plongèrent. Puis voulurent en vérifier les
assertions sur leurs personnes. Bouvard présentait la bosse
de la bienveillance, de l'imagination, de la vénération
et celle de l'énergie amoureuse ; vulgo : érotisme.
On sentait sur les temporaux de Pécuchet
la philosophie et l'enthousiasme, joints à l'esprit de
ruse.
Tels étaient leurs caractères.
Ce qui les surprit davantage, ce fut de reconnaître
chez l'un comme l'autre le penchant à l'amitié ;
-- et charmés de la découverte, ils s'embrassèrent
avec attendrissement.
Leur examen, ensuite, porta sur Marcel.
Son plus grand défaut et qu'ils n'ignoraient
pas, était un extrême appétit. Néanmoins,
Bouvard et Pécuchet furent effrayés en constatant
au-dessus du pavillon de l'oreille, à la hauteur de l'il,
l'organe de l'alimentivité. Avec l'âge leur domestique
deviendrait peut-être comme cette femme de la Salpêtrière,
qui mangeait quotidiennement huit livres de pain, engloutit une
fois douze potages -- et une autre, soixante bols de café.
Ils ne pourraient y suffire.
Les têtes de leurs élèves
n'avaient rien de curieux. Ils s'y prenaient mal sans doute ?
Un moyen très simple développa leur expérience.
Les jours de marché ils se faufilaient au milieu des paysans
sur la Place, entre les sacs d'avoine, les paniers de fromages,
les veaux, les chevaux, insensibles aux bousculades -- et quand
ils trouvaient un jeune garçon, avec son père, ils
demandaient à lui palper le crâne dans un but scientifique.
Le plus grand nombre ne répondait même
pas. D'autres croyant qu'il s'agissait d'une pommade pour la teigne
refusaient vexés -- quelques-uns par indifférence
se laissaient emmener sous le porche de l'église, où
l'on serait tranquille.
Un matin que Bouvard et Pécuchet commençaient
leur manuvre le curé, tout à coup, parut ;
et voyant ce qu'ils faisaient accusa la phrénologie de
pousser au matérialisme et au fatalisme. Le voleur, l'assassin,
l'adultère, n'ont plus qu'à rejeter leurs crimes
sur la faute de leurs bosses.
Bouvard objecta que l'organe prédispose
à l'action, sans pourtant vous y contraindre. De ce qu'un
homme a le germe d'un vice, rien ne prouve qu'il sera vicieux.
"Du reste, j'admire les orthodoxes ; ils soutiennent les
idées innées, et repoussent les penchants. Quelle
contradiction !"
Mais la Phrénologie, suivant M. Jeufroy,
niait l'omnipotence divine, et il était malséant
de la pratiquer à l'ombre du saint-lieu, en face même
de l'autel. "Retirez-vous ! non ! retirez-vous."
Ils s'établirent chez Ganot, le coiffeur.
Pour vaincre toute hésitation Bouvard et Pécuchet
allaient jusqu'à régaler les parents d'une barbe
ou d'une frisure.
Le docteur, un après-midi vint s'y faire
couper les cheveux. En s'asseyant dans le fauteuil, il aperçut
reflétés par la glace, les deux phrénologues,
qui promenaient leurs doigts sur des caboches d'enfant.
-- "Vous en êtes à ces bêtises-là
? " dit-il.
-- "Pourquoi, bêtises ? "
Vaucorbeil eut un sourire méprisant
; puis affirma qu'il n'y avait point dans le cerveau plusieurs
organes. Ainsi, tel homme digère un aliment que ne digère
pas tel autre. Faut-il supposer dans l'estomac autant d'estomacs
qu'il s'y trouve de goûts ?
Cependant, un travail délasse d'un autre,
un effort intellectuel ne tend pas à la fois, toutes les
facultés. Chacune a donc un siège distinct.
-- "Les anatomistes ne l'ont pas rencontré"
dit Vaucorbeil.
-- "C'est qu'ils ont mal disséqué"
reprit Pécuchet.
-- "Comment ? "
-- "Eh ! oui ! Ils coupent des tranches,
sans égard à la connexion des parties", phrase
d'un livre -- qu'il se rappelait. "Voilà une balourdise
!" s'écria le médecin. "Le crâne
ne se moule pas sur le cerveau, l'extérieur sur l'intérieur.
Gall se trompe et je vous défie de légitimer sa
doctrine, en prenant au hasard, trois personnes dans la boutique."
La première était une paysanne,
avec de gros yeux bleus.
Pécuchet, dit en l'observant : "Elle
a beaucoup de mémoire."
Son mari attesta le fait, et s'offrit lui-même
à l'exploration. --
-- "Oh ! vous mon brave, on vous conduit
difficilement."
D'après les autres il n'y avait point
dans le monde un pareil têtu.
La troisième épreuve se fit sur
un gamin escorté de sa grand-mère.
Pécuchet déclara qu'il devait
chérir la musique.
-- "Je crois bien !" dit la bonne
femme "montre à ces messieurs pour voir !"
Il tira de sa blouse une guimbarde -- et se
mit à souffler dedans. Un fracas s'éleva. C'était
la porte, claquée violemment par le docteur qui s'en allait.
Ils ne doutèrent plus d'eux-mêmes,
et appelant les deux élèves recommencèrent
l'analyse de leur boîte osseuse.
Celle de Victorine était généralement
unie, marque de pondération -- mais son frère avait
un crâne déplorable ! une éminence très
forte dans l'angle mastoïdien des pariétaux indiquait
l'organe de la destruction, du meurtre ; -- et plus bas, un renflement
était le signe de la convoitise, du vol. Bouvard et Pécuchet
en furent attristés pendant huit jours.
Il faudrait comprendre le sens des mots ; ce
qu'on appelle la combativité implique le dédain
de la mort. S'il fait des homicides, il peut de même produire
des sauvetages. L'acquisivité englobe le tact des filous
et l'ardeur des commerçants. L'irrévérence
est parallèle à l'esprit de critique, la ruse à
la circonspection. Toujours un instinct se dédouble en
deux parties, une mauvaise, une bonne ; on détruira la
seconde en cultivant la première ; et par cette méthode,
un enfant audacieux, loin d'être un bandit deviendra un
général. Le lâche n'aura seulement que de
la prudence, l'avare de l'économie, le prodigue de la générosité.
Un rêve magnifique les occupa ; s'ils
menaient à bien l'éducation de leurs élèves,
ils fonderaient un établissement ayant pour but de redresser
l'intelligence, dompter les caractères, ennoblir le cur.
Déjà ils parlaient des souscriptions et de la bâtisse.
Leur triomphe chez Ganot les avait rendus célèbres
-- et des gens les venaient consulter, afin qu'on leur dise leurs
chances de fortune.
Il en défila de toutes les espèces
: crânes en boule, en poire, en pains de sucre, de carrés,
d'élevés, de resserrés, d'aplatis, avec des
mâchoires de buf, des figures d'oiseau, des yeux de
cochon -- Tant de monde gênait le perruquier dans son travail.
Les coudes frôlaient l'armoire à vitres contenant
la parfumerie, on dérangeait les peignes, le lavabo fut
brisé ; -- et il flanqua dehors tous les amateurs, en priant
Bouvard et Pécuchet de les suivre, ultimatum qu'ils acceptèrent
sans murmurer, étant un peu fatigués de la cranioscopie.
Le lendemain, comme ils passaient devant le
jardinet du capitaine, ils aperçurent causant avec lui
Girbal, Coulon, le garde champêtre, et son fils cadet Zéphyrin,
habillé en enfant de chur. Sa robe était toute
neuve, il se promenait dessous avant de la remettre dans la sacristie
-- et on le complimentait.
Placquevent pria ces Messieurs de palper son
jeune homme, curieux de savoir ce qu'ils penseraient.
La peau du front avait l'air comme tendue ;
un nez mince, très cartilagineux du bout, tombait obliquement
sur des lèvres pincées ; le menton était
pointu, le regard fuyant, l'épaule droite trop haute.
-- "Retire ta calotte" lui dit son
père.
Bouvard glissa les mains dans sa chevelure
couleur de paille ; puis ce fut le tour de Pécuchet ; et
ils se communiquaient à voix basse leurs observations .
-- "Biophilie manifeste. Ah ! ah ! l'approbativité
! Conscienciosité absente ! Amativité nulle !"
-- "Eh bien ? " dit le garde champêtre.
Pécuchet ouvrit sa tabatière,
et huma une prise.
-- "Rien de bon ! hein ? "
-- "Ma foi" répliqua Bouvard
"ce n'est guère fameux."
Placquevent rougit d'humiliation. -- "Il
fera, tout de même, ma volonté."
-- "Oh ! oh !"
-- "Mais je suis son père, nom
de Dieu, et j'ai bien le droit !..."
-- "Dans une certaine mesure" reprit
Pécuchet.
Girbal s'en mêla : -- "L'autorité
paternelle est incontestable."
-- "Mais si le père est un idiot
? "
-- "N'importe" dit le Capitaine "son
pouvoir n'en est pas moins absolu."
-- "Dans l'intérêt des enfants"
ajouta Coulon.
D'après Bouvard et Pécuchet,
ils ne devaient rien aux auteurs de leurs jours, et les parents,
au contraire, leur doivent la nourriture, l'instruction, des prévenances,
enfin tout !
Les bourgeois se récrièrent devant
cette opinion immorale. Placquevent en était blessé
comme d'une injure.
-- "Avec cela, ils sont jolis, ceux que
vous ramassez sur les grandes routes ! ils iront loin ! Prenez
garde."
-- "Garde à quoi ? " dit aigrement
Pécuchet.
-- "Oh ! je n'ai pas peur de vous !"
-- "Ni moi, non plus."
Coulon intervint, modéra le garde champêtre,
et le fit s'éloigner.
Pendant quelques minutes on resta silencieux.
Puis il fut question des dahlias du capitaine qui ne lâcha
point son monde, sans les avoir exhibés l'un après
l'autre.
Bouvard et Pécuchet rejoignaient leur
domicile, quand à cent pas devant eux, ils distinguèrent
Placquevent, et Zéphyrin près de lui, levait le
coude en manière de bouclier pour se garantir des gifles.
Ce qu'ils venaient d'entendre exprimait sous
d'autres formes les idées de M. le comte ; mais l'exemple
de leurs élèves témoignerait combien la liberté
l'emporte sur la contrainte. Un peu de Discipline était
cependant nécessaire.
Pécuchet cloua dans le muséum
un tableau pour les démonstrations ; on tiendrait un journal
où les actions de l'enfant notées le soir seraient
relues le lendemain. Tout s'accomplirait au son de la cloche.
Comme Dupont de Nemours, ils useraient de l'injonction paternelle
d'abord, puis de l'injonction militaire et le tutoiement fut interdit.
Bouvard tâcha d'apprendre le calcul à
Victorine. Quelquefois, il se trompait ; ils en riaient l'un et
l'autre ; puis le baisant sur le cou, à la place qui n'a
pas de barbe, elle demandait à s'en aller ; il la laissait
partir.
Pécuchet aux heures des leçons
avait beau tirer la cloche, et crier par la fenêtre l'injonction
militaire, le gamin n'arrivait pas. Ses chaussettes lui pendaient
toujours sur les chevilles ; à table même, il se
fourrait les doigts dans le nez, et ne retenait point ses gaz.
Broussais là-dessus défend les réprimandes
; car "il faut obéir aux sollicitations d'un instinct
conservateur".
Victorine et lui, employaient un affreux langage,
disant mé itou pour "moi aussi", bère
pour "boire", al pour "elle", un deventiau,
de l'iau ; mais comme la grammaire ne peut être comprise
des enfants, -- et qu'ils la sauront s'ils entendent parler correctement,
les deux bonshommes surveillaient leurs discours jusqu'à
en être incommodés.
Ils différaient d'opinions quant à
la géographie. Bouvard pensait qu'il est plus logique de
débuter par la commune. Pécuchet par l'ensemble
du monde.
Avec un arrosoir et du sable il voulut démontrer
ce qu'était un fleuve, une île, un golfe ; et même
sacrifia trois plates-bandes pour les trois continents ; mais
les points cardinaux n'entraient pas dans la tête de Victor.
Par une nuit de janvier, Pécuchet l'emmena
en rase campagne. Tout en marchant, il préconisait l'astronomie
; les navigateurs l'utilisent dans leurs voyages ; Christophe
Colomb sans elle n'eût pas fait sa découverte. Nous
devons de la reconnaissance à Copernic, Galilée,
Newton.
Il gelait très fort et sur le bleu noir
du ciel, une infinité de lumières scintillaient.
Pécuchet leva les yeux. Comment ? pas
de grande ourse ; la dernière fois qu'il l'avait vue, elle
était tournée d'un autre côté ; enfin
il la reconnut puis montra l'étoile polaire, toujours au
Nord, et sur laquelle on s'oriente.
Le lendemain, il posa au milieu du salon un
fauteuil et se mit à valser autour.
-- "Imagine que ce fauteuil est le soleil,
et que moi je suis la terre ! Elle se meut ainsi."
Victor le considérait plein d'étonnement.
Il prit ensuite une orange, y passa une baguette
signifiant les pôles puis l'encercla d'un trait au charbon
pour marquer l'équateur. Après quoi, il promena
l'orange à l'entour d'une bougie, en faisant observer que
tous les points de la surface n'étaient pas éclairés
simultanément, ce qui produit la différence des
climats, et pour celle des saisons, il pencha l'orange, car la
terre ne se tient pas droite ce qui amène les équinoxes
et les solstices.
Victor n'y avait rien compris. Il croyait que
la terre pivote sur une longue aiguille et que l'équateur
est un anneau, étreignant sa circonférence.
Au moyen d'un atlas, Pécuchet lui exposa
l'Europe ; mais ébloui par tant de lignes et de couleurs,
il ne retrouvait plus les noms. Les bassins et les montagnes ne
s'accordaient pas avec les royaumes, l'ordre politique embrouillait
l'ordre physique.
Tout cela, peut-être, s'éclaircirait
en étudiant l'Histoire.
Il eût été plus pratique
de commencer par le village, ensuite l'arrondissement, le département,
la province. Mais Chavignolles n'ayant point d'annales, il fallait
bien s'en tenir à l'Histoire universelle.
Tant de matières l'embarrassent qu'on
doit seulement en prendre les Beautés.
Il y a pour la grecque : "Nous combattrons
à l'ombre", l'envieux qui bannit Aristide et la confiance
d'Alexandre en son médecin ; pour la romaine : les oies
du Capitole, le trépied de Scévola, le tonneau de
Régulus. Le lit de roses de Guatimozin est considérable
pour l'Amérique ; quant à la France, elle comporte
le vase de Soissons, le chêne de saint Louis, la mort de
Jeanne d'Arc, la poule au pot du Béarnais, -- on n'a que
l'embarras du choix. Sans compter "A moi d'Auvergne",
et le naufrage du Vengeur !
Victor confondait les hommes, les siècles
et les pays.
Cependant, Pécuchet n'allait pas le
jeter dans des considérations subtiles et la masse des
faits est un vrai labyrinthe.
Il se rabattit sur la nomenclature des rois
de France. Victor les oubliait, faute de connaître les dates.
Mais si la mnémotechnie de Dumouchel avait été
insuffisante pour eux, que serait-ce pour lui ! Conclusion : l'Histoire
ne peut s'apprendre que par beaucoup de lectures. Ils les feraient.
Le dessin est utile dans une foule de circonstances
; or Pécuchet eut l'audace de l'enseigner lui-même,
d'après nature ! en abordant tout de suite le paysage.
Un libraire de Bayeux lui envoya du papier, du caoutchouc, deux
cartons, des crayons, et du fixatif pour leurs uvres --
qui sous verre et dans des cadres orneraient le muséum.
Levés dès l'aurore, ils se mettaient
en route, avec un morceau de pain dans la poche ; -- et beaucoup
de temps était perdu à chercher un site. Pécuchet
voulait à la fois reproduire ce qui se trouvait sous ses
pieds, l'extrême horizon et les nuages. Mais les lointains
dominaient toujours les premiers plans ; la rivière dégringolait
du ciel, le berger marchait sur le troupeau -- un chien endormi
avait l'air de courir. Pour sa part il y renonça.
Se rappelant avoir lu cette définition
: "Le dessin se compose de trois choses : la ligne, le grain,
le grainé fin, de plus le trait de force -- mais le trait
de force, il n'y a que le maître seul qui le donne"
il rectifiait la ligne, collaborait au grain, surveillait le grainé
fin, et attendait l'occasion de donner le trait de force. Elle
ne venait jamais tant le paysage de l'élève était
incompréhensible.
Sa sur, paresseuse comme lui, bâillait
devant la table de Pythagore. Mlle Reine lui montrait à
coudre -- et quand elle marquait du linge, elle levait les doigts
si gentiment que Bouvard ensuite, n'avait pas le cur de
la tourmenter avec sa leçon de calcul. Un de ces jours,
ils s'y remettraient.
Sans doute, l'arithmétique et la couture
sont nécessaires dans un ménage. Mais il est cruel,
objecta Pécuchet, d'élever les filles en vue exclusivement
du mari qu'elles auront. Toutes ne sont pas destinées à
l'hymen, et si on veut que plus tard elles se passent des hommes
il faut leur apprendre bien des choses.
On peut inculquer les sciences, à propos
des objets les plus vulgaires ; -- dire par exemple, en quoi consiste
le vin ; et l'explication fournie Victor et Victorine devaient
la répéter. Il en fut de même des épices,
des meubles, de l'éclairage ; mais la lumière, c'était
pour eux la lampe, et elle n'avait rien de commun avec l'étincelle
d'un caillou, la flamme d'une bougie, la clarté de la lune.
Un jour, Victorine demanda d'où vient
que le bois brûle ; ses maîtres se regardèrent
embarrassés, la théorie de la combustion les dépassant.
Une autre fois, Bouvard depuis le potage jusqu'au
fromage, parla des éléments nourriciers, et ahurit
les deux petits sous la fibrine, la caséine, la graisse
et le gluten.
Ensuite, Pécuchet voulut leur expliquer
comment le sang se renouvelle, et il pataugea dans la circulation.
Le dilemme n'est point commode ; si l'on part
des faits, le plus simple exige des raisons trop compliquées,
et en posant d'abord les principes, on commence par l'Absolu,
la Foi.
Que résoudre ? combiner les deux enseignements,
le rationnel et l'empirique ; mais un double moyen vers un seul
but est l'inverse de la méthode ? Ah ! tant pis !
Pour les initier à l'histoire naturelle,
ils tentèrent quelques promenades scientifiques.
-- "Tu vois", disaient-ils en montrant
un âne, un cheval, un buf, "les bêtes à
quatre pieds, ce sont des quadrupèdes. Les oiseaux présentent
des plumes, les reptiles des écailles, et les papillons
appartiennent à la classe des insectes." Ils avaient
un filet pour en prendre -- et Pécuchet tenant la bestiole
avec délicatesse, leur faisait observer les quatre ailes,
les six pattes, les deux antennes et la trompe osseuse qui aspire
le nectar des fleurs.
Il cueillait des simples au revers des fossés,
disait leurs noms ou en inventait, afin de garder son prestige.
D'ailleurs, la nomenclature est le moins important de la Botanique.
Il écrivit cet axiome sur le tableau
: "Toute plante a des feuilles, un calice, et une corolle
enfermant un ovaire ou péricarpe qui contient la graine."
Puis il ordonna à ses élèves
d'herboriser au hasard dans la campagne.
Victor en rapporta des boutons d'or, sorte
de renoncule dont la fleur est jaune. Victorine une touffe de
graminées ; il y chercha vainement un péricarpe.
Bouvard qui se méfiait de son savoir
fouilla toute la bibliothèque et découvrit dans
le Redouté des Dames, le dessin d'une rose ; l'ovaire n'était
pas situé dans la corolle, mais au-dessous des pétales.
-- "C'est une exception", dit Pécuchet.
Ils trouvèrent une rubiacée qui
n'a pas de calice.
Ainsi le principe posé par Pécuchet
était faux.
Il y avait dans leur jardin des tubéreuses,
toutes sans calice. -- "Une étourderie ! La plupart
des Liliacées en manquent."
Mais un hasard fit qu'ils virent une shérardie
(description de la plante) -- et elle avait un calice.
Allons, bon ! si les exceptions elles-mêmes
ne sont pas vraies, à qui se fier ?
Un jour dans une de ces promenades, ils entendirent
crier des paons, jetèrent les yeux par-dessus le mur, et
au premier moment, ils ne reconnaissaient pas leur ferme. La grange
avait un toit d'ardoises, les barrières étaient
neuves, les chemins empierrés. Le père Gouy parut
: "Pas possible ! est-ce vous ? " Que d'histoires depuis
trois ans, la mort de sa femme entre autres. Quant à lui
il se portait toujours comme un chêne.
-- "Entrez donc une minute."
On était au commencement d'avril --
et les pommiers en fleurs alignaient dans les trois masures leurs
touffes blanches et roses ; le ciel couleur de satin bleu, n'avait
pas un nuage ; des nappes, des draps et des serviettes pendaient
verticalement, attachés par des fiches de bois à
des cordes tendues. Le père Gouy les soulevait pour passer
quand tout à coup, ils rencontrèrent Mme Bordin,
nu-tête, en camisole, -- et Marianne lui offrait à
pleins bras, des paquets de linge.
-- "Votre servante, messieurs ! Faites
comme chez vous ! moi, je vais m'asseoir, je suis rompue."
Le fermier proposa à toute la compagnie
un verre de boisson.
-- "Pas maintenant" dit-elle "j'ai
trop chaud !"
Pécuchet accepta, et disparut vers le
cellier avec le père Gouy, Marianne et Victor.
Bouvard s'assit par terre, à côté
de Mme Bordin. Il recevait ponctuellement sa rente, n'avait pas
à s'en plaindre, ne lui en voulait plus.
La grande lumière éclairait son
profil, un de ses bandeaux noirs descendait trop bas, et les frisons
de sa nuque se collaient à sa peau ambrée, moite
de sueur. Chaque fois qu'elle respirait, ses deux seins montaient.
Le parfum du gazon se mêlait à la bonne odeur de
sa chair solide ; et Bouvard eut un revif de tempérament,
qui le combla de joie. Alors il lui fit des compliments sur sa
propriété.
Elle en fut ravie, et parla de ses projets.
Pour agrandir les cours, elle abattrait le haut-bord.
Victorine, à ce moment-là, en
grimpait le talus et cueillait des primevères, des hyacinthes
et des violettes, sans avoir peur d'un vieux cheval, qui broutait
l'herbe, au pied.
-- "N'est-ce pas qu'elle est gentille
? " dit Bouvard.
-- "Oui ! c'est gentil, une petite fille
!" et la veuve poussa un soupir, qui semblait exprimer le
long chagrin de toute une vie.
-- "Vous auriez pu en avoir."
Elle baissa la tête.
-- "Il n'a tenu qu'à vous !"
-- "Comment ? "
Il eut un tel regard, qu'elle s'empourpra,
comme à la sensation d'une caresse brutale -- mais de suite,
en s'éventant avec son mouchoir :
-- "Vous avez manqué le coche,
mon cher !"
-- "Je ne comprends pas" et sans
se lever, il se rapprochait.
Elle le considéra de haut en bas, longtemps,
-- puis, souriante et les prunelles humides : -- "C'est de
votre faute !"
Les draps, autour d'eux, les enfermaient comme
les rideaux d'un lit.
Il se pencha sur le coude, lui frôlant
les genoux de sa figure.
-- "Pourquoi ? hein ? pourquoi ? "
et comme elle se taisait, et qu'il était dans un état
où les serments ne coûtent rien, il tâcha de
se justifier, s'accusa de folie, d'orgueil : -- "Pardon !
ce sera comme autrefois !... voulez-vous ? ..." et il avait
pris sa main, qu'elle laissait dans la sienne.
Un coup de vent brusque fit se relever les
draps -- et ils virent deux paons, un mâle et une femelle.
La femelle se tenait immobile, les jarrets pliés, la croupe
en l'air. Le mâle se promenant autour d'elle arrondissait
sa queue en éventail, se rengorgeait, gloussait, puis sauta
dessus, en rabattant ses plumes, qui la couvrirent comme un berceau
; -- et les deux grands oiseaux tremblèrent, d'un seul
frémissement.
Bouvard le sentit dans la paume de Mme Bordin.
Elle se dégagea, bien vite. Il y avait devant eux, béant,
et comme pétrifié le jeune Victor qui regardait
; un peu plus loin, Victorine étalée sur le dos
en plein soleil, aspirait toutes les fleurs qu'elle s'était
cueillies.
Le vieux cheval, effrayé par les paons,
cassa sous une ruade une des cordes, s'y empêtra les jambes,
et galopant dans les trois cours, traînait la lessive après
lui.
Aux cris furieux de Mme Bordin Marianne accourut.
Le père Gouy injuriait son cheval : "Bougre de rosse
! carcan ! voleur", lui donnait des coups de pied dans le
ventre, des coups sur les oreilles avec le manche d'un fouet.
Bouvard fut indigné de voir battre un
animal.
Le paysan répondit : -- "J'en ai
le droit ! il m'appartient."
Ce n'était pas une raison.
Et Pécuchet survenant, ajouta que les
animaux avaient aussi leurs droits, car ils ont une âme,
comme nous, -- si toutefois la nôtre existe ?
-- "Vous êtes un impie" s'écria
Mme Bordin.
Trois choses l'exaspéraient : la lessive
à recommencer, ses croyances qu'on outrageait, et la crainte
d'avoir été entrevue tout à l'heure dans
une pose suspecte.
-- "Je vous croyais plus forte" dit
Bouvard.
Elle répliqua magistralement : -- "Je
n'aime pas les polissons." Et Gouy s'en prit à eux
d'avoir abîmé son cheval, dont les naseaux saignaient.
Il grommelait tout bas : "Sacrés gens de malheur !
j'allais l¹enterrer, quand ils sont venus."
Les deux bonshommes se retirèrent en
haussant les épaules.
Victor leur demanda pourquoi ils s'étaient
fâchés contre Gouy.
-- "Il abuse de sa force, ce qui est mal."
-- "Pourquoi est-ce mal ? "
Les enfants n'auraient-ils aucune notion du
juste ? Peut-être.
Et le soir, Pécuchet ayant Bouvard à
sa droite, sous la main quelques notes, et en face de lui les
deux élèves, commença un cours de morale.
Cette science nous apprend à diriger
nos actions.
Elles ont deux motifs, le plaisir, l'intérêt
-- et un troisième plus impérieux : le devoir.
Les devoirs se divisent en deux classes : Primo
devoirs envers nous-mêmes, lesquels consistent à
soigner notre corps, nous garantir de toute injure. Ils entendaient
cela parfaitement. Secundo devoirs envers les autres, c'est-à-dire
être toujours loyal, débonnaire, et même fraternel,
le genre humain n'étant qu'une seule famille. Souvent une
chose nous agrée qui nuit à nos semblables ; l'intérêt
diffère du Bien, car le Bien est de soi-même irréductible.
Les enfants ne comprenaient pas. Il remit à la fois prochaine,
la sanction des devoirs.
Dans tout cela suivant Bouvard, il n'avait
pas défini le Bien.
-- "Comment veux-tu le définir
? On le sent."
Alors les leçons de morale ne conviendraient
qu'aux gens moraux ; et le cours de Pécuchet s'arrêta.
Ils firent lire à leurs élèves
des historiettes tendant à inspirer l'amour de la vertu.
Elles assommèrent Victor.
Pour frapper son imagination, Pécuchet
suspendit aux murs de sa chambre des images, exposant la vie du
Bon Sujet, et celle du Mauvais Sujet. Le premier, Adolphe, embrassait
sa mère, étudiait l'allemand, secourait un aveugle,
et était reçu à l'École Polytechnique.
Le mauvais, Eugène, commençait par désobéir
à son père, avait une querelle dans un café,
battait son épouse, tombait ivre mort, fracturait une armoire
-- et un dernier tableau le représentait au bagne, où
un monsieur accompagné d'un jeune garçon disait,
en le montrant : "Tu vois, mon fils, les dangers de l'inconduite."
Mais pour les enfants l'avenir n'existe pas.
On avait beau prêcher, les saturer de cette maxime : le
travail est honorable et les riches parfois sont malheureux, ils
avaient connu des travailleurs nullement honorés, et se
rappelaient le château où la vie semblait bonne.
Les supplices du remords leur étaient dépeints avec
tant d'exagération qu'ils flairaient la blague et se méfiaient
du reste.
On essaya de les conduire par le point d'honneur,
l'idée de l'opinion publique et le sentiment de la gloire,
en leur vantant les grands hommes, surtout les hommes utiles,
tels que Belzunce, Franklin, Jacquard ! Victor ne témoignait
aucune envie de leur ressembler.
Un jour qu'il avait fait une addition sans
faute, Bouvard cousit à sa veste un ruban qui signifiait
la croix. Il se pavana dessous. Mais ayant oublié la mort
de Henri IV, Pécuchet le coiffa d'un bonnet d'âne.
Victor se mit à braire avec tant de violence et pendant
si longtemps, qu'il fallut enlever ses oreilles de carton.
Sa sur comme lui, se montrait flattée
des éloges et indifférente aux blâmes.
Afin de les rendre plus sensibles, on leur
donna un chat noir, qu'ils durent soigner ; -- et on leur confiait
deux ou trois sols pour qu'ils fissent l'aumône. Ils trouvèrent
la prétention odieuse ; cet argent leur appartenait.
Se conformant à un désir des
pédagogues, ils appelaient Bouvard "mon oncle"
et Pécuchet "bon ami" mais ils les tutoyaient,
et la moitié des leçons, ordinairement, se passait
en disputes.
Victorine abusait de Marcel, montait sur son
dos, le tirait par les cheveux ; pour se moquer de son bec-de-
lièvre, parlait du nez comme lui, -- et le pauvre homme
n'osait se plaindre, tant il aimait la petite fille. Un soir,
sa voix rauque s'éleva extraordinairement. Bouvard et Pécuchet
descendirent dans la cuisine. Les deux élèves observaient
la cheminée -- et Marcel joignant les mains s'écriait
: "Retirez-le ! c'est trop ! c'est trop !"
Le couvercle de la marmite sauta, comme un
obus éclate. Une masse grisâtre bondit jusqu'au plafond,
puis tourna sur elle-même frénétiquement,
en poussant d'abominables cris.
On reconnut le chat, tout efflanqué,
sans poil, la queue pareille à un cordon. Des yeux énormes
lui sortaient de la tête. Ils étaient couleur de
lait, comme vidés et pourtant regardaient.
La bête hideuse hurlait toujours, se
jeta dans l'âtre, disparut, puis retomba au milieu des cendres,
inerte.
C'était Victor qui avait commis cette
atrocité ; -- et les deux bonshommes se reculèrent
-- pâles de stupéfaction et d'horreur. Aux reproches
qu'on lui adressa, il répondit comme le garde champêtre
pour son fils, et comme le fermier pour son cheval : -- "Eh
bien ? puisqu'il est à moi !" sans gêne, naïvement,
dans la placidité d'un instinct assouvi.
L'eau bouillante de la marmite était
répandue par terre, des casseroles, les pincettes, et des
flambeaux jonchaient les dalles. Marcel fut quelque temps à
nettoyer la cuisine -- et ses maîtres enterrèrent
le pauvre chat dans le jardin, sous la pagode.
Ensuite Bouvard et Pécuchet causèrent
longuement de Victor. Le sang paternel se manifestait. Que faire
? Le rendre à M. de Faverges ou le confier à d'autres
serait un aveu d'impuissance. Il s'amenderait peut-être
un peu.
N'importe ! L'espoir était douteux,
la tendresse n'existait plus ! Quel plaisir que d'avoir près
de soi un adolescent curieux de vos idées, dont on observe
les progrès, qui devient un frère plus tard ; mais
Victor manquait d'esprit, de cur encore plus ! et Pécuchet
soupira, le genou plié dans ses mains jointes.
-- "La sur ne vaut pas mieux"
dit Bouvard.
Il imaginait une fille, de quinze ans à
peu près, l'âme délicate, l'humeur enjouée,
ornant la maison des élégances de sa jeunesse ;
et comme s'il eût été son père et qu'elle
vînt de mourir, le bonhomme en pleura.
Puis cherchant à excuser Victor, il
allégua l'opinion de Rousseau : L'enfant n'a pas de responsabilité,
ne peut être moral ou immoral.
Ceux-là, suivant Pécuchet avaient
l'âge du discernement et ils étudièrent les
moyens de les corriger.
Pour qu'une punition soit bonne, dit Bentham,
elle doit être proportionnée à la faute, sa
conséquence naturelle. L'enfant a brisé un carreau,
on n'en remettra pas, qu'il souffre du froid. Si, n'ayant plus
faim, il redemande d'un plat, cédez-lui ; une indigestion
le fera vite se repentir. Il est paresseux ; qu'il reste sans
travail ; l'ennui de soi-même l'y ramènera.
Mais Victor ne souffrirait pas du froid, son
tempérament pouvait endurer des excès, et la fainéantise
lui conviendrait.
Ils adoptèrent le système inverse,
la punition médicinale. Des pensums lui furent donnés
; il devint plus paresseux. On le privait de confiture ; sa gourmandise
en redoubla.
L'ironie aurait peut-être du succès
? Une fois qu'il était venu déjeuner les mains sales,
Bouvard le railla, l'appelant joli cur, muscadin, gants-jaunes.
Victor écoutait le front bas, blêmit tout à
coup, et jeta son assiette à la tête de Bouvard --
puis furieux de l'avoir manqué, se précipita vers
lui. Ce n'était pas trop que trois hommes pour le contenir.
Il se roulait par terre, tâchait de mordre. -- Pécuchet
l'arrosa de loin avec une carafe ; de suite il fut calmé
; -- mais enroué, pendant trois jours. Le moyen n'était
pas bon.
Ils en prirent un autre ; au moindre symptôme
de colère, le traitant comme un malade, ils le couchaient
dans son lit. Victor s'y trouvait bien, et chantait.
Un jour, il dénicha dans la bibliothèque
une vieille noix de coco ; -- et commençait à la
fendre, quand Pécuchet survint.
-- "Mon coco !"
C'était un souvenir de Dumouchel ! Il
l'avait apporté de Paris à Chavignolles, en leva
les bras d'indignation. -- Victor se mit à rire. "Bon
ami" n'y tint plus -- et d'une large calotte l'envoya bouler
au fond de l'appartement ; -- puis tremblant d'émotion,
alla se plaindre à Bouvard.
Bouvard lui fit des reproches. -- "Es-tu
bête avec ton coco ! Les coups abrutissent, la terreur énerve.
Tu te dégrades toi-même !"
Pécuchet objecta que les châtiments
corporels sont quelquefois indispensables. Pestalozzi les employait
; et le célèbre Mélanchthon avoue que sans
eux il n'eût rien appris.
Mais des punitions cruelles ont poussé
des enfants au suicide ; on en relate des exemples.
Victor s'était barricadé dans
sa chambre. Bouvard parlementa derrière la porte ; et pour
la faire ouvrir, lui promit une tarte aux prunes. Dès lors
il empira.
Restait un moyen, préconisé par
Dupanloup : "le regard sévère". Ils tâchaient
d'imprimer à leurs visages un aspect effrayant et ne produisaient
aucun effet.
"Nous n'avons plus qu'à essayer
de la Religion" dit Bouvard.
Pécuchet se récria. Ils l'avaient
bannie de leur programme.
Mais le raisonnement ne satisfait pas tous
les besoins. Le cur et l'imagination veulent autre chose.
Le surnaturel pour bien des âmes est indispensable, et ils
résolurent d'envoyer les enfants au catéchisme.
Reine proposa de les y conduire. Elle revenait
dans la maison et savait se faire aimer par des manières
caressantes. Victorine changea tout à coup, fut plus réservée,
mielleuse, s'agenouillait devant la Madone, admirait le sacrifice
d'Abraham, ricanait avec dédain au nom seul de protestant.
Elle déclara qu'on lui avait prescrit
le jeûne. Ils s'en informèrent ; ce n'était
pas vrai. Le jour de la Fête- Dieu, les juliennes disparurent
d'une plate-bande pour décorer le reposoir ; elle nia effrontément
les avoir coupées. Une autre fois elle prit à Bouvard
vingt sols qu'elle mit dans le plat du sacristain.
Ils en conclurent que la morale se distingue
de la Religion ; -- quand elle n'a point d'autre base, son importance
est secondaire.
Un soir, pendant qu'ils dînaient M. Marescot
entra -- Victor s'enfuit immédiatement.
Le notaire ayant refusé de s'asseoir,
conta ce qui l'amenait. Le jeune Touache avait battu, presque
tué son fils.
Comme on savait les origines de Victor et qu'il
était désagréable, les autres gamins l'appelaient
Forçat ; et tout à l'heure il avait flanqué
à M. Arnold Marescot une violente raclée. Le cher
Arnold en portait des traces sur la figure. "Sa mère
est au désespoir, son costume en lambeaux, sa santé
compromise, où allons- nous ? "
Le notaire exigeait un châtiment rigoureux
; et que Victor ne fréquentât plus le catéchisme,
afin de prévenir des collisions nouvelles.
Bouvard et Pécuchet, bien que blessés
par son ton rogue, promirent tout ce qu'il voulut, calèrent.
Victor avait-il obéi au sentiment de
l'honneur, ou de la vengeance ? En tout cas, ce n'était
point un lâche. .
Mais sa brutalité les effrayait. La
musique adoucissant les murs, Pécuchet imagina de
lui apprendre le solfège.
Victor eut beaucoup de peine à lire
couramment les notes, et à ne pas confondre les termes
adagio, presto, sforzando. Son maître s'évertua à
lui expliquer la gamme, l'accord parfait, le diatonique, le chromatique
et les deux espèces d'intervalles, appelés majeur
et mineur.
Il le fit se mettre tout droit, la poitrine
en avant, la bouche grande ouverte, et pour l'instruire par l'exemple,
poussa des intonations d'une voix fausse ; celle de Victor lui
sortait du larynx péniblement tant il le contractait --
quand un soupir commençait la mesure, il partait tout de
suite, ou trop tard.
Pécuchet néanmoins, aborda le
chant en partie double. Il prit une baguette pour tenir lieu d'archet,
et faisait aller son bras magistralement, comme s'il avait eu
un orchestre derrière lui ; mais occupé par deux
besognes, il se trompait de temps ; -- son erreur en amenait d'autres
chez l'élève, et les yeux sur la portée,
fronçant les sourcils, tendant les muscles de leur cou,
ils continuaient au hasard, jusqu'au bas de la page.
Enfin Pécuchet dit à Victor :
-- "Tu n'es pas près de briller aux orphéons"
et il abandonna l'enseignement de la musique. "Locke d'ailleurs
a peut-être raison : Elle engage dans des compagnies tellement
dissolues qu'il vaut mieux s'occuper à autre chose."
Sans vouloir en faire un écrivain il
serait commode pour Victor de savoir au moins trousser une lettre.
Une réflexion les arrêta. Le style épistolaire
ne peut s'apprendre ; car il appartient exclusivement aux femmes.
Ils songèrent ensuite à fourrer
dans sa mémoire quelques morceaux de littérature
; et embarrassés du choix, consultèrent l'ouvrage
de Mme Campan. Elle recommande la scène d'Éliacin,
les churs d'Esther, Jean-Baptiste Rousseau, tout entier.
C'est un peu vieux. Quant aux romans, elle
les prohibe, comme peignant le monde sous des couleurs trop favorables.
Cependant, elle permet Clarisse Harlowe et
le Père de famille par miss Opy. -- Qui est-ce miss Opy
?
Ils ne découvrirent pas son nom dans
la Biographie Michaud. Restait les contes de Fées. "Ils
vont espérer des palais de diamants" dit Pécuchet.
La littérature développe l'esprit mais exalte les
passions.
Victorine fut renvoyée du catéchisme,
à cause des siennes.
On l'avait surprise, embrassant le fils du
notaire ; et Reine ne plaisantait pas ! sa figure était
sérieuse sous son bonnet à gros tuyaux. Après
un scandale pareil, comment garder une jeune fille si corrompue
?
Bouvard et Pécuchet qualifièrent
le curé de vieille bête. Sa bonne le défendit.
Ils ripostèrent, et elle s'en alla en roulant des yeux
terribles, en grommelant : "On vous connaît ! on vous
connaît !"
Victorine effectivement, s'était prise
de tendresse pour Arnold, tant elle le trouvait joli avec son
col brodé, sa veste de velours, ses cheveux sentant bon
; -- et elle lui apportait des bouquets, jusqu'au moment où
elle fut dénoncée par Zéphyrin.
Quelle niaiserie que cette aventure ! Les deux
enfants étaient d'une innocence parfaite.
Fallait-il leur apprendre le mystère
de la génération ? "Je n'y verrais pas de mal"
dit Bouvard. Le philosophe Basedow l'exposait à ses élèves,
ne détaillant toutefois que la grossesse et la naissance.
Pécuchet pensa différemment,
Victor commençait à l'inquiéter.
Il le soupçonnait d'avoir une mauvaise
habitude. Pourquoi pas ? des hommes graves la conservent toute
leur vie, et on prétend que le Duc d'Angoulême s'y
livrait. Il interrogea son disciple d'une telle façon qu'il
lui ouvrit les idées, et peu de temps après n'eut
aucun doute.
Alors il l'appela criminel, et voulait comme
traitement lui faire lire Tissot. Ce chef-d'uvre, selon
Bouvard, était plus pernicieux qu'utile.
Mieux vaudrait lui inspirer un sentiment poétique.
Aimé Martin rapporte qu'une mère, en pareil cas,
prêta La Nouvelle Héloïse à son fils
; "et pour se rendre digne de l'amour, le jeune homme se
précipita dans le chemin de la Vertu."
Mais Victor n'était pas capable de rêver
un Ange.
-- "Si plutôt nous le menions chez
les dames ? "
Pécuchet exprima son horreur des filles
publiques.
Bouvard la jugeait idiote ; et même parla
de faire exprès un voyage au Havre.
-- "Y penses-tu ? on nous verrait entrer
!"
-- "Eh bien achète-lui un appareil
!"
-- "Mais le bandagiste croirait peut-être
que c'est pour moi" dit Pécuchet.
Il lui aurait fallu un plaisir émouvant
comme la chasse ; elle amènerait la dépense d'un
fusil, d'un chien. Ils préférèrent le fatiguer
par l'exercice, et entreprirent des courses dans la campagne.
Le gamin leur échappait. Bien qu'ils
se relayassent ils n'en pouvaient plus et le soir, n'avaient pas
la force de tenir le journal.
Pendant qu'ils attendaient Victor ils causaient
avec les passants -- et par besoin de pédagogie, tâchaient
de leur apprendre l'hygiène, déploraient la perte
des eaux, le gaspillage des fumiers.
Ils en vinrent à inspecter les nourrices,
et s'indignaient contre le régime de leurs poupons. Les
unes les abreuvent de gruau, ce qui les fait périr de faiblesse.
D'autres les bourrent de viande avant six mois -- et ils crèvent
d'indigestion. Plusieurs les nettoient avec leur propre salive
; toutes les manient brutalement.
Quand ils apercevaient sur une porte un hibou
crucifié, ils entraient dans la ferme et disaient :
-- "Vous avez tort ; -- ces animaux vivent
de rats, de campagnols ; on a trouvé dans l'estomac d'une
chouette jusqu'à cinquante larves de chenilles."
Les villageois les connaissaient pour les avoir
vus, premièrement comme médecins, puis en quête
de vieux meubles, puis à la recherche des cailloux, et
ils répondaient :
-- "Allez donc, farceurs ! n'essayez pas
de nous en remontrer !"
Leur conviction s'ébranla. Car les moineaux
purgent les potagers, mais gobent les cerises. Les hiboux dévorent
les insectes, et en même temps, les chauves-souris, qui
sont utiles -- et si les taupes mangent les limaces, elles bouleversent
le sol. Une chose dont ils étaient certains c'est qu'il
faut détruire tout le gibier, funeste à l'Agriculture.
Un soir qu'ils passaient dans le bois de Faverges,
ils arrivèrent devant la maison du garde. Sorel au bord
de la route gesticulait entre trois individus.
Le premier était un certain Dauphin
savetier, petit, maigre, et à figure sournoise. Le second
le père Aubain, commissionnaire dans les villages, portait
une vieille redingote jaune avec un pantalon de coutil bleu.
Le troisième Eugène, domestique
chez M. Marescot, se distinguait par sa barbe, taillée
comme celle des magistrats.
Sorel leur montrait un nud coulant, en
fil de cuivre -- qui s'attachait à un fil de soie retenu
par une brique, ce qu'on nomme un collet ; et il avait découvert
le savetier, en train de l'établir.
-- "Vous êtes témoin, n'est-ce
pas ? "
Eugène baissa le menton d'une manière
approbative -- et le père Aubain répliqua : -- "Du
moment que vous le dites."
Ce qui enrageait Sorel, c'était le toupet
d'avoir dressé un piège aux abords de son logement,
le gredin se figurant qu'on n'aurait pas l'idée d'en soupçonner
dans cet endroit.
Dauphin prit le genre pleurard. -- "Je
marchais dessus, je tâchais même de le casser."
On l'accusait toujours ; il était bien malheureux !
Sorel, sans lui répondre, avait tiré
de sa poche, un calepin, une plume et de l'encre pour écrire
un procès- verbal.
-- "Oh non ? " dit Pécuchet.
Bouvard ajouta : "Relâchez-le, c'est
un brave homme !"
-- "Lui ! un braconnier !"
-- "Eh bien, quand cela serait !"
Ils se mirent à défendre le braconnage. On sait
d'abord, que les lapins rongent les jeunes pousses ; les lièvres
abîment les céréales, sauf la bécasse
peut-être...
-- "Laissez-moi donc tranquille."
Et le garde écrivait, les dents serrées.
-- "Quel entêtement" murmura
Bouvard.
-- "Un mot de plus, je fais venir les
gendarmes."
-- "Vous êtes un grossier personnage
!" dit Pécuchet.
-- "Vous, des pas grand'chose", reprit
Sorel.
Bouvard s'oubliant, le traita de butor, d'estafier
! -- et Eugène répétait : "La paix,
la paix" tandis que le père Aubain gémissait
à trois pas d'eux sur un mètre de cailloux.
Troublés par ces voix, tous les chiens
de la meute sortirent de leurs cabanes ; on voyait à travers
le grillage, leurs prunelles ardentes, leurs mufles noirs, et
courant çà et là, ils aboyaient effroyablement.
-- "Ne m'embêtez plus" s'écria
leur maître "ou bien, je les lance sur vos culottes
!"
Les deux amis s'éloignèrent,
contents d'avoir soutenu le Progrès, la Civilisation.
Dès le lendemain, on leur envoya une
citation à comparaître devant le tribunal de simple
police, pour injures envers le garde -- et s'y entendre condamner
à cent francs de dommages et intérêts "sauf
le recours du ministère public, vu les contraventions par
eux commises. Coût six francs, soixante-quinze centimes.
Tiercelin, huissier".
Pourquoi un ministère public ? La tête
leur en tourna. Puis se calmant, ils préparèrent
leur défense.
Le jour désigné, Bouvard et Pécuchet
se rendirent à la Mairie, une heure trop tôt. Personne
-- des chaises et trois fauteuils entouraient une table couverte
d'un tapis ; une niche était creusée dans la muraille
pour recevoir un poêle, et le buste de l'Empereur occupant
un piédouche dominait l'ensemble.
Il flânèrent jusqu'au grenier,
où il y avait une pompe à incendie, plusieurs drapeaux,
-- et dans un coin par terre d'autres bustes en plâtre :
Napoléon sans diadème, Louis XVIII, avec des épaulettes
sur un frac, Charles X, reconnaissable à sa lèvre
tombante, Louis-Philippe, les sourcils arqués, la chevelure
en pyramide. L'inclinaison du toit lui frôlait la nuque
et tous étaient salis par les mouches et la poussière.
Ce spectacle démoralisa Bouvard et Pécuchet. Les
gouvernements leur faisaient pitié quand ils revinrent
dans la grande salle.
Ils y trouvèrent Sorel et le garde champêtre,
l'un ayant sa plaque au bras, l'autre un képi.
Une douzaine de personnes causaient, incriminées,
pour défaut de balayage, chiens errants, manque de lanterne
ou avoir tenu pendant la messe un cabaret ouvert.
Enfin Coulon se présenta, affublé
d'une robe en serge noire et d'une toque ronde avec du velours
dans le bas. Son greffier se mit à sa gauche. Le Maire
en écharpe, à droite. -- Et on appela, de suite,
l'affaire Sorel contre Bouvard et Pécuchet.
Louis-Martial-Eugène Lenepveur, valet
de chambre à Chavignolles (Calvados), profita de sa position
de témoin, pour épandre tout ce qu'il savait sur
une foule de choses étrangères au débat.
Nicolas-Juste Aubain, manouvrier, craignait
de déplaire à Sorel et de nuire à ces messieurs,
il avait entendu de gros mots, en doutait cependant, allégua
sa surdité.
Le juge de paix le fit se rasseoir, puis s'adressant
au garde : "Persistez-vous dans vos déclarations ?
"
-- "Certainement."
Coulon ensuite demanda aux deux prévenus,
ce qu'ils avaient à dire.
Bouvard soutenait n'avoir pas injurié
Sorel, mais en défendant Dauphin avoir défendu l'intérêt
de nos campagnes. Il rappela les abus féodaux, les chasses
ruineuses des grands seigneurs.
-- "N'importe ! la contravention."
-- "Je vous arrête !" s'écria
Pécuchet. "Les mots contravention, crime et délit
ne valent rien. -- Prendre la peine, pour classer les faits punissables,
c'est prendre une base arbitraire. Autant dire aux citoyens :
"Ne vous inquiétez pas de la valeur de vos actions.
Elle n'est déterminée que par le châtiment
du Pouvoir" ; du reste, le Code pénal me paraît
une uvre irrationnelle, sans principes."
-- "Cela se peut", répondit
Coulon. Et il allait prononcer son jugement : "Attendu..."
Mais Foureau qui était ministère
public se leva. On avait outragé le garde dans l'exercice
de ses fonctions. Si on ne respecte pas les propriétés,
tout est perdu. Bref, plaise à M. le juge de paix d'appliquer
le maximum de la peine.
Elle fut de dix francs, sous forme de dommages
et intérêts envers Sorel.
-- "Très bien" prononça
Bouvard.
Coulon n'avait pas fini : -- "Les condamne
à cinq francs d'amende comme coupables de la contravention
relevée par le ministère public."
Pécuchet se tourna vers l'auditoire
: "L'amende est une bagatelle pour le riche mais un désastre
pour le pauvre. Moi, ça ne me fait rien !" Et il avait
l'air de narguer le tribunal.
-- "Je m'étonne", dit Coulon,
"que des Messieurs d'esprit..."
-- "La loi vous dispense d'en avoir"
répliqua Pécuchet. "Le juge de paix siège
indéfiniment, tandis que le juge de la cour suprême
est réputé capable jusqu'à soixante-quinze
ans, -- et celui de première instance ne l'est plus à
soixante-dix."
Mais sur un geste de Foureau, Placquevent s'avança.
Ils protestèrent.
-- "Ah ! si vous étiez nommés
au concours !"
-- "Ou par le conseil général."
-- "Ou un comité de prud'hommes
!"
-- "D'après un titre sérieux."
Placquevent les poussait ; -- et ils sortirent,
hués des autres prévenus croyant se faire bien voir
par cette marque de bassesse.
Pour épancher leur indignation, ils
allèrent le soir chez Beljambe.
Son café était vide, les notables
ayant coutume d'en partir vers dix heures. On avait baissé
le quinquet ; les murs et le comptoir s'apercevaient dans un brouillard.
Une femme survint.
C'était Mélie.
Elle ne parut pas troublée, -- et en
souriant, leur versa deux bocks. Pécuchet mal à
son aise, quitta vite l'établissement.
Bouvard y retourna seul, divertit quelques
bourgeois par des sarcasmes contre le maire, et dès lors
fréquenta l'estaminet.
Dauphin, six semaines après fut acquitté,
faute de preuves. Quelle honte ! On suspectait ces mêmes
témoins, que l'on avait crus déposant contre eux.
Et leur colère n'eut plus de bornes,
quand l'Enregistrement les avertit d'avoir à payer l'amende.
Bouvard attaqua l'Enregistrement comme nuisible à la propriété.
-- "Vous vous trompez !" dit le Percepteur.
-- "Allons donc ! Elle endure le tiers
de la charge publique ! Je voudrais des procédés
d'impôts, moins vexatoires, un cadastre meilleur, des changements
au Régime hypothécaire, et qu'on supprimât
la Banque de France, qui a le privilège de l'usure."
Girbal n'était pas de force, dégringola
dans l'opinion, et ne reparut plus.
Cependant Bouvard plaisait à l'aubergiste
; il attirait du monde ; et en attendant les habitués,
causait familièrement avec la bonne.
Il émit des idées drôles
sur l'instruction primaire. On aurait dû, en sortant de
l'école, pouvoir soigner les malades, comprendre les découvertes
scientifiques, s'intéresser aux Arts ! -- Les exigences
de son programme le fâchèrent avec Petit ; et il
blessa le Capitaine en prétendant que les soldats au lieu
de perdre leur temps à la manuvre feraient mieux
de cultiver des légumes.
Quand vint la question du libre échange,
il ramena Pécuchet ; -- et pendant tout l'hiver, il y eut
dans le café, des regards furieux, des attitudes méprisantes,
des injures et des vociférations, avec des coups de poing
sur les tables qui faisaient sauter les canettes.
Langlois et les autres marchands, défendaient
le commerce national ; Voisin filateur, Oudot gérant d'un
laminoir et Mathieu orfèvre l'industrie nationale, les
propriétaires et les fermiers l'agriculture nationale,
chacun réclamant pour soi des privilèges, au détriment
du plus grand nombre. -- Les discours de Bouvard et de Pécuchet
alarmaient.
Comme on les accusait de méconnaître
la Pratique, de tendre au nivellement et à l'immoralité,
ils développèrent ces trois conceptions.
Remplacer le nom de famille par un numéro
matricule.
Hiérarchiser les Français, --
et pour conserver son grade, il faudrait de temps à autre,
subir un examen.
Plus de châtiments, plus de récompenses,
mais dans tous les villages une chronique individuelle qui passerait
à la Postérité.
On dédaigna leur système.
Ils en firent un article pour le journal de
Bayeux, une note au Préfet, une pétition aux Chambres,
un mémoire à l'Empereur.
Le journal n'inséra pas leur article
; le Préfet ne daigna répondre ; les Chambres furent
muettes, et ils attendirent longtemps un pli du Château.
De quoi s'occupait l'Empereur ? de femmes sans doute !
Foureau leur conseilla plus de réserve
de la part du sous-préfet.
Ils se moquaient du sous-préfet, du
Préfet, et des Conseils de Préfecture, voire du
Conseil d¹État, la Justice administrative étant
une monstruosité, car l'administration par des faveurs
et des menaces gouverne injustement ses fonctionnaires. Bref ils
devenaient incommodes ; -- et les notables enjoignirent à
Beljambe de ne plus recevoir ces deux particuliers.
Alors Bouvard et Pécuchet voulurent
se signaler par une uvre qui forçant les respects,
éblouirait leurs concitoyens -- et ils ne trouvèrent
pas autre chose que des projets d'embellissement pour Chavignolles.
Les trois quarts des maisons seraient démolies
; on ferait au milieu du bourg une place monumentale, un hospice
du côté de Falaise, des abattoirs sur la route de
Caen et au pas de la Vaque, une église romane et polychrome.
Pécuchet composa un lavis à l'encre
de Chine, n'oubliant pas de teinter les bois en jaune, les prés
en vert, les bâtiments en rouge ; les tableaux d'un Chavignolles
idéal, le poursuivaient dans ses rêves ! Il se retournait
sur son matelas. Bouvard, une nuit, en fut réveillé
!
-- "Souffres-tu ? "
Pécuchet balbutia : -- "Haussmann
m'empêche de dormir."
Vers cette époque, il reçut une
lettre de Dumouchel pour savoir le prix des bains de mer de la
côte normande.
-- "Qu'il aille se promener avec ses bains
! Est-ce que nous avons le temps d'écrire ? " Et quand
ils se furent procuré une chaîne d'arpenteur, un
graphomètre, un niveau d'eau et une boussole, d'autres
études commencèrent.
Ils envahissaient les demeures ; souvent les
bourgeois étaient surpris d'y voir ces deux hommes plantant
des jalons dans les cours. Bouvard et Pécuchet annonçaient
d'un air tranquille ce qui en adviendrait. Le Public s'inquiéta
car enfin, l'autorité se rangerait peut-être à
leur avis ?
Quelquefois, on les renvoyait brutalement.
Victor escaladait les murs et montait dans les combles pour y
appendre un signal, témoignait de la bonne volonté
et même une certaine ardeur.
Ils étaient aussi plus contents de Victorine.
Quand elle repassait le linge elle poussait
son fer sur la planche, en chantonnant d'une voix douce, s'intéressait
au ménage, fit une calotte pour Bouvard, et ses points
de piqué lui valurent les compliments de Romiche.
C'était un de ces tailleurs qui vont
dans les fermes, raccommoder les habits. On l'eut quinze jours
à la maison.
Bossu, avec des yeux rouges, il rachetait ses
défauts corporels par une humeur bouffonne. Pendant que
les maîtres étaient dehors il amusait Marcel et Victorine,
en leur contant des farces, tirait sa langue jusqu'au menton,
imitait le coucou, faisait le ventriloque, et le soir s'épargnant
les frais d'auberge, allait coucher dans le fournil.
Or un matin, de très bonne heure, Bouvard
sentant une envie de travail vint y prendre des copeaux, pour
allumer son feu.
Un spectacle le pétrifia.
Derrière les débris du bahut,
sur une paillasse Romiche et Victorine dormaient ensemble.
Il lui avait passé le bras sous la taille
-- et son autre main, longue comme celle d'un singe, la tenait
par un genou, les paupières entre-closes, le visage encore
convulsé dans un spasme de plaisir. Elle souriait, étendue
sur le dos. Le bâillement de sa camisole laissait à
découvert sa gorge enfantine marbrée de plaques
rouges par les caresses du bossu. Ses cheveux blonds traînaient,
et la clarté de l'aube jetait sur tous les deux une lumière
blafarde.
Bouvard, au premier moment avait ressenti comme
un heurt en pleine poitrine. Puis une pudeur l'empêcha de
faire un pas, un geste. Des réflexions douloureuses l'assaillaient.
-- "Si jeune ! perdue ! perdue !"
Ensuite il alla réveiller Pécuchet,
d'un mot lui apprit tout.
-- "Ah ! le misérable !"
-- "Nous n'y pouvons rien ! Calme-toi
!"
Et ils furent longtemps à soupirer l'un
devant l'autre. Bouvard, sans redingote les bras croisés,
Pécuchet au bord de sa couche, pieds nus, et en bonnet
de coton.
Romiche devait partir ce jour-là, ayant
terminé son ouvrage. Ils le payèrent d'une façon
hautaine, silencieusement.
Mais la Providence leur en voulait.
Marcel les conduisit à pas de loup dans
la chambre de Victor ; -- et leur montra au fond de sa commode
une pièce de vingt francs. Le gamin l'avait prié
de lui en fournir la monnaie.
D'où provenait-elle ? d'un vol, bien
sûr ! et commis durant leurs tournées d'ingénieurs.
Si on la réclamait ils auraient l'air
complices.
Enfin ayant appelé Victor ils lui commandèrent
d'ouvrir son tiroir ; la pièce n'y était plus.
Tantôt, pourtant, ils l'avaient maniée
et Marcel était incapable de mentir. Cette histoire le
révolutionnait tellement que depuis le matin, il gardait
dans sa poche une lettre pour Bouvard.
"Monsieur,
"Craignant que M. Pécuchet ne soit
malade, j'ai recours a votre obligeance." De qui donc la
signature ? "Olympe Dumouchel, née Charpeau."
Elle et son époux demandaient dans quelle
localité balnéaire, Courseulles, Langrune ou Ouistreham,
se trouvait la compagnie la moins bruyante ? tous les moyens de
transport, le prix du blanchissage, mille choses.
Cette importunité les mit en colère
contre Dumouchel, puis la fatigue les plongea dans un découragement
plus lourd.
Ils récapitulèrent tout le mal
qu'ils s'étaient donné, tant de leçons, de
précautions, de tourments.
-- "Et songer" disaient-ils "que
nous voulions autrefois, faire d'elle une sous-maîtresse
! et de lui dernièrement un piqueur de travaux !"
-- "Si elle est vicieuse ce n'est pas
la faute de ses lectures."
-- "Moi, pour le rendre honnête,
je lui avais appris la biographie de Cartouche."
-- "Peut-être ont-ils manqué
d'une famille, des soins d'une mère."
-- "J'en étais une !" objecta
Bouvard.
-- "Hélas" reprit Pécuchet.
"Mais il y a des natures dénuées de sens moral
; -- et l'éducation n'y peut rien."
-- "Ah ! oui ! c'est beau, l'éducation."
Comme les orphelins ne savaient aucun métier,
on leur chercherait deux places de domestiques, -- et puis à
la grâce de Dieu ! ils ne s'en mêleraient plus ! --
Et désormais Mon oncle et Bon ami les firent manger à
la cuisine.
Mais bientôt ils s'ennuyèrent,
leur esprit ayant besoin d'un travail, leur existence d'un but
!
D'ailleurs que prouve un insuccès ?
Ce qui avait échoué sur des enfants, pouvait être
moins difficile avec des hommes ? Et ils imaginèrent d'établir
un cours d'adultes.
Il aurait fallu une conférence pour
exposer leurs idées. La grande salle de l'auberge conviendrait
à cela, parfaitement.
Beljambe, comme adjoint, eut peur de se compromettre,
refusa d'abord, puis changea d'opinion, le fit dire par la servante.
Bouvard dans l'excès de sa joie, la baisa sur les deux
joues.
Le maire était absent, l'autre adjoint
Marescot pris tout entier par son étude, ainsi la conférence
aurait lieu et le tambour l'annonça, pour le dimanche suivant
à trois heures.
La veille seulement, ils pensèrent à
leur costume.
Pécuchet, grâce au ciel, avait
conservé un vieil habit de cérémonie a collet
de velours, deux cravates blanches, et des gants noirs. Bouvard
mit sa redingote bleue, un gilet de nankin, des souliers de castor,
et ils étaient fort émus en traversant le village.
Ici s'arrête le manuscrit de Gustave
Flaubert